‹ Mille ames (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

— Voyez un peu comme Pétersbourg s'embellit ! Quand on y revient après cinq ans d'absence, on n'y reconnaît plus rien. Voyez donc quel superbe édifice on construit là!... dit le prince, visiblement préoccupé de quelque idée.

— Vous êtes ici seul ou en famille, Altesse? demanda Kalinovitch, pris soudain du désir de revoir la petite princesse.

— Non, je suis seul. Mademoiselle Pauline, dont la mère est morte, s'est rendue ici, où elle compte se fixer définitivement, et, comme mes affaires m'appelaient justement à Pétersbourg, je me suis offert pour l'accompagner, répondit le prince d'un air distrait. Êtes-vous libre aujourd'hui? ajouta-t-il après un moment de réflexion. Si vous voulez, nous dînerons ensemble au cabaret, et ensuite nous irons voir mademoiselle Pauline. Elle habite une maison de campagne au delà de Péterhoff; le pays environnant est le plus joli qu'il y ait au monde.

Kalinovitch se taisait.

— Je vous en prie ! insista le prince.

Mon héros ne dînait jamais hors de chez lui : il savait fort bien que Nastenka l'attendrait toute la journée et serait inquiète; néanmoins, un motif dont lui-même ne se rendait pas compte le décida à accepter l'invitation du prince.

— Très-bien, très-bien! dit celui-ci, et, appelant son équipage, il y fit monter avec lui Kalinovitch.

La voiture, attelée de deux magnifiques trotteurs gris, roulait rapidement sur le pavé de bois. L'ancien principal éprouvait une satisfaction vaniteuse à se voir assis dans ce beau phaéton; il se prélassait sur les moelleux coussins, et regardait d'un œil dédaigneux la foule épaisse des piétons.

— Rue Morskaïa ! cria le prince; quelques instants après, l'éqnipage s*arrêtait devant le restaurant Dussaud.

DaDS la première pièce les reçut un domestique en habit noir, gilet blanc et cravate blanche, qui tenait une serviette à la main.

— Bonjour, Michel, lui dit le prince d'un ton aimable. Le laquais sourit d'un air respectueux et satisfait.

— Il y a longtemps que Votre Altesse est à Pétersbourg? demanda-t-il.

— Non, je viens seulement d'arriver... Le service est toujours fait ici par des Tatars, et, chose à noter, ce sont des gens très-honnêtes, dit le prince à Kalinovitch au moment où tous deux, suivis de Michel, entraient dans une des pièces du fond.

— Allons, donnez-nous quelque chose à manger, poursuivit le prince en s'asseyant sur le divan avec les façons d'un habitué : seulement faites-nous grâce de votre menu officiel, ajouta-t-il.

— Bien, Altesse, répondit le laquais.

— D'abord, si vous avez du veau vraiment bon, prépareznous des côtelettes au naturel, et qu'il n'y ait pas une goutte d'huile, — Dieu nous en préserve! Ensuite... vous avez de la volaille, sans doute?

— Nous avons d'excellents poulets. Altesse, à un rouble et demi.

— Eh bien, va pour le poulet! Quant au potage, dispenseznous de cette purée qu'on fait très-mal chez vous; nous mangerons un potage à la tortue, mais qu'il soit très-relevé, vous entendez?

— Oui, Altesse, reprit le Tatar.

— Maintenant, qu'est-ce que vous avez comme poisson?

— Des truites de rivière. Altesse.

— Bien... En fait de vins, naturellement, du Champagne frappé et une bouteille de vin du Rhin. Mais peut-être, à table,

aimez-vous mieux le vin rouge? demanda le prince à Kalinovitch.

— Je n'y tiens pas, répondit ce dernier.

— Vous n'y tenez pas? Du reste, ce vin-là est très-bon.

— Duquel voulez-vous? demanda le laquais... Nous en avons à cinq roubles et à huit roubles.

— Donne-nous de celui à huit roubles, mon cher, dit le prince. Ces gens-là sont d'une honnêteté étonnante! observat-il de nouveau, après que le laquais fut sorti.

Au bout d'une demi-heure, le dîner se trouva prêt.

— Non, le bouquet n'y est pas!... déclara le prince en achevant de manger sa soupe; et tes côtelettes, mon cher, ne valent rien, dit-il ensuite à Michel ; elles sont sèches et elles sentent la fumée. Non, c'est une barbarie de traiter ainsi nos estomacs! N'est-ce pas votre avis? demanda-t-il à son invité.

— Oui, acquiesça Kalinovitch.

Mais au fond il trouvait tout cela fort bon et se disait avec dépit qu'il serait bien heureux d'avoir chez lui un pareil ordinaire au lieu de la soupe trouble et du bœuf desséché que sa mauvaise cuisinière lui faisait manger. Le jeune homme éprouva le même sentiment de colère en buvant un verre de rudeshcimer moelleux et parfumé : voilà ce qu'il lui aurait fallu pour sa santé! Le médecin lui avait ordonné du bon vin, et il devait se contenter d'un madère à soixante kopecks la bouteille.

— Au lieu de pâtisseries, donne-nous des fruits. Je crois que cela vaudra mieux, dit le prince au laquais.

Le dîner fini, il alluma un cigare et s'étenditsur un divan. Entre deux bouffées de tabac, il sirotait un petit verre de marasquin.

— Dites-moi quelque chose d'intéressant, Jacques Vasi-

iitch ! commeiîça-t-il comme un homme qui s'apprête à bavarder un brin.

— Je ne sais rien. Vous arrivez de province : c'est plutôt vous qui pourriez me raconter des nouvelles, répondit Kalinovitch.

— Eh î que peut-il se passer dans un trou comme le nôtre? reprit le prince. Du reste, j'ai été très-secoué tous ces temps-ci : comme je vous l'ai appris, notre respectable vieille est morte; et, indépendamment du chagrin que cette perte nous a causé, il a fallu dresser l'inventaire de la succession. La fortune laissée par la générale est énorme, elle dépasse toutes les prévisions. Le numéraire seul s'élève à cinq cent mille roubles.

Un frisson parcourut le corps de Kalinovitch.

— Et, sans doute, les immeubles sont fort considérables aussi? demanda-t-il en s'efforçant de cacher l'intérêt qu'il prenait à cette conversation.

— Certes ! je ne parle pas des redevances payées par les moujiks; je laisse également de côté cinq moulins rapportant chacun, au minimum, trois mille roubles d'argent : ce qui donne, pour le tout, un revenu annuel de quinze mille roubles; il y a encore un bien, situé aux environs de Moscou... cette propriété, auparavant, était jugée sans valeur; or voilà que tout à coup, — c'est le cas de dire que l'eau va toujours à la rivière, — tout à coup elle est traversée par une voie ferrée : un monsieur imagine de planter l"i des légumes, et maintenant il paye, pour la location de ce lopin de terre, la bagatelle de dix mille roubles! Rien que cela, batuchka, serait déjà une fortune pour un autre, et, qui mieux est, une fortune bien assise, à l'abri de tout accident. Pas de frais d'entretien, pas de police d'assurance à payer — un charme!

Kalinovitch écoutait le prince comme il aurait écouté un démon tentateur.

« Et tout cela pourrait être à moi ! » songeait-il au fond de son àme.

L'addition s'élevait à trente-deux roubles. Le prince en donna trente-cinq.

— Tu garderas le reste pour toi, dit-il au domestique, et il sortit.

Kalinovitch le suivit.

c Cet homme-là donne trois roubles de pourboire comme il donnerait dix kopecks ; et, moi, je m'inquiète à la pensée que le voyage en bateau à vapeur va me coûter, aller et retour, un rouble d'argent; je serais même fort content s'il payait pour moi. 0 pauvreté, de quelles pensées basses et honteuses tu remplis le cœur de l'homme î " se disait mon héros, et, dans la crainte que son désir ne se réalisât, il devança le prince au bureau, où il prit un billet pour lui.

Le steamer semblait voler à la surface des eaux. Les passagers étaient nombreux et causaient gaiement. Seul, Kalinovitch paraissait soucieux; mais le prince ramena insensiblement la conversation sur la fortune de Pauline.

— C'est une fameuse affaire que cette entreprise de navigation, dit-il, cela rapporte de quinze à dix-huit pour cent d'intérêt. L'argent de ma cousine serait joliment bien placé là dedans!

— Est-ce qu'elle ne le fait pas valoir ? demanda Kalinovitch.

— Non, répondit le prince d'un ton fâché; il est tout bêtement déposé en banque; et, dans un siècle d'industrie comme le nôtre, on aura beau dire, c'est une sottise, c'est même un crime de placer ainsi ses fonds. Mais que voulezvous ? Par une idée de femme, elle vient maintenant d'acheter cette maison de campagne. Ce ne sont pas les agréments qui

y manquent : il y a là des prairies, des cours d'eau poissonneux, des vaches; bref, c'est un joli joujou; mais, au point de vue du rapport, cela ne signifie rien. Dire pourtant que, bien administrée, la fortune de ma cousine donnerait un revenu de cent mille roubles... le budget d'un duché allemand !

tt Et tout cela pourrait être à moi ! " ne cessait de songer Kalinovitch.

Quand le steamer approcha du port, les voyageurs passèrent dans un canot qui attendait là. Tout semblait se réunir pour plonger Kalinovitch dans le ravissement. La soirée était claire et tiède; le soleil, déjà bas, brillait comme une tache de feu au-dessus de la mer dont il dorait les petites rides. Les rameurs, au nombre de douze, étaient vêtus de chemises rouges ornées de passementeries, leurs mouvements cadencés ressemblaient à des battements d'ailes. Le rivage était bordé de jardins d'où émergeaient des villas offrant les formes architecturales les plus variées. Dans plusieurs de ces habitations on jouait du piano; çà et là se montrait tout à coup, dans un encadrement de verdure, une robe blanche, une jolie tête de femme. Le canot s'arrêta enfin devant une des maisons de campagne qu'un escalier de marbre mettait en communication avec la mer.

— Allons! dit le prince en s'élançant à terre, et aussitôt il fit entrer Kalinovitch dans une allée où, chemin faisant, s'offrirent à leurs yeux tous les ornements décoratifs des villas pétersbourgeoises : au loin apparaissait une de ces charmantes maisonnettes gothiques qu'on peut encore voir dans les petites villes d'Allemagne. A mesure qu'ils avançaient, ils rencontraient plus d'objets sollicitant leurs regards : ici c'était une sorte de grotte, là un pavillon chinois auquel donnait accès une passerelle jetée en travers d'un cours d'eau;

ailleurs, des acacias formaient comme un corridor obscur; à l'entrée se dressait sur un piédestal un Amour qui, le doigt levé, semblait menacer les mortels assez téméraires pour oser s'aventurer dans cet endroit. Aux abords de la maison, d'énormes caisses, contenant des végétaux gigantesques, entouraient un superbe massif de rosiers et de dahlias. Le balcon était tout tapissé de lierre. Les visiteurs trouvèrent la maîtresse du logis dans le premier salon. Elle était confortablement assise sur un petit divan, en face d'une table à ouvrage incrustée d'or. A l'occasion de son deuil, Pauline portait une robe blanche; sa coiffure, qui devait avoir été inventée exprès pour elle, lui allait admirablement; aussi parut-il à Kalinovitch qu'elle était rajeunie et embellie. Visà-vis d'elle était alors assis un monsieur d'un âge avancé et d'un extérieur sévère, qui avait deux plaques sur son habit.

— Mille roubles que vous ne devinez pas qui je vous amène! dit le prince en entrant.

— Ah! monsieur Kalinovitch ! Mon Dieu! par quel hasard? s'écria Pauline en lui tendant amicalement la main.

Après quoi, elle présenta Kalinovitch et le vieillard l'un à l'autre. Mon héros apprit ainsi qu'il se trouvait en face d'un de ces puissants personnages dont les simples mortels ne peuvent sans effroi entendre prononcer le nom. Il fit au vieillard un salut profond, craintif même, puis il s'assit dans une attitude respectueuse.

— J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous aujourd'hui, Altesse, mais on m'a dit que vous étiez absent, commença le prince d'un ton qui témoignait aussi de son respect pour le haut dignitaire.

— Oui, je suis sorti de bonne heure aujourd'hui, répondit le vieillard en traînant la voix, comme pour rehausser l'importance de ses paroles.

— Et qu'est-ce que vous faites de la baronne? demanda le prince à Pauline.

— Ah ! la baronne m'a mise dans une colère terrible aujourd'hui! Figure-toique j'attendais le comte à dîner, ditelle en montrant le vieillard : elle a voulu être des nôtres; seulement, à quatre heures, — personne; à quatre heures et demie, — personne encore. Je commence à avoir une faim atroce; finalement, le comte arrive; mon premier soin, naturellement, est de le gronder, n'est-ce pas?

— Oui, et même sévèrement, répondit le vieillard avec un sourire.

— Et toujours pas de baronne! continua Pauline. Enfin, à cinq heures passées, figure-toi, je reçois d'elle un mot; elle m'écrit qu'elle ne peut pas venir dîner parce qu'un accident est survenu à son tilbury : or, elle s'est juré de n'aller jamais ù la campagne autrement qu'en tilbury et conduisant elle-même.

Le comte hocha la tête.

— Une femme charmante! Je l'aime extrêmement. Ah! qu'elle est gentille! JN'est-ce pas? dit Pauline en s'adressant au vieillard.

— Oui, c'est une femme de beaucoup d'esprit. Je l'ai connue tout enfant, et, dès cet âge, il y avait déjà en elle quelque chose d'extraordinaire. Une femme de beaucoup d'esprit ! répéta-t-il.

— Ah! oui, oui, confirma Pauline. Eh bien, et vous? ditesmoi, qu'est-ce que vous devenez? demanda-t-elle à Kalinovitch avec l'intention évidente de l'arracher à son mutisme.

— Le bruit qui courait chez nous au sujet de M. Kalinovitch est complètement faux, dit le prince.

— Est-ce possible? demanda Pauline, qui parut un peu troublée.

— Ce bruit est complètement faux, répondit Kalinovitcb avec une grimace de mépris.

— Vraiment! fit Pauline, et, abandonnant aussitôt ce sujet d'entretien, elle se hâta d'adresser une question quelconque au vieillard.

— Je crois que la baronne est arrivée, dit le prince.

— Ah ! quel bonheur ! s'écria la maîtresse de la maison. Au même instant, entrait d'un pas rapide dans la chambre une femme très-jolie et mise avec tant d'élégance que Kalinovitcb n'aurait jamais supposé qu'on pût s'habiller ainsi.

— Bonjour, prince ! dit-elle vivement. Mon Dieu ! qui vois-je? le grand-père! ajouta-t-elle en s'adressant au vieillard.

— Voilà que vous me donnez encore ce nom ! répondit le comte avec un haussement d'épaules.

— Non, non ! vous n'êtes pas un grand-père ! vous êtes un jeune homme! reprit la pétulante jeune femme. Bonjour, chère Pauline! Ah! je n'en puis plus! ajouta-t-elle ens'asseyant sur le divan.

— Vous avez fait la route en tilbury? lui demanda Pauline.

— Sans doute. Et figure-toi quel guignon j'ai : je viens de perdre un bracelet, — un cadeau de mon frère, — c'est pourquoi j'y tenais. Je ne sais pas encore moi-même comment cela est arrivé. Mon insupportable Beautym'a donné beaucoup de fil à retordre : je suppose que le bracelet aura glissé à terre pendant que j'étais occupée à maintenir cette bête. C'est vexant !

— Et le baron vous permet de conduire vous-même?

— Oh! je ne l'écoute pas : libre à lui de bougonner.

— Il doit savoir maintenant qu'il prêche dans le désert, observa qïi souriant le vieillard.

— Je le pense! reprit la baronne. Ah: à propos de mon bracelet, pour ne pas l'oublier, continua-t-elle en s'adressant à Pauline : hier ou avant-hier, j'étais en ville, et j'ai passé chez M- Lobri. Il se charge de rassortir tous tes diamants et de les monter comme il convient. Je t'en prie, ne les confie pas à un autre : cet homme-là est un génie dans son genre.

— Je n'ai pas besoin, je crois, de les faire arranger tous, répondit Pauline.

— Si, tous, chère amie ; il le faut absolument ! insista la baronne. Tu sais comme les diamants se portent aujourd'hui. Rappelez-vous, dit-elle ensuite au vieillard, madame Peynard au bal des Vronsky. Elle était toute couverte de diamants, mais ils avaient été disposés avec tant de goût que rien ne blessait la vue et que l'ensemble offrait un aspect enchanteur.

— Vous avez beaucoup de bijoux? demanda le comte à la maîtresse de la maison.

— Je suis même ennuyée d'en avoir tant, répondit-elle,

— Je t'en prie, chère amie, fais-nous-les voir, aie cette bonté; les brillants sont ma passion; je crois que, comme les bayadères, je passerais bien toute la journée à jouer avec des pierres précieuses, dit la baronne.

Pauline voulut d'abord refuser :

— A quoi bon? c'est inutile...

— Je vais les chercher, fit le prince.

— Vous serez bien aimable, lui dit la baronne. Le prince sortit et reparut peu d'instants après.

— Voilà qui n'est pas mauvais ! observa-t-il en passant à côté de Kalinovitch et en lui faisant soupeser la boîte assez lourde qu'il était allé chercher.

Pauline, obligée de s'exécuter, ouvrit l'écrin d'un air assez mécontent et en tira avec précaution différents objets.

— C'est magnifique! c'est magnifique! répéta en français le vieillard, qui examinait tantôt un solitaire, tantôt un diamant ou un collier de perles.

— Mais que toutes ces dispositions sont ridicules! Voyez un peu ce peigne ! Ah ! que nos grand'mères étaient sottes de faire si mal valoir leurs bijoux ! s'écria la baronne, dont les yeux brillaient.

— Dernièrement, dit le prince au vieillard, nous sommes allés, ma cousine et moi, faire estimer tout cela chez un joaillier : indépendamment du travail, ces pierreries représentent une valeur intrinsèque de deux cent mille roubles.

— Je n'ai pas de peine à le croire, répondit le comte. On alla ensuite prendre le thé dans la salle à manger; là

se trouvait, posé sur une table ronde, un énorme samovar en argent : cet objet, d'ancien style comme les bijoux, fournit un nouvel aliment à la conversation.

— Je ne sais non plus que faire de cette argenterie : tout cela est si vieux... dit Pauline.

— Pour ce qui est de l'argenterie, chère cousine, vous me permettrez de n'être pas du tout de votre avis. Les ciseleurs d'aujourd'hui sont des ânes à côté de ceux d'autrefois. Quelle finesse de travail ! Regardez-moi donc ces gladiateurs, ces bacchantes, ces naïades nues... Envoyer tout cela à la refonte, ce serait une impiété î

— Vraiment, je suis bien embarrassée! reprit Pauline.

— Pourquoi l'être? répliqua le prince. D'autant plus que, dans votre future demeure, il y aura probablement une cheminée, et que ces merveilles y feront très-bien comme garniture.

— Oui, cela peut être joli, pourvu qu'on évite l'excès, autrement on a l'air de tenir une boutique d'argenterie.

— Sans doute, il suffira de choisir les plus belles pièces. A

quoi bon tout garder? répondit le prince, et, se penchant à l'oreille de Kalinovitch, il ajouta tout bas : Après la campagne de Pologne, le feu général Chévaloff a été chargé d'administrer les biens confisqués, ce qui lui a permis, comme bien vous pensez, de rafler pas mal de choses.

La conversation se poursuivit longtemps encore sur ce sujet. A la fin, le prince fit remarquer à Kalinovitch qu'il était temps de partir, et tous deux prirent congé. Laissant là le reste de sa société, Pauline leur fit la politesse de les reconduire jusqu'au bout du jardin.

— Je vous en prie, monsieur Kalinovitch, ne m'oubliez pas, dit-elle. Accordez-moi une journée tout entière; nous aurons tout le temps de causer, de faire des lectures ensemble. Si vous avez écrit quelque nouvel ouvrage , vous l'apporterez, n'est-ce pas?

Kalinovitch s'inclina.

Le canot dans lequel ils étaient venus les ramena au bateau à vapeur. La mer, éclairée par la lune, était plus belle encore qu'à l'aller; mais cette fois mon héros n'y fit pas attention.

— C'est un homme de grand mérite que ce comte, lui dit le prince, et il possède une influence considérable. Il aime beaucoup la petite baronne que vous venez de voir... Naturellement, il circule de nombreux cancans à ce propos; mais, sans doute, les mauvaises langues ont tort : la baronne est trop jeune et occupe dans la haute société une place trop en vue pour avoir avec ce vieillard les relations qu'on lui prête. Quoi qu'il en soit, elle jouit d'un grand crédit auprès du comte, et, si l'on veut obtenir quelque chose de lui, le mieux est encore de la mettre dans ses intérêts. Cela, du reste, n'est pas trop difficile, car c'est une personne qui aime beaucoup la dépense, et, par suite, se trouve dans de conti-

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nuels embarras d'argent. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on tient à l'avoir pour alliée.

Tout en écoutant ces paroles, Kalinovitch regardait d'un ^ir sombre la coupole d'Isaac, qui brillait dans le lointain. En province, il avait pu conserver encore quelque noblesse de sentiments, mais à Pétersbourg cela devenait presque impossible. Le goût de l'étude, les rêves littéraires, la sympathie pour le bon Pierre Mikhaïlitch; enfin, l'amour pour la douce et vaillante Nastenka : tout ce qu'il y avait eu jusqu'alors de poétique en lui s'effaçait devant le prosaïsme impitoyable de cette ville, où tout l'effort de l'homme se résume dans la poursuite de l'argent.

Arrivé à la porte de son logement, le jeune homme tira avec violence le cordon de la sonnette. Nastenka n'était pas encore couchée et alla elle-même lui ouvrir.

— Oh! mon ami, comment rentres-tu si tard? Où as-tu été? Dieu sait par quelles inquiétudes j'ai passé!

— Vous n'aviez pas à vous inquiéter. Je suis allé à Pavlovsk avec des connaissances. On ne peut pas toujours rester entre quatre murs! répondit Kalinovitch.

— Mais pourquoi ne m'as-tu pas prévenue? Je t'ai attendu tout le temps. A l'heure qu'il est, je n'ai même pas encore diné, reprit Nastenka.

— Rien ne vous empêchait de diner! répliqua-t-il, et il se coucha aussitôt. Mais le sommeil ne rendit pas le repos à son esprit. Il rêva du comte, du samovar en argent, des cinq moulins !

Le prince occupait un des plus beaux appartements de rhôtel Demoutlî. Un matin, assis devant son bureau, il se livrait à des opérations d'arithmétique. Par extraordinaire, ce gentleman si correct n'avait pas encore fait sa toilette, et portait pour tout vêtement une robe de chambre en soie. Debout en face de la cheminée se chauffait un monsieur en paletot, qu'à première vue on pouvait reconnaître pour un étranger. C'était un homme roux, au visage bouffi et à la tournure assez vulgaire.

— Cinq fois huit, — quarante. Parfait! dit le prince en plissant son beau front.

Le monsieur roux sourit comme un homme content de lui-même.

— C'est gentil ! observa-t-il.

— Gentil, dites-vous? Vous appelez cela gentil, quarante pour cent?... Moi, je dis que c'est superbe! s'écria le prince; puis, après être resté quelque temps pensif, il ajouta comme s'il eût continué ses réflexions tout haut : — Maintenant toute la question est de trouver les fonds. A la rigueur, je sais bien à qui je pourrais m'adresser. Mais quoi! c'est une personne de ma famille, elle ne voudra jamais entendre parler d'un prêt à intérêt, elle m'offrira l'argent gratis. Or, ce « gratis » est impossible à digérer pour moi. Je suis marchand dans l'âme. Je ne prêterais d'argent qu'à intérêt, je ne puis en emprunter qu'à la même condition. Vous comprenez, c'est le point d'honneur commercial.

— Je comprends, mais alors?

— Sans doute, il faudra bien en passer par là; seulement, je voudrais trouver un biais, de façon à n'être pas trop l'obligé de cette personne, répondit le prince, et il se mit à réfléchir.

Parut un laquais.

— Kalinovitch est venu, Altesse, annonça-t-il.

— Oh! que le diable l'emporte! Il prend bien son temps pour venir me voir! fit le prince avec colère. Qu'il entre! ajouta-t-il.

Le visiteur entra. Le prince le reçut avec son amabilité accoutumée.

— Bonjour, Jacques Vasilitch; prenez place. Mais qu'avezvous? Comme vous êtes pâle et défait!

— J'ai été souffrant tous ces temps-ci, répondit Kalinovitch.

Le fait est qu'il ne se ressemblait plus à lui-même. Ses yeux avaient une étrange expression d'énergie.

— Mauvais, mauvais!... fit le prince d'un air distrait, et il se hâta de reprendre la conversation avec son précédent interlocuteur.

— Si l'on commençait les opérations après le mois de septembre? demanda-t-il.

— Ce serait trop tard ! La machine arrivera par mer, il ne faut pas attendre la saison des glaces.

— Oui, la navigation serait interrompue... le diable sait combien c'est vexant! s'écria le prince.

— De quoi s'occupe Votre Altesse? demanda Kalinovitch.

— Je monte une sucrerie. Ce monsieur est M. Pembroke, un Anglais.,. Il a la bonté de s'associer avec moi pour l'exploitation d'un procédé dont il est l'inventeur, et si, avec l'aide de Dieu, nous parvenons à obtenir un brevet, nous

pouvons compter sur quarante pour cent de bénéfices assurés.

En disant cela, le prince regardait du côté de la fenêtre.

— Il ne manque plus qu'une bagatelle, — l'argent! poursuivit-il avec un sourire amer, et il y a tant de millionnaires qui ne font rien de leurs millions, qui les laissent dormir comme des chiens dans un vestibule! Vous, en votre qualité d'industriel, continua le prince en s'adressant à l'Anglais, vous comprenez à quoi se réduit le rôle de l'argent dans les affaires. C'est une niaiserie, un moyen, quelque chose comme ce papier à lettres, qu'on peut trouver toujours et partout. L'important, c'est la pensée mère d'une entreprise, — l'idée; mais chez nous on n'en juge pas ainsi. Quelque invention que vous ayez imaginée, eussiez-vous découvert un procédé pour décrocher les étoiles du ciel, si vous n'avez pas de capitaux personnels, vous n'aboutirez à rienî

— Le crédit fait défaut! dit sentencieusement Pcmbroke.

— Absolument ! Aussi, faute de pouvoir aborder les grandes entreprises, on est forcé de se rabattre sur des misères. Moi, par exemple, voili trente ans que je m'occupe de spéculations : sauf que je n'ai pas fait produire d'oranges à des bûches de tremble, je puis dire que j'ai mis la main à toutes sortes de choses; eh bien, à quoi cela m'a-t-il mené? Si l'on parvient à gagner dans son année trente mille malheureux roubles, on ne sait comment remercier Dieu!

Kalinovitch écoutait à peine cette conversation. Dès que le prince eut cessé de parler, il lui dit brusquement :

— J'ai une affaire dont je désire entretenir Votre Altesse.

— Quelle affaire?

— Je ne puis m'en ouvrir que dans un tète-à-tète, reprit Kalinovitch.

— Oui... fit le prince, puis, se mordant les lèvres et fermant les yeux, il s'adressa à l'Anglais :

— Ainsi, sir Pembroke, notre affaire doit en rester là jusqu'à vendredi.

— Jusqu'à vendredi?

— Oui. J'ai quelques arrangements à prendre d'ici là.

— Allons, farewell!

— Au revoir, mon ami, au revoir! dit le prince, qui reconduisit l'Anglais jusque dans l'antichambre, et revint ensuite s'asseoir à sa première place.

— C'est une fameuse tête! continua-t-il, et quel peuple étonnant que ces Anglais, mon Dieu! Tenez, cet homme-là n'est qu'un simple machiniste, et, qui plus est, il s'enivre abominablement tous les soirs : eh bien, pour établir le devis d'une entreprise, il n'a pas son pareil!... Mais, voyons, mon cher Jacques Vasilitch, dites-moi quelle est l'affaire qui me procure le plaisir de votre visite.

— Prince, commença Kalinovitch en s'efforçant de sourire, vous m'avez dit autrefois que Pétersbourg était une bonne école pour les jeunes gens...

— C'est une fort bonne école, en effet.

— Trop bonne même... Dernièrement, lorsque nous nous sommes revus, je ne me suis pas senti le courage de vous l'avouer, mais la vérité est que je me trouve maintenant dans une situation fort peu enviable.

— Cela ne va donc pas, la littérature? demanda le prince d'un ton quelque peu moqueur.

Kalinoviteh eut un sourire de mépris.

— Ne me parlez pas de la littérature! répliqua-t-il. Tel que je suis organisé, les seules jouissances de l'inspiration ne s;iuraient me suffire. Écrire est pour moi un travail, et un travail pénible. Je ne pourrais me donner cette peine que si

elle était récompensée par un sérieux profit pécuniaire; or c'est ce qui n'est pas !

— En effet, il ne peut être question ici de profits sérieux. Les auteurs, que je saciie, ne gagnent pas gros. Qu'on s'occupe de littérature pour s'amuser, pour tuer le temps, comme s'en occupaient les écrivains de ma génération, soit! mais faire de cela un métier, fi! c'est même rabaisser la dignité des lettres !

— Que faire? repritKalinovitcli : j'ai passé l'âge des études, et, d'ailleurs, à quoi m'auraient-elles conduit? Fussé-je devenu un savant, je n'aurais jamais pu espérer qu'une place dans l'enseignement supérieur.

Le prince fit une grimace de dédain.

— Pour moi, commença-t-il en haussant les épaules, enseignement supérieur ou enseignement primaire, c'est tout un, à cela près que le premier s'applique à des sujets un peu plus larges; et enfin, si l'on considère les professeurs en eux-mêmes, qu'est-ce c|ue ces gens-là? Je suppose que tous se recrutent parmi les séminaristes. On ne peut, je pense, les recevoir dans aucune maison convenable. Du moins, ni i\ Pétersbourg, ni à Moscou, je n'en ai jamais rencontré qui fussent mêlés à notre monde.

Kalinovitclî ne répondit rien à cette observation.

— Le service public m'est également fermé, poursuivit-ii sans relever sa tête qu'il tenait baissée depuis le commencement de l'entretien. Je suis allé chez le monsieur pour qui vous aviez eu la bonté de me donner une lettre...

— Oui, eh bien?

— J'ai essuyé un refus : il n'y a pas de place vacante.

— C'est dommage ! Vous n'auriez pas pu servir dans des conditions plus agréables. Ce directeur est un si brave homme !

— Il m'a refusé, reprit Kalinovitch, et le pire, c'est de se

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voir réduit à l'inaction, alors qu'on sent en soi de la force, des capacités peut-être, enfin l'amour du travail!... Si j'avais des ressources, si une protection m'ouvrait la voie, je crois que je ferais mon chemin aussi bien qu'un autre.

— Qui en doute? Cela est incontestable... Mais il faut trouver un moyen de sortir de là... vous ne pouvez pas rester dans cette position... Je désirerais beaucoup vous être utile, dit le prince.

Kalinovitch perdit contenance, ses traits se creusèrent, et son visage prit l'expression que les peintres ont coutume de donner aux lêtes de martyrs.

— Je regrette amèrement aujourd'hui, Altesse, la faute que j'ai commise jadis en repoussant vos bienveillantes ouvertures au sujet de mademoiselle Pauline... dit-il avec embarras.

Surpris de la tournure que venait de prendre la conversation, le prince regarda son interlocuteur.

— Hum ! proféra-t-il, et il baissa les yeux d'un air confus. En effet, vous avez commis une faute.

— Peut-être y a-t-il encore moyen de la réparer, continua Kalinovitch en tambourinant sur la table avec ses doigts pour ne pas laisser voir que ses mains tremblaient,

— Hum!... A présent!... fit le prince, puis il posa un doigt sur son front, ferma les yeux et se mit à réfléchir.

— Toutes les erreurs sont difficiles à réparer, et surtout celle-là, répondit-il.

— Avec votre aide, cela ne sera peut-être pas impossible, reprit Kalinovitch.

— Tout dépend de la destinée, mais vous avez perdu beaucoup de vos chances.... oh! oui, beaucoup! Dans ce temps-là Pauline avait encore sa mère; soit dit entre nous, la vieille était capricieuse, avare : naturellement sa fille avait

MILLE AMKS. 45

envie de secouer ce joug et de s'arracher à l'ennuyeuse vie de province. Maintenant les circonstances ne sont plus les mêmes. Ensuiteje sais positivement qu'alors vous lui plaisiez, mais quel sentiment éprouve-t-elle pour vous à présent? je l'ignore. Rappelez-vous les vers de Pouchkine : k Qui lui indiquera une place au ciel en lui disant : Reste 1^? Qui dira au cœur d'une fille, jeune ou vieille : Ne change point? » Enfin, à Pétersbourg, ce ne sont pas les coureurs de dot qui manquent : il y a déjà des généraux, des aides de camp de l'Empereur qui se sont mis sur les rangs...

— Assurément, Altesse, je n'aurais jamais osé commencer cet entretien, si, dans les récentes visites que j'ai faites à mademoiselle Pauline, je n'avais cru remarquer en elle la même bienveillance que par le passé.

— Vous avez eu raison d'aller la voir, et je me félicite de vous en avoir fourni l'occasion; mais le fait est qu'à présent, mon très-cher... du moment que nous traitons cette question, nous devons procéder avec une entière franchise vis-à-vis l'un de l'autre; j'entrerai donc carrément en matière : mademoiselle Pauline et moi, nous savons trèsbien qu'actuellement vous vivez avec une femme... Vous le reconnaîtrez vous-même, c'est là une circonstance...

Kaiinovitch fronça le sourcil.

— En admettant que cet obstacle existe. Altesse, j'y ai déjà songé et je puis l'écarter... dit-il d'une voix sourde.

— Il y a, mon très-cher Jacques Vasilitch, différentes manières d'écarter un obstacle de ce genre, repartit le prince, .l'ai l'expérience de la vie, et je sais comment, d'ordinaire, les choses se passent en pareil cas : pour faire un mariage d'intérêt, on quitte une maîtresse, sauf à la reprendre au lendemain de la noce... Est-ce ainsi que vous l'entendez?

— Altesse, ?étersbourg ne m'a pas encore perverti à ce

point; d'ailleurs, dans mes dernières entrevues avec mademoiselle Pauline, j'ai pu mieux la connaître et l'apprécier.

— Cette personne a infiniment de mérite, il n'est même pas besoin de le dire. Mais, comme c'est une femme intelligente, fière, et peut-être même un peu portée à la jalousie, elle exigera sans doute que vous rompiez toutes relations avec voire ancienne maîtresse. Je me crois obligé de vous poser cette première condition : le bonheur de Pauline m'est aussi cher que celui de ma propre fille.

— Je comprends très-bien cela, Altesse, répondit Kalinovitch.

— Oui; maintenant, en ce qui me concerne personnellement, continua le prince, qui se leva et alla fermer la porte de la chambre, puisque vous faites appel à mon intervention, je veux vous demander une chose : avez-vous, oui ou non, complètement chassé de votre esprit toutes ces idées d'étudiant qui ne sont, au fond, que des sottises? Cette question est fort importante pour moi.

Kaîinovitch baissa la tête. Il comprenait très-bien que, pour le succès de son affaire, il devait fouler aux pieds tous les scrupules qui, en dépit^de sa propre volonté, continuaient à l'obséder.

— Je ne suis plus le même homme. Altesse... dit-il. Le prince sourit.

— Dans le Malheur de l'esprit, observa-t-ii, Platon Mikhaïiitch dit aussi à Tchadsky qu'il n'est plus le même homme ! A vous parler franchement, je crains d'entrer en relations intimes avec vous, car je me souviens de la façon dont, une fois déjà, vous m'avez rabroué du haut de votre puritanisme universitaire, et je ne me soucie pas d'affronter de nouveau un pareil risque.

— Je ne suis plus le même homme... répéta Kaîinovitch.

Le prince resta un moment pensif.

— C'est bien, je vous crois, reprit-il, et je commencerai par vous dire que je suis un marchand, c'est-à-dire un homme n'entreprenant rien qu'en vue d'un gain palpable; de plus, me prendre mon temps en m'employant à une besogne quelconque, c'est la même chose que me prendre mon argent... j'ai déjà trop de mes propres affaires : si, par surcroît, je m'occupe de celles des autres, je suis forcé de négliger quelqu'une des miennes, et il en résulte pour moi une perte sèche : — première considération! Secondement, mon influence sur mademoiselle Pauline est peut-être plus forte que vous ne le supposez... Ma qualité de parent, de vieil ami, enfin ma participation à toutes ses affaires a fait de moi son conseiller le plus écouté, son confident le plus intime. Toutes les fois que ma cousine s'est sentie portée d'inclination pour quelqu'un, j'en ai été informé, et sans doute elle ne se déciderait jamais à contracter un mariage qui n'aurait pas mon approbation. Je dirai plus : lors même qu'elle serait indifférente à l'égard d'un prétendant, il dépendrait de moi de modifier ses dispositions dans un sens favorable. Troisième point : son mari, quel qu'il soit, aura environ soixante mille roubles de rente, — le revenu d'un prince régnant! Eh bien, l'homme qui, grâce à moi, entrera en possession d'une telle fortune, ne pourra pas se plaindre si, en retour, je lui demande cinquante mille roubles. Quanta offrir mes services gratuitement, en vérité, ce serait stupide ! J'ai quatre enfants, et si je n'avais pris pour règle de grappiller partout où c'est possible, il y a longtemps que j'aurais fait faillite; devant une pareille logique il n'y a pas de morale qui tienne. Aussi, pensez de moi ce que vous voudrez, c'est à prendre ou à laisser : ni pour vous, ni pour personne au monde, je n'agirai autrement

dans cette affaire ! acheva le prince, et, fatigué, il se renversa dans le fond de son fauteuil.

Si peu d'illusions que Kalinovitch eût conservées sur la délicatesse de son interlocuteur, ce langage ne laissa pas de le confondre. D'ailleurs, le marché qu'on lui proposait n'était pas seulement ignoble, il le jugeait encore inexécutable.

— Je n'ai pas cette somme, Altesse, déclara-t-il.

— Oh! mon Dieu! je ne suis pas assez fou pour compter sur votre argent, je sais bien que vous n'en avez pas ! s'écria le prince. Ce n'est pas ainsi que j'entends procéder. Pour le moment, toute la question est celle-ci : Acceptez-vous l'arrangement que je vous propose, oui ou non? Si vous l'acceptez, c'est bien; si vous le refusez, c'est encore bien.

— Je l'accepte, répondit Kalinovitch.

— Alors, c'est une affaire conclue. Toutefois, à l'heure qu'il est, je ne puis rien vous promettre : il faut, auparavant, que je sonde mademoiselle Pauline. Si ses sentiments se trouvent être conformes à nos désirs, j'aurai encore à vous soumettre quelques points de détail, qui, je l'espère, ne donneront lieu à aucune difficulté entre nous.

Le jeune homme se leva et prit son chapeau.

— Quand pourrai-je connaître mon sort, Altesse? demanda-t-il.

— Dès demain, répondit le prince en lui serrant la main et en le reconduisant : je vais aller aujourd'hui même à Péterhoff, et demain j'aurai l'honneur de vous faire mon rapport, monsieur le futur millionnaire I

Pour être juste envers mon héros, je dois dire qu'il souffrait cruellement : en sortant de l'hôtel Demouth, il se faisait l'effet d'un criminel. Ce fut sous cette impression qu'il traversa la perspective Newsky, oh il croisa une foule de promeneurs insouciants et gais, dont, sans doute, la con-

science était bien plus lourdement chargée que la sienne. Arrivé chez lui, Kalinovitch trouva Biélavine assis à côté de Nastenka. La jeune fille était en larmes et tenait une lettre à la main. Sans faire attention à cela, il salua silencieusement le visiteur et s'assit.

— Je viens de recevoir une lettre, commença Nastenka, Mon père est mort!

Kalinovitch la regarda et devint encore plus pâle. Elle lui tendit la lettre écrite par Pélagie Eugraphovna, qui se trouvait maintenant sans pain et sans asile, le petit domaine des Godnieff ayant été vendu à la requête du maître de poste. Dans son grimoire presque illisible, la femme de charge racontait la fin du vieillard : durant les derniers jours de sa vie, il ne cessait de se lamenter sur l'absence de sa fille et de son gendre; ce chagrin avait hâté sa mort... Kalinovitch changea de visage.

— Il ne manquait plus que cela ! dit-il avec un accent désespéré.

Nastenka, les yeux fixés sur ceux de son amant, attendait une parole de consolation ; mais il ne proféra pas un mot de plus. Biélavine le regardait sans parler.

— C'est encore une question de savoir lequel est le plus à plaindre, de celui qui est mort ou de celui qui survit! dit-il, en manière de condoléance, à Nastenka.

— Ce n'est pas encore cela qui me désole le plus, Michel Serguiéitch, répliqua-t-elle : je sais que mon père était âgé... Je prierai pour lui, je ferai dire une messe pour le repos de son àme; mais j'aurais voulu le voir encore une fois dans cette vie... J'avais comme un pressentiment de sa fin prochaine, c'est pourquoi, dans ces derniers temps, j'étais impatiente de me rendre auprès de lui. Malheureusement, Jacques Vasilitch ne pouvait pas s'absenter... Ainsi, il était

dit qu'aucune de mes espérances, aucun de mes désirs ne se réaliserait.

A ces mots, Kaljnovitch ressentit au cœur une douleur cuisante, et, comme cela lui arrivait toujours dans l'excès de la souffrance, il se fâcha.

— Si vous aviez envie de partir, il n'y paraissait guère, dit-il, car tous ces jours-ci vous n'avez eu en tête que de jouer la comédie.

— Et tu n'as pas honte de parler ainsi! Ah! Jacques, Jacques! répondit Nastenka; puis s'adressant avec un triste sourire à Biélavine : — Vous n'imagineriez pas, continuât-elle, pourquoi il est maintenant en colère contre moi. Cet étudiant, que vous avez vu ici, venait sans cesse me prier de prendre part à la représentation qu'il organise. J'avoue que je me suis laissé entraîner, je suis allée répéter la pièce, cela me plaisait beaucoup. Qu'y a-t-il là de sot ou de ridicule? Si, par exemple, l'idée me venait déjouer du piano, je suis sûre que Jacques Vasilitch ne dirait rien, parce que c'est reçu et que les princesses jouent de cet instrument. Mais parce que j'ai osé manifester le désir de jouer sur un théâtre, depuis quinze jours je n'entends de lui que des mots blessants, et, même dans ce moment si cruel pour moi, il faut encore qu'il m'adresse des reproches !

— Je ne vous adresse pas de reproches, je constate simplement un fait, reprit Kalinovitch. Vous pouviez prévoir cette mort , et, si elle vous afflige tant, vous auriez mieux fait de ne pas venir, grommela-t-il entre ses dents.

— Comment! tu trouves mauvais que je sois venue? quand c'est toi-même qui m'as écrit...

— Je n'ai rien écrit, fit-il d'une voix plus sourde encore. Nastenka n'y tint plus.

— S'il est possible de dire cela ! s'écria-t-elle en frappant

ses mains l'une contre l'autre : Dieu te punira, Jacques, de ta manière d'agir envers moi! Je vous le dis franchement, Michel Serguiéitch : vous êtes son ami; parlez-lui un peu... je ne sais ce qu'il a depuis quelque temps, il me met au supplice... je ne reçois de lui que des sarcasmes, des avanies, des marques de mépris... Il semble ne désirer que ma mort. Enfin, je vais prier Dieu : Seigneur, apprends-moi comment je dois me conduire avec lui! Vous-même, vous venez de l'entendre... au moment où j'ai perdu mon père, vous voyez ce qu'il me dit !

Nastenka ne put continuer et se retira en sanglotant dans sa chambre.

— Je vous conseille de vous plaindre ! murmura Kalinovitch, tandis qu'elle sortait.

— Écoutez, Jacques Vasilitch, c'est terrible, vraiment! dit Biélavine, qui jusqu'alors avait gardé le silence : pourquoi tourmentez-vous cette femme? Qu'a-t-elle fait qui vous autorise à la traiter ainsi?

— Permettez, Michel Serguiéitch; moins que personne vous avez le droit de juger ma conduite : jamais vous n'avez travaillé pour gagner votre vie, et vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir avec cela une femme capricieuse sur les bras.

— Où voyez-vous donc des caorices? demanda Biélavine.

— Je sais ce que je dis ! Si je suis agité, furieux, j'ai lieu de l'être, tandis qu'elle n'est pas dans le même cas! vociféra en rougissant Kalinovitch, et il passa dans son cabinet.

Cependant, loin de se calmer, la crise nerveuse à laquelle ISastenka était en proie prenait, au contraire, un caractère plus aigu : de tout l'appartement, on entendait les sanglots de la jeune fille. Biélavine, péniblement impressionné par toute cette scène, resta quelque temps pensif; puis il se rendit auprès de Kalinovitch.

— Écoutez, lui dit-il, Anastasia Pétrovna est souffrante; il faudrait, au moins, faire venir un médecin.

— Il y a ici des domestiques; qu'ils aillent en chercher un, répondit Kalinovitch.

— Si on l'envoie chercher par un laquais, il ne se dérangera peut-être pas. Et puis, chez qui envoyer? Le mieux est que j'y aille moi-même.

— Allez-y, si vous avez tant de temps à perdre, reprit Kalinovitch.

Biélavine haussa les épaules et sortit. Une demi-heure après, il revint avec un médecin.

Kalinovitch ne se montra même pas. Il fit appel à toute son énergie pour conserver cette infernale indifférence, sachant que Nastenka n'était encore qu'au commencement de ses épreuves:

A sept heures du soir, Pauline, assise au bord de la mer, interrogeait des yeux l'horizon. La campagne autorisant une certaine liberté de costume, elle portait une blouse de mousseline qui tombait en plis négligés sur le pavé du quai. Un mantelet d'hermine, jeté sur ses épaules, la protégeait contre l'influence du vent de mer; ses pieds étaient chaussés de pantoufles brodées d'or. Ainsi vêtue, Pauline avait plutôt l'air d'une femme mariée, d'une mère de famille, que d'une demoiselle. Au loin apparut un canot.

a Je crois que c'est lui!» pensa-t-elle, et elle se mit à regarder avec un redoublement d'attention.

C'était en effet le prince qui arrivait.

— Bonjour; vous êtes seule? dit le visiteur en sautant à terre.

— Oui.

— Tant mieux!... J'ai à vous entretenir d'une affaire trèsimportante... Allons à la maison.

— Soit. Mais tu semblés bien fatigué, mon pauvre amiî

— Je n'en puis plus! La journée a été chaude pour moi, répondit le prince en entrant dans le salon et en se jetant sur un fauteuil.

Pauline s'assit non loin de lui.

— Qu'est-ce que tu as donc fait? demanda-t-elle.

— Ce que j'ai fait? D'abord j'ai causé d'affaires avec un monsieur; ensuite est venu un autre monsieur avec qui je n'ai parlé que de vous.'

— Comment cela ?

— C'est quelqu'un qui désire obtenir votre main et votre cœur. *

Pauline rougit un peu,

— Oh! quelle bêtise ! Qui est-il? demanda-t-elle.

— Une ancienne connaissance... Kalinovitch ! répondit le prince, et il baissa les yeux.

Pauline se contenta de sourire.

— Depuis longtemps déjà, il me questionnait à votre sujet, continua le prince du ton le plus indifférent; mais aujourd'hui enfin, il s'est franchement déclaré et m'a prié de lui faire connaître votre réponse.

Silencieuse, Pauline réfléchissait, tout en caressant sa pelisse.

— Ce n'est pas un parti brillant pour Pétersbourg, observa-t-elle

— Sans doute; du reste, qu'importe? répliqua le prince;

puis il s'arrêta et reprit après une courte pause : — Il ne m'appartient pas d'émettre un avis dans la circonstance présente; c'est à vous de faire ce que vous dira votre cœur. Pauline sourit avec amertume.

— Que peut dire mon pauvre cœur? commença-t-elle en portant la main à ses yeux : tu sais très-bien que je n'ai jamais aimé que toi au monde! Quelque homme que j'épouse, le cœur ne peut avoir aucune part à mon mariage.

Le prince baissa de nouveau les yeux.

— Alors, sans doute, j'étais jeune et j'ai agi follement, continua Pauline ; mais je ne suis guère devenue plus sage; j'ai toujours pensé, toujours espéré qu'un jour tu serais libre.

Puisque je ne le suis pas, ma cousine, il faut se faire

une raison, reprit le prince.

Pauline soupira.

— Je sais que tu ne l'es pas, fit-elle du même ton mélancolique, et elle poursuivit : Du temps où je menais cette affreuse vie auprès de ma mère, quand je n'avais pas plus de liberté qu'une esclave, alors, à coup sur, j'aurais volontiers épousé le premier venu; mais maintenant... je ne sais pas... Il est terrible de reprendre de nouvelles chaines, et à quoi bon?

— Vous parlez de chaînes futures, mais quelle est en ce moment votre position? répliqua le prince : retourner en province, dans notre ennuyeuse et cancanière localité, — vous ne le voudriez pas, ce serait un crime ! D'autre part, mes affaires ne me permettent pas de me fixer à Pétersbourg, — donc autant vaut vous marier, puisque nous ne pouvons pas vivre l'un près de l'autre.

Pauline était songeuse.

— Si, comme vous le dites, le parti qui se présente pour

VOUS est peu brillant, continua-t-il avec force, cette circonstance fait à mes yeux son principal mérite. Certes, dans votre situation actuelle vous pouvez épouser un homme riche tt haut placé... Mais, chère cousine. Dieu sait comment cet homme-là considérera le passé et réglera l'avenir. Alors peut-être vous vous serez forgé, en effet, des chaînes beaucoup plus lourdes que les anciennes.

Pauline rougit et resta silencieuse, absorbée qu'elle était dans ses réflexions.

— Ce monsieur, c'est une autre affaire, poursuivit le prince : nous le prenons sur le pavé où il traîne la misère, il nous devra tout. Ne vous ayant rien donné, il devra, bon gré , mal gré, fermer les yeux sur bien des choses; et si même il s'avisait de vous contrecarrer en quoi que ce soit, vous pourriez toujours le mettre à la raison en lui coupant les vivres.

Pauline continuait à réfléchir.

— Comment se fait-il que cette idée lui vienne maintenant? Tu te rappelles ton premier entretien avec lui? demanda-t-elle.

— Eh! cela ne signifie rien! 11 avait alors une amourette d'étudiant, — voilà tout!

— Une amourette qui dure encore. Cette dame est ici !

— Cette dame donne maintenant dans tous les excès, reprit en riant le prince. 11 a part à ses faveurs peut-être avec quatre ou cinq autres, et de semblables liaisons ne sont pas difficiles à rompre. C'est, du reste, la première condition que je lui ai posée; il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter de cela. L'essentiel est qu'il vous plaise, puisque, après tout, c'est de mariage qu'il s'agit entre vous et lui : — toute la question est là.

— Je te l'avouerai franchement, il me plaît plus que personne, mais en même temps je crois qu'après tant de souf-

frances, mon cœur endolori a perdu la faculté d'aimer. D'ailleurs, ajouta Pauline après être restée un instant pensive, c'est un homme intelligent, on pourra le faire entrer au service.

— Certainement! dit le prince. Et puis il est homme de lettres; or, si ces messieurs comptent pour fort peu de chose quand ils sont pauvres, il n'en est plus de même du moment où ils ont pour eux le prestige de la fortune ; et, dans ce siècle éclairé, il est, ma foi, tout aussi honorable d'être la femme d'un écrivain que celle d'un général quelconque.

— Sans doute! reconnut Pauline.

Le prince vit très-bien que, du côté du mariage, il avait cause gagnée, mais il poursuivait encore un autre but.

— Je ne sais comment vous en jugerez, commença-t-il, mais il me semble que, vivant à présent à Pétersbourg, dans un monde assez distingué, vous ne devez pas avoir l'air d'épouser un gueux. Il faut que, pour la société, votre futur ait de la fortune. On pourra répandre sous main le bruit que c'est un ancien amoureux dont votre mère n'a pas voulu pour gendre parce qu'il n'appartenait pas au tchin : comme votre cœur fait bon marché d'une objection semblable, vous l'épousez, et voilà tout! Rien de plus facile que d'accréditer cette version : vous n'avez qu'à lui offrir en cadeau une certaine somme d'argent, de la sorte il pourra faire figure, et personne ne s'avisera de plaisanter sur votre choix.

— Oui, on pourra faire cela, répondit Pauline.

— Il faut le faire, insista le prince, d'autant plus qu'en agissant ainsi, vous prévenez les questions, les commentaires auxquels un pareil mariage donnerait lieu. Dans ces conditions, l'étonnement du public n'a plus de raison d'être : le prétendu est un jeune homme intelligent, distingué, en possession d'une certaine fortune, — par conséquent votre

égal.... Et puis, si plus tard il voulait élever la voix, trancher du maître, vous pourriez d'un mot lui imposer silence : « Monsieur, on vous a payé, vous n'avez rien à dire. » Pauline restait toujours pensive.

— Voilà ! acheva le prince en tendant la mainii sa cousine. Elle lui donna la sienne.

— Eh bien, que faut-il répondre à ce monsieur? demandat-il d'un ton câlin.

— Ah ! à M. ... à M. ..., répéta Pauline; dis-lui ce que tu veux, cela m'est égal.

— Alors c'est oui, — n'est-ce pas?

— Soit!

Le prince se leva aussitôt.

— Adieu, dit-il.

— Où vas-tu donc? Reste.

— Non, je ne puis pas; il est temps que je vous quitte. Adieu.

— Adieu.

Quand il lui baisa la main, Pauline ne put contenir son émotion; elle le serra dans ses bras et lui posa sa tête sur l'épaule. De grosses larmes jaillirent sur ses joues.

— J'ai peur, mon ami, j'ai peur! fit-elle.

— Ah! vous vous rappelez le vieux proverbe : & Point de mariage sans larmes » ? répondit le prince en la menaçant du doigt; puis il se dégagea doucement, et après lui avoir dit une dernière fois : a Adieu! » il s'éloigna en toute hâte.

Bien souvent, dans la suite, Pauline se demanda comment elle avait pu si vite et si légèrement donner sa parole. Sans doute, comme toute fille, elle avait envie de se marier; sans doute aussi, son attachement pour le prince, cet attachement dont elle venait de parler, s'était beaucoup refroidi et même, depuis quelque temps surtout, commençait à faire

58 MILLEAMES.

place à la défiance; car elle avait remarqué combien son amant était avide. Enfin Kalinovitch lui plaisait en effet, et par son intelligence, et par une certaine ressemblance physique qui existait entre eux : il était comme elle blond, maigre et pâle. Mais à cela se réduisaient, en ce moment du moins, toutes les raisons qui l'avaient décidée à prendre une détermination si grave. « Le destin l'a voulu », se répondaitelle d'ordinaire.

De retour à Pétersbourg, le prince se rendit d'abord chez son Anglais, qu'il trouva, comme de coutume, fortement pris de boisson, mais conservant néanmoins l'usage de toutes ses facultés intellectuelles.

— Eh bien, sir, commença-t-il, notre affaire marche : d'ici à un mois nous aurons cinquante mille roubles... Vous comprenez?

— Oui, je comprends. Tant mieux, répondit Pembroke.

— Tant mieux, sans doute, reprit le prince d'un air soucieux; le malheur est que, pour obtenir cette méchante somme, j'ai dû me fermer une bourse où j'aurais pu puiser durant toute ma vie. Mais quoi ! il le fallait, à moins de renoncer à notre entreprise. Or, quand j'ai une idée dans la tête, le diable ne l'en délogerait pas.

— Si vous étiez à Londres, vous feriez beaucoup d'affaires : vous êtes fort intelligent.

— Je le suis un peu. Mais, batuchka, couchez-vous et dormez bien : demain il faudra que nous nous mettions en campagne pour obtenir le brevet.

— Oui, je vais faire un bon somme, dit l'Anglais.

— C'est cela, couchez- vous!

Sur ce, le prince quitta Pembroke et revint chez lui, où il ne fut pas peu surpris de trouver Kalinovitch. Le jeune homme était pâle et soucieux.

— Votre affaire est en bonne voie, Jacques Vasilitch, lui dit le prince. Le succès a même dépassé mon attente : Pauline consent presque.

A ces mots, Kalinovitch devint encore plus pâle. Son interlocuteur s'en aperçut.

— Mais qu'avez-vous? Est-ce que vous allez plus mal? Vous avez fort mauvaise mine.

— Non, ce n'est rien, répondit le visiteur : la femme dont nous avons parlé ensemble... je ne sais pas.., je ne puis pas l'abandonner! prononça-t-il d'une voix entrecoupée.

Et, prenant sa tête dans ses mains, il se jeta sur le divan.

A son tour, le prince changea de couleur.

— Que dites-vous là, mon cher? Voyons, est-ce possible? Vous l'aimez donc bien?

— Je n'en sais rien : je l'aime et la hais en même temps! voilà tout ce que je puis vous dire, reprit Kalinovitch, qui semblait avoir perdu la raison.

— D'un côté comme de l'autre, vous avez tort, répliqua le prince : vous n'avez pas plus lieu de la haïr que vous n'avez lieu de vous inquiéter à son sujet. A présent, grâce à Dieu, les femmes ne meurent plus d'amour !

— Si, elles en meurent ! s'écria le jeune homme. A vrai dire, votre incrédulité s'explique, car ce n'est pas chez vos princesses que les désespoirs d'amour font des victimes ; mais dans les autres classes. Dieu merci, cela se voit encore. Une fois déjà elle a voulu se tuer, uniquement parce que je ne lui écrivais pas.

Le prince, les bras croisés, écoutait Kalinovitch.

— Rien que pour cela! Ah! mais c'est très-touchant! ricana-t-il.

— Prince, je vous prie de ne pas parler ainsi. Votre

cynisme, en général de mauvais ton, est ici souverainement déplacé. Vous ne sentez pas vous-même combien vous vous dégradez en tenant un pareil langage, répondit Kalinovitch avec irritation.

Le prince haussa les épaules.

— Admettons, commença-t-il, que je me dégrade parce que je ne comprends pas l'amour à votre manière; je pourrais vous faire observer que mon âge m'autorise à penser là-dessus autrement que vous. Mais laissons cela, et causons simplement comme causent entre eux des gens d'honneur. Rendez-vous un peu compte de ce que vous faites. Pas plus tard qu'aujourd'hui, vous venez me dire qu'une demoiselle vous plaît, et vous me priez de lui transmettre de votre part une demande en mariage; la démarche faite en votre nom est favorablement accueillie; sur ce, vous déclarez que vous aimez une autre personne et que vous ne pouvez pas la quitter... Vous aurez beau dire, ce sont là les agissements d'un fou; il est impossible de traiter avec vous une affaire quelconque.

— Oui, je suis presque fou! répondit Kalinovitch, mais, mon Dieu! mon Dieu! si seulement elle savait ce que je souffre, elle me pardonnerait. Comprenez-vous ce qu'il y a dans mon âme? C'est l'enfer que j'ai là! Épargnez-moi! acheva-t-il en se frappant la poitrine.

— Je comprends fort bien tout cela, répliqua le prmce, et je vous dirai que tout le mal vient de votre sotte éducation universitaire : elle vous farcit la tête de toutes sortes d'idées généreuses et sentimentales dont l'application est impossible dans la vie. Les Allemands, du moins, ne déraisonnent ainsi que pendant la durée de leurs études; au sortir de l'université, ils retrouvent le sens commun, tandis que chez nous ces billevesées empoisonnent l'existence entière. A votre

place, un sous-officier de la garde à cheval n'aurait pas une minute d'hésitation, parce que la chose n'en vaut vraiment pas la peine; et vous, homme intelligent et instruit, vous ne voulez pas faire le moindre effort sur vous-même pour juger froidement la situation... C'est de l'enfantillage, pas autre chose!... Vous vous êtes acoquiné avec une fillette qui vous aime; vous l'aimez aussi, et encore j'en doute; mais n'importe... Un autre parti s'offre pour vous, un parti brillant qu'un chambellan s'estimerait fort heureux de rencontrer sur son chemin. Indépendamment de la fortune, la personne en question possède un grand mérite, vous le reconnaissez vous-même; de plus, elle a conservé pour vous un tel attachement qu'elle désire, avant de devenir votre épouse, vous faire cadeau de cent mille roubles : cela, à seule fin d'épargner une petite souffrance à votre amourpropre, et pour que le monde ne puisse voir en vous un pauvre diable se mariant par intérêt. Quelle estime, quelle reconnaissance ne mérite pas une femme capable de tant de délicatesse! Cent mille roubles! poursuivit le prince en s'échauffant de plus en plus : pour une pareille somme on peut bien, me semble-t-il, renoncer à n'importe quelle amourette. Enfin, si vous êtes si attaché à cette jeune fille, donnez-lui quelque quinze mille roubles d'argent : par là, vous assurerez bien mieux son avenir qu'en continuant à vivre avec elle, ce qui ne peut que vous conduire tous deux à la plus noire misère. L'amour même vous oblige à agir ainsi.

— Un million ne compenserait pas, aux yeux de cette femme, la perte de mon amour, dit Kalinovitch.

— Oui, d'abord peut-être elle pleurera un peu, et même il est probable qu'elle repoussera votre argent avec mépris ; mais, après réflexion, elle le serrera dans une cassette, et, si

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