Mikaël
Le prince avait oublié et le marquis et les cigains à qui sou tête-à-tête prolongé devait sembler au moins étrange. Tout à ce bonheur d'aimer et d'être aimé qu'il goûtait pour la première fois, son cœiir, rempli d'une seule idée, se gonflait de cette joie délicieuse, et en jouissait dans son enivrement divin. Plusieurs
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heures se passèrent comme des minutes; un bruit de voix interrompues le fit descendre de son ciel, et presque au même instant Zinka entra.
— C'est donc vrai, dit-elle, en contemplant d'un œil mélancolique la belle fille dont la tête reposait sur les genoux du prince, cela est donc vrai ! voilà le commencement de l'oracle réalisé.
— Que me veux-tu, nourrice ? demanda Mikaël en se levant vivement, que se passe-t-il ?
— Le Français prétend qu'on vous a assassiné , il désire vous voir. Vasily et Petraki soutiennent que vous êtes avec Kiva, ils défendent rentrée , si vous ne paraissez pas, le sang va couler.
— Mon Dieu! j'y cours, s'écria le prince; mon cher Louis! mes braves Albanais!
Kiva restait immobile et les yeux baissés devant sa mère, qui la regardait tristement.
— Tu m'avais promis d'être forte, Kiva, tu
le sais pourtant, tu sais à quoi tu t'exposes.
— Oui, ma mère, je sais que c'est ma perte, que c'est ma mort ; mais je l'aime tant I mais j'ai eu le bonheur de le voir si heureux ! croistu que cela ne vaille pas ma vie?
— Pauvre, pauvre fille ! tu connais donc l'amour, comme je l'ai connu, moi ! l'amour qui détruit, qui brise, qui tue. Tu me comprendras, à présent, et fasse le ciel que tu ne m'imites jamais.
— Oh ! non, non, ma mère, je n'aurai pas ton funeste courage. N'importe ce qui arrive, n'importe à quelles douleurs je sois réservée, je ne me vengerai jamais sur Mikaël. Oh ! jamais ! jamais !
— C'est bien cela, continua sa mère, tu n'as pas mon sang toi, mais lui ! Avec mon lait il a sucé ce caractère indomptable qui t'écrasera, toi, faible et aimante créature, toi qui n'auras pour armes que tes pleurs, pour défense que ton dévouement.
— Tais-toi, Zinka, ne blasphème pas ainsi. Oh! tu ne connais pas mon noble, mon admirable Mikaël. Puisqu'il a pris ma vie c'est qu'il veut la couvrir de fleurs , tu ignores comment et combien il m'aime !
— Ne parles pas ainsi devant lui , ne lui montre pas jusqu'où va ta folie , ou crains qu'il a'en abuse. Je me rappelle comment les princes aiment les esclaves, je me rappelle aussi comment il les oublient ! Le voici, Kiva, redeviens toi-même, rappelle les sourires les plus triomphants, tes altitudes les plus fières, règne si tu veux être longtemps adorée.
Mikaël rentrait avec le marquis. La cigaine recula jusqu'au bout de la petite chambre.
— Un étranger ici, monseigneur! s'écriat-elle. Et votre promesse ?
— Un an;i, répondit 'e prince, un frère qu'il fallait rassurer et à qui je veux montrer mon idole. D'ailleurs nous avons besoin de son as-
sistance. Te quitter à présent, Kiva, retourner au milieu de ma famille, cacher ce que j'éprouve, feindre d'autres sentiments, m'occuper enfin d'autre chose que de mon amour, je ne le puis. Si je rentrais au château, je te prendrais par la main, je te ferais asseoir à côté de moi sur mon fauteuil princier et je dirais à tous : Voici la maîtresse de ma vie. Il faut éviter ce que le monde traiterait d'extravagance, ce que moi je nomme justice. Je resterai ici.
— Y pensez-vous, mon prince ?
— J'y pense, marquis. Je pense à tout ce qui concerne ma passion, du moins. J'ai écrit, en partant , à Roxandre , que j'allais visiter le§ monastères pour attacher les moines à ma cause, cette idée vient d'elle. Mon absence devait durer quelques jours, mais quelques jours ne suffisent pas à ma soif de la bien-aimée , c'est un avenir tout entier de délices auquel j'aspire , et je veux dès à présent en jeter les
bases. La princesse n'a pas sans doute ajouté foi à mon mensonge, assez peu adroit du reste. Que m'importe ! je suis parti la tête à moitié perdue, je n'aurais pu mieux calculer. Retournez à Krantza avec Champagne, Louis, dites à mon oncle, à Roxandre, que je chasse dans les montagnes, accompagné de mes deux albanais et des paysans des monastères. Voyez, sachez quel effet aura produit mon départ , tâchez de réparer le mal . Je n'ai pas besoin d'ajouter que le lieu de mon séjour actuel, que les noms de Zinka, de Kiva doivent rester secrets. Demeurez au manoir une ou deux semaines, revenez ici et nous partirons seulement alors pour les couvents. D'ici là, j'aurai trouvé un moyen de ne pas me séparer de Kiva dans cette tournée.
— J'ai l'honneur de vous faire observer, mon prince, que vous me traitez comme la princesse Roxandre, ce qui est certainement
très flatteur pour moi, mais vous me donnez une mission comme la lettre dont vous parlez, assez peu vraisemblable. Ne vaudrait-il pas mieux me dire tout bonnement : Mon cher Louis, vous me gênez ici, d'un autre côté, mes parents m'inquiètent , allez les rejoindre, et je compte sur votre adresse pour me débarrasser d'eux et de vous d'une manière convenable.
— Eh bien ! répliqua le prince en souriant, tenez- vous-le pour dit, mon ami, et agissez en conséquence.
— A la bonne heure ! j'aime mieux cela, et je pars. Je ferai de mon mieux, monsieur, cependant la position est difScile. Permettez à mon amitié une seule observation : Nous avons déjà beaucoup perdu de temps, songez à l'avenir ! adieu, Kiva.
Et le jeune homme sortit, Mikaël ne le retint pas.
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Kiva resta près de son amant, une larme tombait sur sa joue.
— Déjà ! déjà redescendre sur la terre ! Mikaël, ajouta-t-elle, pourquoi ne pas suivre le marquis? pourquoi ne pas retourner près de votre famille?
— Y songes-tu, Kiva ? Est-ce que je le puis? Te quitter, mon Dieu! te quitter, toi, mon bien et ma vie !
— Cela arrivera pourtant ainsi , Mikaël. Que suis-je pour vous? que suis-je auprès de vous? Et n'entends-je pas le cri de cette Moldavie adorée? dois-je donc vous prendre une existence qui n'appartient qu'à elle ? Oh ! non, non, mou bien-aimé, devenez un héros, sachez conquérir le rang auquel vous appelle votre naissance et votre gloire , permettez-moi seulement de vous servir de marchepied, permettez-moi de vous soutenir dans cette lutte cruelle, permettez-moi de mettre ma poitrine au-devant des coups qui vous menacent, et
puis après soyez grand , soyez honoré , je n'aurai plus rien à faire en ce monde.
— Et qui me rendra heureux, quand ta m'auras laissé grand et honoré, ma Kiva? Où trouverai-je un cœur pour m'aimer comme lu m'aimes ?oi!i trouverai-je des heures semblables à celles que je viens de passer?
— Près de la femme que vous aimerez alors, monseigneur ! Et celles-ci seront oubliées, et vous croirez qu'elles n'en étaient qu'une pâle aurore, car vous serez ingrat comme les autres, peut-être.
— Kiva ! s'écria le prince d'un ton de reproche.
— Oh! pardonne, pardonne, mon Mikaël; j'ai tant l'habitude de la souffrance , je ne puis croire au bonheur, ce papillon dont les couleurs nous attirent et qui s'envole si vite, sans nous laisser le temps de le saisir ! Ingrat ! non, tu ne seras point ingrat. Tu ne ressembles point au reste de ta race. Dieu t'a créé un
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jour qu'il avait une bonne pensée, tu apportes avec toi le bonheur dont il le couronne ; il fa tout donné, il te prodigue ses dons les plus chers, et il a voulu que tu m'appartinsses, il a voulu que mon âme fût réhabilitée par toi. Oh! tant de gloire, tant de joie à une pauvre cigaine !
Zinka , assise près de la porte, écoutait ces paroles que la passion rendait si ardentes, elles les écoutait avidement, et ses larmes coulaient en silence.
— Ma mère, continua Kiva qui l'avait oubliée jusque-là, ma mère, ne pleurez pas, il n'y aura que moideperdue. Il reste ici, occupez-vous donc de le servir. Préparez tout ce que notre demeure peut lui offrir de plaisirs et de fêtes.
— Et Vasily, répondit la cigaine, que deviendra-t-il ?
— Vasily sait que j'ai brisé nos promesses, il ne prétend rien davantage. Ne le craignez pas, ma mère; Vasily, si terrible pour les au-
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très, est un agneau pour moi, vous ne l'ignorez pas.
— Vasily rentrera sous terre à mon aspect, que m'importe Vasily, puisqu'elle ne l'aime pas! Nous irons visiter les montagnes, n'est-ce pas, Kiva?Nous irons ensembleadmirer les merveillesde notre pays. Oh! comme je les compren- ^„^ drai mieux près de toi ! Oh ! comme j'en jouirai ^r ytX doublement ! Quelles joies immenses nous attendent ! Et ce bonheur nous le goûterons seuls, et je suis débarrassé des importuns qui m'as- A À^- , siègent ! Amis, parents, grandeurs , qu'est-ce $' ^ que cela ? Mon existence tout entière est maintenant dans cette petite chambre, elle se concen- ^ tre sur une seule tète, sur la tienne, ma Kiva !
Hélas! hélas! que ces paroles sont douces, que ces heures sont décevantes ! de combien de larmes on les paie ! par quelles douleurs on les expie ! Ce qui fait notre orgueil et noire bonheur devient notre supplice. Ces souvenirs nous poursuivent, ces mots adorables retentis-
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sent encore à notre oreille, ces baisers brûlent encore nos lèvres, et il nous faut oublier ces souvenirs, ces paroles et ces baisers, car c'était mensonge, c'était tromperie, car celui qui nous adorait à genoux a renversé son idole, car il ne garde plus même un souvenir lui! Ohî pourquoi Dieu a-t-il fait certaines âmes pour souffrir? pourquoi a-t-il donné aux uns la puissance de détruire et de briser, tandis que les autres savent seulement se dévouer et verser des larmes ? Pourquoi ne peut-on pas lire dans les cœurs? pourquoi place-t-on son avenir entier sur une si faible branche ? Ces mystères appartiennent au Créateur et à l'autre vie; les élus du ciel ne sont pas les élus de la terre. Le Seigneur nous appelle par un chemin semé d'épines; il nous amène ainsi à laisser sur la route toutes nos croyances pour conserver seulement la croyance éternelle, la croyance dans sa bonté, dans son amour, dans sa miséricorde !
Les minutes, les heures, les jours coulèrent
comme un songe. Ils n'existaient plus que l'un par l'autre. Kiva déployaitle prestige de son esprit, de ses talents, de sa grâce; elle était successivement une voluptueuse bayadère, un poète rêveur, une amante passionnée ; elle répandait à pleines mains sur sa tête ces trésors inépuisables d'un cœur qui aime, elle l'initiait à ces secrets divins fermés pour lui jusque-là. Puis, reprenant sa cobza, elle chantait le passé de la Moldavie , elle redisait les victoires de ses héros , elle exaltait cet avenir germant dans le courage., dans le caractère du prince, elle faisait passer en lui celte ardeur dont elle se sentait remplie, et, converti par cette voix divine, il eût enfanté des prodiges. Zinka évitait sa fille ; Vasily s'exilait dans les bois , Pétraki gardait ia porte; rien ne troublait donc ce délire, sans cesse renouvelé et sans cesse renaissant.
— Kiva, dit un jour le prince, j'ai une fantaisie d'amoureux. Je voudrais aller avec toi
visiter les rochers de Doquie, m'y conduiras-tu ?
— Allons, Mikaël! mais je dois te dire avant à quoi tu t'exposes, ajouta-t-elle en souriant.
— A quoi donc? Le danger ne saurait être bien grave, et d'ailleurs le fùt-il, je le braverais encore.
— Tu connais Thistoire de Doquie^ pourtant tu ignores que Doquie morte eS toujours présente , que les amants , en s'approchant d'elle, doivent faire un serment terrible, et que si ce serment est trahi, la nymphe se venge d'une manière éclatante.
— Je ne puis rien jurer à Doquie que je ne t'aie déjà juré à toi, ma bien-aimée?
— Oui, mais moi je ne me vengerai pas, tandis qu'elle 1
— Je ne crains rien, demain nous partirons. Quel voyage plein de charmes ! je to verrai conduire cette charmante bête à laquelle
lu as douDé le non de Doquie, je marcherai près de toi, je te porterai à mon tour, je suis jaloux de tout, ma Kiva, même de celle qui t'évite une fatigue.
— Mon Mikaël !
— Et plut à Dieu que cette jalousie fût la seule dont mon cœur ait à souffrir ! Mais le passé, mais ce terrible passé, toujours dressé comme un spectre^ entre nous deux! Oh ! pourquoi ai-je-:.quitt,é mon pays ? pourquoi n'ai-je pas recueilli^ tes premiers élans d'amour ! alors, j'en suis sûr, tu serais restée digne de moi 5 je te connais, ma Kiva, je sais tout ce qu'il y a de grand dans ton àme : tes erreurs sont venues des autres, tu as cédé aux circonstances, souillée hélas! ta n'as pas été pervertie; il existe en toi, maintenant encore, plus de pureté véritable , plus de noblesse de cœur que dans le sein de bien des femmes immaculée^; je sais qu'on peut l'adorer, quoique tu sois un ange déchu. Oh! ne crains pas, rien ne pourra
ébranler ma confiance et mon admiration. Et puis, tu m'aimes si saintement !
Le lendemain dès l'aurore la petite colonie se mit en route. Kiva montée sur Doquie, Mikaël à ses côtés, toujours avec son déguisement, les albanais derrière, aussi déguisés, et Pétraki servant de guide. Ils se dirigeaient vers les solitudes les plus reculées du mont Pion. Le prince ne se lassait pas d'admirer.
— J"ai visité la Suisse, disait-il, elle n'est pas plus sublime. D'ailleurs j'étais sans toi !
Ils rencontraient fréquemment des monastères et des ermites, ces gorges en sont peuplées, Mikaël se cachait alors soigneusement. Georges et Elle se signaient et s'agenouillaient en face des église^, Kiva les regardait.
— Ils ont l'air pénétré, disait-elle à Mikaël, la foi est peut-être un bonheur. ^loi aussi, j'ai souvent éprouvé le besoin de prier.
— Et n'as-tu jamais prié, Kiva ?
— Si, un génie inconnu, un génie élevé audessus de moi et qui peut tout, jamais, comme les chrétiens, un père, jamais surtout cette céleste image, la protectrice des femmes, votre vierge Marie, il me semble pourtant qu'elle m'exaucerait.
— Eh bien ! pourquoi ne pas prier, mon adorée ?
— Oh! ma mère me maudirait! En ce moment surtout je suis si reconnaissante, j'ai si peu mérité les faveurs dont je suis accablée, je voudrais remercier celui qui me les prodigue, et je n'ose pas !
Ils arrivaient, en causant ainsi, au pied du pic Ciclio, un des plus élevés des Alpes danubiennes.
— Nous n'avons pas besoin de monter le Ciclio pour atteindre Doquie, dit Kiva, mais, si vous désirez bien voir votre futur royaume, mon