‹ Mikaël (volume 2)Chapitre 15 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

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son regard, la comtesse l'aurait cru indifférent. Il ne paraissait ni distrait , ni préoccupé, il continua la conversation , se fit. donner de nouveaux détails; puis , lorsqu'il n'eut plus rien à apprendre, il parla d'autres choses, il supplia sa maitresse de ne plus l'entretenir de ces misérables ; il chercha des sourires , des phrasesde galanterie, Edwige le regarda incertaine, terrifiée. Où cet homme avait sur lui-même un pouvoir inouï, ou il était totalement insensible. Ce nouveau mystère Teffraya. Elle n'osa l'interroger, elle trembla de soulever le voile sous lequel il cachait son àme , elle préféra l'accepter tel qu'il se donnait alors et attendit les événements , en surveillant jusqu'à ses pensées.

Pendant trois jours entiers , Mi kaël conserva le même calme en apparence. Que souffrit-il ? Personne ne le sait que Dieu. Le quatrième jour au matin , il demanda à la comtesse un homme sur pour le charger d'une lettre.

— Et à qui , je vous prie , voulez-vous écrire , Mikaëi ?

— A Kiva , répondit-ii , sans hésiler.

— A Kiva? Et vous lui dilfs...

— Je lui donne un rendez-vous, sans doute, continua-t-il , avec un de ces sourires qui tuent. Oh! soyez tranquille , Hedwige, après celui-là il n'y en aura plus d'autre , et je vous jure , sur mon honneur, qu'il ne sera pas long.

La comtesse , trop habile pour s'y opposer, comprit que si !e prince en gardait le désir, rien ne l'empêcherait de voir sa rivale , et avant tout , elle ne pouvait avoir l'air de la craindre.

— Faites donc ce qui vous plaira, Mikaëi. Me montrerez-vous cette lettre ?

— Lisez, je n'ai rien de caché pour vous.

— « Ma Kiva , je veux te voir. Trouve-toi « dans deux jours auprès de Doquie , auprès « de cette image vengeresse témoin de nos « serments solennels. Viens seule, je t'y at-

« tendrai ivre d'une impatience que tu ne com- « prendras pas ; mon bonheur sera plus grand M que jamais, je t'aime et j'ai besoin de toi , « comme au premier jour de notre union , « viens , ma Kiva , viens , mon àme , viens , 4 ma vie ! »

— Cette lettre ne partira pas, Mikaël.

— Folle ! reprit-il , en haussant les épaules, ne faut-il pas de la glu pour prendre l'oiseau , et, si elle voyait en moi le moindre changement, ne reculerait-elle pas, en se rappelant son crime? Une conscience coupable rend si défiant!

Madame Orlowska ne répondit point , elle avait peur. Ce caracière se révélait à elle , et l'accablait de son poids. Elle aussi devait être défiante, car sa conscience lui reprochait bien des trahisons. Pour satisfaire sa vengeance, elle appelait sur sa tête des malheurs, qu'il ne serait peut-être plus en son pouvoir de

conjurer. Semblable à l'imprudent qui , en mettant une graine dans la terre, croit voir germer une fleur, et plante un arbre , dont la chute peut l'écraser un jour.

La lettre partit , et , quelques heures après . Mikaël annonça aussi son départ. La comtesse employa toutes ses séductions pour le retenir. Ainsi que je l'ai dit , elle avait peur de son ouvrage. Elle craignait bien moins encore de perdre son amant, que d'attirer sur elle celte colère , qu'elle devinait si terrible par son silence même. Elle se montra jalouse , désespérée , elle employa ses ruses ordinaires , elle feignit même de vouloir suivre le prince. Tout fut inutile , ses efforts se brisèrent devant un mur d'airain. En la quittant , il resta froid , tranquille comme un homme exerçant un acte de justice ; on ne remarquait dans ses mouvements ni plus de vivacité , ni plus de précipitation. Cependant , l'enfer grondait dans son cœur. Il marcha sans s'arrêter jusqu'au lieu

du rendez-YOus. A peine donnait-il quelques heures de repos à son cheval et à son guide, et par une belle journée , une de ces journées où l'on se sent si heureux d'aimer et de vivre, il découvrit la vallée de Doquie.

Kiva se mourait d'une fièvre ardente, causée par rinquiétude et la douleur ; Vasily seul restait près d'elle, dans sa chaumière privilégiée. Elle reçut le message du prince comme la vie, comme l'espérance, comme le ciel. Elle rendit grâces à Dieu de toute son àme , la reconnaissance était toujours son premier sentiment. Malgré sa faiblesse, elle se prépara à se mettre en route , seule , ainsi que le prescrivait Mikaël , et toutes les prières du Cigain ne purent obtenir d'elle la permission (:e l'accompagner.

— Non , Vasily, non , il veut me voir seule , et j'irai seule. Ne sais-tu pas , toi , qui tant de fois as lu dans mon àme, avec quelle joie je lui

obéis ? Ne sais-tu pas que j'ai abdiqué , depuis que je l'aime , et mon intelligence et ma volonté? Oh! pour le remercier du bonheur que sa lettre me donne, ne dois-je pas me conformer à ce qu'il ordonne. J'allais mourir, il me sauve la vie , mon adoré , mon noble Mikaël !

Vasily pleurait, pendant qu'elle lui parlait ainsi , il pleurait de ses propres souffrances et de celles de Kiva. Cet être sauvage, indompté , n'eut qu'un sentiment dans toute son existence, son amour, et dans tout ce qui louchait à cet amour , il devenait susceptible des pensées les plus dévouées, les plus généreuses. Il obéissait aussi, ceux qui aiment d'une manière exclusive et complète obéissent toujours. Seulement, il se promit de suivre son idole de loin , de veiller sur elle , sans qu'elle s'en aperçût, de la défendre si quelque danger la menaçait. La pauvre fille ne s'en doutait pas, elle marchait aussi vile que ses forces le lui permet-

taieot , quelquefois elle chantait un de ses anciens refrains , et la joie lui venait à l'àme, en songeant qu'elle allait revoir celui qu'elle adorait même au-dessus de Dieu. Alors elle s'arrêtait, les battements de son cœur la suffoquaient, elle formait un bouquet de ces belles fleurs alpines, croissant jusqu'au milieu des neiges, semblables à l'espérance dans une vie brisée. Et pourtant un pressentiment triste ne la quittait pas , les prophéties de son enfance , la destinée prédite lui semblaient prêtes à se réaliser. Ses rêves d'autiefois , toujours si mélancoliques , même dans ses folles orgies, lui revenaient tous à l'imagination.

— Je vais mourir , se répétait-elle , j'ai reçu son dernier baiser. Je vois autour de moi comme un crêpe noir, je sens des inspirations inconnues, des mouvements de révolte contre l'avenir. Pcnda. t cette absence , il s'est opéré un changement dans ma

destinée , j'en suis cerluine. Un mauvais ange plane sur moi et me verse ses poisons. Qu'estce que cela? je ne sais, je souffre d'instinct , je souffre de ce mal sans nom , qui m'a tourmentée si longtemps. Mon Mikaël seul me guérira avec un sourire.

Kiva arriva au rendez-vous une heure avant le prince ; elle se sentait épuisée , car elle marchait depuis le coucher du soleil , ayant pour toute nourriture quelques fruits et un morceau de pain, que Vazily la força d'emporter. Assise près de l'efifigie de la princesse , elle attendait, et tout son passé se représentait à elle, ainsi qu'une troupe de fantômes. Envain les chassait-elle , envain essayait-elle de penser seulement au bonheur, elle ne pouvait y réussir. Les pierres prenaient des figures connues, des chants bizarres bruissaient à son oreille ; je ne sais quel vertige s'emparait d'elle et lui ôlait la faculté de quitter sa place. Elle aperçut Mikaël de loin, et elle se mita Irem-

hier , elle n'eut pas la force de se lever , elle sentit qu'en se jetant dans ses bras cette ivresse serait si grande, qu'elle ne la supporterait pas. Elle n'avait plus ni voix, ni regard, sa vie était suspendue. Le prince n'avança pas plus vite , sa pâleur "effrayante, ses sourcils froncés, l'éclat de ses yeux, plus enfoncés encore dans leurs orbites, révélaient une émotion indomptable. A l'aspect de cette statue muette , inanimée , son sang reflua vers son cœur, son amour se réveilla, il eut pitié! mais ce démon, acharné à sa perte , mais cet amour-propre intraitable, mais celte jalousie féroce prirent bientôt le dessus. Il comprima ses sentiments , ût quelques pas encore et lui dit d'une voix brisée par la fureur :

— Ici , tu m'as juré, Kiva , que mort , absent, infidèle, tu m'appartiendrais à jamais, n'est-ce pas?

i/inlbrtunée comprenait vaguement qu'il

se passait quelque chose d horrible, elle ne put parler, elle fit un signe de la tête.

— Tu m'as juré cela , je le répète, et tu sais que Doquie punit le mensonge? n'est-il pas vrai?

Même silence el même signe.

— Eh bien! vois-tu celte lettre, voilà la preuve de ta perfidie , et ici , ici même où le faux serment fut prononcé , Doquie et moi , nous nous vengeons ensemble. Je te l'avais promis, si tu me trompais. Et tu m'as trompé , Kiva !

D'un mouvement plus prompt que l'éclair , il enfonça un poignard dans son sein. Elle tomba, sans jeter un cri. Au mot de perfidie elle s'était levée, elle retrouvait son courage devant une accusation si atroce ; elle allait se

défendre, elle l'eut convaincu peut-être il

ne lui en donna pas le temps.

Hélas î depuis qu'il y a des hommes , de- [)uis que les passions existent, cette histoire est éternelle. Olollo et Desdemona, Orosmane

el Zaïre , Tancrède et mille autres héros , les uns réels , les autres enfantés par Timagination <les poètes , nous en fournissent des exemples. Nous sommes presque toujours nous-mêmes rinstrument de notre malheur, nous en accusons le hasard ou la Providence , et seuls nous devons nous en accuser. Nous brisons tout ce que le ciel nous envoie dans sa miséricorde, et nous jetons au vent nos espérances ; semblables à ces fous écrasant sous leurs pieds, les fleurs qu'une main amie rassemble autour d'eux.

LA mmm immû.

Après son crime , Mikaël retourna précipitamment au lieu où son guide l'attendait. U partit d'une course insensée, ne s'inquiétant pas s'il était suivi , dans la direction de Kramtza , et ne s'arrêta que lorsque son cheval tomba épuisé. Il se dégagea des étriers , regarda autour de lui pour s'orienter ; car il ne savait ni ce qu'il avait fait jusque-là , ni dans quel endroit il se trouvait ; reconnaissant sa

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rouie , il la continua à pied avec la même rapidité, arriva le soir au château ; se fit ouvrir les portes. Son air sombre , sa physionomie bouleversée frappèrent tous ceux qui le rencontraient. Il monta directement à l'appartement de son oncle, entra sans frapper, sans rien demandera ses serviteurs.

Cet oubli des convenances intérieures, si respectées chez les Orientaux, révélait une préoccupation bien puissante et bien inouïe. Mikaël s'approcha du lit du prince Théodore , semblable à un spectre. Son oncle séveilla en sursaut, le regarda étonné, et se croyant le jouet d'un songe.

— Mon oncle, dit le jeune homme, ne m'adressez aucunes questions, ne cherchez pas à savoir ce qui est survenu dansma vie, ne me demandez pas la raison de ce que je fais. Si vous voulez sauver le fils de votre frère , éveillez toute votre maison, éveillez la princesse Roxan-

dre , éveillez ma fiancée et conduisez-nous à l'autel sur-le-champ.

— Je ne vous comprends pas, ^likaël. Ne peut-on attendre le jour da moins? Ne peut-on éviter celte précipitation et les conjectures qu'elle amènera?

— Non , il me faut un ange , qui prie pour moi , il me faut une compagne , je ne veux pas rester seul un instant, et je ne veux plus ni amis, ni maîtresses. Au nom de mon père , que vous avez tant aimé , au nom de nos ancêtres, que vous respectez , accordez-moi ma demande, ou demain vous ne me trouverez plus vivant.

— Qu'il soit donc fait selon votre désir, mon neveu, répliqua le prince, après avoir réfléchi. Qu'on prévienne le père Basile, il vous bénira \ nos domestiques serviront de témoins : car Michlesco nous a quittés, avec Mitika, il y a quatre jours, et il ne se trouve au. château aucun étranger.

— Hàtez-vous , hâtez-vous , mon oncle , et que tout se termine sur-le-champ.

— Anika souffre , et je dois atténuer cette surprise , qui lui devendrait fatale. J'en vais charger sa Grandeur: les femmes ont la main plus délicate, elles savent mieux approcher les blessures.

Mikaël sortit, il marcha vers sa chambre; en y entrant, il appela involontairement Georges : le souvenir lui revint.

— Mort ! murmura-t-il d'une voix sourde , mort lui aussi, pour mes chimères ! tout ! tout est donc chimères ici bas, j'ai essayé de tout à présent. L'ambition ! on vous l'arrache ; la gloire ! on vous la dénie ; l'amitié ! elle vous trompe; l'amour! il vous trahit. Rien ! il n'y a rien que le regret , que les déceptions , que les douleurs. Où est Dieu alors? s'il permet cela?

Il se promenait agité , selon son habitude , puis il se mita sa table et écrivit :

— c J'ai des preuves de votre trahison , tout

« est fini , vous le comprenez , car vous no « pourrez me rendre les illusions enfuies, « nous ne nous reverrons plus. Que le mar- « quis de Ronçard retourne en France , si cela «lui plait, je ne le retiens pas once pays; « que iMichlesco et Rosetli s'épargnent la peine « de chercher à me voir , une explication me « semble au moins inutile entre nous. Des « amis qui se séparent, après une semblable « découverte, n'ont rien à se dire. Ils doivent « respecter le passé et ne pas donner au « monde le spectacle de leurs querelles, le « pardon ne saurait venir pour une pareille « ofifense. Ainsi donc adieu, je n'ai plus damis « sur la terre, et je jure que je n'en aurai € jamais. »

Celle lettre se ressentait de la disposition d'esprit où se trouvait Mikaël ; elle était claire selon ses pensées et non pour ceux à qui il l'adressait. Il n'expliquait pas la nature de la faute, parce qu'il les supposait coupables et quil

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laissait à leur conscience le soin de les instruire. Cependant ses amis , innocents comme Kiva, victimes comme elle d'une méchanceté atroce , ne savaient pas plus qu'elle de quoi on les accusait. Le prince croyait sans examen, sans recherches, comme tous les êtres passionnés, par conséquent moins blâmables. Depuis près de deux mois la comtesse sapait peu à peu sa confiance, elle frappa le coup, lorsque le moment fut venu, elle commença par le plus cruel ; de cette manière elle assurait l'autre ; si Kiva l'abusait, il pouvait l'être par tous. Les écritures moldaves , les lettres slaves , ont entre elles un caractère frappant de ressemblance, et rien n'est plus facile que de les imiter de façon à tromper tous les yeux. Mikaël, surtout, presque étranger à sa patrie, ignorant ces circonstances, et d'ailleurs aveuglé par cette jalousie , si facile à égarer, ne conserva pas un doute et ne pensa plus qu'à la vengeance. Une seule chose irritait sa colère,

maintenant : la mort du complice de Kiva. La guerre aussi le trahissait , en lui enlevant sa proie et en ne lui laisssant qu'une femme à punir.

Mikaël envoya là lettre qu'il venait d'écrire au couvent de Ceribouco, et, dans son trouble, il ne songea plus à son déguisement , il allait descendre à la chapelle sous les simples habits d'un bourgeois. Ses gens le lui rappelèrent : on lui apporta son plus magnifique costume ; cette robe de velours vert, avec laquelle Kiva le trouvait si beau. Quelquefois une petite circonstance ébranle une force inébranlable jusque-là; en revêtant cette robe, son cœur se brisa, une larme roula sur sa joue, pour la première fois, depuis sa funeste découverte, la colère jQt place à la douleur. Il se laissa tomber sur un divan, à moitié habillé, cachant son visage et ne se souvenant plus qu'il n'était pas seul.

— Oh! mon Dieu ! est-il bien vrai que je l'ai

tuée , est-il bien vrai que je ne la verrai plus , est-il bien vrai qu'elle m'a trompé ? Et je vis !

Devant ses yeux apparaissait ce gracieux fantôme, dansant et chantant autour de lui, se jetant dansses bras, folle et rieuse. Il se rappela en une minute tous les incidents de leur amour, tout ce qu'il eût dû se rappeler plus tôt, tout ce qui eût arrêté son bras certainement, et un doute effrayant , un doute horrible , le remords enfin tortura son âme.

— Si cela était mensonge, se dit-iL Si cette femme m'a donné de fausses preuves ! Oh ! je le saurai , et alors! Non , non , continua-t-il après un instant de réflexion; non, j'ai lu, j'ai lu: eux et elle, ils sont coupables. Tâchons donc d'oublier !

11 se leva, acheva sa toilette et alla au devant des princesses. Anika parut ; à la lueur des flambeaux, dans ses longs voiles blancs, elle semblait plutôt un spectre qu'une fiancée ;

néanmoins elle retrouva un sourire. Roxandre resta froide et sévère.

— Prince Mikaël , dit-elle , en réponse à son profond salut, dans noire famille les paroles données ne se retirent pas; mais si vous voulez reconquérir mon estime et mon affection, vous avez beaucoup à réparer dons l'avenir. Regardez ma nièce , et vous me comprendrez facilement.

La chapelle, l'autel parés comme pour une fête attendaient les époux ; hélas ! les visages n'y répondaient pas. Mikaël, qu'une fièvre ardente dévorait depuis quelques jours, ne se soutenait qu'à force d'énergie , et prononça les formules voulues, remplit les cérémonies exigées sans savoir presque ce qu'il faisait, et lorsqu'on quitta l'église, lorsque Roxandre lui remit sa femme, le fantôme de Kiva se plaça entre elle et lui , il tomba évanoui sur le sol. Cette nature de fer, après avoir résisié à

ce qui aurait tué mille autres, s'avouait enfiu vaincue.

On le transporta , et , dès les premiers pas dans son rôle de femme, Anika, si chancelante elle-même, dut s'établir auprès du lit du prince , attaqué d'un délire et d'un transport furieux qui révéla le passé , et mit ses jours en un grand péril. Les médecins, appelés de toutes les directions, lui prodiguèrent des soins assidus, et la princesse ne le quitta pas, malgré ses propres souffrances. Après une maladie longue et si violente , qu'elle étonna les maîtres les plus habiles, Mikaël entra en convalescence. Anika devint alors plus malade que lui. Cette douce créature, à qui tout semblait prédire une si belle destinée, voyait son avenir détruit, aussi se détachait-elle de la terre, et la mort à ses yeux n'était que le commencement du bonheur. Ange , elle essayait ses ailes, afin de s'envoler auprès du Dieu qui seul lui rendrait ses beaux rêves en-

fuis à jamais ici-bas. Elle apprit de la bouche même de son mari , daus les divagations de la fièvre, ses amours précédentes, sa haine actuelle contre cette Hedwige qui le conduisit au crime, ses soupçons, dont elle comprit en même temps l'injustice. Tous connaissaient eu Moldavie le siège de Niamtzo , le dévouement de Kiva, celui de Rosetli , celui de Roncard. Â la lettre du prince, le marquis et Grégoire ne répondirent qu'un seul mot: Ingrat! Et ils avaient tous les deux quitté aussitôt le pays.

Ce qu'elle apprit, ce qu'elle devinait , nîontrait à la princesse le caractère de Mikaëî, sous un jour tout diftérent de celui oij elle l'envisageait jusque-là. Au lieu d'un héros, d'un demi-dieu, tel que ses amis et son imagiiiation le créaient , elle vil un homme , remarquable sans doute, mais jouet de ses passions et des événements, mais cédant comme les autres à ce torrent qui emporle tout. Elle com[)rit

qu'il ne l'avait jamais aimée, qu'il ne l'aimerait jamais ; son cœur se referma à cette idée , et cette passion malheureuse , acceptée lorsque l'idole lui paraissait digne d'un culte si pur, elle la rejetait maintenant qu'elle se sentait ellemême si supérieure à l'objet de son culte. Ses sentiments pour lui ne devinrent plus que du devoir; en le voyant hors de danger, elle en bénit le ciel pour lui , quant à elle, il ne pouvait plus rien à son bonheur. Elle se laissait miner par la souffrance , sans en arrêter les progrès, malgré les prières de tous. Anika souriait à la mort ainsi que les enfants rient aux anges.

Lhiver entier se passa dans une solitude complète. Mikaël , sombre et faible encore, apprit, sans émotion apparente, le départ de ses amis et celui de la comtesse. Il se renfermait seul des heures entières, puis il passait quelques instants auprès du lit de sa femme, et il se retirait de nouveau. 11 ne permettait aucune

allusion aux événements accomplis , et nul ne sut jamais s'il se repentait ou s'il s<)pplaudissailde sa vengeance.

Au commencement du printemps Milika revint de Jassy, où il était resté tout ce temps près de Michlesco. Ce dernier retournait en Russie. Le Sultan rappelait Demètre à Constanlinople , après lui avoir refusé l'investiture accordée à Constantin Duca. En se rencontrant pour la dernière fois , Cantimir dit au vieillard : •

— Eh bien ! jo vous avais demandé une année pour voir vos idées et les miennes se réaliser, mon cousin ne me Ta pas même accordée, qu'en pensez-vous ?

— Je pense que Mikaël est et sera le plus malheureux des hommes, s'il a du cœur, et je ne lui en ai jamais refusé. De tous les remords, ceux de l'ingratitude sont les plus poignants. Je retourne, moi, près de mon noble é'.ève , de ce

grand homme, dont le nom vivra dans tous les siècles. J'y retourne , en pleurant sur ma malheureuse pairie, que je ne reverrai pli;s sraîs doute. Puisse son avenir être meilleur que son présent , puisse-t-elle exaucer les vœux ardents que je forme! Peut-être, mon prince, les réaliserez-vous , alors soyez béni !

Mitika raconta à son père , à son oncle, à la princesse , les détails de son séjour à Jassy, il leur remit les lettres dont son savant ami le chargeait pour eux , et demanda à son cousin un entretien particulier, car il lui restait un dernier message. Mikaël s'y refusa pendant plusieurs jours ; enfin, vaincu par les instances de l'enfant, il le reçut. Mitika lui donna un pelit portefeuille de velours brodé, comme il s'en fait encore en Orient.

— Ceci renferme d'importants papiers, mou cousin , dit-il , Michlesco m'a recommandé de vous lis rendre à vous-même et de vous prier ,

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au nom de l'honneur de notre maison , d'en prendre connaissance sur-le-charap.

La main de Mikaël tremblait en détachant les agraffes, il sortit trois leltres.

— Est-ce là tout? demanda-t-il.

— Oui, mon cousin.

— Eh bien ! laisse-moi seul à présent, ta mission est remplie.

L'enfant sortit. Mikaël, les yeux fixés sur ce paquet déposé auprès de lui, n'osait l'ouvrir.

— Que vais-je apprendre? Michlesco ne m'écrirait pas pour se justifier, un homme comme lui ne se justifie pas avec des paroles. Et s'il me révèle une trame, dont j'ai le pressentiment depuis que la raison m'est revenue, depuis que cette étrangère a quitté la Moldavie, quand je mourais par les crimes auxquels elle m'a conduit, que ferai-je?Si je ne l'avais [)as

tuée, elle me pardonnerait , elle:, j'en suis sur ? mais eux, me pardonneronl-ils?

Jl brisa les sceaux des lettres. La première venait de Michlesco ; en reconnaissant son écriture un nuage passa sur les yeux du prince, il crut qu'il n'aurait jatî.ais la force de lire.

— « Mon prince , si vous n'aviez accusé que € moi , en déplorant votre erreur je me serais « retiré ; mais vous avez calomnié les dévoue- € ments les plus purs, mais vous avez commis « des crimes dont il est juste que vous soyez c puni et Dieu me remet ce pouvoir. Lisez les « lettres ci-jointes : l'une est de la comtesse, « qui, attendrie par mes prières, au moment de € retourner en Pologne, où le roi la rappelait, « peut-être pour lui donner encore une hono- « rable mission, adoucie par mes prières donc ,

< par sa conscience et un peu je crois aussi par

< la crainte, elle a consenti à me développer par

< écrit la trame infâme qu'elle m'avait dt^à ré-

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<( vélée de vive voix. Xi Kiva, ni vos aniis n'é- <i taient coupables. Un de ces hommes, qui « malheureusement ne sont pas rares dans no- « Ire pays et qui pour de For vendent jusqu'à « leur honneur , un de ces hommes , habiles a en l'art des faussaires, a fabriqué les pièces K qu'on vous a monlrées. Et vous, vous avez « cru comme les jalo'^x croyent, surtout lors- « que leur amour a perdu de sa force. Je ne « veux pas vous rappeler jusqu'à (juel excès <r cette croyance imprudente vous a conduit, « oh ! mon prince, sans une certitude plus « grande , sans laisser aux accusés le temps de « se défendre, sans les interroger ! cela passe « toute idée, et cela est de toute injustice.

< Quand vos pauvres amis ont reçu ce coup ,

< auquel ils s'attendaient si [.eu, Grégoire, « à peine remis de ia blessure cherchée pour « vous, a failli mourir; le marquis, d'un « caractère moins tendre et plus fler , a con- € centré davantage son affliclioû ; Vun et l'an-

« tre ont dévoré leurs plaintes, et le seul mol

« que vous avez reçu d'eux, en rendant leur

« pensée, exprimait leur douleur. Mais lorsque

« quelques jours après ils se préparaient à

< partir , Petraki annonça la mort de Kiva ,

« tuée par vous ; en apprenant que votre

« ingratitude frappait aussi cette douce vic-

« time , alors ils vous ont maudit , je dois

« vous le dire, ils ont arraché de leur cœur

« jusqu'au dernier regret ; ils ne vous aiment

« plus ! Ils ont fui loin de vous et pour jamais.

« Rien ne vous justifiera près d'eux , rien , ni

« vos remords, car vous en éprouverez, ni vo-

<( Ire malheur, car Dieu est juste, et tôt ou

« tard le malheur ne vous manquera pas. La

« vengeance du ciel est boiteuse, vous le savez,

« elle arrive lentement , pourtant elle vient

« toujours. Je vous envoie une troisième

« pièce de votre propre écriture , falsifiée

« par le même homme. Elle a circulé parmi

<t les Boyards , et peut-être trouverez-vous

« là le secret impénétrable de leur défec- « tion. Vous voyez quelles paroles on vous y « prête , vous voyez comme on vous fait défi truire une à une toutes leurs espérances. <r Cette femme qui , à tout prix , voulait vous « ravir à votre pays , pour vous enchaîner à 4 elle , pour se parer aux yeux de l'Europe a d'une pareille conquête, cette femme s'avoue « encore coupable de cette trahison. Elle a « achevé cet aveu devant votre cousin Demètre, « auquel elle ne cachait pas son égoïste amour, <( et aussi en présence de Mitika, qui, tout en- « fant qu'il soit, vous en rendra bon compte. « Vous voilà maintenant suffisamment éclairé, « vous savez quels cœurs vous avez brisés , « quels amis vous avez perdus. Vous pos- € sédiez les trésors les plus rares en ce monde, « des dévouements désintéressés et complets, «' ni l'or, ni les honneurs ne sauraient vous les « rendre , vous ne les rencontrerez plus. « Quant à moi je vous aimais comme mon fils.

« j'espérais , je croyais en vous , que Dieu « vous pardonne mes illusions perdues ! à mon « âge ce malheur ne se répare pas. Le vôtre est « plus irréparable encore, vous souffrirez plus « longtemps ! Adieu , mon prince , je ne vous « souhaite qu'une chose : Oubliez, si cela vous « est possible, le souvenir devient le plus hor- « rible des maux, lorsqu'il se confond avec les « remords. »

— Innocents! murmura le malheureux jeune homme, ils étaient innocents! Michlescoa raison, je suis un infâme î Oh ! Kiva ! Kiva !

Après celte funeste lecture , le prince resia presque vingt-quatre heures seul. 11 ne se rendit pas selon sa coutume chez Anika , il envoya seulement prendre de ses nouvelles, et, hors pour donner cet ordre , il ne prononça pas une parole, il ne prit aucune nourriture, aucun repos. Le lendemain au soir , quand il fit demander au père Bazile un entretien particulier, celui-ci, en arrivant près de lui, s'ef-

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fraya de son changement; il avait vieilli de dix ans en quelques heures.

— Mon père, dit le prince , vous , le ministre du Dieu de paix, vous devez en son nom absoudre et consoler , c'est donc à vous que je m'adresse, car vous seul pouvez apporter un peu de soulagement à un désespoir incurable. J'ai commis un criip.e, vous le savez, j'ai donné la mort à une femme adorable, j'ai été le bourreau de son innocence , maintenant la vérité m'est connue , et je ne puis réparer mon crime irréparable. iMais je puis encore rendre à sa mémoire la justice qu'elle mérite. Elle était chrétienne, vous le savez , elle a reçu de votre main le saint baptême; je veux qu'un tombeau digne d'elle, atteste à jamais mon repentir. Faites chercher sa dépouille mortelle, rendez-lui les hommages qui lui sont dus , et lorsque tout sera acconipli , | erineltezmoi d'aller m'agenouiller près de cette tombe, peut-être y pourrai-je mourir !

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— Mon fils , répondit Bazile , je connais , je comprends les plaies de votre àme, et il m'est cruel d'y ajouter encore de nouvelles blessures. La princesse Roxandre et moi nous avions prévenu vos vœux , nous voulions rendre à une bien chère infortunée les devoirs de l'amitié , envain avons-nous tout employé pour retrouver ce qui restait d'elle sur la terre , son corps a disparu. Les Cigains, sans doute, s'en sont emparés; ni prières, ni menaces n'ont obtenu d'eux de nous la rendre. Un simple monument s'élève dans le monastère de Hango, fondé par le frère de Bazile-le-Loup, on y a gravé le nom de Kiva, allez- y prier, si vous en éprouvez le besoin, vous serez consolé, car Dieu seul console !

— Quoi ! mon oncle , on n'a pu reirouyer le corps de Kiva , et depuis lors nul n'entendit parler d'elle! Mon coup n"a été que trop ^sùr pourtant, je n'en saurais douter, je l'ai vue morte!

— Kiva est encore vivanle dans le souvenir de ceux qui l'ont connue. Pour moi, je vois en elle la fille de celui dont j'ai répandu le sang-, je m'étais imposé le devoir de la protéger toujours et partout, j'ai tenu celte promesse faite à mes remords , hélas ! je ne l'ai point sauvée!

— Pas même cette consolation , mon Dieu ! ohl je suis maudit. Maintenant laissez-moi, j'ai encore besoin de solitude , je ne puis voir Aoika en ce moment : sans doute , le Seigneur me la reprendra aussi , je ne suis pas digne d'elle, et elle aussi ne m'aime plus! Personne ne m'aime plus !

ÉPILOGDE.

Plus de dix ans après les événements qui viennent d'être racontés, par une chaude matinée du mois de mai , au moment oii les fleurs s'ouvrent, où les oiseaux chantent, où la nature se pare de ses charmes les plus admirables , deux femmes gravissaient lentement la côte du mont Pion , près de Doquie et du monastère de Hango. L'une , décrépite et se soutenant à peine , s'appuyait sur un bâton de chêne , l'autre jeune encore , m.ais dont

les traits flétris annonçaient une vieillesse prématurée , cette vieillesse du cœur à laquelle le visage n'échappe jamais. Leur costume, plus que simple, ressemblait à celui des paysannes russes. A leur contenance morne , à leurs regards baissés, on comprenait que de grandes souffrances avaient passé par-là , et sans doute un pieux pèlerinage apportait quelque consolation à ces âmes blessées.

Elles touchaient de bien près au but de leur course. Hélas ! le voyageur qui, quelques mois auparavant, eut parcouru ces solitudes et qui les eut visitées alors , n'aurait pu les reconnaître. Ce beau monastère , dont les vastes bâtiments , dont la magnifique église attiraient tous les regards , n'était plus qu'un monceau de ruines. Debout , au milieu des murs tombés , des colonnes éparses , une image de la Vierge, miraculeusement conservée , dominait cette scène de désolation, et la main pieuse des ermites, sans l'arracher au lieu oii elle voulait rester

sans doute, la couvrit d'un petit toit, pour la garantir des injures du temps : des cierges brûlaient jour et nuit autour d'elle. A cet aspect, les deux femmes s'arrêtèrent et la plus jeune s'inclina , en faisant le signe de la croix. Elle ne pleurait point , cependant une angoisse horrible se peignait sur sa physionomie , elle garda quelques instants le silence, pour prier apparemment, puis elle dit, en promenant ses regards autour d'elle.

— C'est donc ici !

— C'est ici, répondit l'autre femme; j'ai moi-même recueilli son corps, lorsqu'on le retira des décombres; ici je l'ai vu , pour la dernière fois , et les moines sont venus me le reprendre. Ici je le pleure chaque jour, jusqu'à ce que je retourne au néant.

— Ici , qu'il est mort ! ici que la vengeance €élest€ l'a frappé, et sans qu'il ait reçu n)on pardon, sans qu'il ail appris, au moins, que je

vivais encore. Oh ! pourquoi n'ai-je pas su !...

— Ma fille , je t'ai promis qu'à celte place je te raconterais les derniers événements de sa vie , je t'ai promis de te rapporter fidèlement chacune de ses douleurs , car il a bien souffert! Assieds - toi là , sur celte pierre , contemple ces lieux dévastés, rassasie ton àme de ce désespoir, et si tu as désiré la vengeance , si tu as appelé une malédiction sur sa têle ; repens-loi , tu n'as été que trop entendue.

— J'écoute , ma mère. "

— Lorsque cet insensé te frappa , lorsque Vasily le trouva à demi-morte auprès de Doquie , lorsqu'il te confia à mes soins , el que , cachés dans noire maison, nous parvînmes à le rendre à la vie , nous le dissimulâmes la mal:. die de ^iikaë! , la voulais le revoir à tout prix , ulin de te juslifier, et Vasily et moi, nous le haïssions de toute la puissance de notre ancien dévouement. Mon cœur saignait pour cet enfant que j'avais nourri ; mais en face de

sa victime, je no pouvais ni l'excuser, ni le plaindre. Quand lu fus assez forte et que tu voulus tout savoir , le prince était veuf, Anika avait succombé à sa longue agonie, et lui, établi tantôt à Conslantinople , tantôt à .lassy , étonnait l'Orient par léclat de son luxe etjiar le scandalede ses débauches. Cet homme, qui ne faisait rien à demi , cherchait l'étourdissement dans les orgies, il voulait tuer à la fois son corps et son cœur, sa nature puissante résista à toutes les épreuves, il arriva seulement au dégoût. En te révélant sa conduite, nous eûmes beaucoup de peine à obtenir quL- lu le fuirais à jamais, indigne de toi, par la crédulité stupide qui te sacrifiait, ii le devenait chaque jour davantage par ses égarements et ses honteuses aaiours. Tu partis , tu voulus aller chercher la tombe de ta mère, et ces superbes contrées où les talents et ta beauté auraient pu briller encore. Depuis plus d'un an tu nous avais quittés , je reposais un soir dans

oAG MIKAEL

notre asile, si triste à présent. J'entendis frapper à la porte, je crus que c'était Vasily , j'allai ouvrir et je me trouvai en face de Mikaël. Hélas! il fallait mes yeux pour le reconnaître. Sans un serviteur à sa suite, couvert de grossiers habits , un bâton à la main , il respirait à peine , et sa pâleur m'effraya.

— Eh bien ! Zinka , dit-il , toi aussi , tu m'as donc abandonné?

Je n'eus pas la force de répondre.

— J'ai tant souffert, Zinka ! et pour dernière souffrance, je viens ici.

— Entrez, [Monseigneur, repli quai-je enfin, quoique vous y avez apporté Un deuil éternel , cette maison est toujours la vôtre.

Il me suivit en chancelant , il t'eut fait pitié , Kiva, c'était un spectre. En approchant de ta ciiambre, il se prosterna sur le seuil.

— Je ne suis pas digne de pénétrer ici, s'é-

cria-t-il, ici où je fus si iieureux , ici oii je fus si aimé. Oh ! qu'elle avait bien le droit de me le dire, celte noble crèUure : personne ne t'aimera comme moi! Personne ne m'a aimé comme elle et maintenant personne ne m'aime , pas même toi , Zinka, ma seconde mère. Et tu as raison, car je l'ai mérité. Ecoute les dernières paroles qu'une oreille humaine entendra sortir de mon cœur, écoutes-les et ne les oublie pas, afin que tu puisses me plaindre et non pas me maudire. Ingrat, j'ai méconnu les sentiments les plus admirables; j'ai arraché les fleurs si belles dont Dieu m'avait formé une couronne; j'ai d'abord tué par mes rêves mes fidèles serviteurs , puis j'ai été le meurtrier d'une femme que j'aurais dû adorera genoux; ensuite j'ai chassé loin de moi deux amis incomparables; j'ai repoussé un sage vieillard, dont les conseils me prouvaient toute la tendresse; j'ai vu mourir .\nika, encore par moi. Elle aussi apprit à méconnaître, et ne m'aima plus! Ma famille n'a jamais eu

pour moi qu'indififérenco ; lu me fuyais, je me suis donc trouvé seul avec mes remords , mes regrets poiguants et mon désespoir. Seul, après avoir été tant aimé ! Que m'importaient mes richesses et ma grandeur ! On m'a détrompé trop tard, je ne pouvais plus remédier à ce passé horrible. Je crus que je deviendrais fou de cet isolement. Tu connais ma nature étrange, Zinka, il se fit tout-à-coup en moi une réaction complète. Je me sentis une soif de plaisirs, de folie , je voulus la satisfaire jusqu'à ce quelle s'éteignit ; je croyais ainsi oublier ! Je devins l'amant de toutes les femmes, le joyeux compagnon de toutes les débauches d'une jeunesse extravagante: je fus magnifique , je fus gai, je fus spirituel; j'étonnai le monde par mes succès et mon éclat; on ne parla que de moi dans les cours les plus brillantes : météore inconstant, je me montrai seulement à l'horizon et ma réputation surpassa celle des illustres héros de la galanterie. Et pourtant , Zinka ,

j'avais beau tout essayer, [oui épuiser, je souffrais toujours. Si je restais seul quelques instants, celte douce voix, celle voix si chère, que j'ai brisée , murmurait à mon oreille : — Mon ^likaël, ce n'est pas là le bonheur ! Eston heureux lorsqu'on n'est plus aimé? — Oh ! qu'étaient en effet ces pâles amours , ces amitiés éphémères en comparaison de ce que j'ai perdu? Celle abnégation, ce dévouement sans bornes, où les trouver maintenant? (^uand mes idées me revenaient je me replongais dans de nouvelles orgies , plus insensées encore et j'endormais le fantôme. Enlin le jour arriva où il ne me resta plus rien à connaître, où j'eus parcouru le cercle des nouveautés de ce monde, la voix parla plus haut , et au lieu de la repousser je résolus de l'entendre. Pour cela il me fallait la solitude , Téloigncment de ces plaisirs, dont j'étais las, et qui me dégoûtaient autant ([ue je les avais cherchés. Je donnai à Mitika tous les biens de notre famille , j'en-

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voyai une forte somme au couvent de Hango , à condition qu'on y recevrait un étranger , son nom devait rester inconnu. Je m'arrachai à mes gens, à mes palais, à mes ciiâteaux; et seul, à pied, ainsi que me voilà, je suis parti pour le monastère. Avant de m'y enfermer à jamais j'ai désiré te revoir , toi , et ces lieux où a régné ma Kiva , ces lieux pleins d'elle. J ai désiré adresser mes derniers adieux à tout ce qui me" parle de ma bien-aimée. Je me fais moine , non pas par conviction , je ne suis pas assez heureux pour cela , mais parce que j'ai tout goûté, même la science, et que tout me repousse. Je me fais moine, pour penser en liberté , pour garder le silence , pour regretter , et peut-être mon cœur se réveillera-t-il au moins en espérant l'autre vie ! Je ne sais pas si je crois, je sais que je souffre et que là peut-^Wre existe une consolation. Le souvenir de Kiva vit dans mon àme comme le premier jour , les autres Tont oubliée, et si quelquefois ils parlent

de la belle Cigaine c'est pour s'en jouer. Le secret de sa naissance reste enlre nous , je ne l'ai point révélé, à quoi bon? d'ailleurs c'était à nous deux, nul n'a droit de le savoir, je suis jaloux d'elle , même après sa mort. Adieu , Zinka, adieu , pour jamais ; je ne te demande ni larmes, ni consolation, je vais mourir vivant, et si je ne me tue pas , c'est que je n'ai pas mérité d'en finir si vite.

Il sécbappa; je courus sur ses traces, il avait disparu , je ne sais par quelle route. Peut-être aurais-je manqué à mon serment si j'avais eu le temps dele retenir, peut-être lui aurais-je révélé ton existence , en le sachant si malheureux! Je cherchai à le voir au monastère, il s'y refusa toujours. U ne quittait sa cellule que pour l'église , et dans les dernières années , les chrétiens l'appelaient un saint.

Le jour de Pâques dernier , pendant l'office, une avalanche tomba de la montagne et détrui-

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sit le couvent de fond en comble : les moines furent ensevelis sous ses débris, Mikaël comme les autres, ,1'étais alors près d'ici avec la tribu ; aussitôt que j'appris ce n:alheur, je courus chercher au moins le cadavre de mon fils. Hélas ! Kiva, je le vis bientôt, défiguré, sanglant ; son front chauve, ses cheveux blanchis m'indiquaient ses souffrances. Celait là tout ce qui restait de ce beau Mikaël ! ^ Des sanglots coupèrent la voix de la Cigaine, pour Kiva elle ne pleurait pas, mais elle joignait ses mains avec force , mais elle devenait de plus en plus pâle.

— Ne m'as-tu pas dit que cet orage a aussi renversé Doquie, demanda-t-elle.

— Oui, sa tête est coupée , ses moutons sont mutilés, l'oracle ne devait-il pas s'accomplir? N'élait-il pas le plus noble enfant de la Moldavie?

— Je veux voir aussi ce désastre , ma mère , suis-moi.

LE MOLDAVK. 5S5

Elles descendirent toutes deux au milieu des décombres, des rochers brisés, des arbres déracinés : enfin elles arrivèrent à la vallée miraculeuse.

— C'est là ce qui en reste! Oh ! tout est donc détruit : le temple et les serments , tout a donc passé comme son amour 1

Elle jeta un long regard sur ces objets inanimés, témoins de son bonheur et des plus belles fêles de sa vie, puis elle dit lentement :

— Mikaël, Dieu t'a appelé à lui sans doute, tu me vois en ce moment et tu lis dans ma pensée, tu sais maintenant encore mieux que je ne fus jamais coupable envers toi. Ici , j'ai prononcé un serment que j'ai vainement tenté d'oublier , ni tes fautes, ni ton inconstance, ni les distractions , ni les succès , ni les voyages , rien n'a pu me changer. Sois béni, je te par- "donne. Tu élais la plus noble, la plus généreuse, la plus admirable créalure de ce monde. Oh! pourquoi des infâmes ont-ils brisé ton

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cœur et ton avenir, en calomniant le seul être qui t'ait connu et apprécié à ta valeur, le seul être que ton crime même n'a jamais fait douter de toi ! Je porte encore le trait qui m'a blessée ; je viens répéter ici, devant ton souvenir, ce que je te disais à toi-même : Mort, absent , infidèle, je t'aimerai ! car je t'ai toujours aimé , car je l'aime encore , car je t'aimerai toujours.

Zinka l'écoutait d'un œil mélancolique. Le soleil descendait vers le couchant, les bruits du soir se taisaient peu à peu, la grande voix de la nature s'élevait reconnaissante vers le ciel pour le beau jour qu'il avait donné. Une femme pleurait , un cœur dévoué envoyait aussi au Créateur l'encens de ses prières ; il les accueillit sans doute, il étendit vers elle sa main bienfaisante, le Dieu de toute justice et de toute clémence, le Dieu qui a dit : 11 lui sera beaucoup }>ardonné parce qu'elle a beaucoup aimé !

A MADAME EITBROSIXE ROSETTI-LAÏÏESKO.

Vous avez bien voulu vous intéresser à mon écrit, ma chère Euphrosine, vous m'avez encouragée de vos éloges, de voire amitié, je suis donc doublement heureuse de mettre votre nom pour couronne à cet ouvrage. C'est à vous que je l'ai toujours dédié, à vous, si bien Moldave de cœur et d'esprit, à vous dont les ancêtres ont régné sur votre patrie, dont les parents y régnent encore. Votre patronage me portera bonheur, votre suffrage me soutiendra ; vous savez sous quelles inspirations ce livre a été écrit, et vous le lirez, j'espère, avec les idées qui me l'ont dicté, avec les sentiments que rien n'effacera de mon cœur.

FJN.

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