IL
prince, je vous engage à le gravir : c'est difficile, pourtant vous ne vous en repentirez pas.
— Je te suivrai partout , ma belle fée. Tu vas laisser ici ta monture, je pense?
— Oui, mon oncle la gardera, et je te conduirai , sur ce plateau si étroit , nous serons seuls au monde, rien ne se mettra entre nous. Viens, mon Mikael.
Et ils montèrent tous les deux, se tenant embrassés, s'appuyant l'un sur l'autre, s'arrêtant pour cueillir une fleur, éclose dans les fentes du rocher, se reposant sur ia mousse, regardant autour d'eux avec admiration et se regardant avec plus de bonheur encore , enfin ces enchantements de l'amour , ces délices qui le suivent et qu'il emporte, ces fêles du cœur mille fois plus belles que celles du inonde. Ils arrivèrent sur le faite, où s'élevait une croix, car le souvenir de Dieu domine tout , seul il reste immuable , il survit aux
orages , on le retrouve après tous les malheurs.
Sur cette cime élevée la vue était magnifique : d'un côté la Transylvanie et ses montagnes bleuâtres, couvertes de vapeurs; au pied du mont Pion, à l'orient, la Bistritza, ce torrent auquel il donne naissance, se déroulait comme un ruban, au milieu du feuillage noir des sapins, des clochers des monastères et des villages ; dans la plaine serpentaient la Moldova et le Sireth , et à perte de vue les riches vallées se succédant les unes aux autres, allaient rejoindre la Haute-Moldavie, pour se rapprocher du Pruih.
Le rocher volcanique, séparé par un précipice du sentier qu'ils occupaient, perçait les nues; à la base, une petite source bouillonnait au milieu des lichens, des fraisiers , et des afrines , sorte de fruit particulier à ces hauteurs. Mikaël et Kiva s'assirent sur le bord.
— Vois-lu , là-bas , au-dessous de nous, au fond de ce gouffre, ces groupes de pierres grisâtres, dont on distingue à peine la forme? Eh bien ! c'est le but de notre voyage, c'est Doquie. Nous pourrions y descendre d'ici par la Pialra detonnata^ ou le Piscior de Sahastru^ mais la pente est trop escarpée , d'ailleurs nous ne verrions pas le charmant sentier par lequel je vais te conduire. Qu'importe la route la plus longue, puisque nous sommes ensemble?
— Oui, qu'importe le reste du monde, ma Kiva? Vois ces terres, ces montagnes, ce pays admirable sur lequel je régnerai, tout cela ne vaut pas ton sourire.
— Fils dénaturé! répliqua -t- elle moitié riante , moitié sérieuse , comparer le sourire d'une femme à la patrie, préférer le sourire d'une femme à la pairie ! oh ! que lu auras besoin de la servir pour effacer cette parole.
— Et je la servirai, ma bien -aimée, comme
un de ses enfants les plus dévoués, le plus dévoué peut-être ! tu seras fière de ton Mikaël.
— Que je voie ta gloire, que tu aies été heureux par moi et que je meure !
Ils tournèrent la montagne et arrivèrent bientôt à un couvent de religieuses, situé de la manière la plus pittoresque et la plus sauvage. Les voix unies chantaient en ce moment les louanges du Seigneur , et perçaient les voûtes de la chapelle.
— Elles prient aussi, murmura Kiva.
— Explique-moi les paroles que tu as prononcées tout à l'heure, mon amie. Pourquoi Zinka te maudirait-elle si tu priais notre Dieu?
— Ma mère hait les chrétiens et m'a fait jurer de ne jamais consentir à recevoir le l)aptême.
— Et d'oii vient celle haine ? elle a vécu toujours au milieu de nous, elle fut comblée des bienfaits de ma famille ?
— Cela vient, reprit tristement Kiva, de ce qu'elle a trop aimé, de ce qu'elle a été trahie, et de ce qu'elle se venge !
— Elle se venge ! et de quoi ?
— Excuse-moi , mon Mikaël , le secret de ma mère , n'est pas le mien, je ne puis te le révéler. Je suis moi - même la plus grande vengeance de Zinka, elle m'en a fait complice dès ma naissance, avant que je ne susse ce qu'était la vengeance. Jusqu'ici j'ai partagé ses sentiments, depuis que je t'aime, je ne hais plus personne , cet amour a épuré mon àme , et je pardonne à toutes les offenses
— Et tu ne veux pas me dire le nom des ennemis de ta mère, des tiens ?
— Non, Mikaël , car je ne le puis. D'ailleurs est-ce que j'ai des ennemis ou des amis, à présent? est-ce qu'il y a au monde d'autres créatures que toi? est-ce que j'ai d'autres intérêts, d'autres idées? Du haut de
mon amour, je place le genre humain, comme d'ici nous apparaissent ces villes et ces châteaux , si au-dessous de moi qu'il n'existe plus.
Ils s'enfoncèrent en ce moment dans une forêt sombre, oiile sentier était à peine visible. Les troupeaux seulement y marquaient leurs traces , des ruisseaux émaillaient le gazon, et pour les traverser Mikaël prenait Kiva dans ses bras. A chaque instant il s'en rencontrait de nouveaux ou l'amoureux jeune homme les cherchait avec empressement. Des rochers escarpés encombraient le passage, des troncs d'arbres jetés de l'un à l'autre servaient de pont, leurs branches mortes, leurs racines renversées présentaient des figures bizarres. Dans ce tryjet pénible tout était plaisir pour ces deux êtres qui s'aimaient et qui regardaient à travers leur amour.
Bientôt enfin la forêt s'éclaircit et les voyageurs arrivèrent au couvent Ceribouco^ sur le
bord du ruisseau Sirbeni , des moines centenaires l'habitaient ainsi que toutes les solitudes de ces contrées. Deux d'enlre eux , assis auprès de l'église , travaillaient à des ustensiles de bois d'if, qu'ils vendent aux voyageurs; ils donnèrent leur bénédiction à la petite troupe et Mikaël se découvrit respectueusement. Un des cénobites, frappé de son noble visage, lui demanda son nom.
— Mikaël, répondit-il.
— Mikaël 1 nom d'heureux augure. Les saints anges te gardent, mon fils. Voilà sans doute ta fiancée ?
Kiva devint rouge et baissa les yeux.
— Mieux que cela , mou père , c'est ma femme.
— Puisse voire amour et votre bonheur durer autant que vos années !
Lorsque le prince prononça ces paroles, la cigaine tourna vers lui un œil humide de
reconnaissance et de bonheur. Elle passa son bras sous le sien.
— Ta femme, Mikaël, oui, j'aurais pu l'être si lu n'avais pas quitté ces contrées, si j'étais restée digne de toi , mais à présent, tu profanes ce titre en me le prodiguant.
— Tu es ma femme devant Dieu, et jamais femme n'occupera dans mon cœur la place que je t'ai donnée.
— Tais-loi, Mikaël, je porterai la peine de mes fautes.
Le chemin devenait de plus en plus difficile, les obstacles augmentaient, ils semblaient défendre le lieu où s'accomplit autrefois la légende merveilleuse. Ils atteignirent la montagne Puiorut Sahastrouloui et ils commencèrent à côtoyer le ruisseau Albo , qui traverse la vallée étroite de Doquie. Après quelques pas, ce singulier monument leur apparut enfin parfaitement conservé et tel que la tradition nous le représente. Une multitude d'aigles
voltige presque sans cesse au-dessus des rochers , ce sont les descendants des aigles romaines, des fiers conquérants de la Dacie. Mikaël prit un mousquet des mains de Georges et en abattit un à leurs pieds. Aussitôt les autres s'envolèrent en poussant des cris affreux.
— Qu'as-tu fait? dit Kiva, toute pâle, verser du sang , ici devant la nymphe ! quel triste présage ! Ordonne à tes gens et à mon oncle de s'écarter , nous devons approcher seuls de Doquie. Regarde-la d'ici et dis-moi si ce n'est pas étrange et si la romance ne te l'a pas bien décrite.
Au fond de celte gorge sombre, on voyait alors un quartier de basalte , figurant admirablement bien une femme, dans de grandes proportions. Le visage et les cheveux étaient parfaitement distincts, on pouvait passer entre los deux jambes en se baissant. D'autres blocs épars çà et là offraient le simulacre très re-
connaissable des brebis , çt au-dessus plane un aigle de pierre, aux ailes déployées , le même auquel Trajan confia la garde de Doquie et de sa couronne.
— La ballade a raison , dit le prince, on serait réellement tenté de croire aux miracles. Et quel site agreste! comme il encadre bien cette pauvre princesse , l'héroïne de la patrie , préférant la mort à l'amour du maitre du monde.
— Avançons, Mik'iëi , et songe que Doquie punit le parjure. Ma mère reçut le don funeste de prédire l'avenir, elle ma envoyé vers toi, lorsque tu étais inconnu à tous et que Pétraki seul t'avait deviné en te rencontrant sur la route. Eh bien ! ma mère aussi m'a dit : Ceux qui veulent tromper, ceux qui veulent mentir , ne doivent pas approcher de Doquie, car tôt ou tard sa vengeance saura les atteindre et une vengeance terrible. Il existe
aussi une prédiction très ancienne sur ce monument. Il doit être renversé quand le plus noble enfant de la Moldavie mourra abandonné et malheureux, après avoir trahi sa foi. C'est un oracle un peu obscur , il ne le regarde pas , la trahison ne peut arriver à ton cœur.
Ils vinrent jusqu'aux pieds de la nymphe et les aigles continuaient leurs cris : Kiva , ainsi que toutes les imaginations vives, se frappait facilement.
— Mikaël, dit-elle, pourquoi as-lu tué ce pauvre oiseau?
— Ma bien-aimée , repousse ces chimères ? Que font à notre avenir les présages et les prophéties? Notre avenir n'est -il pas en nous-même? Cesserons-nous de nous aimer et tant que nous nous aimerons ne seronsnous pas l'un à l'autre? Mais, ma Kiva , ton sentiment pour moi est-il bien celui que j'ai rêvé? résisterait-il à toutes les épreuves? ré-
sisterait-il à la plus cruelle , à mon abandon? M'aimeras-tu toujours ? Si je n'ai pas été ton premier amour, serai-je au moins le dernier? Mon sang bout à l'idée que tu pourrais en choisir un autre. J'ai envie de te tuer d'avance, pour n'avoir pas à te tuer après. Jureras-tu, que mort, absent, infidèle, tu m'appartiendras néanmoins , me le jureras-tu, ici, où le mensonge reçoit sa punition , où nul ne trompe sans que sa tromperie retombe sur sa tôte?
— Je te jure, mon Mikaël, reprit-elle d'une voix assurée, je te jure que mort, absent, infidèle , que de près ou de loin , à la vie ou à la mort, tu seras le maître de mon existence, je jure que je t'aimerai, quoique tu fasse, je jure que le jour où tu me plongerais un poignard dans le sein je te pardonnerais ton crime, comme je te pardonnerais les oflenses.
— Et moi, mon adorée Kiva, je jure de t'ai-
mer toujours avec la même ardeur, avec la même passion, je jure que nulle autre n'obtiendra sur moi les droits que je te donne , je jure que tu seras heureuse par moi et qu'aucun chagrin ne te viendra de ma tendresse, du lien qui nous unit. Je me soumets à la vengeance de Doquie , ajouta-t-il en s'inclinant , si je manque au serment que je fais. Es-tu contente, maintenant, as-tu encore peur de quelque chose ?
— De rien, derieu, s'écria-t-elle, en se jetant dans ses bras. Tu es à moi , tu m'appartiens. Que pourrais-je demander ?
— Eh bien ! retournons au couvent, on nous y donnera l'hospitalité.
— A (oi, mais à moi !
— Qui reconnaîtrait la païenne sous ce joli costume montagnard? Et n"ai-je pas dit que tu étais ma femme.
— Je t'en ai supplié , Mikaël , ne prononce
pas ce mot, il me rappelle ce qui nous sépare , ce qui nous séparera toujours.
— Enfant ! est-ce que quelque chose peut nous séparer ?
Ils reprirent la route par laquelle ils étaient venus. Kiva pour chasser la tristesse empreinte malgré elle dans son cœur, se mit à raconter au prince des légendes et des histoires de la Moldavie. Elle cherchait à entretenir chez lui le feu du patriotisme et elle se créait l'ange protecteur de son amant et de son pays.
— Te rappelles-tu le monastère de Naimtzo, Mikaël? la princesse t'y conduisit dans ton enfance. Sans le rendez - vous du marquis, nous eussions pu nous y rendre, car il n'est pas fort éloigné. Tu aurais visité la forteresse, une des plus belles et des plus curieuses de la Moldavie, elle nous rappelle tant de souvenirs
de gloire !
— C'est \h n'est-ce pas que s'est passée la
fameuse scène de la généreuse Hélène , mère d'Étienne>le-Grand ?
— Oui, celte noble femme lui a fait une réponse digne d'une Spartiate.
— Répèle moi cette chronique , Kiva : ces récits dans ta bouche acquièrent une valeur nouvelle, j'aime à les entendre. Ma patrie me devient plus chère puisqu'elle est aussi la tienne, en la défendant, c'est te défendre , te délivrer toi-même.
— Le sultan Bajazet résolut de soumettre la Moldavie , il prit en personne le commandement de l'armée et franchit le Danube au printemps de ^448. Il conquit successivement plusieurs forteresses et ainsi les Turcs se frayèrent un chemin dans l'intérieur du pays, ce qu'ils avaient en vain tenté jusque là. La terreur se répandit partout. Élienne , après avoir consulté les Boyards, résolut d'abandonner la plaine. On dirigea vers lesCarpalhes, les vieil-
lards, les feniQies, les enfants, les trésors et les objets précieux. Hélène et sa famille se réfugièrent dans la forteresse de Niamtzo , et pendant ce temps , Etienne , à la tête de ses guerriers, attendait le moment favorable pour livrer à l'ennemi une bataille décisive.
Les Turcs mirent tout à feu et à sang. Ils s'avançaient le long du Sirelh et campèrent sur les bords de la Moldova. Etienne alla les chercher à Piesboyeni^ leur livra bataille, mais, écrasé parle nombre, il fut vaincu. Se reployant sur les montagnes, il marcha toute la nuit vers Niamtzo. Sa mère apprit ainsi sa défaite. Ordonnant que l'on ferme les portes, elle se présenta sur les remparts et dit au prince :
« Quoi! fauUil que je te voye aujord'hui^ « de retour du combat sans être victorieux! « Pour la première fois tu frustres mon attente, € oublierais-tu donc que tu as porté le nom de « brave? Fuis loin de moi et ne reviens jamais
« que la victoire à tes côtés. J'aime mieux que « tu périsses par la main de l'étranger que d'U' « voir à te reprocher l'infamie de devoir ton sa- < lut à une femme. »
Bien qu'harrassé de fatigue, Etienne se ranima à ses paroles , il se mit à la tête de ses soldats , leur communiqua son ardeur , leur fit jurer de vaincre ou de mourir et les ramena sur le champ en présence de l'ennemi. Les Turcs se livraient au pillage , après leur sanglante victoire. Il les joignit à Negrecliiy. Sans leur donner le temps de se reconnaître , il s'élance sur eux , en fait un horrible carnage , les poursuit jusqu'aux défilés de Faslany ^ leur barre le passage et a la gloire de voir fuir devant lui l'empereur, dont il conserva la tente et les trésors. Bajazet, jusques là la terreur du monde, s'estima trop heureux d'arriver sainet sauf à j^ndrinople, avec une petite suite. C'est ainsi qu'Etienne délivra sa patrie et qu'il conquit le nom de Grand.
— Je veux qu'on dise aussi plus tard : Mikaël le Grand ! il devint grand parce qu'il aima Kiva, parce que Kiva le conduisit à la victoire ! Tu es et tu seras toujours mou bon génie , ma bien-aimée.
On leur ouvrit la porte du couvent malgré l'heure avancée, et sans même leur demander leurs noms. Kiva se cachait derrière le prince , qui marchait le premier. En entrant dans le réfectoire il ôla son vaste chapeau et se trouva en face du père Bazile et du moine qu'il avait vu le matin. A leur aspect, Mikaël recula involontairement, Bazile se leva et laissa échapper une exclamation de surprise.