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sur-lc-cliamp, va te cacher dans une de ces retraites inaccessibles, connues di.'S seuls membres delà tribu; va, si tu ne veux briser l'avenir de celui que tu aimes, si tu veux rester digne du choix qu il a fait do toi. — Vous vous trompez, Rosetfi, répliqua-t-elle avec mélancolie, je ne suis que l'esclave du prince Mikaël. Sa Seigneurie a jeté les yeux sur moi, à la vérité, mais j'ai refusé de l'entendre, ne craignez rien. — Dois-je te croire, Kiva? — Vous ai-je jamais menii, Grégoire? — Non, je te crois et je te remercie, oh! je te remercierais à genoux, chère Kiva. Comment, tu as eu le courage de repousser le prince, tu ne l'aimes pas! — Puis-je aimer à présent, Grégoire? Ne le savez-vous pas vous-même? — Je sais que tu n'as pas voulu m'aimer, moi, mais lui! Et tu consentiras donc à partir? — J'y étais déj'a résolue, j'attends la nuit. — Prends garde! Il te surveillera, car si tu ne l'aimes pas, il t'aime! il ne t'en aime peut-être que davantage. — Il vous l'a dit? interrompit-elle vivement. — Il ne l'a dit à personne, mais nous le savons. — Ah! fit-elle avec tristesse. Soyez tranquille, dans deux heures je serai loin d'ici et je n'y reviendrai plus!
En achevant ces mots, elle descendit l'escalier avec la rapidité d'une flèche et disparut aux yeux de Rosetti.
Combats du ecenr.
Pendant ces différents entretiens, le père Basile et Roxandre restèrent longtemps enfermés. Ils cherchaient souvent des conversations de ce genre et on remarquait qu'en quittant la princesse le moine^pa-
raissait plus sombre encore. Tous les deux avaient beaucoup souffert dans leur jeunesse. Ils s'étaient certainenient confié leurs chagrins. Ceux de la princesse tout le monde les connaissait, ceux du prêtre restaient ignorés en partie. Hors sa passion malheureuse pourMarie, passion certainement éteinte depuis longues années, tout semblait lui réussir dans la vie et cependant sa mélancolie durait toujours. Ce soirlà il entra le premier dans la grande salle a l'heure du souper et y attendit les convives.
Us se réunirent enfin, mais une sorte de gêne s'introduisit au milieu d'eux. Le prince seul conservait sa liberté d'esprit. 11 causait même avec un enjouement plus marqué que d'habitude; il s'occupa davantage d'Anika et excita tous les hommes à goûter d'excellent vin de Samos, dont il but largement aussi. Grégoire restait abîmé dans sa rêverie, malgré ses efforts et ceux de llonçard, qui lui dit enfin k l'oreille :
— Que voulez-vous à présent, Grégoire? Elle est partie et bien partie, nous l'avons vue monter à cheval, nous l'avons vue s'éloigner dans la direction des montagnes, cette singulière fille, courant ainsi seule la nuit, sans craindre les loups ni les ours. Je ne dis rien des voleurs, ils la connaissent. — Oui, elle est partie, mais elle pleurait malgré elle, je m'en suis aper(.'u. File l'aiine, mon ami, et vous ne savez point encore ce qu'il fera quand il apprendra sa fuite. — II se consolera, parbleu! Vous oubliez toujours que le prince a été élevé en France, où l'on ne prend pas des fantaisies de ce geure aussi gravement qu'ici. Depuis le temps d'Amadis c'est passé de mode.
Grégoire secoua la tête.
— Nous verrons! nous verrons!
Les pipes commençaient ii circuler autour de la table. Tout en essayant la sienne, IMikaël regardait la porto, Kiva venait d'ordinaire danser et chanter h
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cette licure, afin de réjouir les convives. Elle ne paraissait point.
— Où donc est Kiva? demanda enfin la princesse. — Personne ne Ta aperçue, madame, répondit le vataf, depuis le moment où elle a quitté la chambre de Votre Seigneurie. — Cela est étrange. Qu'on la cherche encore et quon lui ordonne de se rendre
Les domestiques obéirent, et rentrèrent seuls quelques instant^ après.
— Eh bien! dit Roxandre. — Eh bien! madame, Kiva est sortie du château avant le coucher du soleil. Elle a pris Doquin et est descendue dans la vallée, à ce que prétendent les cosaques. — Elle reviendra peut-être ce soir. 11 faut veiller et lui faire ouvrir les portes, si elle le demande.
A l'annonce du départ de la bohémienne, Mikaël fit un mouvement presque imperceptible, qu'il réprima aussitôt, et qui n'échappa pourtant pas à ceux qui l'observaient. 11 ne prononça pas une parole, mais il devint pâle et envoya de la fumée avec une persistance éloignée de ses habitudes. Le souper s'acheva sans autre événement et il ne fut plus question de Kiva. Au moment de rentrer chez elle, Roxandre demanda encore si on n'avait point de ses nouvelles.
— Non, madame, répliqua le vataf, et ce qui nous étonne davantage, c'est qu'elle n'a rien laissé dans la chambre, ordinairement elle ne s'en va point ainsi sans prévenir. — Est-il venu quelques cigains au château aujourd'hui? dit le père Basile. — Non, seigneur. Hier la vieille Zinka a salué Sa Seigneurie le prince Mikaël, mais elle n'est pas restée longtemps et elle n'a même pas vu sa fille.
Le prince et les autres jeunes gens entendirent cette réponse sans faire aucune observation et l'on se sépara. Le marquis allait retourner à sa chambre, le
prince lui fit signe de le suivre, et lorsqu'ils furent dans son appartement il renvoya ses gens. On les laissa seuls : le prince se promena longtemps sans rien dire, au grand étonnement de Louis, se rappelant les craintes de Grégoire et commençant a les partager. Mikaël s'arrêta tout à coup devant lui et il lui tendit la main.
— Je compte sur vous, Louis, dit-il, j'y compte k la vie et à la mort. — Et vous savez que vous pouvez le faire, mon prince. — Je compte sur votre attachement, sur votre courage, sur votre discrétion, je compte sur vous comme sur moi, je vous le répète, et je vous prie aussi de me répéter que j'ai raison d'y compter. — En toute circonstance, je vous le répète très-volontiers. — Eh bien! si je vous demande de me suivre tout à l'heure, sans savoir où je vous conduis, si je vous prie de vous armer, de vous déguiser, de vous préparer 'a une entreprise aventureuse, et d'en garder a jamais le secret, vous ne me refuserez pas? — Je suis prêt, quand il vous plaira, sans questions et sans observations. — J'en étais sûr, mon ami, et j'ai formé mon plan en conséquence. Me répondrez-vous de Champagne? — Comme de moi-môme. — C'est bien. Dans deux heures, mon cher marquis, nous sortirons du château, vous, moi, Georges, Elic et Champagne. Nous prendrons l'habit des paysans moldaves et nous resterons peut-être absents quelques jours. — Pardon, mon prince, no croyez pas que je manque déj'a a ma promesse, mais pourquoi ne pas emmener aussi Rosetti, il pourrait vous être utile. Il connaît mieu.\ que moi et le pays et les gens auxquels vous aurez affaire, il est plus au fait de vos piojcts politiques... — Il ne s'agit point ici de politique, et nul autre que vous, entendezvous, lîonrard? nul autre que vous ne doit savoir où nous nous rendons, ce (jue nous verrons et pourquoi nous sommes sortis. — Cela suffit, monsieur. Où
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trouverons-nous des déguisements? — Georges nousen procurera. l\ien de plus simple, il aura mille prétextes, et nous, nous aurons celui de la conspiration, avec lecpiel nous couvrirons tout. Nous allons épier Brancovan, sur notre frontière, nous allons nousfaire des partisans parmi les fiers montagnards, dans les couvents, que sais-jc, moi! tout ce qu'ils voudront croire. — Oh! mon prince, mon prince! je me tais, je vous l'ai promis, mais peut-être mon amitié devraitelle m'engagera parler. — Louis, vous ne savez rien, sur quoi parleriez-vous? D'ailleurs mon parti est pris d'avance et ma résolution ne changera pas, tout serait inutile. — Marchons alors.
Georges entra. Le prince lui donna ses ordres, puis il ajouta :
— Il nous faut sortir du château sans être vus de personne. Nous irons à pied, nos chevaux nous feraient reconnaître et ils nous gêneraient d'ailleurs. Prends autant d'armes que nous pourrons en cacher, Dieu seul sait ce qui nous attend. Emporte aussi quelques provisions, et surtout du silence! je n'ai pas besoin de te le recommander à toi, mais veille sur ton fils et sur Champagne.
L'Albanais s'inclina en silence et sortit; pour cette race soumise entendre c'est obéir. Il revint une demiheure après, avec les costumes demandés par son maître, qu'il aida à les essayer, ainsi que le marquis, puis il appela le valet de chambre français. Celui-ci, a l'aspect des jeunes gens revêtus déjà de l'habit moldave, ne put retenir un sourire. Il lui fut ordonné d'en endosser un pareil et de se préparer à sortir.
— Enfin! pensa-t-il, nous quittons ce château, où je commence à m'ennuyer furieusement, nous nous cachons, ce sera peut-être drôle. Il s'agit sans doute d'une bonne fortune, et si les boyardes appartiennent aux grands seigneurs, il se trouvera apparemment quelque femme de chambre qui ne me dédaignera
pas. Ici elles sont laides, excepté la cigaine, qui m'impose plus que toutes les princesses ensemble. Le prince écrivit un billet, et le remit a Georges.
— Tu vas le porter ce soir à la première femme de la princesse Roxandre, tu lui recommanderas de le donner h Sa Grandeur aussitôt qu'elle s'éveillera. Nous t'attendrons dans la cour. As-tu demandé la porte? — Oui, monseigneur. — G est bien. En route et que Dieu nous protégel
Quelques instants après ils franchissaient le pontlevis, Georges s'étant fait reconnaître comme porteur des ordres du prince, à la tête de ses compagnons.
— Maintenant , Louis, dit Mikaël, savez-vous où nous allons? — Où Votre Altesse le désirera, mon prince. — Où vous avez été vous-même, chez les cigains, c'est donc à vous de nous guider. — Je vous ferai observer, mon prince, que les cigains ne sont plus où je les ai vus, à ce que m'a assuré Kiva, ils ont changé leur camp. — N'importe, ils auront laissé quelque trace et nous les suivrons. — Si monseigneur veut me permettre de parler, continua Georges, je puis lui apprendre où ils habitent maintenant, la vieille Zinka me l'a dit hier. — Conduis-nous donc alors. Attention autour de nous!
Ils suivirent un étroit sentier qui s'enfonçait tout h fait dans la montagne. La pente était rude et les
ftassages difficiles; le marquis maudissait en lui-même a triste fantaisie qui le privait de son sommeil, le plaçait au milieu d une semblable aventure.
— Et encore, comment finira-t-elle? où tout cela nous mènera-t-il? Aux faveurs dune bohémienne, fort compatissante, mais qui dans cette occasion a cru devoir se faire valoir un peu. .l'espère qu'elle ne continuera pas ce rôle et que nous ne parcourrons pas ainsi les Carpathes h sa suite, ce serait par trop de cruauté.
Le prince, lui, ne touchait pas à la terre; porté sur
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les niles de son imagination, d'une passion terrible, il cassait les brandies qui gênaient sa marche, il avançait confiant et léger, dévorant les distances, aspirant l'air de sa large poitrine; il se sentait fort, il se sentiiit puissant contre tout, il aimait! il aimait comme on aime une fois, et quand cette fois est la première elle acquiert une violence qu'on ne retrouve plus. Cet amour complet, cet arnour où la jeunesse apporte toute sa fougue, toute sa poésie, toute sa confiance, cet amour soumet les caractères même les plus indomptables et les rend différents d'eux-mêmes. Il laisse sur la vie entière une trace ineffaçable, quoi qu'on fasse on ne lui échappe pas; dans la chaîne des souvenirs, il tient la première et la plus grande place. Géant prodigieux, il grandit à mesure qu'il s'éloigne.
Les voyageurs marchèrent ainsi en silence jusqu'au jour. Alors ils arrivèrent sur la cime d'une des plus hautes montagnes, dominant le pays, ils aperçurent dans le lointain les tours du château et l'étendard des Cantimir.
— Il en est temps encore, mon prince, retournons, dit le marquis. — Enavant! s'écria Mikaël pourtoute réponse.
Un admirable paysage les entourait. Plusieurs crêtes superposées les unes sur les autres, formaient, en face d'eux, la masse imposante du Pion, le roi de la contrée. Les sapins, les mélèzes et les autres arbres verts croissaient jusqu'à une certaine hauteur, après laquelle il ne restaitplu^ que des bruyères. Une belle chute d'eau tombait à quelque distance et continuait en murmurant au fond de la vallée. Les vapeurs du matin montaient blanclies et transparentes au milieu des arbres, et déjà les oiseaux commençaient leurs chants, pendant que les daims s'éveillaient dans la forêt et que les reptiles, glacés du vent de la nuit, se réchauffaient aux premiers rayons du
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soleil. Cette scène présentait un charme indéfinissable. Louis s'arrêta à la contempler et demanda au prince s'il ne trouvaitpasà propos de prendre quelquenourriture. Mikaël y consentit. Ils s'assirent au pied d'un magnifique pin en face de ce sublime spectacle et déjeunèrent gaiement.
— Que vont-ils penser au château? dit le prince. Je voudrais être fa pour jouir de leur étonnement. — Je crains qu'ils ne soient plus qu'étonnés, mon prince, la princesse lloxandre surtout et votre belle fiancée. Ah! pouvez-vous être assez aveugle... — Anika se consolera vite, marquis; chez ces natures faibles, les impressions ne durent pas. Quelle ditférence pour moi de rester libre, de devoir mon succès à moi seul, au dévouement de mes amis, et non au souvenir des aïeux de ma femme! Comme j'en serai plus digne, comme j'en serai plus fier! Mon cœur bat à cetteseule pensée. — Si nous réussissons, certainement, mais nous ne réussirons pas. Nous ne pouvons conquérir la Dacie, vous, Grégoire et moi, il nous faut des auxiliaires et où les trouver? — Où? parmi les braves montagnards haïssant l'esclavage, parmi notre généreuse jeunesse; elle suivra de préférence un jeune homme, animé comme elle de l'amour de la patrie; parmi la nation tout entière enfin, j'ensuissiir, elle ne restera pas sourde à mon appel. — Je le désire vivement, mon prince, mais si elle n'y répond pas, vous aurez perdu un trône pour une chimère. Laquelle? je ne sais, reprit-il, quelle quelle soit, elle ne vaut pas ce que vous abandonnez.
Le prince ne répondit jias. 11 fo leva et interrogea Georges sur le chemin qui leur restait à suivre.
— Dans deux heures nousarriverons, monseigneur. Il faut maintenant descendre de l'autre côté. J'aibien des fois chassé ici avec Son Altesse votre père. — Allons donc, du courage, marquis. Je commence h croire que nous no courrons aucun danger et que nos
armes deviendront inutiles. Nous ne devons rien craindre des cigains, ils ne sauraient s'attaquer k moi; quant aux voleurs, je ne sais pas trop ce qu'ils nous prendraient. — Champagne a mis une de mes montres dans sa ceinture? — Oui, monsieur le marquis, et aussi quelques oI)jets de toilette. J'ignorais ce qui pouvait arriver, et combien nous resterions absents. — Voilà ce qui s'appelle un valet de chambre, répliqua le prince en souriant. Dans toutes les principautés on n'en trouverait pas un pareil. — Je le crois bien! pensa Champagne, très-offensé de la comparaison.
Les voyageurs marchaient toujours. Georges les précédait de quelques pas, il aperçut enfin l'endroit désigné par Zinka, aucune tente ne s'y faisait voir.
— Mon Dieu !s'écria-t-il, la sorcière m'aura trompé, ils ne sont pas là. — Comment! qu'est-ce que c'est? répliqua vivement Mikaël en s'avançant.
Quelques débris de vêlements, des feux éteints, des ustensiles oubliés indiquaient cependant que les bohèmes avaient passé par là depuis peu eten étaient partis à la hâte.
— Ils y sont venus, mais ils se sont enfuis. Allons! elle a tout prévu, murmura le prince.
E.es plus beaux jours de la vie.
— Que faire à présent, mon prince? demanda Louis, secrètement enchanté de cette démarche inutile. — Chercher aux environs. Ils ne peuvent être loin. — Et si nous nous trompons de route, no*is errerons indéfiniment dans ces forêts, ce n'est pas une douce perspective. — Qu'en penses-tu, Georges? —
LE Moldave. il I
En remontant sur la gauche nous atteindrons la montagne des ermites. Nous saurons certainement par eux de quel côté nous diriger. — Allons donc vers les ermites. — D'autant plus, continua Louis, que je ne serai pas fâché d en voir un, ne fût-ce que pour la curiosité du fait.
A mesure qu'ils avançaient, le site devenait plus sauvage, une vraie thébafde. Les rochers immenses interceptaient les rayons du soleil; de grands arbres, penchés survies précipices, se baignaient dans les flots du torrent, qui bruissaitau milieu des obstacles et formait une multitude de petites cascades. Champagne regardait attentivement, il croyait, à chaque détour du sentier, voir surgir une terrible figure de brigand, et il se préparait a défendre de tout son pouvoir sa vie et les bijoux de son maître.
— Arrivons-nous bientôt? demandait le prince impatient. — Nous y voici, mon prince, voyez-vous ces grottes sur la montagne? — Pauvres gens qui habitent là toute leur viel répondit le marquis. — Que savonsnous s'ils ne se trouvent point heureux? on ne peut juger ce que l'on ne connaît pas. Crois-tu qu'ils voudront nous instruire? — Oh! certainement! mais si monseigneur veut parler a la vieille Zinka, nous ne la rencontrerons peut-être point avec la tribu. Elle et Kiva la suivent rarement, elles ont leur demeure particulière.— Et que ne Je disais-tu, mallieureux! tu nous as laissés faire tout ce chemin inutilement. — Monseigneur a demandé le camp des cigains et rien autre chose, il ne m'appartient pas d'interpréter ses volontés. Cependant que Votre Altesse se rassure, nous sommes dans la bonne route, à ce que je crois. — Tu n'en es donc pas sur? — Depuis plus de vingt ans j'ai quitté ce pays, monseigneur le sait. Les montagnes m'étaient si familières que jusipi'ici j'ai pu me retrouver, mais quant à la demeure de Zinka, je n'y suis allô qu'une seule fois, et la nuit encore, avec lo
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père Basile, il y a bien longteirips de cela! Je tâcherai pourtant d'y arriver, aidé par les ermites. — Et qu'allait faire mon oncle chez Zinka, Georges? — Kiva venait de naître. Sa Seigneurie n'avait point pris les ordres alors : il faisait un orage terrible. Nous manquâmes vingt fois nous tuer. J'ignorais ce que le prince Basile voulait à la bohémienne, je n'entrai point dans sa maison. Il n'y resta pas longtemps luimôme et depuis lors il devint triste comme aujourd'hui. — Ce pays est cousu de mystères, mon prince, cela guérit de la curiosité, on aurait trop à faire pour les connaître tous.
La montagne aride qu'ils côtoyaient prenait sa base sur un immense bloc de rochers, dans lesquels se remarquaient, de distance en distance, des espèces de cavernes, dont l'entrée, souvent fort petite, s'obstruait par des ronces et des plantes grimpantes.
— Si monseigneur veut m'attendre ici, dit Georges, j'irai parler aux ermites, il est inutile qu'il se donne la peine de monter jusque chez eux. — j'en aperçois justement un, s'écria Champagne, là au pied de cet arbre. — Oui, oui, vous avez raison, je vais l'interroger. — Ou plutôt fais-le venir ici, je l'interrogerai moi-même.
L'Albanais s'approcha du solitaire; celui-ci, accoutumé aux visites des pieux fidèles, lui donna sa bénédiction. Georges s'inclina pour la recevoir, et le pria ensuite de descendre jusqu'auprès de ses compagnons, qui désiraient quelques renseignements. Tout autre qu'un homme de Dieu se fût refusé à le suivre; rien n'annonçait le rang du prince, mais le saint anachorète ne faisait acception de personne, il descendit. Sa robe noire, sans ceinture, son bonnet, semblable à celui des popes, sa longue barbe blanche, tombant sur sa poitrine, tout en lui inspirait une vénération singulière. Le prince salua involontairement et l'ermite traça dans l'air le signe do la rédemption.
— Mon père, dit le prince, avez-vous rencontré une troupe de cigains? — Oui, ils se sont dirigés hier du côté du mont Pion. — Les connaissez-vous, ces cigains? — Sans doute, c'est la tribu du vieux Petraki et de Zinka, la nourrice du prince ilikaël Cantimir.
— Et Zinka a-t-elle suivi sa tribu? — Non, elle est allée avec son frère, avec Kiva, sa fille, et son fiancé, vers leur demeure, près de Doquie, aune assez grande distance du reste de la bande. — Ah! dit le prince, en devenant pâle comme un linge, Kiva a un liancé! savez-vous le chemin de cette maison? — Je le sais, mais je ne lindiquerai à personne. — Et pourquoi cela? — Parce que tous ceux qui en approchent n'en reviennent pas. Les cigains les précipitent dans les abhiies du mont Pion et on ne les revoit jamais. ■ — J y veux aller pourtant. — Le ciel vous en préserve, mon fils!
— Mon pèi-e, je ne vous demande point de conseils, mais le chemin de la maison des^bohèmes, ou, s il le faut, je vous ordonne de me 1 indiquer : je suis le prince Mikaël Cantimir. — .J'obéirai à Votre Seigneurie, mon prince, répliqu.a le moine humblement, je suis prêt à vous conduire, d'autant plus volontiers, que vous, personnellement, vous n'avez rien à craindre. — Et mon ami, et mes domestiques? — Je ne répondrais pas d'eux comme de vous. — Quoi! ma présence ne les défendrait pas? Les cigains savent que je les exterminerais jusqu'au dernier pourtant, d'ailleurs ils en ont déjà épargné un pour l'amour do moi. Allons!
Le vieillard laissa de côté les grottes et commença à se rapprocher de la Bistritza, le-cours d'eau le plus considérable de ces solitudes. Sur ses bords enchanteurs, les plantes alpines les plus rares, les mousses les plus toutfues, les arbustes les plus verts, les gazons les plus fleuris se montrent tour à tour, coupés par des rochers, par des cascatelles; on marche de merveilles en ■.•lervcilles. Les voyageurs aperçurent
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de loin un vaste monastère, celui de Bistritza, fondé par le prince Alexandre le Bon et où se trouve son tombeau. D'au très couvents, non moins remarquables, s'élèvent aussi dans les gorges des montagnes.
— Nous allons tourner Dialou-Doamnei la montagne de la princesse), je vous conduirai jusqu'à l'entrée de la vallée, et là vous n'aurez plus besoin de moi. Votre Seigneurie ne peut pas se tromper, il n'y a pas d'autre maison à plusieurs milles de distance.
— Tu ne te plaindras pas, moine, d'avoir servi de guide à un Gantimir, et ton couvent t'en devra de la reconnaissance; mais il faut que ta bouche soitmuette, et que personne n'apprenne par toi mon passage en ces lieux. — Ce n'est pas à quatre-vingt-seize ans qu'on prononce des paroles imprudentes, mon prince. — De quel monastère es-tu? — Du Hango, fondé par le hetraan Georges, frère de Basile le Loup; nous devons tout à cette noble famille, qui est presque la vôtre, mon prince. — Oh! je me souviens, ici se trouve la chapelle de l'ermite Sylvestre. Elle fut bâtie, je crois, tout entière avec un arbre colossal, dans lequel le saint homme demeura toute sa vie. — Oui, monseigneur : la bienheureuse vierge Marie daigna lui apparaître et lui donna ordre d'abattre le frêne et d'en construire cette chapelle, aujourd'hui son tombeau.
— Votre couvent est fortifié, mon père? — Il a de hautes et larges murailles et nous comptons jusqu'à dix tours. — Je m'en souviendrai, pensa Mikaël.
Un cri d'admiration échappa malgré lui à M. de Ronçard qui marcliait un peu en avant; ils venaient de tourner la montagne et se trouvaient en face d'une vallée si belle, qu'elle eût fait l'objet du rêve d'un poète. La vue était bornée par des pics inaccessibles, couverts d'arbres de tous les feuillages et de toutes les nuances; deux ruisseaux, l'un impétueuxetbouillonnant, l'autre coulant sur un lit de tlcurs, se réunissaient à pou près vers le milieu, et formaient une
sorte de petit lac, dominé par un rocher isolé d'une élévation prodigieuse, semblant une tour en ruine. Sur le sommet, quelques bouleaux balançaient leurs tiges flexibles, et ses flancsgarnis de lierres, de ronces et de crevasses, offraient une ascension impossible au voyageur le plus aventureux. Le torrent, bordé de sapins, dontrombre noire se reflétait sur les ondes et les rendait plus effrayantes encore, conduisait directement, dit le moine, à la demeure de Zinka, et il demanda au prince la permission de ne pas aller plus loin.
— Ces mécréants se vengeraient ensuite sur nous, si votre visite ne leurestpas agréable, monseigneur, et pour ne pas troubler la paix de nos solitudes, nous cherchons à vivre en bonne intelligence avec eux. Vous n'exigerez pas davantage d'un pauvre vieillard, qui prie Dieu chaque jour de vous préserver de tous maux. — Je me reconnais d'ailleurs, mon prince, reprit Georges, et je n'ai pas besoin de lui, dans quelques minutes nous serons arrivés. — Retourne donc à ta grotte, moine, et n'oublie pas ce que je t'ai recommandé.
L'ermite s'inclina en faisant à plusieurs reprises le signe de la croix, et se hàtade reprendre le chemindo sa retraite, sans môme regarder derrière lui.
— .lemesuis abstenu jusqu'ici d'aucune réflexion, mon prince, dit le marquis, aussitôt qu'ils se furent remisa marcher, mais à présent je ne puis m'cmpécher do vous interroger sur vos projets. 11 y a du danger, vous venez de l'entendre , il faut donc prendre nos mesures. — Mon projet est de voir Kiva, d'apprendre à Kiva qu'on ne se joue pas impunément de mon amour, décarter le fiancé de Kiva, et quant au danger il m'importe peu. — Il m'importe à moi, mon prince, non pour moi, mais j)our vous. Je réponds de votre personne à la Moldavie, dont vous êtes rospéranre, e(, pardonnez-moi de vous le dire
ainsi, vous ne vous exposerez pas inutilement, j'emploierais plutôt la violence afin de vous en empêcher.
— La violence avec moi, Louis, répliqua le prince en souriant, vous ne songez pas à ce que vous dites.
— Mon prince, nous sommes quatre, et... — C'est-kdire que vous êtes deux, Georges et Elle porteraientils jamais la main sur moi? — Alors je vous supplie, mon prince, réfléchissez encore à ce que vous allez faire, au nom de notre amitié. — Noire amitié peut beaucoup sur moi, mais rien, je ne vous lecachepas, devant mon amour et ma jalousie. Kiva m'a fui! Kiva est ici avec un fiancé, vous ne comprenez donc pas qu'il me faut la mort de cet homme? — Et de quel droit le tueriez-vous, si elle laime? — Du droit de mon amour, Louis, du plus puissant de tous. Oh! Kiva! Kiva! — Mon prince, voici la chaumière, interrompit respectueusement Georges, que dois-je faire?
— Vous allez rester ici tous les quatre, jusqu'à co que je vous appelle; si vous courez quelque danger, appelez-moi à votre tour. — Je ne puis accepter cela, mon prince, je vous suivrai. — Louis, je vous donne ma parole que si j'ai besoin de vous, je vous le ferai savoir; nous serons à quelques pas l'un de l'autre, mais n'avancez pas davantage.
Sans attendre de réponse, il se dirigea vers l'habitation exactement fermée et silencieuse comme si personne ne l'eût habitée. Ce petit bâtiment, d'assez jolie apparence, semblait plus curieux encore dans ces solitudes, si loin des villes et même des villages. Des espèces de fortifications très-bien entretenues l'entouraient. On prétendait qu'il avait servi de retraite à une famille illustre, poursuivie lors des persécutions d'Alexandre IV. Zinka affectionnait beaucoup cet endroit, qui n'était alors presque que des ruines abandonnées; la princesse Cantimir les fit relever, donna cette maison 'a Zinka comme récompense de son dévouement, et celle-ri y trouvait un
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asile chaque fois que son humeur nomade l'éloignait du château de sa bienfaitrice. Depuis qu'elle en eut pris possession, nul n'y était entré. Les rares paysans fréquentant ces hauteurs pour y couper du bois ou y chercher des pierres,s'en éloignaient tremblants. Zinka et les siens abandonnaient quelquefois cet ermitage des mois entiers, ensuite ils s'y fixaient plus longtempspeut-être.Kivaluidonnaitla préférence sur les nobles manoirs où on l'accueillait avec joie, surtout depuis un voyage qu'elle fit à Constantinople, accompagnée d'une bande de cigains, musiciens et danseurs.
Mikaël resta quelques minutes en face de la chaumière, qu'il examinait. 11 se décidait enfin à frapper à la porte, lorsqu'elle s'ouvrit tout à coup et Vasily se montra. Le déguisement du prince le rendait méconnaissable, mais ses formes athlétiques, le gourdin qu'il tenait à la main ne promettaient pas un adversaire facile a renverser, aussi le cigain resta-t-il prudemment sur la défensive. Il se contenta de lui demander, d'un ton bourru, quel motif l'amenait et pourquoi il regardait ainsi sa demeure.
— Je veux voir Kiva, répliqua le prince. — Tu veux voir Kiva?
A ces mots, le jeune homme ne calcula plus rien, et s'avança vers l'étranger le bras levé, prêt à défendre sa bien-aimée contre toutes les attaques et contre toutes les séductions.
— No me reconnais-tu pas, esclave? dit tranquillement le prince. Avertis Kiva et ma nourrice que je suis ici, et introduis-moi sur-le-champ.
Vasily resta immobile devant Mikaol, mille sentiments divers se peignirent à la fois sur son visage, il ôta lentement son chapeau, indécis de ce qu'il devait faire.
— M"as-tu compris, cigain? répéta impatiemment Mikaël, je vais m'annoncer moi-même.
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Vasily courut vers la maison, et barra le passage k son seigneur, avec une intrépidité dont l'amour seul pouvait le rendre capable.
— Monseigneur, fussiez-vous le Voïvoda, fussiezvous le sultan, vous n'entrerez pas : Kiva ne veut voir personne. — Elle me verra, moi, pauvre fou, elle me verra de force, si ce n'est de gré; ôte-toi, et livre-moi passage. — Vous me tuerez plutôt! — Eh bien! je te tuerai.
Kiva parut alors derrière le bohème; elle ne reconnut pas 31ikaël, dont le chapeau cachait les traits.
— Quel est cet homme, A'asily, pourquoi cette querelle? que veut-il? — Cet homme c'est moi, Kiva, et je veux, je dois te parler.
La jeune fille jeta un cri perçant, par un mouvement plus prompt que la pensée, elle écarta Vasily, et ouvrit ainsi le chemin à Mikaël.
— Vous le voulez, monseigneur, vous venez chercher votre esclave jusque dans sa retraite, il vous faut donc la perdre et vous perdre avec elle. Cette demeure vous appartient, vous en êtes le maître, comme de tout ce qui est à nous : entrez.
Mikaël ne se le fit pas répéter; d'un geste, Kiva l'arrêta néanmoins.
— Monseigneur, dit-elle, vous allez connaître ce qu'aucun chrétien n'a connu, vous allez pénétrer dans un asile où aucun homme n'a pénétré, jurezmoi, sur votre foi de chrétien et de prince, de ne révéler à personne ce que vous aurez vu. — Je le jure, Kiva! — Suivez-moi donc alors.
Vasily, resté debout à la même place, les regardait saisi d'une inexprimable angoisse; il joignit fortement ses mains, et s'écria :
— Elle l'introduit dans son sanctuaire! le plomb a parlé juste, et mes pres-sentiments aussi Est-ce que je ne me vengerai pas?
Le prince et Kiva parvinrent à une petite pièce
sombre, tendue d'étoffe de soie et rembourrée partout de tapis, de manière à amortir tous les bruits : ils ne firent que la traverser. Elle l'introduisit ensuite dans une autre, au seuil de laquelle il resta ébloui. Les murs, couverts d'un magnifique brocart bleu, enrichi d'or, supportaient des miroirs, des cristaux, des candélabres turcs. Un charmant lustre de cuivre, suspendu au plafond par une écharpe de gaze d'argent, offrait le modèle des mille fantaisies orientales. Des peaux d'ours couvraient le sol, un divan pareil h la tenture, garni de moelleux coussins, régnait autour de la chambre; des portières et d'épais rideaux de môme étoffe garantissaient des atteintes de l'air, et les fenêtres, à petits vitraux, luxe presque alors inconnu en Orient, laissaient pénétrer les rayons du soleil comme à travers un prisme. Les instruments de musique de Kiva, ses riches costumes étaient jetés sur le divan, dans le désordre d'une installation récente. On eût dit la retraite d'une odalisque favorite.
— Et qui t'a donné un semblable paradis? s'écria le jeune homme , chez lequel le premier sentiment éveillé fut toujours la jalousie. — J'ai rapporté moimôme CCS objets de Conslantinople, répondit-elle; ma mère, mon oncle et moi, nous avons tout fait ici par imitation de ces palais où tant de fois j'ai été danser, nous en sommes restes bien loin cependant. Si monseigneur veut permettre à son esclave de le servir, ajouta-t-elle, je vais lui offrir des dulchess et quelques fruits. — Qu'ai-je besoin de cela, Kiva? c'est toi seule que je suis venu chercher. Tu es là, et tu vas m'expliquer le mystère dont tu t'entoures. Tu vas me dire pourquoi tu repousses ma passion, lu vas me nommer ce fiancé, qui te ravit à moi sans doute. Tu comprends bien qu'ici, à présent, il faut parler. — Monseigneur, ayez pitié de moi! — Pitié de toi, lorsque tu me fais souft'rir mille tortures, pitié de loi
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lorsque tu refuses de m'aimer, oh! non, Kiva, il faut que tu parles, il le faut! — Monseigneur, ne m'y forcez pas! Et elle éclatait en sanglots. — Kiva, tu ne comprends pas monamour. Tu ignores de quelle passion je suis enivré, tu ne sais pas que dans cette passion réside à présent ma destinée. To posséder, entends-tu, être aimé de toi, voilà mon seul désir, le seul! L'ambition, la gloire, tout est loin devant le désir effréné qui me poursuit. Tu seras à moi, ou nous mourrons tous les deux. C est a toi de choisir. — Oh! Mikaël! s'écria-t-elle , dans un inexprimable élan d'exaltation et de tendresse, oh! Mikaël! tue-moi, car je t'aime, et je ne puis être à toi. — Tu m'aimes.Kiva, et tu ne peux être à moi, répéta-t-il en la prenant dans ses bras, sur lesquels elle se pliait comme une branche de saule. Qui donc viendra t'arracher d'ici? qui donc aura cette puissance, puisque tu m'aimes?
Mikaël était beau, en prononçant ces paroles, beau de cette beauté sans égale de la passion. Son œil lançait des éclairs, il regardait autour de lui, défiant le ciel et la terre de lui enlever cette femme tremblante, dont la tête se cachait sur son sein. Leurs deux cœurs battaient à l'unisson; ce fut un de ces moments, bien rares dans la vie, où il règne une égalité parfaite entre les âmes, où l'une sent ce que l'autre éprouve, où l'on n'a plus qu'une existence, où personne ne trompe, enfin! — Je ne puis être à vous, Mikaël, reprit Kiva dune voix brisée, parce que je suis à un autre, parce qu'une promesse me lie, parce queje vous aime trop, enfin, et que cet amour m'éclaire sur ce que je suis. — Tu es à un autre, dis-tu? Prends garde, Kiva,ne joue pas avec ma jalousie. Tu appartiens h un autre! et quel autre? le fiancé sans doute dont on m'a parlé. — Non, monseigneur, non, ce fiancé c'est Vasily et; depuis bien longtemps, j'ai décidé que ce mariage no s'accomplirait jamais. — Un amani! Son
nom, il me faut son nom. — Qu'importe son nonV: Voyezvous, mon prince, je n'ai jamais rclléclii, depuis que je suis au monde, mais à présent je réfléchis malgré moi, etje vous dois la vérité, quelque douloureux qu'il soi' de vous la dire. 'N'ous m'aimez, et cet amour qui fait l'orgueil et la joie de ma vie en fait aussi le tourment. Si cet amour n'est qu'un caprice, en m'y abandonnant je vous abandonne mon existence, si au contraire il est profond, alors, mon prince, je ne suis pas digne de lui. Ne m'interrompez pas, je n'aurais peut-être point le courage d'achever. Joyeuse bohémienne, j'ai cherché jusqu'ici le plaisir, je me suis laissé cntrahier par l'occasion, par le hasard, par tout ce qui entraîne les femmes. J'ai aimé pourtant, j'ai aimé un homme qui ma trompée et auquel j'appoitais un sentiment vrai, je m'en suis guérie et depuis lors j'ai cru être aussi guérie de l'amour. J'ai pris de nouvcauxlienspar habitude, je les ai brisés par dégoût, car je sentaisque je n'étais pas née pourcela. Vous êtes venu, et nui jeunesse s'est réveillée, et mon cœur a parlé de nouveau, et j'ai compris qu'il restait encore en lui des cordes muettes jusqu ici destinées à vibrer par vous. J'ai compris cet amour sublime, dévoué, que je rêvais, dont les légendes et les romances sont pleines. Un instant j'ai été fière de moi-môme, fière d'avoir, au milieu de tant d'orages, conservé pur en moi ce foyer divin, qu'une étincelle devait animer; mais j'ai regardé votre passé et lo mien, votre avenir et le mien, et j'ai senti qu'il ne pouvait exister rien de commun entre nous. J'ai dû fuir alors, malgré vos instances, malgré ma volonté, pour ne pas être forcée à cet humiliant aveu, pour ne pas perdre à vos yeux ce prisme dont vous m'a\iez revêtue. El pourtant, je le sais, bien d'autres vous I)arleront de la pauvre Kiva, ajouta-t-elle, avec mélancolie, bien d'autres vous répéteront ce que le monde a tant répété surcUc. Carelle est étrangement
i ii MICAEL
méconnue, car personne n'a voulu comprendre que si elle eût trouvé un cœur sincère, que si elle eût pu donner son âme a une âme sœur de la sienne, elle fût restée sans reproche. Elle n"a jamais voulu qu'une chose: aimer, être aimée, se dévouer jusqu'à la mort; vaine chimère sans doute! chimère brisée autant de fois que poursuivie, et maintenant elle entrevoit cette même chimère, vous la lui offrez encore, a présent c'est une réalité et il ne lui est pas permis de la saisir, car cette main souillée ne pressera pas votre noble main, car vous ne pouvez donner votre foi à celle qui a déjà entendu tant de serments. Laissez-moi donc à mon néant, laissez-moi être votre esclave, puisque je suis née votre esclave, et sachez seulement qu'ici., dans cet asile ignoré, un pauvre être vous adore, que vous pouvez disposer de lui en toute circonstance et qu'il ne reculera devant aucun sacrifice, devant aucun danger. Je vous aime, mon prince, comme on aime un Dieu, comme on m'a dit que la Madeleine aimait votre Christ, j'aime votre gloire plus que ma vie et votre bonheur plus que mon bonheur. Je veux me purifier de mes souillures, je veux acheter par tout ce qui me reste de jours, 1 inexprimable honneur d'avoir un instant attiré vos regards. Pour vous, mon prince, je veux qu'on dise : elle s'en est rendue digne! Oh! vous reconnaîtrez enfin Kiva, vous verrez ce qu'elle fût toujours restée si Dieu vous eût envoyé plus tôt vers elle, et vous ne lui refuserez pas un regret. — Parle, parle encore, chère et adorable créature, parle, je t'entends comme j'entendrais un ange. Oh! parle, car ta voix est un enivrement, un délire! Indigne de moi, dis-tu? toi si noble, si franche et si loyale, toi qui avoues tes erreurs et qui appelles ton amour un repentir! Oh! soit bénie, sois absoute, par celui qui devient l'arbitre de ta destinée. Ta confiance ne sera pas trahie, Kiva, je t'aime d'une
passion k laquelle la tienne peut croire, dune passion éternelle, immuable, d'une passion capable de briser lesobstacles et de te conserver malgré tout.
— Oh! cela est-il possible! — Oui, cela est possible, cela est vrai. Notre amour est un baptême de leu, il te purifie, il blanchit ton âme, il te rend ton innocence. Relève-toi orgueilleuse et sainte, jette loin de toi le passé, regarde en avant, appuie-toi sur mon bras et ne crains rien, ce soutien ne te manquera jamais, et te défendra contre toutes les attaques. L'acceptes-tu, Kiva? — A genoux, je vous remercie, monseigneur. La joie inonde mon âme, des larmes coulent de mes yeux, je ne sais comment remercier le hasard qui m'a enfin entendue. Oh! par quoi ai-jc mérité tant de bonheur? — Parce que tu t'es conservée noble et grande dans tes erreurs, parce que nul cœur n'est aussi généreux que le tien, parcequeDieu t'a créée pour moi et moi pour toi, ma bien-aimée. ftlaintenant, réponds, Kiva, veux-tu m'appartenir pour jamais? Repousseras-tu encore cet homme qui se donne à toi corps et âme, présent et avenir? — Mikaél! Mikaël! — J'attends de toi le bonheur suprême, c'est le bonheur suprême que je viens foffrir. Unmot, unseulmot!... — Mikaël, croyez-vous à mon amour? — Ne me l'as-tu pas promis? — Eh bien! au nom do cet amour, écoutez-moi encore. Vous ne renoncerez pas ainsi à votre fiancée, à la couronne qu'elle vous donnera et que vous devez perdre en la perdant. — Fiancée , couronne, qu'estce que cela en face de ma passion? — C'est peu pour vous peut-être, c'est tout pour moi. Je no veux pas vous coûter un sacrifice, je veux vous les faire tous.
— Tu es sublime, ma Kiva, tu me rendras fou d'amour. — M faut que vous soyez grand, que vous soyez heureux et je... — Tais-toi. Pour que je sois grand, pour que je sois iieureux, tu seras h moi, bien à moi, à moi pour toute notre existence. Mou
pays me devra sa régénéralion, sa force, sa prospérité. Je saurai conquérir moi-même, par mes seuls efforts, par mon courage, cette couronne que je tiendrais d'une autre, c'est donc toi qui me la donneras. Bon génie, tu me conduiras à la victoire, je ferai tout pour toi, et pour cette Moldavie si belle et si chère. Ma vie se partagera entre elle et toi, toi mon bonheur, elle ma gloire! Est-ce que ton cœur ne bat pas à cette pensée? Est-ce que tu refuseras ce rôle envié de toutes les femmes et qui pour une femme comme toi doit être plus précieux encore? Kiva, ma Kiva, réponds-moi! — Mikaël'jeme meurs, jesuccomberai a ces combats. — Et pourquoi combattre, Kiva? pourquoi ne pas te laisser aller au penchant qui t'entraîne, au paradis qui te tend les bras? pourquoi refuser ce que tu désires? — Eh bien! vous le voulez, Mikaël, je cède, je cède, car il est au-dessus des forces d'une pauvre créature de résister davantage, mais je te le dis ici comme je te le dirai plus tard, le jour où Kiva deviendra un obstacle à cette gloire, 'a ce bonheur que tu lui demandes aujourd'hui, Kiva se retirera. Tu n'auras pas besoin de le lui montrer, elle le saura avant toi. Kiva t'aime pour toi seul, mon Mikaël, Kiva voudrait mettre dans ses actions le dévouement dont son cœur est plein, Kiva sera heureuse de mourir pour toi lorsque sa mort te vaudra mieux que sa vie; à présent tu me connais, tu me veux telle que je suis, tu es mon maître, Mikaël, et je n'ai plus qu'à t'obéir.
Doqnie»
Le prince avait oublié et le marquis et les cigains
l:;:: sîoldave. 4 2o
à qui son tête-à-tête prolongé de\ait sembler au moins étrange. Tout à ce bonheur d'aimer et d'être aimé qu'il goûtait pour la première fois, son cœur, rempli d'une seule idée, se gonflait de cette joie délicieuse, et en jouissait dans son enivrement divin. Plusieurs heures se passèrent comme des minutes; un bruit de voix interrompues le fit descendre de son ciel, et presque au même instant Zinka entra.
— ( "est donc vrai, dit-elle, en contemplant d'un œil mélancolique la belle fille dont la tête reposait sur les genoux du prince, cela est donc vrai! voilà le commencement de l'oracle réalisé. — Que ipe veuxtu, nourrice? demanda IMikaël en se levant vivement, que se passe-t-il? — Le Français prétend qu'on vous a assassiné, il désire vous voir. Vasily et Petraki soutiennent que vous êtes avec Kiva, ils défendent l'entrée, si vous ne paraissez pas, le sang va couler. — Mon Dieu! j'y cours, s'écria le prince; mon cher Louis! mes braves Albanais!
Kiva restait immobile et les yeux baissés devant sa mère, qui la regardait tristement.
— Tu m'avais promis d'être forte, I>iva, tu le sais pourtant, tu sais à quoi tu t'exposes. — Oui, ma mère, je sais que c'est ma perte, que c'est ma mort;mais je l'aime tant! mais j'ai eu le bonheur de le voir si heureux! crois-tu que cela ne vaille pas ma vie? — Pauvre, pauvre fille! tu connais donc l'amour, comme je l'ai connu, moi! l'amour qui détruit, qui tue. Tu me comprendras, à présent, et fasse le ciel que tu no m'imites jamais. — Oh! m^n, non, manière, je n'aurai pas ton funeste courage. N'importe ce qui arrive, n'importe à quelles douleurs je suis réservée, je no me vengerai jamais sur Mikaël. Oli! jamais! jamais!
— C'est bien cela, continua sa more, tu n'as pas mon sang toi, mais lui! Avec mon lait il a sucé ce caractère indomptable qui t'écrasera, toi, faible et aimante créature, toi qui n'auras pour armes que les
pleurs, pour défense que ton dévouement. — Taistoi, Zinka, ne blasphiènie pas ainsi. Oli! tu ne connais pas mon noble, mon admirable JMikaël. Puisqu'il a pris ma vie c'est qu'il veut la couvrir de fleurs, tu ignores comment et combien il m'aime! — Ne parle pas ainsi devant lui, ne lui montre pas jusqu'où va ta folie, ou crains qu'il n'en abuse. Je me rappelle comment les princes aiment les esclaves, je me rappelle aussi comment ils les oublient! Le voici, Kiva, redeviens toi-même, rappelle tes sourires les plus triomphants, tes attitudes les plus fières, règne si tu veux être longtemps adorée.
Mikaël rentrait avec le marquis. La cigaine recula jusqu'au bout delà petite chambre.
— Un étranger ici, monseigneur! s'écria-t-elle. Et votre promesse? — Un ami, répondit le prince, un frère qu'il fallait rassurer et a qui je veux montrer mon idole. D'ailleurs nous avons besoin de son assistance. Te quitter à présent, Kiva, retourner au milieu de ma famille, cacher ce que j'éprouve, feindre d'autres sentiments, m'occuper enfin d'autre chose que de mon amour, je ne le puis. Si je rentrais au château, je te prendrais par la main, je te ferais asseoir à côté de moi sur mon fauteuil princier et je dirais a tous : Voici la maîtresse de ma vie. Il faut éviter ce que le monde traiterait d'extravagance, ce que moi je nomme justice. Je resterai ici. — Y pensez-vous, mon prince? — J'y pense, marquis. Je pense à tout ce qui concerne ma passion, du moins. J'ai écrit, en partant, à Roxandre, que j'allais visiter les monastères pour attacher les moines à ma cause, cette idée vient d'elle. Mon absence devait durer quelques jours, mais quelques jours ne suffisent pas à ma soif de la bien-aimée, c'est un avenir tout entier de délices auquel j'aspire, et je veux dès à présent en jeter les bases. La princesse n'a pas sans doute ajouté foi à mon mensonge, assez peu adroit du reste Que m'importe! je suis
parti la tête k moitié perdue, je n'aurais pu mieux calculer. Retournez à Krantza avec Champagne, Louis, dites à mon oncle, à Roxandre, que je chasse dans les montagnes, accompagné de mes deux Albanais et des paysans des monastères. Voyez, sachez quel effet aura produit mon départ, tâchez de réparer le mal. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le lieu de mon séjour actuel, que les noms de Zinka, de Kiva doivent rester secrets. Demeurez au manoir une ou deux semaines, revenez ici et nous partirons seulement alors pour les couvents. D'ici là, j'aurai trouvé un moyen de ne pas me séparer de Kiva dans cette tournée. — J'ai l'honneur de vous faire observer, mon prince, que vous me traitez comme la princesse Roxandre, ce qui est certainement très-flatteur pour moi, mais vous me donnez une mission comme la lettre dont vous parlez, assez peu vraisemblable. Ne vaudrait-il pas mieux me dire tout bonnement : Mon cher Louis, vous me gênez ici, d'un autre côté, mes parents m'inquiètent, allez les rejoindre, et je compte sur votre adresse pour me débarrasser d'eux et de vous d'une manière convenable. — Eh bien! répliqua le prince en souriant, tenez-vous-le pour dit, mon ami, et agissez en conséquence. — A la bonne heure! j'aime mieux cela, et je pars. Je ferai de mon mieux, uionsieur, cependant la position est diflficile. Permettez à mon amitié une seule observation : Nous avons déjà beaucoup perdu de temps, songez à l'avenir! adieu, Kiva.
El le jeune homme sortit, Mikaël ne le retint pas.
Kiva resta près de son amant, une larme tombait sur sa joue.
— Déjà! déjà redescendre sur la terre! ]\!ikaël, ajouta-t-elle, pourquoi ne pas suivre le marquis? pourquoi ne pas retourner près de votre famille? — V songes-tu, Kiva? Est-ce que je le puis? Te quitter, mon Dieu! te quitter, toi, mon bien et ma vie! —
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Cela ariivera pcurtanl ainsi, Piîikaël. Qiw suis-je pour vous? que suis-je auprès de vous? Et n'entends-jo pas le cri de cette Moldavie adorée? dois-je donc vous prendre une existence qui n'appartient qu'à elle? Oh! non, non, mon hien-ainié, devenez un héros, sachez conquérir le rang auquel vous appellent votre .naissance et votre gloire, permettez-moi seulement de vous servir de marcliepied, permettez-moi de mettre ma poitrine au-devant des coups qui vous menacent, puis après soyez grand, soyez honoré, je n'aurai plus rien à faire en ce monde. — Et qui me rendra heureux, quand tu m'auras laissé grand et honoré, ma Kiva? Où trouverai-je un cœur pour m'aimer connue tu m'aimes? où trouverai-je des heures semblables à celles que je viens de passer? — Près de la femme que vous aimerez alors, monseigneur! Et celles-ci seront oubliées, et vous croirez qu'elles n'en étaient qu'une pâle aurore, car vous serez ingrat comme les autres, peut-être. — Kiva! s'écria le prince d'un ton de reproche. — Oh! pardonne, pardonne, monMikaël; j'ai tant l'habitude de la souffrance, je ne puis croire au bonheur, ce papillon dont les couleurs nous attirent et qui s'envole si vite, sans nous laisser le temps de le saisir! Ingrat! non, tu ne seras point ingrat. Tu ne ressembles point au reste de ta race. Dieu t'a créé un jour qu'il avait une bonne pensée, tu apportes avec toi le bonheur dont il te couronne; il t'a tout donné, il te prodigue ses dons les plus chers, et il a voulu que tu m'appartinsses, il a voulu que mon âme fût réhabilitée par toi. Oh! tant de gloire, tant de joie à une pauvre cigaine!
Zinka, assise près de la porte, écoutait ces paroles que la passion rendait si ardentes, elle les écoutait avidement, et ses larmes coulaient en silence.
— Ma mère, continua Kiva qui l'avait oubliée jusque-là, ma mère, ne pleurez pas, il n'y aura que moi de perdue. Il reste ici, occupez-vous donc de le ser-
vir. Préparez tout ce que notre demeure peut lui offrir de plaisirs et de fêtes. — Et Vasily, répondit la cigaine, que deviendra-t-il? — Vasily sait que j'ai brisé nos promesses, il ne prétend rien davantage. Ne le craignez pas, ma mère; Vasily, si terrible pour les autres, est un agneau pour moi, vous ne l'ignorez pas. — Vasily rentrera sous terre à mon aspect, que m'importe Vasily, puisqu'elle ne laime pas! Nous irons visiter les montagnes, n'est-ce pas, Kiva? Nous irons ensemble admirer les merveilles de notre pays. Oh! comme je les comprendrai mieux près de toi!Oh! commej'en jouirai doublementîQuellesjoiesimmenses nous attendent! Et ce bonheur nous le goûterons seuls, et je suis débarrassé des importuns qui m'assiègent! Amis, parents, grandeurs, qu'est-ce que cela? Mon existence tout entière est maintenant dans cette petite chambre, elle se concentre sur une seule tête, sur la tienne, ma Kiva!
Hélas! hélas! que ces paroles sont douces, que ces heures sont décevantes! de combien de larmes on les paye! par quelles douleurs on les expie! Ce qui fait notre orgueil et notre bonheur devient notre supplice. Ces souvenirs nous poursuivent, ces mots adorables retentissent encore à notre oreille, ces baisers brûlent encore nos lèvres, et il nous faut oublier ces souvenirs, ces paroles et ces baisers, car c'était mensonge, c'était tromperie, car celui qui nous adorait à genoux a renversé son idole, car il ne garde plus même un souvenir, lui! Oh! pourquoi Dieu a-t— il fait certaines âmes pour souffrir? pourquoi a-t-il donné aux uns la puissance de détruire et de briser, tandis que les autres savent seulement se dévouer et verser des larmes? Pourquoi ne peut-on pas lire dans les cœurs? pourquoi place-t-on son avenir entier sur une si faible branche? Ces mystères appartiennent au Créateur et h l'autre vie, les élus du ciel ne sont pas les élus de la terre. I-e Seigneur nous appelle par
un chemin semé d'épines; il nous amène ainsi à laisser sur la roule toutes nos croyances pour conserver seulement la croyance éternelle, la croyance dans sa bonté, dans son amour, dans sa miséricorde!
Les minutes, lesheurcs, les jours coulèrent comme un songe. Ils n'existaient plus que l'un par l'autre. Kiva déployait le prestige de son esprit, de ses talents, de sa grâce; elle étaitsuccessivement une voluptueuse bayadère, un poëte rêveur, une amante passionnée; elle répandait à pleines mains sur sa tête ces trésors inépuisables d'un cœur qui aime, elle l'initiait a ces secrets divins fermés pour lui jusque-là. Puis, reprenant sa cobza, elle chantait le passé de la Moldavie, elle redisait les victoires de ses héros, elle exaltait cet avenir germant dans le courage, dans le caractère du prince, elle faisait passer en lui cette ardeur dont elle se sentait remplie, et, converti par cette voix divine, il eût enfanté des prodiges. Zinka évitait sa fille; Yasily s'exilait dans les bois, Pétraki gardait la porte; rien ne troublait donc ce délire, sans cesse renouvelé et sans cesse renaissant.
— Kiva, dit un jour le prince, j'ai une fantaisie d'amoureux.Jevoudrais aller avec toi visiter les rochers deDoquie, m'y conduiras-tu? — Allons, Mikaëllmais je dois te diie avant à quoi tu t'exposes, ajouta-t-elle en souriant. — A quoi donc? Le danger ne saurait être bien grave, et d'ailleurs le fût-il, je le braverais encore. — Tu connais l'histoire de Doquie, pourtant tu ignores que Doquie morte est toujours présente, que les amants, en s'approchant d'elle, doivent faire un serment terrible, et que si ce serment est trahi, la nymphe se venge d'une manière éclatante. — Je ne puis rien jurer à Doquie que je ne t'aie déjà juré à toi; ma bien-aimée? — Oui, mais moi je ne me vengerai pas, tandis qu'elle! — Je ne crains rien, demain nous parlirojis. Quel voyage plein de charmes! je te verrai conduire cette charmante bête à
laquelle tu as donné le nom de Doquie, je marcherai près de toi, je te porterai à mon tour, je' suis jaloux de tout, ma Kiva, même de celle qui t'évite une fatigue. ■ — Mon Mikaël! — Et plût à Dieu que cette jalousie fût la seule dont mon cœur ait à souffrir! Mais le passé, mais ce terrible passé, toujours dressé comme un spectre entre nous deux! Oh! pourquoi ai-je quitté mon pays? pourquoi n ai-je pas recueilli tes premiers élans d'amour! alors, j'en suis sûr, tu serais restée digne de moi; je te connais, ma Kiva, je sais tout ce qu'il y a de grand dans ton âme : tes erreurs sont venues des autres, tu as cédé aux circonstances, souillée, liélas! tu n'as pas été pervertie; il existe en toi, maintenant encore, plus de pureté véritable, plus de noblesse de cœur que dans le sein de bien des femmes immaculées; je sais qu'on peut t'adorer,quoique tu sois un ange déchu. Oh! ne crains pas, rien ne pourra ébranler ma confiance et mon admiration. Et puis, tu m'aimes si saintement!
Le lendemain dès l'aurore la petite colonie se mit en route. Kiva montée sur Doquie, Mikaël à ses côtés, toujours avec son déguisement, les Albanais derrière, aussidéguisés, etPétraki servant de guide. Ils se dirigeaient vers les solitudes les plus reculées du mont Pion. Le prince ne se lassait pas d'admirer.
— J'ai visité la Suisse, d'sait-il, elle n'est pas plus sublime. D'ailleurs j'étais sans toi!
lis rencontraient fréquemment des monastères et des ermites, ces gorges en sont peuplées, Mikaël se cachait alors soigneusement. Georges et Elle se signaient et s'agenouillaient en face des églises, Kiva les regardait.
— Ils ont l'air pénétré, disait-elle h Mikaël, la foi est peut-être un bonheur. Moi aussi, j'ai souvent éprouvé le besoin do prier. — Et n'as-tu jamais prié, Kiva? — Si, un génie inconnu, un génie élevé au-
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dessus de moi et qui peut tout, jamais, comme les chrétiens, un [)ère,j;imais surtout cette céleste image, hi protectrice des femmes, votre vierge Marie, il me semble pourtant quelle m'exaucerait. — Eh bien! pourquoi ne pas prier, mon adorée? — Oh! ma mère me maudirait! En ce moment surtout je suis si reconnaissante, j'ai si peu mérité les faveurs dont je suis accablée, je voudrais remercier celui qui me les prodigue, et je n'ose pas!
Ils arrivaient, en causant ainsi, au pied du pic Ciclio, un des plus élevés des Alpes danubiennes.
— Nous n'avons pas besoin de monter le Ciclio pour atteindre Doquie, dit Kiva, mais, si vous désirez bien voir votre futur royaume, mon prince, je vous engage à le gravir : c'est difficile, pourtant vous ne vous en repentirez pas. — Je te suivrai partout, ma belle fée. Tu vas laisser ici ta monture, je pense?
— Oui, mon oncle la gardera, et je te conduirai, sur ce plateau si étroit, nous serons seuls au monde, rien ne se mettra entre nous.'N'iens, mon Miliaël.
Et ils montèrent tous deux, se tenant embrassés, s'appuyantl'unsur l'autre, s'arrêtant pour cueillir une fleur éclose dans les fentes du rocher, se reposant sur la mousse, regardant autour d'eux avec admiration et se regardant avec plus de bonheur encore, enfin ces enchantements de l'amour, ces délices qui le suivent et qu'il emporte, ces fêtes du cœur mille fois plus belles que celles du monde. Ils arrivèrent sur le faite, où s'élevait une croix, car le souvenir de Dieu domine tout, seul il reste immuable, il survit aux orages, on le retrouve après tous les malheurs.
Sur cette cime élevée la vue était magnifique : d'un côté la Transylvanie et ses montagnes bleuâtres, couvertes de vapeurs; au pied du mont Pion, à l'orient, la Bistritza, ce torrent auquel il donne naissance, se déroulait comme un ruban au milieu du
feuillage noir des sapins, des monastères et des villages; dans 1 1 plaine serpentaient la Moldova et le Sireth, et à perte de vue les riches vallées se succédant les unes aux autres, allaient rejoindre la Haute-Moldavie, pour se rapprocher du Pruth.
Le rocher volcanique, séparé par un précipice du sentier qu'ils occupaient, perçait les nues; à la base, une petite sourcebouillonnait au milieu des lichens, des fraisiers et des afrines, sorte de fruit particulier k ces hauteurs. Mikaël et Kiva s'assirent sur le bord.
— Vois-tu, là-bas, au-dessous de nous, au fond de ce gouffre, ces groupes de pierres grisâtres, dont on distingue h peine la forme? Eh bien! c"est le but de notre voyage, c'est Doquie. Nous pourrions y descendre d'ici par la PJa/radt'/o;!«a;«,ou 'e Pisciorde Sahastru, mais la pente est trop escarpée, d'ailleurs nous ne verrions pas le charmant sentier par lequel je vais te conduire. Qu'importe la route la plus longue, puisque nous sommes ensemble? — Oui, qu'importe le reste du monde, ma Kiva? Vois ces terres, ces montagnes,ce pays admirable sur lequel je régnerai, tout cela ne vaut pas ton sourire. — Fils dénaturé! répliqua-t-elle moitié riante, moitié sérieuse, comj)arer le sourire d'une femmek la patrie! oh! que tu auras besoin de la servir pour etfacer cette parole. — Kt je la servirai, ma bien-aimée, comme un de ses enfants les plus dévoués, le plus dévoué peut-être! tu seras fière de ton Mikaël. — Que je voie ta que tu gloire, aies été heureux par moi et que je meure!
Ils tournèrent la montagne et arrivèrent bientôt à un couvent de religieuses, situé de la manière la plus pittoresque et la plus sauvage. Les voix unies chantaient en ce moment les louangesdu Seigneur, et perçaient les voûtes de la chapelle.
— Elles prien! aussi, murmura Kiva. — Explirpui-moi lesparoles(juetu ns prononcées tout h l'iieure,
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mon amie. Pourquoi Zinka te maudirail-elle si tu priais notre Dieu? — Ma mère hait les cliréliens et m'a fait, jurer de ne jamais consentir a recevoir le baptême. — Et d'où vient cette liaine? elle a vécu toujours au milieu de nous, elle fut comblée des bienfaits de ma famille. — Cela vient, reprit tristement Kiva, de ce qu'elle a trop aimé, de ce quelle a été trahie, et de ce qu'elle se venge! — Elle se venge! et de quoi? — Excuse-moi, mon Mikaël, le secret de ma mère n'est pas le mien, je ne puis te le révéler. Je suis moi-même la plus grande vengeance de Zinka, elle m'en a fait complice dès ma naissance, avant que je ne susse ce qu'était la vengeance. Jusqu'ici j'ai partagé ses sentiments, depuis que je t'aime, je ne hais plus personne, cet amour a épuré mon âme, et je pardonne à toutes les offenses. — Et tu ne veux pas me dire le nom des ennemis de ta mère, des tiens? — Non, Mikaël, car je ne le puis. D'ailleurs est-ce que j'ai des ennemis ou des amis, à présent? est-ce qu'il y a au monde d'autres créatures que toi? est-ce que j'ai d'autres intérêts, d'autres idées? Du haut de mon amour, je place le genre humain, comme d'ici nous apparaissent ces villes et ces châteaux, si au-dessous de moi qu'il n'existe plus.
Ils s'enfoncèrent en ce moment dans une forêt sombre, où le sentier était à peine visible. Les troupeaux seulement y marquaient leurs traces, des ruisseaux émaillaient le gazon, et pour les traverser Mikaël prenait Kiva dans ses bras. A chaque instant il s'en rencontrait de nouveaux, ou l'amoureux jeune homme les cherchait avec empressement. Des rochers escarpés encombraient le passage, des troncs d'arbres jetés de l'un a l'autre servaient de pont, leurs branches mortes, leurs racines renversées présentaient des figures bizarres. Dans ce trajet pénible tout était plaisir pour ces deux êtres qui s'aimaient et qui regardaient h travers leur amour.
Bientôt enfin la forêt s'éclaircit et les voyageurs arrivèrent au couvent Ceribouco, sur !e bord du ruisseau Sirbeni., des moines centenaires l'habitaientainsi que toutes les solitudes de ces contrées. Deux d'entre eux, assis auprès de l'église, travaillaient à des ustensiles de bois d'if, qu'ils vendent aux voyageurs; ils donnèrent leur bénédiction à la petite troupe et Mikaël se découvrit respectueusement. Un des cénobites, frappé de son noble visage, lui demanda son nom.
— Mikaël, répondit-il. — Mikaël! nom d'heureux augure. Les saints anges te gardent, mon fils. Yoilh sans doute ta fiancée?
Kiva devint rouge et baissa les yeux.
— Mieux que cela, mon père, c'est ma femme. — Puisse votre amour et votre bonheur durer autant que vos années !
Lorsque le prince prononça ces paroles, la cigaine tourna vers lui un œil humidede reconnaissance et de bonheur. Elle passa son bras sous le sien.
— Ta femme, Mikaël, oui, j'aurais pu l'être si tu n'avais pas quitté ces contrées, si j'étais restée digne de toi, mais à présent, tu profanes ce titre en me le prodiguant — Tu es ma femme devant Dieu, et jamais femme n'occupera dans mon cœur la place que je t'ai donnée. — Tais-toi, Mikaël, je porterai la peine de mes fautes.
Le chemin devenait de plus en plus difficile, les obstacles augmentaient, ils semblaient défendre le lieu où s'accomplit autrefois la légende merveilleuse. Ils atteignirent la montagne Puionit Sahnstrouloui et ils commencèrent h côtoyer le ruisseau Albo, qui traverse la vallée étroite de Doquie. Après quelques
f)as, ce singulier monument leur ajiparut enfin paraitement conservé et tel que la tradition nous le représente.Unemultituded'aigles voltigent presquesans cesse au-dessus des rochers, ce sont les descendants
des aigles romaines, des fiers conquérants de la Dacie. Mikaël prit un mousquet des mains de Georges et en abattit un à leurs pieds. Aussitôt les autres s'envolèrent en poussant des cris att'reux. — Qu'astu fait? dit Kiva, toute pâle, verser du sang, ici devant la nymphe! quel triste présage! Ordonne à tes gens et à mon oncle de s'écarter, nous devons approcher seuls de Doquie. Regarde -la dici et dis-moi si ce n'est pas étrange et si la romance ne te l'a pas bien décrite?
Au fond de cette gorge sombre, on voyait alors un quartier de basalte, figurant admirablement bien une femme, dans de grandes proportions Le visage et les cheveux étaient parfaitement distincts, on pouvait passer entre les deux jambes en se baissant. D'autres blocs épars c'a et là offraient le simulacre très-reconnaissable des brebis, et au-dessus plane un aigle de pierre, aux ailes déployées, le môme auquel Trajan confia la garde de Doquie et de sa couronne.
— La ballade a raison, dit le prince, on serait réellement tenté de croire aux miracles. Et quel site agreste! comme il encadre bien cette pauvre princesse, 1 héroïne de la patrie, préférant la mort à l'amour du maître du monde. — Avançons, Mikaël, et songe que Doquie punit le parjure. Ma mère reçut le don funeste de prédire l'avenir, elle m'a envoyée vers toi, lorsque tu étais inconnu 'a tous et que Pétraki seul t'avait deviné en te rencontrant sur la route. Eh bien! ma mère aussi m'a dit : Ceux qui veulent tromper, ceux qui veulent mentir, ne doivent pas approcher de Doquie, car tôt ou tard sa vengeance saura les atteindre et une vengeance terrible. . . Il existe aussi une prédiction ancienne sur ce monument. Il doit être renversé quand le plus noble enfant de la Moldavie mourra abandonné et malheureux, après avoir trahi sa foi. C'est un oracle un peu obscur, il ne te re-
garde pas, la trahison ne peut arriver à ton cœur.
Ils vinrent jusqu'aux pieds de la nymphe et les aigles continuaient leurs cris : Kiva, ainsi que toutes les imaginations vives, se frappait facilement.
— Jlikaël, dit-elle, pourquoi as-tu tué ce pauvre oiseau? — Ma bien-aimée, repousse ces chimères. Que font à notre avenir les présages et les prophéties?Noire avenir n est-il pas en nous-mêmes? Cesserons-nous de nous aimeret tant que nous nous aimerons ne serons-nous pas l'un a l'autre? Mais, ma Kiva, ton sentiment pour moi est-il bien celui que j'ai rêvé? résisterait-il à toutes les épreuves? résisterait-il à la plus cruelle, à mon abandon? M'aimeras-tu toujours? Si je n'ai pas été ton premier amour, serai-je au moins le dernier? Mon sang bout à l'idée que tu pourrais en choisir un autre. J'ai envie de te tuer d'avance, pour n'avoir pas à te tuer après. Jureras-tu que, mort, absent, infidèle, tu m'appartiendras néanmoins, me le jureras-tu, ici, où le mensonge reçoit sa punition, où nul ne trompe sans que sa tromperie retombe sur sa tête? — Je te jure, mon Mikaël, reprit-elle d'une voix assurée, je te jure que mort, absent, infidèle, que de près ou de loin, à la vie ou à la mort, tu seras le maître de mon existence, je jure que je t'aimerai, quoi que tu fasses, je jure que le jour où tu me plongerais un poignard dans le sein je te pardonnerais ton crime, comme je te pardonnerais tes ofl'enses. — Et moi. mon adorée Kiva, je jure de t'aimer toujours avec la même ardeur, avec la même passion, je jure que nulle autre n obtiendra sur moi les droits que je te donne, je jure que tu seras heureuse par moi et qu'aucun cluigrin ne te viendra de ma tendresse, du lien qui nous unit. Je me soumets à la vengeance do Uoquie, ajouta-t-il en s inclinant, si je manque au serment que je fais. Es-tu contente, maintenant, as-tu encore jjcur de quelque chose? — De rien, de rien, 6"écria-t-elle,cnse jetant dans ses bras. Tu es h moi,
tu m'appartiens. Que pourrais-je demander? — Eh Inen! retournons au couvent, on nous y donnera l'hospitalité. — A toi, mais k moi! - — Qui reconnaîtrait la païenne sous ce joli costume montagnard? Et n'aije pas dit que tu étais ma femme. — Je t'en ai supplié, Mikaël, ne prononce pas ce mot, il me rappelle ce qui nous sépare, ce qui nous séparera toujours. — Enfant! est-ce que quelque chose peut nous séparer?
Ils reprirent la route par laquelle ils étaient venus. Kiva pour chasser la tristesse empreinte malgré elle dans son cœur, se mit a raconter au prince des légendes et des histoires de la Moldavie. Elle cherchait cl entretenir chez lui le feu du patriotisme et elle se créait lange protecteur de son amant et de son pays.
— Te rappelles-tu le monastère de Naimtzo, Mikaël? la princesse t'y conduisit dans ton enfance. Sans le rendez-vous du marquis, nous eussions pu nous y rendre, car il n'est pas fort éloigné. Tu aurais visité la forteresse, une des plus belles et des plus curieuses de la Moldavie, elle nous rappelle tant de souvenirs de gloire! — C'est la, n'est-ce pas, que s'est passée la fameuse scène de la généreuse Hélène, mère d'Etienne le Grande* — Oui, cette noble femme lui a fait une réponse digne d'une Spartiate. — Répète-moi cette chronique, Kiva : ces récits dans ta bouche acquièrent une valeur nouvelle, j'aime à les entendre. Ma patrie me devient plus chère puisqu'elle est aussi la tienne, en la défendant, c'est te défendre, te délivrer toi-même. — Le sultan Bajazet résolut de soumettre la Moldavie, il prit en personne le commandement de l'armée et franchit le Danube au printemps de 1448. Il conquit successivement plusieurs forteresses et ainsi les Turcs se frayèrent un chemin dans l'intérieur du pays, ce qu'ils avaient en vain tenté jusque-là. La terreur se répandit partout.
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Êtienue, après avoir consulté les boyards, résolut d'abandonner la plaine. On dirigea vers les Carpatlies les vieillards, les femmes, les enfants, les trésors et les objets précieux. Hélène et sa famille se réfugièrent dans la forteresse de Niamtzo, et pendant ce temps, Etienne, a la tête de ses guerriers, attendait le momeiit favorable pour livrer à l'ennemi une bataille décisive.
Les Turcs mirent tout à feu et a sang. Ils s'avançaient le long du Siretli et campèrent sur les bords de la Moldava. Etienne alla les chercher à Resboyeni, leur livra bataille, mais, écrasé par le nombre, il fut vaincu. Se reployant sur les montagnes, il marcha toute la nuit vers Niamtzo. Sa mère apprit ainsi sa défaite. Ordonnant que l'on fermât les portes, elle se présenta sur les remparts et dit au prince :
« Quoi! faut-il que je te voye aujourd'hui, de retour du combat sans être victorieux! Pour la première fois tu frustres mon attente, oublierais-tu donc que tu as porté le nom de brave? Fuis loin de moi et ne reviens jamais que la victoire à tes côtés. J'aime mieux que tu jiérisses par la main de l'étranger que d'avoir à te reprocher l'infamie de devoir ton salut à une femme. »
Bien qu'harrassé de fatigue, Etienne se ranima à ces paroles, il se mit à la tète de ses soldats, leur communiqua son ardeur, leur fit jurer de vaincre ou do mourir et les ramena sur-le-champ en présence (le l'ennemi. Les Turcs se livraient au pillage, après leur sanglante victoire. Il les joignit a Xcqrechtj/. Sans leur donner le temps de se reconnaître, il s'élanco sur eux, en fait un horrible carnage, les poursuit jusqu'aux défilés de Vaslan;/, leur barre le passage et a la gloire de voir fuir devant lui l'empereur, dont il conserve la tente et les trésors. Bajazet, jusque-là la terreur du monde, s'estima trop heureux d'arriver t^ain et sauf à Andrinoplo, avec uno petite suite. C'est
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ainsi qu'Elienno délivra sa patrie et qu il c&nquit le nom de Grand.
— Je veux qu'on dise aussi plus tard : Mikaël le Grand! il devint grand parce qu'il aima Kiva, parce que is iva le conduisit à la victoire! Tu es et tu seras toujours mon bon génie, ma bien-aimée.
On leur ouvrit la porte du couvent malgré l'heure avancée, et sans même leur demander leurs noms. Kiva se cachait derrière le prince, qui marchait le premier. En entrant dans le réfectoire il ôta son vaste chapeau et se trouva en face du père Basile et du moine qu'il avait vu le matin. A leur aspect, Mikaël recula involontairement, Basile se leva et laissa échapper une exclamation de surprise.
Les parents.
— Est-ce bien vous, mon prince! s'écria-t-il. Vous ici et en pareille compagnie!
Il venait de reconnaître la cigaine, malgré ses efforts pour se dissimuler. Mikaël le regarda avec hauteur et prenant sur-le-champ son parti :
— C'est bien moi, mon père, répondit-il, et quels que soient ceux qui m'accompagnent, je ne les laisse jamais insulter, je vous en préviens. — Voilà le prince Mikaël Cantimir, celui dont je vous vantais tout à l'heure les nobles qualités, celui qui doit délivrer la Moldavie du joug qui pèse sur elle, le voila, mon frère, continua Basile, sans paraître s'inquiéter des paroles de Mikaël. — J'ai vu Sa Seigneurie ce matin, elle a passé devant le monastère, déguisée comme elle l'est encore, avec l'illustre dame son épouse, déguisée aussi, apparemment. — Son épouse! son
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•épouse, avez-vous dit? cette femme, son épouse! — Il me la assuré du moins. — Au nom de Dieu, au nom de l'honneur, est-ce vrai, Mikaël? — Non, mon père, non, interrompit vivement Kiva, se mettant en avant du prince, non, cela ncst pas vrai, soyez tranquille. Si le prince ^Jikaël Cantimir pouvait s'oublier jusque-la, Kiva, la cigaine, sait trop quelle est sa valeur, pour subir et mériter cette humiliation. Le moine la regarda avec pitié.
— Pauvre fdle ! toujours, toujours la même! — Il ne s'agit point ici de Kiva, dit Mikaël impatienté, mais de moi, mon oncle, de moi seul. Je suis maître de mes actions,je pense, je reviens du mont Pion J'ai voulu connaître en détail ce pays, où je dois combattre, j'ai voulu avoir au moins cet avantage sur les rivaux qu'on m'oppose. J'ai choisi les guides qui m'ont le plus agréé, cela me regarde et je n"ai do comptes k rendre a personne. — Soit, mon neveu. IMais vous consentirez à m'entendre au moins. Les pa'iens ne passeront pas la nuit dans ce saint asile, ils resteront en dehors, une salle est réservée pour cet usage. — Et j'y resterai avec eux alors, mon père, en les traitant ainsi on m'insulte moi-même, puisqu'ils sont à ma suite. — Accordez-moi quelques minutes d'entretien d'abord, Mikaël, après vous jugerez vous-même ce que vous devez faire.
Tout le monde sortit. Le moine se promenait do long en large et le jeune homme s'assit près de la table, les sourcils froncés, la physionomie soucieuse, dans l'attitude d'un homme décidé a braver tous les raisonnements, conmie tous les reproches.
— Vous aimez Kiva, mon neveu? dit brusquement Basile. — Je vous ai déjà répondu, mon oncle, que je n'avais de comptes a rendre à personne. — Vous aimez Kiva, vous dis-je, et vous la perdrez ou elle vous perdra, c'est ce que je ne saurais souffrir. — Comment donc rcmpêcherez-vous si vous ne vous
trompez pas, mon père? nous nous aimons sans doute assez alors pour ne consulter qui que ce soit. — Vous ne savez pas ce que vous faites, Mikaël, vous ne savez pas d'abord (jui est iva, vous ne savez pas quel terrible passé vous éloigne d'elle, quel terrible avenir vous est prom s si vous persistez. — Folies, rêves, que tout cela! — Aimer une cigaine, être l'amant d'une femme de cette race maudite! Ecoutez, Mikaël : j'ai connu un jeune homme de votre âge, noble comme vous, beau et généreux comme vous, il fut séduit par une bohème, il crut l'aimer ainsi qu'il en était aimé, et plus tard, en rencontrant une belle et sage jeune fille, il s'aperçut qu'il n'avait pas même entrevu l'amour. La jeune fille partagea ses sentiments, ils espéraient s'unir, mais le serpent veillait! Elle prévint les familles et les rendit presque ennemies, elle profita de la confiance qu'on lui accordait pour déjouer les projets de tous. Cependant les amants trompèrent la surveillance et se marièrent en secret. Quand elle l'apprit, sa fureur ne connut plus de bornes, elle jura une vengeance éternelle a ceux qui la trompaient, et elle ne tint que trop bien sa parole. Elle excita contre le jeune homme un malheureux aimant aussi la belle épouse; semblable au démon tentateur, elle lui mit une arme a la main et le fit appeler son rival au combat; il fut assez misérable pour tuer cet homme aimé, lui qui ne l'était pas, et dont la mort n'importait à personne, et cela, la nuit même où la pauvre jeune femme accouchait mystérieusement d'un enfant mort avant de naître. La cigaine, mère presque à la même époque, cacha si bien ses trames, que sa rivale, qui du reste ignorait le passé, reçut ses soins, et la rendit dépositaire de ses douleurs. Le meurtrier, en horreur à lui-même, eut été en horreur aux autres si son crime eût été connu. Bien que le combat eût été loyal, il ne pouvait tH'iter le remords, témoin chaque jour du désespoir
de la veuve inconsolable. Ils quittèrent le pays où ces événemeats se passaient, ils partirent pour l'Europe; et la enfin, l'infortuné avoua son crime à celle qu'il adorait, il le lui avoua pour obtenir son pardon avant de s'enfermer dans un cloître. Elle le repoussa, elle le bannit, et il ne la plus revue, et il na pas eu un jour, pas une heure de trêve. Il dut néanmoins, par des raisons que je ne puis vous confier, supporter la présence de celle qui causa touscesmaux, de cette cigaine dont lamour tue. Entendez vous cela, Mikaël?entendez-vous cet te histoire?' "ette histoire c'est la mienne et celle d'un autre que vous devinerez sans doute.
— Je la savais, répondit froidement Mikaël, vous ne m'apprenez rien de nouveau; j'ai même entendu dire de plus que Kiva était votre fille. — Ma fille! Dieu puissant! vous savez que cela est faux et que je n'eus jamais rien de commun avec son abominable mère.
— Pourquoi blâmer Zinka, mon oncle? sa passion l'a entraînée, elle s'est laissé dominer par elle, elle a voulu se venger, elle a fait tuer celui qui l'avait traliie, elle a eu raison. La passion qui raisonne n'est plus une passion. D'ailleurs qu'est-ce que cette histoire a de commun avec mon amour, qu'il faut bien vous avouer plus tôt que je n'étais résolu à le faire. Kiva ressemble-t-elle a sa mère? Kiva n'a-t-elle pas dans les veines du sang aussi noble que le nôtre? Kiva n'est-elle pas un ange, prêta se dévouer pour moi dès qu'il m serait besoin? — Alors c'est vous qui perdrez Kiva et je ne veux pas que Kiva soit perdue. Vous allez la rendre l'objet du mépris général, vous allez lui enlever une ;i une toutes ses affections, vous allez la séparer de ceux qui l'ont aimée, protégée jusqu'ici, et ensuite vous labandonncrez. — Si vous n'étiez pas mon oncle, si vous n'étiez pas un prêtre, il vous faudrait révoquer cette supposition injurieuse : abandonner Kiva! la rendre malheureuse! jamais. Kiva a ma parole, et ma parole reste immua-
Lie comme lo destin. Je prétends entourer celle que j'aime de respects, loin de lui enlever des protecteurs, je lui en amènerai de nouveaux, je lui ferai un paradis sur la terre. — Et votre fiancée, et vos projets d'ambition, et tout ce peuple dont vous êtes l'espoir?
— Ma fiancée? je lui rendrai sa foi; mes projets? je ne les poursuivrai que davantage, le peuple ne sera pas trompé dans ses espérances. Vous ne me connaissez pas, mon oncle, puisque vous vous défiez ainsi.
— Insensé! vous vous croyez bien fort et vos passions vous conduisent, vous emportent à leur gré; fasse le ciel qu'elles ne vous mènent pas au déshonneur! — Mon père! — Je puis parler ainsi, moi! j'ai acquis une si funeste expérience! Oh! Mikaël,Mikaël, je vous en supplie, renoncez à ce malheureux amour, rentrez dans la voie qui vous fut tracée, il en est temps encore, moi seul je sais ce secret, nous pouvons le cacher à tous. — Et vous le cacherez, j'espère, mon oncle, il n'est pas dans mes projets de le divulguer en ce moment. — Vous persistez donc? — Je persiste. — Que Dieu vous le pardonne, et vous évite les maux que je crains!
Le prince se leva.
— Vous n'avez plus rien h me dire, mon oncle? — Plus rien, je n'ai pu vous convaincre, plus rien qu'à déplorer votre folie. Vous perdez une couronne, vous perdez un avenir magnifique, et cela parce que vous le voulez, au moins mes avertissements ne vous auront pas failli. — Je vais rejoindre ceux que l'on a chassés, je vais consoler l'affligée, nous nous reverrons à Krantza, aussitôt que mes amis s'y réuniront, et je compte sur vous, mon oncle, j'ai besoin de vos conseils, de votre concours. Je visiterai très-incessamment les monastères, vous m'accompagnerez, n'estce pas? Votre sainteté, votre mérite m'attireront des partisans et en faveur de votre vertu je trouverai de i indulgence.
Le caractère de Mikaël se montra dans cet entretien. Il alla do lui-même au-devant des avis de son oncle, dèslors que celui-ci eut renoncé k les lui offrir. Il refusait ce qu'on lui imposait et provoquait ensuite la même chose, comme pour notifier son indépendance. Il retrouva sa maîtresse en larmes, dans la chambre où on l'avait conduite avec Pétraki.
— Tu pleures, ma Kiva, nous ne resterons pas ici une minute de plus, sois tranquille, chacune de tes larmes se payera par une soumission. Si tu n'es pas trop fatiguée, nous continuerons notre route. La nuit, belle et chaude, permet de dormir sur la mousse. Fuyons ce toit inhospitalier. — Oh! oui, partons, partons à l'instant, mon Mikaël, retournons à notre asile. Laisse-moi y ensevelir mon bonheur, ne ma conduis plus parmi ces fiers seigneurs, ils me méprisent. J'attendrai que tu soi- le maître, je te suivrai de mes vœux, de mes prières, car j'oserai prier pour toi, j'en suis sûre. — Kiva, il faut faire plus. J'ai un projet, dont je t'entretiendrai en chemin, ce projet deviendra le commencement de mon œuvre et changera toute ta position. Viens, hâtons-nous, il me tarde de te le communiquer, il me tarde que tu l'exécutes.
Ils sortirent du monastère. La lune brillait dans sa splendeur, elle éclairait ce magnifique paysage et l'odeur pénétrante des bois se mêlait au parfum des
f)lantes alpines, comme l'encens accompagnant cet lymne éternel et reconnaissant, envoyé par la nature vers son créateur. Mikaël pressa Kiva contre lui, il entoura sa taille avec son bras et couvrit son visage de baisers.
— Ma Kiva, dit-il enfin, tu es prête à tous les sacrifices, n'est-ce pas? — Tu le sais, mon Mikaël. — Tu m'aimes plus que ta mère, plus que ta tribu, plus que ceux qui t'ont élevée? — Je l'aime plus que tout au inondo. — Tu consentirais ilnnc pour moi "a braver
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la malédiction de ta mère, la colère de tes frères, lu renoncerais pour moi à tout ce que tu as chéri et honoré jusqu'à présent. — Ordonne, Mikaél. — Eh bien! Kiva, il faut te faire chrétienne, il faut recevoir le baptême. — Moi! sécria-t-elle eftrayée. — Kiva, je t'en supplie!
Il y eut un instant de silence.
— Cela doit être, murmura-t-elle, oui, cela doit être ainsi, je n'ai pas besoin de résister, c'est écrit. Je me ferai chrétienne, Mikaël, continua-t-elle tout haut, je recevrai le baptême. — Et tu verras alors, ma Kiva, ces hommes qui t'ont chassée, tu les verras t'accueillir, tu détruiras de la sorte le plus grand obstacle élevé entre nous, 1 Eglise entière te soutiendra et nul n'osera s'attaquer à toi, entre nos saints prêtres et ton amant. Tu le comprends bien, n'est-ce Eas? — Je ne comprends qu'une chose... je t'obéis. e reste m'est indifférent. — Chère et adorable créature! et ils osent calomnier un pareil amour! Ils accusent une semblable femme de contribuer 'a me perdre. — Et ils m'accuseront jusqu'à ce qu'ils m'aient perdue moi-même. Les calomnies se renouvelleront incessantes, on cherchera tous les moyens de te convaincre; tantquetu m'aimeras, j'aurai dans ton amour un défenseur incorruptible. Quand tu ne m'aimeras plus ils te persuaderont peut-être! — Est-ce que je puis ne plus t'aimer? Est-ce qu'un sentiment semblable passe ainsi?Est-ce que je ne te connais pas mieux que tous? Est-ce qu'une autre voix arriverait à me convaincre? Mais il faudraitque jefussefou ou infâme, il faudrait que j'eusse perdu à la fois et la raison et l'honneur. — Oh! mon Mikaël, je sais plus que toi dans l'histoire du cœur, je sais quels habiles sophismes on découvre contre l'idole qu'on a brisée, je sais quel aveuglementcouvre lesyeux guéris des illusions de l'amour. On croit juste ce qu'on appelait infâme, on voit des crimes là où on voyait des vertus, on se
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justifie aux dépens de celle qui cesse de plaire. La femme qu'on naime plus devient la dernière des créatures, et plus on Ta aimée, plus on cherche à la trouver coupable, a la trouver indigne d'être aimée. Je sais cela, moi! — Tu me brises le cœur avec tes craintes, Kiva, j'ai de la peine à te les pardonner. — Pardonne-moi pourtant, mon IMikaël. Ohl si tu n'étais qu'un homme ordinaire, il vaudrait mieux me tuer sur-le-champ, car cet amour détruirait ma vie.
Ils décidèrent que pendant le voyage de IMikaël à Krantza, la cigaine irait vers le père Basile et lui demanderait le baptême. L'idée de cette séparation, quelque courte quelle fût, leur semblait odieuse, ils voulaient au moins la rendre utile à leurs projets. Les voyageurs arrivèrent de bonne heure a la maison de Zinka, elle leur apprit tristement que le marquis les attendait.
— Déjà! s'écria la belle fille. — Déjà! mabien-aimée, quittons-nous pour nous rejoindre plus vite, pour ne plus nous séparer ensuite. Il le faut, Kiva, au nom de notre pays si cher, au nom de notre amour même. Du courage, chère amie, montre-toi digne du rôle que tu dois jouer, donne-moi à moi-même la force qui me manque, sans cela où la trouverai-je?
Le marquis se leva à l'aspect du prince et s'avança vers lui, d'un air préoccupé.
— Eh bien! mon ami, quelles nouvelles? — Fort mauvaises, mon prince, votre absence produit le plus mauvais etfet. On s'en étonne, on s'en afflige, on ne sait pas la vérité, on la soupçonne. Hâtez-vous de reparaître, ou tout sera perdu. Vos partisans se réuniront au château le jour de l'Assomption, vous y serez, mon primée, n'est-ce pas? — J'y serai, mon cher Louis, j'y serai, n'en doutez pas. Nous nous mettrons en roule aujourd'hui même. Il est temps d'agir, on a tout préparé, on a tout vu, tout pesé, en avant donc. Je m'en vais fort, plein de coniiance, je suis aimé
ainsi que j'avais désiré de l'être, rien no peut m'at- (eindre désormais. J'ai des amis sûrs, une maîtresse sans pareille, je dois tout dominer, tout vaincre, n'estce pas, Kiva? — Oui, mon bien-aimé, allez, avec ce noble courage, allez et ne craignez pas ma faiblesse. J'aime votregloire autant que votreexistence, et vous savez cl quelle condition je vous ai dévoué la mienne. Reposez-vous quelques heures et partez. Nous nous reverrons bientôt, et nous ne nous quitterons plus. — Me reposer! ai-je besoin de repos? non. Est-ce que l'on se repose dans la voie où je marche! Je veux être ce soir à Krantza, j'y serai. Un dernier adieu, Kiva, et nous partons.
Dans cette dernière entrevue le prince prodigua à sa maîtresse les protestations les plus fortes, les serments les plus passionnés, les caresses les plus tendres. Il lui sembla qu'il ne s'arracherait jamais de ses bras. Cependant il le fallut, et en le regardant s'éloigner la pauvre Kiva murmurait, au milieu de ses sanglots :
— Les plus beaux jours de ma vie s'envolent, je le sens bien, maintenant il ne sera plus à moi seul, maintenant la lutte va commencer. Et qui l'emportera de mes ennemis ou de mon amour? N'importe ce qui arrive, je resterai digne de lui, digne de moimême, je ne manquerai pas à ce que j'ai promis.
Ainsi qu il l'avait annoncé le prince arriva au château un peu avant une heure. Tout le monde reposait, il rentra sans bruit dans sa chambre et il fut heureux de mettre cet intervalle entre le temps de délices qu'il venait de passer et les embarras qui l'attendaient. Il prit le loisir de se reconnaître, de se préparer d'avance une manière d'être, de réfléchir mûrement à sa position. Tout amoureux qu'il était, l'ambition existait encore chez lui, il voulait faire marcher de front les intérêts de son cœur et ceux de .■^a fortune Aveuglé par un amour-propre, naturel
(liez lui, et que l'admiration chaleureuse de ceux qui 1 aimaient augmentait encore, il se faisait une illusion ( omplète sur ses ressources. Et qui neût pensé comme luil On lui répétait sans cesse qu'il était lespûir de la Moldavie, que le peuple entier demandait sa présence, il n'en doutait pas. Il croyait pouvoir se passer de tous et n'avoir besoin que de lui-même, l.a rupture de son mariage ne conservait pas a ses yeux la moindre importance; il n'accomplissait pas unsacrifice pourKiva, il se débarrassait d une chaîne. Son imagination se représentait sous les couleurs les plus brillantes la gloire et le bonheur promis, lorsqu'il s'asseyerait sur le trône de la Dacie, appelé par la nation, soutenu de ses seuls partisans, aidé de son seul mérite, avec sa belle maîtresse à ses côtés, la faisant adorer, respecter de tous, et répandant sur elle les rayons de ses propres triomphes. Il faut bien le dire, Mikaël n'était point parfait, nul n'est parfait ici bas! Il s'était imposé à lui-même, inspiré par les adorations des autres, un rôle difficile à soutenir. Jusque-là tout ce qu il y avait de généreux en lui, et peu de natures le sont autant, dominait ses rares qualités mauvaises; elles se cachaient honteuses au fond de son cœur, aUendant pour reparaître qu'une influence maligne écartât les bons anges. Ce que j'écris là est bien plus commun qu'on ne pense. Parmi les héros beaucoup doivent leur héro'isme à leur entourage. Ils )i'oseraient faire autrement sans mentir à leur réputation, et si cette réputation se détruit par des calomnies, si des flatteurs les pervertissent, cet héroïsme s'écroulel II faut être bien réellement fort pour rester fort malgré les épreuves; pour rester grand malgré les injustices, deux choses nous donnent ce courage : ou la vertu de la religion, ou la vertu du dévouement, elles seules qui résistent à tout. Mikaël possédait 1 âme, le cœur et l'intelhgenco les plus rares, mais il était homme!
Le lendemain à son réveil quand Roxandrc apprit le retour du prince, elle s'arma de sa fierté pour lui réprimer son mécontentement. La pauvre Anika, bien qu'on lui cachât la vérité, comprenait, avec l'instinct de l'amour, que Mikacl l'oubliait, elle pleurait solitairement et n'osait avouer sa douleur à personne. Rosetti, comme Anika, sentait et devinait tout. Michlesco seul, tranquille comme celui qui a beaucoup vu, beaucoup observé, calculait la position et les sentiments de chacun. 11 pesait les circonstances et cherchait à les diriger. Tous, excepté lui, apportaient donc une grande gêne au repas du matin. On échangea d'abord des compliments, et ce fut seulement après le départ du domestique qu'on aborda le sujet de toutes les pensées.
— Vous avez été longtemps absent, prince, dit d'abord la princesse Roxandre. — Oui, madame. J'ai parcouru les montagnes, j'ai voulu les connaUre afin de dresser mes plans de défense J'ai visité incognito plusieurs monastères, j'ai même rencontré mon oncle Basile à Ceribouco. Il doit, je crois, revenir ici aujourd'hui. — Ah! vous avez vu mon frère! Et il vous a prévenu sans doute de l'assemblée projetée pour le jour de la Notre-Dame? — Oui, mon oncle, et je suis accouru, afin de conférer d'avance avec vous. — Et qui vous accompagnait dans vos excursions, prince''* reprit Roxandre. — Mes Albanais, madame, et Pétraki; il connaît admirablement le pays comme vous savez. — Ne pensez-vous pas qu'il serait k propos, mon prince, interrompit Rosetti, de réunir le plus de boyards possible à cette conférence? On a déjà envoyé clés messagers de différents côtés, mais je me propose, si vous le jugez convenable, de faire un voyage en Valachie, afin de voir par moi-même sur qui nous pouvons compter à Buckarest, afin de parler aux Cantacuzènes et d'apprendre d'eux ce qu'ils ont recueilli de renseignements certains. Je
serai ici au jour indiqué, et il ne dépendra pas de moi de revenir avec une suite nombreuse. — L'avis do Grégoire est excellent, répondit ÎMikaël, je n'attendais pas moins de son dévouement et de son intelligence. Partez donc, mon ami, je n'ai pas besoin de vous parler de reconnaissance, je l'espère. — Mon prince, je vous connais et je vous aime mille fois davantage encore à présent, votre vie et votre bonheur me deviennent plus précieux que jamais. Je vais me préparer et dans une heure je me mettrai en route.
Le marquis sortit avec lui, la tristesse de Grégoire pénétrait jusqu'à son cœur. Il sentait les chagrins do ce noble jeune homme, chez lequel la jalousie n'amenait pas même une pensée mauvaise.
— Mon ami, disait Rosetti, en me dévouant au prince, maintenant c'est aussi pour elle que je me dévoue, car il faut que je lui sois quelque chose. La lettre que vous m'avez remise, son aveu, la mission dont elle me charge, toutes ces preuves de confiance ont redoublé mon amour. Je vous l'avais bien dit, Kiva pouvait être un ange, et la passion en a fait un ange. Elle désire rompre les liens éphémères qui la retenaient, c est moi quelle prie de voir celui qu'elle ne veut pas tromper. Quelle sera sa peine? Peut-on perdre Kiva sans mourir! — Pauvre, pauvre Grégoire! que vous l'aimez! — Oh! oui, je l'aime, je l'aime d'un amour de poëte, d'un amour saint et pur. Je l'aime comme personne ne l'aimera peut-être. — Le prince connaît-il cet amour? — Le prince le connaît, est-ce que Kiva l'aurait trompé en quelque chose? Oh! vous ne l'appréciez pas assez! — J'ignore pourquoi je me sens triste; il me semble qu'un mauvais génie a passé sur nous tous, et ce mauvais génie doit être la bohémienne. — Vous blasphémez, Louis! — Je vous dis ce que j'éprouve. Ma gaieté son va, mon cœur se serre; malgré moi j'ai peur. Ce soir on célèbre k la chapello une cérémonie funèbre, h la
<5â mik.vi:l i.k moidave.
suite de laquelle la princesse Uoxandre restera toute la nuit en prières. C'est, in"a-t-ondit, l'anniversaire de la mort de son mari. Si vous attendiez jusqu'à demain pour partir. Cotte soirée sans vous me paraîtra mortelle,, au milieu de ce deuil et des pressentiments que j'ai déjà. — Il faut que je monte à cheval sur-le-champ. La princesse Roxandre m'a exempté du service, tant on est pressé de me savoir en route. Je vous dis donc adieu , mon ami , vous à qui j'ouvre mon cœur sans restriction, vous, mon frère. Je reviendrai la veille de la fête, vous pouvez y compter, vous pouvez m'attendre. — Je vous conduirai jusqu'à quelque distance, mon pauvre Grégoire, je vous vois tristement nous quitter ainsi. Vous êtes si malheureux! — Croye/-moi, marquis, il y a dans le dévouement un tel bonheur, qu'il fait oublier bien des larmes. — Oui, mais, hélas! à la suite du dévouement marchent toujours les ingrats!