‹ MilitonaChapitre 4 sur 14 · IV · texte numérisé non relu

IV

« Ce n'est pas le tout de ecximattre le nid de la colombe, se dit don Ândrès en s'éveillant après un sommeil que l'image de Militona avait traversé plus d'une fois de sa gracieuse apparition ; il faut encore arriver jusqu'à elle. Comment s'y prendre ? Je ne vois guère d'autre moyen quie de m'aller établir en croisière devant sa maison , et d'observer les tenants et les aboutissants. Hais si je vais dans ce quartier, habiUé comme je suis, c'est-à-dire comme la dernière gravure de mode de Paris , j'attirerai l'attention , et cela me gênerait dans mes opérations de reconnaissance. Dans un temps donné, elle doit sortir ou rentrer; car je ne suppose pas qu'elle ait sa chambr^te approvisionnée pour six mois de dragées et de noisettes ; je l'accosterai au passage avec quelque phrase galamment tournée , et je verrai bien si elle est aussi farouche à la conversation qu'elle l'était à la place des Taureaux. Allons au Rastro acheter .de quoi nous transformer de fashionable en manolo ; ainsi déguisé , je n'éveillerai les soupçons d'aucun jaloux et d'aucun frère féroce , et je pourrai , sans faire semblant de rien, prendre des informations sur ma belle. »

Ce projet arrêté , Ândrès se leva , avala à la hâte une tasse de chocolat à l'eau et se dirigea vers le Rastro , qui est comme le temple de Madrid , l'endroit où l'on trouve tout , excepté une chose neuve, n se sentait tout heureux et tout gai ; l'idée que la jeune fille ne pouvait pas l'aimer ou en aimer un autre ne lui était pas venue : il avait cette confiance qui trompe rarement , ' car elle est comme la divination de la sympathie ; l'ancien esprit d'aventure espagnol se réveillait en lui. Ce travestissement ramusaît, et, quoique l'infente à conquérir ne fût qu'une manola, il se promettait du plaisir à se promener sous sa fenêtre en manteau couleur de muraille ; le danger que l'effroi de la jeune fille faisait pressentir ôtait à cette conquête ce qu'elle pouvait avoir de vulgaire.

Tout en forgeant dans sa tête ces mille et mille stratagèmes qui s'écroulent les uns sur les autres €t dont aucun ne peut servir à l'occasion , Andrès arriva au Rastro.

C'est un assez curieux endroit que le Rastro. Figurez-vous un plateau montueux , une espèce de butte entourée de maisons chéBves et malsaines, où se pratiquent toutes sortes d'industries suspectes.

Sur ce tertre et dans les rues adjacentes se tiennent des marchands de bric-à«brac de bas aloi, fripiers, marchands de ferraille, de chiffons, de verres cassés , de tout ce qui est vieux , sale , dé-

03 MlUTOfiyU

cliir^s hors de service. Les taches et les trous, les iVngtiicnts méconnaissables, le tesson de la borne ^ le clou du ruisseau trouvent là des acheteurs. C'est un singulier mélange où les haillons de tous les étals ont des rencontres philosophiques : le vieil habit de cour dont on a décousu les galons coudoie la veste du paysan aux parements multicolores; la jupe à paillettes désargentées de la danseuse est pendue à côté d'une soutane élimée et rapiécée. Des étriers de picador sont mêlés à des fleurs fausses , à des livres dépareillés, à des tableaux noirs et jaunes , à des portraits qui n'intéressent plus personne. Rabelais ou Balzac vous feraient là-dessus une énumération de quatre pages.

Cependant, en remontant vers la place, il y a ({uelques boutiques un peu plus relevées où l'on trouve des habits qui, sans être neufs, sont encore propres et peuvent être portés par d'autres qi:e des sujets du royaume picaresque.

Ce fut dans une de ces boutiques qu'Andrès entra.

Il V choisit un costume de manolo assez frais , et qui avait dû, dans sa primeur, procurer à son heureux possesseur bien des conquêtes dans la red San-Luis, la rue del Barquillo et la place Santa- Âna : ce costume se composait d'un chapeau à cime tronquée , à bords évasés en turban et garnis de velours , d'une veste ronde tabac d'Espagne , à pe-

MILITOHA. 63

tiis boutons, de pantalons larges, d'une grande ceinture de soie et d'un manteau de couleur sombre. Tout cela était usé juste à point pour avoir perdu son lustre, mais ne manquait pas d'une certaine élégance*

Andrès s*élant contemplé dans une grande glace de Venise à biseau, entourée d'un cadre magnifique et venue là on ne sait d'où, se trouva à son gré. En effet , il avait ainsi une tournure délibérée, svclle , faite pour charmer les cœurs sensibles do Lavapiès.

Après avoir payé et fait mettre les habits à part, il dit au marchand qu'il reviendrait le soir se costumer dans sa boutique, ne voulant pas qu'on le vît sortir de chez lui travesti.

En revenant, il passa par la rue del Povar; il reconnut tout de suite la fenêtre entourée de blanc et la jarre suspendue dont Perico lui avait parlé; inaîs rien ne semblait lui indiquer la présence do quelqu'un dans la chambre : un rideau de mousse • Une soigneusement fermé rendait la vitre opaque au dehors.

« Elle est sans doute sortie pour aller vaquer à quelque ouvrage ; elle ne rentrera que la journée finie, car elle doit être couturière, cigarcra, brodeuse ou quelque chose approchant, »» se dit Auprès ; et il continua sa route.

Militona n'était pas sortie, et, penchée sur la ta-

ble , elle ajnstait les différentes pièces d'un corsage de robe élalées sous ses yeux. Quoiqu'elle ne fît rien de mystérieux, le veiTOu de sa porte était poussé, sans doute dans la crainte de quelque invasion subite de Juancho , que l'absence de la tia Aldonza aurait rendue plus dangereuse.

Tout en travaillant, elle pensait au jeune bomme qui la regardait la veille , au Cirque , avec un œil si ardent et si velouté , et lui avait dit quelques mots d'une voix qui résonnait encore doucement à son oreille.

« Pourvu qu'il ne cherche pas à me revoir ! El pourtant cela me ferait plaisir qu'il le cherchai. Juancho engagerait avec lui quelque affreuse querelle, il le tuerait peut-être ou le blesserait dangereusement comme tous ceux qui ont voulu me plaire ; et même , quand je pourrais me soustraire à la tyrannie de Juancho , qui m'a suivie de Grenade à SévîUe, de Séville à Madrid, et qui me poursuivrait jusqu'au bout du monde pour m'empècher de donner à un autre le cœur que je lui refuse, à quoi cela m'avancerail-il? Ce jeune homme n'est pas de ma classe; à ses habits l'on voit qu'il est noble et riche; il ne peut avoir pour moi qu'un caprice passager : il m'a déjà oubliée sans doute. »

Ici la vérité nous oblige à confesser qu'un léger nuage passa sur le front de la jeune fille , et qu'une

respiration prolongée , qui pouvait se prendre pour un soupir, gonfla sa poitrine oppressée.

« Il doit sans doute avoir quelque maîtresse, quelque fiancée, jeune, belle, élégante, avec de beaux chapeaux et de gi:ands châles. Comme il serait bien avec une veste brodée en soie de couleurs , à boutons de filigrane d'argent, des bottes piquées de Ronda, et un petit chapeau andalous! Quelle taille fine il aurait, serré par une belle ceinture de soie de Gibraltar! » se disait Miiitona conduisant son monologue , où , par un innocent subterfuge du cœur, elle revêtait Andrès d'un costume qui le rapprochait d'elle.

Elle en était là de sa rêverie , lorsque Âldonza , qui habitait la même maison, heurta à la porte.

« Tu ne sais pas, ma chère? dit-elle à Miiitona; cet enragé de Juancho , au lieu d'aller panser son bras, s'est promené toute la nuit devant ta fenêtre, sans doute pour voir si le jeune homme du Cirque rôdait par là : il s'était fourré dans la tête que tu lui avais donné rendez-vous. Si cela avait été vrai , cependant? comme ce serait commode! Aussi, pourquoi ne l'aimes-tu pas , ce pauvre Juancho ? il te laisserait tranquille.

— Ne parlons pas de cela; je ne suis pas responsable de l'amour que je n'ai provoqué en rien.

— Ce n'est pas, poursuivit la vieille , que le jeune cavalier de la place des Taureaux ne soit très- bien

66 MIUTONA.

de sa personne ,' et très*galânt ; il m*a offert la boite de pastilles avec beaucoup de grâce et tous les ^^gards dus à mon sexe; mais Juancho m'intéresse, et j'en ai une peur de tous les diables 1 U me regarde un peu comme ton chaperon , et serait capable de me rendre responsable de ta préférence pour un autre. Il te surveille jde si'près, qu'il serait bien difficile de lui cacher la moindre chose.

— A vous entendre, on croirait que j'ai déjà une affaire réglée avec ce monâeur, dont je me rappelle à peine les traits , répondit Militona en rougissant un peu.

— Si tu l'as oublié, il se souvient de toi, lui, je t'en réponds ; il pourrait faire ton portrait de mémoire ; il n'a pas cessé de te regarder tout le temps de la course; on eût dit qu'il était en extase devant une Notre-Dame. »

En entendant ces témoignages qui confirmaient l'amour d'Ândrès, Militona se pencha sur son ouvrage sans rien répondre ; un bonheur inconnu lui dilatait le cœur.

Juancho, lui, était bien loin de ces sentiments tendres ; enfermé dans sa chambre gartiie d'épées et de devises de taureaux qu'il avait enlevées au péril de sa vie pour les offrir à Mi^tona , qui n'en avait pas voulu , il se laissait aller à ce rabâchage intérieur des amants malheureux : il ne pouvait comprendre que Militona ne l'aimât point ; cette aver-

MILITOIIA. €7

sion lui semblait un problème insolable et, dont il diercbait en vain Fincpnnue* N'était-il pas jeune , beau , vigoureux , plein d^ardeur et de courage ? les plus blanches mains de TEspagne ne Tavaientelles pas applaudi mille fois? ses costumes n'étaient- . ils pas brodés d'autant d'or, enjolivés d'autant d'ornements que ceux des plus galants toreros? son portrait ne se vendait-il pas partout litbographié, imprimé dans les foulards avec une auréole de couplets laudatifs , comme celui des maîtres de l'art? Qui, Montés excepté, poussait plus bravement une estocade et faisait agenouiller plus vite un taureau? Personne. L'or, prix de son sang , roulait entre ses doigts comme le vif argent. Que lui manquait-il donc? Et il se cherchait avec bonne foi un défaut qu'il ne se trouvait pas ; et il ne pouvait s'expliquer cette antipathie, ou tout au moins cette froideur, que par un amour pour un autre. Cet autre , il le poursuivait partout; le plus frivole motif excitait sa jalousie et sa rage ; lui qui faisait reculer les bètes farouches , il se brisait contre la persistance glacée de cette jeune fiUe. L'idée de la tuerpour faire cesser le charme lui était venue plus d'une fois. Cette frénésie durait depuis plus d'un an, c'est-à-dire depuis le jour où il avait vu Militona ; car son amour, comme toutes les fortes passions, ayait acquis tout de suite son développement : l'immensité ne peut grandir.

Pour rencontrer Andrès , il s'était dit qu'il fallait fréquenter le salon du Prado, les théâtres del Cîrco et del Principe, les cafés élégants ef les autres lieux de réunion des gens comme il faut; et, bien qu'il professât un profond dédain pour les habits bourgeois, et fût ordinairement vêtu en majo, une redingote, un pantalon noir et un chapeau rond étaient posés sur une chaise : il était allé les acheter le matin sous les piliers de la calle Mayor, précisément à rheure où Andrès faisait son emplette au Rastro; l'un pour arriver à l'objet de sa haine, l'autre pour arriver à l'objet de son amour avaient pris le même moyen.

Feliciana , à qui don Andrès ne manqua pas d'aller faire sa visite à l'heure ordinaire avec l'exactitude d'un amant criminel, lui fit d'amers reproches sur les notes fausses et les distractions sans nombre dont il s'était rendu coupable la veille chez la mar? quise de Benavidès. C'était bien la peine de répéter si soigneusement ce duo , de le chanter tous les jours, pour faire un fiasco à la soirée solennelle. Andrès s'excusa de son mieux. Ses fautes avaient fait briller d'un éclat plus vif l'imperturbable talent de Feliciana , qui n'avait jamais été mieux en voix , et qui avait chanté à rendre jalouse la Ron-* coni du théâtre del Girco; et il n'eut guère de peine à la calmer; ils se séparèrent fort bons amis.

Le soir était venu, et Juancho, revêtu de. ses habits modernes qui le rendaient méconnaissable, parcourait d'un pas saccadé et fiévreux les avenues du Prado , regardant cbaque homme au visage , allant , venant, tâchant d'être partout à la fois; il entra dans tous les théâtres , fouilla de son œil d'aigle l'orchestre, les avant-scènes et les loges; il avala toutes sortes de glaces dans les cafés, se mêla à tous les groupes de politiqueurs et de poètes dissertant sur la pièce nouvelle, sans pouvoir découvrir rien qui ressemblât à* ce jeune homme qui parlait d'un air si tendre à Militona le jour • des taureaux, par l'excellente raison qu'Andrès, qui était allé se costumer chez le marchand , prenait le plus posément du monde, à cette, heure-là*, un verre de limonade glacée dans une horchateria de çhufas (boutique d'orgeat), située presque vis-à-vis la maison de Militona, où il avait établi son quartier d'observation^ avec Perîco pour éclairçur. Au reste, Juancho aurait passé devant lui sans le regarder ; l'idée ne lui serait pas venue d'aller chercher son rival sous la veste ronde et le sombrero de calana d'un manolo. Militona , cachée dans l'angle de la fenêtre , ne s'y él^iit pas trompée une minute ; mais l'amour est plus clairvoyant que la haine. En proie à la plus vive anxiété, elle se demandait quels étaient les projets du jeune homme , en s'établissant ainsi dans cette boutique , et redoutait la scène terrible

70 MILITOHA.

qui ne saurait manquer de résulter d'une reneontre entre Juancho et lui.

Andrès, accoudé sur la table, examinait avec une attention de mouchard épiant un complot les gens qui entraient dans la maison. Il passa des femmes, des hommes, des enfants, des gens de tout âge, d'abord en grand nombre, car la maison était, peuplée de beaucoup de âamilles, et puis à intervalles plus éloignés; peu à peu la nuit était venue , et il n'y avait plus à rentrer que quelques retardataires; Sfilitona n'avait point paru.

Andrès commençai! à douter de la bonté des renseignements de son émissaire , toi'sque la fenêtre obscure s'éclaira et fit voir que la chambre était habitée.

Il avait la certitude que Militona était bien dans sa chambre , mais cela ne l'avançait pas à grand'chose; il écrivit quelques mots au crayon sur un papier, et, appelant Perico qui rôdait aux alentours , lui dit de l'aller porter à la belle manola.

Perico, se glissant sur les pas d'un locataire qui rentrait, s'engagea dans l'escalier noir, et, tâtant les murs , tînit par arriver au palier supérieur. La lueur qui fîltrait par les interstices des ais lui fit découvrir la porte qui devait être celle dé Miiilona ; il frappa deux coups discrètement ; la jeune fille entre-bâilla le guichet , prit la lettre et referma le petit volet.

MILITONA. 7i

« Pourvu qu'elle sache lire , » dit Andrès en achevant sa boisson glacée et en payant sa dépense au Valencien, maître de rhorchateria.

Il se leva et marcha lentement sous la fenêtre. Voici ce que la lettre contenait :

t« Un homme qui ne peut vous oublier , et qui ne le voudrait pas, cherche à vous revoir; mais d'après les quelques mots que vous lui avez dits au cirque , et ne sachant pas votre vie , il aurait peur, en l'essayant, de vous causer quelque contrariété. Le péril qui ne serait que pour lui ne Farrêterail pas. Éteignez votre lampe et jetez-lui votre réponse par la fenêtre. »

Au bout de quelques minutes la lampe disparut , la fenêtre s'ouvrit , et Militona , en prenant sa jarre, fit tomber un des pots de basilic qui vint se briser en éclats à quelque distance de don Andrès.

Dans la terre brune qui s'était répandue sur le payé, brillait quelque chose de blanc ; c'était la réponse de Militona.

Andrès appela un sereno (garde de nuit) qui passait avec son falot au bout de sa lance, et le pria de baisser sa lanterne , à la lueur de laquelle il lut ce qui suit , écrit d'une main tremblante et en grosses lettres désordonnées.

ff Eloignez-vous.... je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. Demain je serai à dix heures

dans Téglise de San-Isidoro. Mais , de grâce , partez : il y va de votre vie. »

s Merci , brave homme , dit Andrès en mettant un réal dans la main du sereno , vous pouvez continuer votre roule. «

La rue était tout à fait déserte, et. Andrès se retirait à pas lents , lorsque l'apparition d'un homme enveloppé dans un manteau, sous lequel le manche d'une guitare dessinait un angle argu, éveilla sa curiosité et le fit se blottir dans un coin obscur.

L'homme rejeta les pans de son manteau sur ses épaules, ramena sa guitare par devant, et commença à tirer des cordes ce bourdonnement rhythmé qui sert de basse et d'accompagnement aux mélodies des sérénades et des séguidilles.

Il était évident que ces préludes bruyants avaient pour but d'éveiller la belle en l'honneur de qui ce bruit se commettait; et, comme la fenêtre de Militona restait fermée , l'homme , réduit à se contenter d'un auditoire invisible , malgré ce dicton espagnol qui prétend qu'il n'est pas de femme si bien endormie à qui le frémissement d'une guitare ne fasse mettre le nez à la fenêtre, après deux hum! hum! profondément sonores, commença à chanter les couplets suivants avec un fort accent andalous :

Enfant aux airs d'impératrice, Colombe au rogard de faucon ,

Tu me hais, mais c'est mon caprice De me planter sous ton balcon.

Là , je veux , le pied sur la borne , Pinçant les nerfs, tapant le bois, Faire luire à ton carreau morne Ta lampe et ton front à la fois.

Je défends à toute guitare De bourdonner aux alentours.

Ta rue es^ à moi. Je la barre Pour y chanter seul mes amours.

Et je coupe les deux oreilles Au premier racieur de jambon Qui devant la chambre où tu veilles Braille un couplet mauvais ou bon.

Dans sa gaîne mon couteau bouge ; Allons! qui veut de l'incarnat?

A son jabot qui veut du rouge Pour faire un bouton de grenat?

Le sang dans les veines s'ennuie , Car il est fait pour se montrer; Le temps est noir /garé la pluie !

Poltrons , hâlez-vous de rentrer.

Sortez , vaillants , sortez bravache», L'avant-bras couvert du manteau.

Que sur vos faces de gavaches J'écrive des croix au couteau î

Qu'ils s'avancent I Seuls ou par bande, De pied ferme je les attends.

74 HILITONA.

A ta gloire !I faut que je Cnide Les naseaux de ces capitans.

Au raisBean qui gène ta narche Et pourrait salir tes pieds blancs , Corps du, Christ ! je veux faiie une arche A.vec les cMes des galants.

Pour te prouver conbien je t'aime , ^Dis , je tuerai qui tu voudras; J'attaquerai S«lan iui-mème| Si pour linceul j'ai tes deux draps.

Porte sourde! Fenêtre aveugle !

Tu dois pourtant ouïr ma voix; Comme un taureau blessé je beugle , Des chiens excitant les abois!

Au moins plante un clou dans ta porte :

Un clou pour accrocher mon cœur.

A quoi sert que je le remporte Fou de rage, mort de langueur ?

« Peste , queUe poésie farouche ! pensa Ândrès ; voilà de petits couplets qui ne pèchent pas par la fadeur. Voyons si Milîtdna , car c'est en son honneur qu'a lieu ce tapage nocturne , est sensible à ces vers élégiaques, composés par Matamore, don Spavento, Fracasse ou Tranchemontagne. C'est probablement là le terrible galant qui lui inspire tant de peur. On s'effrayerait à moins. *

Don Ândrès , ayant un peu avancé la tète hors de l'ombre où il s'abritait , fut atteint par un rayon

de lune et dénoncé aux regards vigilants de Juancho.

« Bon! je suis pris, dit Andrès; faisons bonne contenance. >•

Juancho, jetant à terre sa guitare, qui résonna lugubre ment sur le pavé , courut et s'avança sur Andrès, dont la figure était éclairée et qu'il reconnut aussitôt.

« Que Tenez-vous faire ici à cette heure ? dit-il d'une voix tremblante de colère.

— J'écoute votre musique : c'est un plaisir délicat.

— Si vous l'avez bien écoutée , vous avez dû entendre que*je défends à qui que ce soit de se trouver dans celte rue quand j'y chante.

— Je suis très- désobéissant de ma nature, répondit Andrès avec un flegme parfait.

— Tu changeras de caractère aujourd'hui.

— Pas le moins du monde , j'aime . mes habitudes.

— Eh bien , défends-toi ou meurs comme un chien , » cria Juancho en tirant sa navaja et en roulant son manteau sur son bras.

Ces mouvements furent imités par Andrès , qui se trouva en garde avec une promptitude qui démontrait une bonne méthode et qui surprît un peu le torero, car Andrès avait longtemps travaillé sous un des plus habiles maîtres de Se-

ville , de môme qu*on voit à Paris de jeunes élégants étudier la canne ^ le bâton et la savate , réduits en principes mathématiques par Lecôur et Boucher.

Juancho tournait autour de son adversaire , avançant comme un bouclier son bras gauche défendu par plusieurs épaisseurs d'étoffes , le bras droit retiré en arrière pour donner plus de jet et de détente au coup ; tour à tour il se relevait et s'affaissait sur ses jarrets plies ; se grandissant comme un géant, se rapetissant comme un nain : mais la pointe de son couteau rencontrait toujaurs la cape roulée d'Andrès prêt à la parade .

Tantôt il faisait une brusque retraite , tantôt une attaque impétueuse ; il sautait à droite et à gauche , balançant sa lame comme un javelot , et faisant mine de la lancer.

Andrès , à plusieurs reprises , répondit à ces attaques par des ripostes si vives , si bien tiirigées , que tout autre que Juancho n'eût pu les parer. C'était vraiment un beau combat et digne d'une galerie de spectateurs érudits ; mais par malheur toutes les fenêtres dormaient et la rue était complètement déserte. Académiciens de la plage de San-Lucar, du Potro de Cordoue, de l'Albaycin de Grenade et du barrio de Triana, que n'étiez-vous là pour juger ces beaux coups !

Les deux adversaires, tout vigoureux qu'ils

étaient , commençaient à se fatiguer ; la sueur ruisselait de leurs tempes; leurs poitrines haletaient comme des soufflets de forge , leurs pieds trépignaient ïa terre plus lourdement, leurs sauts avaient moins d'élasticité.

Juancho avait senti la pointe du couteau d'Andrès pénétrer dans sa manche, et sa rage s'en était accrue ; tentant un suprême effort, au risque de se faire tuer, il s'élança comine un tigre sur son ennemi.

Andrès tomba à la renverse, et sa chute fît ouvrir la porte mal fermée de la maison de Militona , devant laquelle avait lieu la bataille. Juancho s'éloigna d'un pas tranquille. Le sereno qui passait au bout de la rue cria : « Rien de nouveau , onze heures et demie, temps étoile et serein. »

Juancho s'était éloigné, à la voix du garde de nuit, sans s'assurer si Andrès était mort ou seulement blessé : il croyait l'avoir tué , tant il était sûr de ce coup pour ainsi dire infaillible. La lutte avait été loyale, et il ne se sentait aucun remords : le sombre plaisir d'être débarrassé de son rival dominait chez lui toute autre considération.

L'anxiété de Militona pendant cette lutte, dont le

hruit sourd Tayait attirée à la fenêtre , ne saurait se peindre : elle voulait crier, mais sa langue s'attachait à son palais , la terreur lui serrait la gorge de sa main de fer; chancelante, éperdue, à demi folle, elle descendit Tescalier au hasard, ou plutôt se laissa glisser sur la rampe comme un corps inerte. Elle arriva juste au moment où Ândrès tombait et repoussait par sa chute le battant mal clos de la porte.

Heureusement Juancho ne vit pas le mouvement plein de désespoir et de passion avec lequel la jeune fille s'était précipitée sur le corps d'Andrès ; car, au lieu d'un meurtre, il en aurait commis deux.

EUe mit la main sur le cœur d' Andrès et crut sentir qu'il battait faiblement; le sereno passait, répétant son refrain monotone ; Militona l'appela à son secours. L'honnête gallego accom'ul, et mettant sa lanterne au visage du blessé, il dit : «Eh! tiens , c'est le jeune homme à qui j'ai prêté mon fanal pour lire une lettre ; » et il se pencha pour reconnaître s'il était mort ou vivant- Ce sereno aux traits fortement caractérisés, à la physionomie rude , mais bonne, cette jeune fille d'une blancheur de cire et dont les sourcils noirs faisaient encore ressortir la mortelle pâleur; ce corps inanimé, dont elle soutenait la tête sur ses genoux, formaient un groupe à tenter la brosse

MiUTOMA. 79

de Rembrandl. La lumière jaune de la lanterne frappait ces trois figures de reflets bizarres et formait au centre de la scène cet^e étoile scintillante que le peintre hollandais aime à faire briller dans ses rousses ténèbres ; mais peut-être aurait-il fallu un pinceau plus pur et plus correct que le sien pour rendre la suprême beauté de Uilitona, qui semblait une statue de la Douleur agenouillée près d'un tombeau.

« Il respire, dit le sereno après quelques minutes d'examen; voyons sa blessure. » Et il écarta les babils d'Andrès toujours évanoui. «Ah! Yoilà un fier coup , s'écria-t-il avec une sorte d'étonnement respectueux, poVté de bas en haut, selon toutes les règles : c'est bien travaillé. Si je ne me trompe, ce doit être l'ouvrage d'une main sévillane. Je me connais en coups de couteau ; j'en ai vu tant I Mais qu'allons- nous faire de ce jeune homme? il n'est pas transportable, et, d'ailleurs, où le porterionsnous? 11 ne peut pas nous dire son adresse.

— Montons-le chez moi , dit Militona ; puisque je suis venue la première à son secours.... il m'appartient. »

Le sereno appela, en poussant le cri de ralliement, un confrère à son aide, et tous deux se mirent à gravir avec précaution le rude escalier. Militona les suivait, soutenant le corps de sa petite main, et tâchant d'éviter les secousses au pauvre

80 HtLlTONÂ.

blessé, qui fut posé doucement sur le petit lit virginal, à la couverture de mousseline dentelée.

L'un des serenos alla chercher un chirurgien, et l'autre , pendant que Militona déchirait quelque linge pour faire des bandelettes et de la charpie, tàtait les poches d'Andrès pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque carte ou quelque lettre qui pût servir à constater son identité. Il ne trouva rien. Le chiffon de papier sur lequel Militona prévenait Andrès du danger qu'il courait était tombé de sa poche pendant la lutte, et le vent l'avait emporté bien loin ; ainsi, jusqu'au retour du blessé à la vie, nulle indication ne pouvait mettre la police sur la voie.

Militona raconta qu'elle avait entendu le bruit d'une querelle, puis un homme tomber, et ne dit pas autre chose. Bien qu'elle n'aimât pas Juancho, elle né l'aurait pas dénoncé pour un crime dont elle était la cause involontaire. Les violences du torero , quoiqu'elles l'effrayassent , prouvaient une passion sans homes, et, même lorsqu'on ne la partage pas, on est toujours secrètement flatté de l'hisph*er.

Enfin le chirurgien arriva et visita la blessure, qui n'avait rien de très-grave : la lame du couteau avait glissé sur une côte. La force du coup et la rudesse de la chute, jointes à la perte de sang, avaient étourdi Andrès , qui revint à lui dès que la

MILITONA. 8i

sonde toucha les bords de la plaie. Le premier objet qu'il aperçut en ouvrant les yeux , ce fut Militona, qui tendait une bandelette au chirurgien. La tîa Âldonza , accourue au bruit , se tenait debout de Vautre côté du chevet et marmottait à demi-voix des phrases de condoléance.

Le chirurgien, ayant achevé le pansement, se retira et dit qu'il reviendrait le lendemain.

Andrès , dont les idées commençaient à se débrouiller, promenait un regard encore vague sur ce qui Fentourait ; il s'étonnait de se trouver dans cette chambre blanche , ^ sur ce chaste petit lit , entre un ange et une sorcière ; son évanouissement formait une lacune dans ses souvenirs, et il ne s'expliquait pas la transition qui l'avait amené de la rue, où tout à l'heure il se défendait contre la

nayaja de Juancho, dans le frais paradis habité par MUtona.

« Je f avais bien dit que Juancho ferait quelque malheur. Quel regard furieux il nous lançait! ça ne pouvait manquer. Nous voilà dans de beaux draps ! Et quand il apprendra que tu as recueilli ce jeune homme dans ta chambre !

— Pouvais-je le laisser mourir sur ma porte, répondit Militona, moi qui suis cause de son malheur? Et, d'ailleurs, Juancho ne dira rien; il aura fort à faire pour échapper au châtiment qu'il mérite.

Hi MfLITONA.

— Ah I Yoilà le malade qui revient à lui , fit la vieille; regarde, ses yeux s'entr'ouvrènt , un peu de couleur reparaît aux joues.

— N'essayez pas de. parler, le chirurgien l'a défendu, »• dit la jeune fille en voyant qu'Andrès essayait de balbutier quelques mots; et, avec ce petit air d'autorité que prennent les gardes-malades , elle posa sa main sur les lèvres pâles du jeune homme.

Quand l'aurore , saluée par le chant de la caille et du grillon, fit pénétrer sa lueur rose dans la chambrette, elle éclaira un tableau qui eût fait rugir Juancho de colère : Militona, qui avait veillé jusqu'au matin au chevet du lit du blessé , brisée par la fatigue et les émotions de la nuit, s'était endormie, et sa tête flottante de sommeil avait cherché, à son insu, un point d'appui au coin de l'oreiller sur lequel reposait Andrès. Ses beaux cheveux s'étaient dénoués et se répandaient en noires ondes sur la blancheur des draps , et Andrès, qui ne dormait pas, en enroulait une boucle autour de ses doigts.

Il est vrai que la blessure du jeune homme et la présence de la tia Aldonza , qui ronflait à l'aulre bout de la chambre à fîiire envîe à la pédale de l'orgue de Notre-Dame de Séville, empêchaient toute mauvaise intçrprétation.

Si Juancho avait pu se douter qu'au lieu de tuer

son rival il lui avait procuré un moyea d'entrer chez Militona, d'être déposé sur ce lit, qu'il ne regardait qu'avec des frissons et des pâleurs , lui , l'homme au coeur d'acier et au bras de fer, de passer la nuit dans cette chambre où il était à peineadmis le jour et devant laquelle il errait à travers l'ombre, irrité et grondant, il se serait roulé par terre de rage, et déchiré la poitrine avec ses ongles.

Ândrès, qui cherchait à se rapprocher de Militona, n'avait pas pensé à ce moyen dans tous ses stratagèmes.

La jeune fille se réveilla, renoua ses cheveux toute honteuse , et -demanda au malade comment il se trouvait : " .

« Bien , » répondit celui-ci en attachant sur la belle enfant un regard plein d'amour et de reconnaissance.

Lès domestiques d'Andrès, voyant qu'il n'était pas rentré, crurent qu'il avait fait quelque souper joyeux ou qu'il était allé à la campagne, et ne s'inquiétèrent pas autrement.

Feliciana attendit vainement la visite accoutumée. Andr^ ne parut pas. Le piano en souffrit. Feliciana, contrariée de cette absence, frappait lej^ touches avec des mouvements saccadés et nerveux; car, en Espagne, ne pas aller voir sa novia à l'heure dite est une faute grave qui vous fait appeler ingrat et perfideé Ce n'est pas que Feliciana fût éprise bien

ëi MILITOIfA.

violemment de don Andrès ; la passion n'était pss dans sa nature et lui eût paru une chose inconvenante : mais elle avait Thabitude de le voir, et, à titre de ftature épouse, le n^rdait déjà comme sa propriété. Elle alla vingt fois du piano au balcon , et, contrairement à la mode anglaise, qui ne veut pas qu'une femme regarde à la fenêtre, elle se pencha dans la rue pour voir si don Ândrès n'arrivait pas.

« Je le verrai sans doute au Prado ce soir , se dit Feliciana par manière de consolation, et je hii ferai une verte semonce. •

Le Prado, à sept heures du soir, en été, est assurément une des plus belles promenades du monde : non qu'on ne puisse trouver ailleurs des ombrages plus frais, un site plus pittoresque; mais nulle' part il n'existe une animation plus vive, un mouvement plus gai de la population.

Le Prado s'étend de la porte des Récollets à la porte d'Atocha , mais il n'est guère fréquenté que dans la portion comprise entre la rue d'Alcala et la rue de San-Geronimo. Cet endroit s'appelle le Salon, nom assez peu champêtre pour une promenade. Des rangées d'arbres trapus , qu'on écime pour forr cer le feuillage à s'étendre; versent une ombre avare sur les promeneurs,

La chaussée réservée aux voitures est bordée de chaises comme le boulevard de Gand, et de càndé*

MILÎT0NA. 85

labres dans le goût de ceax de la place de la Con* corde , qui ont remplacé les jolies potences de fer , à Tcdutes élégamment enroulées , qui naguère encore supportaient les lanternes.

Snr cette chaussée se pavanent les voitures de Londres et de Bruxelles, les tilburys, les calèches, les landaus aux portières armoriées, et quelquefois aussi le vieux carrosse espagnol traîné par quatre mules rebondies, et luisantes.

Les élégants se penchent sur leurs trotteurs anglais pu font piaffer leurs jolis chevaux andalous à la crinière nattée de rouge, au col arrondi en gorge de pigeon, aux mouvements onduleux comme les hanches d'une danseuse arabe. De temps en temps passe au ]^lop un magnifique barbe de Gordoue noir comme l'ébène et digne de manger de l'orge mondé dans une auge d'albâtre aux écuries des califes, ou quelque prodige de beauté , une vierge de Murillo détachée de son cadre et trônant dans sa voiture avec un chapeau de Beaudrand pour auréole.

Dans le Salon proprement dit, fourmille une foule incessamment renouvelée, une rivière vivante avec des courants en sens contraires, des remous et des tourbillons, qui se meut entre des quais de gens assis.

Les mantilles de dentelles blanches ou noires encadrent de leurs plis légers les plus célestes visages

86 MlLITONil.

qu'on puisse voir. La laideur est un accident rare. Au Prado, les laides ne sont que jolies ; les évenlails s^'ouvrent et se ferment avec un sifflement rapide, et les agnrs (bonjours) jetés au passage, sont accompagnés de gracieux sourires ou de petits signes de main ; c'est comme le foyer de l'Opéra au carnaval, comme un bal masqué à visage découvert.

De l'autre côté, sous les allées qui longent le parc d'Artillerie et le Musée de peinture, à' peine tlànent quelques fumeurs misantbropiques qui préfèrent à la chaleur et au tumulte de la foule la fraîcheur et la rêverie du soir.

Feliciana, qui se promenait en voiture découverte à côté de don Geronimo, son père, cherchait vainement des yeux son fiancé parmi les groupes de jeunes cavaliers; il ne vint pas, selon son habitude , caracoler près de la voilure. Et les observateurs s'étonnèrent de voir la calèche de dona Feliciana Vasquez de los Rios faire quatre fois la longueur de la chaussée sans son escorte ordinaire.

Au bout de quelque temps, Feliciana, ne voyant pas Andrès à l'état équestre, pensa qu'il se promenait peut-être pédestrement dans le Salon, et dit à son père qu'elle avait envie de marcher.

Trois ou quatre tours faits dans le Salon et l'allée latérale la convainquirent de l'abseiice d'Andrës.

Du jeune Anglais recommandé à don Geroniino vint le saluer et commença une de ces conversations laborieuses que les habitants de la Grande- Bretagne ont seuls la persévérance de poursuivre , avec les gloussements et les intonations les plus bizarres, à travers lés langues qu'ils ne savent pas.

Fellciana, qui entendait assez couranunent le Vicaire de Wahefield, venait au secours du jeune insulaire avec une obligeance charmante, et prodiguait les plus doux sourires à ses. affreux piaulements. Au théâtre del Circo, où ils se rendirent ensuite, elle lui expliqua le ballet et lui fit la nomenclature des loges.... Andrès ne se montra pas encore.

En rentrant Feliciana dit à son père :

« On n'a pas vu Andrès. aujourd*hui.

— C'est vrai, dit Geronimo, je vais envoyer chez lui. Il faut qu'il soit malade. »

Le domestique revint au bout d'une demi^heure, et dit:

« M. Andrès de Salcedo n'a pas pani chez lui depuis hier. >•

Le lendemain se passa sans apporter de nouvelles d' Andrès. On alla chez tous ses amis. Pep sonne ne l'avait vu depuis deux jours.

as VILITOM.

Cela commençait à devenir étrange. On supposa quelque voyage subit poiu* affaire d'importance. Les domestiques, interrogés par don Geronimo, répondirent que leur jeune . maître était «orti Tavant-veille, à six heures du soir, après avoir dîné comme à Tordiuaire, sans avoir fait aucun préparatif, ni rien dit qui pût faire soupçonner un départ. Il était habillé d'une redingote noire, d'un gilet jaune de piqué anglais, et d'un paiitajlon blanc, comme pour aller au Prado.

Don Geronimo, fort perplexe, dit qu'il fallait visiter la chambre d'Andrès pour voir s'il n'avait pas laissé sur quelque meuble une lettre explicative de sa disparition.

11 n'y avait chez Andrè& d'autre papier que du papier à cigarettes.

Comment justifier cette absence incompréhensible ?

Par un suicide ?

Andrès n'avait ni chagrins d'amour ni chagrins d'argent, puisqu'il devait épouser bientôt celle qu'il aimait , et jouissait de cent mille réaux de rente parfaitement assurés. D'ailleurs, comment se noyer au mois de juin dans le Ifenzanarès, à moins d'y creuser un puits?

Par un guet-apensî

- Andrès n'avait pas d'ennemis , ou du moins on ne lui en connaissait pas. Sa douceur et sa mode-

MlUTONA. 89

ration écartaient l'idée d'un duel ou d'une rixe où il aurait succombé; ensuite Tévénement eût été connu, et, mort ou vivant, Andrès eût été rapporté chez lui..

Il y avait donc là-dessous quelque mystère que la police seule pouvait éclaircir.

Geronimo, avec la naïveté des honnêtes gens, croyait à l'omniscience et à l'infaillibilité de la police ; il eut recours à elle.

ÏjSl police , persoimifiée par l'alcade du quartier, mit ses lunettes sur son nez, consulta ses registres, et n'y trouva rien, à dater du soir de la disparition d'Andrès, qui pût se rapporter à lui. La nuit avait été des plus cahnes dans la très-noble et très-héroique cité de Madrid : sauf quelques vols avec efifraction ou escalade, quelque tapage dans les mauvais lieux , quelques rixes d'ivrognes dans les cabarets , tout avait été le mieux du monde.

« Il y a bien, dit le grave magistrat avant de re* fermer son Uvre, un petit cas de tentative de meurtre aux environs de la place de Lavapiès.

— Oh! monsieur, répondit Geronimo déjà tout alarmé, pouvez -vous me donner quelques détails?

— Quels vêtements portait don Andrès de Salcedo la dernière fois qu'il est sorti de chez lui? demanda l'oCQcier de police avec un air de réflexion profonde.

— Une redingote noire> répondit Geronimo, plein d*anxiété.

— Pourriez-vous aEQrmer , continua Falcade , qu'elle fût précisément noire, et non pas tète de nègre, vert-bronze, solitaire, ou marron par exemple? la nuance est très-im portante.

— Elle était, noire, j'en suis sûr, je l'affirmerais sur l'honneur. Oui, devant Dieu et les honmaès, la redingote de mon gendre futur était de cette couleur. ... distinguée , comme dit ma fille Feliciana.

— Vos réponses dénotent une éducation soignée, ajouta le magistrat en manière de parenthèse. Ainsi, vous êtes sûr que la redingote. était noire ?

— Oui, digne magistrat, noire ; telle est ma conviction, et personne ne m'en fera changer.

— La victime portait une veste ronde, dite marseillaise et de couleur tabac d'Espagne. Â la rigueur, la nuit, une redingote noire pourrait passer pour une veste brune, se disait le magistrat paraissant se consulter lui-même. Don Geronimo, vos souvenirs vont-ils jusqu'à se rappeler le gilet que don Andrès avait ce soir-là?

— Un gilet de piqué anglais jaune.

— Le blessé portait un gilet bleu à boutons de filigrane; le jaune et le bleu n'ont pas beaucoup de rapport; cela ne concorde pas très-bien. Et le pantalon, monsieur, s'il vous plaît?

VILITONA. 91

— Blanc, monsieur, de coutil de fil, à sous-pied, ajusté sur la botte. Je tiens ces détails du valet de chambre qui a aidé Andrës dans sa toilette le jour fatal.

— Le procès-verbal marque pantalon large de drap gris, souliers blancs de peau de veau. Ce n*est pas cela. Ce costume est celui d'un majo,d'un petit-maître de la classe du peuple qui aura reçu ce mauvais coup à la suite de quelque bataille en rhonuem* d'une donzelle à jupon court. Malgré toute la bonne volonté du monde, nous ne saurions reconnaître H. de Salcedo dans ce persoimage. Voici, du reste, le signalement du blessé, relevé avec beaucoup de soin par le sereno : figure ovale, menton rond, front ordinaire, nez moyen, pas de signes particuliers. Reconnaissez-vous M. de Salcedo à ce portrait?

— Pas le moins du monde, répondit avec convietien don Geronimo.... Hais comment retrouver la trace d'Andrès?...

— Ne vous inquiétez pas , la police veille sur les citoyens; elle voit tout, elle entend tout, elle est partout; rien ne lui échappe; Argus n'avait que cent yeux, elle en a mille, et qui ne se laissent pas endormir par des airs de flûte. Nous retrouverons don Andrès, fût-il au fond des enfers. Je vais mettre deux agents en route, les plus fines mouches qui aient jamais existé, Argamasilla et Covacbuelo^

n MILITONA.

et dans vingt-quatre heures nous saurons à quoi nous en tenir. »

Don Geromino remercia, salua et sortit plein de confiance. Il retourna chez lui et fit le récit de la conversation qu'il avait eue avec la police à sa fille, quin*eut pas un instant l'idée que le manolo blessé rue del Povar pût être son fiancé.

Feliciana pleurait la perte de son novio avec la réserve d'une demoiselle bien née ; car il serait indécent à une jeune personne de paraître regretter trop vivement un homme. De temps à autre, elle portait à ses yeux son mouchoir bordé de dentelles, pour essuyer une larme qui germait péniblement dans le coin de sa paupière. Les duos délaissés traînaient mélancoliquement sur le piano fermé : signe tle grande prostration morale chez Feliciana. Don Geronimo attendait avec impatience que les vingl-quatre heures fussent écoulées pour voir le triomphant rapport de Covaqhuelo et d*Ar-* gamasilla.

Les deux spirituels agents allèrent d'abord à la maison d'Andrès, et firent causer adroitement les valets sur les habitudes de leur maître. Us apprirent que don Andrès prenait du chocolat le matin, faisait la sieste à midi, s'habillait sur les trois heures» allait chez doâa FeUdana Vasquez de los Rios, dinait à six heures et rentrait se coucher vers minuit, après la promenade ou le spectadè, ce qui

MIUTONA. 98

donna profondémeiii à réfléchir aux deux agenls. Us surent aussi qu'en sorlaat de chez lui, Audrès avait descendu la rue d'Âlcala jusqu'à la calle Ancha de Peligros : ce détail précieux leur fut donné par un portefaix asturien qui se tenait habituellement devant la porte.

Ils se transportèrent rue de Peligros, et parvinrent à découvrir qu'Andrès y avait effectivement passé Tavant- veille, à six heures et quelques minutes; de fortes présomptions pouvaient faire croire qu*il avait suivi son chemin par la rue de la Cruz.

Ce résultat important obtenu, Cattigués par la violente contention d'esprit qu'il avait fallu .pour y parvenir, ils entrèrent dans im ermitage, c'est ainsi qu'on appelle les cabarets à Madrid, et se mirent à jouer aux cartes en sablant une bouteille de vin de Manzanilla. La partie dura jusqu'au matin.

Après un court sommeil ils reprirent leurs recherches et parvinrent à suivre rétrospectivement Andrès jusqu'aux environs du Rastro; là ils perdirent ses traces : personne ne pouvait plus leur donner de nouvelles du jeune homme en redingote noire, en gilet de piqué jaune, en pantalon blanc, Evaporation complète ! Tous l'avaient vu aller, nul ne l'avait vu revenir.... Ils ne savaient que penser» Andrès ne pouvait cependant avoir été escamoté en plein jour dans un des quartiers les plus populeux de ]!iia(h*id; à moins qu'une trappe ne se fût ouverte

SOUS ses pieds et refermée aussitôt, il n'y avait pas liioyen d'expliquer cette suppression de personne. Ils errèrent longtemps aux alentours du Rastro, interrogèrent quelques marchands, et n'en purent tirer rien autre chose. Ils s'adressèrent même à la boutique où Andrès s'était travesti ; mais c'était la femme qui les reçut, et c'était le mari qui avail vendu les habits : elle ne put donc leur donner aucun renseignement, et d'ailleurs ne comprit rien aux questions ambiguës qu'ils lui firent; sur leur mauvaise mine , elle les prit même pour des voleurs, quoiqu'ils fussent précisément le contraire, et leur ferma Id porte au nez d'assez mauvaise humeur, tout en regardant s'il ne lui manquait rien. Tel fut le résultat de la journée. Don Geronimo retourna à la police, qui lui répondit gravement qu'on était sur la trace des coupables, mais qu'il ne fallait rien compromettre par trop de précipitation. Le brave homme, émerveillé, répéta la réponse de la police à Feliciana qui leva les yeux au cid , poussa un soupir et ne crut pas se permettre- une exclamation trop forte pour la circonstance en disant : « Pauvre Andrès !»

Un fait bizarre vint compliquer cette ténébreuse affaire. Un jeune drôle d'une quinzaine d'annéesenvirori avait déposé dans la maison d' Andrès un paquet assez gros, et s'était précipitamment retiré en. jetant cette phrase : m Pour remettre à M. Salcedo. »

MIUTOMA. 05

Cette phrase, si simple en apparence, parut une infernale ironie lorsqu'on ouvrit le paquet.

It renfermait, devinez (}uoi? la redingote noire, le gilet piqué jaune, le pantalon blanc de Finfortuné Andrès, et ses jolies bottes vernies à la tige de maroquin rouge. On avait poussé le sarcasme jusqu'à roulei* ses gants de Paris l'un dans l'autre avec beaucoup de soin.

A ce fait étrange et sans exemple dans les annales du crime, Argamasilla et Covachuelo restèrent frappés de stupeur; Tun leva les bras au ciel, l'autre les laissa pendre flasquement le long de ses hanches, dans une altitude découragée; le premier dit : O temporal et le second : O mores!

Qu'on ne s'étonne pas d'entendre deux alguazils parler latin : Argamasilla avait étudié la théologie, et Covachuelo le droit ; mais ils avaient eu des malheurs. Qui n'en a pas eu?.

Renvoyer les habits de la victime à son domicile, fort proprement plies et ficelés, n'était-ce pas un raffinement de perversité rare ? Joindre la raillerie au crime , quel beau texte pour le discours du fiscal !

Cependant l'examen des habits envoyés rendit encore les dignes agents plus perplexes.

Le drap de la redingote était parfaitement intact; aucun trou triangulaire ou rond, accusant le passage d'une lame ou d'une balle, né s'y montrait. Peut-être la victime avait-elle été étouffée. Alors il

y aurait eu lutte; le gilet et le pantalon n'auraient pas eu celle fraîcheur; ils seraient tordus, fripés, déchirés, on ne pouvait supposer qu*Andrès de Salcedo se fût déshabillé lui-même avec précaution avant la perpétration du crime et livré tout nu' aux poignards de ses assassins pour ménager ses har* des : c'eût été une petitesse!

Il y avait vraimeht de^uoi casser contre les murs des tètes plus fortes que celles d'Argamasilia et de Covacbuelo.

Covachuelo, qui était le plus logicien des deux, après s'être tenu pendant un quart d'heure les tempes à deux mains pour empêcher l'intensité de la méditation de faire éclater son front de génie, émit cette idée triomphante :

« Si le seigneur Andrès de Salcedo n'est pas mort, il doit être vivant, car ce sont les deux manières d'être de l'homme; je n'en connais pas mie troisième. »

Argamasilla fit un signe de ' tête en manière d'adhésion.

« S'il vit, ce dont j'ai la persuasion, il ne doit pas aller sans vêtement, more femrum: Il n'avait aucun paquet en sortant de chez lui ; et , comme voilà ses habits, il doit en avoir acheté d'autres nécessairerement, car il n'est pas supposable que dans cette civilisation avancée un homme se contente du vêtement adamique* »

Les yeux d'Argaïuasilla lui sortaient des orbites, tant il écoutait, avec une attention profonde, le raisonnement de son ami Covachelo.

« Je ne pense pas que don Andrès eût fait préparer d'avance les habits dont il serait revêtu plus ^rd dans une maison du quartier où nous avons perdu ses traces; il doit avoir acheté des nippes chez quelque fripier, après avoir renvoyé ses propres vêtements.

— Tu es un génie,' un dieu, dit Argamasilla en serrant Covachuelo sur son cœur ; permets que je t'embrasse : à dater de ce jour, je ne suis plus ton aini, mais ton séide, ton chien, ton mameluk. Dispose de moi, grand homme, je te suivrai partout. Ah! si le gouvernement était juste, au lieu d'être simple agent de police, tu serais chef politique dans les plus importantes villes du royaume. Mais les gouvernements ne sont jamais justes !

— Nous allons fouiller toutes les boutiques des fripiers et des marchands d'habits tout faits de la ville ; nous examinerons leurs registres de vente , et nous aurons, de cette manière, le nouveau signalement du seigneur Salcedo. Si le portier avait eu l'idée d'arrêter ou de faire arrêter le muchacho qui a remis le paquet , nous aurions su par lui qui l'envoyait, et d'où il venait. Mais les gens qui ne sont pas de la partie ne pensent à rien, et nul ne pouvait prévoir cet incident. Allons, en roule,

»8 MiirroNA.

Argamasilla : tu vas visiter les tailleurs de la Calle- Major; moi, je confesserai les fripiers du Rastro. »

Au bout de quelques heures, les deux amis faisaient leur rapport à Falcade.

Argamasilla raconta minutieusement et compendieusement le résultat de ses recherches. Un individu revêtu du costume de majo^ paraissant fort agité, avait acheté et payé, sans faire d'observation sur le prix (signe d'une grande préoccupation morale), un frac et un pantalon noirs, chez un des principaux maîtres tailleurs établis sous les piliers de la Galle-Major.

Covachuelo dit qu'un marchand du Rastro avait vendu une veste , un gilet et une ceinture de manolo à un homme en redingote noire et eu pantalon blanc, qui, selon toute probabilité^ n'était aufre que don Andrès de Salcedo en personne.

Tous deux s'étaient déshabillés dans l'arrièreboutique et étaient sortis revêtus de leurs nouveaux costumes , qui , vu la classe de la société à laquelle ceux qui les portaient semblaient appartenir, étaient à coup sûr des déguisements. Dans quel but, le même jour, et presque à la même heure , un homme du monde avait-il pris la veste de majoy et un majo le frac d'un homme du monde? c'est ce que les faibles moyens d'agents subalternes comme Jes pauvres Argamasilla -et Covachuelo ne sauraient décider , mais que devinerait infail-

liMement la haute perspicacité du magistrat devant lequel ils avai^it l'honneur de parier.

Quant à eux, sauf meilleur avis, ils pensaient qoe cette disparition* mystérieuse, cette coïncidence angulière de travestissements , ces habits renvoyés par manière de défi, toutes ces choses d'une étrangelé inexplicable , devaient se rattacher à quelque grande conspiration ayant pour but de mettre sur le trône- Espartero ou le comte de Montemoiin. Sons ces habits d'emprunt, les coupables étaient sans doute partis pour aller rejoindre , dans l'Aragon ou la Catalogne, quelque noyau carliste, quelqœ reste de gueriUa cherchant à. se rém-ganiser. L'Espagne dansait sur im vokan ; mais , si l'on vonlait bien leur accorder une gratification, ils se chargeaient, à eux deux, Argamasilla et Covachuelo, d'éteindre ce volcan , d'empêcher les coupables de rejoindre leurs complices , et promettaient , sous huit jours, de livrer la liste des conjivés et les plans du complot

L'alcade écouta ce rapport remarquable avec totâË l'attention qu'il méritait, et dit aux deux agents :

« Aver-vous quelques renseignements sur les démarches feites par ces deux individus après leur travestissement réciproque ?

— Le majo , habillé en homnne du monde , est allé se promener dans le salon du Prado , est entré

au théâtre del Circo , et a pris une glace au café de la Bourse, répondit Arganiasilla.

— L*homme du monde, habillé en majo , a fait plusieurs tours sur la place de Lavapiès et dans les rues adjacentes, flânant, lorgnant les manolas aux fenêtres ; ensuite il a bu une limonade à la neige, dans un orchateria de chufas, déposa Covachuelo.

, — Chacun a pris le caractère de son costume , dissimulation profonde, infernale habileté, dit l'alcade • l'un voulait se populariser et sonder les sentiments de la classe basse ; l'autre voulait assurer la haute de la sympathie et de la coopération populaires. Hais nous sommes là, nous veillons au grain ! Nous vous prendrons la main dans le sac, messieurs les conspirateurs, carlistes ou ayacuchos , progressistes oii retardataires. Ha ! ha ! Argus avait cent yeux, mais la police en a mille qui ne dorment pas. »

Cette phrase était le refrain du digne homme , son dada, son Lilila Burello. Il trouvait avec raison qu'elle remplaçait fort majestueusement une idée, quand l'idée lui manquait.

« Argamasilla et Covachuelo, vous aurez votre gratification. Mais ne savez-vous pas ce que sont devenus vos deux criminels ( car ils le sont ), après les allées et les venues exigées par leurs fimestes projets î

HILITONA. iOl

— Nous rîgnorons ; car il faisait déjà sombre , et , comme nous ne pouvons obtenir sur des démarches extérieures et passées que des témoignages oculaires et peu détaillés, nous avons perdu leurs traces à dater de la nuit.

— Diable ! c'est fâcheux, reprit l'alcade.

— Oh ! nous les retrouverons , »» s'écrièrent les deux amis avec enthousiasme.

Don Geronimo revint dans la journée pour savoir s'il y avait des nouveUes.

Le magistrat le reçut assez sèchement; et, comme ' don Geronimo Vasquez se confondait en excuses et demandait pardon d'avoir été sans doute importun, il lui dit :

m Vous devriez bien ne pas vous intéresser si ostensiblement à don Ândrès de Salcedo ; il est impliqué dans une vaste conspiration dont nous sommes à la veille de saisir tous les fils.

— Andrès conspire ! s'écria don Geronimo; lui!

— - Lui, répéta d'un ton péremptoire l'officier de police.

— Un garçon si doux , si tranquille , si gai , si inoffensif!

— Il feignait la douceur comme Brutus contrefaisait la folie ; moyen de cacher son jeu et de détourner l'attention. Nous connaissons cela, nous autres vieux renards. Ce qui pourrait lui arriver

lOÎ MILITONA.

de mieux , c'est qu'on ne le retrouv&t pas. Souhaitez-le pour lui. »

Le pauvre Geronimo se retira très-penaud ^ très-honteux dé son peu de perspicacité. Lui qui connaissait Andrès depuis Fenfance et l'avait fait sauter tout petit sur ses genoux , il ne se doutait pas le moins du monde qu'il avait recueilli dans sa maison un conspirateur d'une espèce si dange^ reuse. Il admirait avec terreur la sagacité effrayante de la police, qui, en si peu de temps, avait découvert un secret qu'il n'avait jamais soupçonné, lui qui pourtant voyait tous les jours le criminel, et l'avait méconnu au point de vouloir en faire son gendre.

L'étonnement de Feliciana fut au comble lorsqu'elle apprit \ qu'elle avait été courtisée avec tant d'assiduité par le chef d'un complot carliste aux immerises ramifications. Quelle force d'âme il fallait qu'eût don Andrès pour ne rien laisser transparaître de ces hautes préoccupations politiques, et répéter avec tant de flegme des duos de Bellini! Fiez-vous donc après cela aux airs reposés , aux mines tranquilles, aux yeux sereins, aux bouches souriantes! Qui eût dit. qu' Andrès, qui ne prenait feu que pour les courses de taureaux et ne paraissait avoir d'autre opinion que de préférer Sevilla à Rodrigues, le Chiclanero i Arjonaj cachait de si vastes pensées 'sous celte frivolité apparente ?

Les deux agents se livrèrent à de nouvelles recherches et découvrirent que le jeune homme blessé et recueilli par Mîlltona était le même qui avait acheté des habits au Rastro. Le rapport du sereno et celui du fripier concordaient parfaite* ment. Veste chocolat , gilet bleu , ceinture rouge , îl n'y avait pas à s'y tromper.

Cette circonstance dérangeait un peu les es|)érances d'Argamasilla et de Covachuelo relativement à la conspiration. La disparition d'Andrès leur eût été phis commode^ La chose avait Tair de se réduire à une simple intrigue amoureuse , à une innocente querelle de rivaux , à un meurtre pur et simple , ce qu'il y a au monde de plus insignifiant. Les voisins avaient entendu la sérénade, tout s'expUquait.

Covachuelo dit en soupirant :

« Je n'ai jamais eu de bonheur. »

Argamasilla répondit d'un ton larmoyant :

« Je suis né sous une étoile enragée. »

Pauvres amis ! flairer une conspiration et mettre la main, sur une méchante petite rixe suivie seulement de blessures graves 1 C'était navrant.

Retournons à Juancho , que nous avons abaiidonné depuis son combat au couteau contre Andfès. Une heure après il était retourné, à pas de loup, sur le .théâtre de la lutte, et, à sa grande surprise, il n'avait pas retrouvé le corps à la place

OÙ il était certain de l'avoir vu tomber. Son adversaire s'était-il relevé et traîné plus loin dans les convulsions de l'agonie? avait-il été ramassé par les serenos ? C'est ce qu'il ne pouvait savoir. Devaitil, lui Juancho, rester ou s'enfuir? Sa fuite le dénoncerait, et d'ailleurs l'idée de s'éloigner de Militona, de la laisser libre d'agir à son caprice, était insupportable à sa jalousie. La nuit était obscure , la rue déserte , personne ne l'avait vu. Qui pourrait l'accuser?

Cependant le combat avait duré assez longtemps pour que son adversaire le reconnût; car les toreros, comme les acteurs, ont des figures notoires, et, s'il n'était pas mort sur le coup , comme l'on pouvait le supposer, peut-être l'avait-il dénoncé. Juancho, qui était en délicatesse avec la police pour ses vivacités de couteau , courrait risque , s'il était pris, d'aller passer quelques étés dans les possessions espagnoles en Afrique, à Ceuta ou à Melilla.

Il s'en alla donc chez lui , fit sortir dans la cour son cheval de Cordoue , lui jeta une couverture bariolée sur le dos et partit au galop.

Si un peintre eût vu passer dans les rues ce robuste cavalier pressant des jambes ce grand cheval noir^ à la crinière échevelée, à la queue flamboyante, qui arrachait des aigrettes d'étincelles au pavé inégal , et filait le long des murailles blan-

châtres sur lesquelles soo ombre avait de la peine

à le suivre , il eût fait une figure d*un effet puissant ; car ce galop l)ruyant à travers la ville silencieuse , cette hâte à travers la nuit paisible , étaient tout un drame : mais les peintres étaient couchés.

Il eut bientôt atteint la route de Caravanchel, dépassé le pont de Ségovie, et s'élança à fond de train dans la campagne sombre et morne.

Déjà il était à plus de quatre lieues de Madrid , lorsque la pensée de Militona se présenta si vivement à son espjrit qu'il se sentit incapable d'aller plus loin. Il crut que son coup n'avait pas été bien porté et que son rival n'avait peut-èlre qu'une légère blessure; il se le figura guéri, aux genoux de Militona souriante.

Une sueur froide lui baigna le front ; ses dents s'engrenèrent les unes dans les autres sans qu'il pût les desserrer ; ses genoux convulsifs serrèrent si violemment les flancs de son cheval que la noble bête , les côtés ployés , manquant de respiration , s'arrêta court. Juancho souffrait comme si on lui eût plongé dans le cœur des aiguilles rougies au feu.

Il tourna bride et revint vers la ville comme un ouragan. Quand il arriva, son chevar noir était blanc .d'écume. Trois heures du matin venaient de sonner; Juancho courut à la rue del Povar. Li

i06 MIUTONA.

lampe de MilttonÀ brillait encore^ chaste et irem*' blante ^ile, à Tangle d*iih irieux mur. Le torero essaya d!enfoncer la porte de ràllée; mais, «n dépil de sa force prodigieuse^ il ne put en venir à bout Militona avait soigneusement baissé les barres de fer à l'intérieur. Juancho rentra chez lui, brisé, malheureux à faire pitié , et danç l'incertitude la pbis horrible ; car il avait vu deux ombres sur le rideau de Militona. S*était*il donc trompé de victime?

Quand il fit grand jour, le torero , embossé dans sâ cape et le chapeau sur les yeux , vint écouter lés différentes versions ([ui circuljaient dans le vol«sinage sur l'événement de la nuit ; il apprit que le jeune homme n'était pas mort, et que, déclaré non transportable, il occupait la chambre de MQitona qui l'avait recueilli, action charitable dont les comr mères du quartier la louaient fort. Malgré sa vigueur, il sentit ^es genoux- chanceler et fut forcé de s'appuyer à la muraille ; son rival dans la chambre et sur le lit de Militona! Le neuvième cercle d'enfer n'aurait pu inventer pour lui. une torture plus horrible.

Prenant une résolution suprême , il entra dans la maison et commença à gravir l'escaliçr d'un pas lourd et plus sinistrement sonore que celui de la statue du commandeur.

klUTONJL 107

Arrivé au palier du premier étage, Juancbo chan* celant, éperdu, s'arrêta et demeura comme pétrifié; il avait peur de lui-même et des choses terribles qui allaient se passer.. Cent mille idées lui trawr'sèrent la ièie ea une minute. Se contenterait-il de trépigner son rival et de lui Éadre rendre ce qui lui restait de son souffle abhorré ? Tuerait-il Militona on mettrait-il Te feu à la maison? Il flottait dans un océan de projets horribles , insensés > tumultueux* Pendant un court éclair de raison / il fut sur le point de descendre , et avait même déjà fait une ûemi^conversion de corps ; mais la jalousie lui enfonça de nouveau son ^pine empoisonnée dans le ^^*^r, et il recommença à gravir la rude échelle.

Certes , il eût été difficile de trouver une nature .1^9 robuste que ceDe de Juancho : un col rond comme une colonne et fort comme une tour rattachait sa tète puissante à ses épaules athlétiques ; des uerfs d'acier s'entre-croisaient sur ses bras in- ^ncibles; sa poitrine eût défié les pectoraux de fiïarbre des gladiateurs antiques ; d'une main il au- *^it arraché la corne d'un taureau : et pourtant la violence de la douleur morale brisait toute celte force physique. La sueur baignait ses tempes , ses

jambes se dérobaient sous lui , le sang montait à sa tète par folles vagues ,* et il lui passait des flammes dans les yeux. A plusieurs reprises, il fut obligé de s'accrocher à la rampe pour ne pas tomber et rouler comme un corps inerte à travers l'escalier, tant il souJBrait atrocement de l'âme.

A chaque degré , il répétait en grinçant comme une bête fauve :

« Dans sa chambre!... dans sa chambre!... » Et machinalement il ouvrait et il fermait son long couteau d'Albacèle, qu'il avait tiré de sa ceinture.

Il arriva enfin devant la porte , et là , retenant sa respiration, il écouta.

Tout était tranquille dans l'intérieur de la chambre, et Juancho n'entendit plus que le sifflement de ses artères et les battements sourds de son cœur. '

Que se passait-il dans cette chambre silencieuse, derrière cette porte , faible rempart qui le séparait de son ennemi? Militona, compatissante et tendrement inquiète , se penchait sans doute vers la couche du blessé pour épier son sommeil et calmer ses souffrances.

• Oh ! se dit-il , si j'avais su qu'il ne fallait qu'un coup de couteau dans la poitrine pour te plaire et t'attendrir, ce n'est pas à lui, mais à moi, que je l'aurais donné; dans ce funeste combat, je me serais découvert exprès pour tomber mourant de-

vant ta maison. Mais tu m'aurais laissé me tordre sur le pavé sans secourir mon agonie : car je ne suis pas un joli monsieur à gants blancs et à redingote pincée , moi ! »

Celte idée réveillant sa fureur, il heurta violemment. '

Ândrès tressaillit sur sa couche de douleur; Militona , qui était assise près de son lit , se leva droite et pâle comme poussée par un ressort; la tia Aldonza devint verte , et fît un signe de croix en baisant son pouce.

Le coup était si bref, si fort, si impératif, qu'il n'y avait pas moyen de ne pas ouvrir. Un autre coup pareil à celui-là, et la porte tombait en dedans.

C'est ainsi que frappent les convives de marbre , les spectres qu'on ne peut chasser, tous les êtres fatals qui surviennent aux dénoûments : la Vengeance avec son poignard , la Justice avec son glaive.

La tia Aldonza ouvrit le judas d'une main tremblante, et par le trou carré aperçut la tête de Juancho.

Le masque de Méduse , blafard au milieu de sa chevelure vipérine et verdâtre , n'eût pas produit un effet plus terrible sur la pauvre vieille; elle voulut appeler, mais aucun son ne put s'exhaler de sa gorge aride ; elle resta les doigs écartés , les pru-

ilO H1L1T09IA.

oelles fixes , la bouche ouverte avec son cri fige» eomme-si elle eût été changée en pierre.

U est vrai que la tète du torero » ainsi encadrée , n'avait rien de rassurant : une auréole rouge cernait ses yeux ; il était livide , et ses pommettes , abandonnées par le sang , faisaient deux taches blanches dans sa pâleur; ses narines dilatées palpitaient comme celles des bêtes féroces flairant une proie ; ses dents mordaient sa lèvre 4oute gonflée de leurs empreintes. La jalousie , la fureur, et la vengeance combattaient sur cette physionomie bouleversée.

« Notre-Ikime d'Almudenà, marmotta la vieille, SI vous nous sauvez de ce péril , je vous dirai u^ neuvaine et vous donnerai un cierge à feston et à poignée de velours. »

Tout courageux qu*il fût, Andrès éprouva ce sentiment de malaise que les hommes les pbis braves ressentent en face d'un péril contre lequel ils sont sans défense; il étendit machinalement la main comme pour chercher quelque arme.

Voyant qu'on n'ouvrait pas, Juancho appuya son épaule et fit une pesée; les ais crièrent et le plâtre commença à se détacher autour des gonds et de la serrure.

Militona, se posant devant Andrès, dit d'une voix ferme et eahne à la vieiHe , fbûe de terreur :

«* Aldonza , ouvrez , je le veux. »

MLITOIIA. m

Aldonza tira le verrou , et , se rangeant contre le mur, elle renversa le battant de la porte sur elle pour se couvrir, comme le bélluaire qui Iftehe un tigre dans l'arène , ou le garçon de toril donnant la liberté à une bête de Gaviria ou de Colmenar.

JusBicho , qui s'attendait à plus de résistance , entra lentement, un peu déconcerté de n'avoir pas trouvé d'obstacles. Mais un regard jeté sur Andrès, couché sur le lit de Militona, lui rendit toute sa colère.

Il saisit le battant de la porte, auquel se cramponnait de toute sa force la tia Aldonza, qui croyait sa dernière heure arrivée, et la referma malgré tous les efforts de la pauvre fenune ; puis il s'appuya le dos à la porte et croisa les bras sur sa poitrine.

«Grand Dieu! murmura la vieille claquant des dents» il va nous massacrer ici tous les trois. Si j'appel&is au secours par la fenêtre ? »

Et die fit un pas de ce côté. Mais Juancho , devinant son intention, la rattrapa par un pan de sa robe, et, d'un mouvement brusque, la replaqua au mur avec un morceau de jupe de moins.

«< Sorcière , n'essaye pas de crier, ou je te tords le cal comme à un poulet , et je te . fais rendre ta vieille âme au dkble 1 Ne te mets pas entre moi et l'objet de ma colère, ou je t'écraserai en allant à lui, »

Et en disant cela, il montrait Andrès faible et

Ht MILITONA.

pâle et tâchant de soulever un peu sa tète de dessus Toreiller.

La situation était horrible ; cette scène n*ayaU fait aucun bruit qui pût alarmer les voisins. Et d'ailleurs les voisins , retenus par la terreur qu'inspirait Juancho , se seraient plutôt enfermés chez eux qu'ils n'auraient 'eu l'idée d'intervenir dans un semblable débat ; aller chercher la police ou la force armée demandait beaucoup de temps , et il aurait fallu que quelqu'un du dehors fût prévenu , car il n'y avait pas moyen de songer à s'échapper de la chambre fatale.

Aussi le pauvre Andrès , déjà frappé d'un coup de couteau, afiTaibli par la perte de son sang, n'ayant pas d'armes et hors d'état d'en faire usage quand il en aurait eu, embarrassé de linges et de couvertures, se trouvait à la merci d'un bnital ivre de jalousie et de rage , sans qu'aucun moyen humain pût le défendre : tout cela parce qu'il avait regardé le profil d'une jolie manola à la course de taureaux. 11 est permis de croire qu'en ce moment il regrettait le piano , le thé et les mœurs prosaïques de la civiUsation. Cependant il jeta un regard suppliant à Militona , comme pour la prier de ne pas essayer une lutte inutile , et il la trouva si radleusement belle dans la blancheur de son épouvante, qu'il ne fut pas fâché de l'avoir connue même à ce pri)c.

X Elle était là debout , une inai» appuyée sur le bord du lit d' Andrès , qu'elle semblait vouloir défendre , et l'autre étendue vers la porte avec un geste de suprême majesté :

« Que venez-vous faire ici , meurtrier ? dit-elle à Juancho d'une voix vibrante ; il n'y a qu'un blessé dans cette chambre où vous cherchez un amant ! retirez-vous sur-le-champ. ITavez-vous pas peur que la plaie ne se mette à saigner en votre présence? N'est-ce pas assez de tuer? faut-il encore assassiner? »

La jeune fille accentua ce mot d'une façon singulière et l'accompagna d'un regard si profond , que Juancho se troubla , rougit , pâlit , et sa physionomie de féroce devint inquiète. Après un silence, il dit d'une voix entrecoupée :

« Jure-moi sur les reliques de Monte-Sagrado et sur l'image de Notre-Dame-del-Pilar, par ton père qui fut un héros, par ta mère qui fut une sainte , que tu n'aimes pas ce jeune homme, et je me retire aussitôt! »

Andrès attendit avec anxiété la réponse de Militona.

Elle ne répondit pas.

Ses longs cils noirs s'abaissèrent sur ses joues que colorait une imperceptible rougeur.

Bien que ce silence pût être un arrêt dé mort

pour lui , Andr^ès , qui avait attendu la réponse de i8i h

H 4 MILITONA.

Militona avec anxiété, se sentit le cœur inondé d'une satisfaction indicible.

« Si tu ne veux pas jurer, continua Juancho, affirme-le-moi simplement. Je te croirai ; tu n'as jamais menti ; mais tu gardes le silence, il faut que je le tue.... Et il s'avança vers le lit, son couteau ouvert.... Tu l'aimes!

— Eh bien ! oui , s'écria la jeune fille avec des yeux étincelants et une voix tremblante d'une colère sublime. S'il doit mourir à cause de moi , qu'il sache du moins qu'il est aimé ; qu'il emporte dans la tombe ce mot , qui sera sa récoiupense et ton supplice. »

Juancho , d'un bond , fut à côté de Militona , dont il saisit vivement le bras.

« Ne répète pas ce que tu viens de dire , ou je ne réponds plus de moi, et je te jette, avec manavaja dans le cœur, sur le corps de ce mignon.

— Que m'imporle? dit la courageuse enfant.

Crois-tu que je vivrai, s'il meurt? »

Andrès , par un effort suprême , essaya de se relever sur son séant. Il voulut crier : une écume rose monta à ses lèvres ; sa plaie s'était rouverte. Il retomba évanoui sur son oreiller.

« Si tu ne sors pas d'ici , dit Militona en voyant Andrès en cet état , je croirai que tu es vil , infâme et lâche ; je croirai que tu aurais pu sauver Dominguez lorsque le taureau s'est agenouillé sur sa poi-

MILITONA. ii5

trine , et que tu ne Tas pâs fait parce que tu étais bassement jaloux.

— Militona ! Militona l vous avez le droit de me haïr, quoique jamais femme n'ait été aimée par uu homme comme vous par moi ; mais vous n'avez pas le droit de me mépriser. Rien ne pouvait arracher Dominguez à la mort!

— Si vous ne voulez pas que je vous regarde comme un assassin, retirez-vous tout de suite. :

— Oui, j'attendrai qu'il soit guéri, répondit Juancho d'un ton sombre; soignez- le bien !.,. J'ai juré que, moi vivant, vous ne seriez à personne, n

Pendant ce débat, la vieille, entre-bâiUant la porte, avait été sonner l'alarme dans le voisinage et requérir main-forte.

Cinq ou six hommes se précipitèrent sur Juancho , qui sortit de la chambre avec une grappe de muchachos suspendue après lui; il les secoua et les jeta contre les murs comme le taureai^ fait des chiens, sans qu'aucun pût mordre et l'arrêter.

Puis il s'enfonça d'un pas tranquille dans le dédale des rues qui entourent la place de Lavapiès.

Cette scène aggrava l'état d'Andrès,, q^iifut pris d'une fièvre violente et délira toute la journée, toute la nuit et le jour suivant. Militona le veilla avec la plus délicate et la plus amoureuse sollicitude.

Pendant ce temps-lîi, Argamasilla et Covachuelo, comme nous l'avons raconté à nos lecteurs.

iiS MILITOIfA.

par leurs industrieuses démarches étaient parvenus à découvrir que le manolo blessé rue del Povar n*était autre que M. de Salcedo, et l'alcade du quartier avait écrit à don Geronimo que le jeune homme auquel il s'intéressait avait été retrouvé chez une manola de Lavapiès, qui l'avait recueilli à moitié mort devant sa porte et couvert,- on ne savait pourquoi , d'un vêtement de majo.,

Feliciana , à cette nouvelle , se posa cette question , à savoir si une jeune fiancée peut aller voir, en compagnie de son père ou d'une parente respectable, son fiancé dangereusement blessé. N'y a-t-il pas quelque chose de choquant à ce qu'une demoiselle bien élevée, voie prématurément un homnae dans un lit? Ce spectacle, quoique rendu dmste par la sainteté de la maladie , n'est-il pas de ceux que doit se refuser une vierge pudique ! Mais cependant, si Andrès allait se croire abandonné et mourait de chagrin ! Ce serait bien triste.

« Mon père , dit Feliciana , il faudra que nous alBons voir ce pauvre Andrès.

— Volontiers , ma fille, répondît le bonhomme ; j'allais te le proposer. »

MIUTONA, 117

vm.

Grâce à la force de sa constitution et aux bons soins de Hilitona , Andrès fut biei)tôt en voie de guérison; il put parler et s'asseoir un peu sur sou séant; le sentiment de sa situation lui revint : elle était assez embarrassante.

Il présumait bien que sa disparition devait avoir jeté Feliciajia , don Geronimo et ses autres amis dans une inquiétude qu'il se reprochait de ne pas faire cesser ; et pourtant il ne se souciait guère de faire savoir à sa novia qu'il était dans la chambre d'une jolie lîlle , pour le compte de laquelle il avait reçu im coup de navaja. Cette confession était difficile , et cependant il était impossible de ne pas la faire.

L'aventure avait pris des proportions toutes ditïérentes de celles qu'il avait voulu d'abord lui donner ; il ne s'agissait plus d'une intrigue légère avec une fillette sans conséquence. Le dévouement et le courage de Militona la plaçaient sur une tout autre ligne. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait qu' Andrès avait engagé sa foi ? L'idée du courroux de Feliciana touchait moins le jeune blessé que celle de la douleur de MiUtona. Pour l'une il s'agissait d'une impropriété j pour l'autre d'un désespoir.

J 1 8 MILITONÂ.

Cet aveu d'amour si noblement jeté en face d*un danger suprême devait-il avoir une telle récompense ? Ne fallail-il pas qu'il protégeât désormais la jeune fille contre les fureurs de Juancho , qui pouvait revenir à la charge et recommencer ses violences ?

Andrès faisait tous ces raisonnements et bien d'autres ; tout en réfléchissant il regardait Militona, qui , assise près de la fenêtre , tenait en main quelque ouvrage : car, une fois le trouble des premiers moments passé , elle avait repris sa vie laborieuse.

Une lumière tiède et pure l'enveloppait comme d'une Caresse et glissait avec des frisons bleuâtres sur les bandeaux de ses magnifiques cheveux roulés en natte derrière sa tête ; un œillet placé près de la tempe piquait cette ébène d'une étincelle rouge. Elle était charmante ainsi. Un coin de ciel bleu, sur lequel se dessinait le feuillage du pot de basilic, veuf de son pendant lancé à la rue le soir du billet, servait de fond à sa délicieuse figure.

Le grillon et la caille jetaient leur note alternée, et une vague brise, se parfumant sur la plante odorante , apportait dans la chambre un arôme faible et doux.

Cet intérieur aux murailles blanches garni de quelques gravures populaires grossièrement coloriées , illuminé par la présence de Militona , avait un charme qui agissait sur Andrès. Cette chaste

HILITONA. 119

indigeDCe» cette nudité virginale plaisaient à Tàme; la pauvreté innocente et fière a sa poésie. Il Taut donc réellement si peu de chose pour ]a ^ie d*nn être, charmant!

En comparant cette chambre si simple à Tappartement prétentieux et de mauvais goût de dona Feliciana , Andrès trouva la pendule , les rideaux , les statuettes et les petits chiens de verre filé de sa fiancée encore plus ridicules.

Un tintement argentin se fit entendre dans la iTie.

C'était le troupeau des chèvres laitii^res qui passaient en agitant leurs sonnettes.

« Voilà mon déjeuner qui arrive, dit gaiement Militona en posant son ouvrage sur la table ; il faut que je descende pour rarrèt,er au passage ; je vais aujourd'hui prendre un pot plus gi'and, puisque nous sommes deux et que le médecin vous a permis de manger quelque chose.

— Vous n'aurez pas en moi un convive difficile à nourrir , répondit Andrès en souriant.

— Bahl l'appétit vient en mangeant, lorsque le pain est blanc et le lait pur ; et mon fournisseur ne me trompe pas. »

En disant ces mots, elle disparut en fredonnant à mi-voix un couplet de vieille chanson. Au bout de quelques minutes elle revint les joues roses , la respiration haute d'avoir monté si vite les marches

120 MlLItONA.

du roide escalier , tenant sur la paume de sa main te vase plein d\in lait écumant.

« j'espère, monsieur, que je ne vous ai pas laissé longtemps seul. Quatre-vingts marches à descendre et surtout à monter !

— Vous êtes vive et preste comme un oiseau.

Tout à l'heure ce noir escalier devait ressembler à r échelle de Jacob.

— Pourquoi? demanda Milîtona avec la plus parfaite naïveté , ne se doutant pas qu'on lui tendait un madrigal.

— Parce qu'il en descendait un ange , répondit Andrès en attirant à ses lèvres une des mains de Militona, qui venait de faire deux parts du lait.

— Allons, flatteur, mangez et buvez ce qui vous revient; vous m'appelleriez archange que vous n'en auriez pas davantage. »

Ell« lui tendit une tasse brune, à demi pleine, avec un petit quartier de ce délicieux pain mat et serré , d^une blancheur éblouissante , particulier à l'Espagne.

« Vous faites maigre chère, mon pauvre ami; mais» puisque vous avez pris un habit d'enfent du peuple , il faut vous résoudre aussi au déjeuner qu'aurait fait celui dont vous avez revêtu le costume : cela vous apprendra à vous déguiser. »

En disant cela elle soufflait la mousse légère qui cxmronnait sa tasse, et buvait à petites. gorgées*

■ILITONA. i2i

Une jolie raie blanche marquai! au-dessus de sa lèvre rouge la hauteur atteinte par !• lait.

«A propos, dit-elle, vous allez m'expliquer, ûiaintenant que vous pouvez parler, pourquoi vous, que j'ai rencontré à la place des Taureaux , pincé dans une jolie redingote, habillé à la dernière mode de Paris, je vous ai retrouvé devant ma porte Yètu en manolo. Quand étiez-vous déguisé ? Ici ou là-bas t Bien que je n'aie pas grand usage du monde, je crois que la première forme sous laquelle je vous ai vu était la vraie. Vos petites mains blanches qui n'ont jamais travaillé le prouveraient.

— Vous avez raison , Bfilitona ; le désir de vous revoir et la crainte d'attirer sur vous quelque danger m'avaient fait prendre cette veste , celte ceinture et ce chapeau ; mes vêtements liabituels auraient trop vite appelé l'attention sur moi dans ce quartier. Avec les autres , je n'étais qu'une ombre dans la foule, où quI œil ne pouvait me reconnaître que l'œil de la jalousie.

— £t celui de l'amour, reprit Militona en rougissant. Votre travestissement ne m'a pas trompé une minute : j'aurais cru que la phrase que je vous avait dite au Girque vous aurait arrêté ; je le désirais , car je prévoyais ce qui n'a pas manqué d'arriver j et pourtant j'eusse été fâchée d'être trop bien obéie.

— Et ce terrible Juancho , me permettez-vous quelques questions sur son compte?

— Ne vous ai-je pas dit, sous la pointe de son couteau, que je vous aimais? N'aî-je pas ainsi répondu d'avance à tout? » répliqua la jeune fille en tournant vers Andrès ses yeux illuminés d'innocence, son front radieux de sincérité.

Tous les doutes qui avaient pu s'élever dans son esprit , à Tendroit de la liaison du torero et de la jeune fille, s'évanouirent comme une vaine fumée.

« Du reste, si cela peut vous faire plaisir, cher malade, je vous raconterai mon histoire et la sienne en quatre mots. Commençons par moi. Mon père, obscur soldat , a été lue pendant la guerre civile en combattant comme un héros pour la cause qu'il croyait la meilleure. Ses hauts faits seraient chantés par les poêles, si, au lieu d'avoir eu pour théâtre quelque gorge^troile de montagne dans une sierra de l'Àragon, ils avaient été accomplis sur quelque champ d<^ bataille illustre. Ma digne mère ne put survivre à la perte d'un époux adoré, et je restai orpheline à treize ans, sans autres parents au monde qu'Aldonza, pauvre elle-même, et qui ne pouvait in'être d'un grand secours.

- « Cependant, .comme il me faut bien peu, j'ai vécu du travail de mes mains sous ce ciel indidgént de l'Espagne, qui nourrit ses enfants de soleil et de lumière; ma plus grande dépense.

c*étail d'aller voir les lundis la course de taureaux ; car nous autres, qui n'avons pas, comme les demoiselles du monde, la lecture, le piano, le théâtre et les soirées, nous aimons ces spectacles simples et grandioses où le courage de l'iiomme l'emporte sur rimpéluosité aveugle de la brute. Là Juancho me vit et conçut pour moi un amour insensé, une passion frénétique. Malgré sa mâle beauté, ses costumes brillants, ses exploits surhumains, il ne m*inspira jamais rien.... Tout ce qu'il faisait, et qui aurait dû me toucher, augmentait mon aversion pour lui. « Cependant il avait une telle adoration pour moi que souvent je me trouvais ingrate de ne pas y répondre; mais l'amour est indépendant de notre volonté : Dieu nous l'envoie quand il lui plait. Voyant que je ne l'aimais pas, Juancho tomba dans la méfiance et dans la jalousie, il m'entoura de ses obsessions , il me surveilla, m'épia et chercha partout des rivaux imaginaires. 11 me fallut veiller sur mes yeux et sur mes lèvres ; un regard, une parole, devenaient pour Juancho le prétexte de quelque affreuse querelle; il faisait la solitude autour de moi et m'entourait d'un cercle d'épouvante que bientôt nul n'eût osé franchir.

— Et que j'ai rompu à jamais, je l'espère ; car je ne pense pas que Juancho revienne à présent.

— Pas de si tôt du moins ; car il doit se cacher pour éviter les poursuites jusqu'à ce que vous soyez

iU MILITONA.

guéri. Mais vous, qui êtes- tous? H est bien temps de le demander, n'est-ce pas ?

— Andrès de Salcedo est mon nom. J'ai assez de fortune pour ne faire que ce qui me parait honorable, et je ne. dépends de personne au monde. . — Et vous n'avez pas quelque novia bien belle , bien parée, bien riche? » dit Mililona avec une curiosité inquiète.

Andrès aurait bien voulu ne pas mentir, mais la vérité n'était pas aisée à dire. Il fit une réponse vague.

Militona n'insista pas, mais elle pâlit un peu et devint rêveuse.

. « Pourriez- vous me faire donner un bout de plume et un carré de papier? je voudrais écrire à quelques amis qui doivent être inquiets de ma disparition, et les rassurer sur mon sort. >»

La jeune fille finit par trouver au fond de son tiroir une vieille feuille de papier à lettre, une plume tordue , une écritoire oii l'encre desséchée formait comme un enduit de laque.

Quelques gouttes d'eau rendirent à la noire bourbe sa fluidité primitive, et Andrès put griffonner sur ses genoux le billet suivant, adressé à don Geronimo Vasquez de los Rios :

Il Mon futur beau-père,

« Ne soyez pas inquiet de ma disparition; un accident qui n'auiti pas de suites graves me retient

pour quelque temps dans la maison où l'on m*a recueilli.; J'espère , dan& quelques jours, pouvoir aller mettre mes hommages aux pieds de dona Feliciaiia.

« ANDRÈS BK SALCBDO. »

Cette lettre, passablement machiavélique, n'indiquait pas l'adresse de la maison, ne. précisait rien, et laissait à celui qui l'avait écrite la latitude de colorer plus tard les circonstances de la teinte nécessaire ; elle devait suffire pour calmer les craintes du bonhomme et de Feliciana et faire gagner du temps à Andrès, qui ne savait pas Geronimo si bien instruit, grâce à la sagacité d'ArgamasilIa et de Govadiuelo.

La tia Aldohza porta la missive à la poste , et Andrès, tranquille de ce côté-là, s'abandonna sans réserve anx sensations poétiques et douces que lui inspirait cette pauvre chambre rendue si riche par la présence de Hilitona.

Il éprouvait cette joie immense et pure de l'amour vrai qui ne résulte d'aucune convention sociale, où n'entrent poor rien. les flatteries de l'amour-propre, Torgual de la conquête et les chimères de l'ima* gination, de cet amour qui naît de l'accord heo^^ renx de la jeunesse, de la beauté et de l'imiocenee: sublime trinité I

Le brusque aveu de Militone, au dffe des raffinés

qui dégustent Tamour comme une glace par petites cuillerées, et attendent pom* le mieux savourer... qu*il soit fondu , aurait dû enlever à Ândrès bien des nuances, bien des gradations charmantes par sa soudaineté sauvage. Une femme du monde eût préparé six mois l'efTel de ce mot ; mais Militona n'était pas du monde.

Don Geronimo, ayant reçu la lettre d* Andrès , la porta à sa tille, et lui dit d'un air de jubilation :

«« Tiens, Feliciana, une lettre de ton fiancé. »•

Feliciana prit d'un air assez dédaigneux le papier que lui tendait son père, fit la remarque qu'il n'était nullement glacé, et dit :

« Une lettre sans envelçppe et fermée avec un pain à cacheter! Quelle faute de savoir-vivre! mais il faut pardonner quelque chose à la rigueur de la situation. Pauvre Andrès! quoi! pas même un cahier de papier à lettres Yictoria ! pas même un bâton de cire d'Alcroft Regents'*quadraut ! Qu'il doit être malheureux ! A-t-on idée d'une feuille de chou pareille, sir Edwards? ajouta- t-elle en passant, après l'avoir lue, la lettre au jeune gentleman du Prado , fort assidu dans la maison depuis l'absence d' Andrès.

MILITONA. in

— Ho! gloussa péniblement Taimable insulaire, les sauvages en Australie font mieux que cela ! c'est renfanee de rindustrie; à Londres, on ne voudrait pas de ce chifibn pour envelopper les bougies de suif.

— Parlez anglais, sir Edwards, dit Feliciana vous savez que j*en tends celte langue.

— Noî je aime mieux perfectionner moi dans l'espagnol , langage qui est le vôtre. »

Cette galanterie fit sourire Feliciana. Sir Edw^ards lui plaisait assez. Il réalisait bien mieux qu'Andrès son idéal d'élégance et de confortable. Celait, sinon le plus civil , du moins le plus civilisé des hommes. Tout ce qu'il portait était fait d'après les procédés les plus nouveaux et les plus perfectionnés. Chaque pièce de ses vêtements relevait d'un brevet d'invention et était taillée dans une étoffe patentée imperméable à l'eau et au feu. II avait des canifs qui étaient en même temps des rasoirs, des tirebouchons, des cuillers, des fourchetles et des gobelets ; des briquets se compliquant de bougies , d'encriers, de cachets et de bâtons de cire; des cannes dont on pouvait faire une chaise, un parasol , un pieu pour une tente et même une pirogue en cas de besoin, et mille autres invenlions de ce genre, enfermées dans une quantité innombrable de ces boîtes à compartiments que charrient avec eux du pôle arctique à l'équateur les fils de la perfide

I2ë MILITONA.

Albicm, les hommes du monde à qui il faut le plus d'outils pour vivre.

Si Feliciana avait pu voir la table^toilctte du jeune lord,. elle eût été subjuguée tout à fait. Les trousses réunies du chirurgien , du dentiste et du pédicure ne comptent pas plus d'aciers de formes alarmantes . et singulières. Ândrès, malgré ses essais de high lifBy avait toujours été bien loin de cette sublimité.

« Mon père, si nous allions faire une visite à notre cher Andrès, sir Edwards nous accompagnerait; cela serait moin§ formel : car, j'ai beau être sa fian* cée, Faction d'aller voir un jeune homme blesse toujours les convenances ou tout au moins, les froisse.

— Puisque je serai là avec sir Edwards, quel mal peut-il y avoir? répondit Geronimo, qui ne pouvait s'empêcher de trouver sa fille un peu bégueule. Si d'ailleurs tu penses qu'il ne soit pas régulier d'aller voir toi-même don Andrès , j*irai seul, et te rapporterai fidèlement de ses nouvelles.

— n faut bien faire quelque sacrifice à ceux qu'on aime, » reprit Feliciana, qui n'était pas fâchée de voir les choses par ses propres yeux.

Mlle Yasquez, quelque bien élevée qu'elle fût, n'en était pas moins femme , et l'idée de savoir son fiancé, pour lequel elle n'avait du reste qu'une passion trèsr modérée, chez une manola qu'on disait

jolie, l'inquiétait plus qu'elle n'aurait voulu en convenir vis-à-vis d'elle-même. L'àme féminine la plus sèche a toujours quelque fibre qui palpite» pincée par Famour-propre et la jalousie.

Sans trop savoir pourquoi , Feliciana fit une toilette exorbitante et tout à fait déplacée pour la circonstance : pressentant une lutte , elle se revêtit de pied en cap de la plus solide armure qu'elle put trouver dans l'arsenal de sa garde -robe, non que, dans son dédain de bourgeoise riche, elle crût pouvoir être battue par une simple manola , mais instinctivement elle voulait l'écraser par l'étalage de ses splendeurs , et frapper Ândrès d'une amoureuse admiration. Elle choisit un chapeau de gros de Naples couleur paille, qui faisait paraître encore plus mornes ses cheveux blonds et sa figm'e fade; un mantelct vert- pomme garni de dentelles blanches sur une robe bleu de ciel; des bottines lilas et des ganls de filet noir brodés de bleu. Une ombrelle rose entourée de dentelles et un sac alourdi de perles d'acier complétaient l'équipement.

Toutes les couturières et toutes les femmes de chambre du monde lui eussent dit : « Mademoiselle, vous êtes mise à ravir I »

Aussi , lorsqu'elle donna un dernier coup d'œil à la glace de sa psyché, sourit-elle d'un air fort satisfait; jamais elle n'avait ressemblé davantage à la poupée d'un journal de modes sans abonnés.

i30 MILITONA.

Sir Edwards, qui donnait le bras à Felidana, n'était pas ajusté dans un style moins précieux: son chapeau presque sans bord, son habit aux basques rognées , son gilet quadrillé bizarrem^it , son col de chemise triangulaire, sa cravate de satin improved Moreen fomdatim, faisaient un digne p^ndant aux magnificences étalées par la fille de don Geronimo.

Jamais couple mieux assorti n'avait cheminé c&te à côte; ils étaient faits l'un pour l'autre et s'admiraient réciproquement.

On arriva, à la rue del Povar, non sans de nombreuses plaintes de Feliciam sur le mauvais état des pavés, sur l'étroitesse des rues, l'a^[>ectnaaussade des bâtisses, lamentations auxquelles le jeune «Anglais faisait chorus en vantant les larges trottoirs de dalles ou de bitume, les immenses rues et les constructions correctes de sa ville natale.

• Quoi ! c'est devMt cette masure que l'on a ramassé M. de Sakedo déguisé et blesséî Qœ pouvait-il venir fah^ dans cet affreux quartier? dit Feliciana d'un air de dégoût.

—Étudier phîlosophiqu^ent les mœurs du peuple .ou essayer sa force au couteau, comioe à Londres je me fais, pour placer dés coups de poing nouveaux, des querelles dans le Temple et dans Cheapside, répoiMlit le jeune lord dans son jargon hispano-britannique.

- MILITONA. m

— Nous allons bientôt savoir ce qui en est, »• ajeota don Geronimo.

Les trois personnages s'engouffrèrent dans l'ailée de h pauvre nudsoii si fort méprisée par la superbe Felicîana, et qui pourtant renfermait un trésor qu'on ctiercherait souvent en vain dans des hôtels magni*

Feliciana, pour franchir l'allée, tenait sa jupe prêeieifêement ramassée dans sa main. Si elle eût cwniH l'agrafe-Page, elle eût en ce moment apprécié tout le mérite de cette invention.

Arrivée à la rampe, elle frémit à l'idée de poser sur cette corde huileuse son gant d'une fraîcheur ï**ale, et pria sir Edwards de lui prêter de nouveau l'appui de son bras.

Une voisine ofiicieose ouvrait la marche. La périttease ascensioix commença.

Lorsque don Geromino eut répondu : GerUe de P^ (gens tranquilles) au qui-vive effrayé de la tia AWanza, toujours en transies depuis l'algarade de Juancho, la porte s'ouvrit, et Andrès, déjà trouMé par Faccent de cette voix connue, vit entrer d'abord SH* Edwards, qui formait l'avant-garde, puis don teoiûno, et «ifin Feliciana, dans l'éclat fabuleux fe sa toilette supercoquentieuse.

Elle s'était réservée pour le bouquet de ce feu d'artiice de surprise, soit par instinct de la gradation des effets, soit qu'elle craignît d'inonder trop

subitement Tàme d*Ândrès d^un bonheur au-dessus de ses forces, ou bien encore parce qu'il n'eût pas été convenable d'entrer la première dans une chambre où se trouvait un jeune homme couché.

Son entrée ne produisit pas le coup de théâtre qu'elle en attendait. Non-seulement Andrès ne fut pas ébloui, il n'eut pas l'air inondé de la félicité la plus pure, il ne versa pas de larmes d'attendrissement à l'idée du sacrifice surhumain de monter trois étages, que venait de faire en sa faveur une jeune personne si habillée; mais encore un sentiment assez visible de contrariété se peignit sur sa figure.

L'effet avait été raté aussi complètement que possible.

A Taspect de ces trois personnes, Militona s'était levée, avait offert une de ses chaises à don Geronimo, avec la déférence respectueuse qu'une jeune lille modeste a toujours pour un vieillard, et fait signe à la tia Aldonza de présenter l'autre à Mlle Vasquez;

Celle-ci, après avoir écarté la jupe de sa mirilique robe bleu de ciel, comme si elle eût craint de la s^ir, se laissa tomber sur le siège de joncs en poussant un soupir d'essoufflement et en s'éventaut avec son mouchoir.

» Comme c'est haut! j'ai cru que je n'aurais jamais assez de respiration pour arriver.

MILITONA. i 33

— Li senora était sans doute trop serrée, » dit Militona d'un air de naïveté parfaite.

Feliciana, qui, bien que maigre, se laçait au cabestan, répondit de ce ton aigre-doux, que les femmes savent prendre en pareille circonstance :

« Je ne me serre jamais. >•

Décidément, TafTaire s'engageait mal. La jeune fille du monde n'avait pas l'avantage.

Militona, avec sa robe de soie noire à la mode espagnole, ses jolis bnis découverts, sa fleur posée sur roreille, faisait paraître encore plus ridicules lu recherche et le luxe de mauvais goût de la toiletle de Feliciana.

La senora Feliciana Vasquez de los Rios avait Tair d'une femme de chambre anglaise endimanchée; Militona, d'une duchesse qui veut garder Hncognito..

Pour réparer son échec, la fille de Geronimo essaya de déconcerter la manola en faisant peser sur elle un regard suprêmement dédaigneux ; mais elle en fut pour ses peines, et finit par baisser les yeux devant le regard clair et modeste de l'ouvrière.

« Quelle est celle femme ? se dit Militona : la sœur d'Andrès? ohl non; elle lui ressemblerait; elle n'aurait pas cet air insolent.

— Eh bien! Andrès, dit Geronimo d'une voix afleclueuse , en s'approchant du lit , vous l'avez

échappé belle ! Comment vous trouvez-yous maintenant?

— Assez bien, répondit Andrès, grâce aux bons soins de mademoiselle. .

— Que nous récompenserons eonirenablement (le ses peines, interrompit Feliciana, par quelque cadeau, une montre d'or, une bague ou tout autre bijou à son choix. »

Cette phrase bénigne avait pour but défaire descendre la charmante créature du piédestal où la posait sa beauté.

Militona ainsi attaquée prit un air si naturcfUement royal et eut une telle fulguration de majesté, que Mlle Vasquez. demeura tout interdite.

Ed\vards ne put s'empêcher de murmurer :

«« It is a verypretty girl^y » oubliant que Feliciana comprenait l'anglais.

Andrès répondit d'un ton sec :

« De pareils services ne se payent pas.

--^ Oh! sans doute, reprit Geronimo. Qui parle de payer ? c'est un simple témoignage de gratitude, un souvenir de reconnaissance, voilà tout.

— Vous dc^vez être bien mal ici, cher Andrès, continua Mlle Yasquéz en détaillant de l'œil tout ce qui manquait au pauvre logis. >

^Monsieur a eu la bonté de ne pas se plaindre, •>

Page 1