PRÉFACE
entends par milieu de siècle la période qui s'étend de J840^àJ870, C'est un moment de l'histoire que j'ai bien vu et sur lequel, grâce aux circonstances de ma vie, à mes relations et à mes observations personnelles, je crois être à même de fournir quelques détails intéressants.
De ces générations nées sous Louis-Philippe, éveillées au collège par la révolution de Février, entravées et comprimées sous l'Empire, je voudrais donner fidèlement l'esprit et le caractère. Ce n'est pas d'un panégyrique qu'il s'agit, mais d'un simple témoignage qui en rencontre d'autres cl les confirme.
Les manières de sentir, de concevoir, de vouloir changent SI rapidement qu'à la distance d'un petit nombre d'années, les hommes dune même nation, d'une même culture se connaissent à peine, souvent se méconnaissent. Les derniers venus, dans leur hnpatience d'émancipation et leur fièvre décroissance, s'imaginent ne rien devoir à ceux qui les ont précédés. Aujourd'hui dédaigne Hier et volontiers l'oublie sans prévoir que Demain lui infligera le même traitement' De leur côté, les vétérans, que les nouvelles formules déconcertent et que blessent les irrévérences, sont tentés de se cantonner dans leurs souvenirs et de se détourner d'un Présent qui leur mesure la place et se dérobe àleur influence.
YIIl PRÉFACE.
Ils auraient tort décéder à cette tentation; leur sévérité se tournerait contre eux. « Nous sommes ce que vous noug avez faits, auraient le droit de dire les hom.nys 1 1 yra.: ^ nos actions et nos œuvres vous déplaisent, ne vous en wenez qu'à vous-mêmes, car elles sont le reaet plus ou moins direct de vos enseignements et de vos exemples. »
Quelle fureur avons-nous de toujours comparer! 11 n y a Bas de procédé moins légitime ni plus trompeur. « Comparaison n'est pas raison .>,dit la sagesse populaire. Rien de plus vrai Chaque époque, chaque génération, chaque individu a sa tendance, son instinct, son génie particulier, incomparable : voilà ce qu'il est nécessaire de marquer e utile de savoir.
Aucun de mes contemporains ne me démentira si je dis que de notre jeunesse première à l'âge suffisamment mur, le sentiment auquel nous sommes restés le plus fidèles sous des formes bien différentes, à travers la diversité des destinées et des organisations, a été l'enthousiasme, un fond de respect pour les idées, pour les écrivains en qui elles s'incarnent, pour les livres où elles se manifestent. Nous n'avons pas tous été, tant s'en faut, des littérateurs ou des philosophes, mais nous avons eu presque tous la superstition du livre, et nous ne nous en sommes pas plus mal trouvés. Cette disposition au respect s'étendait à nos maîtres. Lorsqu'il nous est arrivé d'avoir des professeurs ridicules ou peu dignes, nous en avons souffert comme d'une déchéance personnelle, et ce n'est pas sur eux que notre souvenir (ou notre sourire) s'arrête.
L'histoire occupe dans notre enseignement une place considérable. Nombre d'excellents ouvrages, composes par des universitaires, attestent que cette science n'a rien perdu de sa précision ni deson élévation. Je doute toutefois qu'elle uitpour les élèves d'aujourd'hui l'attrait exceptionnel qu'elle offrait vers 1840. On avait beaucoup bataillé sous la Restauration pour obtenir la création des chaires d'his-