Mikaël
Le dernier jour de juin de l'année 168... ou 169... par une soirée chaude, des voyageurs montaient le versant des Carpathes, du côté qui domine la vallée de Roman. Cette troupe se composait d'abord de deux jeunes gens, marchant à côté 1 un de l'autre, causant ■d voix basse, tandis qu'à quelques pas en arrière, leurs domestiques les suivaient en silence. Rien n'était plus étrange que l'aspect de ces hommes, k cette époque et dans le pays où ils se trouvaient.
Le plus grand et le plus âgé des deux jeunes gens commandait k tous. Bien que son compagnon parût être avec lui extérieurement sur un pied d'égalité,
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on sentait cependant une légère nuance dans ses manières et dans ses paroles. Tous les deux portaient le costume de la cour de Louis XIV; celui du premier paraissait plus simple peut-être, semblait do meilleur goût; il s'alliait à merveille avec un visage noble et régulier, des clievoux noirs, d'admirables yeux bleus, une belle taille, enfin une beauté royale, sérieuse, tempérée par une légère teinte d'ironie dans le sourire, et par ce charme de la jeunesse, que rien ne remplace et qu'on ne saurait définir.
L'autre voyageur, grand, bien fait, souple comme une baguette, semblait plus jeune de deux ou trois années. Son visage, essentiellement français, offrait une expression de bonne humeur et de hardiesse, particulière à notre nation. Il tourmentait son cheval, qu'il montait néanmoins parfaitement. Une prodigieuse perruque tombait en boucles sur ses épaules et se confondait avec les rubans de son justaucorps. Il regardait souvent son compagnon d'une manière tout 'a la fois respectueuse et fraternelle, lui cédant le haut de la route et cherchant à lui en éviter les mauvais pas. Il l'appelait monsieur, ou mon prince, tandis que l'autre le nommait familièrement Louis.
A la tête des domestiques, on distinguait d'abord deux Albanais dans leurs habits nationaux. L'un, âgé de près de soixante ans, était évidemment le père de l'autre, qui lui ressemblait d'une manière frappante; derrière eux, des laquais français et quelques valets allemands cheminaient, en regardant le paysage, d'un air plutôt insouciant qu'étonné.
— Louis, disait le premier voyageur, rappelezvous que la moindre étourderie dérangerait tous mes plans. N'avez-vous rien oublié de ce que je vous ai recommandé ce matin? — Je vous assure, mon prince, que je m'en souviens parfaitement et que vous serez content de moi. Mais arriverons-nous à ce château de fées, il semble fuir h mesure que nous
approchons, et cette montagne me représente uiie de ces vis sans fin qu'on donne aux enfants pour jouer. — Nous apercevrons bientôt les tours, si ma mémoire me sert bien. Je ne suis pas venu ici depuis tant d'années, j"ai vu tant de choses, depuis lors! — Et moi, j'y viens pour la première fois, quoique je sois aussi .Moldave que vous, monsieur, je n'entendrai pas raillerie la-dessus, je tiens à mon origine. — Et je vous en remercie, au nom de ma patrie, mon cher marquis; nous autres barbares, nous sommes patriotes tout autant, et plus peut-être, que les nations civilisées. — Votre pays est assez beau pour que vous ayez le droit d'en être fier, mon prince, et je prends ma part de celte fierté-là. — N'est-ce pas qu'elle est belle cette contrée si chérie? reprit le prince avec feu; n'est-ce pas que vous comprenez mainten;int pourquoi je soupirais au milieu des fêtes de Versailles, pourquoi ni la Seine, ni le Rhin, ni la Tamise ne valaient pour moi les bords du Sereth? — Est-ce que nous autres Français nous ne comprenons pas tout, monsieur? — Oh! c'est vrai, s'écria le Moldave en souriant, le cœur!... l'imagination!... — Et le sang! s'il vous plaît. Ne sais-je pas ce qu'a fait mon aieul, et surfout ces vers, mon véritable arbre généalogique, que je compte répéter ici a tout le monde ■
Or, qu.nnt à mon ancêtre, il a tiré sa trace D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace. Plus bas (|ue la Hongrie, en «ne froide part, Est un seigneur nommé le niar(|uis de Ronsard, Riche d'or et de gens, de villes et de terre; Un de ses fils puînés avjit amour la guerre; Un camp d'autres puînés assembla ba/ardeux, ■Rn quittant son pays fait capitaine d'eux. Traverse la Hongrie et la basse Allemagne; Traverse la Bourgogne et la [grasse Champagne, Et hardi vint servir Philippe de Valois, Qui pour lois avait guerre avecquc les .\ngl'>is.
Ce qui signifie, en bon français, que mon ancétro était un cadet de famille, fort gueux, malgré les gens, les villes et les terres de monsieur son père, qui prit d'autres enfants perdus, et alla faire souclio on France, où il se battit bien, ce qui n'est pas difficile, et où il se fit un état, ce qui l'est davantage. Il changea son nom de Màràsini en celui de Ronçard, car Màràsini signifie ronce dans la langue d'or, à ce que je crois.
— Parfaitement; mais je vous l'ai dit souvent, vous n'êtes point Moldave, vous êtes Valaque; le district de Bu7xo, d'où vous avez tiré votre origine, est en Valaquie. — Chaque fois que je vous cite ces vers, vous me faites la même réponse, qu'importe! Valaque ou Moldave, n'est-ce pas absolument la mêm.e chose? — Hélas! non, répondit le prince en soupirant. — Eh bien! je suis Roman, n'en parlons plus, vous ne direz pas non, j'espère? Je voudrais bien savoir ce que ce coquin de Champagne pense de tout ce qu'il voit. 11 n'ose pas bavarder sans doute, Georges le tient sous sa discipline; mais comme il va s'en dédommager ce soir en me déshabillant! je ne donnerais pas ce valet pour mille écus.
Le prince accoutumé aux bizarreries de son compagnon, se contenta de sourire. Il savait avec quelle facilité inouïe cette tête folle passait d'une idée aune autre, mais il savait aussi quel coeur, quelle solidité de sentiments cachait sa légèreté apparente. Il ne l'interrompit plus que par des exclamations courtes, et se livra de nouveau à ses réflexions.
Ils arrivaient alors à un tournant du sentier où s'élevait une sorte de monument informe, à moitié démoli : peut-être un tombeau, peut-être une chapelle; la croix mutilée et couchée par terre, pouvait autoriser ces deux suppositions. Quelques pierres dormaient alentour, la mousse dont elles étaient couvertes annonçait que depuis longues années elles res-
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taient à la même place. Sur la plus grosse se tenait. un vieillard d'un aspect étrange. Sa barbe, blanche comme la neige, tombait jusqu'à sa poitrine; son crâne, entièrement dégarni de cheveux, luisait au soleil. 11 portait pour vêtement une chemise de grosse toile, attachée au milieu du corps par une ceinture d'un vert fané; ses culottes, larges, descendaient jusqu'à ses genoux, deux morceaux de linge, rattachés à ses jambes par des cordes croisées l'une sur l'autre, lui tenaient lieu de bas; des sandales de bois enveloppaient son pied, etil jetait par-dessus tout cela un manteau de vieux drap pourpre, troué, dans lequel il se drapa majestueusement à l'aspect des étrangers.
Auprès de lui se trouvait un jeune homme, costumé absolument de même, au manteau près. Comme le vieillard il avait le teint olivâtre, les yeux noirs et brillants, d'une grandeur démesurée, et les dents d'une blancheur d'ivoire. Ils s'occupaient à fondre du plomb dans une sorte de chaudron de fer, on eût dit les chasseurs noirs, moulant des balles enchantées.
— Louis, dit le prince, avec émotion, je reconnais ce monument, je crois reconnaître cet homme! — Pourriez-vous me le faire connaître aussi, car je suis singulièrement étonné de tout cet équipage? cela ressemble à une assemblée de sorciers! — Vous ne vous trompez point; ce vieillard est le roi d'une tribu de Bohèmes, que l'on appelle Cigains en ce pays. Il s'occupe peut-être de quelque charme. — Je respecte les croyances de votre nourrice, mon prince, et je n'oserais pas rire au nez de ce respectable souverain. D'ailleurs il m'impose malgré moi; auriez-vousla bonté de l'interroger, d'éprouver sa science? Il vous reconnaît sans doute aussi, lui?
Le prince s'approcha : les deux Cigains se levèrent, cequils n'avaient pasfaitencore. A peine eut-il parlé, que le vieillard tressaillit, et sembla le regarder profondément, bien qu'il fût aveugle.
— Soyez le Incnvenu, monseigneur, dans votre patrie, répondit-ii, après quelques minutes. — Je te remercie, reprit .M. de Courtenay, de ta courtoisie, mais je ne suispoint de ce pays, quoique j'y aie passé quelques années de mon enfance.
Le vieillard secoua la tête :
— 11 nem'appartient pas de contredire Votre Seigneurie, répliqua-t-il.
Le prince lui jeta une bourse; en l'acceptant,! Egyptien eut l'air d'accorder une grâce.
— Que les bons esprits vous gardent, répéta-t-il, et vous préservent des maléfices!
Pendant celte" courte conversation, les yeux de Ronrard n'avaient pas quitté l'étrange groupe, et lo jeune Cigain, partageant sa curiosité, l'examinait avec plus d'étonnement encore. Ni l'un ni l'autre ne se parlèrent, et cependant Louis sentit comme un pressentiment en face de ce vagabond. Son cœur se serra, il lui semblait qu'un danger menaçait ou lui ou l'ami auquel il avait consacré sa vie. Il se recula avec uno sorte d'inquiétude.
— Continuons à monter, dit-il, la nuit approche, nous ne pourrions plus entrer au château. — On entre a toute heure chez Théodore Canlimir, poursuivit le monarque mendiant avec emphase, les portes de sa demeure sont toujours ouvertes à l'hospitalité. — Vous l'entendez, mon ami, ajouta le prince en traduisant cette phrase! voilà les mœurs de ces contrées barbares. — Elles ne ressemblent point à celles de notro France, mon prince; du diable! si une fois la nuit tombée, vous y trouveriez une porte ouverte avec do semblables >eigneurs pour voisins; mais comment ce drôle vous a-t-il reconnu?c'est sans doute l'effet de sa puissance. Les gentilshommes savent tout sans avoir jamais rien appris, à ce que prétend Mascarille, à plus forte raison les têtes couronnées.
En parlant ainsi, ils s'éloignaient des Bohèmes et
reprenaient la route du château. Les domestiques s'étaientarrêtéscommeeux, et recommencèrent aussi à marcher. En passant devant le vieillard, Georges lui jeta un seul mot à voix basse, auquel celui-ci répondit par un autre tout aussi laconique, cependant ils se comprenaient.
— Lafleur, dit Champagne à son camarade, que te semble de ce monsieur-là? — J'aimerais peu sa rencontre si je n'avais pour armes que mes poings, dans deux heures d'ici. — Oh! quel pays, miséricorde! ils appellent cela un roi! — La volonté de monseigneur est que vous vous absteniez de réflexions sur ce que vous voyez, à moins que vous ne soyez tout à fait seuls, interrompit Georges sévèrement. — Il veut nous rendre muets, marmotta Champagne entre ses dents, le diable emporte ces chiens de Grecs, on n'a jamais un mot pour rire avec eux.
Les deux Cigains les suivirent du regard jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus les apercevoir.
— Père, dit enfin le jeune homme, quels sont ces étrangers auxquels tu parles un langage secret; d'où vient qu'à leur approche ce plomb a bouilli avec plus de force et que mon sang s'est glacé dans mes veines? — Ces étrangers sont attendus depuis longtemps par notre race, reprit le vieillard avec mélancolie; hélas! ce que j'ai vu, ce que j ai annoncé se réalisera donc bientôt. Qu'importe après tout, ne sommes-nous pas ses esclaves! — Il y aura entre eux et moi quelque chose de fatal, continua le jeune homme, le plomb l'a senti. — Vasily, si tu touches à un cheveu de la tête de celui qui m'a interrogé, que la malédiction tombe sur toi. — Et l'autre? — L'autre?
11 hésita quelques secondes.
— Agis comme tu seras inspiré, mais prends garde! Cependant les voyageurs cheminaient toujours.
Depuis la rencontre qu'ils avaient faite, ils restaient presque silencieux, chacun réfléchissait de son côté.
Le prince rêvait, de gloire, de patrie, d'avenir; le marquis songeait à la France, à la cour du grand roi, à cet étrange pays, où tout devenaitpour lui étonnement et nouveauté. La jeunesse a tant de ressources, tant d'espérances inconnues; à vingt ans les rêves acquièrent une puissance si créatrice et si brillante! Après une heure de route, au moment où le soleil ne dorait plus que la cime des montagnes, ils aperçurent les tours du caslel.
— Voilà le but de notre voyage, mon cher Louis, dit le prince,voicirhéritage des Cantimir. Nous sommes ici sur les terres de cette famille, et celle-ci appartient au prince Mikaël, mon cousin, que nous avons laissé a Paris, auprès du prince de Courtenay, mon père. — Votre Altesse sera obéie, répondit Ronçard, en s'inclinant sur son cheval, de manière à toucher presque la crinière. — Je n'en doute pas, mais je suis charmé que vous me le répétiez encore. — Ce qui signifie que vousen doutez fortement, monsieur. N'importe, nous verrons.
Le château se présentait alors en face d'eux; sa lourde masse, éclairée par les derniers rc>yons du jour, paraissait plus blanche encore, au milieu des sapins qui l'entouraient. Cet édifice, d'une architecture singulière, moitié byzantine, moitié allemande, devait remonter au treizième siècle. Il servit de rempart contre l'invasion étrangère sous Etienne le Grand, et depuis lors il soutint encore plus d'un siège. Ses fortifications parfaitement entretenues en faisaient une des clés de la Moldavie ducôtédesCarpathes. Le hospodarrégnant, Constantin Cantimiry, établit son frère, le prince Théodore, tuteur de son neveu Mikaël, élevé en France et devenu chef de la famille, par la mort de son père, Grégoire, fils aîné de Théodore Cantimir, prince des Tatares Nogais. Cette famille, d'origine moldave, fut emmenée en captivité p£:r les barbares plusieurs siècles avant cette époque.
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Elle parvint au trône de l'autre côté du Dniester; la génération présente rentra seulement dans son ancienne patrie, par suite d'événements graves, qui trouveront leur place dans ce récit.
Aussitôt qu'on aperçut les étrangers, plusieurs serviteurs s'avancèrent au-devant d'eux, précédés du vataf (l'intendant), vieux domestique attaché dès son enfance à la maison de ses maîtres et qui semblait en faire partie. Il ne montra ni surprise, ni curiosité; il n'en fut pas de même des autres et leurs regards étonnés avaient toute l'éloquence des paroles. Le prince, en remettant la bride de son cheval à son Albanais, devint excessivement pâle, et ce fut d'une voix émuGy qu'il demanda si le prince Théodore Cantimir se trouvait chez lui.
— Non, seigneur, répondit le vataf; mais il y a néanmoins plusieurs personnes de sa famille. D'abord sa fille la princesse Anika, puis son frère le père Bazile, moine du très-saint couvent de Niamtzo; enfin, et j'aurais peut-être dû la nommer la première, Sa Grandeur la sérénissime princesse Roxandre. — Conduis-moi près d'eux, alors, répliqua le jeune homme, ou plutôt demande aux nobles dames si elles veulent permettre au prince Jean de Courtenay de leur donner des nouvelles de France. — Des nouvelles do France! de notre cher et honoré maître le prince Mikaël! Oh! soyez mille fois bien venu!
Et marchant devant les étrangers, un massif flambeau d'argent à la main, il les introduisit dans la grande salle, où il les laissa seuls, après leur avoir fait olfrir des confitures et des chiboucks, <iue le marquis n'eut garde d'accepter.
— Eh bien! mon prince, nous y sommes enfin! quo vous en semble? Est-ce là ce que vous conserviez dans votre mémoire? reconnaissez-vous ces lieux? ces graves créatures barbues et sérieuses sont-elles les n.ômes (juc dans votre enfance? — Riez, riez,
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mon cher Louis, vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve. — Comment donc, je m'en doute absolument. N ai-je pa.s revu aussi une fois en ma vie io nid paternel? Certes, celui-ci ne lui ressemble guère, mais il n'en est que plus précieux, vous ne trouveriez pas le pareil en France. Permettez-moi d'en faire l'inventaire avant 1 arrivée de nos hôtes; aussi bien vous pensez trop profondément pour vouloir me parler.
La salle dans laquelle on les avait introduits offrait en effet un singulier coup d'oeil k un homme habitué aux mœurs occidentales. Elle était très-grande et de forme longue; de chaque côté six fenêtres, percées, à droite sur la cour, a gauche sur une avenue d'arbres, y laissaient pénétrer le jour. Le plafond en bois de chêne noir, quadrillé k dessins, ressortait admirablement sur les murs blanchis à la chaux et éblouissants d'éclat. Une grosse lampe de cuivre, suspendue au milieu, répandait une faible clarté dans cette immense pièce. Entre chaque croisée, dégarnie de rideaux, se trouvait un trophée d'armes, composé de tromblons, de sabres turcs, de lances, de longs fusils, de poignards et de pistolets, mêlés a des queues de cheval, k des étendards polonais et moscovites. Tout autour de l'appartement régnait un divan de brocart rouge; quelques sièges de bois et une grande table pareille complétaient l'ameublement. .Au bout de la chambre, en face de la porte, se voyait un tableau de la Vierge et de Jésus enfant, au magnifique habillement de vermeil, couvert de pierreries. Du reste, aucune superfluité; pas de statues, pas d'objets d'art, pas de livres, rien qui indiquât la présence d'une femme, des armes partout, des fleurs nulle part. Ce qui acheva l'étonnement du marquis, ce fut un superbe faisceau de pipes, de chiboucks, de narguillés de toutes les façons et de tous les métaux, et dont la position indiquait un fréquent usage, en
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même temps que l'odeur en révélait le but. — Si notre glorieux monarque, Louis XIV le Grand, mettait le pied dans ce manoir, il y tomberait malade. 11 faut convenir, mon prince, que nos compatriotes ont là une étrange fantaisie. J'ai toujours cru que les Suisses et les vieux >oldats de M. de Turenne prenaient seuls l'heureux privilège d empoisonner ainsi leur prochain. Fi! il me semble que j'entre dans un corps de garde! — Il faut vous y accoutumer, mon cher Louis, ou vous serez fort malheureux en ce pays-ci. D'ailleurs comment ne sentez-vous pas la différence de notre bon tabac turc avec cette affreuse composition allemande qui fait mal au cœur. Votre grand roi ne s'y tromperait pas, lui! — Tabac pour tabac, c'est connne peste pour peste; les dames de Versailles s'en évanouiraient. — Elil mon Dieu! peutêtre. Et puis nous ne sommes pas à Versailles ici, nous ne sommes pas au milieu de vos mœurs élégantes, de votre civilisation intelligente, nous sommes chez un peuple vierge encore de vos idées, de vos désirs, de vos besoins. Je sais bien, ajoutiVt-ilen souriant, que, besoin pour besoin, vous préféreriez l'odeur de la jonquille à celle de la pipe et que les suprêmes de volaille valent beaucoup mieux que la mamaliga. — Je ne juge pas, mon prince, je ne veux rien juger de ce peuple et de ce pays, avant d'avoir vu les femmes. Je me règle sur elles partout, et je no me suis jamais trompé. — Vraiment! la théorie est singulière. — C'est la mienne. Quand j'ai causé une heure avec de jolies femmes, je sais par cœur les hommes des contrées quelles habitent. — Et comment faites-vous pour cela? — C'est bien simple, jo m'informe de ce qu'il faut être pour leur plaire : et jo suis certain d'avance que les hommes sont ainsi. — Sophisme galant et rien de plus, mon cher! — Du tout, mon prince, et je vous le prouverai par l'expérience. — Bah! les fenmies n'aiment que les exceptions. —
Les femmes aiment ce qu elles trouvent, et leur imagination se charge bien vite d'en faire ce qui leur plaît. — Vous consulterez alors la princesse Anika sur les mœurs de nos compatriotes? — Certainement, elle et les autres, et vous verrez quelle science du cœur moldave j'acquerrai en peu de temps.
En ce moment la porte s'ouvrit avec fracas, plusieurs domestiques entrèrent à la suite du vataf, annonçant la princesse Roxandre et la princesse Anika.
Les deux jeunes gens se retournèrent vivement à ces paroles, et s'avancèrent au-devant des nobles dames. La première était une femme de soixante ans, d'une grande et majestueuse taille, et dont l'admirable beauté avait laissé des traces admirables encore. Ses longs cheveux, blancs comme de la neige, tombaient bouclés sur ses épaules; ses yeux noirs et bien fendus conservaient leur vivacité; son profil, d'une régularité statuaire, sa peau d'albâtre, ses mains satinées, formaient un étrange contraste avec l'expression de mélancolie, de découragement, répandue sur tous ses traits. Son âme était brisée par les souffrances, pendant que son corps gardait ses forces et presque sa jeunesse. On ne pouvait la voir sans en être frappé; son aspect si fier, sa tournure si imposante, semblaient dignes dune reine. Elle portait un petit bonnet de martre zibeline, arrondi en calotte un peu élevée, sur lequel resplendissait une aigrette de diamants. Sa robe à longs plis, en étoffe de soie blanche, se rattachait à sa ceinture par une agrafe de rubis. Par-dessus cette robe elle avait une sorte de cafetan à longues manches, en brocart mordoré et garni de zibeline, descendant seulement aux genoux. Des perles orientales de la plus grande beauté serpentaient autour de son cou, légèrement découvert; elle roulait dans ses doigts chargés de bagues son chapelet turc en ambre travaillé, d'un grand prix.
Derrière elle marchait la princesse Anika, frappant
contraste entre Ihiver et le printemps. La jeune fille comptait à peine dix-huit années, jolie, fraîche, blonde, petite et mignonne, pleine de grâce et de charme. Elle ne semblait pas toucher la terre, et cependant une indicible fierté illuminait son front. Son costume était le même, aux couleurs près, que celui de Roxandre, sauf le bonnet, apanage exclusif de la femme et des filles du hospodar. Roxandre ie conservait toujours, malgré le temps écoulé depuis la mort de son père, Bazile le Loup, un des plus grands princes que la Moldavie ait jamais possédés.
Bazile Cantimir,le dernier des quatre frères, moine au visage pâle et austère, au front chauve et k la barbe grise, accompagnait les princesses. A côté de lui, un charmant petit garçon de sept ans tenait sa robe et cherchait à se cacher uans sa pelisse, afin do voir k son aise ces étrangers venus de si loin, dont les habits ressemblaient si peu aux vêtements de son pays. Ses boucles brunes ombrageaient son front, et son long œil noir, les traits délicats de son visage déjk empreints néanmoins d'une résolution prononcée, brillaient d'une vive intelligence : on devinait l'enfant de deux races illustres.
Le prince et M. de Ronçard baisèrent la main des nobles dames avec toute la galanterie française, et de la part du premier avec une vive émotion. Roxandre le regarda attentivement pendant qu'Anika baissait modestement les yeux.
— Nous apportez-vous quelque lettre du prince Mikaël? demanda la princesse de .Moldavie. Mes femmes viennent de me dire qu'elles avaient aperçu ses Albanais, dans la suite de Votre Seigneurie; d'où vient qu'ils se sont permis de le quitter? — Mon cousin les a autorisés k faire ce voyage, madame, répondit le prince en s'inclinant, ils ont profilé do mon départ pour Constantinople et m'ont accompagné d'après l'ordre du prince Mikaël. — Il est bien lo
maître de ses gens; mais depuis quand des serviteurs ont-ils des intérêts en deliors de ceux de leur patron? Depuis quand le laissent-ils seul en pays étranger? Georges surtout, qui la vu naître, qui a juré à mon frère de ne le pas quitter un instant. Pardonnez ces observations à nos inquiétudes, prince, un mot de Mikaël les fera disparaître; de quoi vous a-t-il chargé?
En parlant ainsi, la princesse s'était placée sur le divan, à moitié couchée, à moitié assise, selon l'usage du pays, Anika ci sa dioite, etMitika toujours caché derrière le moine, remarquant tout, ses grands yeux ouverts et étonnés. Le prince sortit de sa poche une sorte de paquet, ou pour mieux dire de sachet de velours brodé d'or, et le remit à Roxandre en s'inclinant.
— Cette lettre est pour Votre Grandeur, poursuivit-il, et celle-ci pour le prince Théodore.
Louis assistait à cette scène avec un intérêt inouï. Il n'avait aucune idée de ce qu'il voyait en ce moment : cette femme si belle et si touchante, si imposante en même temps, à un pareil âge; cette jeune fille adorable, ce religieux, silencieux et grave comme le tombeau; cet enfant plein de gentillesse, cette foule de serviteurs et de femmes, entrés à la suite de leurs maîtresses et restant debout près de la porte, en costumes magnifiques et bizarres: il croyait rêver et se sentait transporté dans un autre monde. La conversation s'engagea en moldave, il n'en comprenait pas un mot; il devina cependant qu'il était question de lui, bien que l'hospitalité orientale n'eût pas permis de faire même une question; on le traitait comme un hôte, cela suffisait ainsi.
On lui offrit de nouveau une pipe et des dulchess (confitures), et rien n'égala sa surprise lorsque la belle Anika lui demanda en très-bon français et sans un accent prononcé, quelles étaient celles qu'il préférait.
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— Je ne puis revenir de mon étonnement. Quoi! madame, notre langue vous est connue? — Notre peuple n'est pas aussi barbare que vous le pensez, monsieur, et je ne suis pas la seule savante; mon frère Mitika, m me mon père, pourront causer avec vous. — Et quel a été votre maître, princesse? — Mon oncle Bazile que vousvoyez.il a passé plusieurs années de sa jeunesse en France.
Le marquis se tourna vivement vers le moine, dont il trouva le profond regard attac é tur lui. — Vous avez vu la France, mon père?
La joie étincelaitdans sa physionomie, tant le nom seul de la patrie absente a de pouvoir sur nous.
— Oui, j ai été en France, ne lavez-vous jamais entendu dire, monsieur de Ronçard? — Jamais, mon père, et qui donc m'en aurait parlé?
— Le religieux ne répondit pas, ses yeux se baissèrent, il retomba dans sa rêverie.
— Mon père est à Jassy, près du hospodar, qui, dans les circonstances difficiles où il se trouve, a désiré le consulter, mais il reviendra sous peu; nous avons ici une grande fête; le jour de naissance démon cousin, il 1;' célébrera avec nous, et il sera heureux de votre présence. — Le prince Théodore ne songet-il pas à entrer en campagne? les événements sont si graves, le pays si malheureux, qu'il a besoin de tous ses enfants. — Plût à Dieu que le prince Mikaël pensât comme vous, il serait bientôt de retour, il reviendrait justifier les espérances dont il est l'objet. Mais non, la cour de France le retient; les plaisirs, les fêtes, le luxe qu'il ne rencontrera pas dans nos sauvages contrées, ont plus de puissance sur lui que les cris de la Moldavie opprimée. Oh! c'est mal, nous compilons sur une autre réponse. On le dit si noble, si généreux, si loyal, si brave! est-il né pourvégéter h 'V'orsailles, pour faire le courtisan, lui qui pourrait avoir imo < our? rommont a-t-il hÙPsé partir son cou-
sin sans lui? On assure que les princes français, les parcnls du roi se sont échappés, afin d'aller secourir la Hongrie. Per. onne ne relient le piùnce Cantimir, I et exemple a été perdu pour lui néanmoins. — Vous êtes injuste envers le prince Mikaël, madame; il viendra, il viendra bientôt, je vous l'atteste sur l'honneur, et s'il n'a pas suivi les seigneurs français en Hongrie, c'est qu'il ne doit rien a la Hongrie, c'est qu'il consacre sa vie et son épée à la Moldavie qu'il adore, à la Moldavie, le berceau de .«es pères et le sien. Demandez à M. de Courtenay, demandez à tous ceux qui le connaissent, et vous ne douterez plus de lui, car il est bien réellement le noble, le généreux, le loyal, le brave que vous disiez tout à l'heure. Pas une femme ne peut le voir sans désirer d'en être aimée, les hommes mt'me ne parlent de lui qu'avec exaltation; ce sera un héros, un grand homme, et ce pays se glorifiera de l'avoir vu naître.
Ànika rougit à l'éloge chaleureux qu'elle venait d'entendre, et peut-être son cœur battait-il en son ■ géant que lesbelles dames deFranceenviaientramouf de Mikaël, son fiancé. Sans doute elles le retenaient près d'elles, cl il fallait un motif bien puissant pour qu'il ne se fût pas rendu aux sollicitations pressantes qu'on lui adressait depuis plusieurs mois. Les Moldaves, las du joug étranger, las de voir le fauteuil du prince occupé par des Phanariotes et des créatures du sultan, voulaient un souverain indigène, capable de les gouverner et de faire renaître les jours du grand Etienne. D'autres allaient plus loin et rêvaient des utopies magnifiques. La réputation du prince Mikaël réunissait en sa faveur presque tous les suffrages. Son éducation à l'étranger, nécessairement plus soignée, plus brillante que celle des autres jeunes gens de son âge, lui laissait pour seul compétiteur son cousin, le prince Demètre Cantimir, fils du prince Constantin, alors régnant. Mais lessym-
pathies se prononçaient davantage envers Mikaël. Son oncle Théodore, Roxandre, tous ses partisans, pressaient son retour. On l'attendait impatiemment; Anika brûlait du désir de connaître enfm celui qu elle setait accoutumée à regarder comme son époux. Elle selerappelaitàpeinp, ils vivaient éloignés depuis leur bas âge. Chaque jour elle entendait parler de lui, elle l'appelait son cousin, bien qu'ils ne fussent pas parents. Sa mère, sœur de Roxandre, lavait eue d'un premier mariage avec un Boldure. Elle épousa en secondes noces le prince Théodore Cantimir, etmourut en donnant le jour à ■Slitika. La jeune fille orpheline retrouva dans Théodore le père le plus tendre et une bonne mère dans Roxandre. Ils ne formaient qu'une seule famille, quoique leurs liens aient été rompus par la mort de la princesse. La fille de Bazile le Loup, sans enfants, sans mari, se rattacha àsa nièce et à son beau-frère. Elle rêvait de hautes destinées pour sa patrie et pour eux. Il lui fallait une couronne sur le front d'Anika, et Mikaël seul pouvait l'y placer.
Le prince Jean de Courtenay passa le reste de la soirée avec Roxandre à l'entretenir de l'objet de ses incessantes pensées; au moment de se séparer elle lui dit :
— Je n'écrirai point à Mikaël puisque Votre Seigneurie m'annonce sa prochaine arrivée, mais souvenez-vous que si il tarde, il aura failli à son devoir, à sa famille, je dirais presque à 1 honneur. Notre peuple le demande, ce peuple attend un chef qui le conduise à la victoire et a l'indépendance, je vous ai tout confié, h vous donc de lui faire com[)ren(lre sa position, vous êtes son ami. 11 a vingl-ci'mi ans, il peut accomplir sa mission; il dé[)f'nd de lui de régénérer ce pays, d'être Icdiijne successeur deBaziie le Loup, de mettre en exécution les plans qu'il a laissés; mais surtout qu'il se montre, qu'il vienne tenir sa place.
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Je ne demande pas la raison de ce retard, quelque amourette peut-être, je veux l'ignorer. Il na point oublié sans doute que sa fiancée l'attend ici et qiiol bonheur lui est destiné. — Mikaél n"a rien oublié, madame, la suite le fera voir, et je me porte garant de sa parole
Des serviteurs se présentèrent alors pour introduire les hôtes dans leur appartement; les princesses se retirèrent et le moine s'approchant du prince, lui dit :
— En l'absence de mon neveu et de mon frère, permettez-moi de vous servir de guide et de vous remercier en leur nom de l'honneur que vous faites à leur demeure. Vous ne trouverez point ici les recherches fastueuses auxquelles vous êtes accoutumés, nous gardons les mœurs et les usages de nos ancêtres, et si notre hospitalité tst ignorante, au moins elle est cordiale et offerte de tout cœur. — Nous le savons, mon cher père; nous savons de plus combien elle est magnifique, et d'ailleurs quelle joie n'éprouverai-je pas à dormir sous ce toit où j'ai passé mon entanre!
Le religieux s'inclina et marcha devant les étrangers; il les conduisit a deux vastes chambres, placées à côté l'une de l'autre. Ils aperçurent, comme dans la grande salle, d'immenses divans sur lesquelsétaient dressés des lits, fort éloignés des couches moelleuses de France, mais aussi bons qu'on peut les trouver en Moldavie. La même sévérité d'ornements; la même simplicité se remarquait à cet étage qu'au rez-dechaussée; cependant rien ne manquait de ce qui pouvait satisfaire les désirs les plus recherchés d'un homme de l'Orient : ni les confitures, ni les pipes, ni les tapis de Turquie, ni les coussins de soie, ni les vases d'argent superbes, ni l'aiguière et le bassin mauresques en vermeil, ni même un assortiment de viandes, assaisonnées selon l'usage, au cas où, pendant la nuit, on se sentirait le besoin d y avoir re-
LE MOLDAVK. 23
cours; des vins de Grèce, placés dans de grands flacons de Venise, resplendissaient comme des topazes. Le moine donna un coup d'œil autour de lui et vit que tout était en ordre; souhaitant un bon repos à ses hôtes, il se retira après les avoir bénits.
Le prince Jean de Conrtenaj.
Le marquis de Ronçard, avec un tact parfait, comprit à merveille qu'à la suite dune pareille soirée le prince avait besoin de solitude, et rentra dans sa chambre, dont il ferma la porte, après avoir adressé un cordial bonsoir à son ami. Il trouva Champagne examinant curieusement chaque meuble et chaque verrerie, en poussant des exclamations de doute et de surprise lorsqu'il n'en comprenait pas l'usage. A l'aspect de son maître, il se releva et se mit endevoir de laider à sa toilette.
— Eh bien! Champagne, dit le jeune homme, que te semble de ce pays? — Oh! monsieur! oh! monsieur! — Enfin, qu'en dis-tu? parle sans crainte, nous sommes seuls. — C'est undrôledepays toutdemème, monsieur le mar(iuis, un pays où les riches et les boyards, n'est-ce pas ainsi qu'on les appelle? sont habillés d'or, et où les pauvres ne sont pas habillés du tout. Us ont de belles étolî'es, mais ils n'ont pas do lits, pas de rideaux; ils ont des tapis magnifiques, (les coussins de plumes, et ils ne mangent que des confitures; ils se mettent à (juatre pattes devant Son Altesse et on assure qu(^ dans leur langue ils le tutoient; ils .se prétendent chrétiens et ils ne croient pas au pape. N'est-ce pas singulier, et n'en n"aurai-jo pas pour conter dans les antichambres; à Paris, peu-
Si MIKAEL
dcint le reste do mes jours? — No crois-tu pas, Champagne, que si George et Elie veulent raconter aussi ce qu'ils ont vu en France, ce qui est douteux, ils n'étonneront pas autant les Moldaves que tu l'es toi-même? T'imagines-tu que nous n'avons pas aussi nos bizarreries? elles sont d'un autre genre, voilà tout. — Oh! mon Dieu! comment monsieur va-t-il se trouver dans ce lit, qui n'en est pas un; dormirat-il seulement? — Je dors partout, tu le sais bien. — 11 est certain qu'en Hongrie, lorsque nous les avons quittés, leurs Altesses Sérénissimes messeigneurs les princes de Conti et de la Roche-sur- Yon n'en avaient pas même un si bon. Mais aussi k la guerre comme à la guerre, et ici nous sommes en pays allié. — Ici nous sommes chez Son Altesse le prince Mikaël Cantiniir. — Mais alors, monsieur, si monsieur permet, pourquoi... — Champagne, tu vas direquelquessottises, as-tu donc oublié ta promesse... et la mienne? — Non, non, monsieur, non, je m'en souviens très-bien, il n'y a rien à craindre, monsieur peut être tranquille. Mais monsieur ne sait pas tout, et combien ces gens-là sont stupides. — Comment donc? — Ils croient aux sorciers! oui, monsieur, aux sorciers. Ce vieux que nous avons rencontré tout près d'ici, c'est un sorcier; celui qui était avec lui est un élève sorcier. La nourrice de Son Altesse le prince Mikaël, sœur de ce vieux, sorcière! le moine Basile, qui causait là tout à l'heure, sorcier! et bien plus sorcière que tout cela une certaine Kiva, fdle de la nourrice, reine des Bohèmes et cousine du diable. Il faut les entendre lorsqu'ils en parlent et voir les signes de croix qu'ils font! — Et comment as-tu pu les comprendre, toi qui te piques de ne savoir d'autre langue que la tienne, et encore la sais-tu? — Lafleur devine un peu leur maudit jargon, quant ii moi je jure de ne l'apprendre jamais. Pourquoi me donner cette peine, qu'y gagnerais-je? eux ils doivcnl
LE MOLDAVE, Xo
étudier le français, pour avoir le plaisir de causer avec moi, h la bonne heure! — Monsieur Champagne, vous êtes passablement fat. — Mon Dieu! monsieur le marquis, je ne suis pas fat, je sais ce que jevaux, je rends justice à moi-même et à ma nation. Ne ré-
Eète-t-on pas tous les jours, en vers et en prose, à ouis XIV, qu'il est le plus grand roi du monde et qu'il règne sur le premier peuple de l'univers?
Lemarquis ne put retenir un sourire. Le bavardage de Champagne l'amusait infiniment et depuis leur départ de Paris, il ne manquait pas un seul jour a lui faire répéter ce qu'il avait entendu dire ou ce qu'il
f)ensait lui-même. 11 lui fit une foule de questions sur es sorciers, et surtoutsur les sorcières.
— Elle est jeune et jolie, n'est-ce pas? — Elle a vingt-cinq ans, elle est admirablement belle, à ce qu'ils prétendent, le diable n'est pas dégoûté. — Ne la verrons-nous pas?Jeserais ravi de causer avecelle, moi qui ai connu la Voisin et la Brinvillicrs. — Oh! que si, monsieur, nous la verrons, elle viendra ici avec sa tribu. Dans ({uinze jours, on célèbre la naissance de Son Altesse le prince Mikaôl, il y aura une grande fête et ils n'auront garde d'y manquer. Le prince Théodore doit revenir cejour-là. — Tucnsais déjà autant que moi, monsieur Champagne. — ■ C'est qu'on est bien plus bavard à l'antichambrequ'au salon.
Louis se laissa déshabiller, et, malgré les prévisions de Champagne, il dormit à merveille sur un large divan turc. Son sommeil s'agita de rêves agréables, il vit la belle princesse Anika lui souriant, écoutant ses galanteries et il se posa en rival préféré do Son Altesse le prince IMikaël, pendant que celui-ci triomphait h la cour de France. Le lendemain il fut éveillé dès la pointe du jour par une musique étrange, et chercha d'abord en quel lieu il se trouvait. Peu h peu la mémoire lui revint, et il sauta k bas do son lit
26 MIK.VEI.
pour jouir dos merveilles de ce pays inconnu et si curieux par conséquent.
La perspective qu'il découvrit en ouvrant la fenêtre était magnifique, il dominait une des plus belles contrées du monde : à ses pieds la riche vallée où coule le Sereth, semée de villes, de villages et de châteaux, plus près de lui les forêts de sapins dont les Carpathes sont couverts; dans le lointain des monastères et des églises, et enfin, tout près du manoir, qui se baignait pour ainsi dire dans ses ondes, un lac transparent et pur comme une glace. Les cours déjà pleines de serviteurs et de chevaux, le bruit qui se faisait dans les salles basses, tout annonçait de nouveaux hôtes et le marquis n'attendit pas qu'on vînt l'avertir.
Sa toilette finie, il descendit parfumé, brillant, exhalant autour de sa personne un nuage de poudre blonde; avec ses canons de rubans et ses dentelles, ses velours et ses riches joyaux, il avait l'air le plus exquis de la cour du grand roi; aussi tous ceux qui le rencontrèrent s'arrétèrent-ils pour le regarder et son amour-propre se réjouit de l'effet produit [)ar sa bonne mine.
Lorsqu'il entra dans la salle, deux étrangers s'y promçnaient déjà. L'un était un vieillard à la physionomie fine et observatrice, aux longs cheveux gris, à la démarche lente. Une cicatrice fort légère se remarquait autour de son nez. Il portait des habits magnifiques, d'une forme particulière, et qui tenait le milieu entre celle des Moldaves et celle des Européens. Il s'appuyait sur une longue pipe, enrichie des plus admirables pierreries et balançait de l'autre main une bourse brodée en perles fines, dans laquelle se mettait le tabac.
A côté de lui un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, d'une grande taille, aux cheveux et aux yeux noirs, semblait dévorer ses paroles. Ce jeune
homme n'étail pas précisément beau, mais il était charmant. Son costume oriental faisait ressortir la grâce de sa démarche. Ses yeux, dont le blanc se teignait d'un léger azur et dont la paupière nageait dans cette humidité qui donne tant de rêverie au regard, se bordaient de cils bruns, soyeux et remarquablement longs.
Tous deux se retournèrent à l'aspect de Ronçard, et le plus âgé lui adressa la parole en très-boa français.
— Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit-il, dans notre patrie. — Et je souhaite que vous la trouviez assez belle pour y rester longtemps, ajouta l'autre inconnu.
Louis se retourna étonné : depuis la veille il avait déjà rencontré quatre personnes qui pouvaient le comprendre. Il salua poliment les boyards et les remercia de leur bon accueil.
— Vous êtes arrivé avec le prince de Courtenay? Nous annonce-t-il enfin son noble cousin, notre cher Mikaël? — Dans très-peu de temps vous le verrez, je suppose, du moins tel était son projet. — Et le
f>rincc Mikaël vous est connu, n'est-ce pas? — C'est e meilleur ami que j'aie au monde. — Alors parleznous de lui, interrompit vivement le jeune homme, de lui, notre désir et notre joie. — Vous le rappelezvous donc, monsieur? — Je ne lai pas vu depuis notre première enfance, mais je ne l'ai jamais oublié, et dans ce moment surtout, dans cc^noment où toutes les espérances de la patrie se tournent vers lui; où nous l'attendons comme le sauveur cpii nous est promis, je ne saurais m'occuficr d'autre chose. — Prenez garde, Grégoire, prenez garde! vous êtes poète, et vous mettez vos révcs h la place delà réalité, vous allez donner h M. le marquis, au prince peut-ôtre, <les idées impraticables.
— Impraticables, Michlesco! Vou3 seul lo dites ici!
— ParoG que moi seul je connais l'Europe, parce que moi seul je sais que vous ne réussirez jamais, et que si vous persistez dans ces illusions, vous détruirez ce qui est possible pour ce qui no Tesl'pas. — Comment donc, monsieur, poursuivit M. de Ronçard, est-ce que vous ne croyez pas à la réalisation des plans offerts au prince Jlikaél par la princesse Roxandre, par tous les boyards moldaves? — Non, monsieur, non, je n'y crois pas, je ne puis y croire. Depuis bien des années absent de ma pairie, j'ai parcouru une grande quantité de pays, j'ai vu beaucoup de choses et bien des hommes, j'ai eu l'honneur d'être admis dans lintimité des souverains les plus illustres, et je sais que jamais l'Europe no soutl'rira qu'une puissante monarchie s'élève sur les bords de la mer Noire. Brancovan, en Valachie, nourrit la môme chimère, il se dit aussi appelé au trône de la Dacie. Ne comprenez-vous pas d'abord que ces doubles prétentions se nuiront entre elles? La première condition pour réussir, si la réussite était possible, c'est l'union, etvous ne lobtiendrez jamais.
— Brancovan est ha'iet le princeMikaël réunit toutes les sympathies, Michlesco; qu'il se montre seulement et vous verrez si les Rouman ne sont pas unis. Vous êtes devenu Moscovite, vous, depuis que vous habitez si loin de vos compatriotes, vous ignorez leurs idées, leurs projets, vous pensez en étranger et non pas en Moldave. — Je parle en homme sensé et vous en enfant, Rosetti! — Ecoutez-moi, monsieur, poursuivit chaleureusement le jeune homme, écoutez mon cœur, mon courage et mon patriotisme, ils ont mille échos ici. 'Vous êtes l'ami du prince Mikaël; dites-lui, répétez-lui que s'il le veut nous placerons sur sa tête une couronne indépendante et nous en ferons un des premiers souverains du monde. — Hélas! hélas! poursuivit Michlesco, il en sera toujours ainsi! L'expérience ne servira k personne. — Je suis étonné, mes-
sieurs, dit le marquis après quelques instants de réflexion, de vous trouver d'un avis si différent; je croyais cette entreprise déjà mûre, j'en croyais l'exécution assurée, je croyais enfin que l'absence du prince autorisait seule le retard. — Il y a mille raisons contre, monsieur, il yen a mille et pas une pour, si ce n'est le dévouement de ces jeunes fous et les rêves de la princesse Roxandre. Ils oublient d'abord les autres rois, qui s'opposeront de tout leur pouvoir, comme je viens de vous le dire; ils oublient Brancovan, dont je vous ai parlé aussi; ils oublient également le prince régnant, ils oublient surtout le prince Demètre Cantimir, son fils, et celui-là ne se laissera pas oublier quand il en sera temps. — Ceci me semble prfaitement juste, monsieur; je n'y vois rien à répondre. — Encore une fois, monsieur le marquis, Michlesco s'exprime en étranger, et vous, qui êtes étranger aussi, vous ne nous comprenez pas davantage. L'Europe a assez de ses affaires sans s'occuper des nôtres, et d'ailleurs pourquoi serait-elle contre nous? Pourquoi l'empire ne consentirait-il pas à établir une barrière infranchissable entre le Turc et lui? Pourquoi la France ne donnerait-elle pas la main à des chrétiens qui veulent secouer la protection des infidèles. N'est-ce pas contraire à la générosité de votre roi? Quant à la Moscovie, notre autre voisine, notre sœur en religion, elle nous aidera; et si votro élève, ÎSIichlesco, est le noble prince que vous nous dites, nous trouverons dans lui un soutien. — Certes, le czar Pierre est un grand homme, le |)Ius grand souverain de ce siècle, car il crée ce que les autres détruisent. — Et vous l'avez élevé, et vous ne pourrez rien près de lui, Miclilesco, et vous ne lui parlerez pas de vos frères? — Je lui parlerai, certes si cela est utile à la cause de mon pays; mais je voudrais que mon pays comprît ses véritables intérêts; mais je ne voudraispasie voir marcher dans uno voie sans issuo...
— Voici lu prince de Courtenay, interrompit vivement le marquis; instruisez-le, monsieur, il a beaucoup d'inlltience sur l'esprit du prince Mikaël, en l'éclairant, c'est presque comme si vous léclairiez lui-même.
Le prince Jean entra, beau, paré, majestueux, Michlesco marcha à sa rencontre, se nomma et nomma aussi Grégoire Rosetti, le prince fit un mouvement.
— Grégoire Rosettil s'écria-l-il. Quoil c'est là Grégoire Rosetti! lui si faible dans son enfance! — Comment, mon prince? — Vous avez donc oublié notre jeunesse? vous avez donc oublié qu ici même, dans ce château... — Non certes, mon prince, mais je n'espérais pas que vous vous en fussiez souvenu. Eh bien! Votre Altesse arrive à propos, nous parlions de votre noble cousin, de nos projets; Michlesco cherche h les combattre, et moi je les soutiens de toutes mes forces. Vous aussi, vous les soutiendrez, vous, fils des empereurs d Orient, vous, allié de nos princes, vous qui parlez notre langue. Oh! n'est-ce pas, vous penserez comme moi?
L'œil perçant du prince se fixa sur Rosetti; en môme temps Michlesco le regardait lui-même et son visage exprimait autant de surprise que d'attention.
Le prince réfléchissait; enfin il reprit, en se tournant vers le vieillard :
— Et vous, monsieur, quel est votre avis? demanda-t-il brusquement.
Michlesco répéta ce cju'il avait déjà dit aux deux jeunes gens; Courtenay l'écoutait en se promenant, en se frappant le front et en passant les doigts dans les anneauxdesa perruque. La conversation continua, sans s'en apercevoir, en français, ainsi qu'on l'avait déjà engagée; la discussion s'échauffait, le prince se promenait toujours, et n'interrompait pas les interlocuteurs,il semblait recueillir les opinions; c'était entre lui et le professeur de Pierre le Grand une sorte d'ob-
servation mutuelle, bien curieuse pour les deux autres spectateurs, si l'état de leur esprit leur eût permis d'y faire attention.
— Qu'en dites-vous, mon prince? reprit enfin le marquis. — J'y penserai, répondit le prince, et j'en ferai part à Mikaël; mais ce n'est pas ce que je supposais.— Le prince Mikaël voudra voir par lui-même, sans doute, et il aura raison. — Mon prince! monsieur le marquis! croyez-moi, je vous en supplie, c'est moi qu'il faut croire. Les principautés appellent et attendent le prince Mikaël; lui seul doit les sauver, les délivrer, car il joint aux lumières que nous n'avons pu acquérir, le patriotisme, l'amour de la gloire, qui nous enflamment tous. — Enthousiaste, poëte! ajouta Michlesco; a-t-il vos idées, le savez-vous? — Le prince Mikaël est enthousiaste et poëte comme M. Rosetti, dit Ronçard, vous verrez bien!
M. de Courtenay sourit imperceptiblement.
— Mais, reprit-il, en s'adressant à Michlesco, quel homme est donc Demétre Cantimir? — Demètre Cantimir,bien qu'iln'ait pas vingt ans, deviendra plus redoutable à vos ambitions que Brancovan, malgré son expérience. Brancovan est un tigre, Demètre est un serpent; tous les deux sont habiles, tous les deux rampent, mais l'un ranq:)e sous l'herbe et l'autre à la vue de tous. Demètre cache un esprit de démon, il a déjà la science d'un vieux professeur; il sait vaincre ses passions et dominer ses idées; il arrivera, il aura tous tes courages, celui qui s'avoue et celui qui se dissimule. C'est de lui surtout qu'il faut vous défier. — Je me le rappfUerai, nmrmura Jean en s'approchant de la porte.
Michlesco lui barra presque le passage.
— Pardon, mon prince, à mon tour une question. — Tout ce ([ue vous voii.lre/., monsieur Michlesco. — Pourquoi le prince Mikaël n est-il |)as ici? que fait-il en Franco? — Le prince Mikaël n'est plus on France.
32 AilBLAEL
— OÙ est-il alors? dit impétueusement Rcsetti, esl-ii seul, dans quelque danger, peut-être? — Le prince n'est point seul, il n'a besoin de personne, il sera bientôt en Moldavie. — Mais d'où vient ce retard, si étrange de la part d'un homme qui doit se mettre h la tête de son parti? il ignore donc que le temps perdu ne se répare jamais? — 3Iikaël est retenu par l'intérêt même de son avenir. — 11 n'est pas permis de demander où? continua Michlesco. — Non, monsieur, répondit le prince avec hauteur.
Il y eut un moment de silence. Les deux boyards saluèrent et sortirent assez cérémonieusement. M. de Courtenay arrêta Rosetti et lui prit familièrement le bras :
— Menez-moi voir les jardins, Grégoire, lui dit-il.
— Les jardins sont peu de chose, mon prince; nous ne sommes pas a Versailles. — Eh! Louis XIV voudrait bien avoir Versailles dans cet admirable pays.
Cette conversation se renouvela plusieurs fois, et, comme toutes les imaginations vives, Rosetti adopta bientôt les craintes du vieillard, surtout dans ce qui concernait Demètre. Chaque jour il passait de longues heures avec le marquis, le questionnant sans cesse, cherchant à le prémunir contre les dangers qu'il prévoyait, à lui communiquer son enthousiasme, afin que Mikaël entendît partout le même langage : ces deux natures d'élite se comprenaient.
On faisait des préparatifs immenses pour la majorité du prince. La Moldavie entière était engagée. Plus de quinze jours d'avance on arrivait déj'a, et le château, tout vaste qu'il était, ne semblait pas devoir contenir la foule. La princesse Roxandre, Anika, Bazile recevaient en l'absence du prince Théodore, qui voulait rester le plus longtemps possible près de son frère. Le prince de Courtenay avait de fréquentes conférences avec Michlesco; il aimait à l'entretenir des grands intérêts de l'Europe; celui-ci, héros d'une vie
étrange, possesseur d'une fortune immense, passait pour un des hommes les plus savants du siècle. Ami intime du prince Stefanica , régnant en Moldavie en 1660, forcé de reconnaître que ce hospodar était un tyran, il conspira contre lui. Le prince découvrit cette trame et lui fit couper le nez en sa présence, après quoi il le bannit. Michlesco se retira en Allemagne; il y trouva un médecin fort habile qui le guérit, et lui Tit un nez si parfait, qu'il devint difficile de reconnaître la mutilation. Il alla ensuite en Russie, près du czar.Mikaïlowitsch, père de Pierre le Grand, et ce monarque lui confia l'éducation de son fils. 11 en obtint de grands honneurs et de grandes richesses, et fut envoyé comme ambassadeur en Chine, d'où il rapporta des diamants et des pierreries admirables. A son retour l'anarchie régnait dans tout l'empire, il fut donc exilé, a Tobolsk, jusqu'au moment où Pierre reprit les rênes de 1 Etat et le rappela près de lui. Libre, il demanda la permission de revoir sa patrie, et c'est a cette époque que se passe cette histoire.
Une semaine avant la fête, le prince Théodore arriva; il accueillit ses hôtes, et surtout le prince de Courtenay, avec la courtoisie orientale. En déplorant l'absence de son neveu, il s'abstint de questions indiscrètes, et se contenta de l'assurance qui lui fut donnée de sa prochaine arrivée dans sa famille.
L'anniversaire.
Le matin de ce jour al tendu, avant le lever du soleil,tout fut déjà >ur pied au château de Kramtza;des salves d'artillerie ann( nrèrent la fête, et les cris des \a.ssaux y répondirent joyeusement. Une foule bigar-
34 UÎKAEL
rée de costumes étranges se pressait autour du manoir : c'étaient des paysans, des soldats, des Grecs, des Turcs, des juifs, des cigains, tous venaient soit par airection, soit par intérêt, se joindre a la noble famille et célébrer la majorité du seigneur. Sur le haut de la plate-forme, le marquis de Ronçard se promenait accompagné de Grégoire Rosetti et celuici montrait, avec son imagination de poëte, letableau vivant qui se déroulait à leurs pieds.
— Voyez, voyez, lui disait-il, voyez ce vieux montagnard, et ses "cicatrices, ce sont des restes glorieux de nos guerres, monsieur. Nous aussi nous avons une belle histoire et je vous la conterai quelquejour, k moins que la nourrice du prince Mikaël, la vieille Zinka, ne veuille se charger de ce soin, elle en sait bien plus que moi! — Vous oubliez, monsieur, qu'il me serait impossible de l'entendre, pour le moment, mais j'apprendrai le moldave, je vous le jure. — Pourquoi leprince n'est-ilpas ici à présent? Comment a-t-il pu se laisser retenir un jour comme celui-ci, le jour où il devient le chef de sa famille, et lorsque ' le peuple a tant besoin de lui?Nos projets échoueront, s'il ne se presse pas, les partisans de Brancovan parviendront 'a lui grgner tous les suffrages, et déjà il a bien des chances. Dites-moi, monsieur de Ronçard, bien franchement, et entre nous, pourquoi est-il resté ? pourquoi avoir envoyé en avant et vous et ses Albanais? Il y a là-dessous quelque mystère. — Aucun, je vous assure. Mais n'accusez pas le prince, c'est un caractère que vous ne pouvez comprendre sans l'avoir examiné de près, il est tellement supérieur aux autres, il possède à la fois et tant de finesse et tant de franchise, que je ne saurais trouver ailleurs un pareil mélange. Attendez, vous dis-je, et vous verrez; il a ses raisons sans doute. — Un ami tel que vous le garantit de toutes craintes pour sa réputation, vous en parlez avec une chaleur qui donne envie
Lli MOLDAVE. 35
de le connaître. Que vient faire ici le prince de Cour tenay? — On vous l'a dit, il va à Constantinople. — Et il abandonne ainsi les princes de Conli en Hongrie, pour s'occuper des intérêts de son cousin, c'est d'un bon parent! Qui nous arrive la? Oh! je le reconnais, il ne pouvait manquera un pareil rendez-vous, celuilà aussi est un bon parent! Voyez cjuelle suite magnifique, voyez comme il manie son cheval, voyez comme il parle à tout le monde, comme il a un sourire pour chaque révérence et comme on se prosterne devant lui. Monsieur, vous êtes l'ami du prince, ajouta vivement le jeune homme, en serrant la main du marquis, eh bien! regardez cet homme, et dites-lui de s'en méfier comme d'un reptile. 11 est jeune, il semble inoffensif, cet homme est l'ambition, la ruse personnifiée. Tout lui sera bon pour arriver à son but, les chemins tortueux comme les voies droites; cet homme, c'est le prince Demètre Cantimir.
Ronçard ne répondit rien, il jetaseulement un long regard sur le nouveau venu, dont le cortège franchissait alors le pont-levis. Lorsqu'il ne put plus l'apercevoir, il reporta ses yeu.\ sur la fouie, devenue plus animée, près de ce passage, et il remarqua un mouvement singulier autour d'un groupe nombreux, composé d'hommes et de femmes, prescpie tous en guenilles, conduisant un cheval superbement couvert (le sa housse de pourpre.
— Qu'est-ce cela? demanda-!-il. — Cela! oh! c'est beaucoup et c'est peu, c'est une chose ordinaire et une merveille c'est Doquie le cheval de Kiva la Cigaine. — Cette célèbredevineresse don! loutle monde parle et (]ue je n'ai pu v(<ir encore. Montrez-la-moi, je vous en prie. — Elle n'y est point, vous l'auriez déjà entendue, mais elle viendra cerlainemenl. — Qu'est-ce que cette fille? On m'en a fait des récils tellement contradictoires que je ne saiscpiel jugement porter. La princesse Koxandre la protège, la prin-
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cesse Anika la craint, le père Basile n'en veut pas parler, le prince Théodore la méprise, les domesti- (jucs et les paysans la redoutent et la déchirent, je la crois une personne fort extraordinaire, mais enfin (ju"est-elle?
Rosetli rougit légèrement et hésita.
— Ce qu'elle est? Oh! certainement la figure la plus poétique qu'il y ait maintenant en Moldavie; ce qu'elle est? un ange et un démon, une créature céleste et une créature perdue. Elle a les vices de sa race et les vertus de la nôtre. Elle peut perdre ou sauver une âme, elle peut se dévouer comme une sainte, ou se venger comme une tigresse. Elle nous rendra fous, si elle daigne en prendre la peine, elle fera de nous ses amants d'un jour et puis elle nous jettera de côté selon son caprice, sans s'inquiéter si nous en sommes malheureux. Elle pousse quelquefois la bonté j usqu'au'sublime, une heure après elle sera sans pitiépourles infortunes les pluspitoyables.Touràtour ardente, langoureuse, passionnée, triste, délirante de gaieté, elle pleure, ellechante,elle rit, elleest inspirée, elle est simple comme un enfant, caméléon par le cœur et par l'esprit, elle échappe à l'analyse. Vraie et droite, elle est pourtant fine et souple en même temps. Loyale toujours, fière et humble, elle règne et elle .se soumet. Il y a de tout chez cette femme. — Est -elle belle? — Elle est mieux que belle, elle est adorable. — Quel est son âge? — Je crois quelle approche de vingt-cinq ans, mais elle a plus de charme qu'une femme de seize. — Vous l'aimez, Grégoire? reprit le marquis, tiprès un moment de silence. — Cela est possible, je ne veux ni le savoir, ni l'avouer. Je pense à elle en composant mes vers, plus souvent que je ne désirerais. C'est la nmse de la patrie, celle-là au moins, car la seule chose qu'elle soit réellement et toujours, c'est la patriote la plus admirable. Elle a pour ce pnys qui Vu inlopléo une véritable passion,
elle est poète aussi, et nous le chantons ensemble. — Quel est son père? — Chut! Et Rosetti regardait autour de lui avec défiance. Ne parlez pas de cela. Son père!... son père, c'est un cigain et sa mère est Zinka, cigaine, la nourrice du prince Wikaël. — Il y adonc unmystèredans tout ceci? — Un grand mystère. Quelque jour vous l'apprendrez sans doute, le prince vous le dira, ou moi, ou quelque autre,' k présent il n'est pas temps encore, vous ne me semblez pas assez Moldave pour cela. — ^'ous piquez ma curiosité, je l'avoue, dans ce pays tout prend un caractère étrange et je commence à m'y accoutumer. Répondezaumoinsàceci, la Kivasecroit-cUe réellement sorcière? — Je n'en sais rien. Elle prédit des choses étonnantes, c^la peut être l'cllct du hasard. Et puis elle a un si immense espritqu'cUe devine. Singulière fille! elle parle le grec et le latin, elle parle le français mieux que moi. — Et où a-t-elle appris tout cela? — Le français ici, dans son enfance, avec la mère du prince,qui l'aimait beaucoup et qui l'a gardée près d'elle plusieurs années; le grec et le latin dans ses voyages, elle a été a Constantinople, à Athènes, en Hongrie, à la tète de sa tribu. Ce vieux coquin que vous voyez là-bas est son oncle, le frère do sa mère et le chef de cette horde, celui qui marche à son côté s'intitule le fiancé de la Kiva. — Je les ai vus déjà plusieurs fois au château. — Oh! ils y viennent souvent. L'oncle passe pour undes agents les plus habiles que nous ayons, tout aveugle qu'il est. La princesse Roxandre 1 estime fort. — Voilà sans doute pourquoi elle protège la nièce. Mais pourquoi la princesse Anika la craint-elle ainsi? — La princesse Anika, belle, jeune, riche et puissante, n'a jamais été aimée, ne le sera jamais comme cette misérable coureuse de grands chemins. Les femmes sentent cela d'instinct. — Je ne crois point cependant (piil y ait do comparaison à faire, répliqua le marquisavec un peu
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de hauteur, on n'a pas pour ces créatures le môme amour que pour une noble dame. — Ne méprisez personne, Louis, continua le poëto avec mélancolie, qui peut connaître la valeur d'une ûme, lors(iue les événements ne l'ont point éprouvée? Qui sait si Kiva n'est pas calomniée? Laissez venir l'amour et peutêtre verrez-vous de ces choses qui vous forceront au respect. Je ne juge jamais, moi, j'attends et je me tais, ou pour mieux dire une voix secrète m'avertit. Le prince Demètre, oh! pour celui-là je n'ai pas besoin d'attendre, il ne me trompe pas. Mais on arrive en foule, il faut son^^er à notre toilette. Vous verrez aujourd'hui un échantillon de notre magnificence moldave, vous nous estimerez bien grossiers d'ignorer les j ustaucorps, les chausses et les nœuds d épaule, peut-être nos armes, nos fourrures et nos étoffes trouveront-ils grâce devant vos yeux. Au moins ce sera quelque chose de nouveau à raconter à Versailles et à iMarly. Votre valet de chambre ne vous attend-il pas? — Sans doute, et le prince aussi peutêtre. — Nous nous retrouverons dans la salle, pour aller a l'église, j'espère? Vousnous y suivrez, malgré le schisme? — Oh! répliqua le marquis en riant, nous sommes fort indulgents a cet égard a la cour de France. Si vous étiez jansénistes, ce serait différent, mais le schisme, qu'est-ce que c'est que cela? Il ne faudrait pas nous prier beaucoup pour nous faire dire aussi au pape monsieur de Rome. Le roi lui a écrit dernièrement une lettre qui sentait beaucoup le fils aîné en révolte.
Les deux amis se séparèrent et une heure après tout le monde se réunit, Courtenay seul manquait encore, déjà Roxandre avait froncé le sourcil plusieurs fois de cette inexactitude. Cette princesse parut éblouissante de parureetsabeauté majestueuse en re.ssortait encore davantage. H y a une beauté pour tous les âges, celle de Roxandre inspirait à la fois le res-
pect etradmiration. Les nattes de seschevoux, blancs comme la neige des montagnes, retombaient sur son cou. Le bonnet de martre zibeline orné de deux aigrettes de diamants et d'une couronne, s'attachait à sa tète par de longues épingles. Sa robe de velours vert, garnie de la fourrure la plus précieuse, recouvrait une autre jupe de brocart d'or rehaussé de Heurs en pierreries, qui traînait légèrement par derrière. La ceinture était en rubis, et des perles de la plus splendide grosseur, tournaient six fois autour de son cou découvert et taillé sur celui de la Niobé antique.
Anika vêtue de blanc et de bleu, chargée de perles, de turquoises et de diamants, cherchait involontairement autour d'elle celui qu'elle ne voyait pas. De temps en temps elle ramenait son voile sur son visage, comme pour cacher ses regards. Elle répondait à peine aux galanteries du prince Demètre, dont les plaisanteries lui arrachaient tout au plus un sourire.
Le prince Théodore exposait le costume national dans sa magnificence, c'est-h-dire le cafetan de velours cramoisi, bordé de zibeline, la robe de brocart oriental, le bonnet enrichi démeraudes, la ceinture de l'Inde et les poignards de Damas de la plus fine trempe. Il saluait avec une courtoisie grave et recueillie, allant de l'un à l'autre, parlant de son neveu, de son frère, de la cérémonie du jour,etattendant impatiemment son hôte, qu'il ne se fût pas permis néanmoins de déranger.
Enfin le prince fit son entrée et jamais contraste ne fut plus frappant. Tous les hommes imitaient les mômes habits hors lui et Uonçard. Yétus à la franraise, leurs grandes perruques, leurs mentons rasés, leur justaucorps de velours à boutonnières do brillants, leurs haut-de-chaussc de satin et leur profusion de rubans, avaient l'air d'être perdus dans imautro
monde et certes ils ne gagnaient pas à la comparaison. Peut-être régnait-il plus de grâce, plus de légèreté dans leur démarche, mais les longues robes, les barbes noires et les cheveux naturels étaient bien plus dignes et plus mâles. Le prince alla droit à la princesse Roxandre, s'excusa avec un savoir-vivre parfait, puis il se retourna vers Anika, devenue rouge comme une cerise, et ses yeux rencontrèrent ceux do Demètre qu'il ne connaissait pas encore; la princesse les nomma l'un à l'autre, le regard perçant de Cantimir embarrassa presque M. de Courtenay.
Demètre était do, moyenne taille; ses traits sans être beaux paraissaient agréables par leur extrême mobilité et par la finesse dont ils semblaient em-
f)reints. Son costume, strictement national, affectait a richesse, en même temps que la simplicité d'ornement; on reconnaissait un homme de goût. Il arrivait de Constantinople, où il avait dû rester en otage, en remplacement de son frère aîné. Profondément instruit dans les sciences et dans les arts, quoiqu'il fût bien jeune encore, il possédait déjà une puissante influence à la cour de son père, le prince régnant de Moldavie. On le disait amoureux de la princesse Cassandre Cantacuzène, qu'en effet il épousa par la suite; il n'en parlait jamais à personne, et la princesse elle-même ignorait, à cette époque, qu'il eût songé à s'occuper d'elle.
A côté de lui, Jean Michlesco regardait alternativement ces deux jeunes gens, échangeant des assurances cordiales, et je ne sais quelle inspiration lui vint qu'ils ne s'aimaient pas : il y a de ces antipathies subites, incompréhensibles. On se sent repoussé sans deviner pourquoi, souvent on se raisonne, on veut se persuader qu'on a tort, et toujours on est obligé de revenir à ce premier mouvement. Le sourire ne quitta pas les lèvres du prince Demètre, le prince de Courtenay lui répondit avec la plus exquise
politesse; mais il y avait un tremblement dans la voix, je ne sais quoi de gêné dans l'attitude, qui révélait la fausseté des paroles. Michlesco était trop habile, connaissait trop les hommes pour s'y tromper.
Une naïveté du jeune Mitika mit presque au jour la pensée de chacun.
— Mon prince, dit-il à M. do Courtenay, on voit bien que vous n'êtes pas un Moldave, en examinant vos habits courts, et l'on voit bien que le prince Demètre en est un, quoiqu'il revienne de Turquie.
M. de Courtenay pâlit et ne répondit pas; Cantimir caressa son cousin d'un air satisfait, Michlesco ne laissa rien échapper de cette petite scène. On passa en ce moment à l'église, où le père Basile offrait à Dieu les prières les plus ferventes pour l'héritier de son frère aîné. L'amour de son nom était le seul sentiment humain que le saint prêtre n'eût pas dépouillé; ses austérités et ses jeûnes se peignaient sur son visage amaigri, sa vie ascétique le rendait l'objet de la vénération de tous; cependant l'honneur do la maison de Cantimir faisait encore battre son cœur, mort à toutes les émotions, pour en avoir trop éprouvé peut-être.
Lorsqu'il présenta le livre saint à baiser aux assistants, il chercha involontairement à la place inoccupée du prince Mikaël et ses yeux s'élevèrent k Dieu. M. de Courtenay, à l'étonnement général, remplit toutes les cérémonies du rit grec, et comme on lui témoignait de la surprise, il répondit qu'il avait pour habitude de toujours faire selon les pays où il se trouvait.
Les nobles seigneurs sortirent de l'église et se mirent à table : le repas fut servi avec une somptuosité princière, et la salle ornée de baimièros et do drapeaux conquis par les ancêtres de iMikaél. Lo prince Théodore conduisit Roxandre à la place d'honneur, h la droite d'un siège élevé, sorte do trône, qui
devait rester vide, en rabscnco du véritable maître; il distribua les autres convives selon leur rang, et en sa qualité d'étranger, le prince Jean s'assit auprès de la belle Anika, dont le cœur n'avait pas osé lo souhaiter peut-être. Rosetti, Michlesco et lo marquis de Ronçard se rapprochèrent l'un de l'autre. L'immense savoir du vieillard, son beau et noble caractère, formaient une sorte d'aimant pour ces natures généreuses. Il les regardait tristement, devinant bien des orages dans ces existences paisibles en apparence! 11 savait que la faculté de souffrir nous est donnée en proportion de la faculté de penser; il savait que les gens dune vaste intelligence causent ou ressentent de grandes douleurs, et, semblable au marin rentré au port après vingt naufrages, il jetait un œil de pitié sur les jeunes matelots qui commençaient la carrière. Le prince de Courtenay devint l'objet de sa constante étude; il trouvait en lui quelque chose d'inexplicable, les contrastes les plus inouïs, et surtout une indécision dont il ne pouvait deviner le motif.
Pendant le commencement du repas, les conversations particulières s'établirent : la cérémonie du jour en fut le sujet presque universel. Ce siège vide attristait, les regrets de l'absence du prince faisaient le tour de la table.
— lia quelque belle maîtresse a la cour de France, disait Grégoire Rosetti a l'oreille de M. de Ronçard; avouez-le, je n'en parlerai pas. — Je vous jure sur l'honneur que le prince n"a encore aimé aucune femme. — Tant pis, répliqua Michlesco en souriant, il faudra toujours en venir Ih, et il vaudrait mieux qu'il en fût quitte. — On ne se débarrasse pas ainsi de l'amour, cher maître; c'est un hôte un peu plus difficile k chasser. — Bah! n'y a-t-il pas le temps, qui ne fait autre chose! — Que va-t-il se passer? le prince Théodore se lève et veut parler. — Sans doute une bénédiction; des vœux pour la santé de Mikaël.
— Que Dieu nous le ramène! s'écria le vieux prince les larmes aux yeux, que Dieu nous le ramène, puisqu'il n'a pu venir célébrer ce jour dans la maison de ses pères!
En ce moment la porte s'ouvrit avec violence et une voix demanda :
— Pourquoi dire que le prince Mikaël Cantimir n'est point en ce jour dans la maison de ses pères? il y est.
Tous les regards se tournèrent vers l'étrange personne qui parlait ainsi, elle restait debout sur le seuil.
— Kiva! murmura-t-on de toutes parts. — Oui, Kiva, qui vient h vous, seigneurs, pour faire remonter à son rang celui qui s'est confondu dans la foule; Kiva, qui va vous montrer sous les haljits de l'étranger le pur sang de cette illustre race; Kiva, qui reconnaît son maître, lorsque vous avez méconnu votre ami.
Et, sans W'siter, sans s'arrêter une minute, elle s'avança vers le prince de Courtenay, dont la contenance trahissait l'embarras, mit un genou en terre auprès de lui, et continua avec une grâce indicible :
— Monseigneur, permettez à votre esclave de vous offrir le premier hommage que vous recevrez dans votre château.
Elle resta un instant dans cette posture, puis ello se leva, toujours aussi charmante, montrant la place inoccupée :
— Et maintenant, continua-t-clle, voici où vous devez être.
La surprise fut si grande, cette scène si rapide, que personne n'était encore revenue soi, le prince moins que les autres. La princesse Roxandre, le prince Théodore, s'élancèrent en lui dcmanthuit si la bohémienne disait la vérité, Anika tremblait et rougissait do bonheur. Enfin, se voyant découvert, Mikaël prit
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son parti, et se tournant vûrs Roxandre, il la salua avec toute Télégance d'un courtisan français.
— Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi, mon oncle, ce déguisement, singulier peut-être. Après une si longue absence, je voulais essayer d'un autre nom que le mien et gagner votre affection, bien plus sûr alors de la mériter, puisque vous eussiez été moins prévenus. Je reprends ce nom que j'avaisquitté et permettez-moi de compter sur votre indulgence. — Le moment est mal choisi pour une explication, monsieur, interrompit la princesse Roxandre; venez occuper votre siège, présidez maintenant à la fête, car nous sommes ici chez vous.
Mikaëlne répliqua rien; son regard rencontra celui du marquis fixé sur le sien comme pour lui demander ses ordres : il lui fit un léger signe de tête, etse tournant vers le prince Demètre, il surprit sur ses lèvres le même sourire sardonique qui l'avait si violemment repoussé le matin.
— Mon cousin, lui dit-il, soyez le bien-venu dans le château de nos pères; je me trouve heureux devons en faire les honneurs.
Demètre s'inclina en silence et beaucoup plus bas que ne l'exigeait leur si proche parenté; Michlesco ne perdit rien de ce jeu muet.
— Voyez-vous, glissa-t-il à l'oreille de Rosetti, l'obstacle à vos projets est là, je vous le répète, bien plus qu'en Valachie; le seul rival du prince Mikaël, ce sera son cousin, souvenez-vous-en : ces deux jeunes gens se haïront avant ce soir. — Je le crois comme vous, répliqua Grégoire, et c'est bien contre mon avis qu'on a engagé le prince Demètre à cette fête, je le connais de longue main; il a toute l'habileté d'un vieux diplomate et l'ambition le dévore. Il faudra prévenir le prince Mikaël,je m'en charge. — Il n'en est pas besoin, le prince Mikaël sait, j'en suis sûr, aussi bien que nous à quoi s'en tenir.
Pendant cette conversation, Mikaël échangeait des compliments avec les principaux convives. Debout derrière lui, Kiva le contemplait en silence, et ces deux figures ainsi rapprochées formaient un merveilleux tableau. Kiva était en effet une créature adorable : grande, élancée, sa taille avait unesouplesse sansseconde; l'éclat de ses yeux noirs, de ses yeux de Cigains, les plus merveilleux que je connaisse, ne le cédait qu'à l'admirable couleur de ses cheveux blonds ondes, dignes d'une madone; ses sourcils bruns se dessinaient sur son front, en arcs d'ébène; contre l'ordinaire de sa race, Kiva, blanche comme une fille d'Europe, sans paraître régulièrement belle, était une de ces femmes que les hommes adorent à genoux; elle rayonnait pour ainsi dire, et chacun de ses mouvements révélait une grâce.
Sa jupe courte, en étoffe de soie cramoisie, laissait deviner la perfection de sa jambe et de son pied, chaussé de brodequins d'une forme particulière; pardessus sa robe elle portail une tunique bleue, moins longuequel'autreetextrémementample: une profusion de broderies d'or ornait cette seconde robe, dont le corsage garni de sequins, cousus les uns près des autres, figurait presque une cuirasse. Un collier et des boucles d'oreilles, représentant des signes cabalistiques, un bracelet en lapis-lazuli bizarrement travaillé et une sorte de talisman de tujquoisc placé sur son turban, complétaient sa toilette. Ce turban, tout à fait oriental, allait miraculeusement h l'air de son visage. Ainsi posée derrière le prince, ses beaux yeux voilés par ses cils de soie, recueillie en ellemême, elle semblait une jeune odalisque attendant un regard de son seigneur II se tourna vers elle :
— Et maintenant, Kiva, dis-nous comment tu m'as reconnu et comment tu es arrivée à propos pour mo dévoiler d'une manière si prompte. — On voit bien qu'avec l'habit étranger vous avez pris les idées
étrangères, monseigneur, sans cela vous ne demanderiez pas à la fille de Zinka, à votre sœur de lait, comment elle vous a reconnu. N'est-elle pas votre esclave? Nétes-vous pas son maître, et d'ailleurs ne sait-elle pas tout!
Ses traits exprimaient un orgueil triste en parlant ainsi : fière d'elle-même, de sa science, elle rougissait pour le prince de le trouver si loin des croyances de son pays, elle craignait de lui voir perdre quelque chose dans l'esprit de ses hôtes. Kiva voulut faire une diversion, et, petit à petit, presque insensiblement son attitude changea; elle se recula en arrière, courut à la porte, l'ouvrit, fit entrer un jeune cigain, se mit à danser avec lui, au son d'une musique cachée. Cette musique, cette danse, avaient un caractère tout particulier et auquel rien ne ressemble dans l'Europe civilisée. Les instruments à cordes, criards et assourdissants, composaient tout l'orchestre, il ne manquait pas pourtant d'une harmonie sauvage. La danse fut d'abord sur une espèce de rythme doux et lent, presque un menuet, puis le garçon continua seul quelques mesures et alors la Kiva reprit à son tour; elle paraissait dolente, fatiguée, mélancolique; sa pantomime exprimait l'ennui d'une recherche vaine; tout à coup, comme surprise, elle regarda devant elle, joignit les mains, sa physionomie s'anima, elle fléchit le genou, sa belle tête courbée en avant, puis, enfin, elle bondit, joyeuse, fière, enivrée, et commença une danse qui tenait de celle des aimées d'Egypte, des bayadère's de l'Inde et des gitanas d'Espagne, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus voluptueux, de plus ravissant au monde. Souple comme un roseau, l'œil avait peine à la suivre dans ses évolutions rapides. Sa tunique se relevant par-dessus sa tête quelquefois l'enveloppait de ses vastes plis, elle la repoussait d'un geste plein de grâce et reparaissait rouge do plaisir et d'émotion : on ne respirait pas,
dans la crainto de perdre un de ses mouvements. Mikaël la contemplait avec une admiration non dissimulée : son éducation Téloignait plus que les autres de cette nature primitive; il ne la comprenait pas. Elle le frappait, elle le fascinait, pour ainsi dire : cette impression devenait une souflrance, tant elle était violente.
— Doquie! Doquie! s'écrièrent plusieurs voix, lorsque Kiva semblant lassée ralentissait ses pas. — Oui, Doquie! Doquie! répéta-t-on de toutes parts.
Kiva fit modestement la révérence, comme un artiste moderne rappelé par le public, et prenant la cobza des mains de son compagnon elle préluda par quelques accords et modula un air mélancolique. Rendant ensuite Tinstrumcnt au jeune lionmie, qui répéta le même thème, Kiva conunença une scène muette d'un intérêt et d'une perfection mouïs. Le sujet en fut expliqué par cette ballade (juc chanta lo cigain d'une voix agréable sinon savante :
Du Pion la cime hautaine * Présente à l'œil étonné, Un rocher de forme humaine, D'autres rocs environné.
Des frimas et des orages C'est là le triste séjour.
Où, dans le sein des nuages, Planent l'aigle et le vautour.
Là Doquie en sa caverne Règne sur nos verts coteaux; Bonne reine elle gouverne El protège nos troupeaux.
Pour la beauté sans égale, Sans égale i)onr le cœur, La fille de Décébnle De son pays fut l'honneur.
• La traduction de cctlo liallado est de M. Assakv.
48 MIKAliL
Mais quand l'antique Uacie Fut soumise au jouj; romain, Au vengeur de la patrie Elle avait promis sa main.
Trajan la voit, il s'enflamme.
Et vainqueur brûlant d'amour.
Par les charmes d'une femme Il est soumis à son tour.
L'empereur en vain espère Fléchir ce cœur irrité; Elle veut venger son père Et chérit sa liberté.
Quittant sa riche parure.
En bergère elle se vêt; Des monts la belle verdure La cache aux yeux qu'elle hait, ^ Simple et jeune bergerette,
Elle conduit ses moutons.
Son sceptre est une houlette.
Son trône les verts gazons.
Trajan suit la fugitive
Et pénètre dans ces lieux;
Ah! sera-t-elle captive
De cet amant odieux?
« Zaraaicis, Dieu tutélaire, »
Dit-elle pleine d'effroi,
« En mémoire de mon père,
» D'un ravisseur sauve-moi! »
Cependant Trajan s'approche...
Veut la saisir, mais soudain,
Doquie est changée en roche,
Par un pouvoir surhumain.
A ce prodige il s'étonne; 11 aime encor ce rocher, Il y pose sa couronne Et ne peut s'en arracher.
Dès lors la nymphe Doquie De vapeurs couvre son sein.
tE MOLDAVE. 49
De ses larmes naît la pluie; L'orage de son chagrin.
Le sort ainsi la condamne; Mais souvent d'un vol léger Sur les nuées elle plane, C'est l'éloile du berger.
Rien ne peut exprimer leffet de cette scène ni la manière dramatique dont Kiva rendit les différentes impressions de la malheureuse Doquie. Ce fut tour h. tour de la fierté, de la crainte, do la colère, de leffroi, de la résignation; ce fut tout ce que les paroles exprimaient, exprimé mille fois mieux encore. Des applaudissements frénétiques retentirent; Kiva haletante et heureuse, inclina la tête avec une nouvelle grâce, et joignant ses mains sur sa poitrine, elle attendit dans cette attitude ravissante, quelques mots de celui qui désormais commandait au château de Krantza.
Mikaël, pâle et profondément ému, ôta de' son doigt une bague de grand prix, et sans prononcer une parole, il appela du geste la bohémienne, lui donna l'anneau; Kiva lui baisa respectueusement la main, puis elle se tint debout à quelque distance.
— Eh bien, demanda Grégoire au marquis à voix basse, qu'en pensez-vous? — Elle me semble adorable. Mais qu'est-ce que cette légende de Doquie? je ne la comprends pas; une fable, une allégorie sans doute? — Vous blasphémez, mon cher marquis, c'est de l'histoire. Doquie ou pour mieux dire Dacie ou Daquie, était fille de Décébale, roi de la Dacie. Ce monarque fut un autre Annibal, il résista plus de cinq ans aux forces romaines, il employa toules les ruses, toutes les perfidies môme pour parvenir à les vaincre; malgré tout, il succomba. Ne voulant pas se rendre prisonnier à Trajan, il avala du poison et en fit avaler à une partie de ses troupes. Vous voyez ce que devint sa fille, et si vous allez jamais au mont Pion, ce que
j'espère, vous y trouverez encore Doquio, ses moutons et son chien, aussi bien modelés que par le meilleur artiste.
Pendant ce temps, le banquet finissait. Roxandre et Mikaël, retirés dans un coin do la salle, causaient vivement, tandis (jue Anika, recueillie dans son bonheur, les yeux baissés vers la terre, répondait à peine aux questions de son frère, lequel ne s'expliquait pas la transformation de Mikaël, et voulait absolument savoir où était le prince Jean de Courtenay. En ce moment Demètrc s'approcha d'elle.
— Eh bien! madame, lui dit-il, voilà un grand événement. — Sans doute, prince, bien grand pour tous.
— Pour tous, reprit Cantimir avec un sourire ironique, surtout pour ceux qui s'intéressent a vous et je vous prie de me compter au premier rang.
Anika rougit.
— Le retour de mon cousin n'intéresse pas que moi, il occupe aussi votre famille dont il est le chef.
— Le chef, certainement! Et nousverrons bientôt une autre cérémonie.
Anika rougit de nouveau et plus fort. En ce moment Kiva, qui rôdait par la chambre, passa à quelc]ue distance.
— Kiva est bien belle, continua Demètre, et elle a vivement étonné notre voyageur.
Anika leva les yeux et regarda le prince avec surprise.
— Kiva! reprit-elle, mais il la connaît depuis son enfance. — Il l'avait oubliée peut-être. Dans l'absence on oublie tant de choses! je gage qu'il s'en souviendra maintenant.
La princesse se sentit gênée, elle se leva, les observations de Cantimir lui faisaient un mal dont elle ne se rendait pas bien compte. Il la suivit de Llœil et sa physionomie exprima une sorte de contentement. Michlesco, a qui rien n'échappait, comprit tout; il
comprit aussi pourquoi l'entretien de Mikaël et de Roxandre était agité, pourquoi la noble dame écoutait avec étonnement les raisonnements du jeune homme, et pourquoi Rosetti se tenait inquiet et craintif derrière le siège de Rasile, causant avec Tliéodore.
— Cela finira mal, pensait-il, voilà deux terribles caractères en présence. Je crains que Mikaël ne se trompe et ne trompe innocemment les autres sur le sien. De grands orages restent cachés derrière cette tranquillité factice.
Kiva continuait à errer autour des groupes, personne ne semblait s'en apercevoir. La familiarité h laquelle on l'admettait dans cette maison, excusait cette tolérance. Cependant pour la première fois de sa vie elle se sentait intimidée et n'osait approcher. Michlesco lui en demanda la raison.
— Je voudrais parler au prince, lui répondit-elle, j'attends que la princesse Roxandre le laisse libre. — Et qu'as-tu donc à lui dire? — C'est à lui que je veux parler, Michlesco; ne m'avez-vous pas entendue? répliqua-t-elle, en se redressant connue une reine offensée. — Quelque prophétie à lui révéler, n'est-ce pas? — Fasse le ciel qu'il ne soit pas incrédule, et il saura quiil doit croire, de (pii il doit se méfier! — Si tu peux lui persuader cela, Kiva, je te regarderai comme plus sorcière que je ne le pensais, et tu nous rendras un grand service.
Kiva fixa sur lui ses yeux perçants.
— Et si je lui disais que vous êtes un étranger, qu'il ne faut pas compter sur vous? — Tu te tromperais, et il en serait la première victime. — L'avenir le prouvera, interrompit-elle en s'éloignant
Pour éviter dos ré|)étilions ennuyeuses, je ne ferai pas remarquer chacjue fois danscpielle langue la conversation s'engagea, l'intelligence du lecteur y suppléera; de môme que je ne redirai point iii ce que j ai mentionné dans le premier chapitre au sujet des ap-
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pellations. Je me sers de celles qui doivent ôtre comprises partout le monde. Celles en usage en Moldavie dans ce temps-là me sont inconnues, jel'ai déjà avoué; celles d'aujourd'hui pourraient ne pasêtre les mêmes, d'ailleurs elles amèneraient une confusion inévitable pour les étrangers, et je ne crois pas que mon roman y gagne en intérêt ce qu'il y perdrait en clarté. Nous sommes accoutumés à ces couleurs locales de convention, car bien des livres dont les sujets sont pris dans notre histoire, dont les héros sont rapprochés de nous, n'en offrent pas davantage; cependant tout le monde les lit, parce qu'ils amusent. Dieu fasse que j'aie le même bonheur, et je ne m'inquiéterai pas du reste.
Coup d'œil en arrière.
En 1 6.35, le vaillant et sage Théodore Cantimir régnait sur une tribu de Nogaïs, habitant l'autre rive (îu Dniester. Il eut quatre fils. L'ahié, Grégoire, connut, à Constantinople, une princesse de Courtenay; il en devint épris et l'épousa, un peu malgré son père, à cause de la religion. Le second, Constantin, était à l'époque où se passe cotte histoire, hospodar de Moldavie. Le troisième, qui s'appelait aussi Théodore, changea toute la destinée de sa famille; il tua par mégarde un musulman, et cet accident involontaire irrita tellement le sultan Murad, qu'il envoya l'ordre d'étrangler le prince et ses fils. Le père ne put éviter un sort auquel il ne devait pas s'attendre; mais ses enfants, prévenusà temps, se sauvèrent en Moldavie, dont ils étaient originaires, et où ils possédaient des terres considérnbles.
Le prince Grégoire y amena sa femme et jMikaël, qui restèrent a Krantza jusqu'à la mort de Grégoire, ainsi que le Courtenay et le jeune prince Jean. La princesse avait près d elle une de ses cousines, orpheline sans fortune, dont Basile, le dernier des fils du kan des Nogaïs, devint bientôt éperdument amoureux. La jeune fille nécouta point sa flamme, elle fut sourde à ses prières, a celles de ses parents, et déclara qu'elle ne voulait pas se marier. Lorsque la princesse Cantimireut perdu son époux, elle désira retourner en France avec son frère, et y conduire Mikaël, afin de lui donner une éducation plus .soignée que celle de ses compatriotes. Basile, toujours amoureux, se décida à l'y suivre, sous prétexte de veiller sur son neveu, mais en réalité pour ne pas abandonner Marie. Au grand étonnement de tous, l'orpheline parut au désespoir lorsqu'il fut question de ce voyage; elle demanda avec instance à sa cousine d'attendre encore quelque temps; celle-ci, ne comprenant pas la raison de ce caprice, refusa d'y céder : il fallut se mettre en route.
La princesse Cantimir gardait au château Zinka, la nourrice de son fils et Kiva .<^a fille, un peu plus âgée que son frère de lait. Zinka montrait une telle tendresse pour son nourrisson, qu'on s'attendait à leur voir quitter le pays avec lui : il n'en fut rien. Zinka et Kiva, bien recommandées i)ar leur maltress«'i au prince Théodore, tuteur de .Mikaël, repriren". leur vie nomade et retournèrent k leur tribu.
La pauvre veuve no survécut pas longtemps à son mari; le jeune prince resta près do ses oncles, MM. do Courtenay, (jui conservaient pour lui une allectiou paternelle. Basile, après un séjour dune année à l'aris, en repartit au désespoir, et se fit moine au monastèrede Niantzo. Mario (iisi)arutdu monde. Il régnait dans celte atfaire un mystère étrange, impénétrable pour tous, ot qui néanmoins occupa bien dos
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imaginations. A peu près à 1 époque du mariage tio Grégoire avec mademoiselle do (.ourlenay, cinq ou six ans avant la naissance de Mikaël, le prince Jean, fils de Basile-le-Loup, et frère de Uoxandre, afficha une passion violente pour Zinka, et Ion prétend qu'elle n'y fut point insensible. Depuis lors, le prince mourut assassiné, et l'on ne songea plus à cet amour.
Quant au prince Théodore, il épousa la fille de Basile-le-Loup, sœur de Roxandre, veuve dun Boldure, et mère d'Anika. Mitika fut le seul fruit deceltc union.
Constanlin-le-Hospodar envoya tour k tour ses enfants en otages à Constantinoplc. Demètrc, le dernier de tous, devint le favori du grand visir, malgré les intrigues de Brancovan, prince 'a Valachie, ennemi mortel de sa maison. Antioche, son frère aîné, venait de prendre sa place auprès de la porte, lorsque leur cousin arriva de France. Le Hospodar désirait vivement l'avoir pour successeur, et Michlesco parlait juste en assurant que, malgré leur adhésion apparente, le prince régnant et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir à l'élévation de Mikaël.
Les années précédentes furent marquées par de sanglantes guerres. Les Moldaves, forcés de suivre les Turcs, marchèrent contre les impériaux. Repoussés par le grand Sobiesky, ils levèrent avec eux le siège de Vienne, et retournèrent en Orient. Cette obligation de combattre des chrétiens sous les ordres des infidèles, semblait odieuse 'a la nation, et là résidait une des grandes forces de Mikaël. Le désir, le besoin impérieux de secouer ce joug se faisaient sentir dans l'une et l'autre principauté, et déjà plusieurs traités secrets avaient été essayés avec la Pologne et la Hongrie, à laquelle Louis XIV venait d'envoyer des secours. Une crise paraissait imminente : l'affranchissement ou l'esclavage prolongé du pays allait se décider.
Tel était l'état des choses, lorsque le retour do Taîné de la famille mit en mouvement les ambitions et les vœux de chacun. Le seul dévouement sincère fut celui du prince Théodore; les autres ne voulaient que gagner du temps et se servir de la conspiration, pour abattre leur vieil ennemi, Brancovan, dont le courage et Ihabileté résistaient à toutes leurs attaques.
Le lendemain de la fête, une sorte de conseil s'assembla dans la grande salle; les trois Cantimir, Roxandre, IMichlesco,Rosetti s'y réunirent. Le prince Théodore exposa en quelques mots la position de la Moldavie, la nécessité impérieuse de mettre un terme aux calamités dont on la menaçait, et les mesures combinées par lui de longue main pour fixer dans sa maison la souveraine puissance.
— Certes, ajouta-t-il, mon noble frère est plus digne que tout autre de porter la couronne, et si la forme du gouvernement qui nous régit depuis longtemps devait continuer, je réunirais mes efforts aux siens afin de lui conserver ce trône qu'il occupe glorieusement. Mais ici il s'agit d'un nouvel ordre de choses : l'élu que nous choisissons ne doit pas avoir d'antécédents. Il le faut sans reprociies ])0ur réunir tous les partis. Mieux que personne le prince Mikaél offre les garanties nécessaires; l'éducation qu'il a recueil la cour de Louis XIV, ses alliances avec les grandes familles du royaume lui assurent l'appui de la France. Le sang impérial coule dans ses veines par sa mère; les souverains ne pourront s'oj)poser h ce qu'il reprenne une partie des droits de ses ancêtres; il possède les quahtés indispensables au rôle qu'il est appelé h jouer, et le hospodar lui-même consent h nous servir : La présence du prince Deniètre en ces lieux en est un gage, n'est-il pas vrai, prince? — Sans aucun doute, mon oncle; nous devons réunir nos elforls pour aluittie préalabU'uient
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l'assassin Brancovan, celui qui a jusqu'ici rendu inutiles les bonnes intentions de mon père. Lui aussi, il ose aspirer h la couronne, et tant que nous ne l'aurons pas renversé, mon cousin n'a rien k espérer des Boyards; on le redoute, parce que tous les moyens lui sont bons pour réussir. — Réalisons d'abord nos forces, interrompit Roxandre, que le prince Mikaël déclare hautement ses prétentions, qui! appelle auprès de lui les vrais amis de la Moldavie, et bientôt le Valaque tremblera de notre audace, qu'aura-t-il k nous opposer? — Oui, madame, continua Grégoire votre avis est le meilleur. Assez de ménagements inutiles! où nous ont-ils conduits, jusqu'à présent? Je réponds de la jeunesse; déjà les seigneurs assemblés à Krantza, et il y en a un grand nombre, sont prêts à agir. Mon père, lorsqu'il était prince, avait des amis, je vous réponds aussi de ceux-là. Que la décision soit prise aujourd'hui, et demain je me mets en route pour vous les amener. — Et, s'il veut appeler à sa cause lescréaturesdeBasile-le-loup, leprince doit célébrer son mariage avec sa petite-fille; dès lors il devient de sa famille, et les souvenirs qu'il a laissés se réunissent sur sa tête. Fiancés dès l'enfance, les paroles sont données, il n'y a pas le moindre obstacle à craindre, dit Théodore. — Quel obstacle existerait-il? demanda Grégoire. — Hier je parlais de ce projet et de ce que je viens de vous dire au prince Mikaël; il m'a paru d'un avis contraire, et croit devoir temporiser, user de ruse. — Nous n'avons que trop temporisé! s'écria Rosetti, pendant ce temps, l'ennemi travaille. — Quel est votre avis. Michlesco? reprit Mikaël, qui, jusque-là, avait écouté sans répondre. — Mon avis est, mon prince, que, quant au mariage, il peut et il doit se conclure promptement; quant au reste, je me suis déjà expliqué avec vous, je n'ai fait que me confirmer davantage dans mon opinion. — 'V^ous le voyez, madame :
le fruit n'est pas mûr, en le cueillant prématurément, nous le gâterions. J'avais prévu cela, et mon incognito n'a pas eu d'autre motif : je voulais voir et savoir avant de me déclarer. Je trouve que je n'ai ni assez vu ni assez appris. J'irai prochainement à la cour, je parlerai a mon oncle, ce qu'il me dira décidera mes projets. — Prince, cependant... poursuivit la princesse visiblement mécontente. — Pardonnezmoi, madame, mais je serais indigne de votre choix, si je me conduisais autrement. Les grands intérêts que nous agitons ne sont pas seulement les miens, ce sont ceux de ma famille, de mon pays, et je dois agir avec sagesse. — Le prince a raison, dit Michlesco.
— Mon neveu me semble bien prudent pour son âge!
— Mon oncle, vous me blâmeriez sans doute de l'être moins; nest-il pas vrai, mon cousin? — Le point de vue fait tout, Mikaël; vous n'êtes ici que d'hier, vous n'avez pas souifert comme nous de la domination étrangère, vous n'êtes pas encore Moldave, enlinl — Je ne suis pas Moldave! monsieur, je ne suis pas Moldave, parce que j'ai été élevé loin de ma patrie! parce que ma noble mère m'a légué la gloire de ses ancêtres! Oh! vous ne connaissez ni elle, ni moi, ni ceux qui m'ont instruit! Je défie au plus exalté d'entre vous de porter au cœur plus d'amour pour ces lieux où je suis né! je défie au plus dévoué d'être prêt à plus de sacrifices! jusqu'ici je n'ai aimé que cette patrie! j'ai résisté h des séductions bien puissantes, afin de n'avoir aucuns liens hors d'elle, afin de lui tout devoir, même mon premier amour! — Bien cela! murmura Rosetti, dont les yeux se mouillèrent. — Oh! oui, mon sang, ma vie, mJn avenir, appartiennent h cette terre chérie, que j'ai tant regrettée, que rien n'a pu me faire oublier, ni le luxe, ni les grandeurs! Je veux tout faire pour elle; mais je me conduirai comme celui qui répond devant Dieu do son peuple. Il mu choisi pour le diriger, ne faut-il pas d'abord
me diriger moi-même? — Je n'insisterai pas davantage, répliqua Théodore, puisque telle est votre résolution. Vous êtes devenu le chef de l'entreprise, c'est 'a vous de la régler, je vous remets le pouvoir. Quant à votre mariage, que décidez-vous? Mikaél rougit légèrement.
— Je crois, mon oncle, qu'il serait peu séant de presser ainsi la princesse Anika. Elle ne me connaît pas encore, et je ne voudrais pour rien au monde devoir mon bonheur à une surprise; si elle me juge digne de ce bonheur, lorsque nous nous serons vus davantage, alors je suis prêt à exécuter la parole donnée par ma mère. Pardonnez cette délicatesse, ajouta-t-il en souriant, je la dois peut-être à mon éducation française, pourtant je ne saurais m'en départir.
La princesse Roxandre se mordit les lèvres jusqu'au sang, et ne répliqua rien.
— Mon cousin nous apporte ici la galanterie des cours d'Europe, et toutes nos dames s'en montreront reconnaissantes; c'est la meilleure manière de les gagner a sa cause, continua Demètre en souriant.
Personne ne répondit rien, l'assemblée paraissait visiblement mécontente; Mikaël, trop fin pour ne pas s'en apercevoir, et pour ne pas chercher à efFcicer cette impression défavorable, employa les coquetteries les plus raffinées de son esprit; il sut trouver, sans se compromettre, le mot propre a apaiser chacun; il eut l'air de promettre beaucoup; et cependant il ne s'engagea à rien.
— La grand'mère de mon cousin était Grecque, n'est-ce pas? demanda le prince Cantimir au précepteur de Pierre le Grand. — Oui, la mère de la princesse de Courtenay fut une belle Athénienne. — Je l'avais entendu dire, et maintenant il me serait impossible d'en douter. — Comment cela, mon prince? — Oh! vous le savez aussi bien que moi; depuis une
demi-heure, ce n'est ni lesprit français ni l'esprit moldave qui parlent en lui, il faut remonter d'une génération.— Vous croyez cela? — Je crois autre chose que je ne vous dirai pas, parce que vous êtes de ces gens qui devinent, et, dans un an d'ici, je vous prierai seulement de vous rappeler cette conversation : ou je me trompe fort, ou nous avons la même pensée, et c'est ce que nous découvrirons alors. — Je pense que tu es un démon, dit en lui-môme le vieillard, je pense qu'à vingt ans à peine tu as autant de défiance que moi à soixante, je pense que tu devines mieux que moi encore, et que certainement lu sauras en profiter.
Le prince baisa alors la main do Roxandre et ajouta :
— Permettez-moi de me faire ain\er, madame, permettez-moi de devoir la main d'Anika à autre chose qu'à la parole de son père, nous en serons plus heureux tous, et plus sûrs de notre avenir! — La pauvre enfant l'aime déjà! reprit Michlesco, mais lui, l'aimera-t-il? — Michlesco, vous ne comprenez donc rien? vous ne croyez donc à rien? interrompit Grégoire. — Et vous, Rosetti, vous comprenez tout, vous croyez à tout? poursuivit Demètre. — Mon prince, ne seriez-vous déjà plus de même?
Théodore appela son neveu, et l'empêcha ainsi de répondre. Ils sortirent ensemble, pendant (lue Mikaël reconduisait Roxandre à son a[)partement.Le vieillard et le poëte restèrent seuls; en ce moment Kiva entr'ouvrait la porte :
— Sa Seigneurie est-elle ici? demanda-t-elle. — Le prince vient de rentrer chez lui avec la princesse Roxandre, tu voulais le voir? — C est ma mère, c'est sa nourrice ipii lallend dans sa chambre.
La nourrice.
Lorsque ]\likaël arriva a son appartement, satisfait d'avoir obtenu le sursis qu'il désirait, il y trouva le marquis en contemplation devant une vieille femme, dont la figure et létrange costume justifiaient son étonnement. Elle était de petite taille, ses yeux, admirablement beaux, avaient tout le feu de la jeunesse, son front blanc et uni; promettait une vaste intelligence. On voyait qu'elle avait été admirablement belle. Ses cheveux gris disposés en nattes se cachaient sous un turban de couleur bizarre. Une longue robe brune tombait jusqu'à ses pieds; ses bras ridés sortaient des larges manches, et une foule d'ornements singuliers couvraient son cou et sa poitrine; sa lai'ge ceinture serrait sa taille avec une boucle; une espèce de chapelet d'ambre y restait attaché, elle le tenait machinalement à la main.
Le marquis ne l'étonnait pas moins qu'elle ne l'étonnait lui-même. A peine entendit-elle ouvrir la porte, elle ne détourna pas les yeux jusqu'au moment où la voix de Mikaël appela son attention.
— Zinka! s'écria-t-il, Zinka, ma bonne Zinka, estce toi? — Monseigneur! murmura-t-elle en se jetant à ses genoux et en baisant le bas de sa robe, car il avait repris le costume moldave.
Des larmes coulaient de ses paupières, elle semblait dans l'extase en face de ce beau jeune homme nourri de son lait et qu'elle ne pouvait reconnaître.
— Tous voilà donc enfin! je savais que vous viendriez, que vous étiez ici. Les puissants esprits vous
gordent! — Relève-toi, Zinka, je ne vois pas si tu es cliangée, si je retrouve tes traits efTacés de ma mémoire et que mon cœur a conservés. Je vous ai souvent parlé d'elle, n'est-il pas vrai, marquis? Comprends-tu encore le français, Zinka? — Je n'ai rien oublié, monseigneur. Je suis d'une race qui n'oublie rien. — Et Kiva, où est Kiva? Pourquoi ne l'as-tu pas amenée? — Kiva était ici il y a un instant, elle va revenir, la belle Kiva. Comme elle est belle, monseigneur! Vous l'avez vue danser et vous connaissez sa science. En avez-vous rencontré de pareille dans les pays étrangers? — Kiva est incomparable, bonne mère, tu dois en être fière. — Si j'en suis fière de ma Kiva! oli! je donnerais l'univers entier pour elle, excepté vous, monseigneur, vous qui êtes aussi mon fils, vous qui m'avez été enlevé si longtemps; mais nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? vous me permettrez de vous voir? — Tu demeureras au château, Zinka, et Kiva aussi, je l'entends comme cela. — Oli! non, non, monseigneur, nous ne demeurerons pas au château, ni Kiva, ni moi, vous ne l'exigerez pas, car vous nous feriez mourir. Nous sommes vos esclaves, vous êtes le maître d'ordonner pourtant, mais quitter nos habitudes, être enfermées dans ces murs! vous devriez nous tuer auparavant. — Toujours la môme, Zinka, toujours le môme caractère aventureux, les mômes goûts sauvages! — Je suis une Cigainc, monseigneur, le sang indien coule dans mes veines, mes pères me l'ont transmis et je le garde. Oh! oui, lorsque je vous tenais h mon sein, lorsque j'étais jeune et belle, j'étais libre et indépendante au.ssi. Oue de fois votre noble mère vous chercha dans votre berceau quand je vous emportais suiles pointes inaccessibles de nos montagnes! Quelle inquiétude, quelles craintes je lui ai causées pendant les [)remiers mois de votre naissance! Elle s'y accoutuma ensuite, parce qu'elle m'a mieux connue et
mieux comprise. Oh! que de courses faites ainsi au milieu de Carpallies! Kiva jouait autour de nous, mon frère nous servait d'escorte, et Vasily marchait en avant! Vous reposiez a l'ombre des pins, sur des tapis de mousse, alors que l'orage grondait sous nos pieds et que les esprits mugissaient au fond des cavernes! Quel avenir vous a été prédit! que de larmes j'ai versées en songeant qu'il devait s'accomplir! Mon fils, ma tète s'égare en ces instants, et je n'ai d'autre espérance qu'en l'erreur de la destinée.
— Je ne vous avais pas trompé, marquis, ce pays est extraordinaire, n'est-ce pas? interrompit Mikaël, souriant à moitié. — Il ne ressemble à aucun autre, mon prince. Cette femme^me fait l'effet d'une pythonisse, j'en ai peur.
Le prince haussa les épaules.
— Peur! vous riez, mon cher Louis, peur de Zinka! c'est elle qui a peur de vous.
La vieille femme ne semblait pas les entendre, ses yeux restaient fixés devant elle, sur un objet qu'elle seule pouvait voir; puis elle se mitii sangloter tout haut, laissant couler ses pleurs sans les essuyer.
— Mon fils! mon fils! murmurait-elle en mots entrecoupés, mon fils, est-ce bien vous? faut-il le croire! quoi! si barbare! oh! Mikaël, Mikaël! — Reviens à toi, Zinka, je ne suis point barbare. La voilà dans un de ses accès, marquis, Dieu sait quand elle en sortira.
— Oh! vous avez sucé mon lait, le lait de la tigresse! vous êtes devenu semblable à celle qui vous a nourri. Cela devait être! — Je ne vis jamais rien de plus singulier, mon prince, ne l'interrompez pas, elle vous dira votre bonne fortune. — Ou plutôt ma mauvaise, à ce qu'il me semble, et je n'ai nulle envie de la savoir. Zinka, encore une fois, regarde-moi et oublie tes chimères. Si Kiva pouvait venir! Kiva seule aura assez de puissance pour la réveiller, car en vérité je crois qu'elle rêve. — Avez-vous foi à ses paroles, mon
grince? — A vous, Louis, je dirai oui, k vous seul lie prédit à ma mère des choses inouïes : la mort de mon père, ma naissance, et encore d'autres événements que j'ignore, mais qui se sont réalisés. — Et Kiva est sa fille? — Certainement. — Le père de Kiva quel est-il?
Le prince hésita à répondre.
— Le père de Kiva? dit-il enfin, comme après un effort, un Cigain comme elle.
La vieille femme continuait à parler bas et ses parolesn étaient plus intelligibles;elles devinrent bientôt une sorte de chant sur un rythme cadencé et sauvage. M. deRonçardneles comprenait pas, néanmoins il écoutait malgré lui, un charme incompréhensible" le retenait à sa place. Le prince aussi la regardait et un nuage de mélancolie descendit sur ses traits.
— Que de souvenirs Zinka me rappelle, en la voyant ainsi! Dans mon enfance ces scènes se renouvelaient souvent. Ma mère me défendait alors de rester auprès d'elle, car ma jeune imagination se frappait de terreur, je n'osais plus marclier seul le soir, et bien des fois, depuis que j'ai cpiitté la IMoldavie, mes rêves en me retraçant ces images mont rendu les mêmes impressions. Si elle disait vrai pourtant! — Qu'annoncet-clle, mon prince? — Je l'ignore, je ne l'ai jamais interrogée etje ne l'interrogerai pas. Ce sont des malheurs sans doute, à quoi bon les connaître? nous nous laisserions peut-être décourager. — Mon prince, j'ai été chez la Voisin pourvoir le diable, et, quoi que j'aie fait, je n'ai jamais aperçu que ma propre figure dans un miroir; aussi depuis ce temps je ne crois pas aux sorciers. — Oli! noscigains ont bien une autre science, Zinka, Kiva, el Petraki son oncle, sont on correspondance directe avec les esprits. — Bah! pas plus ici qu'ailleurs!
Un léger bruit les fit retourner, Kiva attendait sur le seuil la permission d'entrer.
— Approche, approche, Kiva, dit Mikaël, parle à ta mère, elle ne m'entend pas, elle est dans ses extases. — Et que dit-elle, monseigneur? avez-vous recueilli ses paroles? — Toujours la môme chose, ce qu'elle répète depuis que je suis au monde, tu dois le savoir mieux que moi. — 11 faut que cela s'accomplisse alors! C'est la volonté du destin!
Kiva mit la main sur l'épaule de sa mère et lui parla longtemps, dans une langue inconnue d'une singulière douceur. Zinka tressaillit et lécouta presque avec respect. De temps en temps elle faisait un signe de tête approbatif et montrait du geste les deux jeunes gens : la belle fille continua d'un ton d'autorité, sa mère se leva et se tournant vers Mikaël : '
— Mon fils, dit-elle, Kiva a raison, il faut que je marche vers la montagne, je reviendrai demain. — Et pourquoi me quitter ainsi, bonne mère? Nous sommes séparés depuis tant d'années! — Parce que si je restais au château aujourd'hui, l'esprit qui m'a parlé resterait également et que le malheur viendrait après lui; je dois le ramener à la tribu, là seulement je m'en rendrai maîtresse.
Kiva ne portait pas le même costume que la veille; presque entièrement vêtue de blanc', une longue écharpe serrait sa taille et pendait jusqu'à ses pieds. Elle la dénoua lentement et commença à en entourer sa mère, en murmurant quelques mots dans la même langue dont elle s'était déjà servie, puis elle baisa les deux bouts, restés en dehors et fit signe à Zinka de la suivre. Elle mit dans cette cérémonie une dignité et un sérieux, qui prouvaient la conviction, mais rien n'est enivrant comme la grâce avec laquelle elle s'inclina devant Mikaël, et porta à ses lèvres le bas de sa robe de velours vert, brodée d'or. Puis elle se dirigea vers la porte, et elles disparurent comme une apparition.
Les cigains.
Le prince et Ronçard se regardèrent étonnés et sans trouver une parole.
— Quel pays! dit enfin Louis, vous aviez bien raison, mon prince, je ne pouvais m'attendre à cela. — Louis, cette fille est enivrante, ne le pensez-vous pas? — Je ne sais ce que je pense, mon prince, je ne me rends pas compte de mes impressions, il me semble que je rêve. — Voulez-vous m'en croire? Suivons-la, nous assisterons peut-être a quelque scène ))lus étrange encore. — A vos ordres, mon prince.
Ils descendirent précipitamment l'escalier et arrivèrent dans la cour, juste au moment où les deux femmes en sortaient. Georges et Elle au milieu d'un groupe de domestiques, les contemplaient curteusement, le prince les appela, leur ordonna de l'accompagner et tous les quatre passèrent le pont-levis. A quelques pas deux Kiva prit son cheval qu'un jeune rigain gardait non loin de la, et partit avec une rapidité ell'rayante, surtout dans de pareils chemins. Zinka remonta sur la droite le sentier de la montagne, l'enfant seul continua sa route.
— Eh bien, mon prince, nous perdons la piste, ce me semble, que faire? — Zinka ne nous a pas vus, nous pouvons marcher à sa suite. — Maiselle achoisi une autre direction? — Elles se retrouveront, soyezen sûr, seulement je doute que nous puissions arriver jus(}u'ci elles sans danger. Les camps des Bohèmes sont scrupuleusamcnt gardés et le roi Petraki, que vous connaissez déjà, passe pour très-sévèro dans sa discipline, il faut user do ruse. — Môme h l'abri do
votre nom? — Môme à l'abri de mon nom. Il me protégera contre un allentalséricux, il ne m'empêchera pas d'être renvoyé et dans ce moment cela me déplairait beaucoup. Dis-moi, Georges, où les cigains ontils placé leurs tentes? — Derrière cette montagne, monseigneur, assez près d'ici. Je n'engage pas Votre Altesse a s'y rendre en ce moment, les esprits parlent depuis hier et il ne fait pas bon pour les chrétiens autour d'eux. — As-tu donc peur, Georges? — Peur des hommes, non, monseigneur, peur des esprits, beaucoup.
Le prince sourit en regardant Ronçard.
— Que faire alors? remettre la partie? Cependant Kiva est bien belle dans ses conjurations, ce serait dommage. Allons, marchons en avant, aviennc que pourra, selon le vieux dicton français. Ni vous, ni moi, Louis, ne craignons les sorciers au moins.
Ils firent quelques pas vers, la direction indiquée, et s'entendirent appeler, Rosetti courait à eux.
— Monprince, dit-il, pardonnez-moi demeprésenter ainsi.c'estunordredela princesse Roxandre. — Un ordre, et lequel? demanda Mikaël, avec une nuance do hauteur. — La princesse vous prie de vouloir bien la rejoindre, elle a reçu des nouvelles importantes, et elle vous fait chercher depuis un instant pour vous les communiquer. Ce n'est pas tout, Mitika, comme les enfants de son âge, est curieux au possible, il prétend avoir vu chez vous Zinka et Kiva en conversation avec le diable, il jure qu'elles vous ont jeté un sort, pour vous forcer à les suivre et qu'elles vont vous faire disparaître de nouveau. — Quelle fable me débitez-vous Fa, Grégoire? — Cette fable a déjà trouvé croyance auprès de la moitié de ceux qui l'ont entendue et semblera véritable aux autres si vous ne revenez sur-le-champ. — Et pour cela la princesse?... — Non, la princesse l'ignore, elle veut vous faire part d'un message reçu de la Yalachio,
C'est Kiva qui l'a apporté. — Mais Kiva est donc partout, fait donc tout ici? — Kiva est selon sa volonté comme les dieux du paganisme, un bon ou un mauvais génie. Il s'agit de lui plaire et elle devient bonne. — Allons, retournons au château, puisqu'il le faut, mais je regrette ma promenade. — Voyezvous le sort! répliqua Grégoire, en riant d'un rire un peu forcé, le sort, c'est la beauté sans doute, 'à celui-là il est difficile de résister.
Le prince et Rosctti passèrent en avant, le marquis s'arrêta et les laissa marcher, jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue, puis il s'enfonça résolument dans le môme sentier que Zinka.
— Je rrc suis point prince, moi, je ne crois ni aux apparitions, ni aux sorciers, on ne s'apercevra pas de mon absence et au moins je saurai à quoi m'en tenir sur leurs jongleries... s'ils ne me tuent pas. La belle Kiva ne me laissera pas tuer, et puis d'ailleurs, qu'importe!
Le marquis prit un chemin des plus pittoresques. Des rochers et des sapins le bordaient de chaque côté, il se perdait dans les sinuosités de la montagne, et descendait par une pente rapide jusqu'au ravin dans le(iuel le torrent tombait en cascades. Il était alors deux heures après-midi, la chaleur brûlait et les oiseaux se taisaient sous la feuillée. Louis se laissait aller à une rêverie pleine de charme, sou caractère aventureux lui rendait ce pays et ses habitudes sauvages mille fois plus intéressants que la cour du grand roi. Les mœurs étranges, la croyance primitive de cette race inconnue, piquaient sa curiosité et son amour du merveilleux. Ihnançailtoujours, regardant néanmoins autour de lui avec précaution, et plus il avançait, plus la route devenait périlleuse, les pierres roulaient sous ses pieds, et le bruit de leur chute retentissait d'échos en échos.
Enfin il arriva au bord (hi ruisseau et là un (ronc
tl'arbre posé en travers, indiquait la continuation du sentier. Au milieu des arbres il aperçut de la fumée, de l'autre côté de Teau, et quelques femmes parlant haut dans la langue dont s'étaient servies les cigaiiies, lui apprirent qu'il atteignait le but de sa course. 11 marcha alors avec plus de précaution, la réussite de son entreprise dépendait de son adresse; et ignorant les habitudes de ceux qu'il voulait surprendre, il conservait tous les désavantages.
Louis avança donc pas h pas, jusqu'à ce qu'il eût trouvé une retraite sûre. Le hennissement d'un cheval lui fit croire à la présence de Kiva, et supposer ({u'en cas de découverte il ne resterait pas sans protection. Les sapins très-serrés l'un contre l'autre lui offraient à la fois une difficulté et un abri. Ses pas s'éteignaient sur l'herbe et il espérait cacher sa hardiesse. Un chant monotone s'éleva tout à coup. La voix était celle d'un homme, elle eût été agréable en se variant davantage. Evidemment les cigains campaient en cet endroit et peut-être célébraient-ils ces fameux mystères dont chacun s'effrayait. Le marquis s'avança encore, lorsque plusieurs chiens ^ précipitèrent en aboyant de son côté et arrivèrent sur lui les yeux en feu, les mâchoires ouvertes.
llonçard était brave , il possédait surtout une grande présence d'esprit, il recula et tira son épée, prévoyant que le combat pourrait devenir dangereux; mais il se promit bien de se tenir sur la défensive, afin de ne pas irriter inutilement ses ennemis. Bientôt deux ou trois cigains parurent derrière les chiens, que la contenance assurée de Louis maintenait en respect , et qui se contentaient d'aboyer avec fureur. Les hommes le voyant l'épée à la main restèrent aussi un peu en arrière, et lui adressèrent la parole en moldave, le regardant avec plus de surprise qu'il n'en éprouvait lui-même : eu effet, ils apercevaient pour la première fois un seigneur fran-
çais, et cet habit inusité leur semblait d'un autre monde.
Le marquis se sentit fort embarrassé; il ne comprenait pas ce qui lui était dit, il ne pouvait se faire comprendre davantage, il cherchait un expédient, et la colère de ses antagonistes s'augmentait de son silence. Il prononça le nom de Kiva, comme un talisman.
— Kiva! Kiva! répétèrent-ils en chœur, et plus irrités encore. — Oui, Kiva, s'écria de nouveau Ronçard, Kiva, la belle Kiva, qu'elle me retire de vos mains, démons, ou bien je frappe.
En achevant ces mots il leva son épée, les cigains reculèrent; mais un d'eux plus courageux , sans doute, leur fit honte de leur poltronnerie; tous revinrent sur le jeune homme, malgré sa résistance, ils lui arrachèrent son arme, lui tenant de force les mains, et le conduisirent vers leurs tentes.
— M'y voilà, pensa Ronçard à l'aspect de ce camp bizarre, mais comment en sortirai-je, si j'en sors!
Il entrait alors dans une clairière que les cigains formaient d'une manière expéditive, en abattant des arbres : ils s'occupaient à différents travaux qu'ils interrompirent h l'aspect du prisonnier et tournèrent tous vers lui leurs yeux de diamants noirs. Les femmes se levèrent, tenant leurs enfants dans leurs bras, et poussèrent des exclamations de surprise. Sur un tertre placé au milieu du cercle, le vieux l'etraki, revêtu de son manteau rouge, écoutait gravement le récit que lui faisait un jeune cigain, tenant un cheval
f)ar une corde. Son œil sans regard se tourna comme es autres du côté de l'étranger; il imposa silence et aussitôt chacun se tut.
— Qu'y a-t-il? Qu'amenez-vous ici? — Un inconnu, un de ces gens de l'autre bord du fleuve qui ont suivi le prince Mikaél probablement. — Et que veut-il, que demande-t-il parmi nous? — Nous ne compre-
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lions pas son langage, mais nous l'avons trouvé rôdant autour du village et cherchant à se cacher.
Le bruit infernal des marteaux sur les chaudrons reprenait depuis que le roi acceptait la conduite de l'aiiaire, personne ne semblait plus s'en occuper; Ronçard cherchait à découvrir Kiva, afin de pouvoir s'expliquer avec elle, et ne l'apercevant pas, il commençait à être inquiet de sa position.
— Faites venir cet étranger ici, je le comprendrai, moi, et je saurai ce qu'il faut en faire, ajouta-t-il en français.
Ronçard approcha.
— Je ne demande pas mieux, dit-il avec l'enjouement quinelequittaitjamais, même dans les moments les plus difficiles, et qui faisait le fond de son caractère, expliquons-nous, mon brave, vous devez me reconnaître, car je vous reconnais : vous êtes le vénérable monarque que j'ai trouvé à mon arrivée avec SonAltesse, et vous savez qu'iln'y a rien a craindre de moi.
En ce moment le marquis rencontra le regard ardent de Yasily fixé sur lui; il le désigna comme le compagnon du roi bohème, et le montrant de la main, il ajouta :
— Et celui-là aussi le sait bien, puisqu'il vous accompagnait. — Je ne vous ai pas vu, et si vous étiez doué de plus de sagesse, vous auriez dû vous eu apercevoir, mes yeux sont privés de la lumière. Mais, n importe, que demandez-vous? — Je suis venu ici au hasard, la curiosité seule m'a amené. — Pourquoi vous cachiez-vous? — Belle question! Pour voir sans être vu, apparemment. — Vous aviez donc de mauvais desseins? — En aucune façon. J'espérais seulement surprendre quelque curieux mystère et le racontera mon retour dans mon pays, et puis je voulais rencontrer Kiva.
Le visage du vieillard devint pin? sévère.
— Prenez garde à ce que vous dites, Français, et songez que Kiva est autant au-dessus de vous qu'une reine. — Je ne savais pas cela et je suis bien aise de l'apprendre. — Oui, Kiva ne vous connaît pas et ne veut pas vous connaître. Pourquoi vous mettez-vous sur son chemin? il pourra vous en arriver malheur. • — Alors appelez Zinka. • — Zinka, ma sœur! et pourquoi?— Ah! Zinka est votre sœur, cesontdonc toutes des princesses du sang; je comprends alors le respect que vous m'imposez. Zinka a nourri le prince Mikaël, le prince Mikaël est mon ami, elle me protégera
Le galop d'un cheval et le son d'une voix charmante interrompirent cet interrogatoire. Kiva et Doquie, car c'étaient elles, parurent à l'entrée de la clairière et, en moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'écrire, Kiva sauta h terre et approcha de son oncle. A l'aspect du marquis elle poussa kiw cri d'élonnement.
— Vous ici, monsieur, et pour quel motif? — Le prince et moi nous vous avions suivie ce matin, belle Kiva; le prince est rentré au château, la princesse Roxandre l'a fait demander, moi j'ai continué ma route, voilà tout. — Et vous ne craignez pas le ressentiment des gens chez lesquels vous pénétrez malgré eux? — Je ne craignais pas grand'chose, je ne crains plus rien, puisque vous voilà. Le français de votre digne oncle est très-difficile à comprendre. — Et le prince m'avait suivie avec vous? Que me voulait-il? — Oh! mon Dieu! rien, voir le diable!
Kiva baissa la tête.
— Taisez-vous, taisez-vous, reprit-elle, et prenez garde qu'ils ne vous comprennent, vous ne sortiriez pas vivant d'ici. Mon onde, ajouta-t-clle dans leur langue, il faut sur-le-champ renvoyer ce seigneur, r'est le meilleur ami du prince, qu'il ne soit pas louché à un de ses cheveux. — Il sera conduit hors du camp, Kiva; cependant il doit ^Ire puni, car sans
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cela nous ne resterons point en sûreté. A chaque instant un de ces jeunes fous viendra nous rendre visite... — Nous quitterons cet endroit, mais qu'on le relAche. — Et moi, je ne le veux pas, interrompit Vasjly, le plomb a bouilli lorsqu'il s'est approché de moi la première fois, il annonçait un ennemi; la prédiction est justifiée, puisqu'il est ici pour te voir, Kiva, puisque tu veux le sauver, il faut qu'il meure. — Et moi je vous dis qu'il ne mourra pas, s'écria un nouveau personnage, qui entrait alors dans le cercle, il ne mourra pas, parce qu'il est l'hôte de ce pays, et que ce pays est celui de ses ancêtres.
Toujours les cigains»
C'était Zmka, mais Zinka belle d'inspiration et de désordre, Zinka dont les longs cheveux blancs flottaient sur ses épaules, Zinka tenantà la main unebaguettede saule qu'elle faisait ployer en cercle en l'étendant vers le prisonnier , comme pour le garantir. Les yeux de Vasily lançaient des éclairs. Il connaissait la puissance de la prophétesse sur la tribu, et sa cruauté naturelle, jointe à sa jalousie, lui faisait craindre de perdre la victoire.
— Il est l'hôte de mon fils, de mon Mikaël, il doit retourner dans son pays, et y raconter ce qu'il a vu dans le nôtre, il doit faire le bonheur d'une noble dame, je sais cela, l'esprit me l'a dit. Ne crains rien, Vasily, il ne se trouve point sur ton chemin, ce n'est pas lui qui entravera ta route. Lui ce n'est qu'un faible grain de sable en cette plaine où nous marchons, il ne se changera pas en pierre d'achoppement.
tu peux le laisser aller, te dis-je, ajouta-t-elle avec mélancolie, ce nest pas luil
Vasily, qui tenait le bras du marquis, se retira peu a peu, comme un dogue lâchant à regret sa
Eroie sur Tordre de son maître. Kiva restée immoile depuis l'arrivée de sa mère, lécoutait avec respect.
— Eh bien! reprit-elle, ma mère, avez-vous enfermé l'esprit? — Oui, Kiva, je puis revoir Mikaël à présent, et demain, comme autrefois, ma voix sera la première a son oreille. Qu'on emmène ce jeune homme.
Ronçard assistait ainsi à une discussion dont sa vie était l'objet, sans en deviner le résultat; l'horoscope tiré par Zinka lui échappa également, et ce fut grand dommage, car il y eût jiuisé une résolution nouvelle. Cependantil ne tremblait pas et il conservait bonne espéranceen se voyant ainsi soutenu parcelles qu'il appelait les deux pythonisses. Le bruit des chaudrons continuait toujours, d'autres cigains triaient des lentilles d'or, ramassées par eux dans les ruisseaux des montagnes, suivant leur privilège. Le camp présentait un spectacle vivant et animé, et offrait cependant son côté terrible. La défiance et la méchanceté se lisaient sur tous les visages, plusieurs couteaux sortis de leurs gaines n'y rentraient point encore, et une large flaque de sang étendu sur le gazon à quelque distance du trône, indiquait une justice accomplie, ou un meurtre récemment commis.
Le monarque réfléchissait et ne donnait aucune décision, malgré les opinions réunies de sa sœur et de sa nièce. Louis s'abstenait de toutes questions, il voulait |jaraitre indiifércnt, plus qu'il ne l'était réellement encore, il s'agissait de ne point se montrer faible devant ces visages basanés, épiant tous les sentiments de son âme. — Eh bien! faites-le donc conduire hors d'ici, s'écria enfin le souverain bohème,
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mais que ce soir les tentes se lèvent et que denuiin nous soyons loin. — Pétraki, répondit Kiva, ceci vous regarde. Monsieur, dit-elle en français ii Ronçard, vous pouvez remercier le prince Mikaël et ma mère, vous sortirez sain et sauf, sans avoir rien perdu et vous êtes le premier. — Cela prouve en faveur de mes respectables hôtes, murmura lincorrigibio plaisant. Néanmoins je n'ai pas encore mon épée et on me Va arrachée des mains lorsque j'ai paru. — Votre épée, monsieur! Où est son épée? demanda-t- elle dans sa langue.
Personne ne répondit.
— Qu'on la rende alors sur-le-champ, ou je fais fouiller les lentes, continua le roi.
Même silence.
— Eh bien! qu'on fouille alors, puisque vous ne voulez pas obéir.
11 fit un geste et quelques vigoureux garçons se dirigèrent du côté des tentes. Ce qu'il y eut de plus étrange c'est que tous se regardaient, tous semblaient étonnés, effrayés et innocents.
— Qui a donc cette épée? répéta le vieillard d'un ton impatient. — Ce n'est pas moi, je ne l'ai pas vue, s'écrièrent vingt voix. — Qu'on la cherche! et que celui qui a menti, soit puni selon les lois.
Ronçard assista alors à un curieux spectacle. Il vit apporter des objets de toute espèce, et déposer tour a tour devant le monarque, qui en demandait le catalogue, un spécimen de tous les ustensiles, de tous les vêtements, de tous les bijoux, de toutes les armes, de toutes les choses enfin dont on se sert dans les différents pays du monde et particulièrement en Moldavie. Il y avait Ik des friperies, des boutiques tout entières, un pêle-mêle incroyable dans lequel il semblait impossible de se reconnaître, à moins que d'être juif ou bohème.
— Mais que de vols! quels pillages! reprenait
le souverain, je l'avais pourtant bien défendu. Les lois dans les pays civilisés ont de la peine k dominer partout, a plus forte raison chez des peuples nomades, qui ne reconnaissent d'autre maître que leur volonté, d'autre code que leurs passions. L'épée ne se retrouvait toujours pas, elle n'était nulle part, ni rien de ce qui appartenait au marquis, si tant est qu'il eût perdu queUpie chose. Au plus fort de la recherche, il sentit qu'on Un touchait le bras, il se retourna vivement, son épée pendait à son côté.
— Bravo! messieurs les bohèmes, messieurs les cigains! s'écria-t-il en saluant autour de lui. Le tour est digne du Pont-Neuf, où on escamote si joliment les bourses. — Comment! quoi! on vous a rendu votre épée, demanda Kiva, qui seule l'avait entendu, car le français de Zinka et celui de son frère restaient loin de la perfection. — La voilà! belle Kiva, et je vous remercie. — Eh bien, partez donc alors et que votre Dieu vous conduise! — Je ne demande pas mieux, j'en ai assez vu comme cela.
Vasily et un autre cigain passèrent devant Rencard lui faisant signe de les suivre; il obéit instinctivement en adressant un geste d'adieu a Kiva et à sa mère.
— Je n'oublierai pas que je vous dois la vie, et vous pouvez disposer de moi, vous me trouverez toujours. Je l'ai échaj)pé belle et la curiosité nous mène loin quelquefois, con'inua-t-il eu lui-même.
Anika et Koxandre.
En quittant Mikaél, le matin, Roxandre fit appeler
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sa nièce dans sa chambre; la jeune fille baisa la main de salante, s'assit respectueusement auprès d'elle et attendit qu'elle daignât l'instruire du motif de cet entretien. La princesse hésitait; elle regarda Anika pendant quelques minutes, et lui dit enfin :
— Nous approchons du moment le plus essentiel de votre vie, mon enfant; j'ai cru devoir vous interroger sur l'état de votre cœur, car, avant tout, nous voulons vous rendre heureuse. Dites-moi donc vos pensées, ne m'en cachez aucune, vous vous en trouverez bien.
Anika devint rouge.
— Que puis-je vous dire, madame? ne connaissezvous pas tout, comme moi? ma vie a-t-elle un seul mystère? — Non, mais votre âme peut en avoir. J'ai été jeune, j'ai beaucoup souffert, je sais que nous ne dominons pas toujours nos idées comme nous le Youdrions peut-être, je sais que notre imagination nous entraîne souvent loin de la route battue; n'ayez aucune crainte, je vous écouterai avec l'indulgence d'une véritable affection.
La jeune fille continua à se taire.
— Il faut vous interroger, alors? j'y consens, pourvu que vous soyez franche. Vous n'ignorez pas les projets de votre' famille? depuis l'enfance vous êtes fiancée au prince Mikaël? — Oui, madame. — Et cette union vous a-t-elle souri? avez-vous souhaité de la voir se réaliser, même avant l'arrivée du prince? — Avant l'arrivée du prince, jusqu'à la fête de la Vierge, j'y ai peu songé, madame. — Mais, depuis lors? — Depuis lors... ce mariage a été mon unique pensée. — En l'absence de Mikaël, vous désiriez son retour, vous l'attendiez, vous vous occupiez de cet avenir promis a tous deux, n'es! -ce pas? — Oui, ma tante. — Et maintenant que vous l'avez vu, a-t-il réalisé vos chimères? est-il bien tel que vous le désiriez? ne regrettez-vous pas vos rêves? et
voulez-vous tenir les promesses faites en votre nom? — Maintenant que je l'ai vu, ma tante, je.. — Eh bien! achevez, ma fille. — Je... il me semble que je l'aime. La princesse laissa éclater un vif mouvement de satisfaction.
— Vous l'aimez, vous l'aimez assez pour n'avoir pas besoin d'une plus longue épreuve, ajouta-t-elle après une pause. — Je suis prête à vous obéir, ma tante. — C'est bien! et j'en remercie le ciel! Vous sauverez la Moldavie, vous sauverez l'avenir de votre cousin, vous accomplirez la grande œuvre que j'ai si longtemps rêvée pour vous, depuis que j'ai renoncé à tout pour moi. Ah! que Dieu vous garde et vous bénisse, mon enfant! Vous avez une belle mission à remplir, et vous êtes heureuse entre toutes! Je puis donc annoncer au prince qu'il est inutile d'attendre, je puis commander les fêtes de votre mariage et préparer les couronnes. — Jevousl'ai déjà dit, ma tante, ordonnez.
Un serviteur entra et remit une lettre à Roxandre.
— Qui a apporté cela? demanda-t-elle. — Kiva, madame; elle désire avoir l'honneur de vous baiser la main. — Qu'elle entre! répliqua Roxandre en brisant vivement le cachet; ce sont des nouvelles de Valachie, peut-être sommes-nous parveuus à écarter notre ennemi, peut-être Brancovana-t-il compris la folie de ses prétentions. Eh! alors, vous serez reine, Anika!
Pendant que la fille de Basile le Loup ouvrait la dépêche, Kiva parut. Elle attendit le bon plaisir des nobles dames. Anika, toute à sa rêverie, à son bonheur, ne la voyait mémo pas; Roxandre lisait, un nuago descendait sur ses traits, un instant avant éclatants de joie; ((uand elle eut fini, elle leva les yeux et aper(;ut hi cigaine.
— Approche, lui dit-elle avec bonté; tues un messager de mauvaises nouvelles, mais ton zèle n'en est
pasmoiiislouable. Que sais-tu de plus que co que Ton me dit? — Mon oncle a parlé au prince (iantacuzOne; il a vu la princesse : touslesdcuxsonttristes,carrassassin de leur mari est |)lus atlermi que jamais sur son trône. La Valachie entière est pour lui, la Porte lui a envoyé un firman et l'assure de sa protection, de son amitié, tout semble marcher au gré de ses pluscliers désirs. — Eh bien! nous lutterons, puisqu'il faut lutter; maintenant, Dieu merci! nous sommes forts. Le prince est ici; bientôt il sera le petit-fils de Bazile le Loup, du seul souverain illustre de ces contrées depuis Etienne le Grand; le pays s'en souviendra, et les amis de mon père se lèveront à ma voix. Si nous étions assez faibles pour nous laisser abattre, nous perdrions la Moldavie; mais le courage ne nous manque pas. Avant de communiquer ce message aux princes, je veux le méditer encore. Laisse-nous, Kiva, et reviens ensuite au château pour quelques semaines; depuis bien longtemps tu en es absente, et, tu le sais, j'aime à t'y voir près de moi; d'ailleurs, nous comptons sur ton secours dans ce qui se prépare. Tu me le promets, n'est-ce pas? — Ne suis-je pas voire esclave? madame, un mot de vous n'est-il pas une loi à laquelle je ne saurais résister?
Elle baisa de nouveau la robe des deux princesses, la main de Roxandre et sortit.
— Cette fille est fidèle, continua Roxandre, et on pourra compter sur elle. Je vous en félicite, Anika, dans la lutte qui va s'ouvrir vous aurez besoin du dévouement des autres, mais vous aurez aussi besoin de tout votre courage. Vous sentirez-vous la force de supporter les fatigues, les privations auxquelles vous serez exposée, peut-être? Jusqu'à ce que votre époux soit tranquillement assis sur le trône, bien du temps se passera; il vous faudra souffrir, combattre : l'aimez-vous assez pour cela? — Oh! ma tante! ma tante! s'écria la jeune fille, en cachant son visage dans le
LE MOLDAVE. lif
sein de sa seconde mère, je ferai tout, je serai heureuse de tout faire pour lui. — C'est bien! alors., je puis lui parler.
On sait comment la princesse fit chercher Mikaël, comment Mitika raconta a sa manière la scène dont il avait entrevu la fin, comment le prince, forcé de renoncer à son projet, rentra au château, au moment où il allait suivre Kiva. Il trouva son oncle et Roxandre avec Michlesco et Demètre dans la grande salle^ on l'accueillit cérémonieusement; les noirs sourcils de la princesse se froncèrent h son aspect, il prévit un orage, et se disposa à laifronter.
— Que signifie l'histoire colportée dans tout le château, prince? Quoi donc! vous accompagniez votre nourrice et sa fille, et vous aviez d'abord introduit chez vous le sabbat des sorcières!
Mikaël sourit; il expliqua ce qui s'était passé, et comment Zinka avait eu un de ses accès prophétiques, lequel n'eut rien de particulier pour la princesse, accoutumée à ces crises depuis plus de trente ans.
— N'importe, Mikaël, ces folies ne sont pas de saison maintenant; les choses les plus graves nous occupent : voici une lettre de Cantacuzène, elle est loin d'être favorable. — Je le i)révoyais, dit Michlesco.
— Et vous aviez raison, il faut donc nouspresser d'agir. — Je partirai demain pour Jassy, poursuivit Mikaël après avoir lu. — J'ai parlé à Aiiika : vous ôtcs plus heureux que vous ne le pensiez, elle n'a pas besoin de vous voir plus longtemps pour vous aimer.
— C'est plus, mille fois, que je n'espérais, madame. Et il changea de pro[)os, apn's une conférence assez longue, dans laquelle Roxandro essaya en vain do le ramener h ce qui occupait le plus sa pensée : le conseil se sépara.
— Nouvelobstacle,ponsaMichlesco,le prince n'aime pas Anika, et c'est un homme sur lecpiol la passion deviendra toute-puissanto. Pourvu qu'il n'en aime pas
une autre, on réussira peut-être à le marier; mais si l'amour lui arrive, l'amour sera sou maître. A la garde de Dieu!
Jassy*
Le prince envoya chercher le marquis aussitôt qu'il fut libre, et lorsqu'on lui annonça qu'il n'avait pas reparu, l'inquiétude commença à le gagner. Il fit mettre tous ses gens à sa recherche et leur ordonna de ne pas revenir sans l'avoir rencontré. Champagne partit à la tète de l'expédition; véritablement attaché à son maître, il s'écriait que s'il lui arrivait malheur le roi de France en aurait justice et ferait passer tous les cigains au fil de l'épée.
— Si monsieur le marquis voulait m'en croire, disait-il à Lafleur, il quitterait ce pays de sorciers et il retournerait àParis, où au moins on les brûle, quand il s'en trouve; ici il faudrait brûler tout le monde.
Lafleur soupira. Il n'en était pas à regretter la France et s'il eût osé y retourner tout seul depuis longtemps il serait parti. Ils marchaient tous les deux avec les Albanais et les autres domestiques, auxquels Rosetti ne tarda pas à se joindre, questionnant à tort et à travers, car son amitié pour Louis devenait grande, et il savait quels dangers il devait courir entre les mains des bohèmes. Peut-être à son insu s'y mêlait-il aussi un peu de jalousie. Il aimait Kiva, il craignait de nouveaux rivaux auprès de cette capricieuse fille et il ne se dissimulait pas combien le marquis paraissait dangereux. Jeune, riche, noble, spirituel, suffisamment beau... et étranger! ce qui donnait plus de prix à tout cela.
Ils parcoururent infructueusement les bois envi-
ronnants, appelant sans cesse M. de Ronçard, et se dirigeant vers l'endroit où, selon la version des domestiques, les cigains avaient établi leur camp. La voix du jeune homme leur répondit et bientôt ils l'aperçurent gravissant le ravin et s'avançant de leur côté.
— Me voilà, dit-il, dès qu'il fut près de Rosetti; me voilà, mon ami, et je vous remercie de votre inquiétude. Grâce à Dieu et à Kiva, je suis sorti sain et sauf de l'enfer. — Je les en remercie tous les deux du fond du cœur. Son Altesse sera bien contente. Mais Kiva vous a donc miraculeusement protégé? — Oui, vraiment, elle et Zinka, je ne saurais vous expliquer par quel moyen, la conversation a eu lieu en langue cigaine, ce dont je me suis aperçu c'est du résultat, après la plus magnifique exposition de guenilles que j'aie jamais vue.
Il raconta alors la scène précédente avec toute la verve de son esprit et de son Age. Grégoire, malgré sa préoccupation, ne put s'empêcher d'en rire.
— Le prince vous a demandé, il veut vous parler sur-le-champ, nous parlons tous demain pour Jassy. — Tous? — Oui, c'est-à-dire les princes et nous. — Et les princesses? — La princesse lloxandre n'a jamais voulu y revenir depuis la mort de son père. La princesse Anika ne quitte pas sa tante. — Devonsnous y rester longtemps? — Aussi longtemps que ce sera nécessaire pour arriver à décider quelque chose. Et que le ciel inspire le prince Mikaël! il est temps, il est grand temps d'agir. Nous conspirons en paroles.
Ils entraient alors au château. Le marquis courut chez Mikaël, qui lui lendit cordialement la main, en allant au-devant de lui.
— Vousm'avez causé de graves inquiétudes, Louis, que Dieu vous le pardonne! Pourquoi vous exposer ainsi dans un pays inconnu, dont vous ignorez la langue? cola est de la dernière imprudence. Ne
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VOUS est-il rien arrive de fûcheux au moins?
Le marquis dut recommencer le récit qu'il avait déjà fait, et le prince l'écouta plus attentivement en- , core que llosotti. ]1 lui fit mille questions sur Kiva, la part quelle avait prise à sa délivrance, l'impression qu'elle produisait sur lui, et finit par détourner la conversation en parlant du voyage de Jassy. M. de l'.onçard écouta à son tour les 'instructions qui lui lurent données. Il ne s'alarma que légèrement des nouvelles de Valacliie, sa confiance dans l'étoile de son ami demeurait telle, qu'il ne pouvait songer pour lui à un échec.
— Vous réussirez, mon prince, vousdevez réussir, ne pouvez-vous pas faire tout ce que vousvoulez? — Peut-être! mais on essaye aussi de me faire faire ce que je ne veux pas; pas encore du moins. — Et quoi donc? — Me marier! j'ai le temps. Ma cousine est si jeune! je le suis aussi, à peine ai-je joui de la vie, occupé de mes éludes, je n'ai qu'entrevu le monde; et, dans les circonstances où je me trouve, c'est un lourd fardeau qu'une femme. Si je succombe que deviendra-t-elle? Enchaîner ma liberté me paraît une cruelle chose. — Je ne vous comprends pas, mon prince, je 1 avoue, la princesse Anika est si belle! — Elle est belle, sans doute, mais non pas de la beauté que je lui voudrais. Elle m'impose, elle ne m'attire pas, il me semble que je ne l'aimerai jamais. Ohl je n'ai pas rencontré celle qui doit me révéler mon âme. Je sens qu'il y a en moi un foyer brûlant, qui n'a pas encore été allumé, je sens que j'aimerai, que j'aimerai avec passion un être que j'ai rêvé, que je ne connais pas, cet amour fera la destinée de ma vie. — Depuis longtemps déjà vous avez ces idées, pourtant vous croyiez autrefois que votre fiancée devait les réaliser toutes, c'était votre unique espoir, vous n'en imaginiez pas d autre. — Et maintenant je n'imagine plus celui-là, nous sommes ainsi!
Le reste de la journée se passa en préparatifs de voyage. Anika resta triste et rêveuse. Le prince le fut également, il lui adressa seulement quelques mots, commandés par la politesse, il ne répondit qu'à peine aux questions de son oncle et se retirade bonne heure dans son appartement.
Le lendemain, au point du jour, les princes se mirent en route, à cheval, selon l'usage du temps, car alors les voitures assez peu répandues en Europe, étaient inconnues en Orient. Leur suite se composait de plus de cent personnes. Les longues robes de velours et de brocart couvraient les chevaux, les riches harnais brodés en or, les selles enrichies de perles et de pierreries et les housses pareilles, présentaient un coup d'œil admirable; descendant les côtes de ces Carpathes si magnifiques, avec une semblable escorte, le prince eut un mouvement d'orgueil bien légitime.
— N'est-ce pas, marquis, dit-il, qu'il serait glorieux de régner sur un pareil pays et sur de pareilles gens? — Et j'espère que vous aurez bientôt celte gloire, mon prince.
Après trois jours demarch.e ils s'arrêtèrent à Jassy. Cette ville, loin de ressembler alors à ce qu'elle est aujourd'hui, se ressentait davantage de la domination turque, et restait presque complètement orientale, sauf les églises et les couvents, dont bon nombre existent encore. L'entrée du prince fut comme un triomphe, une foule énorme remplissait les rues, chacun voulait voir Mikaèl, dont le retour faisait l'objet des conversations. Sa beauté, sa bonne grâce à cheval attiraient les regards, et plus d'une boyarde envia on secret le bonheur de la princesse Anika, sa noble fiancée. Le marquis ])artageait l'attention. Son cos- (imio étonnait par son étrangeté, et sa tournure, son visage résolu, n'obtenaient pas un moindre succès. Ouanl aux autres, on examina plutôt leur rontenanco
que leur physionomie, et on remarqua sur les traits (lu prince Demètre Cantimir une préoccupation inaccoutumée.
Le prince régnant reçut son frère et son neveu avec une courtoisie et une bienveiilanceextromes.il présenta Mikaël à la princesse et à ses filles, et exigea qu'il restât au palais, afin de pouvoir mieux conférer ensemble. Le soir il y eut un splendide festin auquel assistèrent les plus belles dames et les plus giands boyards de la IMoldavie. La magnificence des habits dépassait celle de la cour de Louis XIV, toute magnifique qu'elle fût. Les étoffes orientales, l'ampleur des vêtements, la quantité de pierreries dont ils étaient couverts, les superbes fourrures n'avaient point d égales dans nos contrées.
Le hospodar portait un bonnet orné d'une aigrette noire en plumes de grue, liées par une agrafe de diamants, une robe blanche pourpre et or, brodée tout autour de têtes de taureaux, armes de la Moldavie, une tunique blanche, de longs bas de soie blancs, garnis de pierres précieuses, et des bottines de maroquin rouge; à sa ceinture pendait un damas recourbé, enrichi d'or et de rubis. Les boyards adoptaient les uns le même costume, les autres le costume turc,c'est-k-dire les baboush, pour chaussure, le tschagschir ou large pantalon, l'articrj le fermeniel le djubé, des châles en ceinture et en coiffure; mais tout cela si chargé d'orfèvrerie, de perles, de diamants que l'œil s'en éblouissait.
La toilette des femmes n'offrait pas moins d'éclat. Leurs robes avaient les formes déjà décrites, les couleurs et les étoffes variaient seulement. Parmi ces belles romanes une étrangère se faisait remarquer encore pour sa beauté. Habillée à la mode française, elle attira sur-le-champ l'attention de Mikaël et celle de Louis. Ils s'informèrent desonnom et Rosetti s'empressa de les sati.~faire.
LE MOLt^AVE. 8o
— Elle se nomme la comtesse Odewska, une Polonaise. Elle a ici quelques personnes de sa famille et elle est venue les visiter. On la dit amie intime de la reine Marie de Pologne. — Ah! ahl reprit Michlesco, en hochant la tète, et depuis quand se trouve-t-elle ici? — Mais depuis un mois environ. Elle ne quitte pas la princesse. — Cela demande plus d'attention que vous ne pourriez le croire au premier coup doeil, mon prince. Il me semble extraordinaire qu'unejeune femme abandonne la cour brillante de Varsovie pour senterrer dans notre pays sauvage, avec un aussi mince intérêt que des parents éloignés et inconnus sans doute. — Vous pourriez avoir raison si la comtesse était plus âgée, mais un diplomate de vingtcinq ans me paraît bien sujet h. caution. — On ne s'en défie pas, mon prince, hors les vieux renards comirîe moi : Sobiesky est bien fin, et Son Altesse ne l'est pas moins, croyez-moi, je les connais.
En ce moment Demètre causait a voix basse avec la comtesse.
— Regardez-la, mon prince, vous supposez h son air enjoué, à ses yeux brillants qu'elle parle de galanterie à votre cousin, je gage, moi, qu'ils s'occuj)ent de politique, et que cette jolie figure cache un liabile ambassadeur. — Quant a Demètre, je ne réponds de rien, mais elle semble bien naïve! — Prenez garde, mon prince, craignez les sirènes.
Les regards de Mikaël ne quittaient pas la comtesse, elle ne tarda pas à s'en apercevoir, et prépara les batteries d'une coquetterie savante afin de l'atlii-er auprès d'elle. Ce ne fut pas ditricile, un quart d heure après, le jeune honune était à ses côtés et î'iMnètre hii cédait la jilace do l'air satisfait d'un homme dont les projets ne rencontrent pas d'obetacles.
— Vous voyez que j'ai rai.^on, Grégoire, ce que je redoutais va arriver sans doute. L'enrhanlcrosse dé-
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truira notro ouvrage, c'est une Armide envoyée à notre Renaud par les magiciens ennemis. — Ellepossède assez do charmes pour cela et si elle s'en donne la peine, la pauvre Anika verra retarder son mariage.
A table la comtesse fut placée 'a côté de IMikaël. Ils causèrent exclusivement ensemble en français que ne compritaucun de ceux qui les entouraient. La Polonaise, spirituelle et fine, était une petite femme bruneet viveau possible, avec de grands yeux habitués à prendre toutes les expressions, le pied et la main d'un enfant, la taille un peu forte peut-être, mais dont l'embonpoint offrait une fraîcheur luxuriante. Mikaël lécoutait beaucoup, la regardait davantage encore, cependant ce regard n'offrait d'autre expression que l'envie de plaire, la passion ne s'y lisait pas.
On se sépara très-avant dans la nuit. En rentrant chez eux, le marquis félicita le prince sur sa conquête.
— Votre heure vient-elle enfin, mon prince? — Je n'en sais rien , pourtant je ne le crois pas. — La comtesse est cependant charmante et d'un genre de beauté tout opposé à celui qui ne vous plaisait point chez la princesse. — Ce n'est pas encore là ce que j'ai rêvé. 11 faudrait réunir l'un et l'autre. — Résignons-nous à attendre alors, cela viendra plus tard. — J'espère bien que ce ne sera pas avant l'exécution de nos plans, je n'ai pas le temps d'aimer dans ce moment-ci. — Ou je me trompe, ou la comtesse ne croit pas cela! — La comtesse! une coquette et rien de plus. — Pourvu qu'elle ne soit pas autre chose; Michlesco pourrait avoir dit vrai. Je la trouve bien moins belle que Kiva. — Kiva!
Le prince n'ajouta pas un mot et s'appuyant la tête sur sa main, il rêva profondément.
Lelendemain, chez la princesse, madame Orlewska reparut plus séduisante encore. Le prince recommença
h s'en occuper exclusivement, et ce fut la nouvelle du cercle. Elle jouissait de son triomphe et ne s'en cachait pas; la langueur de ses regards, la rêverie affectée ou véritable a laquelle elle s'abandonnait^ apprirent bientôt kMikaël ce qu'elle désirait qu'il sût. Cette découverte produisit sur lui un effet tout contraire à celui qu'en attendait Hedwige. Le prince était de ceux que la résistance irrite et qui repoussent ce qu'on leur offre. 11 devenait plus froid à mesure que la comtesse s'attendrissait davantage. Les conseils de ses amis se représentaient à sa mémoire, et puis il trouvait original de se laisser adorer, sans y répondre, et sans y tâcher. Son adversaire se piqua au jeu, dès lors leur intrigue dégénéra en une lutte, fort amusante pour les spectateurs et surtout pour le jeune homme lui-môme.
Il ne perdait pas de vue néanmoins le principal but de son voyage, et malgré les plaisirs de toutes sortes dont on l'entourait, il remarqua facilement que son oncle évitait un entretien décisif, que Dcmètre se retranchait dans des paroles vagues, et qu'enfin, au milieu de ces promesses tant vantées, il no devait guère compter que sur lui-même et sur ses fidèles amis.
— Qu'importe! se dit-il, c'est plus qu'il n'en faut pour réussir. Une volonté forme, la nation, le bon droit, le courage et le dévouement, avec cela que peut-il me manquer?
Relour an ch:\(eaa.
Pendant quinze jours que din-a le voyage de Jassy, le manège de la coiiilc^ssc conlinua etlMikaël con(iiuui
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aussi à 60 monirer rebelle. 11 ne doutait plus qu'elle ne fût chargée d'une mission secrète, et il attribua à la ruse, ce qui commença peut-être ainsi, il est vrai, mais ce qui devenait de la passion : une de ces passions que Dieu envoie quelquefois aux êtres mauvais pour les punir. Lamour de cette femme au lieu d'un sentiment noble et élevé, prit une violence extrême; il dégénéra en fureur de n'avoir pu réussir, en jalousie vague dont l'objet lui restait inconnu, mais qu'elle jura de découvrir et sur lequel elle espéra venger son humiliation.
Hedwige en vint au point d'avouer presque à Mikaël ce qu'il lui inspirait, elle perdit toute retenue, et certainement avec un liomme dune trempe moins solide, elle devait triompher. Ils y mettaient tous les deux de l'obstination. Le prince en plaisantait devant ses amis, il eût été ridicule de se taire sur une chose qui faisait la conversation de tous.
— Mon prince, disait Ronçard, vous montrez un beau courage; a votre place je ne résisterais pas ainsi.
— Et vous prêteriez à rire à mon cousin Demètre en tombant dans ses filets, vous céderiez à une trame ourdie pour embarrasser vos démarches, vous introdiiir'iez un espion dans votre vie. Ce qui vous semble de Va sagesse, n'est que de la prudence. — La princesse Anikalesait déjà sans doute. Vous verrez comme vous serez reçu à Krantza, comme on exaltera votre constance et votre fidélité! Vraiment il y a du mérite.
— Je pourrais les jouer tous; accepter le plaisir qu'on m'offre et l'abandonner le jour où il me gênera; mais je ne veux pas me donner un tort, j'ai besoin d'être V'stimé. — Et vous avez le droit de l'être. A votre Age, c'est digne de Scipion.
Le marquis professait une admiration réelle pour lami qu'il préférait à tout, et cette preuve de plus (le sa force de caractère ne l'étonnait pas. Le prince jugeait sainement : sa retenue lui apporta un honneur
infini parmi ses partisans, même parmi ceux qui nse décidaient pas encore à rôtrc.ÂIichlesco répandait adroitement ses conjectures sur la comtesse; leprince régnant prit une haute idée de son neveu, et comme il l'exprimait un soir à Demètre, celui-ci lui demanda :
— Savez-vous, mon père, pourquoi Mikaél résiste si hardiment à la noble Polonaise? — Je crois qu'il nous a devinés. — C'est possible, lui ou Michlesco: mais il refuse, parce quelle ne lui plaît pas; elle ne s'y trompe point, elle, etle haitpresqueautantqu'clle i'aime. — A son âge toutes lesfenmies plaisent ! — Certainement, toutes les femmes qu'on prend ou laisse. à volonté, non pas celles qui exigent des égards.
C'était donc entre les personnages de ce drame une sorte de partie d'échecs, jouée au plus fin. Ils se devinaient à peu près, et cette finesse rendait leur per.spicacilé inutile, puisque l'observation mutuelle ne cessait pas un instant. Mikaël, Théodore et leur suite devaient partir le lendemain. Il ne restait plus qu'une nuit et on s'attendait h quelque événement.
Au grand étonnement de tous, la comtesse ne parut pas. L'amour-propre du prince en reçut une blessure et elle ne pouvait pas mieux choisir sa vengeance. Demètre de qui venait ce conseil, le savait à merveille, il connaissait son cousin mieux que qui que ce fût au monde. Jl le devinait. La soirée se passa sans la plus légère aventure. Le prince se retira de bonne heure, Georges lui remit une lettre, elle contenait ces quelques lignes :
« \ ous avez été dur, vous avez affligé une femme qui vous aimait autant qu'elle peut aimer; vous vous en repentirez un jour. »
Bien que le billet ne fût pas signé, Jlikaël ne conserva pas un doute. 11 hésita un instant s'il y répondrait
— Il n'y a qu'une réponse possible, pcnsa-t-il, et celle-là je ne veux pas la faire. Le meilleur parti est le silence.
Le lendemain de bonne heure il quitta Jassy.
Pendant le voyage il ne fut question que de la comtesse; llosetLi et Konrard cherchaient à surprendre un regret sur ce visage impénétrable. Le troisième jour au soir, on aperçut les tours du château, et les Albanais tirèrent des coups de mousquet pour annoncer l'arrivée du maître, suivant l'usage du pays, usage qui se conserre encore a présent. En entrant dans la grande salle, ils y trouvèrent Roxandre, dont l'accueil montra qu'elle connaissait la conduite de Mikaël;près d'elle Anika tremblante dejoie.,osait à peine lever les yeux, et à quelque distance se tenait Kiva, une cobza à la main; son attitude à la fois gracieuse et modeste frappa tout le monde.
— Soyez le bienvenu, Mikaël, dit la princesse en s'avançant. Vous avez fait un bon et heureux voyage et vous revenez plus digne de vous-même encoreque vous n'étiez parti. C'est bien.
Le prince salua Anika, avec la même nuance de respect que sa tante, puis il regarda Kiva, et Kiva fit quelques pas vers lui, prit le bas de sa robe, le porta à ses lèvres, et se releva aussi charmante que quand elle dansait sa danse de houris.
Le prince devint rêveur a dater de ce moment. Pendant tout le repas, il ne répondit ni aux plaisanteries ni aux éloges. A la fin du souper, lorsqu'on apporta les pipes, lorsque Kiva entra dans son costume de bayadère, lorsqu'elle commença ses passes voluptueuses, enchanteresses, son regard ne la quitta plus. Il resta muet à la contempler, il ne l'applaudit point, il lui tendit machinalement la main quand elle vint la baiser après son dernier pas, et il suivit muet fie l'œil cette charmante figure s'enfuyant a travers la fumée, comme une apparition au milieu d'un nuage.
On quitta la table, on se sépara, il renvoya ses gens. Se promenant par la chambre, il se frappa le front en s "écriant :
— Oh! maintenant, je le sens, je ne dois plus lutter, il faut me l'avouer a moi-même, mon heure est venue! Jai trouvé celle que je cherchais, et celle que j'ai trouvée sera à moi. Il y a un monde entre nous, il y a les mille liens qui m'attachent et les mille préjugés qui la repoussent. t)ue m'importe! Je vaincrai tout, je réussirai, car je le veux !
Comiuenceineiit d'anionr.
Chacun aperçut la préoccupation du prince, mais personne n'en devina la raison, personne ne la soupçonna même, et le lendemain, lorsqu'il reparut avec son visage ordinaire, on pensa qu'il avait chassé le nuage. La princesse Roxandre ne voyait plus d'obstacle k son projet favori; elle ne doutait plus de l'amour de Mikaëlpour Anika, puisque cet amour résistait aux séductions de la comtesse. Anika elle-même nourrissait cette certitude et cette joie dans son cœur, et en abordant son fiancé le matin suivant, ses yeux lui témoignèrent sa reconnaissance Roxandre gardait Kiva près d'elle. Elle lui faisait chanter les ballades nationales, réciter les légendes et raconter les beaux faits de l'ancienne histoire, que Zinka apprenait à sa fille, car nul ne savait mieux les chroniques de la Moldavie. Elle passait do la sorte à ditlérentes épo- «jues quel(|ues semaines au château, et cela depuis son enfance, ensuite elle repren;iit sa vie nomade; on no s'expliquait pas la partialité étrange do la sévère Roxandre pour cette enfant d'une race proscrite.
'j'i MIKAEL
Ailika no la partageait point, elle lui parlait à pcino; s'il lui fallait la supporter par ordre de sa tante et eu sa présence,elle s'en dédommageait en éloignant d'elif, avec une sorte d'affectation," cette belle fille de la Bohème.
Le père Basile quitta le château en même temps que les princes et y revint quelques jours avant. Lui aussi protégeait Kiva, lui aussi semblait lui garder un vif intérêt; il unit longtemps ses efforts à ceux de la princesse afin de ramener leur protégée à l'existence de tout le monde, et d'en faire une chrétienne surtout; elle refusa toujours et la mère plus énergiquement encore. 11 fallait donc de bien puissants motifs pour que cette obstination ne lui eût pas attiré la disgrâce de ces deux augustes personnages et chacun s'en étonnait. Un troisième individu a Krantza portait également à la cigaine une véritable amitié : c'était Mitika, auquel elle passait toutes les fantaisies et qui ne pouvait se rassasier de l'entendre, de la voir, ainsi que son petit tambour a sonnettes.
Le lendemain de son retour, Mikaël resta toute la journée dans l'appartement de Roxandre, où Kiva se tenait, près de la porte, comme les esclaves aux harems turcs. Elle veillait attentive aux moindres gestes de ses maîtres, prête à les servir avec la promptitude de la pensée. Le prince l'avait déjà fait chanter et danser plusieurs fois, quand la princesse Roxandre lui demanda si elle se rappelait la ballade d'Etienne le Grand.
— Si je sais la ballade d'Etienne le Grand, madame!
Stefan, Stefan, Voivoda, Ese un aimat d'in Suciava; Baie Tâtari, si Rus'i Turci, Ungiiri, s'ileclii.
Ce qui peut se traduire ainsi :
LE MOLDAVE. i>3
Stefan, Stefan, Voïvoda Sort tout armé de Sitciava Bat Talaies et Polonais Bat Turcs, Russes et lionsrais.
Et elle la chanta tout entière; son enthousiasme eût animé les plus froids. Elle célébra les conquêtes (Je ce priiice, qui avant Alexandre le Bon et Basile le Loup, fut l'honneur des souverains moldaves. Se levant sur la pointe de ses petits pieds en finissant, elle jeta aux échos de cette immense salle le cri :
— Que Dieu garde la Remanie !
Mikacl se sentait électrisé.
— Oui, continua-t-il, oui, que Dieu garde la Remanie, que notre sang coule pour elle, que nous puissions la rendre libre et heureuse! Oui, qu'il me soit donné d'achever celte œuvre, et que j'aie pour récompense, avec la couronne promise, l'amour d'une femme me conduisant a la victoire. Que je lui consacre ma vie, que je dépose à ses pieds ma gloire et mon triomphe, et que je sois aimé d'elle comme je saurai l'aimer moi-même, voilà ce que je veux, ce que je désire, ce (pie j'aurai, je le jure!
Roxandre le regarda avec un élonnement extrême; Kiva, immobile, gardait son altitude de soumission, tremblante cl émue, elle sentait que les yeux du ])rince no la quittaient pas en parlant ainsi, et elle n'osait pas lever les siens vers lui, dans la crainte de faire évanouir son bouheur. — Aimez-vous donc Anika à ce point, dit enfin la princesse, h ce point qui fait mourir, |)arce qu'un pareil bonheur no peut être de ce monde?
Le prince se promenait par la chambre et no semblait pas entendre.
— Kiva, dit-il (ont à coup, pour(pioi as-tu refusé la liberlé que je l'ai oll'erle il y a longtemps? — Parce que j'aime mieux être voire esclave que d'être libre,
monseigneur, parce que je suis née dans votre maison et que j'y dois mourir, parce que ma mère et la mère de ma mère ont sc-rvi la vôtre, parce que je vous appartiens enfin et (jue je veux vous appartenir. Roxandre secoua la tète.
— Pauvre enfant, pensa-t-elle, que pourrait-ello faire de sa liberté!
Cette petite scène laissa une impression profonde dans la mémoire des trois personnes. Roxandre rappela Mikaël et lui parla de son voyage a Jassy,afm de changer la conversation, il n'en semblait pas moins distrait, et Kiva, gracieusement accroupie près de la porte, concentrait en elle-même son espoir. Bientôt elle se leva et sortit, pour monter sur la plate-forme de la grande tour. Elle dominait toute la contrée, et fixait ses regards sur cet admirable pays que les malheurs de la guerre menaçaient toujours.
Elle réfléchissait ainsi depuis longtemps, lorsqu'elle s'entendit appeler et reconnut Mikaël.
— Kiva, dit-il, quelles sont tes pensées? pourquoi resl es-tu seule, loin de la princesse qui te fait chercher? — Je me rends de suite à ses ordres, réponditelle embarrassée. — Et moi je te le défends, tu n'as d'ordres k recevoir que de moi seul. N'as-tu pas dit que tu étais mon esclave, que tu m'appartenais. — Que monseigneur daigne exprimer sa volonté. — As— tu entendu les paroles que j'ai prononcées après la ballade d Etienne le Grand? — Comment aurais-je pu ne pas les entendre, monseigneur! — Eh bien! ces paroles imprudentes peut-être, sais-tu 'a qui elles s'adressaient? — A votre noble fiancée sans doute, monseigneur, à celle qui doit porter votre nom, qui doit partager votre avenir. — Je disais, n'est-ce pas, que je voulais tout donner à une femme qui m'aimerait comme je l'aime; je disais que pour elle seule je tenais 'a la gloire, à la puissance; je disais que cette femme me guiderait, me suivrait dans ma pénible et
brillante entreprise; je disais que cette femme aurait la môme force, le môme courage que moi; je disais que cette femme serait l'unique maîtresse de mon cœur et de mon amour, et je dis maintenant, Kiva, veux-tu être cette femme?
La cigaine écoutait, l'œil en feu, la poitrine palpitante, elle attendait ce mot, ployée sous le faix de son rêve; lorsqu'il fut prononcé elle le reçut comme un coup de poignard et répondit d'une voix presque inintelligible :
— Non, monseigneur. — Non! répéta-t-il en pâlissant; non! Kiva, tu as dit non! — J'ai dit non, monseigneur, reprit-elle avec plus de fermeté. — Et pourquoi as-tu dit cela? — J ai dit cela parce que je ne puis vous aimer, monseigneur. — Tu ne peux pas m'himer! Et qui s'y oppose? quels obstacles y a-t-il entre nous? Est-ce parce que tu es esclave et que je suis prince? Est-ce parce que le sang des bohèmes coule dans tes veines? Qu'importe!
Kiva se redressa de toute sa hauteur, jeta sur Mikaél un regard d'une incroyable fierté, et répondit :
— Ce n'est pas pour cela, monseigneur. — Pour quelle raison donc alors? En aimerais-tu un autre par hasard? Oh! prends-y garde! prends-y garde, Kiva,, lu ne me connais pas encore! — Je ne puis vous expliquer l'obstacle qui nous sépare, cela ne m'est pas possible, mais il y en a un inunense, il y en a un que vous ne saurez jamais, oh! non, jamais! — Ecoute-moi, Kiva, et n'oublie pas ce que tu vas enteiulre. Nous sommes seuls ici, seuils en face de Dieu, on face de cette admiiable nature, nous sommes loin du monde, dont les lois se mettent entre nous, eh bien! je te lo jure, je t'en donne ma parole de |)riiice et de gentil- Jiomme, si tu le veux il en sera ainsi toute notre vie, car je t'aime,Kiva,car je saurai le faireet à moi aussi, une position si élevée (pie nul n'osera l'attaquer. Je saurai nous mettre si haut (lu'il y aura, comme à
présent, Dieu seul au-dessus de nous, et à nos pieds, comme à présent, ce pays qui nous appartiendra, ces liommes que j'aurai soumis, ces lois du monde que j'aurai domptées. Il s'éveille en moi une force inconnue, celle de la passion, cette force vaincra tout, te vaincra toi-même, ou elle nous brisera. Jusqu'ici les femmes n'ont été pour moi qu'un instrument de plaisir, depuis hier je comprends ce que sera une maîtresse telle que toi, Kiva, je comprends qu'avec ton amour, par ton amour, il n'existe pas de but où je n'arrive, et que sans ce secours bien-aimé, je ne suis rien, je ne puis rien. — Monseigneur, monseigneur, je me jette à vos pieds, je vous en conjure, éloignez ces idées funestes, ces idées qui nous perdront, qui perdront cette terre adorée à laquelle vous voulezvous consacrer. Que suis-je, moi? que puis-je être pour vous en face des graves intérêts qui vous occupent? Un caprice, un jouet de quelques heures que vous jetterez au loin lorsqu'il ne sera plus nouveau! Ecoutez la voix de votre patrie et faites taire une passion insensée. Soyez le généreux, le grand Mikaël, l'espoir de la Moldavie, et non pas l'amant d'une cigaine, à qui cette tendresse d'un jour donnerait la mort peut-être. — Tu me fais pitié, Kiva! tu es aussi loin de mon cœur, de mon âme, que nous sommes encore loin du ciel. Un amour d'un jour! mais ne t'aije pas dit que c'est mon premier amour, mais ne t'aije pas dit que c'est un amour immuable, parce que je ne puis aimer autrement, parce que ce trésor je le gardais enfoui jusqu'au moment où je pourrais le placer selon mes vœux? Tu crois donc que je ressemble aux autres, moi, tu crois que mes paroles sont légères et que mes sentiments n'ont pas de durée? Tu ne sais pas que ma parole est inflexible comme Ihonneur, et qu'en te disant ; Je t'aime! c'est te dire : Donne-moi ta vie, je mon charge jusqu'à ton dernier jour. — Hélas! monseigneur, je puis, je dois
répondre ainsi que je lai déjà fait : cela est impossible. — Tu ne- m'aimes donc pas? — Si je vous aimais cet amour resterait caché à vos yeux, comme le secret de mon existence. — Je parlerai à Zinka alors, elle m'apprendra la vérité, elle. — Oh! je vous en supplie, je vous en conjure, taisez-vous, quelle ignore cette Iblie. J\Ia mère! ma pauvre mère! — Mon Dieu! mais cette résistance est atroce! mais tu me feras commettre un crime, mais je te tuerai si tu me repousses ainsi. — Tuez-moi, monseigneur, je ne fuirai pas devant la mort. Puissé-je mourir, car je suis bien malheureuse! — Impossible!... tu ne sais pas qu'avec un pareil mot on me rend capable de tout! — Permettez que je me retire, monseigneur, la princesse m'appelle, m'avez-vous dit, et si l'on me trouvait ici, si quelqu'un soupçonnait ce qui vient de se passer... oh! que le ciel nous en préserve! — Ne suis-je pas le maître, encore une fois? et qui oserait me blâmer? — Votre fiancée, monseigneur, la belle Anika. vous n'y songez donc pas en parlant ainsi? — Tu me rendras fou, te dis-je, encore une fois, Kiva, je t'aime!
Un bruit léger la fit tressaillir, le prince se retourna, Jjouillant d'impatience et de colère, et découvrit Milita qui, caclié derrière l'escalier, pouvait tout voir et tout entendre, Mikiiël le prit brusquement par la main..
— Que veux-tu, Milika? lui demanda-t-il, que fais-tu là? (l(»puis combien de temps y es-tu? — Je cherche Ni va, répondit l'enfant tout tremblant, no me gronde pas, moi aussi je l'aime bien! — Mitika! Hlitika! tais loi. — Ne me regarde pas ainsi... je no le dirai plus. — Ce n'est pas ici (pi'il no faut rien dire, c'est ailleurs, c'est à ta sœur, à ton père, à la princesse Roxandre. — Je ne dirai rien, rien du tout. — Oh! monseigneur, qu'avez-vous lait? nuirnuua Kiva (>n se retirant. — (!el enfant parlera, il est ini-
possible qu'il ne parle pas, et alors les ennuis, les ditricultés! au moins si elle m'aimait, si j'étais sûr d'elle, je serais fort; mais à la fois lutter contre tout! Eh bien! je lutterai, et je finirai par vaincre : mon étoile et ma volonté sont Pa.
Mifika profita do la distraclion de son cousin et s'échappa. IMikael resté seul, se promena quelques instants sur la terrasse, cherchant un moyen d'arriver à son but, et cherchant surtout quel fantôme inattendu s'élevait entre lui et la bohémienne. Son imagination ardente, sa jeunesse, bruissaient à son cœur, et excitaient une passion longtemps contenue, par conséquent plus brûlante encore. Il donnait a Kiva tous les charmes qu'elle possédait, et même ceux qui lui manquaient; il en faisait l'idole de son âme, la souveraine de sa vie, et ne concevait plus l'existence sans son amour. Il redescendit lentement l'escalier et se dirigea vers son appartement. Le marquis l'attendait, pour la première fois la présence de cet ami lui sembla importune. Le prince était du nombre de ces gens qui n'ont pas besoin dépanchement, qui savent concentrer en eux une pensée, un bonheur, un chagrin sans les communiquer à personne. Il mûrissait un dessein des mois entiers, et, même l'être le plus dévoué, le plus assidu n'en prenait connaissance qu'à l'heure où il lui convenait de le lui apprendre.
Il causa aussi librement et aussi gaiement avec Louis que s'il n'eût pas été, l'instant d'auparavant, sous le coup de l'émotion la plus violente. Le marquis lui racontait les bévues et les fanfaronnades de Champagne dont ils plaisantaient sans cesse depuis leur départ de France; Mikaël les écouta cette fois comme les autres, et en le quittant, M. de Ronçard riait encore de ses bons mots, de ses folles réponses. Il rencontra sur l'escalier Rosetti, pâle et défait, qui vint au-devant de lui et l'entraîna dans sa chambre.
— Mon Dieu! qu'avez-vous, inon cher Grégoire? vous m'effrayez! — Ce que jai! répondit le poëte en fermant la porte : Nous sommes perdus! — Et pourquoi? qu'arrive-t-il? — Ce qui pouvait arriver de plus terrible, le prince aime Kiva, et quand on aime Kiva on naime quelle, si on en est aimé; on ne vit plus si elle vous repousse. — Vous vous effrayez beaucoup, ce me semble. Dabord êtes-vous sûr de cela? Le prince ne m'en a rien appris et jusqu'ici j'ai connu tous ses caprices. — 11 ne s'agit plus d'un caprice, puisqu'il vous le cache. Je suis parfaitement certain de ce malheur, Mitika a tout entendu, dans sa na'iveté il m'a répété jusqu'aux moindres paroles, incompréhensibles pour lui. Oh! que faire! que faire! — Mon cher Rosetti, vous aimez Kiva, la jalousie vous égare, vous prêtez au prince vos propres sentiments. En admettant qu'il ait une fantaisie, ce ne peut être rien de sérieux et il la sacrifiera bien vite aux grands intérêts qui le réclament. — Oui, j'aime Kiva, oui, je suis jaloux, et je le sens plus que jamais maintenant, car elle aimera le prince aussi, elle, et comment ne l'aimerait-elle pas? Elle l'aimera pins qu'elle n'a aimé encore, et cela doit être. 11 réunit ce qui entraîne cette nature exaltée et romanesque. Elle se perdra, elle nous perdra tous. — Voilà bien du bruit pour une cigaine! — Mais no comprenez-vous pas, Louis, que la princesse Roxandre tient à nous seulement par sa nièce? Ne voyez-vous pas que le prince Constantin et son fils ne sont nullement disposés h céder la place, n'avez-vous [las entendu les nouvelles apportées de Valachie? Que deviendrons-nous, si tout le monde nous abandonne? Il faudra donc rester esclaves! Choisir entre Demètre Cantimir, qui no songe qu'il lui, et Brancovan, qui nous tiendra sous un .sceptre de fer, changer de tyran et voilà tout. Subir toujours cette domination étrangère, suivre to\ijours ces étendards mahométans nous guidant
coiilrc nos frères, oli! plutôt la mort, plutôt l'exil, l)lutôt mille supplices. — Plus je vous écoute et moins je vous comprends, Grégoire. — C'est juste! vous ne connaissez ni les personnes, ni la position comme moi. Le prince va se trouver placé entre son amour et la nécessité d'épouser Anika, il ne l'épousera pas. La princesse Roxandre, le princeThéodorc' se retireront, nous serons réduits à nos propres forces, comprenez-vous maintenant? — C'est impossible, Mikaël ne jouera pas une Egyptienne en échange dune couronne. — Vous ne savez pas comment on aime Kiva, vous! Elle seule peut encore nous venir en aide, elle seule peut nous sauver, il faut que je lui parle. — L'essentiel, je crois, serait d'imposer silence a Mitika. S'il instruit la princesse et son père, nous aurons plus de peine a arranger les choses. — Il n'en fera rien, il a trop peur de son cousin, auquel il a juré d'être discret envers eux. Je n'étais pas dans la promesse, moi, voila pourquoi il m'a tout dit, par une sorte de compromis entre ses craintes et sa conscience. Où rencontrer Kiva maintenant, elle doit partir et cela plutôt ce soir que demain, ou bien il ne sera plus temps.
Les deux jeunes gens se séparèrent, le marquis retourna chez Alikaël, qu'il trouva en conférence avec r>lichle5co.
— Vous arrivez a temps, Louis, pour rassurer Miclilesco, il prétend que je suis amoureux et que cette passion va aventurer mon avenir, protestez-lui, vous, mon confident fidèle, que cela n'est pas vrai, venez h mon secours. — Comment! et eelui-lk aussi! pensa Ronçard, IMitika ne perd pas de temps. Monsieur, répondit-il tout haut, ce que je puis assurer à votre respectable ami, c'est que je n'ai jamais rien su de cet amour. — Et vous avez su tous les autres, par conséquent, s'il existait, vous le connaîtriez aussi. Laissons cette folie, cotte chiinère, elle ne vaut pas
la peine de nous occuper une minute, nous avons autre chose à penser.
Il régnait tant de liberté d"esprit, une franchise si apparente dans les paroles et dans les manières du prince, que ses deux auditeurs se demandèrent si, en effet, on ne les avait pas trompés. JMitika pouvait mal interpréter quelques mots de galanterie sans conséquence, et tels qu'un jeune homme en adresse à une belle fille. Pourquoi IMikaël se cacherait-il ainsi de ses serviteurs? Pourquoi n'avouerait-il pas un espoir frivole, auquel il semblait si facile de renoncer en face de sa destinée glorieuse? Michlesco lui-même, si clairvoyant d'ordinaire, s'y trompa comme Ronçard.
Pendant ce temps, Grégoire cherchait Ki\a inutilement dans tout le château; il la découvrit enfin sur cette même plate-forme, où Mikaël lui déclara son amour. Immobile, à la même place, appuyée sur le parapet, le regard vaguement fixé au ciel, des larmes couvraient ses joues, elle ne s'en apercevait pas : elle se rappelait et elle regrettait!
— Kiva, dit lejeune homme, en lui touchant légèrement le bras.
Elle tressaillit et essuya ses yeux.
— Queme voulez-vous, seigneur? — Kivy, ilfautquo tu mécoutes. 11 le faut au nomdelamilié que tu m'as promise, il le faut au nom de ce pays que tu chéris et l)Ourlequeltuas tant faitdéjà. — Je vous écoute etjo suisprôteb obéir. — iviva, Kiva, et il Uiipritles mains, Kiva, tu l'aimes, n'est-ce pas? Il t'aime, il te l'a dit, et tu n'as pas su lui résister; ce que ni mes prières, ni mes douleurs n'ont pu obteuirde toi, tu le lui as donné, ton c(t'ur lui appartient. Tu peux tout m'avoucr, ne suisje pas votre ami?
h iva devint tremblante et murmura :
— Oui vous a appris, Grégoire?... — Cela est vrai, cela est vrai, Kiva; eh bien! si tu quittes le chAteau