DES ESSARTS. CLARETIE. DUPONT-WHITE
— ALBERT CIM.
De 1860 à 1870, j'ai habité Sèvres puis Saint- Cloud. Ce qui me fit choisir le sdjour de Sèvres, c'était le voisinage de mon compatriote et ami Ernest Chesneau. Dès mes premiers articles à V Opinion Nationale il m'avait écrit, me rappelant nos communes origines rouennaisesets'autorisant de l'amitié d'Eugène Noël. Nous fûmes promptement liés, et pendant des années nous travaillâmes fraternellement à côté l'un de l'autre. On nous appelait volontiers Vieux Sèvres^ ce qui n'avait rien de blessant. Un jour que nous avions écrit à Sainte-Beuve pour le féliciter de ses articles sur Déranger, celui-ci nous répondait : « Je suis bien sensible à l'approbation de l'école de Sèvres. Elle compte beaucoup pour moi. Cœur et esprit, l'école de Sèvres ! »
Nos directions cependant étaient assez diffé-
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rentes. Il y avait en Chesneauun fonds de romantisme dont il ne s'est jamais départi, même quand il a donné la main aux impressionnistes, japonistes et autres prétendus sectateurs de la réalité absolue. En outre, il ne tarda pas à devenir bonapartiste. Gomment? je ne le sais trop. Peut-être à cause de son passage à la Revue Européenne (laquelle ne produisait pas semblable effet à tout le monde), peut-être en raison de ses fréquents rapports, comme critique, avec l'administrateur des Beaux-Arts. M. de Nieuwerkerke — celui à qui Préault disait : « Qu'est-ce que ça vous fait de n'avoir pas de talent puisque vous êtes le bel homme! » — avait pris Chesneau en particulière faveur. Il fut son introducteur dans le salon delà princesse Mathilde et consentit même à tenir un de ses enfants sur les fonts de baptême. Ce qu'il y a de curieux c'est que cet impérialiste très sin- ■cère s'était brouillé avec son père, honorable avoué à la cour d'appel de Rouen, bourgeois conservateur, qui ne pouvait pardonner à son fils l'excès du républicanisme. Malgré nos divergences d'appréciation sur la vie et sur l'art, nous nous entendions par un même besoin de sincérité, par une même recherche de l'original et du nouveau.
Au fond, Ernest Chesneau était un aventureux. Il l'était en matière de goût, comme dans les pre-
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mières résolutions de sa jeunesse, dans les premiers actes de sa carrière. Ne disons pas trop de mal des aventureux. Quand ils ne se cassent point le cou, ils ont des rencontres heureuses et des réussites brillantes. Chesneau a découvert plus d'un talent, stimulé plus d'un artiste, mis en relief et en lumière plus d'un nom qui, sans lui, serait resté obscur. Moins philosophe que Gastagnary il avait plus que lui l'instinct des choses de métier (ayant un peu pratiqué lui-môme), le flair immédiat du critique. Atteint de bonne heure et peu à peu miné par la maladie, il ne lui a pas été accordé de donner entièrement sa mesure. On peut cependant affirmer que ses travaux sur la peinture anglaise doivent être considérés comme définitifs et font autorité pour les plus fins connaisseurs. Les Anglais ont traduit plusieurs de ses ouvrages ; ils estiment beaucoup l'ami, le correspondant et l'interprète de leur grand critique Ruskin.
Chose singulière et pourtant pas aussi rare quelle le devrait être, Chesneau, qui avait appris l'anglais assez tard, le lisait, l'écrivait fort bien, mais ne pouvait ni le parler ni le comprendre oralement. Dans ses voyages en Angleterre, quand il n'avait pas un truchement avec lui, il se sentait absolument isolé. Même aventure était arrivée à Jean-Jacques, qui en perdit quelque peu la tête. C'est qu'en effet la langue parlée a si peu de rap-
port avec la langue écrite! Je puis citer à ce propos un fait qui se passa comme nous étions à Sèvres, histoire dont un de nos amis ne se tira pas tout à fait à son honneur.
Après avoir longtemps professé les humanités, au lycée de Versailles, Alfred de Sadous s'était établi dans cette ville. Souvent il venait nous voir, ayant conservé avec son ancien élève Chesneau d'excellentes relations. Il nous parlait de ses traductions qui faisaient l'occupation de sa retraite et l'empêchaient d'en sentir le poids. Ce n'était point à de minces ouvrages ni à de petits auteurs qu'il s'adressait. De prime-saut il s'était attaqué à V Histoire de la Grèce de Grote. Dix-neuf volumes, s'il vous plaît, du texte le plus compact qui se puisse imaginer ! M. Grote fut enchanté. Une correspondance toute cordiale s'engage entre l'auteur et le traducteur. Appelé à Paris par ses recherches, l'illustre historien anglais, désireux de voir son fidèle interprète, lui annonce sa prochaine visite. Rendez-vous est pris dans un restaurant.
Nos deux augures se rencontrent, se serrent la main et après... Une répétition en miniature de la Tour de Babel, chacun parlant sa langue avec conviction et n'entendant point celle de l'interlocuteur. Avec de l'encre et du papier on sortit d'embarras. Mais il est dur de venir de Londres pour
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faire avec son traducteur un dîner à la muette. Disons pourtant, afin de sauvegarder l'amourpropre français, que M. Grote était le plus coupable, puisque notre langue parle'e s'écarte beau coup moins que l'anglais de la langue littéraire. Du moins c'est nous qui le prétendons.
Entre l'école de Sèvres et la colonie de Versailles de courtoises relations s'établirent et se maintinrent pendant plusieurs années, grâce à l'amicale et persévérante initiative d'Alfred de Sadous. Reçu sur le pied d'intimité chez Edouard Laboulaye il m'y présenta et me fit aussi connaître Ernest Bersot. Par ce dernier je devais également faire connaissance avec Edmond Scherer et, ce qui me fut beaucoup plus agréable, avec l'aimable Charles Lévêque, professeur de philosophie grecque au Collège de France, qui était venu chercher près des bois de Bellevue liberté, calme et santé pour achever une œuvre longuement caressée, la Science du Beau.
On ne saurait se dissimuler que le nom de Laboulaye a perdu aujourd'hui beaucoup de son éclat. Sa grande édition de Montesquieu n'a pas satisfait les esprits difficiles, et les recherches des contemporains sur Benjamin Constant amoureux ont momentanément rejeté dans l'ombre son Benjamin Constant politique. Tout cela n'est ni
très juste, ni très définitif. Il n'en est pas moins vrai qu'une ombre s'est étendue sur cette figure, éclairée d'un jour si vif pendant les dernières années du second Empire. Lorsque je vis Laboulaye dans sa demi-solitude du parc de Clagny, la fameuse histoire de l'encrier n'avait pas encore eu lieu; cependant sa popularité visiblement diminuait, et son humeur, qui, je crois, n'a jamais été très commode, s'en aigrissait. Il m'accueillit fort bien, mais non sans me reprocher, avec une insistance quelquefois déplaisante, ma sympathie pour Renan et le concours que je lui avais apporté dans V Opinion Nationale. Sa conversation était plus instructive qu'intéressante, parce qu'elle était hachée de mille petites épigrammes contre les contemporains. Ce qui excuse Laboulaye, c'est qu'il avait une maladie d'estomac, et que ce genre d'affection ne prédispose pas à l'égalité d'humeur. Bien que M"" Laboulaye, souffrante elle-même d'une maladie de cœur, fît avec bonne grâce les honneurs de cette maison, je ne m'y sentais pas à mon aise, et je n'y vins à la fin que par simple politesse.
Il n'en fut pas de même pour mes rapports avec Bersot. Sa bienveillance à mon égard ne se démentit jamais et j'en ai eu jusqu'au bout de sa carrière des preuves incontestables. De mon côté, je lui ai toujours gardé et témoigné la plus vive
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sympathie. Sa modeste chambre, rue de la Chancellerie, m'a souvent fait penser au logis de La Bruyère tel que nous le décrit Vigneul-Marville. C'était bien aussi le vrai philosophe, laborieux et souriant, que l'on trouvait à sa table de travail, en train d'écrire quelques chapitre de philosophie ou quelque article des Débats^ et que l'on ne surprenait ni ne dérangeait jamais. « Je vous empêche de travailler, disait le visiteur un peu confus. — Quel service vous me rendez, au contraire! Je suis horriblement paresseux et le tète-à-tête avec mon papier ne m'offre rien de réjouissant. Mettonsle de côté et causons tout à notre aise. »
Ce n'était assurément pas un révolutionnaire que Bersot, mais ce n'était point non plus un esprit pliant et mou. Professeur de philosophie à Bordeaux au moment oii le Père Lacordaire venait y prêcher une sorte de mission, il s'était si nettement expliqué sur la manière paradoxale et sophistique du célèbre dominicain, que se& très timides supérieurs universitaires en avaient pris peur et s'étaient scandalisés. On le mit à répreuve, et le recteur, qui n'était pas probablement un grand théologien, lui demanda: «N'admettez-vous pas que Dieu ait enseigné à Adam le nom des choses dans le Paradis Terrestre? » Plutôt que de répondre à de pareilles sottises et de faire de& concessions, Bersot quitta sa chaire. Replacé
bientôt à Dijon, grâce à l'intervention de Cousin, puis à Versailles, il avait donné sa démission le lendemain du 2 Décembre, et se serait trouvé presque sans ressources si les démarches de quelques personnes ne lui avaient procuré des répétitions. Le mobilier sommaire de son appartement indiquait avec évidence que, même depuis son entrée au Journal des Débats^ la fortune n'était point venue le visiter. Je crois d'ailleurs que de ce qu'il pouvait gagner il disposait en faveur d'une sœur et d'une nièce auxquelles il portait le plus sérieux intérêt. Ces dames habitaient Arcachon. Bersot allait y passer des mois entiers, et ce séjour lui a inspiré les plus ravissantes pages qu'il ait écrites.
Quand il était à Versailles il venait quelquefois me chercher à Sèvres ; de là nous montions à Bellevue, chez les amisLévôque, et après une halte plus ou moins longue, je le reconduisais à travers bois jusque chez lui. Nous étions de solides marcheurs devant l'Eternel, et surtout de fiers causeurs, car l'entretien ne languissait pas une minute. Ce qui me frappait dès lors et ce qui m'a frappé bien davantage plus tard, en y réfléchissant, c'est que le ton de la causerie chez Bersot était un enjoûment constant, aussi loin de la plaisanterie mordante que de la grosse gaîté. Cette disposition lui était naturelle et rendait son commerce aussi
agréable dans le monde, où il aurait été très fcté s'il l'avait voulu, que dans la vie intime. Dès cette époque il commençait à ressentir les atteintes du mal qui devait le ronger et l'emporter. Son teint était toujours fort échauffé, son visage couvert de rougeurs qui dénotaient l'âcreté du sang. Quoi qu'il en fût, il ne faisait jamais la moindre allusion à ses inquiétudes ou à ses malaises, et tel il est demeuré stoïquement jusqu'à la fin.
La dernière fois que je le vis, c'était à Paris, rue d'Ulm, dans son cabinet de directeur, à l'Ecole normale. L'hiver approchait, cet hiver qu'il ne devait point passer. Les après-midi se faisaient noires. On apporta une lampe. Bersot, assis dans son fauteuil, appuyait le bras sur le bureau et sa main retenait un mouchoir sur la joue malade, sans cesse creusée, toujours saignante. J'avais un renseignement à lui demander, il s'empressa de me le donner, avec son obligeance habituelle. Nous causâmes ensuite de diverses personnes que nous avions connues et qui s'étaient éloignées ou dispersées. Il fit sur quelques-unes d'entre elles de ces remarques fines et spirituelles auxquelles il nous avait accoutumés. Quand je me levai pour prendre congé, il me serra la main un peu plus fort et un peu plus longuement que d'habitude. Peu de jours après, j'appris sa mort.
Mais à notre heureuse époque de Sèvres et de
Versailles, nous étions loin d'entrevoir un si sombre avenir. Nous nous re'unissions parfois pour des agapes très frugales, tantôt chez Bersot, tantôt chez un original de premier calibre nommé Langlacé. Ce brave et digne garçon, aussi estimable que peu équilibré, poussait l'amour des philosophes et de la philosophie à un degré vraiment maladif. Charles Léveque, malgré sa mansuétude, en était souvent excédé,
Langlacé se faisait un plaisir de nourrir et de désaltérer les philosophes. Je me rencontrai à dîner chez lui avec Emile Saisset, et j'assistai à une conversation très intéressante entre ce brillant causeur et Bersot, qui était bien de force à lui donner la réplique. Il s'agissait de Cousin. Saisset, avec sa pointe acérée de langage, emportait le morceau et disséquait le maître tout vivant. Bersot le défendit modérément, selon sa nature, et obstinément. Il ne laissa passer aucun reproche sans le réfuter ou du moins le discuter. J'avoue que je fus surpris, sachant à quoi m'en tenir sur la dureté de Cousin et son avarice envers ses secrétaires. Il fallait que cet homme étrange eût un bien grand don de fascination, puisque des personnes comme Bersot et Lévêque, qui n'avaient guère eu à se louer de lui, ne laissaient jamais échapper un mot de blâme à son égard. Tels de ses secrétaires furent moins résignés, par exem-
pie le malheureux Lamm, de qui Taine m'a parlé avec une pitié profonde, et dont la fin tragique a inspiré à Sarcey l'un de ses meilleurs ouvrages.
Quant à Langlacé, nos relations cessèrent brusquement. Après quelques entrevues, il me glissa un article pour VOpinion Nationale, me priant de l'appuyer auprès de Guéroult. Je n'eus qu'à jeter les yeux sur ce papier pour être persuadé que l'insertion au journal n'en serait pas possible. C'était une déclamation en dix ou douze paragraphes, commençant chacun par ces mots : « J'aime la philosophie ; » du reste un vide parfait. Je remis l'article à notre rédacteur en chef en le recommandant de mon mieux. Cela ne servit de rien. Au beau milieu de ce morceau d'éloquence, Guéroult plia les feuillets et me les rendit en me disant : « J'aime la philosophie, mais pas celle de ce monsieur. » A partir de ce jour mémorable le& agapes cessèrent et l'amphitryon disparut.
En 1839, lorsque nous commencions d'écrire ou plutôt de publier, les jeunes c'était nous. A mesure que s'écoulèrent les années, d'autres jeunes, plus jeunes, survinrent, désirant aussi une part de cette publicité dont ils nous savaient ou nous croyaient les dispensateurs, et la revendiquant avec une vivacité qui aurait pu être quelquefois blessante si elle n'avait paru toute natu-
relie. Ma situation de directeur littéraire me mettait sans cesse en contact, souvent aux prises avec des esprits impatients de se produire et que l'encombrement chaque jour croissant irritait. La lettre suivante, signée d'un nom que tout le monde connaît aujourd'hui, donnera une idée de ces impatiences :
Monsieur,
Il y a quelques mois, un de mes bons amis, M. Emmanuel des Essarts, étant de passage à Paris, a eu le plaisir de vous voir et vous a parlé d'un roman que j'ai déposé à l'Opinion au mois de juillet dernier. Le roman a pour titre : l'Abbé Jérôme.
Ce qu'il est devenu, je l'ignore. Peut-être sur la recommandation d'Emmanuel avez-vous pris la peine de le lire. Si le temps vous a manqué pour cette corvée, je vous demande comme un service de confrère à confrère de vouloir bien me transmettre une décision. Songez que j'attends depuis un an et que cette attente peut être inutile.
Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments distingués.
Francis Magnard.
p, S. — berait-ce trop d'importunité que de vous prier de m'envoyer un bout de réponse ?
La vérité est que le secrétaire de rédaction, beaucoup plus occupé de la politique que de la littérature, avait enfoui le manuscrit de CAbbé Jérôme dans les profondeurs d'un carton oii nous eûmes quelque peine à le retrouver.
J'avais pris juste le temps d'aller à Paris et d'en revenir; j'ouvrais le manuscrit lorsque je reçus une deuxième lettre, dans laquelle l'auteur se recommandant d un autre ami, Jules Claretie, me pressait encore davantage; puis une troisième. Ah ! celle-là n'était pas mignonne. Des lueurs fulgurantes s'en échappaient et l'on y entendait comme le cliquetis des épées. Heureusement, j'avais déjà trop l'expérience des amours-propres pour me beaucoup émouvoir ; je répondis une lettre qui commençait par ces mots : « Mon cher confrère, si j'étais aussi vif que vous, nous ferions de belles affaires ! » Et qui se terminait par une très cordiale invitation à dîner, le temps me manquant pour lui expliquer en détail les causes du retard qui l'avait si fort irrité. Magnard accepta, mais avec cette expresse réserve qu'il lui serait permis d'amener sa femme dont il ne voulait à aucun prix se séparer. Ainsi se forma une relation qui se prolongea pendant plusieurs années «t qui a toujours laissé subsister entre nous une bienveillance réciproque.
Magnard, tel que je l'ai connu dans cette première période de sa vie littéraire, ra'apparaissait comme un garçon très intelligent, d'un esprit fort dégagé, assez incertain de sa direction, tantôt s'amusant à des fanfaronnades de scepticisme, tantôt au contraire inclinant au mysticisme, et
déclarant que s'il se faisait de'vot il ne le serait pas à moitié. Il avait, je crois, en Belgique, passé par le séminaire, et quelque chose lui en était resté. Pourtant il n'était pas tendre pour ses anciens confrères, si j'en juge par ce mot que je lui ai entendu dire sur Yermorel, mot d'ailleurs parfaitement injuste : « Il a l'air d'un séminariste forçat. » La conversation de Magnard était spirituelle, mais très fatigante, parce qu'elle était trop décousue et trop visiblement paradoxale. Il faut avoir les reins solides et la main alerte pour jouer du paradoxe. C'est l'affaire d'un Baudelaire ou d'un d'Aurevilly. Le jeune Magnard n'était pas de force à soutenir cet exercice, et il y aurait gâté la très réelle finesse de son esprit si les avertissements du bon sens ne l'y avaient fait renoncer.
Or, sous ses airs évaporés et à travers ses exagérations voulues, la qualité dominante et résistante de Magnard était justement le bon sens. Ajoutez-y, en dépit de sa nervosité de surface, une volonté de fer et une patience que rien ne lassait. Je l'ai vu quand il débutait au Figaro, quand il s'exerçait à diriger le Grand Journal, en contact avec Yillemessant. Certes le docteur Véron n'était pas poli, François Buloz était un brutal personnage ; mais pour la dureté méchante, déprimante et grossière, je n'ai jamais rencontré personne de comparable à Yillemessant. Quand
j'allais chercher Magnard aux bureaux de son journal et que je voyais ce qu'il avait à souffrir des incartades de son triste supérieur, je me disais qu'il faut une bien impérieuse nécessité ou une fameuse vertu pour se résigner à un pareil régime. Magnard a été tenace et il a eu partie gagnée. Il a beaucoup appris à cette rude école ; il en est sorti plus maître de lui et aussi des autres.
C'est surtout avec Claretie qu'il était lié, bien qu'il se fût recommandé auprès de moi d'Emmanuel des Essarts. Emmanuel n'était d'ailleurs qu'un visiteur intermittent. Arrivé très jeune à un grade supérieur dans l'Université, professeur de Faculté à Dijon puis à Clermont-Ferrand, il a toujours vécu en province et n'a jamais rêvé que de Paris. Pourquoi n'y a-t-il pas été appelé? Il aurait tenu sa place en Sorbonne aussi bien et même mieux qu'un autre.
Républicain, il l'était dès 1863, et républicain classique. Harmodius, Aristogiton, Brutus, Rienzi, les Constituants, Danton lui-môme, tels étaient ses amis, les gens avec lesquels il frayait quotidiennement, familièrement. On raconte qu'un jour, apercevant l'un de ses camarades sur l'impériale de l'omnibus, il lui fit signe de descendre avec des gestes tellement expressifs, tellement désespérés, que l'on pouvait croire qu'il était en proie à quelque noir chagrin ou menacé de quel-
que catastrophe : « Qu'as-tu, que se passe-t-il ? — Je suis heureux de te voir, répond Emmanuel, j'avais à te parler. — Me voilà tout oreilles. — Eh bien ! mon cher, j'ai absolument besoin de savoir ce que tu penses de Charlotte Corday. » Tête du camarade !
Cette histoire légendaire et symbolique peint au naturel des Essarts. L'histoire, l'esthétique, la poésie ont été Toccupation, l'enchantement et le but de sa vie. Elles n'en ont pas fait seulement la joie, elles en ont fait aussi la pureté, la dignité. Il a eu la religion du beau, le culte de la Révolution française, il a môme eu les superstitions de la famille. Son père, Alfred des Essarts, longtemps bibliothécaire à Sainte-Geneviève, et l'un des derniers représentants de la courtoisie nationale, a toujours été aux yeux de son fils un grand poète. Il y a des illusions moins respectables. En somme, si la part du rêve a été grande dans la vie d'Emmanuel, il faut reconnaître que ce rêve avait sa noblesse, et je souhaiterais volontiers aux jeunes gens d'aujourd'hui d'oublier telle idole de passage pour se consacrer avec lui à célébrer Pallas A thênê.
On n'apercevait qu'à de rares intervalles des Essarts retenu en province par ses fonctions ; il n'en était pas de même de Claretie qui ne manquait jamais une occasion de venir à Montretout et que l'on était toujours heureux d'y voir arriver.
Nous étions entrés en rapports d'une manière assez bizarre. Un petit article, dans lequel Chesneau et moi nous étions tout doucettement égratignés, avait paru dans un journal littéraire, le Diogme^ sous la signature « Pérégrinus ».
L'égratignure était si gentille, que nous eûmes envie d'en connaître l'auteur. J'allai au bureau du journal et je trouvai là une espèce d'invalide à la tête de bois qui ouvrit des yeux démesurés quand je lui remis une lettre à l'adresse de Pérégrinus. « LeRégrinus, connais pas ça, dit l'invalide. Nous n'avons pas ça au journal. » J'insistai, et malgré ses grognements je lui laissai la lettre, qui parvint en bonnes mains. La relation commença et en môme temps l'amitié. Elle n'a pas cessé depuis.
Souvent j'ai parlé de Claretie et je me suis extrêmement intéressé à sa carrière littéraire. Mais écrivant sur lui au fur et à mesure de ses productions, je n'ai jamais eu le loisir de me mettre en quelque sorte à distance, d'embrasser l'ensemble de cette vie si active et si brillante. Je ne le ferai pas encore aujourd'hui ; au moins dirai-je pourquoi il nous a tous séduits, pourquoi il a désarmé les inimitiés, gagné les confiances, conservé les affections. Un mot suffira. Claretie a été la jeunesse de son temps dans ce qu'elle avait d'aimable, de cultivé, de généreux. Nous qui n'étions plus jeunes et qui n'étions pas vieux, nous pre-
nions un grand plaisir à retrouver dans ce jeune homme de talent, simple dans ses manières, droit dans sa conscience, sage en sa conduite, nos impressions d'antan auxquelles venaient s'ajouter les espérances de l'avenir.
J'avais quarante ans lorsqu'un jour, un de nos jeunes collaborateurs de la Libre Conscience^ Albert Baume, s'avisa de dire devant moi, sans y prendre garde : « Le père Levallois. » Cela me fixa, j'étais classé et j'en pris mon parti. Puisque l'on m'élevait à la dignité de père, il m'était permis de me choisir des enfants. Sans en abuser, j'ai usé de la permission, et de ces enfants, quelques-uns n'ont pas laissé que de me faire honneur dans le monde intellectuel, témoin mes fils Vallery-Radot et Albert Cim. Je suis un assez heureux diseur de bonne aventure et, dans mes paternités, j'ai été généralement guidé par un sûr instinct. Dès le début, j'ai cru au succès de Claretie. Ce qui me frappait chez lui c'était la précision du coup d'œil et la netteté du rendu. « 11 voit vite et bien », ai-je écrit à propos d'un de ses premiers livres de voyages. L'éloge reste entier, toujours applicable malgré les années. Cette jeunesse qui allait avoir à traverser tant d'épreuves, et qui les pressentait, n'en était pas moins allègre, ayant comme une divination de l'affranchissement futur, de la rénovation inévi-
table. Chez nul peut-être cette inspiration de vaillance optimiste ne se marquait mieux que chez Claretie. Dieu sait la bonne humeur qu'il apportait dans nos soirées de Montretout !
« L'administrateur de la Comédie-Française à l'ancien directeur des Folies-Montre tout », m'écrivait Claretie bien des années après, en m'envoyant une loge le jour même où il entrait en fonctions. Ces Folies-Montretout, on en a tant et si souvent parlé, avec une si grande bienveillance, que j'ose à peine en parler moi même. Il faut bien pourtant qu'on le sache, il n'y avait là qu'un élément, tout-puissant, j'en conviens, la cordialité dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus sincère. Des gens de lettres qui se rencontrent avec plaisir, qui ne se jalousent point, qui mettent en commun leurs espérances et leurs ambitions, cela se voit-il donc si rarement qu'il convienne de se tant émerveiller? La diversité des opinions ne nuisait nullement à notre mutuelle entente. Elle s'atténuait et se perdait dans un vif sentiment de sympathie. Les chansonnettes, les charades et la danse réunissaient bonapartistes, orléanistes et républicains. Le ballet des Pieuvres est resté célèbre. Il n'était alors, après les Travailleurs de la Mer^ question que de pieuvres. Je ne sais pourquoi nous nous affublâmes de ce vilain nom, mais il
est certain que parmi les pieuvres les plus distinguées figurèrent Francis Magnard, Ciaretie et Henry Mare t.
C'est bien de nos re'unions que Boileau aurait pu dire :
Dieu, pour s'y faire ouïr, tonnerait vainement.
Un dimanche de grand entrain et de pleine gaîté, la foudre tomba sur la maison voisine sans que personne d'entre nous daignât y faire attention. Nous étions trop agréablement occupés pour nous inquiéter de ces bagatelles. Nous ne connaissions pas la fatigue. Après une terrible promenade à la Malmaison, M"'» Arthur Arnould (la première) ôtait sessoulierspour mieux danser.
Et ce n'étaient pas seulement les dimanches d'été où l'on se réunissait. En plein hiver nos amis n'étaient pas moins fidèles. Par le mauvais temps, le retour offrait quelquefois certaines difficultés. Quoique notre maison fût très petite, on gardait les hôtes d'humeur frileuse et de délicate santé. Ghesneau, dont l'habitation se trouvait à côté de la nôtre, nous aidait volontiers dans ces sauvetages qui n'étaient pas toujours couronnés de succès.
Mal en advint — un jour des Rois dont on parle encore — à ce pauvre Maret que l'on ins-
talla dans un lit où les draps gelés se mirent à dégeler subitement. 11 en sortit comme un fleuve et parcourut en grelottant toute la maison endormie. Après avoir ouvert plusieurs portes, il pénétra enfin dans la chambre de Chesneau en poussant des plaintes lamentables. Chacun se leva. On fîtgrand feu, on lui prodigua les boissons, les plus chaudes et les plus réconfortantes, et le matin, quand il s'en vint déjeuner chez nous, on le plaça immédiatement contre le poêle de la salle à manger. Après avoir été gelé, il fut rôti, mais ne s'en plaignit pas. Le soir précédent, il avait joué dans une charade le rôle muet du cardinal de Richelieu couché sur son tombeau. A chaque instant, Magnard et Claretie, figurant le chœur antique, venaient lui dire : « Grande ombre^ permets-nous de t'évoquer. » Vers la troisième ou la quatrième sommation, nous assistâmes à un spectacle saisissant. Le cardinal, se dressant sur sa tombe, s'écria d'une voix forte : « Faudrait voir à ne pas tant m'évoquer que ça. » Le succès fut immense.
On ne venait pas uniquement à Montretout pour y danser. Nous avions des visiteurs sérieux qui formaient un public complaisant pour nos enfantillages. Par exemple Alfred de Bréhat, le romancier longtemps populaire, auquel nous devons des livres d'enfants qu'on lit encore. 11
était doux, fin et mélancolique. Atteint d'une maladie de poitrine dont les progrès s'accentuaient chaque année, il avait le pressentiment d'une issue fatale trop prochaine ; des ombres s'en répandaient souvent sur son front et voilaient son regard, qu'il avait fort beau. Tout le monde l'aimait et lui faisait fête pour adoucir autant que possible cette pénible impression. Bréhat n'avait qu'un défaut. Grand écriveur de billets et de lettres, il avait la plus illisible des écritures. Je n'ai connu que M""' de Gasparin qui fut, sur ce chapitre, en état de rivaliser avec lui. Dans l'impossibilité de rien déchiffrer, je m'étais arrêté à un parti fort simple. Je collectionnais les lettres de Bréhat, et lorsque j'allais à Paris, je les lui portais, le priant de vouloir bien me les lire, ce à quoi il ne parvenait pas toujours.
Un autre visiteur, plus important et plus imposant, était Dupont-White, l'économiste, le philosophe politique... J'allais dire bien connu, mais le mot ne serait pas juste. Sauf auprès de quelques bons esprits studieux, Dupont-White n'a ni la réputation ni l'autorité qu'il mérite. On ne rend pas non plus chez lui suffisamment justice à l'écrivain. Son style est très personnel, très original, et je ne sais pourquoi Buloz lui répétait avec insistance : « Vous avez un style d'alluvion ». Il n'y avait au contraire aucune trace d'alluvion
dans la prose si française, si nette de ce vigoureux penseur.
En Dupont- White je retrouvais un compatriote. Sa mère e'tait une demoiselle White, du quartier Samt-Sever, à Rouen. De son mariage avec M'" Olympe Corbie (ou Piot-Fonval), il avait eu deux filles, l'une, aujourd'hui, si douloureusement frappée, veuve de Sadi Carnot, l'autre qui a épousé M. Gaston David. Dans son cabinet de travail, l'écrivain avait le portraitde M'»" Sadi Carnot dont la jeune physionomie apparaissait pleine de bonne grâce.
Aucun pressentiment ne l'éclairait relativement à la future élévation de son gendre. Il parlait de cet honnête homme avec considération, mais sans aucun enthousiasme. Quoique sa vie eût été traversée et comme coupée par de très grands et très bizarres chagrins, Dupont-AVhite se montrait gai et familièrement mondain. S'il ne fut pas l'un des danseurs de Montretout, j'ai vu plus tard cet ancien et aimable beau « pincer » son petit quadrille dans l'intimité. Il n'avait qu'un ennemi, la goutte, qui le tracassait cruellement, sans altérer toutefois son humeur. Ce ne fut pourtant pas elle qui l'emporta, mais une fluxion de poitrine, en décembre 1878.
Les plus graves parmi nous étaient — et cela arrive souvent - les plus jeunes. Concentrés
en leur passion littéraire, ils entraient dans la lutte quand nous nous flattions d'entrevoir déjà le repos. Le plus distingué représentant de cette génération ardente et cultivée était Albert Cim. Nous en faisions grand cas, à cause de la sincérité qu'il apportait dans sa vocation et du soin qu'il mettait à son travail. Volontiers nous l'eussions ofl'ert en exemple aux autres jeunes gens. Claretie disait plaisamment : « Si Albert Cim n'existait pas, il faudrait l'inventer. » L'invention, certes, eût été bonne et nous n'aurions qu'à nous en féliciter.
J'avais rencontré Cim dans un journal impossible, rAfni des Arls, dirigé par Henry Maret, et dont le bureau de rédaction était situé rue du Mail, au milieu d'un magasin de pianos. C'est là que nous nous mimes à causer de toutes choses et plus spécialement de littérature, de cette langue française que Cim connaît si bien dans son histoire et manie avec tant de précision. Il nous a été donné de continuer jusqu'à présent ces bonnes conversations. Cim possède et la tradition éloignée, et la tradition plus voisine de ce milieu de siècle. Il est assurément l'écrivain qui a le mieux compris les rapports d'un passé récent avec l'époque actuelle et qui a le plus heureusement marqué cette transition.