‹ MilitonaChapitre 5 sur 14 · C'est une très-jolie fiUe. [Note d« l'éditeur · texte numérisé non relu

C'est une très-jolie fiUe. [Note d« l'éditeur

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dit IGiitona en se retirant du côté de la fenêtre, comme pour laisser le champ libre à Timpertinence de Feliciana et lui dire taciteiflenl : « Vous êtes chez moi, je ne vous chasse pas, je ne le puis; mais je trace une ligne de démarcation entre vos insultes et ma patience d'hôtesse. •

Commençant à être assez embarrassée de sa contenance, Feliciana fouettait la pointe de sa bottine avec le bout d'ivoire de son ombrelle.

Il se fit un moment de silence.

Don Geronimo rechercha à l'angle de «a tabatière une pincée de polvo sevUlano { tabac jaune ) qu'il porta à son nez vénérable avec un geste d'ai* sanee qui sentait le bon vieux temps.

Sir Edwards, pour ne pas se compromeUre, prit un ah* bête si parfaitement imité, qu'on aurait pu le croire véritable.

I^ tia Àldonza , les yeui^ écai'quillés , la lèvre tombante , admirait dévotement la vertigineuse toilette de Feliciana : ce tapage de bleu de ciel , de jaune , 4e rose , de vert-pomme, de lilas , la faisait tomber dans un ébahissement naïf, iamais elle oe s'était trouvée, face à face avec de pareilles splendeurs.

Quant à Andrès, il enveloppait d'un long regard ^e protection et d'amour Milîtona, qui, placée à fautre bout de la chambre, rayonnait de beauté, et il s'étonnait d'avoir jamais eu Tidée d'épouser Fe-

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liciana, qu*il trouvait ce qu'elle était réellement : le produit artificiel d*une maîtresse de pension et d'une marchande de modes.

Militona se disait à elle-même :

« C'est singulier! moi qui n'ai jamais ha! personne, dès le premier pas que cette femme 4 fait dans cette chambre, j'ai senti un tressaillement comme à l'approche d'un ennemi inconnu. Qu'ai-je à craindre? Andrès ne Faime pas, j'en suis sûre; je l'ai bien vu à ses yeux. Elle n'est pas jolie, et c'est une sotte ; autrement serait-elle venue ainsi attifée voir un malade dans une pauvre maison? Une robe bleu de ciel et un mantelet vert-pomme , quel manque de sensibilité ! Je la> déteste, cette grande perche.... Que vient-elle faire ici? Repécher son novio; car c'est sans doute quelque fiancée. Ândrès ne m'ayait pas parlé de cela.... Oh! s'il l'épousait, je serais bien malheureuse ! Mais il ne l'épousera pas; c'est impossible. Elle a de vilains cheveux blonds et des taches de rousseur, et Ândrès m'a dit qu'il n'aimait que les cheveux noirs et les teints d'une pâleur unie. »

Pendant ce monologue, Feliciana en faisait un autre de son côté. Elle analysait la beauté de Militona avec le violent désir de la trouver en défaut sur quelque point. A son grand regret, elle n'y trouva rien à redire. Les femmes, comme les poètes, s'apprécient à leur juste valeur et connais-

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sent leur force véritable» sauf à n'en convenir jamais. Sa mauvaise humeur s'en augmenta, et elle dit d'un ton assez aigre au pauvre Andrès :

« Si votre médecin ne vous a pas défendu de parler, racontez-nous donc un peu votre aventure; car c'est une aventure que nous ne savons que d'une manière fort embrouillée.

-^ Ho ! tâchez de raconter l'histoire romanesque, ajouta l'Anglais.

— Tu veux le faire bavarder et tu vois bien qu'il est encore très-faible , interrompit Geronimo avec une bonhomie paternelle.

— Cela ne le fatiguera pas beaucoup, et, au besoin, mademoiselle pourra venir à son aide ; elle doit savoir toutes les circonstances. »

Ainsi interpellée, Militona se rapprocha du groupe.

« J'avais eu la fantaisie, dit Andrès, de me déguiser en manolo pour courir dans les anciens quartiers et jouir de l'aspect animé des cabarets et des bals populaires; car, vous le savez, Feliciana, j'aime, tout en admirant la civilisation, les vieilles coutumes espagnoles. En passant par cette rue, j'ai rencontré un farouche donneur de sérénades, qui m'a cherché querelle et m'a blessé dans un combat au couteau, loyalement et dans toutes les règles. Je suis tombé, et mademoiselle m'a recueilli demimort sur le seuil de sa maison.

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— Mais savez-vous bien , Andrës, qbe cela est fort romantique et ferait un sujet de complainte admirable, en poétisant un peu les choses ? Deux farouches rivaux se rencontrent sous le balcon d*une beauté.... Et en disant cela elle regardait Militonaet riait d'un méchant sourire forcé.... Ils se cassent leur guitare sur la tète et se tracent des croix sur la figure. Cette scène, gravée sur bois et placée en tête de la romance, produirait le phisbel effet ; ce serait à faire la fortune d*un aveugle.

— Mademoiselle, dit gravement Militona, deux lignes plus bas et la lame entrait dans le C6eur.

— Certainement; mais, comme toujours, elle a glissé de manière à ne faire qu'une blessure intéressante.... .

— Qui ne vous intéresse guère, en tous les cas, répliqua la jeune fille-

— Elle n'a pas été reçue en mon honneur, et je ne puis y prendre un si vif intérêt que vous; cependant , vous voyez que je viens rendre visite à votre blessé. Si vous voulez , nous veillerons chacune notre tour : ce sera charmant.

— Jusqu'à présent je l'ai veillé seule, et je ccMitinuerai , répondit Militona*

— Je sens qu'à côté de vous je puis paraître froide; mais il n'est pas dans mes mcBurs de recueillir des jeunes gens chez moi, même pour une légère égratignure à la poitrine.

— Vous l'auriez laissé mourir dans la rue de peur de vous compromellre?

— Tout le monde n'est pas libre comme vous ; oa a des ménagemaits à garder; celles qui ont une réputation ne sont pas bien aise de la perdre.

— Allons , Feliciana , tu dis des choses qui n'ont pas le sens commun ; lu t'emportes à propos de rien, dit le conciliant Geronimo. Tout cela est purement fortuit ; Addrès n'avait jamais vu mademoir selle avant l'accident ; ne va pas prendre de la jalousie et te mettre martel en tête sans le moindre

motif.

— Une fiancée n'est pas une maîtresse, » continua majestueusement Feliciana sans prendre garde à rinterruplion de son père.

Militona pâlit sous cette dernière insulte. Un lustre humide illumina ses yeux , son sein gonfla , ses lèvres gonflèrent , un sanglot fut près de jaillir de sa gorge ; mais elle se contint , et. ne répondit que par un regard chargé d'un mépris

écrasant.

« Allons-nous-en , mon père , ma place n'est pas ici ; je ne puis m'arrêter plus longtemps, chez une

fille perdue.

— Si ce n'est que cela qui vous fait sortir, restez, mademoiselle, dit Andrès en prenant Militona par la main. Dona Feliciana Vasquez de los Rios peut prolonger sa visite à. Mme Andrès de Salcedo,

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que je vous présente; je serais désolé de vous avoir fait commettre une inconvenance.

— Gomment! s*écria Geronimo ; que dis- tu, Andrès? Un mariage arrangé depuis dix ans ! es-tu fou ?

— Au contraire, je suis raisonnable, répondît le jeune homme ; je sais que je n'aurais pu faire le bonheur de votre fille*

— Chimères, fantaisies d'écervelé. Tu es malade, tu as la fièvre , continua Geronimo , qui s*était habitué à ridée d'avoir Andrès pour gendre.

— Ho! ne vous inquiétez pas , dit l'Anglais en tirant Geronimo par la manche. Vous ne manquerez pas de gendres : votre fille est si belle et s'habflle d'une façon si superbe!

— Vos fortunes se convenaient si bien , poursuivit Geronimo....

— Mieux que nos cœurs, répondit Andrès. Je ne pense pas que ma perte soit bien vivement sentie par Mlle Vasquez.

— Vous êtes modeste, répliqua FcHciana ; mais , pour vous ôter tout remords, je veux vous laisser cette persuasion. Adieu , soyez heureux en ménage. Madame, je vous salue. »

Militona répondit par- une révérence pleine de dignité à l'inclination de tête ironique de Feliciana.

« Venez , mon père ; Sir Edwards , donnez-moi le bras. »

L'Anglais , interpellé , arrondit gracieusement

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son bras en anse d'amphore , et ils sortirent trèsmajestueusement.

Le jeune insulaire rayonnait. Cette scène avait fait naître dans son esprit des espérances qui jus* qu*aIors n'avaient pu ouvrir leurs ailes. Feliciana , pour laquelle il brûlait d'une flamme discrète, était libre ! Ce mariage projeté depuis si longtemps venait de se rompre : « Oh I se disait-il en sentant sur sa manche le gant étroit de la jeune fille , épouser une Espagnole, c'était mon rêve ! une Espagnole à l'âme passionnée , au cœur de flamme et qui fasse le thé dans mes idées.... Je suis de l'avis de lord Byron ; arrière les pâles beautés du Nord ; j'ai juré à moi-même de ne me marier qu'avec une Indienne , une Italienne ou une Espagnole. J'aime mieux TEspagnole à cause du romancero et de la guerre de l'indépendance ; j'en ai vu beaucoup qui étaient passionnées , mais elles ne faisaient pas le thé selon mes principes , commettaient des impropriétés vraiment choquantes ; au lieu que Feliciana est si bien élevée ! Quel effet elle fera à Londres , aux bals d'Âlmack et dans les raouts fashionaUes ! Personne ne voudra croire qu'elle est de. Madrid. Oh î que je serai heureux ! Nous irons passer les étés avec notre petite famille h Calcutta ou au cap de Bonne-Espérance, où j'ai un cottage. Quelle f^cité! '

Tels étaient les songes d'or que faisait tout

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éTeiUé sir Edwards en reconduisant MDe Yasquez chez elle.

De son côté , Felictana se livrait à des rêveries analogues ; sans doute eUe éprouvait un assez vif dépil de la scène qui venait de se passer, noo qu'elle regrettât beaucoup Ândrès , mais' elle était piquée d*avoir été prévalue. U y a toujours qudque chose de désagréable à être quittée même par un homme à qui. Ton ne tient pas, et, depuis qu*dle connaissait sir Edwards, Felidana avait envisagé sous un jour beaucoup moins favorable rengagement qui la hait à Andrès.

La rencontre de son idéal personnifié -dans sir Edwards lui avait fait comprendre qu'elle n'avait jamais aimé don Andrès !

Sir Edwards était si bien l'Anglais de ses rêves ! l'Anglais rasé de frais , vermeil , luisant , brossé ^ peigné, poncée en cravate blanche dès l'aurore, l'Anglais waterproof et mackintosh! l'expression supr^e de la civilisation !

Et puis, il était si ponctuel I si précis, si mattié* matiquement exact au rendez-vous t II en aurait remontré aux plus fidèles chronomètres ! « Quelle vie teureuse une femme mènerait avec un être pareil ! se disait tout bas Mlle Feliciana Yasquez de k>s Rios. J!aurats de l'argenterie anglaise, des porcelaines de Wegwood, des tapis dans toute la maison , des dooiestîques poudrés ; j'irais

me promener à Hyde-Park , à côté de mon mari conduisant son four in hand. Le soir, àU théâtre de la Reine, j*entehdrais de la musique italienne dans ma loge tendue de damas bouton d'or. Des daims familiers joueraient sur la pelouse verte de mon château, et peut-être aussâ quelques enfants blonds et roses : des enfants font si bien sur le devant d'une calèche , à côté d*un King's^harles anthenûcpjte ! ^

Laissons ces deux êtres si bien faits pour s'entendre continuer leur route, et revenons rue del Povar retrouver Andrès et Militona.

La jeune fille , après le départ de Feliciana , de don Geronimo et de sir Edvrards, s'était jetée au coù d'Audrès avec une effusion de sanglots et de larmes; mais c'étaient des larmes de joie et de bonheur qui ruisselaient doucement en perles transparentes sur le duvet de ses belles joues sans rougir ses divines paupières.

Le jour baissait , les jdis nuages roses du couchant pommelai^it le ciel. Dsms le lointain l'on entendatt bourdonner les guitares, ronfler les panderos sous les pouces dès xlanseuses, frissonner les plaques de cuivre des tambours de basque, et babiller les castagnettes.. Lès aïe ! et les hola ! des* couplets de Êuidango jaillissaient par bouffées bar«monieusî^ du coin des rues et des carrefours , et tous ces bruits joyeux et nationaux formaient

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comme un vague épithalame au bonheur des deux amants. La nuit était venue tout à fait , et la tèle de Militona reposait toujours sur Fépaule d'Andrès^

Nous avons un peu perdu de vue notre ami Juancfao. Il serait convenable d'aller à sa recherche, car il était sorti de la chambre de Militona dans un état d'exaspération qui touchait à la déinence. En grommelant des malédictions et en faisant des gestes insensés, il avait gagné, sans savoir où il allait, la porte de Hierro, et ses pieds l'avaient mené au hasard à travers la campagne.

Les environs de Madrid sont arides et désolés , une couleur terreuse revêt les murailles des misérables constructions clair-semées le long des routes, et qui servent à ces industries suspectes et malsaines que les grandes villes rejettent hors de leur sein. Ces terrains décharnés sont constellés de pierres bleuâtres qui grossissent à mesure qu'on approche du pied de la Sierra de Guadarrama,.dont les cimes, neigeuses encore au commencement de l'été, apparaissent à l'horizon comme de petits nuages blancs pelotonnés. A peine voit-on çà et là quelque trace de végétation. Les torrents dessédiés rayent le sol d'affreuses cicatrices ; les pentes et les collines n'of-

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front aueane Terdure et forment un paysage en harmonie avec tous les sentiments tristes. La gaieté s'y éteindrait, mais au moins le désespoir ne s*y sent raillé par rieji-

Au bout d'une heure ou deux de marche , Juancho, ployant sous le poids de sa pensée? lui que n'eussent pas courbé les portes de Gaza, enlevées par Samson , se laissa tomber à plat ventre sur le revers d'un fossé, s'appuya sur les 'coudes en se tenant lé menton et les joues avec les mains, et demeura ainsi immobile , dans un état de prostration complète.

n regardait défiler, sans les voir, les chariots , dont les bœufis , effrayés de voir ce cor[)s couché sur le bord de la route, faisaient, en passant près de lui , un écart qui leur attirait un coup d'aiguillon de la part de leurs conducteurs; les ânes chargés de paille hachée et retenue par des cordelettes de jone; le paysan à physionomie de bandit fièrement campé sur son cheval , la main sur la cuisse et la carabine à l'arçon de la selle; la paysanne à l'air farouche , traînant après soi un marmot en pleurs ; le vieux Castillan , coiffé de son casque de peau de loup; le Manchègue, avec sa culotte noire et ses bas drapés., et toute cette population errante qui apporte de . dix lieues au marché trois pommes vertes on une botte de piment.

11 souffrait atrocement, et des larmes, les pre- 18t * ;

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mières qu'il eût versées, tombaient de ses joues brunes sur la terre indifférente, qui les buvait comme de simples gouttes de pluie. Sa robuste poitrine, gonflée par des soupirs profonds, soulevait son corps. Jamais il n'avait été si malheureux ; le monde- lui semblait près de finir ; il ne voyait plus de but à la création et à la vie. Qu'allait-il faire désormais?

« Elle ne m'aime pas, elle en aime un autre, se répétait Juancho , pour se démontrer cette vérité fatale que son cœm* refusait d'admettre. Est-ce po$sible? est-ce croyable? Elle si fîère, «i sauvage, avoir pris tout à coup une passion pour un inconnu, tandis que moi, qui ne vivais que pour elle, qui lu suivais depuis deux ans comme son ombre , je n'ai pu obtenir un mot de pitié , un sourire indulgent ! Je me trouvais à plaindre alors; mais c'était le paradis à côté de ce que je souffre aujourd'hui. Si elle ne m'aimait pas , au moins elle n'aimait personne.

« Je pouvais la voir ; elle me disait de m'en aller, de ne plus revenir, que je l'ennuyais, que je la fatiguais , que je l'obsédais , qu'elle ne pouvait souffrir plus longtemps ma tyrannie ; mais au moins, quand je m'en aUais, elle restait seule; la nuit, j'errais sous sa fenêtre, fou d'amoiu*, ivre de désirs; je savais qu'elle reposait chastement sur son petit lit virginal ; je n'avais pas la crainte de voir

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deux ombres sur son rideau ; malheureux, je savouras cette douceur amère, que nul n'était mieux partagé que moi. Je ne possédais pas le trésor, mais aucun autre n*en avait la clef.

<tEt maintenant, c'est fini, plus d*espoir! Si elle me repoussait quand elle n'aimait personne , que sera-ce à présent que sa répulsion contre moi s'augmente de toute sa sympathie pour un autre? Oh! je le sentais bien ! Aussi, comme j'écartais tous ceux qu'attirait sa beauté ! comme je faisais bonne garde autour d'elle! Ce pauvre Luca et ce pauvre Ginès, comme je vous les ai arrangés , et cela pour rien ! et j'ai laissé passer l'autre» le vrai , le dangereux , celui qu'il fallait tuer! Main maladroite, esclave imbécile qui n'as pas su faire ton devoir, sois punie ! »

En disant cela, Juancho mordit sa main droite si cruellement que le sang fut près de jaillir.

« Quand il sera guéri , je le provoquerai une seconde fois , et je ne le manquerai plus. Mais si je le tue , jamais Militona ne voudra me revoir ; de toute façon elle est perdue pour moi. C'est à en devenir fou; il n'y a aucun moyen. S'il pouvait mourir naturellement par quelque catastrophe soudaine, un incendie, un écroulement de maison, un tremblement de terre , une peste. Oh ! je n'aurai pas ce bonheur-là. Démons et furies I Quand je pense que cette âme chamisinte , ce corps si parfait , ces beaux

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yeux, ce divm sourire, ce eoti rond et «ii^de, cette taille si mince , ce pied d*enfant, tout cela c'e§t à lui! 11 peut lui prendre la main, et ellene la pe« tire pas; faire pencher vers lui sa tête adorée, qfu'dte ne détourne pas avec dédain. Qnéi crime ai-je commis pour être puni de la sorte ? E y a tant de belles filles en Espagne qui ne demanderaient pas mieux que de me voir à leurs genoux I Quand je parais dans Tarène, plus d'un cœur ^palpite sous une jolie gorge; plus d'une main blanche me salue d'un signe amical. Que de Sévillanes, de Hadrilëgnes et de Grenadines m'ont jeté leur éventail , leur mouchoir, la fleur de leurs cheveux , la chaîne d'or de leur cou, transportées d'admiration par mefn courage et ma bonne mine! Eh bien! je les ai dédaignées; je n'ai voulu que celle qui ne voulait pas de moi; entre ces mille amours fai choisi une haine ! Entrainement invincible ! destin fetal ! Pauvre Rosaura, toi qui avais pour moi une si naïve tendresse à laquelle je n'ai pas répondu, insensé que j'étais , comme tu as dû souffrir ! Saus doute je ' porte aujourd'hui la peine du chagrin que je fai fait. Le monde est mal arrangé : il iaudrait que tout amour fît naître son pareil; alors on n'éprouverait pas de pardls désespoirs. Dieu est méchant! C'est peut-être parce que je n'ai pas fait brûler de cierges devant l'image de Notre-Dame, que fai éprouvé de telles disgrâces. Ah! mon Dieu! mon

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fiîètt ! que fuire ? Jamais je ne pourrai vivre une minute tranquille sur cette teri'e! Domioguez est l»en heureux que le taureau Tait tué, lui qui aimait aussi Hilitona ! J'ai pourtant &it ce que j'ai pu pour le sauver! Et elle qui m'accusait de l'avoir abandonné dans le péril ! car non-seulement eUe me hait » mais encore die me méprise. ciel ! c'est à devenir fou de rage ! »

Et en disant ces mots » il se releva d'un bond et reprit sa course à travers les champs.

Il erra ainsi tout le jour, la tète perdue , l'œil hagard, les poings contractés; des hallucinations cruelles lui représentaient Andrès et Mihtona se promenant ensemble , se tenant la main , s'embrassant f se regardant d'un air de langueur, sous les aspects les plus poignants pour un cœur jaloux î Toutes ces scènes se peignaient de couleurs si vives^ s'empreignaient d'une réalité si frappante, qu'il s'élança plus d'une fois en avant comme pour percer Ândrès ; mais il n'atteignait que l'air et se réveillait tout surpris de sa vision.

Les formes des objets commençaient à se confondre à sa vue ;' il se sentait les tempes serrées ; un cercle de fer lui pressait la tête , ses yeux brûlaient, et, malgré la sueur qui ruisselait sur sa figure et les rayons d'un soleil de juin, il avait froid.

Un bouvier dont la charrette avait versé, la roue

ifjO MILITONA.

ayant passé sur une grosse pierre , vint lui taper sur l'épaule et lui dit :

« Homme, vous me paraissez avoir des bras robustes ; voulez-vous m'aider à relever ma chiarrette? Mes pauvres bëtes s'épuisent en vain. »

Juancho s'approcha , et sans mot dire se mit endevoir de relever la charrette ; mais les mains lui tremblaient, ses jambes flageolaient, ses muscles ' invaincus ne répondaient plus à l'appel. Il la soulevait un peu et la laissait retomber, épuisé, haletant.

« Au juger , je vous aurais cru la poigne plus solide que cela, *»ditle bouvier, -étonné du peu de succès des efforts de Juancho.

Il n'avait plus de forces, il était malade.

Cependant, piqué d'honneur par la remarque du bouvier, et orgueilleux de ses muscles comme un gladiateur qu'il était , il réunit , par une projection de volonté effrayante , tout ce qui lui restait de vigueur et donna un élan furieux.

La charrette se retrouva sur ses roues comme par enchantement, sans que le bouvier y eût mis la main. La secousse avait été si violente que la voitm'c avait failli verser de l'autre côté.

«« Comme vous y allez , mon maître ! s'écria le bouvier émerveillé ; depuis l'hercule d'Ocana , qui emportait les grilles des fenêtres , et Bernard de Carpio, qui arrêtait les meules de moulin avec le doigt, on n'a pas vu un gaillard pareil. »

MILITONA. *S1

Mais Juancho ne répondit pas, et tomba évanoui tout de son iong sur le chemin, comme tombe un corps mort, pour nous servir de la formule dantesque.

« Est-ce qu'il se serait brisé quelque vaisseau dans le corps ? dit le bouvier ' tout effrayé. N*importe , puisque c'est en nie rendant service que l'accident lui est arrivé , je vais le charger sur ma charrette et je le déposerai à San-Agostin , ou bien à Alcobendas, dans quelque auberge. »

L'évanouissement de Juancho dura peu, bien qu'on n'eût employé pour le faire cesser ni sels ni esprits , choses dont les bouviers sont généralement dépourvus; mais le torero n'était pas une petitemaîtresse.

Le bouvier le couvrit de sa mante. Juancho avait la fièvre , et il éprouvait une sensation inconnue jusqu'alors à son corps de. fer, la maladie!

Arrivé à la posada de San-Agostin, il demanda un lit et se coucha.

Il dormit d'un sommeil de plomb, de ce sommeil invincible qui s'empare des prisonniers indiens au milieu des tortures que leur inflige l'ingénieuse cruauté des vainqueurs, et dont s'endorment les condamnés à mort le matin du jour de leur exécution.

Les organes brisés refusent à l'âme de lui donner les moyens de souffrir.

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Ce néant de douze heures sauva Jilaacbo de la folie ; il se leva sans fièvre , sans mal de tète , mai» faible comme dans la convalescence d'une maladie de six mois. Le sol se dérobait à ses pieds, la lumière étonnait ses yeux , le moindre bruit Tétourdissaii; il se senlaii Tesprit creux et Tâme vide. Un grand écroulement s*étaît fait en Iui« Â la place où s'élevait autrefois son amour^ il y avait un gouffre

• que rien désormais ne pouvait remplir. " Il resta un jour dans cette auberge , et se trowant

. mieux , car son énergique nature reprenait le dessus, il se fit donner un cheval et se dirigea vers Madrid, rappelé par cet instinct étrange qui ramène aux spectacles douloureux : il éprouvait le besoin d'inonder ses blessures de poison, d'élargir ses plaies et de se retourner lui-nïênie le couteau dans le cœur ; il était trop loin de son malheur, il voulait s'en rapprocher, poiisser son martyre jusqu'au bout,, s^enivrer de son absinthe, se faire oublier la cause du mal par l'excès de la souffrance*

Pendaurl que Juancho promenait sa douleur, des alguazils> le. cherchaient de tous côtés » car la voii^ publique le dé^gnait comn^ étant celui qui avait donné le coup de couteau an seigneur Andrès die Salccâo*» Cehii-ci , . comme vous le pen* sez bien , n'avait pas porté plainte ; c'était bien assez d'avoir pris^ au pauvre Juancho ceUe qu'il aimait ,. sans encore lui prendre la liberté ; Aodrès

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ignorait mêine les {Kxirsoites dirigées contre le torero.

Aii^amasiUa et Cavachuelo, cet Oreste et ce Pylade de l'arrestation , s'étaient mis en campagne pour découvrir et arrêter Juancho ; mais ils procédaient avec beaucoup de délicatesse , vu les mœurs notoirement farouches- du compagnon:

on pouvait môme croire, et des envieux qui jalousaient la position des deux amis l'affirmaient hautemeiiit , que Covachuelo et Ârgamasilla prenaient des informations pour ne pas se rencontrer avec edui qu'ils étaient chargés de prendre ; mais un espion maladroit vint dire qu'on avait vu entrer le coupable dans la place des Taureaux, d'un air aussi calme que sll n'avait rien sur ]a conscience.

n iaUut donc s'exécuter. Tout en marchant à Teiulroit désigné, Ârgamasilla disait à son ami :

« Je t'en prie en grâce, Covachuelo , ne fais pas dlmpnidence ; modère ton héroïsme ; tu sais que le gaillard a la main leste ; n'expose pas la peau du plus grand homme de police qui ait jamais existé à la furie d'un brutal.

— Sois tranquille, répondit Covachuelo , je ferai tous mes efforts pour te conserver ton ami. Je ne serai brave qu'à la dernière extrémité, lorsque j'aurai épuisé tous les moyens parlementaires. •

Juancho, en effet, était entré dans le cirque^ afin de voir les taiu*eaux qu'on venait d'enfermer

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pour la course du lendemain , plutôt par la force de rtiabîtude que par un dessein bien arrêté.

D y était encore et traversait Tarène, lorsque Argamasilla et Covachnelo arrivèrent suivis de leur petite escouade.

Covachuelo , avec la plus grande politesse et les formules les plus cérémonieuses, notifia à Juancho qu*il eût à le suivre en prison.

Juancho haussa dédaigneus^nent les épaules et poursuivit son chemin.

Sur un signe de Talgnazil , deux agents se jetèrent sur le torero, qui les secoua comme un grain de poussière qn*on fait tomber de sa manche.

Toute la bande se rua alors sur Juancho , qui en envoya trois ou quatre rouler à quinze pas les quatre fers en l'air ; mais, comme le nombre finit toujours par l'emporter sur la force personnelle et que cent pygmées ont raison d'un géant, Juancho, tout en rugissant, s'était peu à peu rapproché du toril , et là , se débarrassant par une brusque secousse des mains qui s'accrochaient à ses habits, il en ouvrit la porte, se précipita dans ce dangereux asile et s'y enferma , à peu près comme ce beliuaire qui , poursuivi par des gardes du commerce, se réfugia dans la cage de ses tigres.

Les assaillants essayèrent de le forcer dans cette retraite ; mais la porte qu'ils tâchaient d'enfoncer se renversa tout à coup , et un taureau , chassé de

SOU compartiment par Juancho, s'élança tète basse sur la troupe effrayée.

Les pauvres diables n^urent que le temps bien juste, de sauter par-dessus les barrières ; Tun d'eux ne put éviter un large accroc à ses chaussés.

« Diable ! dirent Argamasilla et Covachuelo, cela va devenir un siège dans les régies.

— Tentons un nouvel assaut. »

Cette fois, deux taureaux sar tirent ensemble et fondirent sur les assaillants ; mais, comme ceux-ci, se dispersèrent avec la légèreté que donne la peur, les botes farouches, ne voyant plus d'ennemis humains , se tournèrent l'une contre l'autre , croisèrent leurs cornes, et, le mufle dans le sable, firent de prodigieux efforts pour se renverser.

Covachuelo cria à Juancfao , en tenapt avec précaution le battant de la porte :

« Camarade , vous avez encore cinq taureaux à lâcher : nous connaissons vos munitions. Après cela , il faudra vous rendre , et vous rendre sans . capitulation. Sortez de votre propre mouvement, et je vous accompagnerai à la prison avec tous les égards possibles , sans menottes ni poucettes , dans un calesin à vos frais , et je ne ferai aucune mention sur le rapport de la résistance que vous avez faite aux agents* de l'autorité, ce qui aggraverait votre peine ; suis-je gentil? »

Juancho, ne voulant pas disputer plus longtemps^

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une libecté qui lui éUBt indifférente , se remit aux mains d'Argamasilla et de CoYachnelo, qui le conduisirent à ta prison de la ville avec tous les honneurs de la guerre.

Lorsque les clefs eurent fini de grincer dans les serrures , ' il s'étendit sur son gralmt et se dit : « Si je la' tuais ! ne songeant plus qu'il était au cachot. Oui , c'est ee que j'aurais dû &ira le jour où j'ai trouvé Andrès chez elle. Ma vengeance eût été complète ; oh I quelle atroce angoisse il eût soufferte en voyant sa maîtresse poignardée sous ses yeux; Mble, cloué au lit, ne pouvant la défendre; car je ne l'aurais pas tué, lui l je n'aurais pas commis cette faute ! Je me serais sauvé dans la montagne ou livré à la justice. Je s^^ tranquille» maintenant , d'une façon (m d'une' autre. Pour que je puisse vivre , il faut qu'elle soit morte ; pour qu'elle puisse vivre , il faut que je meure ; j*avais ma navaja à la main , un co^ip et tcmt était fini ; mats elle avait dan$ les yeux une lueur si flamboyante, die était si désespérément belle que je n'ai i^s eu ni force, ni volonté, ni courage, moi qui fais baisser la paupière aux lions quand je les regarde dans leurs cages , et ramper les taureaux sur le ventre comme des chiens battus.

« Ëhquoil j'aurais déchiré-son sein charmant» fait sentir à son cœur le frmd de* l'acier, et ruisseler sur sa blancheur son beau sang vermeil! (Hi!

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non, je ne commettrai pas cette barbarie. 11 vaudrait mieux l'étouSer avec son oreiller, comme fait le nègr^ à la jemie dame de Venise dans la pièce que j'ai vue au théâtre del Circo. Mais pourtant , elle ne m'a trompé , elle ne m'a pas fait de faux serment; elle a toujours été vis-à-vis de moi d'une froideur désespérante. C'est égal , je l'aime assez pour avoir droit de mort sur elle ! »

Telles étaient, à quelques variantes près, les idées qui occupaient Juancho dans sa prison.

Ândrès revenait à la santé à vue d'œil ; il s'était levé, et, appuyé sur le bras de Militona, avait pu faire le toinr de la chambre et aller respirer Tair à la fenêtre ; bientôt ses forces lui avaient permis de descendre dans la rue et d'aller chez lui faire les dispositions nécessaires pour son prochain mariage.

Sir Edwards, de sou côté, s'était déclaré; il avait demandé dans les règles la main de Feliciâna Vasquez de los Rios à don Geronimo , qui la lui avait accordée avec empressement. Il s'occupait de la corbeille et faisait venir de Londres des robes et des parures d'une richesse fabulei^e et d'un goût exorbitant. Les cachemires , choisis dans la gamme jonquille , écartale et vert-pomme, eussent défié tes investigations de H. Bîétry. Us avaient été rapportés de Lahore , cette métropole des châles, par sir Edwank lui-^même, qui pos-

sédait une ou deux fermes dans les environs ; ils étaient faits avec le duvet de ses propres chèvres : Tàme de Felîciana nageait dans la joie la plus pure.

Hilitona , quoique bien heureuse aussi » n'était pas sans quelques appréhensions ; elle avait peur d'être déplacée dans le monde où son union avec Andrès allait la faire entrer. Chez elle une maitresse de pension n'avait pas détruit l'ouvrage de Dieu, et l'éducation remplacé l'instinct; elle avait le sentij^nent du bien, du beau, de toutes les poésies de l'art et de la nature, mais rien que le sen* tiraent. Ses belles mains n'avaient jamais pétri l'ivoire du elavier ; elle ne lisait pas la musique , quoiqu'elle chantât d'une voix pure et juste ; ses connaissances littéraires se bornaient à quelques romances , et , si elle ne faisait pas de fautes en écrivant, il fallait en remercier la simplicité de l'orthographe espagnole.

« Oh ! se disait-elle , je ne veux pas qu' Andrès rougisse de moi. J'étudierai , j*apprendrai , je me rendrai digne de lui. Pour belle, il faut bien croire que je le suis, ses yeux me le disent ; et quant aux robes, j'en ai assez fait pour les savoir porter aussi bien que les grandes dames. Nous irons dans quelques villes où nous resterons jusqu'à ce que la pauvre chrysalide ait eu le temps de déployer ses ailes et de se changer en papillon* Pourvu

qu'il ne m'arrive pas quelque malheur! ce ciel trop bleu m'effraye. Et Juancbo, qu'est-il devenu? Ne fera-t-il pas encore quelque tentative insensée ?

— Oh ! pour cela , non , répondit la lia Àldonza à cette réfleidon de llilitona achevée à haute voix. Juancho est eu prison, comme accusé de meurtre sur la personne de M. de Salcedo , et, vu les antécédents du gaillard , son affaire pourrait prendre mauvaise tournure.

— Pauvre Juancho ! je le plains maintenant.

Si Andrès ne m*aimait pas , }e serais si malheureuse ! »

Le procès de Juancho prenait une mauvaise tournure. Le fiscal présentait le combat nocturne sous forme de guet-apens et d'homicide n'ayant pas donné la mort par cause indépendante de la volonté de Juancho. La chose , ainsi considérée, devenait grave.

Heureusement Andrès, par les explications et le mouvement qu'il se donna , réduisit l'assassinat à un simple duel, à une arme autre, il est vrai, que celle employée par les gens du monde , mais qu'il pouvait accepter , puisqu'il en connaissait le maniement. La blessure, d'ailleurs, n'avait rien eu de grave , il en était parfaitement rétabli , et , dans cette querelle, il avait eu, en quelque sorte, les premiers torts. Les résultats en avaient été trop

160 MiLncmÀ.

heureux pour croire les avoir payés trop cher d'une égralîgnure.

^ Une accusation d*as5assiuat dont la victime se porte bien et plaide pour le meurtrier ne peut pas être soutenue longtemps, même par Ijp fiscal le plus altéré de vindicte publique.

Aussi Juancho fut-il relâché au bout de quelque temps, avec le regret de devoir sa liberté à Thomme I qu'il haïssait le plus sur terre , et • dont à aucun

f prix il n'eût voulu recevoir un service.

En sortant de la prison , il dit d'un air sombre :

« Maintenant, me voilà misérablement lié par ce bienfait. Je suis un lâche et un infâme , ou désormais cet homme est sacré pour moi. Oh ! j'aurais préféré aller aux galères ; dans dix ans je serais revenu et je me serais vengé.»

A dater de ce jour , Juancho disparut. Quelques

personnes prétendirent l'avoir vu galoper du côté

î * V de rAndalousie sur son cheval noir. Le fait est

qu'on ne le rencontra plus dans Madrid.

fi Militona respira plus à l'aise; elle connaissait

assez Juancho pour ne plus rien craindre de sa part.

Les deux mariages se firent en même temps et à la même église. Militona avait voulu faire ellemême sa robe de mariée: c'était son chef-d'œuvre; on l'aurait dite taillée dans les feuilles d'un lis; elle était si bien foile , que personne ne la remarqua.

MILITONA. Ui

Feliciana avait «ne toilette exlravagante de richesse.

En sortant de Féglise , tout le monde disait de Feliciana : « Quelle belle robe ! » et de Militooa : « Quelle charmante personne ! »

Non loin de l'ancien couvent de Santo-Domingo , dans le quartier de l'Ântequerula de Grenade , sur le penchant de la colline, s'élevait une maison d'une blancheur étincelante, qui brillait comme un bloc d'argent entre le vert foncé des arbres qui l'entouraient*

Par-dessus les murailles du jardin débordaient, comme d'une urne trop pleine, de folles guirlandes de vigne et de plantes grimpantes qui retombaient en larges nappes du côté de la rue.

 travers la grille de la porte on apercevait d'abord une espèce de péristyle, orné d'une mosaïque de cailloux de différentes couleurs , ensuite une cour intérieure, un patiOy pour nous servir de l'expressiou propre, d'une architecture évidemment moresque»

Ce patio était entouré de sveltes colonnes de marbre blanc d'un seul morceau , de la plus gracieme proportion, dont les chapiteaux, d'un

iSi MILITOlfA.

AU bout de cette allée , sur le psvé de laijueile le prodigue soleil de l'Andalousie pouyadt à peine jeter quelques ducats d'or à travers le réseau serré des feuilles , s'élevait un petit bâtiment de forme élégante , une espèce de pavillon de ceux qu'on appelle à Grenade tocador ou mirador ^ et d'où Ton jouît d'une vue étendue et pittoresque.

L'intérieur du mirador était un bijou de ciselure moresque. La voftte, de celles que les Espii^ols désignent sous le nom de medià^naranja (demiorange), offrait une si prodigieuse complication d'arabesques et d'ornements , qu'elle semblmt plutôt un madrépore ou un gâteau d'abeilles que l'œuvre de la patience humaine ; les grottes à cristallisalions offrent seules cette abondance de stalactites sculptés.

• Au fond, dans le cadre de marbre de la fenêtre, qui s'ouvrait sur un abîme , étîncelait le plus splendide tableau qu'il soit donné à l'œil humain de contempler.

Sur les premiers plans , â travers un bois de lauriers énormes, parmi des rochers de maître et de porphyre, le Genil accourt, par sauts et par bonds , de la Sierra , et se dépêche d'alter retrouver Grenade et le Darro; plus loi» s^étend la riche Vega avec sa végétation opufentes et tout au fond, mais si près qu'il sembte qu'on p'.ûisse les toucher , s'élèvent les montagnes dé la Sierra-Ifevadà.

UIITONA. i 65

Dans ce moment, le soleil se couchait et teignait les dmes neigeuses d*un rose à qui rien ne peut se comparer : un rose tendre et frais , lumineux et vivant, un rose idénl, divin, d'une nuance introuvable ailleurs qu*au paradis ou à Grenade; un rose de vierge écoutant pour la première fois un aveu d'amour.

Un jeune homme et une jeune femme , appuyés Fun près de l'autre au balcon, admiraient ensemble ce sublime spectacle : le bras du jeune hovnme reposait sur la taille de la jeune femme , avec le chaste abandon de l'amour partagé.

Après quelques minutes de contemplation silencieuse , la jeune femme se releva et fit voir un visage charmant , qui n'était autre , comme nos lecteurs l'ont sans doute deviné, que celui de Mme Andrès de Salcedo, ou Militona, si ce nom , sous lequel ils l'ont connue plus longtemps ^ leur pMt davantage.

Il n'est pas besoin de dire que ce jeune homme était Andrès.

Aussitôt le mariage conclu , Andrès et sa femme étaient partis pour Grenade , où il possédait une maison venant d'héritage d'un de ses oncles. Feliciana avait suivi sir Edwards à Londres. Chaque couple cédait ainsi à son instinct : le premier cherchait le soleil et la poésie , le second la civilisation et le ibraoillard.

i66 MILITONA.

Ainsi qu'efle l'avait dit , Militona n'avait pas voulu entrer tout de Suite dans le monde, où son union avec Andrès lui donnait droit de tenir un rang ; elle aurait craint de faire rougir Andrès par quelque charmante ignorance , et dans cette heureuse retraite elle était venue oublier les étoimements" naïfs de la paurreté.

Elle avait gagné singulièrement au physique et au moral. Sa beauté , qu'on aurait pu croire parfaite, avait augmenté. Quelquefois, dans l'atelier d'un grand sculpteur, on voit une statue admirable qui vous semble finie, mais l'artiste trouve encore moyen d'ajouter de nouvelles perfections à ce que l'on croyait achevé.

Il en était ainsi de la beauté de Militona : le bonheur lui avait donné le suprême poli ; mille détails charmants étaient devenus d'uue délicatesse exquise par les recherches et les soins que permet- la forlune. Ses mains, d'une forme si pure, avaient blanchi ; les quelques maigreurs causées par le travail ei le souci du lendemain s'étaient comblées. Les lignes de son beau corps ondulaient plus moelleuses, avec la sécurité de la femme et de la femme riche. Son heureuse nature s'épanouissait en toute liberté et jetait ses fleurs , ses parfums et ses fruits; son esprit vierge recevait toutes les notions et se les assimilait avec une facilité extrême. Andrès jouissait du plaisir de voir naître,

MILlTOdiA. 167

pour ainsi dire, dans la ffiume qu'il iaimait, une femme supérieure à la pr^i^re^ /

Au lieu du désenchantoêiei^l/de I9 possession , il trouvait chaque jour a^ litige de Salcedo une qualité nouvelle , un charme inCQ^im / et s'applaudissait d'avoir eu le courage de faire ce que le monde appelle une sottise, c'est-à-dire d' épouser, étant riche, une jeune fille sagè^, admirablement belle et passionnément amoureuse de lui.

Ne devrait-ce pas être pour les gens qui ont de la fortune une espèce de devoir de retirer de l'ombre et de la misère les belles filles vertueuses, les reines de beauté sans royaume , et de les faire monter sur le trône d'or qui leur est dû?

Rien ne manquait à la félicité .d'Andrès et de Militona. Seulement elle pensait quelquefois au pauvre Juancho, dont personne n'avait plus entendu parler ; elle aurait bien voulu que son bonheur ne fît le désespoir de personne, et l'idée des souffrances éprouvées par ce malheureux la troublait au miUeu de sa joie : « Il m'aura sans doute oubliée, se disait-elle comme pour s'étourdir; il sera allé dans quelque pays étranger, loin, bien loin. »

Juancho avait-il, en effet, oublié Militona? La chose est douteuse. II n'était pas si loin que le pensait la jeune femme ; car, au moment où elle s'abandonnait à cette pensée, si elle eût regardé à la crête du mur, du côté du précipice, elle eût vu,

168 MIUTOKA.

à travers le feotUage, scintiller une prunelle fixe , phosphorescente comme celle d*un tigre, qu'elle eût reconnue à son édat.

«< Veux-tu venir âdre notre promenade au Généralife? dit Andrès à Mme de Salcedo, respi* rer les parfums amers des lauriers*roses et entendre miauler les paons sur les cyprès de Zoraîde et de Cbatne-des-Cœurs ?

— II fait encore bien chaud » mon ami» et je ne suis pas habillée, répondit la jeane femme.

— Comment! lu es charmante avec ta robe blanche, ton bracelet de corail, et la fleur de grenade qui éclate à ton oreille. J^e une mantille là-dessus, et les rois maures seront capables de ressusciter, quand tu traverseras l'Alhambra. -

MiBtona sourit, ajusta les plis de sa maaiille, prit son éventail, cet inséparable compagnon de la femme espagnole, et les deux époux se dirigèrent du côté du Généralife, situé, comme chacun sait, sur une éminence reliée à celle que couronnent les tours rouges de l'Alhambra par un ravin^ le . plus piUoresque qui soit au monde, et où serpente un sentier bordé d'une végétation luxuriante dans lequel nous devancerons de quelques pas M. et Mme de Salcedo, qui s*avancent lentement sous la voûte de feuillage en se tenant par le bout de la main et en balançant leurs bras comme des enfants joueurs.

MIITON A. i m

derrière le tronc de te figuier^ dont les feuilles vertes et sombres font comme une nuit sur le sentier qm s'étrangle, est-ce une erreur? il nous semble avoir Vu luire comme le canon d'une arme à feu, comme l'éclair de oiHvre d'un tromblon qui s'abaisse.

Un homme est couché à plal ventre dans les lentisques et les azeroliers , comme un jaguar à l'afl^ de sa proie et qui mesure en pensée le saut qu'il doit faire pour lui tomber sur les épaules : e'iest luiaicho, qui vit depuis deux mois à Grenade, caché dans les tanières de troglodytes des Gitanos, creusées le long des escarpements de Monte-Sa* grsrfo, où sont les caves des martyrs. Ces deux mois l'ont vieUlî de dix ans ; il a le teint noir, les Joues creuses, les yaix ardents, comme un homme que dévore une pensée unique : cette pensée est eelle de tuer Militona !

Vingt fois déjà, car il rôée sans cesse autour d'elle , invisible et méconnaissable , épiant l'occasioaa, il aurait pu mettre à exécution son projet ; mais toujours au moment le cœur lui avait manqué.

En venant à son embuscade, car il avait remarqué que tous les jours , à peu près à la même heure, Ândrès et IGlitona passaient par ce chemin, il s'était juré par les serments les plus formidables d'accomplir sa funeste résolution et d'en finir une ^m poiH" toutas.

H était donc là » son arme chargée à eôté de lui, épiant, écoutant les bruits de pas dans le lointain, se disant pour raison suprême et dernier encouragement au meurtre :

« EUe a tué mon âme , je puis bien tuer son corps! »

Un son de voix rieuses et claires se fit entendre au bout du sentier.

Juancbo tressaillit et devint livide ; puis il arma le chien du tromblon.

u N'est-ce pas, disait Militona à son mari, on dirait le sentier qui mène au paradis terrestre; ce ne sont que fleurs et parfums , chants d'oiseaux et rayons.... Avec un chemin pareil, on serait fâché même d'arriver au plus bel endroit ! >•

Elle était, en disant ces mots, parvenue près du figuier fatal.

« Qu'il l'ait bon, qu'il fait frais ici! Je me sens toute légère, toute heureuse. >»

La gueule du tromblon invisible était orientée parfaitement dans la direction de sa tète, qui n'avait jamais été plus rose et plus souriante. *

» Allons, pas de faiblesse, murmura Juancho eu mettant le doigt sur la gâchette de la détente. Elle est heureuse, elle vient de le dire, jamais moment ne fut plus favorable. Qu'elle meure sur cette phrase! »

C'en était fait de Militona : la bouche du trom-

MILITONA. m

blon, caché par le feuillage, touchait presque à son oreille ; une seconde de plus , et cette tète charmante allait voler en éclats, et toute cette

beauté ne former qu'un mélange de san^, de chair et d*os broyés.

Au moment de briser son idole, le cœur de Juancho se gonfla ; un nuage passa sur ses yeux ; cette hésitation ne dura que Fespace d'un éclair, mais elle sauva Mme de Salcedo» qui ne sut jamais quel péril elle avait couru et qui acheva sa ])romenade au Généralife avec la plus parfaite tranquillité d'esprit.

ft Allons, décidément, je suis un lâche, dit Juancho eh s'énfuyant à travers les broussailles ; je n'ai de courage que contre les taureaux et les hommes. »

Quelque temps après, la renommée se répandit d'un torero qui faisait des prodiges d'adresse et de valeur; jamais on n'avait vu témérité pareille : il disait venir d'Amérique, de Lima, et en ce moment donnait des représentations à Puertode-Santa- Maria.

Andrès, qui se trouvait avec sa femme à Cadix, où il avait été dire adieu à un ami en partance pour Manille, eut le désir, bien naturel pour un aficionado comme lui, d'aller voir ce héros tauromachique ; Militona , quoique douce et sensible , n'était pas femme à refuser une semblable proposition , et tous deux descendbrent sur la jetée, afin

de firendre te bateau à impeiir qui fait la traversée de «Cadix à Puerto , ou, à son dtfaut, une de ces l»efites Joarques qui ont un ml ouvert, peint de chaque (Mé de leur tatlle-^mer> ce qui domie à leur proue une apparence de visage hmnain .-des ftos singulières.

il régnait sur te port une activUé^t un mouvenfteitt extraordinaires; tes patrons des barques s'ar radiaient tes pratiques et '{pesaient aUemativement des flatteries aux m^oaces; les cris, tes jurons, tes quolibels croisai^EEt leurs feux roulants , et, de minute en minute, un esquif , livrant au vent 'sa voile latine, était emporté comme une plume de cygne sur le bteu cristal de la rade.

Andrës et Hiiitona prirent place à la poupe de Tune dédies , dont te patrcm fredonnait gaiement^ en tendant le coude à la jeune femme pour la faire monter à soii bord, le vers de la chanson des taureaux de Pnerto :

Levez un peu ce petit pied !

Cadix présente un aspect admirabte du côté de la mer, et mérite tout - à fait les éloges que Syron kd adresse dans ses strophes. On dirait ime ville d'argent posée estlre deux coiipoles 'de saphir : c'est ta patrie des bdles femmes, et ce n'est pas Mre un médiocre éloge de Militona que de dire

qu'elle y était regardée et suivie sur l' Alameda de plusieurs attentifs.

Aussi , c'est qu'eUe était adorable avec sa mantille de dentelles blanches, sa rose dans les cheveux» son mouchoir de col assujetti aux épaulettes par deux camées, sou corsage garni de passementeries et de franget» aux poignets et aux entournures, sa jupe aux larges volants, ses bas à jouv plus minces* que des toiles d'araignées^ eirfermani une jambe faite au tour, ses joUs isouUers de satin chaussant le pied le plus mignon, du monde et dont on eût pu dire, comme dans la chanson espa^gnole : « Si la jambe est une réahté , le pied est une illusion. »

En changeant de fortune, BGlitona avait conservé son amour pour les modes et les usages espagnols; elle ne s'était ftiite ni française ni anglaise j et, quoiqu'elle pût avoir des. chapeaux aussi jaune^ souflre que qui que ce soit dans la Pénînsute, elle n'abusait pas de cette fkciiité. Le costume o/m nous venons de décrire montre qu'elle ^'inquiétait assez peu des modes de Paris*

Cette population vêtue de couleurs briHantes, car le noir n'a pas encore envahi tout à fait l'iiadalousie , qui fourmillait sur lisi place ou s'atfoblait à l'auberge de Vista^Aliegre et daiu^ les eabarets voisins^ en attendant la course , formait un spectacle des plus gais et des plus mmats.

Aux mantilles se mêlaient ces beaux châles écarlafes et posés sur la tête, qui encadrent si bien les yîsages d'une pâleur mate des femmes de Puerto- de-Santa-Maria et de Xérès-de-la-Frontera. Les majos, laissant pendre un mouchoir de chacune des poches de devant ie leur veste, se dandinaient et prenaient des poses en s*appuyant sur leiu* vara, espèce de canne bifurquée, ou s'adressaient des andaluçades dans leur patois désossé et presque entièrement composé de voyelles.

L'heure de la course approchait, et chacun se dirigeait du côté de la place en racontant des merveilles du torero, qui, s'il continuait et n'était pas embroché subitement tout vif, ne tarderait pas à dépasser Montés lui-même, car il avait certainement tous les diables au corps.

Andrès et Hilitona s'assirent dans leur loge et la coui'se commença.

Ce fameux torero était vêtu de noir ; sa vesle, toute garnie de jais et d'ornements de soie, avait une richesse sombre en harmonie avec la physionomie farouche et presque sinistre de celui qui la portait ; une ceinture jaune tournait autour de ses flancs maigres; dans cette charpente, il n'y avait que des muscles et des os.

Sa figure brune était coupée de deux ou trois rides tracées plutôt par l'ongle tranchant d'un souci que par le soc des années; car, bien que la

jeunesse eût disparu de ce masque, TAge mûr n*y avait pas mis son empreinte.

Ce visage, cette tournure ne semblaient pas inconnus à Ândrès ^mais cependant il ne pouvait démêler ses souvenirs.

Militona n'avait pas hésité un seul instant. Malgré son peu de ressemblance avec lui-môme, elle avait tout de suite reconnu Juancho !

Ce profond changement opéré en si peu de temps relîraya, en lui montrant quelle passion terrible était celle qui avait ravagé à ce point cet homme de bronze et d'acier.

Elle ouvrit précipitamment son éventail pour cacher sa figure et se rejeter en arrière en disant à Andrès d'une voix brève : « C'est Juancho. »

Mais elle s'était reculée trop tard; le torero l'avait vue; il lui fit de la main comme une espèce de salut.

« Tiens, c'est Juancho , reprit Andrès; le pauvre diable est bien changé , il a vieilli de dix ans. Ah 1 c'est lui qui est la nouvelle épée dont on parle tant : il a repris le métier.

— Mon ami, allons-nous-en, dit Militona à son mari ; je ne sais pourquoi je me sens toute troublée; il me semble qu'il va se passer quelque chose de terrible.

— Que veux-tu qu'il arrive , répondit Andrès , si ce n*est les chutes de picadores et les éventrements de chevaux obligatoires?

176 lUUTONÀ.

— Je crain» que Juaucbo ne fasse quelque exli*avagânce,ne se laisse aller à quelque acte de fureur.

— Tu as toujpifrs ce méchant coup de nayaja sur le cœur. Si lu savais le latin , et heureusement tu

l'ignores ; je te dirais que cela ne peut arriver, d'après la loi , non bis in idem. D'ailleurs « ce l>rave garçon a dû avoir le temps de se calmer. »

Juancho fit des prodiges; il agissait comme s'il eût été invulnérable à la faiçon d'Achille ou de Roland ; il prenait les taureaux par la qiiene et les faisait valser; il leur posait le pied entre les cornes et les franchissait d'un saut ; il leur arrachait les devises, se plantait droit devant eux, et se livrait avec une audace ^ans exemple aux plus dangereux manèges de cape.

Le peuple enthousiasmé applaudissait avec frénésie et disait qa'on n'avait jamais vu course pareille depuis le Cid Campeador.

La quadrille des toreros , électrisée par l'exemple, semblait ne plus connaître aucun péri). Les picadores s'avançaient jusqu'au milieu de la place;

' les banderilleros posaient leurs flèches entourées de découpures de papier, sans en manquer une.

Juancho secondait tout le monde à temps, savait distraire la bête farouche et l'attirer sur lui. Le pied avait glissé à un chulo , et le taureau allait lui

^ ouvrir le ventre , si Juancho ne l'avait fait reculer au péril de sa vie.

MILITONA. m

Tontes les estocades qu'il donnait étaient portées de haut en bas entre les épaules de la béte » entrées jusqu^à la garde, et les taureaux tombaient foudroyés à ses pieds , sans que le cacbetero ait eu besoin de Yenir terminer leur agonie avec son poignard.

« Tudien , disait Ândrès , Montés » le Chiclanero, Arjona, Labi et les autres n'ont qu'à se bien tenir ; Juancbo les dépassera tous, si ce n'est déjà fait. »

Mais une semblable fête ne devait pas se renouveler ; Juancbo atteignit cette fois aux plus hautes sublimités de l'art; il ât des prodiges qu'on ne reverra plus; Militona elle-même ne put s'empêcher de l'applaudir ; Ândrès trépignait ; le délire était au con\ble ; des exclamations frénétiques saluaient chaque mouvement de Juancbo.

On lâcha le sixième taureau.

Alors il se passa une chose extraordinaire, inouïe : Juancbo, après avoir manégé supérieurement le taureau et fait des passes de muleta inimitables , prit son épée, et, au lieu de l'enfoncer dans le col de l'auimal , comme on s'y attendait , la jeta en l'air avec tant de force qu'elle fut se planter dans la terré en pirouettant à vingt pas de lui.

« Que va-t-il faire? s'écria-t-on de toutes parts. Ce n'est plus du courage , c'est de la folie ! quelle nouvelle invention est-ce là ? Va-t-il tuer le tau-

reau en lui donnant une croquignole sur le nezl... »

Juancbio lança sur la loge où se trouvait Hililona un regard ineffable où se fondaient tout son amour et toutes ses souffrances , et resta immobile devant le taureau*

L'animal baissa la tète< La corne entra tout entière dans la poitrine de l'homme et ressortit rouge jusqu'à la racine.

Un colossal cri d'horreur , composé de dix mille voix, monta vers le ciel.

Militona se renversa sur sa chaise , pâle comme une morte. Pendant cette minute suprême elle avait aimé Juancbo.

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