‹ Mille ames (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

VU

Après avoir envoyé cette lettre à son ancienne maîtresse, Kalinovitclî ne fit plus que languir dans l'attente d'une réponse. Maigre comme un fantôme, l'anxiété peinte sur le visage, il errait dans les rues de Pétersbourg, oubliant, et son ambition, et sa pauvreté, et les menaces de l'avenir. Une seule pensée l'occupait : chaque jour il se demandait si le facteur n'allait pas, enfin, lui apporter le message tant désiré. Un matin, ne sachant que faire, il s'était mis à la fenêtre de sa chambre et regardait distraitement dans la rue qui offrait alors le spectacle accoutumé. Vêtu d'une chemise d'indienne et d'un gilet de tricot, le dvornlk de la maison d'en face balayait paresseusement le devant de sa porte; une servante, ayant en main une cafetière, courait chercher de l'eau au traktir le plus proche; ensuite vint à passer un enterrement : les prêtres et les porteurs de flambeaux mar- II. 1

chaient en tète du cortège; derrière le corbillard suivaient des voitures dans lesquelles ou apercevait des bonnets noirs €t des pleureuses blanches, a Saumon frais ! » criait, en se retournant de tous côtés, un marchand ambulant qui portait un bassin sur sa tête. « Concombres verts ! y braillait sur îe trottoir un autre colporteur. Tout cela était si plat, si banal, que Kalinovitch cracha de colère. Un employé passait en ce moment sous la fenêtre; peu s'en fallut qu'il ne reçût le crachat sur son chapeau.

Mais voici un drojki; une dame y est assise; à en juger par sa tournure, car on ne peut la voir que de dos, elle doit être jeune; son chapeau ne la coiffe pas bien. La dame demande quelque chose à un porteur d'eau. Il répond en indiquant du doigt la porte cochère; le drojki s'arrête devant la maison...

Kalinovitch se sentit vivre d'une vie nouvelle et respira plus à l'aise, comme s'il eût été soudain transporté dans une autre atmosphère. Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il s'étendit à demi sur le divan et, chose étrange, prêta inconsciemment l'oreille. Des pas retentirent dans le corridor, la porte s'ouvrit, une voix connue se fit entendre... Kalinovitch tressaillit, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé : Nastenka entra dans la chambre.

— Bonjour! dit-elle.

Hors de lui, Kalinovitch s'élança vers elle, lui saisit les mains et se mit à la tâter comme pour bien s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un songe. Ensuite, ainsi qu'il arrive souvent dans les rencontres imprévues et joyeuses, il se passa «ntre eux une de ces scènes muettes où l'intensité des impressions ne trouve même pas de paroles pour s'exprimer. Machinalement Nastenka se débarrassait de son burnous et de son «hapeau. Kalinovitch la considérait en silence.

— Est-il possible que tu sois venue? dit-il enfin en la prenant par la main.

— Tu es bien aise de me voir, mon ami... oui? Mais quelle triste mine tu as! D'où vient cela? Pourquoi te faire ainsi du chagrin? répondit-elle en tenant ses regards fixés sur le visage de son amant.

— Je suis enchanté, reprit Kalinovitch, qui se laissa tomber sur le divan et attira près de lui la jeune fille. Seigneur! fit-il, et, prenant sa tête dans ses mains, il éclata en sanglots.

— Qu'est-ce que c'est, mon ami? Comment n'es-tu pas honteux? Cesse, dit Psastenka, tandis qu'elle lui essuyait les yeux avec son mouchoir.

— Est-il possible que tu sois venue? Seigneur! répéta Kalinovitch.

— Tu le vois bien. Tu m'as écrit que tu étais malade, je l'ai dit à mon père, et je suis partie.

— Et ton père, comment va-t-il? dis-moi...

— Le pauvre homme! plains-le, il a été frappé de paralysie, répondit Nastenka d'une voix tremblante.

— Est-ce possible? fit de nouveau Kalinovitch, qui n'était pas encore revenu de sa stupeur.

Quelque joie que lui causât l'arrivée de Nastenka, au fond de son âme s'agitait déjà une question odieuse : « Comment et de quoi allons-nous vivre? t>

— J'ai laissé mes affaires dans la voiture, tu as quelqu'un pour les prendre? continua la jeune fille.

— Oui. Hé, Fédor! cria Kalinovitch.

Naturellement, le domestique ne se pressa pas de répondre

à cet appel.

— Dépêche-toi donc, brute! vociféra Kalinovitch : va tout de suite prendre les colis qui sont restés dans la voiture, et monte-les ici.

Fédor sortit en bougonnant.

— Allons, ne l'injurie pas ! dit Nastenka. Kalinovitch sourit avec amertume.

— Si tu savais, mon âme, tout ce que j'ai eu à souffrir de eet animal pendant ma maladie... répondit-il.

— Je m'en doute. Mais, maintenant, ton ménage sera bien tenu : c'est moi qui te servirai, reprit Nastenka en se serrant contre lui.

Fédor revint avec trois paquets : c'était tout le bagage de la voyageuse.

— Vois, mon ami, combien d'argent je t'ai apporté! poursuivit-elle, et, se levant vivement, elle prit dans un petit sac une cassette qu'elle ouvrit sous les yeux de Kalinovitch. 11 s'y trouvait deux mille roubles.

— Ah! folle que lu es! Comment t'es-tu procuré cet argent? demanda-t-il.

— Cela ne te regarde pas^ reprit Nastenka. Mais je suis fatiguée et j'ai faim. Pourquoi ne me fais-tu pas donner du thé? ajouta-t-clle.

— Fédor! le samovar! vivement! cria Kalinovitch. Puis il attira de nouveau la jeune fille auprès de lui, la fit asseoir à ses côtés et se mit à l'embrasser.

— Oh! que tu es devenu impressionnable! dit-elle, remarquant qu'il avait encore les larmes aux yeux : voyons, maintenant que je suis près de toi, pourquoi pleurer?

Le laquais apporta un samovar malpropre et deux vieilles tasses.

— Cesse donc, je veux du thé. Et toi, est-ce que tu n'en prendras pas? demanda Nastenka.

— Si, je te prierai de m'en verser. H y a longtemps que tu ne m'as fait boire du thé, répondit Kalinovitch.

— Oui, mon ami, il y a longtemps! reprit-elle. Et, après

avoir encore une fois embrassé son amant, elle se mit en devoir de remplir les tasses. Oh! qu'elles sont sales! observat-elle, et elle les nettoya consciencieusement. Du reste, il y a bien du désordre et de la malpropreté chez toi; mais, à présent, cela va changer, j'en fais mon affaire.

— Je ne me souciais plus de rien, voyant venir la mort...

— Ne vous avisez plus désormais de parler ainsi. Il faut maintenant que vous soyez heureux, il faut redevenir l'élégant jeune homme que vous étiez quand je vous ai vu pour la première fois, — je l'exige !

Lorsque Nastenka eut bu son thé, elle vint se rasseoir à côté de Kalinovitch.

— Tu mérites une punition, dit-elle en lui tirant doucement l'oreille ; je ne sais ce que monsieur avait dans la tête : il ne m'écrit pas une ligne, il tombe malade...

— ; Allons, pardonne-moi !

En même temps Kalinovitch baisait la main de Nastenka.

— Pardonne-moi, dis-tu? Mais tu ignores que tu as failli me conduire au suicide.

Il la regarda.

— Oh ! tu plaisantes !

— Non, je ne plaisante pas. Si tu dis cela, c'est que tu ne connais ni mon caractère, ni mon amour pour toi, répliqua la jeune fille. Après ton départ, je comptais que tes lettres m'aideraient à supporter l'existence; mais un mois, deux mois, six mois se passent, et je ne reçois pas un mot! Que pouvais-je penser, sinon que tu étais mort? Je questionne tout le monde, je lis les journaux, les revues, dans l'espoir d'y rencontrer ton nom; rien nulle part! Sur ces entrefaites le prince vient à la ville; foulant aux pieds toute retenue, je vais le trouver, je me jette presque à ses genoux et je le

supplie de me dire s'il a de tes nouvelles, a Je ne sais rien! » répond-il.

Kalinovitch écoutait, la tète baissée.

— Alors* décidément, je fus sur le point d'attenter à mes jours, poursuivit Nastenka. S'il n'est plus, me disais-je, pourquoi resterais-je sur la terre? Qu'est-ce que j'y ferais? Ne vaut-il pas mieux en finir avec la vie? Mais, sans doute, il n'était pas dans les desseins de Dieu que je mourusse, car il m'inspira la pensée de recourir aux sacrements. J'alla me confesser ù ce Père Séraphin, — tu te le rappelles? le prieur du monastère : je lui racontai tout. « Nous nous sommes aimés, lui dis-je; ensuite il m'a quittée, et, maintenant qu'il est mort, je suis décidée ^ ne pas lui survivre. »

Kalinovitch sourit légèrement et secoua la tête.

— Eh bien, qu'a-t-il répondu à cela? demanda le jeune homme.

— Voici quel fut son langage : « Les attachements terrestres sont très-forts chez toi; mais, insensée, as-tu jamais aimé Dieu? As-tu jamais songé à lui? ^ Mon attitude était celle d'un condamné en présence du tribunal ; dans ce terrible moment, où je repassai en esprit ma vie tout entière, je fus saisie d'une frayeur extrême... « Se peut-il, continua le Père Séraphin, que ton cœur corrompu soit fermé même à la crainte du Seigneur, de ce juge menaçant qui règne au milieu du tonnerre et des éclairs? Prie jusqu'à ce qu'une sueur de sang inonde ton corps !... " A ces mots, j'eus comme un frisson moral; il me sembla que le feu du ciel allait me consumer en punition de mes fautes. Je frappai mes main l'une contre l'autre; je tombai à genoux et je priai avec toute la ferveur de mon âme, en répandant d'abondante larmes. « A présent, dit-il, je vais t'infliger une pénitence, et quand je verrai que ton âme est éclairée, je t'admettra

à la communion. » Ensuite, il se mit à me parler de Dieu, de la destinée de l'homme... Bref, il éveilla en moi le sentiment religieux... Je compris la profonde vérité de cette parole prononcée par lui : » Ce n'est qu'armés dti glaive de l'amour divin que nous pouvons lutter victorieusement contre nos passions. »

Kalinovitcli sourit de nouveau; en général, il écoutait Nastenka comme parfois une mère écoute l'innocent caquetage de son baby. La jeune fille finit par s'en apercevoir.

— Tu ris?... J'ai failli mourir, et il rit! Oh! mon ami! dit-elle, les larmes aux yeux.

— Ce n'est pas cela qui me fait sourire, répondit Kalinovitch en lui baisant la main.

— Je sais de quoi tu ris, et Dieu te punira pour cela, Jacques, reprit-elle. Béi^ maintenant tu es malheureux, mécontent de la vie; pius tard, ce sera pire encore, — croismoi!... Dieu te punira aussi du tort que tu m'as fait, car» avant de te rencontrer, je n'avais jamais donné prise à lamédisance, tandis qu'A présent ces soupçons... ces raillc-ries... Et qu'est-ce que j'y ai gagné? Comme dit le Père Séraphin : a Le cœur s'endurcit, les ténèbres envahissent, l'intelligence. C'est seulement sur la pierre angulaire de la foi, de la crainte et de l'amour de Dieu que nous pouvons, bâtir notre édifice spirituel. »

Pendant ce prêche, Kalinovitch s'obstinait à regarder dans le coin.

— Ne tue pas en moi la force que ce saint homme m'a^ donnée...

— Allons, c'est bien! interrompit-il; parle-moi plutôt de ton père; depuis quand est-il malade?

— Tout est arrivé en même temps! répondit avec un soupir Nastenka. Ton départ lui avait fait beaucoup de peine....

le spectacle de ma douleur l'a achevé. Si quelqu'un nous avait vus alors, il aurait eu pitié de nous!... Tous, nous ne cessions de penser à toi, mais, par une sorte d'accord tacite, jamais un mot à ton sujet n'était prononcé dans nos conversations. Enfin, une nuit on m'éveille et l'on me dit que mon père est paralysé. Sans la religion qui m'a soutenue, je n'aurais pas résisté cette fois à la tentation de me donner la mort, car je me sentais coupable de parricide; mais j'ai considéré cela comme une nouvelle épreuve que le ciel m'envoyait, et j'ai pris la résolution de renoncer au monde, pour me consacrer tout entière à mon père. Lui-même, mon trésor, semblait avoir compris mon dessein : ne consentait à prendre ses médicaments que quand je les lui offrais, il ne souffrait pas que d'autres que moi le changeassent de linge...

— Comment donc t'a-t-il laissée partir? demanda Kalinovitch, qui regarda son interlocutrice en plein visage.

— Tu aurais mieux fait de ne pas me questionner à ce propos! répondit-elle en agitant la main. Lorsque je lus ta lettre, naturellement, je ne crus pas un mot des bêtises qu'elle contenait. Toi, avoir songé à m'abandonner! je savais d'avance que c'était impossible. Je compris seulement que tu étais malade... Et il s'opéra comme une révolution dans mon âme : mon père, mon serment, — tout fut oublié : immédiatement je résolus de me rendre auprès de toi, coûte que coûte !

Kalinovitch sourit légèrement.

— Et le Père Séraphin! Comment a-t-il pris la chose? interrogea-t-il.

Nastenka sourit à son tour.

— Tu penses bien que je ne suis pas allée lui communiquer mon projet! J'ai tout arrangé le plus secrètement possible,

et j'ensuis encore à me demander comment j'ai pu mettre à exécution un tel dessein : je n'y comprends rien! C'est étrange, cet amour que j'ai pour toi! On dirait que tu as sur moi un pouvoir surnaturel. La crnintc du péché devrait me retenir; eh bien, je ne puis uiéme me figurer que nos relations soient coupables. On me prouverait clair comme le jour que cette passion doit être pour moi une source d'éternelles souffrances, cela, je crois, ne m'arrêterait pas une minute. Quant à mon père, poursuivit-elle avec une animation croissante, certes je l'aime beaucoup; mais dès que ta personne est en jeu, je ne me sens plus aucune pitié pour lui. Une fois décidée à partir, quels mensonges n'imaginai-je pas, Seigneur!... Le pauvre homme n'est plus en état de lire; je fabriquai tout d'abord une lettre censément écrite par toi et conçue à peu près en ces termes : « Ma chère Nastenka , j'ai été malade tous ces temps-ci; c'est pourquoi je ne vous ai pas écrit plus tôt. A présent, je vais mieux, et je vous prie de venir me retrouver à Pétersbourg, où nous ferons bénir notre union. Je ne puis me rendre moi-même auprès de vous, car je suis retenu ici par ma besogne à la revue... » Comme tu vois, j'avais inventé toute une histoire. Il fallait aussi gagner à ma cause Pélagie Eugraphovna. Je l'appelai secrètement dans ma chambre, et, me mettant à genoux devant elle : a Chère Pélagie Eugraphovna, lui dis-je, n'empêchez point papa de consentir à ma demande. Peutêtre vous-même aimez-vous quelqu'un : représentez-vous ce que vous éprouveriez si vous le saviez malade loin de vous ; assurément vous n'auriez qu'un désir : vous rendre auprès de lui, dussiez-vous faire la route à pied... » Elle se laissa attendrir.

Kalinovitch hocha la tête.

— Et ton oncle? demanda-t-ii.

— Ah î mon âme, avec le capitaine ce fut toute une affaire I répondit Nastenka. Pendant les premiers jours, il se contenta de me bouder; je croyais que tout finirait par là, qu'il se tairait selon son habitude. Mais soudain il arrive chez moi, et, de cette voix hésitante que tu connais, commence à me prodiguer les plus vifs reproches : " Vous partez quand votre père est presque à la mort, et pour qui Tabandonnez-vous? » Finalement, il me déclare tout net que tu me tromperas encore; qu'avant ton départ, tu as déjà courtisé successivement Pauline et la fille du prince; que si tu es allé à Pétersbourg, c'est parce que tu as été refusé partout. Pour le coup, je perdis patience. « Mon oncle, lui dis-je, ne parlez pas d'un homme que vous ne pouvez comprendre. En ce qui me concerne, votre affection ne vous donne pas le droit de me tourmenter. Il m'en coûte déjà bien assez de quitter mon père dans l'état où il se trouve, et, au lieu de me soutenir, de me consoler, vous vous appliquez à rendre ma position plus cruelle encore, vous voulez m'inspirer des doutes sur l'homme pour qui je sacrifie tout.' " En parlant ainsi, je pleurais à chaudes larmes, mais ma douleur ne l'émut point.

11 alla auprès de mon père, et sais-tu quelle combinaison il suggéra? Si je voulais m'en aller, je devais le prendre avec moi pour qu'il me servît de protecteur contre toi! Tu peux te figurer combien, avec mon amour-propre, je fus choquée d'une pareille proposition. Je fis dire à mon oncle , par un domestique, que j'avais vingt-trois ans, qu'une jeune fille de cet âge n'avait pas besoin de chaperon, et que pour rien au monde je ne voyagerais avec lui... Cela coupa court à tout, et c'est à peine si, en partant, je lui dis adieu.

Kalinovitch secoua de nouveau la tête.

— Pourquoi cela? 11 t'aime... dit-il.

MILLE AMES. It-

— Peut-être, reprit en soupirant Nastcnka; mais c'est unv homme terriblement entêté! Imagine-toi qu'il refusa absolument de m'aider dans mes préparatifs de départ; je dus tout faire moi-même. D'abord , il fallait trouver de l'argent. Je savais fort bien que tu n'en avais guère, et arriver brusquement sans rien... Je résolus de mettre en gage notre domaine. J'en parlai à mon père; il y consentit, mais me fit observer que l'opération prendrait du temps. « Seigneur, pensais-je, que faire? » Je bouillais d'impatience, j'aurais voulu être déjà près de toi. L'idée me vint d'emprunter au maître de poste la somme dont j'avais besoin. Tu as vu cet homme, mon âme; tu sais combien il est avare. J'allai chez lui chaque jour pendant toute une semaine. Finalement, il se décida à me prêter; mais il exigea des intérêts exorbitants,.. Les choses m'ont été expliquées plus tard. Je réussis à me procurer tous les papiers nécessaires. Roumiantzeff me fut fort utile en cette circonstance; il voulut bien se charger de toutes les démarches. Je me rendis avec mes pièces chez le maître de poste. 11 me compta l'argent d'une main tremblante. « Vous me rembourserez, n'est-ce pas?» me dit-il, ety en me parlant, il avait les larmes aux yeux.

Nastenka s'arrêta et devint pensive»

— Ensuite eurent lieu les adieux, poursuivit-elle. Je ne pus consoler mon père qu'en lui promettant de l'aller voir avec toi l'automne prochain. Nous irons, n'est-ce pas, mon ami?... Sans cela, je ne me pardonnerais jamais l'égoïsme de ma conduite.

Kalinovitcb réfléchissait.

— Comment donc es-tu venue? Se peut-il que tu aies fait ce voyage sans être accompagnée par personne? demanda-t-il, comme pressé de mettre la conversation sur un autre sujet.

— Oui... du reste, j'ai quitté la ville en compagnie d'une^

propriétaire , une imbécile. J'avais hâte d'arriver, comme bien tu penses, et elle trouvait toujours que la voiture allait trop vite; elle avait peur. Le soir venu , nous dûmes faire halte dans une localité pour y passer la nuit. Moi, je ne pus avaler une bouchée; elle, au contraire, mangea comme une vache, et se mit ensuite à ronfler. Le lendemain, nous repartîmes; un accident survint à notre tarantass, — colère et imprécations du cocher. A Moscou, ma compagne de voyage me quitta, et je restai toute seule dans une ville où je ne connaissais personne. M'étant fait conduire à la gare, je pris par économie un billet de troisième classe. Le wagon dans lequel je montai ne tarda pas à se remplir de moujiks, dont les peaux de mouton exhalaient une odeur infecte- L'un d'eux , qui était ivre , ne s'avisa-t-il pas de me conter fleurette? Je t'assure qu'en voyant arriver la nuit, je me sentis fort inquiète! Au sortir du wagon, je fis le signe de la croix. « Seigneur, pensai-je, maintenant je ne suis plus seule, je vais le voir, mon ami, mon ange! ■» Oh! que je t'aime!

En achevant son récit, Nastenka se serra contre la poitrine de Kalinovitch, qu'elle entoura de ses bras. Il déposa un long baiser sur les lèvres de la jeune fille.

— Non, il n'est pas possible d'aimer ainsi ! dit-il avec des larmes d'attendrissement dans les yeux.

Tout d'abord, Nastenka parut avoir apporté le bonheur dans l'existence de Kalinovitch. Il recouvra complètement la santé, et redevint un gentleman soigné dans sa tenue.

Les deux jeunes gens quittèrent V Hôtel de Moscou pour s'installer dans un petit local propre et bien éclairé, qu'ils meublèrent fort gentiment. Au début , la pensée du mariage continuait à hanter l'esprit de Nastenka; mais ce n'était pas à elle qu'il convenait de soulever la question, et son amant gardait le silence sur ce chapitre. Du reste , pour tranquilliser son père, elle lui écrivit que leur mariage avait eu lieu, et elle montra avec intention cette lettre à Kalinovitch.

— Vois, mon ami, ce que j'écris, dit-elle avec un sourire.

— Oui, c'est bien, répondit-il en souriant aussi , et l'entretien n'alla pas plus loin.

Grâce à la liberté de mœurs dont on jouit dans les capitales , personne ne s'inquiétait de savoir quel lien les unissait; on ne faisait pas attention à eux; d'ailleurs, ils vivaient fort retirés , ne recevant d'autres visites que celles de Biélavine et d'Ivolguine. Le premier vint chez eux sur l'invitation même de Kalinovitch; celui-ci commença par prévenir Nastenka : « Ma chère, lui dit-il, je vais te faire faire la connaissance d'un homme fort intelligent, Blélavine. Je passerai chez lui aujourd'hui, et il viendra sans doute nous voir dans la soirée. » D'abord , cela contraria quelque peu Nastenka.

— Non... je ne me montrerai pas, répondit-elle : je ne me sentirais pas à mon aise... tu comprends, dans les relations où nous sommes... J'aime mieux écouter derrière un paravent les choses intéressantes que se diront deux hommes d'esprit tels que vous.

— Voilà une bêtise! Avec un homme si éclairé et si délicat , tu n'as pas lieu d'être gênée , reprit Kalinovitch , et il sortit.

Quand il arriva chez Biélavine , ce dernier était dans son cabinet. Cette pièce ressemblait à une bibliothèque. A cha-

cun des murs était adossée une immense vitrine remplie de livres et supportant des bustes de grands hommes. Sur la table traînaient des revues et des journaux de toute sorte. Confortablement installé dans un bon fauteuil Voltaire, Biélavine lutinait avec une cravache un magnifique chien de Terre-Neuve. L'animal, dont les yeux étaient plus intelligents que ceux de bien des hommes , semblait se prêter volontiers à l'amusement de son maître. Tantôt, montrant les dents, il cherchait à saisir dans ses terribles mâchoires le bout de la cravache; tantôt il se roulait sur le moelleux tapis et y prenait des attitudes gracieuses. Entra Kalinovitch.

— Bonjour, dit Biélavine avec sa cordialité accoutumée, et, après que tous deux eurent échangé les doléances habituelles sur le climat de Pétersbourg, le visiteur annonça qu'il venait de changer de logement.

— Ah ! fit Biélavine.

— La personne dont je vous ai parlé est arrivée ici, ajouta Kalinovitch, et il sourit en baissant les yeux.

— Ah! répéta le maître de la maison, qui baissa aussi quelque peu les yeux. Je suis bien aise de l'apprendre, continua-t-il.

Kalinovitch expliqua avec un certain embarras qu'il désirait faire f ; ire à Biélavine la connaissance de cette personne; par conséquent, il le priait de vouloir bien leur accorder une soirée.

— Certainement, aujourd'hui même, si vous le permettez, répondit Biélavine.

Ensuite, ils causèrent pendant une demi-heure des nouvelles du jour; puis Kalinovitch prit congé et retourna près de sa Nastenka. Biélavine, ayant des visites à faire, sonna un domestique et donna ordre d'atteler sa voiture.

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Les deux hommes, que nous venons de voir en tête-à-tête, présentaient un phénomène assez singulier. Biélavine, autant qu'on pouvait en juger, était, par toutes ses convictions, un véritable romantique, un idéaliste, — appelez-le comme vous voudrez. Riche, il avait quitté le service de très-bonne heure, disant qu'il n'y pouvait trouver chaussure à son pied. Presque toute sa première jeunesse s'était passée à l'étranger : en Suisse, à Rome, à Paris, à Londres. Mais depuis qu'il avait renoncé aux voyages, il menait l'existence la plus monotone et la plus incolore. Aimant la bonne chère, s'intéressant aux choses de l'art, de la politique et de la science, il administrait en même temps sa fortune; avec beaucoup de soin et de sagesse. En été, il se transférait à son oussadba, ou fixait sa résidence dans quelque jolie villa de la banlieue pétersbourgeoise. Tout ce que les plus intimes amis de Biélavine savaient quant à ses affaires de cœur, c'est qu'il avait été autrefois amoureux d'une jeune fille dont on lui avait refusé la main, et que, plus tard, il avait eu une liaison avec une dame fort jolie et fort intelligente; depuis, cette dame était morte. Mais tout cela ne paraissait avoir laissé aucune ombre sur la vie de Biélavine. Jamais on ne voyait son visage s'assombrir, et l'existence ne lui fournissait aucun sujet de tristesse; tandis que mon héros, avec toutes ses tendances pratiques, se trouvait depuis environ trois ans dans une situation vraiment romanesque. Comment expliquer un fait en apparence si bizarre? Est-ce qu'en effet, le romantisme suppose une âme étrangère aux passions? Ou bien les romantiques , plaçant leur idéal plus haut que ne le font les autres hommes, sont-ils, par cela même, moins sujets aux entraînements?

En attendait la visite de Biélavine , les doux jeunes gens s'occupèrent de tout préparer pour le recevoir convenable-

ment. On cira le parquet de la salle et du cabinet , on alluma une lampe nouvellement achetée; il fut décidé que Nastenka elle-même verserait le thé, et qu'il serait servi avec accompagnement de crème, de pain blanc, etc. Bref, ce qu'on projetait, c'était une de ces petites soirées si fréquentes à Pétersbourg dans le monde des employés.

— Sans vous mettre en grande toilette, donnez cependant quelque soin à votre mise, dit Kalinovitch à Nastenka. Il voulait que son amie lui fît honneur aux yeux de Biélavine.

— Oui, mon ami, c'est bien, répondit-elle, devinant sa pensée.

A neuf heures retentit un coup de sonnette : c'était Biélavine qui arrivait. Kalinovitch le présenta à Nastenka, comme à la maîtresse de la maison; elle se sentit un peu confuse.

— En votre absence, nous avons beaucoup parlé de vous, dit le visiteur d'un ton dégagé, mais poli, et il serra la petite main de la jeune fille.

— Ah ! il vous a parlé de moi? demanda Nastenka en regardant Kalinovitch.

— Oui, répondit significativement Biélavine. Puis il s'assit et s'appuya sur sa canne à pomme d'or.

— Allons, dites-moi, continua-t-il en s'adressant à Nastenka avec la familiarité d'une vieille connaissance, c'est probablement la première fois que vous venez à Pétersbourg ? Eh bien! voyons, comment le trouvez-vous? Je suis toujours curieux de savoir quelle impression cette ville produit sur les nouveaux arrivés.

— Je n'ai encore presque rien vu de Pétersbourg; ce qui m'a surtout frappée ici, c'est l'architecture ou plutôt la statuaire, car, je ne sais si je me trompe, dans les autres endroits de la Russie, on n'en aperçoit aucune trace; tandis qu'ici on sent que cet art existe, cela saute aux yeux... Ces

chevaux sur un pont, ces sphinx, ces statues qui décorent les façades des maisons...

Ces mots rendaient bien gauchement la pensée de Nastenka, mais ils témoignaient du moins son désir de mettre la conversation sur un sujet d'un ordre élevé.

— C'est vrai, répondit Biélavino. Vos paroles confirment une remarque que j'avais déjà faite moi-même. Nous occupons sur la surface du globe des centaines non pas de lieues, mais de degrés, et pour avoir seulement une idée de l'architecture, il faut venir à Pétersbourg. C'est extraordinaire!... Notre pays est d'une pauvreté inouïe au point de vue des beaux-arts.

— Nous nous proposons toujours d'aller au théâtre, et nous ne pouvons jamais trouver de places. C'est vexant! continua Nastenka.

— Il faut aller au théâtre, reprit Biélavine. Seulement, que Dieu vous préserve du théâtre Alexandre! vous gâteriez votre première impression. Allez à l'Opéra italien; il n'y a que là et à l'Ermitage qu'un habitant de Pétersbourg puisse goûter des jouissances esthétiques.

— Oui, nous irons aussi à l'Ermitage, dit Nastenka.

— Il ne faut pas y manquer. Et, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, ne commencez pas par l'école espagnole; sinon, quand vous aurez vu les Murillo, vous ne pourrez plus voir le reste. Les Raphaël sont trèsfaibles, et la peinture allemande n'est représentée que par un petit nombre de mauvais tableaux... Dans la galerie française, les Poussin attireront votre attention; mais les Murillo... quelle vivacité dans le coloris! quel mouvement dans la pose!... Et tout cela si contenu, si bien équilibré! LesMurillo et les Flamands, voilà ce qui vous transportera d'admiration!...

— Ah! que je suis contente! fit Nastenka, déjà joyeuse à la seule pensée qu'elle verrait ces chefs-d'œuvre. Je ne sais pas, poursuivit-elle, je crois bien que la musique, je ne la comprendrai jamais, car j'ai fort peu d'oreille; mais le théâtre... Sans doute, je n'ai encore assisté à aucune représentation passable, cependant il ne semble que je pourrais me passionner pour l'art dramatique. Aussi, j'en veux à Jacques Vasilitch : avant-hier, figurez-vous, un jeune homme, nommé Ivolguine, est venu pour le voir; il aime beaucoup le théâtre, et il est décidé à se faire acteur : eh bien, à cause de cela, Jacques Vasilitch ne veut pas cultiver sa connaissance! N'est-ce pas là un préjugé d'un autre âge?

Nastenka s'était fort animée en prononçant ces derniers mots. Biélavine la considérait toujours plus attentivement.

— Oui, fit-i!.

Kalinovitch sourit.

— Il s'agit de ce même étudiant qui, au théâtre, prêtait l'oreille à notre conversation, dit-il à Biélavine.

Celui-ci inclina la tête.

— ; Il a pour père un homme fort riche qui l'a mis à l'université, continua Kalinovitch, mais il n'y fait rien. D'abord, il s'était engoué de Karatyguine; à présent, l'imbécile étudie Shakespeare. Il est venu chez moi pendant ma maladie, et il a commencé à se démener comme un diable...

— Allons, soit ! j'admets qu'il ait mal choisi le moment de sa visite; alors tu étais malade, mais maintenant? Tu reconnais toi-même qu'après tout il obéit à une tendance élevée : pourquoi donc le mépriser à cause de cela? répliqua Nastenka.

— D'autant plus, ajouta Biélavine, que le fait est rare parmi la jeunesse pétersbourgeoise, si guindée, si esclave du comme-il-faut, si asservie à la banalité.

— Oui, reprit la jeune fille; avouez pourtant que, si on le

traite ainsi, on le découragera et, finalement, on tuera en lui cette tendance. Moi, ne sachant rien, je l'ai reçu; mais Jacques Vasilitch ne s'est pas montré... Le pauvre jeune homme! Figurez-vous qu'il m'a suppliée de l'autoriser à venir chez nous : cela lui est absolument nécessaire, dit-il. J'avais vraiment pitié de lui! Qui sait? peut-être a-t-il du talent.

— Du talent! Allons donc! s'écria avec colère Kalinovitch... Tenez! vous en jugerez! Je vais à l'instant même faire venir le monsieur en question. Patience, vous aurez tout à l'heure le plaisir de l'entendre, dit-il d'un ton moitié enjoué, moitié colère, et, séance tenante, il écrivit un mot à Ivolguine.

L'étudiant ne se fit pas longtemps attendre. On était encore à prendre le thé quand il arriva, le visage rayonnant de satisfaction.

— Que je vous suis reconnaissant ! dit-il au maître du logis. Kalinovitch le présenta à Biélavinc :

^— Monsieur Biélavine! fit-il avec un sourire.

— Combien je suis charmé d'avoir le bonheur..., balbutia l'étudiant ivre de joie, en s'asseyant à côté de sa nouvelle connaissance. Jacques Vasilitch vous a peut-être dit..,

Biélavine lui répondit par un sourire aimable.

— Eh bien! comment va votre Hamlet? demanda Kalinovitch.

— J'y ai renoncé, Jacques Vasilitch, dit naïvement Ivolguine. Comme vous me l'avez fait remarquer avec raison, c'était un rôle trop profond et trop nuancé pour moi. Maintenant,— je suis si heureux de votre invitation, je désirais justement faire appel à vos lumières, — dans une maison de ma connaissance, on organise un spectacle de société. J'ai proposé Roméo et Juliette. Naturellement, on ne peut pas jouer

toute la pièce, mais je tiens beaucoup à ce que quelques scènes figurent dans le programme.

— Et, bien entendu, c'est vous qui jouerez Roméo? demanda Kalinovitch.

— Oui; je ne sais pas comment je m'en tirerai. J'espère n'être pas trop mauvais, parce que j'ai beaucoup travaillé. Malheureusement, aucune des jeunes filles qui doivent prendre part à la représentation ne veut interpréter le rôle de Juliette.

— Pourquoi donc? questionna Nastenka.

— Elles disent que le rôle est difficile, et, comme Juliette aime Roméo, elles trouvent inconvenant d'exprimer ce sentiment sur la scène, répondit-il.

Nastenka sourit.

— Lisez-nous quelque chose, dit à Ivolguine Kalinovitch, dont l'intention évidente était de s'amuser aux dépens du jeune artiste.

— Volontiers, si vous le permettez, acquiesça celui-ci sans défiance. J'ai même pris le livre avec moi. Mais quand je n'ai personne pour me donner la réplique, je perds presque tous mes moyens... Oserai-je vous prier de vouloir bien lire le rôle de Juliette? demanda-t-il à Nastenka.

— Je n'ai jamais lu dans de semblables conditions, et il est probable que je m'acquitterai fort mal de ma tâche, reprit-elle en jetant un rapide regard à Kalinovitch.

— Il est probable que vous vous en acquitterez supérieurement, répliqua Ivolguine.

— Certainement; qui donc, sinon vous, peut lire le rôle de Juliette? dit Kalinovitch à sa maîtresse.

Nastenka hocha légèrement la tête.

— Soit, consentit-elle.

Voulant effacer l'impression que le ton moqueur de Kali-

novitch pouvait avoir produite, elle prit le livre, et, après avoir parcouru des yeux toute la scène qu'elle devait lire, se mit à débiter le rôle avec la plus grande conviction. L'étudiant fut enthousiasmé.

— Parfait! s'écria-t-il, et lui-même mit dans sa lecture toute la chaleur possible.

Kalinovitch regarda d'un air moqueur Nastenka et Biélavine, espérant surprendre aussi dans leurs yeux une expression ironique; mais il ne l'y découvrit pas. Au contraire, à mesure que la scène se développait, Nastenka s'animait de plus en plus et entrait mieux dans l'esprit du rôle. Habituée, presque depuis l'enfance, à faire des lectures à haute voix» elle avait une diction ù peu près irréprochable.

— Savez- vous une chose? Vous lisez très-bien; vous avez décidément le don du théâtre! déclara enfin Biélavine, qui» jusqu'alors, avait écouté sans rien manifester de ses impressions.

— Ah! j'en suis fort contente! répondit la jeune fille. Je vais me faire actrice, ajouta-t-elle en s'adressant à Kalinovitch.

— J'en ai peur! dit ce dernier.

Ivolguine était ravi.

— Très-bien! très-bien! répétait-il.

Puis il voulut savoir ce que Biélavine pensait de lui :

— Eh bien, et moi, comment me trouvez-vous? Dites-lemoi, je vous prie.

— Votre débit n'est pas mauvais; seulement, vous n'avez pas encore l'oreille habituée à la mesure des vers. Et puis, votre jeu est trop pléthorique; c'est plutôt avez les nerfs qu'il faut jouer.

— Oui, en effet, reconnut l'étudiant : voilà justement ce à quoi je veux arriver. Mais vous êtes admirable! dit-il ensuite à Nastenka. Si ce n'était pas trop d'audace de ma

part, je vous prierais de vouloir bien prêter votre concours à la soirée dramatique que nous sommes en train d'organiser. Vous nous rendriez le plus grand service en interprétant le rôle de Juliette. La représentation doit avoir lieu chez une de mes bonnes connaissances, madame Volmar... J'irai la voir demain, je lui parlerai : elle sera enchantée...

— Je vous remercie, mais je n'ai jamais joué, s'excusa Nastenka.

— De grâce, ayez cette bonté. S'il faut que je vous supplie à genoux, je suis tout prêt à le faire, reprit le jeune homme.

— Non, elle ne jouera pas! décida Kalinovitch, et, pour couper court à cette scène, il engagea avec Biélavine une conversation sur un sujet tout différent.

Ivolguine ne se rebuta pas et, à voix basse, recommença ses instances auprès de Nastenka. La jeune fille l'écoutait à peine. Après avoir ouvert le volume de Shakespeare, elle s'était insensiblement enfoncée dans la lecture de Roméo et Juliette, qu'elle ne connaissait pas encore.

— Ah ! que c'est beau, mon Dieu ! dit-elle.

L'étudiant la regarda d'un air presque attendri; les yeux bleus de Biélavine se fixaient aussi sur elle de temps à autre avec une expression rêveuse.

A minuit, les visiteurs se retirèrent.

— Eh bien! batuchka, vous possédez un vrai trésor!... dit tout bas Biélavine au maître du logis, quand tous deux se trouvèrent dans l'antichambre.

Kalinovitch eut un sourire d'amour-propre satisfait. Toutefois, il était songeur lorsqu'il revint près de Nastenka.

— Ce doit être un bien excellent homme que ce Biélavine ! observa-t-elle.

— Oui, répondit machinalement Kalinovitch, qui semblait n'avoir pas entendu.

La scène qui vient d'être racontée se renouvela assez souvent. A mesure que Nastenka et Biélavine semblaient éprouver l'un pour l'autre une sympathie plus marquée, Kalinovitch s'éloignait d'eux et se concentrait en lui-même. Il n'était pas homme à trouver son bonheur dans les paisibles jouissances de l'amour et de l'amitié. Le modeste confort qui l'entourait lui paraissait mesquin jusqu'au ridicule. Les meubles luxueux mis en montre dans les magasins lui faisaient détourner la tête avec colère. Le soir, en passant devant les maisons dont le premier étage était brillamment éclairé, en apercevant au travers des fenêtres les fleurs, les lustres, les candélabres, les tableaux qui ornaient ces demeures, il suspendait malgré lui sa marche et se disait dans un transport de rage envieuse : «■ Sont-ils assez heureux, les imbéciles qui habitent là! » Les équipages, les pelisses de trois mille roubles et les uniformes brodés produisaient sur lui le même effet. Il ne pouvait sans un serrement de cœur voir sortir de quelque hôtel ministériel un homme jeune encore, couvert de croix et de plaques, chamarré d'or sur toutes les coutures.

Indépendamment de ces aspirations ambitieuses, une question bien autrement urgente occupait son esprit. Sans doute, l'argent apporté par Nastenka suffirait pour faire vivre le ménage pendant un an; mais, après, que devenir? Kalinovitch était tout à fait dépourvu de moyens d'existence. Il commençait à avoir honte de lui-même en songeant

à son oisiveté : lui, homme naturellement actif, capable de travail, il ne pouvait pas gagner un morceau de pain et vivait aux crochets d'une pauvre femme, sa maîtresse : — y avait-il rien de plus humiliant qu'une situation pareille? Pour faire enfin quelque chose, et bien que cette démarche coûtât beaucoup à son amour-propre, il se décida à envoyer sa nouvelle à Zykoff, avec prière de la publier et en même temps de lui procurer de la besogne à la revue. Dans la crainte d'essuyer une seconde mercuriale, Kalinovitch n'alla pas lui-même chez son ami; du reste, il allégua comme excuse qu'il était malade depuis trois mois et qu'il gardait encore la chambre.

H reçut en réponse une lettre cachetée de cire noire. L'adresse, écrite de la main d'une femme, était tout humide de larmes. « L'ami à qui vous écrivez n'est plus de ce monde, lui répondait madame Zykoff. Il est mort il y a quinze jours, espérant jusqu'à la fin vous voir une dernière fois. En ce qui concerne votre travail, j'attends vos instructions : voulezvous que je l'envoie à Paul JNikolaïtch? Il paraît fort mal disposé à notre égard, depuis la mort de mon mari... t> Kalinovitch n'eut pas la force d'en lire davantage, ce dernier coup comblait la mesure. Quelque profondément que l'eût blessé Zykoff, il savait que cet homme était le seul à Pétersbourg qui lui portât un intérêt sincère, le seul dont l'appui lui eût permis de gagner sa vie comme écrivain. Et maintenant cette suprême ressource lui échappait, il navait plus personne, plus rien...

Pour cacher à Nastenka son désespoir, Kalinovitch sortit aussitôt de chez lui. Son esprit affolé caressait les idées les plus chimériques. Ne trouverait-il pas sur la voie publique un portefeuille contenant cent mille roubles? Ne pourrait-il pas vendre, pour de l'argent, sou âme au diable? 11

pensait aussi à se fairj voleur de grand chemin, quitte f» reprendre sa place dans la société lorsque ses rapines l'auraient enrichi.

« Jacques Vasilitch! » cria tout à coup quelqu'un derrière lui. Kalinovitch tressaillit en reconnaissant la voix du prince Ivan, qu'il vit un instant après descendre d'un élégant phaéton et s'avancer vers lui.

— Comment allez-vous? Qu'est-ce que vous devenez? J'ai mille questions et mille reproches à vous faire. Ne pas même m'avoir écrit une ligne! C'est impardonnable! dit le prince en serrant, selon son habitude, les deuxmains de Kalinovitch.

— Je ne deviens rien, j'habite à Pétersbourg.

— Oui, mais, dites-moi, vous servez ici ou vous vous occupez de littérature?

— Non, je ne sers pas, et je ne fais guère de littérature.

— Mais, enfin, vous êtes content? Vos affaires ne vont pas mal ?

— Ni l'un ni l'autre, fit Kalinovitch.

— Ni l'un ni l'autre! répéta le prince. Cependant ^vous. voilà maintenant des nôtres : vous êtes marié.

Kalinovitch rougit.

— Non, je ne suis pas marié, répondit-il.

— Vraiment?... sans plaisanterie?... demanda le prince» qui le regarda en plein visage. Comment se fait-il donc que le bruit de votre mariage se soit positivement répandu chez nous? mademoiselle Godnieff est à Pétersbourg?

— Oui.

— Et, réellement, vous n'êtes pas marié?

— Non, répondit encore une fois Kalinovitch.

— Hum!... fit le prince. Que je suis aise de vous avoir rencontré! continua-t-il en prenant le bras de son interlocuteur, avec qui il se mit à cheminer sur le trottoir.

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