LES 3I0RTS TRAGIQUES. LOUIS SALLES
Nous avions à Saint-Cloud un voisin lequel, — bien qu'il ait fait plus d'une folie — n'appartenait pas à la troupe des Folies-Montretout : c'était Napoléon III. On ne peut pas dire qu'il fût encombrant. Parfois, dès le matin, il accompagnait dans le parc public le prince impérial en train de prendre sa leçon d'équitation. Deux ou trois fois pendant l'été, il passa devant la fenêtre ouverte de notre salle à manger, au rez-de-chaussée, sur la route, pour s'assurer sans doute que ses sujets ne mouraient pas de faim. Un peu au-dessus de notre maisonnette, située sur le chemin de Garches, une route s'ouvrait à gauche, suivait le parc réservé et conduisait à l'entrée de Ville d'Avray, à deux pas des Jardies, doublement célèbres
aujourd'hui par le séjour de Balzac et la mort de Gambetta. Au coude de la voie se trouvait une grille qu'on appelait, je crois, la grille d'Orléans. C'est de là qu'un matin, avec quelques curieux clairsemés, je vis partir Fempereur pour la guerre de 1870. Je le distinguai très bien au milieu des officiers généraux qui l'entouraient. Sa physionomie était triste, soucieuse; l'immense fatigue des événements accomplis, le doute du succès, l'inquielude de l'avenir semblaient s'y refléter. Vingt ans auparavant je l'avais vu en Normandie, à Rouen, à Laigle, mais combien différent, assuré du triomphe, le regard séduisant et confiant 1 En 1870 ce n'était plus cela. Bien qu'on fût au milieu de l'été il faisait un ciel et un vent d'automne. Des arbres déjà quelques feuilles tombaient. Je rentrai le cœur serré, en proie à de pénibles appréhensions. Et pourtant, ne nous faisons aujourd'hm m plus clairvoyants, ni plus profonds que nous ne fûmes alors Tout le monde maintenant se donne le genre d'avoir prédit la défaite et annoncé la débâcle. Nos conditions militaires n'étaient meilleures m pires en Crimée et en Italie. Après Yillafranca, un colonel avec lequel je dinais chez Michelet, nous dit, en parlant de Solférino : « C'est la victoire du soldat ; les généraux n'y ont été pour rien ». Un même espoir n'était-il pas permis en 1870? Je laisse de côté les policiers qui criaient : « A Berlin 1 » et
qui assommaient les gens paisibles. La masse moutonnière avait plutôt confiance. Dans l'opposition on redoutait, et avec raison, le réveil et la prépondérance du militarisme. Quelques casse-cou prenaient leurs mesures en vue d'un désastre. L'un d'eux vint me trouver, et à brûle-pourpoint : « Quelle préfecture désirez-vous ? — Mais je ne sache pas qu'il soit question de moi. — Dans un mois nous serons les maîtres et nous manquerons de préfets. » Je déclinai avant cette préfecture que j'aurais refusée après. Toutefois, je l'avoue, cela me rendit rêveur. Un tel aplomb me confondait^ au lendemain d'un suffrage de six millions. Il est vrai qu'il y avait de bien drôles de plébiscitaires, et bien peu solides. Je venais de déposer mon bulletin dans l'urne, un non calligraphié avec amour, lorsque le maire de Saint-Cloud, mon excellent compatriote, le docteur ïahère me dit tout bas : « Je parie que vous avez voté non ». Et il ajouta sans attendre ma réponse : « J'ai grande envie d'en faire autant ». Que de maires et de fonctionnaires aussi flottants que celui-là?
Pour moi qui ne songeais pas à être préfet et qui ne prévoyais ni Sedan ni Metz, je m'en allai passer mes vacances à Fontainebleau, oii depuis plusieurs années m'attirait une relation très agréable avec la vieille demoiselle de Senancour, la fille d'Oberman. Au bout de peu de temps, il
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fallut revenir. Les déroutes succédaient aux déroutes. Quand j'arrivai à Montretout, on avait déjà déserté la plupart des maisons. Les moyens de transport faisaient défaut. Les intermédiaires se montraient insolents et rapaces. Je pus à peine sauver quelques meubles et une faible partie de ma bibliothèque. On ne saurait se figurer, à moins de l'avoir vu, Teflondrement matériel et moral qui se produisit alors. La France semblait se réfugier dans la banlieue et la banlieue se précipitait dans Paris. Seuls, lesgabelous, immuables comme le juste d'Horace, voyant qu'on ne pouvait acquitter les droits, se payaient en nature, mangeant comme Gargantua et buvant comme Silène. Nous allâmes loger rue de l'Oratoire-Saint-Honoré, dans une boutique que Chesneau avait louée pour y installer un journal illustré, et dont nous manœuvrions soir et matin la fermeture mécanique.
Le 4 septembre, quand on apprit par les affiches la défaite de Sedan et la captivité de l'empereur, il se fit dans Paris un mouvement extraordinaire et absolument unique en son espèce. Ce n'était ni une émeute, ni une révolte, ni une révolution, mais bien un soulèvement immense et pacifique, comme une marée montante et certaine que rien ne pourra l'arrêter. Maris et femmes endimanchés s'en allaient bras dessus, bras dessous, par les
rues, suivis de la marmaille qui se croyait à la fête. Le même mot sur toutes les lèvres : « L'empire est fmi ».
Mon métier de littérateur étant en chômage forcé, je suivis ma vocation de curieux. L'immense foule s'en allait roulant vers la place de la Concorde et se dirigeant vers le Corps législatif. Quelques escadrons de cavalerie en défendaient l'abord, mais rien qu'à les regarder, il était évident qu'ils ne tenteraient pas la plus légère résistance. Je me plaçai à l'entrée du cours La Reine et de là je vis arriver les légions de la garde nationale, peu brillante de tenue et très misérable de discipline. Tous les tortillards et tous les gavroches que la terre a produits gambadaient au tour des soldais citoyens et leur formaient une escorte grotesque. 11 y eut là un moment qui aurait été solennel si un semblant de conflit eût paru possible. Tout se passa en famille. Les cavaliers ouvrirent leurs rangs. La garde nationale et la foule passèrent. Dès lors l'issue de la journée n'était pas douteuse. Comme je ne me souciais pas d'être englobé dans le tourbillon, j'exécutai un mouvement tournant et je continuai ma fia nerie jusqu'aux Invalides, comptant revenir au Palais-Bourbon en longeant le quai d'Orsay. Je le trouvai barré par un cordon de sergents de ville. Cela dura peu. Une immense clameur
s'éleva, et chose que je n'oublierai jamais, un sergent de ville, me prenant les mains, me dit avec une émotion joyeuse : « La déchéance est prononcée ».
Quel prodigieux spectacle offrait le péristyle du Corps législatif. Toutes les marches étaient occupées par des hommes, des femmes et des enfants qui rigolaient, ne fût-ce que pour l'imprévu de Tévénement et l'étrangeté du spectacle qu'ils s'offraient à eux-mêmes. Assis sur les degrés, les plus prévoyants partageaient avec leurs voisins les provisions qu'ils avaient apportées. On mangeait le cervelas, on cassait la croûte et les marchands de coco, surgissant à propos, prodiguaient comme à Venise l'acqua fresca. Ces braves gens n'étaient ivres que de joie, mais ils l'étaient bien. En ma double qualité de philosophe et de préfet récalcitrant, je ne pouvais m'empecher de penser : Et les six millions d'électeurs ! et le plébiscite et les neiges d'antan?
Ma curiosité n'était pas entièrement satisfaite. Je devais une visite aux Tuileries. C'était la première et ce devait être l'unique. Les grilles donnant sur la place du Carrousel étaient fermées. En arrière, contre le château se tenait une compagnie de chasseurs à pied. Près d'eux, un coupé. On disait que l'impératrice allait y monter. La foule d'ailleurs n'était point menaçante. On eût
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dit des badauds désheurés en quête d'un spectacle. Tout à coup j'entendis un cri qui remplissait la place: « Vive Trochu ! » Et j'aperçus à deux pas de moi, sur son cheval, qui n'en pouvait mais, au milieu des fluctuations et des bousculades, le général que les Parisiens devaient idolâtrer, railler, maudire et finalement oublier. 11 avait l'air d'un homme fatigué, maussade, peu touché des démonstrations populaires, impatient de s'y dérober.
Dans la rue Saint-Honoré, je rencontrai Georges Pouchet qui me dit : « Viens-tu à l'Hôtel de Ville ? » Je lui répondis : « Non, je viens de donner ma démission de préfet et je m'en vais dîner. » Un peu plus loin, Auguste Dide et Vermorel se trouvèrent sur mon chemin. Tous deux, à mes questions, firent à peu près la même réponse : « Cela n'irait pas trop mal si nous n'avions les Prussiens à l'horizon. »
Du 4 au 18 septembre la physionomie de Paris fut extrêmement curieuse. Une population d'écoliers, inopinément délivrée des maîtres, en congé et, comme on dit vulgairement, en ballade. Sur les places, dans les jardins, notamment au Palais- Royal, des franc-tireurs verts, bleus, bruns faisaient l'exercice avec acharnement. On prenait les bateaux-mouches pour aller voir à Gharenton et
surtout à Auteuil, les fortifications improvisées, les fameux pieux fichés en terre qui devaient être « le tombeau de la cavalerie prussienne », comme si Moltke s'était jamais proposé de prendre Paris avec des ulilans.
Le temps était splendide. On ne pouvait pas croire à un siège. Chacun disait : ça s'arrangera puisque l'empereur n'y est plus. Un honnête rêveur m'assurait qu'au seul nom de république les Prussiens tomberaient foudroyés. Je savais cependant par VOpinion ISationale et par Martin-Paschoud, qui voyait les membres du Gouvernement provisoire, que ce foudroiement ne s'opérait pas. On en eut le sentiment quand on vit arriver dans Paris les troupes éreintées de Yinoy. Le 19 au matin, les forts commencèrent à tonner. Le concert d'artillerie s'ouvrit, qui devait nous bercer pendant de longs mois. J'étais à la porte de Châtillon quand nos soldats rentrèrent après une échauffourée oii ils s'étaient très bien battus (j'ai été à même de le savoir pi us tard), mais où le nouveau gouverneur de Paris n'avait pris la peine ni de s'inquiéter ni même de s'occuper d'eux.
Avant l'investissement, nous avions reçu un renfort sérieux. Victor Hugo et Edgar Quinel, rentrant de l'exil, étaient venus s'enfermer avec nous dans Paris. Je n'ai pas la moindre envie de
plaisanter. C'était bien un renfort, et le plus précieux qui nous pût advenir, le plus propre à nous rehausser le cœur. Nous avions toujours suivi avec une fidélité passionnée cette littérature de l'exil. DansV Opinion Nationale^ où l'on avait pleine confiance en moi, je n'avais laissé passer aucune production du maître sans en parler avec autant de sympathie que de respect. Une correspondance s'était établie entre nous à ce sujet, et je puis dire que les lettres de Hugo sortaient pour la plupart du cadre banal oii trop souvent il a coulé ses félicitations.
Quand je connus son arrivée à Paris, j'allai porter ma carte au pavillon de Rohan où il s'était momentanément établi. Je reçus peu de jours après une lettre où le grand poète me disait qu'il désirait connaître personnellement le critique si bienveillant de son œuvre, et il concluait en m'invitant à dîner frugalement le lendemain ou le surlendemain. Comme on le pense bien, je ne manquai pas au rendez-vous, et je fus très cordialement accueilli au pavillon de Rohan. Je trouvai chez Victor Hugo une très grande bonhomie, une simplicité de conversation et d'allures qui étonnaient aupremier abord. Iln'avait rien d'Olympien, quelque chose plutôt de familier et de paternel. Dès le premier mot il me demanda si j'avais des enfants. Ce lui fut un thème pour s'étendre sur
cettematièredontilaimaitàparleretoùil excellait. Au dîner, je fus placé auprès de M""" Drouet, la célèbre Juliette de jadis, belle encore sous ses cheveux blancs, très distinguée, causant avec finesse et répondant avec tact. Charles Hugo arriva au milieu du repas. Son père le gronda fort d'avoir manqué le potage, qu'il regardait comme la partie la plus substantielle et la plus nécessaire de la nourri ture. Il lui en fitapporter une bonne assiettée et voulut qu'il la mangeât séance tenante. J'avais lu autrefois dans V Artiste quelques jolies pages de Théophile Gautier sur la manière dont se nourrissaient les écrivains illustres de notre temps, et j'y avais noté ce détail, que Hugo, gastronome formidable, se contentait pour tout le repas d'une seule assiette oii venaient se succéder tous les mets. Ce jour-là je ne constatai rien de pareil, mais je pus voir que l'appétit du maître s'était maintenu à la même hauteur; il fit disparaître en peu de temps une belle quantité de macaroni. Après quelques paroles graves et qui s'imposaient sur la situation, il donna cours à son humeur assez facétieuse et se hasarda jusqu'au calembour. H nous raconta que pendant la guerre de 1859, une bonne femme de Jersey lui avait appris que les autruches avaient battu les sardines, voulant parler d'un avantage obtenu par les Autrichiens sur les Sardes. Cela le divertissait beaucoup; il avait le rire facile.
Vers la fin du repas, quelqu'un fit demander M"»" Charles Hugo. Elle sortit, rentra presque aussitôt : c'était un solliciteur, un pauvre. La jeune femme se pencha vers l'oreille de son beau-père et lui murmura quelques mots de pitié touchante que j'entendis distinctement. Hugo ouvrit son porte-monnaie et en tira, autant que je m'en souviens, une pièce de vingt francs, que sa bru alla remettre sur-le-champ au destinataire. Quelques personnes vinrent pendant la soirée, mais l'entrain relatif du dîner ne se soutint pas au salon. Les nouveaux arrivants étaient de jeunes littérateurs, des débutants poètes (1), qui venaient contempler une idole et l'encenser. Une sorte de cérémonial s'établissait, qui arrêtait l'élan et glaçait les paroles. Je trouvai la même étiquette aux visites suivantes, ce qui, malgré le bon accueil que je recevais, me fit les espacer de plus en plus.
Pour Edgar Quinet, je l'avais vu en Suisse, pendont l'exil. J'avais même passé quelques jours chez lui, àVeytaux. De cette visite et de ce séjour j'ai gardé un profond souvenir. Quoique la maison dominât le Léman, elle semblait triste et privée de lumière. On y parlait bas comme chez un malade, on y causait à peine. C'est là que j'ai senti combien c'est une chose amère, déprimante
(1) Entre autres Paul Verlaine.-
et décevante que l'exil. Sans doute Edgar Quinet ne regrettait pas les distractions de Paris, car je pense qu'il n'en prenait guère; sans doute il ne connaissait point les longues heures accablantes et monotones de l'ennui, ayant toujours sur le métier quelque travail considérable, Marnix de Saint- Aide y onde ^ Merlin P enchanteur^ la Création^ la Révolution. Ce qui le tourmentait et le faisait souffrir, c'était, avec son patriotisme blessé, une imagination ardente et assombrie. Dix ans après le 2 Décembre, je trouvai M. et M""' Quinet persuadés que l'on vivait à Paris sous le régime des fusillades au coin des rues et des assassinats quotidiens. Aussi de très bonne foi s'étonnaient-ils que l'on pût se résigner à supporter des conditions semblables, et cet étonnement se nuançait de dédain pour les personnes demeurées en France et qui paraissaient accepter tacitement ces conditions.
Absorbé dans la continuité de cette vision lugubre, Quinet était peu expansif, presque toujours replié sur lui-même. Ce n'est pas M""^ Quinet qui aurait pu faire diversion à cette tendance d'esprit. Justement fière de son mari, justement froissée de l'ingratitude publique, sensible jusqu'à la susceptibilité à tout ce qui pouvait paraître de la part des étrangers un manque d'égards, de la part des compatriotes un commencement d'aban-
(Ion et d'oubli, elle était sans cesse en éveil, et sa vigilance avait quelque chose de douloureux, de surexcité, d'exalté.
Je donne ici, non seulement mon impression personnelle, mais celle des personnes très distinguées que je vis en Suisse à cette époque, notamment de M. et M"" de Gasparin, de M. Ernest Naville, de M""* la comtesse Amélie de Sellon. Ni la bonne volonté ni la sympathie ne faisaient défaut, « mais pourtant, me disait un homme d'esprit, Genève nepeutpasdéclarerla guerre à la France». Ajoutez que l'état de santé de Qainetnelui permettaitguôre de jouir des beautés de la nature qui l'entourait et de ce qu'elle pouvait avoir de réconfortant. Il était atteint d'une affection de l'arachnoïde qui lui faisait craindre la vive lumière de ce pays et lui interdisait les promenades pendant le jour. Ghillon était à deux pas. Je proposai à mes hôtes d'y descendre. Quinet se contenta de me ré pondre : « Il y a bien assez de prisons en Europe sans aller visiter celles du passé ». Je sortais quelquefois avec M"'* Quinet, mais malgré son amabilité et mon très grand désir de lui être agréable, je n'étais jamais à son diapason et je commettais fréquemment des maladresses. Une fois notre entretien roulait sur les régions danubiennes, d'oi:i je la croyais originaire. Il m'arriva de lui dire : « Vous, madame, qui êtes Roumaine ».
Elle me répondit avec une promptitude vibrante : c( Non, Monsieur, je suis Française. » C'est cornélien, mais cela ne favorise pas le dialogue.
Resté très reconnaissant à ces bons cœurs de l'hospitalité charmante qu'ils m'avaient donnée, je faisais en les quittant des vœux pour que leur exil fût abrégé. Des années s'écoulèrent encore et il ne fallut pas moins qu'un cataclysme pour leur rouvrir les portes de la patrie. Plus d'une fois j'avais eu occasion de leur témoigner mon souvenir soit par des lettres, soit par des articles. Dès que je fus informé de leur arrivée à Paris, je m'empressai d'aller les trouver, d'abord chez M. Paul Bataillard, rue Notre-Dame-des-Ghamps, puis au 36 de la rue de Vaugirard, dans le modeste logement qu'ils occupaient en face de l'église des Carmes. Les circonstances au milieu desquelles ils revenaient n'étaient pas de nature à changer les dispositions acquises de leur esprit. Je les trouvai aussi sombres qu'à Veytaux, avec l'inquiétude fiévreuse en plus et le besoin d'activité qui d'ailleurs à ce moment nous dévorait tous. Quinet, se souvenant de son enfance militaire et des belles études de son 1815 se faisait tacticien, et chaque fois que j'allais le voir, il me déroulait des plans de campagne magnifiques, dont il confiait quelquefois des parties aux journaux. Sollicité à plusieurs reprises de prendre la parole dans
des réunions publiques, il s'y refusa, je crois, constamment. « Voulez-vous me remplacer? » me demanda-t-il une fois. On était venu le chercher du fond des BatignoUes. Je me récusai vivement, car j'étais muet encore, et ce périlleux honneur échut à Ferdinand Buisson. On sait que Quinet ne rentra point au Collège de France. Il préféra siéger à l'Assemblée constituante, où sa belle forme oratoire frappait les esprits, sans exercer peut-être beaucoup d'influence.
On ne saurait dire que dans ce Paris oii les principaux journalistes étaient restés à leur poste, où Emile Bergerat écrivait sa belle pièce sur les cuirassiers de Reichshoffen, Théophile Gautier ses Tableaux de Siège et Théodore de Banville ses Idylles prussiennes^ la vie littéraire fût absolument arrêtée. Ce qui est certainc'est que l'activité intellectuelle et morale était très grande. Une foule nombreuse se pressait aux matinées des théâtres pour entendre réciter des poésies patriotiques, politiques, particulièrement des morceaux tirés de l'œuvre de Victor Hugo, des Contemplations^ des Châtiments. Il est à remarquer cependant que tout ce qui était empreint de violence satirique, tout ce qui débordait de ressentiments et de personnalités laissait généralement le public très froid. On aimait mieux entendre le Crapaud ou Stella^ dits
par MM. Got et Monligny. La colère contre le passé faisait place à Fimpérieuse préoccupation de l'avenir, à une secrète espérance qui surmontait toutes les tristesses du présent.
Jamais les cerveaux n'ont tant travaillé. Les clubs offraient un curieux spectacle. On n'y entendait que théoiies militaires el propositions stratégiques. Un chef d'institution, candidat lulur à la députation de la Seine, Genillier, citait les exploits des Carthaginois et des Romains, et se faisait « enlever » par un auditoire peu érudit. Les discussions entre capitulards et outranciers se poursuivaient hors du club, dans la rue.
A ce sujet voici ce que j'ai vu de plus fort. Sur le boulevard Saint-Michel, devant moi, marchaien deux employés des pompes funèbres, des croquemorts, comme on les appelle, portant chacun sous le bras une boîte en bois blanc, le cercueil de quelque petit être, et Dieu sait s'il en mourait à cette époque. Ils se dirigeaient tout en discutant vers le cimetière Montparnasse. Fatigués sans doute, ils s'arrêtèrent place de la Sorbonne et s'assirent sur un banc près de l'église, les deux cercueils placés entre eux; puis la discussion s'échauffant, ils appuyèrent leurs arguments de gestes démonstratifs, et finalement, dans le feu du discours, ils en vinrent à marteler de coups de poing les pauvres petites boîtes en sapin.
Et maintenant voici ce que j'ai vu de plus triste.
C'était le 23 décembre. L'exaltation des premiers jours diminuait à vue d'œil et faisait place à une crise d'abattement. Personne dehors. Dans la rue Saint-Jacques, entièrement déserte, je ne rencontrai qu'un gamin de dix ans qui chantait de toutes ses forces :
Monsieur de Bismarck Sur la rouf de Châtiilon, Avecque son casque A tête de cornichon.
Quand la voix de l'enfant se taisait, le canon se chargeait de rompre le silence. Bicôtre, Ivry, les Hautes-Bruyères tonnaient tour à tour. Je descendis jusqu'à l'Ecole de médecine. Là, sur l'un des piliers, des petites bandes de papier contenaient chacune une annonce manuscrite. La première annonçant une conférence déiste par M. Sordel; la seconde un récit de la prise de la Bastille par M. Maurice Joly. J'entrai dans le grand amphithéâtre. Nous étions une soixantaine de personnes. Le monsieur Sordel, dont je n'ai jamais revu le nom nulle part, était un vieux bonhomme très respectable, très peu éloquent et qui débita son modeste boniment sur l'existence de Dieu, sans que personne y fît attention.
J'attendais davantage de Maurice Joly; il avait
une sorte de nom, un peu compromis, assez équivoque, mais on lui reconnaissait du talent. Il était en habit noir et grelottait. Son secrétaire, en habit noir aussi, ne faisait pas beaucoup meilleure figure. Evidemment ils avaient compté sur un public plus nombreux, plus cossu, et non sur cette poignée de pauvres diables à moitié morts de besoin, de froid et qui n'écoutaient guère, ventre affamé n'ayant point d'oreilles. Le récit de la prise de la Bastille fut vite bâclé, sans aucun détail nouveau ni curieux, la conférence expédiée en quatre mots, et alors je vis avec un serrement de cœur inexprimable, le secrétaire quitter les marches de la chaire et, tenant son chapeau comme une sébile, commencer humblement une quête qui ne paraissait pas devoir être fructueuse. C'était le dîner du patron et le sien qu'il s'agissait de conquérir. Cela parut poignant et fut senti de tout le monde : aussi chacun y alla-t-il de son gros sou, de sa petite pièce, j'allais presque dire de sa petite larme.
Je n'écris pas l'histoire et je n'ai à raconter ni le siège de Paris ni les commencements de la Commune. A servir dans les vétérans sous un ancien officier de marine, Chaplain-Duparc, à veiller nuit et jour sur les boucheries, les boulangeries et les marchés, j'avais pris des rhumatismes qui me contraignirent à un repos absolu. Le 27 mars,
je partis pour Rouen, ce qui n'était déjà pas très facile, et je courus, sans m'en douter, un véritable danger. Dans le compartiment, en face de moi, trois messieurs avaient pris place, deux très jeunes, le troisième assez âgé. Quand le train eut passé le pont d'Asnières, il s'arrêta brusquement. Les portières du wagon furent ouvertes avec violence, et les fédérés, la baïonnette au bout du fusil, nous sommèrent rudement de montrer nos papiers. Ma pancarte de garde civique les contenta. 11 se trouva que mes voisins étaient en règle également, et l'on nous laissa continuer notre route. Les trois messieurs gardaient un profond silence. Lorsque nous fûmes à Vernon, un des jeunes gens, se tournant vers le monsieur âgé, lui dit : « Eh bien, mon général, nous l'avons échappé belle! » J'appris alors que je voyageais avec le général Blanchard et ses deux aides de camp. Or, le général était activement recherché par la Commune, et s'il avait été arrêté à Asnières, on m'aurait compris dans la rafle, et j'aurais bien pu finir rue Haxo ou dans quelque abattoir semblable.
L'impression que je reçus à Rouen fut celle d'un bain de glace en sortant d'une étuve. Nous autres Parisiens étions très fiers de nous être si bien et si longtemps défendus, mais en province on ne voyait pas les choses du même œil. On nous accusait d'avoir par notre obstination rendu
la paix plus onéreuse et ruiné le commerce. Ce qui surprendra peut-être le lecteur, c'est que le personnage qui me débita le plus violent réquisitoire contre Paris et les Parisiens, fut, non pas un notable commerçant ou un rentier troublé dans sa tranquillité, mais tout simplement Gustave Flaubert.
Nos relations avaient été fort inégales. Tout d'abord Flaubert m'avait su gré d'avoir quelque peu tourmenté Sainte-Beuve pour l'engager à lire Madame Bovary et, comme conséquence, à en parler favorablement. Le jugement sévère que je portai sur Salammbô l'irrita profondément. On sait qu'il lui était impossible de supporter la contradiction. Aussi dans la lettre où il répondait aux critiques de Sainte-Beuve et à d'autres encore, il m'appliqua un fort coup de patte ou de poing, comme vous voudrez. Je suis peu sensible à la mauvaise humeur littéraire et je ne bronche pas aisément. La boutade de Flaubert ne m'empêcha donc point, lorsque parut V Education sentimentale^ de rendre justice à cet ouvrage très étudié, très consciencieux. Le romancier fut touché, vint me voir à Saint- Cloud. Nous causâmes longuement, cordialement, étant du même pays, connaissant les mêmes personnes : un de mes cousins était l'un des meilleurs élèves de son père; son frère Achille était le médecin de ma mère. Nous fîmes la paix en bons
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Rouennais, mais non pas une paix normande. Il était donc tout naturel que, me trouvant à Rouen, j 'allasse jusqu'à Croisset (e t non pas au Croisset ainsi qu'on l'imprime toujours) situé au pied des belles collines de Canteleu. Croisset regarde la Seine et rien n'est plus vivant que ce paysage, toujours animé par le passage des voiliers, des embarcations de plaisance, des vapeurs et du célèbre bateau de la Bouille. Flaubert, qui s'ennuyait mortellement dans cette solitude, se montra charmé de me voir. Il me félicita d'être sorti sain et sauf de la gueule du loup et partit de là pour prononcer contre Paris une invective formidable. J'avoue que la Commune ne nous mettait pas en très bonne posture devant l'opinion, et que son succès possible se présentait comme une hypothèse peu rassurante. Était-ce une raison pour déclarer que Paris était désormais un lieu condamné, funeste, qu'il ne pouvait plus être la capitale de la France, que jamais une personne riche, tranquille, civilisée, n'y voudrait rentrer; que la popijace s'en emparerait, le mettrait en ruines, n'en laisserait pas pierre sur pierre ? Quant à la littérature, il n'en pouvait plus être question. Je m'enfuis tout épouvanté de cette sombre prophétie. Eh bien, par une ironie singulière, ce qui a été rasé, ce n'est point Paris, c'est la maison de Croisset, et non par des communeux, mais par
(les descendants de M. Homais qui ont construit à la place une belle raffinerie, dont la fumée réjouit le cœur des bourgeois en route vers la Houille.
Les lettrés parisiens, dérangés de leur travail et réfugiés en province, n'étaient pas non plus d'humeur très mignonne. Avez-vous remarqué que le lettré, homme généralement très doux, devient aisément féroce quand on le trouble dans ses Imbitudes et qu'on intervient brutalement dans sa vie de recherches ou de méditations? Frédéric lîaudry, que j'appelais mon cousin et qui l'était un peu, représentait à merveille ce type du mandarin jeté hors des gonds par quelque agression des barbares. Cette Commune alcoolique qui brûlait les bibliothèques et qui ne se serait pas gênée pour fusiller les bibliothécaires déplaisait essentiellement à Baudry, l'un des conservateurs de la Mazarine. Je le connaissais de longue date, l'ayant souvent rencontré chez Michel et et ayant eu pour condisciple au collège de Rouen son frère cadet, Alfred, le célèbre collectionneur. Nous nous étions retrouvés voisins à Montretout, oii Baudry habitait près de son beau-père, Senard, l'un des confrères de mon père dans sa jeunesse, le défenseur bien connu de Flaubert, devenu, plus tard, président de l'Assemblée constituante et ministre de l'intérieur. Comme d'une maison à l'autre il n'y avait que la
route à traverser, Baudry venait fréquemment flâner chez moi, et je ne m'en plaignais pas, car sa conversation volontiers cpigrammatique et mordante était extrêmement instructive. Il savait beaucoup, de tout, et sur tout.
Lorsque Frédéric Baudry apprit que j'étais à Rouen il vint me trouver et me proposa de faire à peu près tous les jours une promenade sur les boulevards qui entourent la ville. Du Mont-lUboudet à Cauchoise, à Beauvoisine, à Saint-IIilaire, finalement à THospice général, il y a, comme on dit chez nous, une trotte, et bien que je fusse encore très souffrant de mes rhumatismes, je ne songeais nullement à la longueur du chemin, tant m'intéressait et me charmait la conversation de mon compagnon de promenade. Il me fallait bien au début essuyer quelques diatribes contre les communeux et les sociaUstes. Mon interlocuteur appelait sur Paris révolté toutes les foudres de la vengeance divine, à laquelle il ne croyait guère, et toutes les sévérités de la répression humaine, à laquelle il croyait davantage. Comment des théories de Saint-Simon, de Fourier, d'Auguste Comte en était-on arrivé à ces excès sauvages, à cette folie incendiaire, à cette spoliation éhontée? Cela le confondait et l'irritait. Il en prenait texte pour parcourir toute l'histoire des civilisations, et en même temps que le point de vue s'élargissait, le
langage s'élevait aussi. Nous étions emportés et nous flottions sur le courant des âges.
Que de détails amusants et d'anecdotes curieuses ! Baudry me fit un jour toute l'histoire de la pomme à cidre. Il m'assura qu'elle venait primitivement de Roncevaux, d'oii les paladins de Charlemagne (comme compensation sans doute au désastre de Roland) l'avaient rapportée en Normandie. D'abord on y accueillit fort mal cette intruse. Orderic Vital raconte quelque part que les abbés du Mont Saint-Michel faisaient boire du cidre à leurs moines quand ceux-ci étaient en pénitence. La Normandie était alors une contrée « vineuse », et elle ne cessa de l'être (les changements de température aidant) que lorsque Louis XI, pour punir l'humeur indocile des Normands, eut fait arracher toutes les vignes du pays. D'autres fois mon compagnon me parlait linguistique. Pendant son exil, il s'était mis à étudier le sanscrit, et voici qui est bien du savant exclusif : « Je souhaite ardemment, me disait-il, la chute de la Commune; cependant, si ça pouvait durer encore quelques semaines, je n'en serais pas trop fâché, parce que je posséderais mieux mon vocabulaire. »
Tous les Rouennais ne se montraient point aussi effrayés que Baudry ou Flaubert. Chez Eugène Noël qui gardait tout son sang-froid et ne
croyait pas que la France allait périr, si rude pourtant et si cruelle que lut la secousse, je rencontrai rillustre savant Pouchet, très calme, tout entier dans ses recherches, et bien que ses deux fils James et Georges fussent dans la fournaise, persuadé que Tordre se rétablirait et que la violence de la crise en abrégerait la durée. C'était au premier chefune figure intéressante et respectable que celle de cet homme éminent, dont les beaux travaux n'ont pas été appréciés à leur juste valeur, et qui sera remis à sa vraie place par une équitable postérité. Sa surdité très grande empêchait malheureusement avec lui toute conversation suivie, maison profitait à l'entendre, et l'on recueillaittoujours de sa bouche quelque notion nouvelle, quelque idée suggestive.
A mesure qu'on s'éloignait de Paris, le retentissement des événements s'atténuait. Dans les campagnes de la Manche que la guerre n'avait point touchées, où le fonctionnement de la vie régulière n'avait été altéré en rien, l'indifférence qui est au fond de nos paysans dominait presque exclusivement. Aussi fût-ce sans beaucoup d'émotion que les habitants de Marigny, la petite localité oiij'avais transporté mespénates, apprirent la chute de la Commune, la mort de Delescluze, de Vermorelet de Millière, « fameux par ses
crimes », ainsi que le disait emphatiquement l'affiche collée dans la halle du village.
J'avais un peu connu ces trois hommes. Je m'étais entretenu avec Delescluze chez l'avocat Eugène Manchon, de qui j'ai parlé au commencement de ces Mémoires. Le personnage me parut froid, incisif, de manières distinguées, presque un aristocrate. Il me fit de grands compliments sur ma littérature, m'assura que sa sœur était ma lectrice habituelle et me demanda si je voulais entrer au journal qu'il allait fonder, le Réveil. Je déclinai l'offre poliment. Ce vieux révolutionnaire m'intriguait, mais ne m'attirait pas. Ses yeux perçants avaient une expression inflexiblement dure. Je remarquai qu'ils étaient jaunes comme ceux des oiseaux de proie.
Mes relations avec Vermorel ont été purement littéraires. J'avais rendu compte de son premier livre, un roman intitulé Desperanza. Il m'en sut assez de gré pour mettre plus tard son journal, le Courrier français^ à ma disposition. L'un de mes amis qui faisait la chronique au Courrier s'étant absenté, je le remplaçai (ce dont personne ne s'est jamais douté) pendant quelques semaines, Vermorel était un homme instruit, sérieux, travailleur. Il avait de grands mérites comme publiciste, et son ferme jugement lui a valu certes plus d'ennemis dans son camp que, chez
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ses adversaires, la violence de ses opinions. J'ai connu Millièrc de plus près. Un de mes palents avec lequel il dirigeait le contentieux d'une Compagnie d'assurances, l'amena chez moi. Je |)us l'observer tout à mon aise. Ce n'était nullement un homme ordinaire. Ses défauts, à ce qu'il paraît, étaient insupportables, et ses passions poussées à l'extrême, mais ses qualités étaient tort réelles. Naturellement emporté, exalté, il avait eu beaucoup à souffrir, avait été fort maltraité lors de la création des commissions mixtes. Il en conservait une haine implacable, non seulement contre le régime impérial mais contre une société qui avait pu tolérer de si effroyables iniquités. Il parlait facilement, bien, avec lucidité, avec esprit. Au Parlement, où il fut appelé et où il ne fit que passer, on l'avait remarqué cependant. Pourquoi brisa-t-il sa carrière politique qui s'annonçait fort brillante ? et pourquoi se jeta-t-il dans la Commune? C'est ce que je n'ai jamais pu comprendre. Il périt victime d'une dénonciation et aussi, je crois, d'une confusion de noms. Un autre Millière, colonel de fédérés à Montmartre, s'était signalé par ses excès. Il réussit à s'enfuir lors de l'entrée des troupes ; l'autre Millière paya pour lui. Quoi qu'en dise la proclamation de M. Thiers, le républicain démocrate qui tomba fusillé sur les marches du Panthéon en criant : Vive la Ré-
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publique! n'était point fameux par ses crimes, attendu qu'il n'en avait commis aucun. G'e'tait un homme de talent et un honnête homme.
Dans ce petit bourg de Marigny nous attendions impatiemment la possibilité de rentrer à Paris. Je m'étais remis tant bien que mal au travail, préparant mon volume sur Sainte-Beuve et classant les notes qui devaient servir au Corneille inconnu. Un hasard heureux avait mis sous ma main, dans ce coin perdu de Normandie, une assez riche bibliothèque, celle du docteur Louis Salles. 11 me permit d'y avoir recours, et j'usai largement de la liberté qu'il me donnait. Louis Salles n'était pas seulement un curieux, un érudit, i] avait reçu aussi, comme quelques-uns des Normands de nos parages, comme Segrais ou Vauquelin de la Fresnaye, le don de poésie. 11 me communiqua un manuscrit de très agréable lecture, d'une inspiration sincère, d'expression très délicate souvent. Ce petit livre avait pour titre les Amours de Pierre et de Léa. J'eus l'honneur d'en être le parrain et le plaisir d'en écrire la préface. D'autres volumes suivirent où l'auteur cherchait une voie nouvelle, qu'il eût certainement trouvée si la mort n'était venue prématurément le frapper. Les Amours de Pierre et de Léa restent une œuvre originale et que les fins connaisseurs apprécieront toujours. Pour moi, dans ce désarroi d'existence où nous
étions tous alors, l'amitié de cet homme aimable et cultivé, et celle de sa très intelligente compagne me furent assurément d'un précieux secours.
Pendant mon séjour en Alsace, on m'avait signalé auprès de ïurckheim, dans un endroit nommé Saint-Gilles, d'immenses et très hautes fourmilières. Je m'occupais alors beaucoup des fourmis et je voulus faire à leurs dépens une expérience assez raide. Ce fut, au risque d'être fortement mordu par ces fauves peu accommodantes, de démolir avec ma canne un de ces édifices qu'elles avaient si laborieusement élevés. Trois jours après j'y retournai. La fourmilière était reconstruite comme si n'avait pas eu lieu le cataclysme provoqué par ma malice et ma curiosité.
Et nous autres hommes dont la fourmilière venait d'être bouleversée si outrageusement de fond en comble, aurions-nous moins de ténacité et d'i ndustrie que les fourmis de Saint-Gilles ? N'étaitil pas urgentde nous remettre à l'œuvre, de combler les brèches, de substituer aux ruines des constructions nouvelles? Un monde avait péri; c'était un monde à refaire et un monde différent. Le milieu de siècle était accompli. Une nouvelle époque commençait, et dans notre travail de réparation d'autres générations allaient venir nous aider.