‹ Milianah, épisode des guerres d'Afrique verseChapitre 12 sur 14 · U8 MILIANAH · texte numérisé non relu

U8 MILIANAH

Lit coDte qu Abdallah, courrier pris au passage, S*est repenti, mouraiit, de son hardi message. Au bruit de cette mort nos ennemis vaincus Appelleront la fin d'un désastreux blocus. »

Le Maure exécuta les ordres de son maître.

Mats riieure vint trop tard qui dévoilait ce trmtre :

La vengeance partout le chercha vainement ; il fuyait au désert devant le châtiment.

Le jour succède au jour» et l'armée attendue Ne surgit point encor dans la vaste étendue:

£t les Arabes seuls, qui moaleiit à grauds cris, Pressent de nos soldats les suprêmes dâ>ris.

L'cspéraiice, qui veille avec des regards mornes, De la campagne à l'est interroge les bornes t

150 NI LIA N A li.

De l*aitrore au couchant et du soir au matin,

Elle attend, i œil plongé dans un vague lointain.

Ainsi vous attendiez, suspendus sur rabîme,

0 pâles naufragés dont un p<îintre sublime,

Lui-même agonisant, reti*aça le tableau 1

Seuls, perdus au milieu des espaces de l'eau.

Épiant un espoir que le ciel vous refuse,

Vous jonchiez le radeau de la triste Méduse.

Rongés de fiiim, de soif, à tous les maux réduits.

Vous comptiez les moments des éternelles nuits.

Chaque jour, aussitôt que Taube se dévoilé^

Au dernier flot des mers vous cherchiez une voile,

Et l'ingrat Océan ne vous montrait jamais

Que quelque oiseau sauvage efiR^urant ses sommets !

Est-ce le vent qui passe ? ou bien n'est-ce qu'un r^ve? Écoutons cotte voix étrauge qui s'élève...

Maladive et dolente, elle a dès sons railleurs;

Joyeuse, elle a trempé son rire dans les pleurs :

u Sur les collines de LoiTaine« Est une fille aux cheveux roux

A qui je vais contant ma. peine,

Et qui me fîiit parmi les houx...

IflLlANAH.

Voulez-vous qu'ici je l'amène^ Le voulez- vous?

a 11 n'eu est pas sur la montagne .

Qui fane mieux le haut gazon.

Un méchant prince d*Allemagne La veut avoir en sa maison...

Moi, je l'ai prise pour compagne.

Et j*eus raison.

u Au pays où va ce nuage

Fleurissent des vignes à moi ; J'ai des bœufs pour le labourage,

Deux vaches hrunes sous inoii toit.

CHANT QUATRIÈMK.

Venez me voir dans mon village ; J'en suis le roi î

(( Chasseur, je cours piirmiJes roches, Parmi les bois, chaque matin.

Sur la ailiiitagne, amis et proches Me suivent, âpres au butin...

J*ai dans la téte un bruit de cloches, I n bruit lointain.

a Quand je partis pour cette guerre.

Mon chien pleurait... pleurs superflus!

Les moissonneurs dînaient à terre Avec les femmes aux bras nus.

Quand je partis : — Va, dit ma mère...

Ne reviens plus !... »

De l'aube au soir, assis au pied de la muraille. Celui qui chante ainsi d'une voix qui s*éraiUe, C'est fiilly, c'est rentaiit qu'on nom niait le Lorrain. W est devenu fou de douleur; — Son refrain

Muinteuant est semblable à la bise d'automne. Si parfois, attiré par cet ^ir monotone,

Un soldât s^âpprochait du conscrit pftte et doux : ~ Heureux foui disait-il, tu souittres moins que nous!

Ils eurent de ces nuits rayonnantes et pures, Dont le charme ajoutait l'ironie aux tortures.

Les astres d'or là-haut roulaient paisibicaïuat, Ces étoiles d'Afrique au vif scintillement , Qui semblent inviter les sereines pensées A plonger dans l'azur, languissamment bercées. Plein de molles sentcuis le vent soufflait des boid. Les cascades au loin chantaient à pleine voix. Des cris d'oiseaux, des sons voilés, des harmonies, S'exhalaient de partout, comme un cliœur des génies.

Les palmiers des jardins, réveillés par moments.

Imitaient de la mer les sourds bruissements; £t, là -bas, au Chéliff transparent et bleuâtre,

Les constellations trempaient leurs pieds d*albâtre. C'était la nuit d*été si bien fondue au jour Que chaiiuc àmc y rcspii'e oiie haleine d amour. Que la matière même à son parfmu s'enivre.

Que toute voix enfin chante : Il fait bon de vivre I ^ Ahl disait uo m^e achevant de mourir,

Ah I sous un ciel si beau qu'on peut ençor souffrir !

Aux survivants, un soir, le colouel s'adresse : Cl Le péril grandissant d'heure en heure nous presse ; Aux luttes du rempai t nous sommes toujours. moins, Et chaque jour accroît le nombre des Bédouins.

GHAMT QUAIKIÈME 151

Si uoub bomiues vaincus dans Tassaut qu'où prépai'e, Songez à Tavenir : sous la loi du barbare, Amis, voudriez- vous, api C6 les maux sourtcrts, Aller subir ^cor le poids honteux des fers ?

Ahî ce sort n'est point fait pour des soldats si liiavcs. Mourons libres, phitèt que d'aller vivre esclaves : Sous le sol qui nous porte entassons, dès ce soir, La poudre qu'on allume au terme de i espoir.

Et puis, si Dieu le veut, bientôt, demain peut-être, Jetons une étincelle au monceau de salpêtre.

Les tourments d'agonie alors seraient moins longs : Voulez- vous, mes amis? ))

Et (ous ; « Mous le voulons ! »

£t déjà, dans le sein de la terre qu'il creuse.

Le soldat rcpaiidail la jjoudre sulfureuse,

Lorsque le gouverneur, pensit^ vit ou crut voir

Un spectacle nouveau poindre à rborizon noir.

C'étaient des feux lointains qui rayonnaient dans l'ombre.

Ils grandissent, et l'œil à peine les dénombre ;

Ët tous, chefs et soldats, vont murmurant entre eux :

Rcfiardez Thorizon, voyez luire ces feux !

CHANT QUATRIÈME. iS9

Qu'annoncent-ils?.,. Peut-être une aube d'espérance. L^Arabç a vu venir les drajx^aux de la France, £t, suivant son usage, en fuyant au désert, H a mis rétincelle aux bagages qu'il perd.

Ce serait le salut... Comment se le promettre?... Signaux dans l'ombre épars, ces feux disent peut^tre Que toutes, les tribus doivent marcher demain, Et de Milianah reprendre le chemin.

Alors, tout est liiii, plus de lutte possible : Nous courbercms le front sous le sort inflexible. Et la poudre, à nos pieds allumant son éclair, Cadavres écharpés, nous lancera dans rair.

De pensers différents cruelle alternative ; Attente, — sourde joie, — espérance craintive,

16» yiLlANAH.

Morne appréheiiâiOD ti un pcni iiicti^tçant. — La longue nuit tlolta dans ce doute incessant!

Enfin, l'aurore vint, et le regard avide

Plongea dans la campagne,... elle était nue et vide;

Les peuples de l'Émir, partis en tourbillons, Avaient tout emporté, tentes et pavillons.

m MILIANAH.

C'était donc vous, soldats que Tagonie, implcMre,

C'était vous qui veniez du coté de l'aurore, £t de vos régiments le bruit avant- coureur Semait chez les tribus la fuite et la terreur!

Ti'ois heures ont passé depuis l'aube entr'ouverte ; £t la plaine, là -bas, s'étend toujours déserte. Mais voici que l'oreille au loin distingue un son, Un son qui roule et gronde. Amis, c'est le canon ! C'est lui, c'est cette voix qui précède la France ; C'est le gage cerUui de votre délivrance.

0 vous tous qui jonchez la terre du trépas, Ne mourez pas encor; non, non, ne mourez past Ranimez dans votre âme une forée dernière :

Déjà sur ThOrizon parait une bannière ;

CHANT QDATRIÈIIE. 16»

Venez la voir; courons la saluer de l'oeil ;

Venez, plus de tléaux, plus de mort, plus de deuiii —

O spectacle 1 on en vit, & cette heure d'ivresse^

Victimes dont la mort était déjà maîtresse.

Portés sur les créneaux, s'éteindre en souriant

A rétendard sauveur venu de 1 orient î

Les régiments Irançais, colonne par colonne, Arrivent; notre armée au désert s'échelonne; Elle vient, elle vient, livrant à Tair serein Le bruit de ses tambours, ses fanfares d*airftin.

Ses guidons que le vent froisse de son halLine ; Fière et majestueuse, elle franchit la plaine ; Et d'iUens, qui rassemble un groupe survivant, S'élance de la ville et lui court au devant,

A mi-côte du mont, sur la pente embaumée, On s'aborde. A cheval, en téte de Tarmée,

Chau^ariiier se présente : un de ceux dont le nom Résonne, an ciel d'Afrique, à Tégal du canoiu On dit que, l'autre soir, prophétesse inconnue, Une femme, au désert, sous sa tente venue, Lui parlait d'avenir, sombre, illustre, inconstant. Aujourd'hui, peu troublé du destin qui l'attend, U donne à son ami Tétreinte fraternelle :

— Ëh bienl la garnison, dit-il, où doue est-eile ? Bien peu sous le drapeau nous viennent recevoir, où sont leurs compa^iions?

— Oh I vous allez le voir, Répond le gouverneur, morne et baissant la téte.

CHANT QUATRIÈME. ir)5

S'ils ne sont pas venus vous accueillir eji féte, Général, pardonnez; l'obstacle était puissant...

Quoi! morts? dit Changamier.

Morts, et nous voilà cent!

Alors vers le rempart en silence ils montèrent,

£t, pieux, les soldats lentement visitèrent

La ville où tant de maux réclamaient la pitié;

Séjour que la douleur avait sanctifié.

Us virent la mosquée aux lugubres arcades

Où, pêle-mêle encor, gisaient quelques malades,

Les créneaux, le giads des grands exploits témoin.

La gloire et le malheur marquaient chaque recoin.

CHAM gUATRlÈMt. Iti?

Muets, le iroiil baisse, des pleurs à la paupière, lis marchaient, pas à pas, saluant chaque pierre,

Comme, au tomber du jour, inclinés devant Dieu, Marchent des pèlerins dans les nefs du saint lieu.

Puis, ils viiu^ent aussi voir, le long des luaruillcs,

Ces sillons engraissés par tant de funérailles.

Ces tombeaux, tous creusés à la hase des tours,

Qui de la cité veuve étreignent les contours. Là gisent, dans le sein des fosses réunies, Officiers et soldats, couchés par compagnies. En ordre de bataille ils semblait se ranger,

Et, jusque dans la mort, veiller et protéger I

Un jour peut-étie, un jour, — quand la France guerrière. Au centre du désert aura mis sa frontière.

Qu'elle aura tnouipiié sur tous les mamelons,

Un jour, d'heureux fermiers, de paisibles colons

S'élouiieront de voir autour de celte ville

Les jardins plus riants, le verger plus fertile.

Et, saus songer comment Therbe y croit mieux qu ailieui^,

Y dormiront à deux, Tété, parmi les fleurs!

A Martini, grande ùaie, intrépide et si tendre,

Quels prix furent otterts? quels honneurs vintron rendrez .

Les plus beaux dévoûments sont parfois mal payés,

Kt les héros d'un jour s'éteigiient oubliés.

On a dit qu*emmenant celle qui fut son ange,

U reprit au désert son aventure éti^ange,

Qu'ils vécurent encore, ahisi que deux ramiers,

Des fruits du sol» de l'eau des puits, sous les palmiers,

170 MILUNAH.

iaiidis que iioub cherchons ici gloire et fortune, Eux, de ces rudes sœurs ne regrettant aucune, ht ne demandant rien, pour vivre au jour le jour. Que l 'air libre, — et que Tombre où l'on cueille l'amour. Couple heureux et cliai luaiit ! à déi'aut d autre hommage , Saura- t-îl que ces vers évoquent son image?

Non; quUl emporte au moins, rentré dans son oubli, L'aitune intiment d'un grand acte accompli.

xu

Avaût que de sortir de la cité funeste, Des soldats survivants le déplorable reste Vit arriver ce mois, pi*eniier-né de Thiver, Novembre, qui descend, triste et le front couvert.

I7i MILIANAH,

1^ terre aux tlaiics meurtris, qu'un vent brumeux lavii^e, Pleure alors et reprend son manteau de veuvage; Alors l*homme, oubliant ses songes les plus beaux, i^. front dans les deux mains, se souvient des tombeaux.

HélasI quand se leva ce saint jour que TÉgUse, En mémoire des morts^ chaque hiver, solennise, Nul prèti^e n'était là poui^ prier à genoux, Et pour chanter aux morts : Que la paix soit sur vous!

Que la paix soit sur vous! — Ah! cet auti(jLue psaume, Cet hymne aux habitants de Tétem^i royaume, Je vous le chantei^ai dans mes rimes en deuil, Moi, poëte incliné sur tout noble cei'cueil :

CHANT QUATRIÈME. in

Oui, dormez du sommeil que Dieu til pour la tomins Héroïques soldats frappés en hécatombe!

Sous un ciel euiiemi, loin du chaume nalal, Dormez, adolescents morts dans l'exil &tal.

Compagnons de toul âge, après cette torture»

Trouvez du moins la paix dans votre sépulture. Si dépouille jamais dut ^^oûter le repos, L'histoire en est témoin, hères, c'est bien vos os! Si pour des restes froids la pitié veut qu'on prie, G*est pour vous; car, soldats, au nom de la patrie. Vous avez accepté, martyrs silencieux, Tous les tléaux connus de la te^^e et des cicux.

O résignation! dévoùment! discipline!

Là votre leçon parle, éloquente et divine. .

174 MlLiANAH.

Jamais un patient, le cœur d'angoisses plein, N*a proféré le mot où la douleur se plaint; Jamais au tlanc du mont, le soldat Prométhée N'a maudit du vautour la serre ensanglantée ; Tous de la rude épreuve ont respecté la loi.

Et, dans leur abandon, pas un n*a dit : — Pourquoi? Ceux qui, sortis enfin de la cité meurtrie, Ont repassé les flots et revu la patrie, Ceux<-là, d'un pas modeste, au foyer des deux Rentrent, des honneurs dus volontiers oublieux. Pour prix de tant d'exploits, purs de toute défaite. Ils n'ont rien demandé, ni courounes, ni féte; -

Triomphateurs obscurs, d'humbles habits vêtus.

Ils ont dit sans orgueil leurs sublimes vertus; Ou si jusqu'à Torgueil s'élevait leur bisU^re, C'est quand ils racontaient au muet auditoire

CHANT QUATRIÈME. m

Leurs mille compagnons tousmortodansles tourments,

Sans murmure à la Ix^uche et sans gémissements.

Ah I tant que tes soldats, légion magnanime, Auront cette vertu dont ton sang les anime, France ! — Tant que la main des lléaux désastreux En tombant sur leurs fronts se brisera contre eux ; Tant que, deux contre vingt, quatre contre soixante, Ils braveront le nombre et la masse impuissante ; Tant que, pâles fiévreux, vêtus d^ leurs linceuls. Au devant des canons ils s'avanceront seuls ; Que la, soif au désert, la famine, la flamme. Consumeront leur corps sans amoindrir leur âme,

170 MILIANAII.

ïx qu'ils vivront enfii), six mois, dans un enfer, Sans trahir pai* un mot Tangoisse de la chair, 0 France! tu seras ce que tu fus sans cesse, La race devant qui cliaque peuple s'abaisse ! * Ceux qui de ton déclin disent les temps venus. Prophètes envieux, que chaque âge a connus, Te veiTont toujours belle et toujours triomphante ; Et, reine qui sourit aux héros qu'elle enfante, Aïeule séculaire et pourtant jeune encor, Tu tiendras l'univers sous ta sandale d'or!

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