‹ Milianah, épisode des guerres d'Afrique verseChapitre 5 sur 14 · LES DOULEURS · texte numérisé non relu

LES DOULEURS

Dans les groupes épars déjà circule un doute, Un problème d'où sort le mot que Ton redoute : Le pain, les ailiiieuts, par t[ui la garnison Doit vivre tout l'été, sont- ils suffisants? — . Non ; Non, bii'ii avant le leinps où leur troupe isolée Compte sur les secours que leur promit Valée, La discite, à leur table arrivant sourdement, En aura dérobé la cbair et le iroment;

54 HILIANAU.

Us auront vu chez eux entrer, spectre livide,

La famine qui rôde, ouvrant sa bouche vide.

Et qui, Ils poings crispés, l'air hâve, Tœil éteint,

Partout cherche une proie et jamais ne l'atteint.

11 &ut donc, pour les temps de détresse future,

il faut, dès aujourd'hui, peser la nourriture,

Retrancher une part du pain quotidien,

Se résigner au peu dans la crainte du rien.

A l'heure où des soldats le festin se prépare.

Le calcul inquiet prend sa balance avare.

Et d'un fragment du pain, chaque jour moins pesant^

Pour sauver Tavenir amaigrit le présent.

S'abreuvent- ils du moins à la coupe rougie ?

La liqueur qui du sang ranime Ténei^ie,

CHANT DElklÈME.

Et dont les vétérans aiment iani la couleur, Jailiit-elle à ruisseaux pour noyer la douleur ? Un matin, sous les yeux du soldat qui se penche, Des tonneaux renversés un dernier vin s'épanche; Goutte à goutte, on reçoit l'épaisse lie ; — et puis, II reste pour breuvage, — il reste Teau des puits.

Le malheur bur leurs fronts a mis sa rude serre ; Chaque jour autour d*eux il accroît la misère. Il t'arrache à ton tour de leurs doigts indigents, Tabac, ombre du pain, si citer aux pauvres gens î liiisse-moi te nommer ici, fleur d'Amérique, 0 plante dont la feuille — aliment chinicriiiue — Exhale par flocons ce nuage l^r Qui semble sur la vie un voile iiassager!

Funeste à quelques-uns, à beaucoup salutaire, Tu ne sors pas en vain du doux sein de la terre ; Ce n'est pas seulement pour bercer les loisirs Des heureux, des repus à bout de leurs plaisirs, Pour qu'un voluptueux, assoupi sur la soie, Dans ta molle vapeur connue eu un bain se noie. Dieu ne songeait pas même, ici-bas te jetant, A l'esprit fatigue qui pai- toi se détend, Au poëte, qui va poursuivant une image, Et la saisit parfois à travers ton nuage :

Il préparait un don de ses bénignes niains Aux plus laborieux, aux plus sobres humains; A ceux qui, parmi nous, race au mal asservie, Ont la plus lourde part du fardeau de la vie; — Soldats ou matelots, résignés à leur sort ; Vivant, au jour le jour, à coté de la mort.

Pour charmer les ennuis dont leur eanière alionde, U leur fallait sans doute, à ces proscrits du monde. In endornieui' tidèie» une aaïuletle, un jeu : Herbe heureuse, tu fus ce doux présent de Dieu!

Or, dans Milianah, les anciens de l'année,

De recoins en recoins, cherchent la feuille aimée,

Et, n*en retrouvant plus un vestige, un fragment,

S'adossent au rempart silencieusejnent.

L'Arabe, cependant, de laj)laiue voisine

Monte encor. Cette fois la torche de résine

Pétille dans ses mains. Autour de la cité,

il porte le ravage et la stérilité.

Les faisceaux enflammés que brandit cette horde

Volent dans l'an*. — Plusprompt qu' une merqui déhorde,

Le feu gagne partout; et, jusque sous les murs.

Dévaste les vergers, les jarduis déjà murs.

loLil meurt $ous le fléau qu attise uii vent d'orage ; Adieu les bois, la vigne 1 et le frais pâturage

Où le pâtre guerrier» sa carabine en niaiii.

Gardait un dernier bœuf, repas du lendemain.

Accroupis sur les murs que Tincendie éclaire, Us rcgai^dent monter la flamme circulaire ; L'ardent soleil d'Afrique étincelant sur eux,

Jls sont là, prisonniers dans un réseau de teux. Le fléau ne s'éteint sur le roc des coUines Qu'après avoir jonché rcspace de ruines.

Mis en cendre vergers, blonds épis, pampres verts, Tous les trésors du sol à leur exil si chers. Unique allégement qu'ils eussent à leurs peines, Parfois, hier encor, sur de riantes plaines

Ils voyageaient de 1 aii autour de leur prison.

Ils aimaient à le voir, ce paisible horizon :

Les doux jai'diiis, soignés par eux dans les jours calmes,

Bercés au moindre vent les hauts bouquets de palmes,

£t, ie long du Chéliff, inclinés sur ses eaux,

Les bois que fréquentait la tribu des oiseaux.

Autour d'eux« maintenant, que la scène est changée!

C'est une solitude ingrate, ravagée.

Que, du nord au midi, barrières du regard,

Bornent deux vastes monts : TÂtlas et le Zaccar.

Seuls, livrûs à des maux que rien ne vient 5us]iendre,

Des rc^ts du pays qui pourra les défeodre ?

En eux, ce long supplice a déjà pénétré

Qui visite l'entant du ciel natal sevré :

De l'âme solitaii'e intime maladie,

Klle épuiiie du corps la vigueur engourdie.

Et, dans ses longs eiiiiui^, lail l'exilé pareil A l'arbre sans racine, à l'aigle sans soleil !

Oh ! sur cet âpre mont que le Zaccar domine,

Sui* ces ingrats rochers, brûlants cunnne une mine,

D'où Tœil n'aperçoit plus que débris alentour,

Combien de souvenirs descendront chaque jour!

A ces captifs, enfants de différents rivages, <

Combien reparaîtront de diverses images,

Songes doux et cruels, qui, d'un vol spacieux.

Ainsi que des oiseaux, viendront de tous les deux I

Au plus grand nombre, à ceux qu'entre nous Dieu lil naîtr

Tu viendras, à chaque heure, en silence apparaître,

0 France! beau pays, c)ue rêve encor plus beau

L'exilé sans espoir qui descend au tombeau!

Et quand, pour l'adresser uii regard dans l'espace. Vers le nord qui les guide ils tourneront la lace, Ils verront le Zaccar sur leurs fronts suspendu, impénétrable voile entre eux et toi tendu.

Allemagne, Tyrol, que pas un fils n'oublie !

Fière el sauvage Espagne, amoureuse Italie, Lieux aimés, bords chéris, tirmaments adorés, A tous ces malheureux vous vou8 dévoilerez ; Et là, de l'aube au soir, sur la terre ilétrie. Chacun murmurera le nom de sa patrie; Et tous, par la pensée embrassant l'univers, N'auront qu'un seul amour en des regrets divei'sl

N'auront qu'un seul amour !-~Maiscet amour immense.

Par qui dans notre vavuv tout autre amour eonnnence ;

L auiuur qui, miiuiiUmt jusqu au berceau lointain,

De Tàme tout entière embrasse le destin ;

L'amour qui fait revoir, à Uavers la di&Uuiœ,

Tous les plus ehers tableaux de l'humaine existence :

Le foyer maternel plein de chastes douceurs.

Le vieux père, Taïeule en cheveux blancs, les sœurs;

L'église ob Ton reçut, docile néophyte,

Ces premières leçons que tout enfant rt'cite ;

L^école villageoise et les jeux sous Tonneau;

Le dimanche, qui prie et qui danse au hameau;

1^ vendange, les blés, et, sous le toit des granges.

Les filles du pays blondes comme les anges*

£t, panni ces iteaulcs que Ton cherchait ie soir^

Une surtout, — enfant qu'on aimait tant à voir*

 qui Ton murmura, d'une voix indécise,

Ce premier vœu d'amour par qui l'âme est promise;

ce MILIANAH.

Et que Ton vit s<jurii'e et que Ton vit pleurer,

Et que jamais le cœur n*a cessé d'adorer.

Dans l'exil, maiiittiiuiit, qui nous parlera d'elle?

Nous garde- 1- elle encore un souvenir iidèle?

Ou, livrant à l'oubli nos vœux et son serment,

Se penche- 1- elle lieureuseaux bras d'un autre amant?

Si, du moins, du pays venait quelque message ;

Si riiirondclle au ciel, si la brise au passage, Dans un murmure ami, leur disaient, un matin. Ce que tant d'êtres chers font sur le bord lointain ! Jamais 1 — Pas une voix du lieu qui les vit naître ; Un journal, un écho, — chez eux rien ne pénètre ; Et le vent qui se lève au firmament couvert Est le simoun, le vent qui souffle du désert.

H souille! — Quand du sud reuail, soiidnvel fanau lie» Ce vent que le Ténare exhale de sa bouche.

Malheur et désespoir ! Sur tout ce qu*il atteint La mort plane; tout tuit ou défaille et s'éleint. Un air pesant, chargé d'arène et de bitume, Obscurcit I horizoïi; — la plaine ondule et fume. Du ciel, qui disparait, de sables tout rayé.

Tombe un jour jaune et foux dont l'œil est efirayé.

L'Aralje en vain demande un asile à l'espace ; II court, de son burnous enveloppant sa &ce.

Les palmiers les plus verts, prompts à se dessécher, Pétillent, comme un tronc qui s'allume au bûcher; i^s chameaux, épuisés de leurs maixhes suprêmes, Retombent à genoux ; les grands lions eux-mêmes. Les lions accroupis, vaincus, l'ardeur aux ilancs, S'indignent du Aéau qui les tient pantelants. Il souffle jour et nuit ; dans l'étendue immense, S'il faiblit ua instant, plus fort il recommence. Béants, la gorge aride, étouffés, oppressés, i\os soldats, Tœil au ciel, disent ; Assez ! assez ! Il souffle, il souffle encor : étemel, implacable, 11 tombe sur la ville et la brûle et Taccable; Et, ni caveau profond, ni toit aérien, Aucun aliii pour eux, pas un refuge, — rien!

Germe qui longtemps couve, enfm sous la tourmente

Une peste inconnue au milieu d'eux fmnente :

Un mal sans nom. — Fécond en supplices nouveaux,

D'abord, cercle de fer, il étreint les cerveaux ;

La fièvre qui survient ne quitte plus Tartère.

Elle allume une soif que rien ne désaltère;

Elle emplit de ses feux la goi^e et les poumons, Que brûle en même temps Tair ardent de ces monts. Les plus fières vigueurs, promptement consumées, b éteignent; sur les chairs arides, entlaimnces, L'ulcère étend ses bords livides et cuisants. Les plus huppés sont ceux qu'ornait la lleur des ans. L'œil caverneux^ le front serré de bandelettes, Hftves, exténués, moins bommes que squelettes, Qui vous reconnaîtrait, eniànts de nos hameaux, Que vos mères, un jour, virent partir si beaux?

Chaque journée accroît le nombre des malades.

Il est un éditice environné d'arcades,

Une mosquée, aux murs de porphyre sculpté..

L*Arabe, incendiant les toits de la cité,

GUAM DEUXIÈME. 71

heculu devant elle et détourna la turclie.

Jadis le pèlerin, les pieds nus dès le porche,

Dans Fombre de la nef s'a^eiiouiilaii |ji uail,

£t, trois fois, y tournait le front vers Torient.

Transformant son emploi, cette enceinte arrondie

S ouvre aux soldats atteints de Tàpre maladie.

Cest là qu*en arrivant ils cherchent tes secours,

Art qui refais la vie et prolonges sua cours I

Mais à leurs maux, grand Dieu 1 dans l'indigente salle*

Quel secours peut offrir la Iroupc médicale ?

Ni breuvage attiédi, ni baumes onctueux.

Le vide et l'abandon s'étalent devant eux :

Des piliers froids et nus, de ténébreux portiques,

Des murs bariolés de sentences mystiques.

Le malade en vain clierciie une couche, un grabat i

Sur le pavé, de marbre il chancelle et s*abat.

n MILIANAH.

Y bnguit quelques jours, le front dans la poussière,

Voit passer, i^pa^ser, la lugubre civière; A son tour il expire, et s'en va tristemaat,

Cadavre enseveli sans même un vêlement 1

Céièiji'e aux aienU)urs, cette antique mosquée Jadis pour un funèbre usage était marquée :

Des marabouts défunts on y portait les os.

Leur dépouille longtemps y trouva le repos.

Mais depuis qu'introduite au sombre sanctuaire La guerre en a disjoint le pavé mortuaire, La dalle des tombeaux s'est fendue, et souvent Un squelette rongé sort du terrain mouvant.

-Les os jonchent partout la terre sépulcrale. Ainsi, le malheureux qui louche au dernier raie

£;UANT DEUXIÈME. 7$

Attend la moit, couché sur des restes huuiams, Que« pa;* un dernier geste, il écarie des mains. Aux lueurs du flambeau qui veille sur b fime, il contemple, la nuit, de sa tixe paupière, Ces pâles ossements, débris d'anciens trépas, Compai^iioiis de chevet (ju'il ue soupçonnait {)as.

Obi sur. ces noii*s feuillets, quel regard pourra lire . Le récit des horreurs qu'enfante le délire ; Fantômes apparus, qu'au mouieiit d'expirer .

Devant son œil terni le mourant voit errer !

Lol iace déjà froide et les ciiuirs violettes, Leâ uns,, touchant du doigt le débris des squelettes. D'une vague pensée adressent les laiiibeaux A ces aifreux voisins échappés des tombeaux.

14 MILtANAH.

Ils rêvent qu'avec eux, en un voyage sombre, lis expiomit déjà le gouilie où i àme i>ouiijre, Le pays sans soleil, où, sous un ciel couvert, Passent des vibioiis que colore un jour vert. Us écoutent monter des infernales grèves

Ces cris d'un autre monde, épouvante <]es rêves; Et, de leur propre voix qui jaillit par ettorts. Semblent balbutier Tidiome des morts.

D'auti'cs, halludnés par la toile agonie,

Sont la dupe d'un songe éU^ange d'ironie :

Le corps, dans chaque nerf, par la fièvre excité,

Us sortent de rhOsSpicc, — à travers la cité

Se l^inent; — s'atrétant à quelque seuil antique,

Us pensent revenir à leur toit domestique;

Us Irappent sur la porte : — 0 chers parents ! c'est nous l Ouvrez eh hâte , ouvrez; uous revenons vers vousl — lis disent, et la porte, à leurs coups ébranl«5e, Fait mugir d*un bruit sourd la maison dépeuplée, £t des foyers, où dort un silence proiond.

Insensible et moqueur, le seul écho répond !

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