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pauté gardaient cos murs. Braquant plusieurs pièces de campagne, i! fit jouer celle artillerie toute cette journée et la nuit suivante. Les chasseurs , retranchés derrière les créneaux , ne paraissaient point , les vieilles pierres de Niamtzo résistaient aux boulets, à la fusillade. Les assiégés ne souffraient donc pas encore, tandis que déjà plusieurs de leurs adversaires, adroitement visés par eux , avaient succombé. Les Moldaves triomphaient, rien n'égalait leur
joie.
Le matin du second jour, Grégoire etWikaël, en observation tous les deux, sur la tour du milieu, se découvrirent, un soldat leva son mousquet et ajusta le prince , Rosetti tourné de ce côté, vit le danger, se précipitant en avant, il reçut la balle dans le côté et tomba. Le prince se jeta sur lui, en appelant au secours, Kiva accourut.
— Il m'a sauvé- la vie ! s'écria Mikaël , ne le laisse pas mourir, Riva, situ m'aimes.
On emporta le blessé et le siège continua sans interruption toute cette journée encore, la rage des combattants doublait dans les deux partis. A peine prenaient-ils un instant de repos. La perte des Polonais devenait de plus en plus considérable. Cependant deux chasseurs succombèrent, trois autres reçurent de dangereuses blessures ; les généreux défenseurs de la place, voyaient avec effroi diminuer leur nombre et leurs munitions.
— Nous ne tiendrons plus longtemps , mon prince , disait Ronçard , il ne nous reste presque plus de poudre et l'on commence à manquer de pain, que faire alors ?
— Une sortie, mon ami, nous mourrons les armes à la main.
— Et Kiva, et Rosetti blessé, voulez-vous qu'ils meurent aussi ? Si Kiva est reconnue, voulez-vous ?
— Taisez-vous, marquis, répliqua le prince, pâle décolère, je la tuerais avant.
— Et la forteresse sera prise, continua Louis, comme s'il n'eut pas été interrompu , et en vous perdant, la Moldavie perd toutes ses espérances. Non, non, mon prince , il n'en sera pas ainsi, persistons jusqu'à la dernière extrémité, et puis,... eh bien! capitulons.
— Mais ce château il faudra le rendre alors ?
— Le moyen de faire autrement? Seulement nous le rendrons honorablement , nous le rendrons après avoir tout employé pour retarder sa perte. D'ailleurs les Polonais ne peuvent le garder, ainsi leur prise de possession ne sera pas longue.
— Us peuvent le détruire.
— Détruire ce noble manoir! non, non, Monsieur , Sobiesky est incapable de cette profanation. D'ailleurs les Turcs le poursuivent , il se félicitera de leur échapper, il ne s arrêtera pas à cela.
Le soir le pauvre Georges reçut une balle v,\i cœur et ne se releva plus, le malin ce fut
le brave Elie. Champagne eut un coup de ieu. Quant à Wikaël et à Ronçard, ils semblaient invulnérables, ils se montraient partout, lis parcouraient le manoir et ses remparts, rien ne les atteignait. Kiva, établie dans la grande salle , partageait son temps entre les blessés et ceux qui combattaient. Ange consolateur , elle trouvait des baumes pour toutes les plaies, pour toutes les douleurs, elle s'oubliait ellemême et ne songeait qu'à soulager les autres. Le cinquième jour, au matin , Mikaël entra, paie et défait dans celte ambulance improvisée; depuis le commencement du siège le sommeil ne fermait pas ses yeux, à peine prenait-il quelque nourriture et sa force colossale pouvait seule résister à une semblable épreuve.
— Grégoire, kiva, dit-il. le moment arrive, il faut prendre un parti, nous n'avons plus ni munitions, ni vivres, quel est votre avis ?
— Te sauver, Mikaë!, s'écria la jeune femme, te sauver d'abord à tout [)rix.
LE MOLDAVii. 265
— Nous avons perdu dix do nos soldais, trois sont blessés ol réclament d(^s soins, Roneard parle de capituler.
— Si la capitulation est honorable , mon prince, il a raison , autrement mourons ensemble.
— C'est aussi ce que je pense. Envoyons un parlementaire et que cela se décide sur-lechamp. Oh ! si nous étions seulement deux cents, si les approvisionnements ne nous manquaient pas !
— Tout a été essayé pour réussir , nous sommes exempts de reproches, que Dieu sauve la patrie! répliqua Grégoire.
Sobiesky, en apercevant un drapeau blanc, en apprenant que la place offrait de capituler, s'estima bien heureux d'accepter les conditions proposées. Il craignait de lever le siège, car les Turcs approchaient , et satisfait de celle conquête , il fit ranger les troupes afin de recevoir la garnison. Elle devait se
retirer avec armes et bagages , où bou lui semblerait, sans être inquiétée. A midi, l'armée polonaise se déployait sur la plate-forme , entourant la citadelle , les portes s'ouvrirent et à l'étonnement, à la rage des ennemis, six hommes et un enfant (ils prirent Kiv^a pour tel) se présentèrent, emportant trois blessés dans leurs bras ! Sobiesky poussa un cri de fureur et s'élança au devant d'eux.
— Dérision! s'écria-t-il, la capitulation est nulle. Ces misérables chasseurs ne sont point des soldats, j'ai traité avec des soldats. Cette poignée de gens nous a arrêtés cinq jours! Oh! quelle honte ! quelle honte !
— Ces hommes sont des héros , murmura le grand Maréchal Jablonowski , à l'oreille de son maître, si Votre Majesté les méconnaît , qui donc leur rendra justice?
—Tu as raison, répondit le roi, revenu à son réel et noble caractère , après le premier mo-
ment, et s'ils veulent entrer à mon service leur fortune est faite.
— Nous vous remercions, Sire, répliqua Mikaël, nous servons la Moldavie. Observez notre traité, et laissez-nous partir. Seulement, si vous nous portez quelque estime, veuillez, en mémoire de nous , vous rappeler , et dire aux souverains de l'Europe , que les Roumans défendront pied à pied leur sol , comme nous avons défendu ce château ; et que, si nous succombons, au moins la gloire appartient-elle , dans ce cas, au vaincu.
— Quel est cet homme ? demanda le roi, surpris d'un pareil langage.
— Cet homme est un chasseur ; mais cet homme est un Moldave, et tous pensent, tous parleraient comme lui , répliqua le prince, en s'inclinant. Nous continuons notre route, Sire, et votre parole nous garde, nous ne devons être ni inquiétés, ni poursuivis.
En ce moment la cigogne , que la mousque-
lerie tenait éloignée, revint prendre possession de In tour , en poussant un cri lugubre.
— Vois-tu , Mikaël, dit Kiva !
— Vive la Roumanie ! s'écria le prince en prenant la tête de la troupe, nous comptons sur vous, Sire.
Un quart d'heure après l'étendart polonais remplaçait celui de la principauté sur les remparts de Niamtzo, et ses généreux défenseurs marchaient vers Kramtza , oh. du moins l'étranger n'avait jamais été maître.
LiDOLE TOMBEE.
On vivait à Kramlza dans une grande inquiétude. Quelques bruits de ce qui se passait y étaient parvenus, on attendait des nouvelles du prince avec anxiété , et Michlesco , en arrivant de Jassy, par suite d'un événement de la plus haute importance , trouva Théodore et Roxandre tout disposés à recevoir ses conseils. Seul entre tous, il jugeai t]sainement la position, les caractères des acteurs de ce drame , il fallait
maintenant le reconnaître. Le retour de Mikaël devenait urgent , ce fut l'avis universel. On se décida à lui envoyer un message , et le vieillard s'offrit lui-même pour remplir celte mission.
— Déguisé , on ne se méfiera pas de moi ; j'emmènerai mon secrétaire et je prendrai un guide des montagnes ; d'ici à peu de jours, vous saurez toute la vérité , soyez tranquille , Madame.
— Petraki , le cigain attend mes ordres , répondit Roxandre. Bien qu'aveugle , personne ne vous conduira mieux, on peut compter sur lui , c'est le principal.
— Je partirai donc immédiatement, je retrouve lardeur de ma jeunesse , en face de circonstances aussi graves.
Petraki , silencieux et triste, sortit de lîramtza à la suite du vieux boyard , son bâton en avant , il chercbait et trouvait la route avec une facilité merveilleuse. Devenu aveugle de-
puis quelques années seulement , son instinct et ses souvenirs remplaçaient le sens qui lui manquai!.
—Qu'as-tu, Petraki? lui demanda Michlesco, jamais je ne te vis si mélancolique. Où est Kiva, le sais-tu?
— Kiva court à sa perte, répondit le Bohême, et le temps approche où les choses prédites vont s'accomplir.
— A-t-elle donc suivi Mikaël?
— Kiva ne compte plus parmi les filles de notre sang, Michlesco, elle nous a reniés, elle a forcé ma sœur à nous fuir, elle a emmené
^ Vasily, je suis seul au milieu de ma tribu. Je sais ce que Tesprit m'a annoncé dès sa naissance , et voici le moment.
— Ya-t-il loin jusqu'au monastère de Ceribouco.
— Nous y serons cette nuit, Seigneur.
Le prince et ses compagnons y étaient arri-
VOS la veille. On leur prodigua tous les soins nécessaires, et lorsqu'ils racontèrent la défense héroïque de Niamlzo, les bons moines les regardèrent , presque incrédules , et ne comprenant pas cette vaillance surhumaine. Kiva , toujours sous son déguisement, reprit ses craintes et ses irrésolutions passées. Elle fit jurer à son amant de cacher le secret de sa naissance.
— Pour toi , pour toi seul , la princesse Hélène , Mikaël , existe, pour les autres , je dois rester la Bohémienne Kiva. On me croirait ambitieuse , on se défierait de moi , on chercherait à nous séparer , et ce titre effacera-t-il une de mes larmes? Non, maintenant je suis heureuse, car tu m'aimes, et je puis penser à ma mère, je puis la regretter chaque jour , je puis lui vouer le culte auquel elle a droit. Attendons Tavenir , il fera le reste, si Dieu le veat.
— Ma Kiva bien-ainiée, ma noble Kiva , où trouverai-je un cœur comme le tien !
— Aucun ne t'aimera comme moi, du moins!
Ronçard entra alors et annonça l'arrivée de Michlesco, lequel demandait à être introduit sans retard.
— Il arrive de Kramtza et de Jassy , ajoutat-il, je crains qu'il n'apporte de mauvaises nouvelles, il ne veut s'expliquer qu'avec vous , Monsieur.
— Je l'attends.
Le vieillard parut. Il salua gravement le prince et reconnut Kiva, sous ses habits masculins.
— Mon prince , dois-je parler devant vos amis de vos intérêts les plus chers !
— Je ne cache rien à ceux qui sont ici, vous pouvez tout dire.
— Je porterai à vos espérances un coup pénible , après cela vous les conserverez encore peut-être, vous êtes jeune et la jeunesse se décourage difficilement. Le hospodar Constantin Cantimir est mort !
— Mon oncle !
— Oui, votre oncle, mon prince, et j'ai assisté à ses derniers moments. Les boyards ont choisi votre cousin Demètre pour lui succéder.
Mikaël devint très pâle et serra fortement ses bras sur sa poitrine.
— Continuez, ajouta-t-il.
— Constantin a appelé autour de son lit sa famille et tous les boyards rassemblés à Jassy ; il leur a énuméré les services rendus par lui à la patrie, les mérites et la grande science de son fils, les sacrifices qu'ils offraient au bien-être de la nation.
— Brancovan m'a fait la plus sanglante injure, je le hais , et pour éviter une guerre cruelle, j'aî élouffé mon ressentiment, a-t-il ajouté ; j'ai tâché de me maintenir neutre entre nos deux puissants voisins, les Polonais et les Turcs, j'ai dévoré pour cela mes offenses
personnelles. Mon neveu le prince Mikaël, rêvant une utopie magniûque , conseillé par quelques cerveaux extravagants, convoite une couronne royale. 11 m'a demandé mon secours, j'ai promis de descendre pour lui de ce trône où votre choix m"a placé , s'il arrivait à ce but, déjà poursuivi par Bazile-le-Loup en Moldavie, par Cantacuzène et Brancovan en Yalachie, et auquel ils ont dû renoncer. La réunion des états roumans sous un seul chef deviendrait notre salut à tous, et si un homme était capable de réaliser cette chimère, je désignerais Mikaël. Mais l'expérience, mais le temps m'en ont appris l'impossibilité : je vous le répète, mon neveu ne poursuivra pas cette illusion insensée. Il nous faut un prince, unhospodar, et non un roi. Je vais mourir et mes yeux, avant de se fermer, voudraient voir mon successeur, ma main voudrait presser la sienne ; je lui remettrais ce sceptre, que j'ai tenu honorablement, je puis le dire, et je m'endormirais tranquille
dans le Seigneur. Choisissez donc : si vous en trouvez un plus digne que Demèlre , que ce jeune homme, élevé par moi selon les principes d'un patriotisme éclairé, je suis prêta le reconnaître avec vous.
Les boyards se regardèrent. Quelques voix s'élevèrent en votre faveur.
— Comment , disaient-ils , devons-nous en effet renoncer à cette union tant désirée des enfants de la Dacie? n'y a-t-il plus d'espérance?
Demèlre apporta sur le lit de son père des lettres des personnages les plus éminents dans la politique de TEurope, toutes l'assuraient que jamais les souverains ne consentiraient à l'établissement d'un royaume indépendant si près de l'Asie.
— Croyez-vous donc, poursuivit Demètre, que si cela eût été possible, j'y aurais renoncé?
Ce mot me dévoila la conduite de votre cou-
sin : il a fait de vous un bouc émissaire pour cacher ses projets. Votre Seigneurie a refusé d'y croire, pourtant! Cantacuzène, bien qu'il ne soit pas Moldave, assistait àcette réunion et intriguait en faveur de Demèlre, le futur mari de sa sœur. Après une assez courte délibération, celui-ci fut enfin proclamé, et l'investiture demandée à la Porte. Le hospodar semblait n'attendre que cette nomination. Il bénit son fils. chéri, lui recommanda la Moldavie, lui recommanda de vous conserver les égards les plus tendres, et mourut dans la nuit.
— Demèlre règne alors? demanda le prince les dents serrées par la colère.
— Pas encore, répondit Michlesco, avec un fin sourire, et même il ne régnera pas. Ce secret, connu de moi seul , n'en sera plus un bientôt. Le sultan , gagné par les présents et les intrigues de Brancovan , a promis le trône à Constantin Duca, son gendre ; nous
serons gourvernés par un Vallaqiie, à moins que
— A moins que ?
— A moins que vous n'acceptiez les propositions dont je suis porteur de la part de Maurocordato. Ce drogman de Sa Hautesse vous offre le manteau princier : vous lui paierez un tribut , dont le chiffre sera désigné entre vous deux , selon les revenus actuels de la principauté. Vous le tiendrez au courant de toutes les intrigues dans lesquelles vous pourriez jouer un rôle. Vous vous engagerez enfin à conserver dix ans le titre de Voïvode et à choisir dès à présent son fils pour votre successeur. Si vous voulez signer ce papier, où toutes ces choses sont énoncées, vous recevrez en retour la pelisse d'honneur et vous l'emporterez sur vos rivaux.
— Dieu me garde d'une telle lâcheté! s'écria le prince. Régner sous la tutelle d'un Phanariote, moi ! plutôt l'exil, plutôt la misère î
— Je le savais , répliqua Michlesco , aussi je vous annonçais d'avance Constantin Duca.
— Mieux vaut lui que mon perfide cousin. Michlesco , je me rendrai de suite à Jassy , peut-être tout espoir n'est-il pas perdu. Ce que j'ai fait pour le pays lui montrera ce dont je suis capable encore. En ce moment il faut à notre tête un homme d'exécution, personne n'en disconviendra, et, avant de me jeter ainsi de côté, on devait au moins m'entendre.
— Vous n'avez plus rien à espérer des boyards, mon prince, à votre âge on ne connaît pas le monde comme au mien. Cette conspiration avortée , mal conduite , ces folles chimères, dont tous aujourd'hui comprennent l'extravagance, vous ont dépopularisé , et les plus hauts faits d'armes racontés ne vous rendront pas leur confiance. Si la guerre éclatait, s'ils vous voyaient braver, ainsi qu'à Niamtzo, une armée considérable avec quelques amis j
témoins de \otre vaillance , ils vous reviendraient peut-être dans un moment d'enthousiasme. Pardonnez-moi la franchise de mes paroles, vous êtes usé sans avoir touché à l'œuvre ; Demèlre, au contraire , a su se cacher habilement et donner le désir de le connaître. Vous n'osez pas assez, ou dans un sens ou dans un autre, en matière de gouvernement rien de pis que les demi-mesures.
— N'importe! continua le prince, j'essayerai encore. Marquis, envoyez immédiatement à Krantza chercher mes chevaux, je veux être demain sur la route de Jassy. Je laisse Rosetti à vos soins, mon ami, aussitôt que cela sera possible, vous me rejoindrez , pour le moment Michlesco seal m'accompagnera.
— Je vous suivrai , mon prince , quelque danger vous menace peut-être , je mourrais d'inquiétude loin de vous.
— Permettez-moi une observation , mon-
sieur le marquis, votre présence nuirait à Sa Seigneurie. Ses adversaires l'accusent d'être étranger, de n'aimer que les étrangers. Ne lui ôtez pas la moindre chance de réussite, il en a si peu !
— Et moi ? dit timidement Kiva.
— Toi, ma Kiva, tu viendras certainement. Michlesco regarda la jeune fille en secouant
la tête. Elle pâlit et une larme borda sa paupière.
— Encore ce sacrifice, murmura-t-elle. Non, Mikaël , j'irai t'altendre à notre asile ; moi aussi, je pourrais être un obstacle. Et je ne veux jamais embarrasser ta route , je te l'ai dit.
Le reste de la nuit se passa en projets, en plans divers, auxquels le vieillard trouvait toujours des objections. Sa sagesse lui montra dès le prciiiier jour rimposiibililé des rêves de Mikaël, il s'y prêta, tout en les désapprouvant, pour ne pas se séparer de ses amis,
mais il prévit tout. Aujourd'hui il prévoyait tout encore, son langage ne changea point :
— Enfin, disait-il, mon prince, puisque vous le voulez, essayons de nouveau !
Aussitôt que les chevaux arrivèrent, le prince et Michlesco parurent. Les adieux des trois amis furent tristes. Grégoire, souffrant de sa blessure , déplorait cette souffrance parce qu'elle l'éloignaitde Mikaël, Ronçard n'osait se plaindre, il comprenait la nécessité de son absence : ces êtres dévoués craignaient un danger qu'ils ne partageaient pas. Kiva était mourante. En vain son amant employa-t-il pour la consoler toute la tendresse de son cœur.
— Nous nous reverrons bientôt , répétait-il. c'est une courte séparation, soutiens ton courage et le mien. Toi, si forte d'ordinaire, ne le laisse pas abattre.
— Non, non, répondit-elle, les temps sont Tenus, mon oncle me l'a dit hier et moi je le
sais. Oh ! Mikaël ! Mikaël ! faut-il donc qu'il en soit ainsi? un instant encore je t'en conjure.
— Pauvre amie ! tes larmes me déchirent. Ne pleure point , est-ce la première fois que tu me quittes?
— Ce sera la dernière, hélas ! prends garde à l'étrangère!
— Oui, ce sera la dernière ; à mon retour, si mes espérances sont perdues , je romprai mes autres liens et je vivrai pour toi. iSous irons en France, et là tu deviendras reine par ta beauté, par ton esprit, là tu oublieras ce passé, si triste pour notre amour, tu te referas une nouvelle vie par cet amour, et rien ne se mettra plus entre nous. Pense à cela et sèche tes larmes.
Après avoir reçu les baisers du prince , lorsqu'il disparut à ses regards, Kiva jeta un cri affreux, il lui sembla qu'on lui arrachait l'àme, elle tomba à genoux et pria, excepté à Dieu, elle ne pouvait parler à personne. Lui
seul nous reste quand on doute de ce qu'on aime!
Le prince et Michlesco firent toute la diligence possible pour arriver à Jassy. Ils s'interrogeaient nmluelleiTient pendant le voyage et Mikaël apprit ainsi la présence de la comtesse en Moldavie, malgré la retraite des Polonais.
— Nul ne sait pourquoi elle y demeure, elle a de fréquentes conférences avec votre cousin , elle a vu le hospodar deux jours avant sa mort. Triste et sérieuse elle ne semble cependant engagée dans aucune intrigue. Elle vous aime encore sans doute. Comptez - vous la revoir ?
— Je ne sais.... peut-être.... nous apprendrions par elle les projets de nos ennemis. Je la connais maintenant , elle n'est pas dangereuse !
— iMon prince , pour un homme de votre âge, passionné comme vous, ambitieux comme
TOUS, une femuie belle et adroite est toujours dangereuse, surtout lorsqu'elle aime. L'instinct de Kiva l'a avertie, et je vous dirai comme elle : prenez garde !
— Kiva se croit inspirée, vous ne l'ignorez pas, ma nourrice et Petraki lui répètent depuis son enfance que je la perdrai, qu'il y aura un malheur entre nous ; elle est jalouse, elle se souvient des prophéties, il n'en faut pas davantage pour reiTrajer.
Les hommes ont un penchant à la coquetterie plus prononcé encore peut-êlre que celui des femmes. L'amour qu'ils dédaignent flatte leur amour-propre , et trouve grâce devant leurs yeux. Excepté celle qu'ils ont adorée et qu'ils rejettent, carceile-là devient la dernière des créatures, excepté elle, les autres sont excusées de tout par le sentiment qu'elles éprouvent. Ils professent alors une indulgence sans pareille, et sans répondre à ce seuliment
ils le Dourrissent, ils renlreliennent parce que cela leur plaît et leur sourit. Mikaël voulait voir la comtesse afin de s'assurer qu'elle Taimait encore, afin d'entendre de sa bouche tout ce qu'elle faisait pour iui. Et puis , en secret , dans un repli caché , l'ambition lui répétait bien bas que cette chimère caressée, n'était pas évanouie sans retour, qu'il dominerait facilement et cette femme, qui désirait être sa moitresse , et même Sobiesky, et les événements maintenant qu'il se tenait sur ses gardes. On peut l'avoir remarqué déjà, son orgueil et sa confiance en ses lumières, en sa destinée, le conduisaient souvent très loin de la voie ouverte. Cette disposition naturelle , augmentée par l'admiration sans bornes que ses brillantes qualités inspiraient à ses amis, à Kiva, formait peut-être son seul défaut. L'affection immense de ces trois êtres, leur dévouement absolu, prêtaient à Mikaël un piédestal et une auréole, qui avaient besoin d'eux pour se soutenir. Appuj é
sur eux, il s'élevait à la hauteur où ils le plaçaient, il croyait y être de lui-même et ils le croyaient comme lui. Que d'exemples il existe dans l'histoire et dans la vie, de semblables erreurs.
En arrivant à Jassy, Mikaël descendit chez Michlesco et les domestiques eurent ordre de cacher son arrivée. Le vieillard se rendit de suite au palais, il voulait voir Demèlre, les courtisans, et savoir des nouvelles. Le bruit de la défense de Niamtzo se répandait. On ne nommait point le prince , on parlait seulement de dix-neuf chasseurs inconnus , et en effet , excepté Cantimir et ses amis, les autres combattants n'étaient que desFenatori. On leur concéda des terres et des maisons, au pied de la montagne ; le village qui devait s'y former , porterait d'après les ordres du gouvernement le nom de Venatori. Ce nom il l'a gardé et forme un monument vivant, quoique bien humble, de la gloire moldave.
2S8 HIKAEL
Michlesco parcourait les groupes, recueillant les opinions , épiant un regret qui donnerait au prince une chance de réussite. Il connaissait l'inconstance des cours, tous se tournaient vers le soleil levant et nul ne songeait à l'astre éclipsé si vite. Le vieillard essaya quelques mots.
— C'est dommage, répondit celui auquel il s'adressait, le prince Mikaël a manqué de décision. Il a trop hésité , nous l'aurions suivi alors, il vaut peut-être mieux pour nous que nos projets se soient changés , mais quel beau rêve évanoui pourtant!
— Oui, le prince a trop rêvé, pas assez agi, ajouta un autre. C'est néanmoins un homme de courage. Malheureusement il se créait des illusions et pendant qu'il les poursuivait, les autres , dont les vues restaient plus terre à terre, les ont réalisées.
— On m'a dit, essaya de glisser Michlesco,
qu'il était aia nombre des défenseurs de la forteresse, ainsi que Roselti et le marquis de Ronçard, on a même ajouté que Grégoire avait reçu une blessure dangereuse.
— Vraiment, Michlesco, on a prétendu celai interrompit Cantacuzène. Ce serait un beau fait d'armes de chevalier errant, mais de la part d'un homme qui veut gouverner l'Etat , cela me semble d'une imprudence extrême. Aller risquer ainsi sa vie et sa reçu talion pour une bravade !
— Oh! pensa Michlesco, si Demèlre Cantimir^ eut commis cette imprudence^ on le porterait aux nues, il n'existerait pas de louanges assez fortes. Ce que c'est que d'être heureux î Attendons !a suite, celui-là aussi aura ses revers.
Demètre s'avança vers le précepteur de Pierre-le -Grand. Il lui fil quelques complimenls sur son retour , lui demanda le sujet
de son voyage , et amenant ainsi la conversation où il voulait la conduire :
— Vous avez vu mon cousin, sans doute 1
— Oui, mon prince.
— Le bruit qui se répand est-il donc véritable? A-t-il défendu Niamtzo?
— Je ne sais si je dois répondre à Votre Seigneurie.
— Pourquoi me cacher ce dont je suis sûr, ce qu'il est impossible de cacher d'ailleurs? Pourquoi surtout celer une gloire aussi réelle? Oui, Messieurs, reprit-il à voix haute, mon noble cousin a soutenu seul, avec dix-huit chevaliers, les efforts de l'armée polonaise, pendant cinq jours, il leur a tué beaucoup de monde. Je suis fier de le publier. Quel général il nous promettait! Il joint la prudence à la valeur, la dignité de son nom à la sagesse des idées. Toujours maître de lui, il domine et ses passions et les événements. Oh 1 si la couronne
de hospodar , aussi modeste qu'on nous la laisse, pouvait suffire à son ambition, comme il la porterait dignement et mieux que moi!
— Oui, un fou, qui nous mènerait à la boucherie pour arriver à la gloire , et qui ne s'inquiéterait ni de nos fortunes, ni de nos familles, murmura Cantacuzène.
En louant Mikaël avec affectation, justement par les' côtés chimériques de son caractère , Demèlre savait bien qu'il les rappellerait à l'attention des boyards et qu'il leur mettrait ainsi sous les yeux les motifs de son exclusion.
— Vous l'avez dit , Michlesco , ajouta un boyard , jadis très partisan du prince , les desseins de Mikaël Cantimir manquaient par la base, il nous a sacrifiés à ses passions de jeune homme.
— J'ai toujours blâmé les idées du prince , répliqua sérieusement le vieillard ; mais j*ai toujours cru et je crois encore à sa bonne foi. 11 s'est trompé, voilà tout, ou surtout on l'a
trompé, on a mis ses désirs et ses sentiments, à la place de la raison et des possibilités.
La conversation en resta là. Michlesco retourna vers Cantimir, plus persuadé que jamais de l'inutilité de ses démarches. Le jeune homme l'attendait dans une vive agitation ; il écouta, snus rinlcrrompre, le récit de ce qui se passait, puis il mordit ses lèvres jusqu'au sang, tordit sa moustache soyeuse, et, après un moment de réflexion , il se prépara à sortir.
— Où allez-vous, mon prince? lui demanda son hôte.
— Il y a dans tout ceci une intrigue que je ne puis comprendre , la comtesse doit la connaître , elle me Téclaircira. Il est nuit, je ne risque pas d'être reconnu, je serai bientôt de retour, je hais l'incertitude en toutes choses, il faut que je sache.
— Prenez garde , mou prince, on pourrait vous trahir encore !
— Oh ! je ne me laisse pas abuser ainsi , ne craignez rien.
Et il s'élança dehors.
— Je l'avais bien jugé, pensa le vieillard tristement, et son dumon de cousin lavait bien jugé aussi. Que va-t-il arriver maintenant? Profiteront-ils de cette connaissance pour achever de le perdre? Hélas! les niéciuints ne lâchent leur proie que lorsqu'elle a cessé de palpiter sous leurs serres !
Pendant ce temps, Mikaël se faisait conduire chez la comtesse. Elle était seule, quand on le lui annonça sous le simple nom de Mikaël : elle le reconnut malgré son déguisement, et son cœur battit de joie, il venait enfin chercher celte entrevue ! Trop adroite et trop instruite par l'expérience, elle changea complètement ses batteries. Elle se montra dégagée de toute passion, je dirai plus, de
tout intérêt. Elle le reçut comme une simple connaissance; la légèreté dédaigneuse de ses manières annonçait une âme entièrement libre , et heureuse de l'être. Elle ne lui montra ni colère, ni rancune; elle plaisanta d'ellemême et de ses folies passées, avec une finesse d'esprit ne laissant pas l'ombre d'un doute. Le prince en fut piqué, il s'attendait à des larmes , à des reproches , à une scène pathétique, il trouva la raillerie, le badinage, tout l'arsenal de cette coquetterie savante qui étouffe le cœur d'une femme , et qui excite chez les hommes le désir jusqu'à la frénésie. Car il faut bien le dire , les sentiments réels ne les dominent pas. Ils les apprécient quelque temps, puis ils s'en lassent, soit parce qu'ils y comptent trop , soit parce' qu'ils les méconnaissent. Rien n'est à la fois plus cré dule et plus sceptique que leur imagination , ils se laissent tronjper merveilleusement à ce qui est joué , et ce qui est vrai les trouve in-
sensibles. Si au lieu de se déchirer entre elles , les femmes savaient s'entendre, si les habiles protégeaient les faibles, si les dévouées ne devenaient pas l'objet de calomnies perpétuelles , elles seraient bien puissantes ! Mais il règne, entre ces deux espèces, si distinctes, une guerre à mort, une guerre dans laquelle le bon droit succombera toujours , parce qu'on ne se défie des autres, que lorsqu'on est soi-même capable de les abuser. Ces misérables, heureuses entre toutes, car elles réussissent, accusent et méprisent le dévouement, comme les eunuques accusent et méprisent Tamour , comme les démons blasphèment le ciel. Elles ignorent les joies de l'âme , l'ivresse inouio de se sacrifier, de s'oublier pour ce qu'on aime , elles ignorent la volupté du pardon , cette volupté si grande que Dieu se la réserve et nous la prête quelquefois , dans sa clémence de père. L'envie répand sa bave sur ce qu'elle De comprend pas, serpent caché sous l'herbe ,
elle déchire sa victime et trouve en elle-même sa récompense dans le mal accompli.
Mikaël ne se crut plus aimé, sa vanité s'en irrita et il se jura de ramener à ses oieds celte esclave révoltée. Kiva, la Moldavie même, étaient bien loin de sa pensée alors; il lui fallait à tout prix la femme qu'il avait repoussée ; mais le sang grec ne s'endormait jamais complètement dans ses veines. Au milieu des emportements de la jeunesse , de ceux plus féroces peut-être de ramour-propre,la finesse în dominait toujours. Il dissimula , et ce fut entre ces deux personnes un assaut de ruses, aussi savantes que la plus savante tactique. Tous les deux voulaient la même chose, et chacun voulait l'obtenir de l'autre, sans faire les premiers pas. Enfin , la comtesse l'emporta, et cela devait élre, Mikaël s'oublia un instant, ses passions indomptables triomphèrent de sa vigilance. En face de cette femme charmante, ses vingt-cinq ans parlèrent
plus haut que ses Cfilculs. Dès lors il fut vaincu, avec l'apparence de la victoire , dès lo^s il sentit pénétrer en lui ces imperceptibles dards, qui , semblables aux poignards anciens , s'ouvrent dans la plaie et ne s'en retirent plus. Ka syrène envahit peu à peu , et cela en quelques heures, ses pensées, son intelligence , sa volonté , elle suivit d'un œil inquisiteur les progrès de sa domination , elle fît tomber une à une , sous sa baguetle de fée , les croyances , les sensations de sa victime , elle ferma la porte de son cœur et y plaça en sentinelle cette inconcevable puissance , la plus exclusive chez un homme , lorsqu'une fois elle l'a terrassé, la fascination d'un mauvais génie. Hedwige lui attacha sur les yeux ce bandeau clairvoyant, à travers lequel les objets changent de forme. Il vit sous un autre aspect ce qui jusque-là avait fait le charme et l'espérance de sa vie. Son amour , ses amitiés s'enveloppèrent d'un nuage immonde, évoqué par le démon. Ses mauvaises
passions, contenues par une influence honorable et généreuse, se réveillèrent bientôt. Satan , riant de son ouvrage , assistait tranquillement à la chute de cette idole, à la perte de cette créature si noble et si grande , tandis que le bon auge , s'enfuyait en pleurant vers le Très-Haut, pour appaiser sa colère, pour détourner une punition méritée et pour cacher encore derrière ses ailes, celui qui se repentirait un jour peut-être.
31ichlesco reçut , le lendemain matin , quelques lignes de Mikaël, il le priait de ne pas l'attendre, et qui annonçait son départ immédiat. L'expérience du vieillard n'était point en défaut, il comprit tout. 11 répondit par un mot seulement, et ce mot fut une plainte qu'il savait inutile, bien que son affection ne put la retenir. 11 savait que le prince, enchamé aux pieds de celle qui avait à venger six mois de mépris, fermerait l'oreille à ses conseils, il les lui épargna; et vint sur-le-champ à Kramtza,
dans l'espoir d'y trouver des auxiliaires ; Kiva pouvait, aidée de ses amis, combattre peut-être avec succès sa rivale , il fallait l'essayer.
Le vieillard attendit envain. Les jours et les semaines se passèrent sans nouvelles du prince. A Jassy, on ignorait sa présence , on parlait de la retraite singulière de la comtesse Orlewska , elle se donnait pour malade et ne recevait personne. Kiva, selon sa promesse, ne reparaissait point au manoir, elle restait au monastère et dans sa maison, inquiète de Mikaël , mourante de son absence ; pourtant elle n'interrogea qui que ce fut sur lui. Confiante en sa parole , elle regardait un doute comme un crime. Il lui disait d'être tranquille , elle tâchait de l'être. Seulement quelquefois , un sanglot , arraché de son cœur, trahissait son désespoir. Soumise à celui dont elle faisait un Dieu, elle s'abstint de toutes informations, défendit h Vasily de porter
aucun message , elle se replia sur elle-même et espéra.
Rosetti se guériss;^it peu à peu, néanmoins ses forces ne revenaient point. D'après les ordres du prince , le marquis ne le quitta pas. Hedwige ne trouva donc aucun obstacle :i ses projets , à ses séductions. Elle se conduisit avec une adresse infernale. Elle sapa, petit à petit, les fondements de son amour profond ; elle ébranla sa confiance entière en des sentiments dévoués, et lorsqu'elle vil chanceler cet édifice, sur lequel l'àme de Miknël se reposait naguère si délicieusement, elle comprit qu'elle pourrait l'abattre eî elle risqua les accusations directes. Il ne lui fut pas difficile d'amener Cantimir à lui parler de ses déceptions ambitieuses, à chercher devant elle la cause de ce changement inouï, dans ses partisans et dans sa fortune. L'air diplomatique qu'elle prenait toujours en pareil cas, lorsque le nom de Ronçard, celui de Grégoire, ou de Michlesco
se présentail, poussa enfin le jeune homme hors (les bornes , il Tinlerrogea.
— Pourquoi vous répondrais-je? dit-elle, cerlainement je sais ces choses et bien d'autres; mais vous attribuerez à ma haine contre ceux qui vous ont éloigné de moi, à ma jalousie, ce que ma tendresse seule me dicte. Déjà bien des fois, depuis que vous êtes ici , j'ai cherché à vous éclairer, vous repoussez la lumière, ii eu sera toujours de même.
— Non , non , c'est assez souffrir. Vous me donnez le doute ; le doute, le plus cruel des supplices ! donnez-moi donc la certitude, afin que je me venge. Je ne crois plus , et je ne sais pourquoi. Vous faites le mal , apportez le remède; parlez, je l'exige.
— Eh bien! poursuivit-elle, en jetant auprès de lui un paquet de lettres, voilà ce que sont vos amis et votre maîtresse.
Il ouvrit d'une main tremblante, et trouva
d'abord des lettres de Kiva , d'une date récente , mais dictées par la passion. Ces lettres s'adressaient à un Polonais ; elle se plaignait d'infidélité , de négligence ; elle recommandait de cacher cette liaison, dans la crainte du jaloux odieux ; c'était une sorte de journal écrit à Jassy, pendant son dernier voyage , enfin, l'inconstance paraissait indubitable. A ces preuves de trahison, le prince devint pâle comme un linge, il sentit son cœur se glacer, son sang s'arrêter dans ses veines.
— Oii est cet homme? demanda-t-il.
— Mort , tué à la dernière bataille contre les Turcs.
— Oh ! quelle rage à dévorer, mon Dieu !
En face de cette douleur , de cette fureur muette et terrible, Hedwige éprouva une cruelle angoisse , sa rivale avait dû être bien aimée , l'était bien encore peut-être , et sa colère en redoubla.
LE MOLDATE. 505
— Voilà cette ly va si tendre , Monsieur, dit-elle. Cette Kiva sans pareille , à laquelle .vous ne permettiez pas d'attribuer même une mauvaise pensée. Continuez et vous apprendrez bientôt combien ces prétendus dévouements vous abusent.
Il lut encore. Il lut un plan d'opposition contre lui, suivi de la liste de ceux qui le dirigeaient, à la tête desquels figuraient Ronçard , Michlesco et Rosetti. Cette espèce de manifeste, rempli de iiel et d'insinuations malveillantes, s'adressait à Sobiesky. L'écriture semblait parfaitement conforme à celle de Grégoire. Le prince le parcourut trois fois de suite , puis il laissa retomber ses bras, anéanti et consterné. Frappé de tant de coups à la fois, dans les affections les plus chères et les plus saintes de son àme , il crut que la terre manquait sous ses pieds. La comtesse profita de ce moment et acheva sa victoire.
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— Voilà pourquoi on m'a calomniée près de vous, pourquoi on vous a empêché de venir, l'or de-Deraètre et de Brancovan les a gagnés tous. Cet écrit, ^dressé au roi, est heureusement tombé entre mes mains. Oui , vous devez à vos faux amis le triomphe de vos rivaux ; oui, leurs mauvais conseils vous ont privé d'une couronne; sans eux elle brillerait maintenant sur votre tête. Ils vous ont servi tant que leur intérêt les a portés à le faire, du jour où ils ont espéré davantage de vos ennemis , ils les ont servis à leur tour. Si vous eussiez vu le roi de Pologne , si vous eussiez accepté mon intervention, leur influence devenait nuUeetilsl'ont empêché à tout prix, même en vous perdant. Quant à cette Kiva, qu'attendre d'une femme de cette espèce? Son passé ne se levaitil pas pour déshonorer son avenir et le vôtre ? Elle ne vous aimait point, elle ne vous a jamais aimé , votre titre et vos richesses l'ont tcnlée , elle vous u débile une comédie. Dupe, [luu-
vre dupe qiue vous êtes, ouvrez doue eiiGn les yeux sur tous ces traîtres.
Ces raisonnements n'avaient pas le sens commun. Si le prince eut réfléchi, sa mémoire lui eut apporté mille faits pour répondre à ces accusations et pour les démentir ; mais Tamour-propre raisonne-t-il ? Cette passion , la plus terrible de toutes, nous aveugle encore plus que les autres. Même lorsque la fausseté est évidente, nous nous y laissons prendre, quand elle nous conduit. Le prince rougit jusqu'au front, à l'idée d'avoir été trompé si longtemps, iljura la perle de ceux qui se jouaient ainsi de lui, et dans cet instant terrible, il oublia la douleur et ne songea qu'à l'offense .
Cette nature extraordinaire, à la fois si bouillante et si cachée, rencontra en elle-même la force de se contraindre. Après la première explosion , il se tut comme par enchantement, i! concentra ses pensées et ses projets, et, sans la pâleur de ses joues , sans l'éclat sombre de