PREMIÈRE PARTIE
Un jour parut dans Je Bulletin des actes administratifs 1 ordonnance suivante :
« L'assesseur de collège Godnieff, pri„cipa, du collé « ...est adims à faire valoir ses droits à la retraite. , Plus loin, on hsait un autre déeret ainsi coneu : . Le candidat Kalinovitch est nomme principal du collège d'E , A E..., G dnie„ possédait Me ma.son -.
jardm et, dans la banlieue, „u bien de trente âm s. Veuf il ha .ta,, avec sa „„e, NasteuKa, et sa femme de 2j'sl
n l«2?b"™- Ce"e demière "»« ^-ante-efoi tas et n était pas des plus belles. Cela n'empêchait pa
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être question de péché entre ces deux vieilles gens, et que, dès lors, ils n'avaient aucun besoin de se marier ensemble.
Ce n'est pas exagérer dédire que Pierre Mikhaïlitch était connu non-seulement dans la ville et dans le district, mais dans la moitié de la province; chaque jour, à sept heures du matin, il sortait de chez lui pour aller au marché, et, chemin faisant, il avait coutume de causer avec toutes les personnes qu'il rencontrait. Apercevait-il, par hasard, la bourgeoise, sa voisine, à la fenêtre d'une petite maisonnette délabrée, il lui disait :
— Bonjour, Fékla Nikiphorovna.
— Bonjour, batuchka1, Pierre Mikhaïlitch, répondait-elle.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenue du cheflieu?
— Depuis hier, monsieur. Je n'ai pas pu me procurer de charrette, et j'ai dû faire la route à pied, au milieu de cette boue. Ce que je me suis crottée!
— Comment vont les affaires?
— Mes affaires, Pierre Mikhaïlitch, sont entre les mains de l'autorité.
— Allons, si elles sont entre les mains de l'autorité, tant mieux!
— Est-il bien vrai, mon père, que ce soit tant mieux?
— Oui, oui, c'est tant mieux... disait Godnieff en s'éloignant.
A dire vrai, Pierre Mikhaïlitch ne savait même pas en quoi consistaient les affaires de sa voisine, ni si c'était réellement un bien pour elle qu'elles fussent entre les mains de l'autorité, mais il parlait ainsi à seule fin de la consoler.
1 Petit père, terme amical fort usité en Russie.
S'il rencontrait le pope, Pierre Mikhaïlitch n'attendait pas qu'il fût près de lui pour le saluer.
— Bonjour, disait-il en ôtant sa casquette et en s'approchant pour recevoir la bénédiction du prêtre.
— Bonjour, répondait celui-ci de sa voix de basse.
— Eh bien, père, avez-vous lu mon livre, ou en avez-vous encore besoin?
— Je l'ai lu, et j'avais l'intention de vous le rendre aujourd'hui même avec mes remercîments. C'est un charmant ouvrage !
— Oui, oui, un livre instructif... Rapportez-le-moi un de ces jours.
— Je n'y manquerai pas, répondait le pope. Et, sur ce, il tirait sa plus belle révérence.
Rentré chez lui, Pierre Mikhaïlitch allait droit à la cuisine, où Pélagie Eugraphovna, la cuisinière, était déjà en train d'allumer le poêle.
— Voici pour toi, commandante! Je t'apporte les biens de la terre! disait-il en tendant un sac de nattes à la femme de charge. Celle-ci le prenait et commençait à en retirer les provisions, non sans hocher la tête et proférer des « Hé! hé ! hé!... »
— Allons, voilà que tu te mets à bougonner! Quelle grondeuse!... J'ai mal acheté, n'est-ce pas?
— Fort bien, au contraire, répliquait avec une mordante ironie Pélagie Eugraphovna.
Jamais elle n'était contente des achats de Pierre Mikhaïlitch, et, à cet égard, elle avait parfaitement raison. Tantôt les marchands le trompaient sur le poids, tantôt ils lui vendaient comme fraîches des denrées gâtées. Or, l'économie domestique était la passion dominante de Pélagie Eugraphovna. Quoique d'origine allemande, elle ne savait s'expri-
mer qu'en russe. Comment et pourquoi était-eile venue dans cette petite ville de district? Je l'ignore; toujours est-il qu'elle pensa y mourir de faim; ensuite elle entra à l'hôpital. Ce fut là que Pierre Mikhaïlitch eut occasion de la voir; sans la connaître, il se mit, selon son habitude, à causer avec elle, et comme il était depuis peu devenu veuf, il la prit chez lui pour en faire la gouvernante de la petite Nastenka. Mais, entrée comme niania, Pélagie Eugraphovna attira peu à peu entre ses mains tout le gouvernement de la maison. Depuis le lever du jour jusqu'à une heure avancée de la nuit, elle vaquait aux divers soins du ménage, elle grimpait au grenier, descendait à la cave, bêchait dans le jardin, frottait, balayait; enfin, à huit heures du matin, après avoir retroussé ses manches et ceint un tablier, elle s'occupait de la cuisine, et, pour lui rendre justice, il faut dire qu'elle s'acquittait très-bien de cette tâche. Les salaisons et les marinades étaient surtout son triomphe. Par exemple, le poissoff salé, qu'elle accommodait en botvinia ' \ endant le grand carême, était tel que Pierre Mikhaïlitch n'en pouvait manger sans s'écrier :
— Messieurs, voilà du poisson et de la botvinia comme Lucullus lui-même n'en a jamais mangé!
Les plastrons de Pierre Mikhaïlitch, les cols et les manchettes de Nastenka, la femme de charge les lavait toujours elle-même, et je crois bien qu'elle aurait aussi blanchi tout le reste, si ses forces le lui avaient permis; car, selon sa propre expression, le cœur lui saignait à la vue du linge blanchi par la repasseuse.
Il aurait été assez difficile de préciser quand dormait et de quoi se nourrissait Pélagie Eugraphovna; elle-même,
1 Sorte de potage composé de poisson, de kvass et de légumes.
d'ailleurs, n'aimait pas qu'on l'entreprit sur ce sujet. Elle buvait son thé, pour ainsi dire, à ses moments perdus; à la table de famille où son couvert était toujours mis, elle ne restait qu'une minute; dès qu'on servait le rôti, elle se levait brusquement et s'en allait à la cuisine.
— Eh bien, commandante, pourquoi donc ne manges-tu jamais rien? lui disait Pierre Mikhaïlitch, quand il la voyait reparaître ensuite.
— Puisque je vis, c'est donc que je mange, répondait en souriant Pélagie Eugraphovna, et elle retournait à la cuisine.
C'était avec beaucoup de répugnance qu'elle acceptait ses honoraires (cent vingt roubles assignats par an). D'ordinaire, à la fin de chaque mois, Pierre Mikhaïlitch lui remettait dix roubles.
— Qu'est-ce encore que cela? disait la femme de charge.
— C'est votre argent. L'argent est une bonne chose. Vous plaît-il de le prendre et de m'en donner un reçu? répondait Godnieff.
— Eh... finissez-en avec vos sottises! reprenait Pélagie Eugraphovna, qui se détournait et commençait à regarder par la fenêtre.
— L'ordre, commandante, n'est pas une sottise. Veuillez prendre cet argent, insistait Pierre Mikhaïlitch.
— Comme si je n'avais pas chez vous la nourriture et le vêtement, répliquait-elle sans retourner la tête.
— Accepte, ma chère, je t'en prie; tu sais que je n'aime pas cela ! poursuivait Godnieff de plus en plus pressant.
Pélagie Eugraphovna prenait l'argent avec colère et le jetait dédaigneusement dans le tiroir de sa table à ouvrage.
Chaque fois qu'avait lieu cette scène, bien que le mécontentement se montrât sur son visage, des larmes roulaient dans ses yeux
— Il m'a recueillie quand j'étais dans la misère, il m'a empêchée de mourir de faim, et il me donne encore des gages, l'effronté; Il a une fille : il ferait mieux d'amasser quelque chose pour elle! grommelait en aparté la brave femme.
— Ne t'avise pas de me parler ainsi, entends-tu? Je n'ai pas de leçons à recevoir de toi! grondait à son tour Pierre Mikhaïlitch.
Ces paroles faisaient taire Pélagie Eugraphovna, mais, malgré cela, c'était toujours à contre-cœur qu'elle acceptait ses gages.
Quand il avait remis ses emplettes entre les mains de la femme de charge, Godnieff allait prendre son thé au salon avec Nastasia. Presque chaque matin une conversation de ce genre s'échangeait entre le père et la fille :
— Nastasia Pétrovna, vous êtes encore restée sur pied toute la nuit... Ce n'est pas bien, ma chérie, non, vrai, ce n'est pas bien... 11 y a un temps pour le travail, un temps pour la récréation et un temps pour le sommeil.
— Je n'ai pu m'arracher à ma lecture, papa. J'ai déjà fini le roman d'hier.
— Tant pis. Comment allons-nous faire aujourd'hui? Nous n'avons rien à lire pour ce soir.
— Si fait, je vous achèverai la lecture de ce roman; moimême je ne serai pas fâchée de le relire une seconde fois. Figurez-vous que ce Valentin devient un affreux homme...
— Allons, allons, ne raconte pas. Il m'est plus agréable d'être mis au courant des choses par l'auteur lui-même, interrompait Pierre Mikhaïlitch, et Nastasia en restait là de son récit.
Après cela, le plus souvent ils se quittaient. Nastenka passait la journée soit à lire, soit à faire des extraits, soit à se
promener dans le jardin. Ni le ménage, ni les ouvrages de main ne l'occupaient. Godnieff revêtait son uniforme et se rendait au collège. Généralement il trouvait dans l'antichambre Gavrilitch, ancien soldat, attaché en qualité de storoj à l'établissement scolaire d'E... 11 fallait la patience vraiment chrétienne de Pierre Mikhaïliteh pour conserver depuis dix ans un cuistre comme ce Gavrilitch : à la fois bête, paresseux et grossier, le vieux militaire laissait l'établissement dans un tel état de saleté que le directeur était obligé, au moins une fois par mois, de louer à ses frais des laveuses pour nettoyer les parquets. En outre, le storoj, qui adorait le chtchi ! et en mangeait toujours à son déjeuner, avait l'habitude de le faire cuire, pendant toute la nuit, dans le poêle du cabinet directorial. En entrant, Pierre Mikhaïlitch était suffoqué.
— Tu as encore étuvé du chtchi, grenadier! disait-il; quelle odeur! il n'y a pas moyen de respirer!
— Allons, soit, j'en ai étuvé, on sait bien que tu n'as jamais autre chose à me dire, répliquait Gavrilitch.
— Mais, sans doute, tu en as étuvé! Il faut que tu aies un joli aplomb pour le nier! Fi, que c'est laid de mentir à ton âge!
— Regarde toi-même dans le poêle, tu verras bien qu'il n'y a rien.
— Je sais qu'il n'y a rien dans le poêle : tu as mangé ce que tu y avais fait cuire, tu as encore de la graisse sur ton museau, imbécile!... Et il se permet de répliquer, qui plus est ! Je te mettrai à la porte, tu entends!
— Mets-moi a. la porte! Si tu crois que je tiens à rester dans ta boîte!... répondait Gavrilitch, et il s'en allait.
1 Soupe aux choux aigres.
— Imbécile! répétait Pierre Mikhaïlitch.
Du reste, tout finissait par là.
Dans l'entre-classe, le directeur rédigeait des rapports, des comptes rendus; ensuite il allait faire sa tournée d'inspection dans les diverses salles de cours. S'il avait à réprimer quelque désordre, il faisait la grosse voix et fulminait des menaces, d'ailleurs rarement suivies d'exécution.
En général, la sévérité répugnait à Pierre Mikhaïlitch. Au surplus, ce n'étaient pas encore les élèves qui lui donnaient le plus de mal; quand il ne pouvait en venir à bout autrement, il leur faisait donner le fouet par Gavrilitch. Mais rien n'était plus pénible au vieillard que d'avoir à réprimander un des membres du personnel enseignant placé sous ses ordres. Un seul, il est vrai, se mettait parfois dans le cas de mériter des reproches : c'était le professeur d'histoire, Exarkhatoff, un homme intelligent, qui avait étudié dans une université et possédait à fond sa science.
Tout le long du mois, il se montrait paisible, taciturne et appliqué à ses devoirs; mais dès le lendemain du jour où il avait touché son traitement, on le voyait arriver tout guilleret dans sa classe; il plaisantait avec les élèves, puis allait se promener dans la rue, le chapeau sur l'oreille, le cigare aux lèvres, chantonnant, sifflotant et tout prêt à faire un mauvais parti à qui l'eût regardé de travers. Dans ces occasions-la, Exarkhatoff devenait fort épris du beau sexe et allait coqueter avec les blanchisseuses dans les bateaux amarrés au bord de la rivière... Les vitres, la vaisselle et les gens avaient grandement à souffrir de son ivresse.
Le lendemain, une fois les fumées du vin dissipées, il n'y avait pas plus tranquille que lui. Au temps où il faisait ses études à Moscou, il avait épousé une veuve chargée de cinq enfants et appartenant Dieu savait à quelle condition
sociale. Cette femme, sotte et tracassière, était, disait-on, la cause des habitudes d'intempérance contractées par son mari. Lorsqu'elle voyait celui-ci en ribote, madame Exarkhatoff s'enfuyait chez des voisins; mais dès que la raison était revenue au professeur, sa femme, non contente de lui faire une scène terrible, allait ensuite se plaindre de lui à son supérieur.
— Batuchka, Pierre Mikhaïlitch, ayez pitié de moi! criaitelle en entrant comme une trombe dans le cabinet du directeur.
— Qu'est-ce qui est arrivé? Que voulez-vous de moi? demandait Godnieff, quoiqu'il devinât parfaitement le motif de cette visite.
— On sait bien de quoi il s'agit ! Il a bu pendant quarantehuit heures! Je suis à bout de forces; il ne reste plus une cuiller, plus une jatte à la maison, il a tout cassé. Moimême, c'est à grand'peine que j'ai pu m'échapper vivante; voilà la troisième nuit que je couche hors de chez moi, avec mes enfants.
— Mon Dieu! mon Dieu! disait Pierre Mikhaïlitch en haussant les épaules. Calmez-vous, madame; je lui parlerai, et j'espère que ce sera pour la dernière fois.
— Batuchka, lavez-lui bien la tête; ne pourriez- vous même pas lui donner le fouet?
— Est-ce possible, madame? Vous ne devriez pas parler ainsi, répliquait Pierre Mikhaïlitch. — Gavrilitch! criait-il ensuite, allez appeler M. Exarkhatoff.
Vêtu d'un uniforme râpé, Exarkhatoff arrivait, la tète basse, le visage défait, une ecchymose sur l'œil gauche, bref, ne payant pas de mine.
— Nicolas Ivanitch, vous voilà encore adonné à votre malheureuse passion! Vous connaissez sans doute l'adage
grec : « L'ivresse est une démence en petit. » Eh bien! quel plaisir y a-t-il à perdre la moitié de sa raison? Un homme de votre intelligence, de votre éducation... ce n'est pas bien, non, ce n'est pas bien!...
— Pardon, Pierre Mikhaïlitth, je sens fort bien moi-même que j'ai tort, répondait le professeur en baissant encore plus la tête.
— Allons donc, crapule! vociférait madame Exarkhatoff sans aucun souci de la présence du directeur; tu reconnais tes torts en paroles, mais, au fond, tu ne sens rien du tout. Tu as cinq enfants, et c'est ainsi que tu pourvois à leur entretien! Il faudra donc que je vole, que je mendie pour leur donner à manger!
— C'est pourtant vrai, disait Godnieff en hochant la tête.
— Pardon, Pierre Mikhaïlitch, répétait Exarkhatoff.
— Je crois à votre repentir, et j'espère que vous êtes maintenant corrigé pour toujours. Je vous prie de retourner à vos occupations, reprenait le principal. Eh bien, vous voyez, madame, ajoutait-il quand Exarkhatoff était sorti : je ne l'ai pas ménagé, je lui ai adressé l'admonestation qu'il méritait : à présent, vous n'avez plus lieu d'être affligée.
Mais madame Exarkhatoff n'était pas encore satisfaite.
— Et pourquoi n'ai-je plus lieu d'être affligée? Qu'est-ce que vous lui avez fait? Vous lui avez doucement passé la main sur la tête : est-ce ainsi qu'il aurait fallu traiter un pareil chien? reprenait-elle.
— Ah ! comment une dame peut-elle tenir un tel langage? répliquait Pierre Mikhaïlitch; ce n'est pas par des injures, c'est par la douceur et l'amour que les époux doivent corriger les défauts l'un de l'autre.
— Avec ça que cet avorton en mérite, de l'amour! répondait madame Exarkhatoff : si j'avais su, je ne serais pas
MILLE AMES. If
venue : pour la réprimande que vous lui avez adressée, ce n'était pas la peine, achevait-elle en S3 retirant. Pierre Mikhaïlitch souriait et se disait à part soi :
— Voilà une femme de caractère! Ah! quel caractère! Elle a fait le malheur de son mari qui est un garçon si distingué!
En regagnant son logis, Godnieff était toujours heureux quand il rencontrait quelque propriétaire de sa connaissance, venu momentanément à la ville.
— Arrêtez... une petite minute! criait-il. Le propriétaire s'arrêtait.
— Êtes -vous pour longtemps ici? demandait Pierre Mikhaïlitch.
— Pour jusqu'à demain.
— Êtes-vous invité à dîner quelque part aujourd'hui?
— Non, je n'ai fait encore aucune visite.
— Eh bien, venez manger la soupe avec moi; si vous refusez, je me fâche, je me brouille pour tout de bon avec vous. Nous ne nous sommes pas vus depuis un an.
— Je vous remercie. J'accepte, si cela ne vous dérange pas. Je vous demande seulement la permission de donner un coup de pied jusqu'au tribunal, et ensuite je suis à vous.
— Bien, bien! Vous savez, c'est tout à fait sans cérémonie, à la fortune du pot! Au revoir! disait Pierre Mikhaïlitch.
Pélagie Eugraphovna ne cessait de s'élever contre cette habitude qu'il avait d'inviter ainsi les gens à brûle-pourpoint.
— Eh bien! commandante, qu'est-ce que nous avons aujourd'hui pour diner? demandait-il en arrivant chez lui.
— Vous aurez de quoi manger, soyez tranquille.
— C'est que j'ai invité quelqu'un... .
— Vous n'en faites jamais d'autres! Est-ce que vous ne
pourriez pas me prévenir en temps utile? Comment voulezvous que je me procure des vivres à cette heure-ci?
— Allons, assez, commandante! Celui qui n'aime pas à partager son repas avec un ami est un ladre.
Au fond, Pélagie Eugraphovna elle-même était de cet avis; seulement, elle n'aimait pas à être prise au dépourvu. En dehors des hAtes d'occasion, Pierre Mikhaïlitch avait chaque jour à sa table son frère, Phlégont Mikhaïlitch Godnieff, capitaine en retraite. Ce dernier était célibataire, il recevait une pension de cent roubles et occupait un petit logement de deux pièces dans une maison voisine de celle de son frère. Aussi taciturne que Pierre Mikhaïlitch était causeur, le capitaine se bornait à répondre aux questions qu'on lui adressait, encore le faisait-il très-laconiquement. 11 aimait beaucoup les oiseaux et en avait chez lui jusqu'à cent espèces différentes. Il était, en outre, passionné pour la chasse et la pêche; mais l'objet de son plus tendre attachement était sa chienne Diane. Il couchait avec elle, la lavait, ne s'en séparait jamais et, durant des heures entières, la regardait dormir sous la table; ensuite il souriait.
— Qu'est-ce qui vous fait sourire, capitaine? lui demandait Pierre Mikhaïlitch. Il appelait toujours son frère s capitaine ».
— Mais voyez donc Diane : elle dort, répondait celui-ci. Phlégont Mikhaïlitch n'avait pas encore cessé de porter
l'uniforme militaire. Grand fumeur, il avait toujours sur lui du tabac turc et une petite pipe d'écume, le tout enfermé dans une bourse brodée de perles. Cette bourse était l'ouvrage de Nastasia. Sur le désir de son oncle, la jeune fille avait figuré d'un côté un Cosaque tuant un Turc, de l'autre la citadelle de Varna. Tous les jours, une demi-heure avant l'arrivée de Pierre Mikhaïlitch, le capitaine faisait son appa-
rition : il saluait Nastenka, lui baisait la main et s'informait de sa santé; après quoi il prenait une chaise et restait silencieux.
— Eh bien, vous ne fumez pas? lui disait sa nièce pour l'occuper à quelque chose.
— Si, je vais fumer, répondait-il; puis il bourrait sa courte pipe, allumait de l'amadou qu'il avait fabriqué luimême avec du papier à sucre, et commençait à fumer.
— Bonjour, capitaine! disait en arrivant Pierre Mikhaïlitch.
Le capitaine se levait et s'inclinait respectueusement. Rien qu'à ce salut, on pouvait deviner en quelle profonde estime il tenait son frère. A table, s'il n'y avait pas de convive étranger, Pierre Mikhaïlitch faisait seul tous les frais de la conversation; Nastenka ne parlait guère et mangeait fort peu; le capitaine se taisait tout le temps et mangeait beaucoup; Pélagie Eugraphovna quittait à chaque instant sa place. Après le dîner avait presque toujours lieu, entre les deux frères, le dialogue suivant :
— Où allez-vous? Donner un coup d'oeil à vos oiseaux, je suis sur? disait Pierre Mikhaïlitch en voyant le capitaine prendre sa casquette.
— Oui, il faut leur faire une petite visite, répondait Phlégont Mikhaïlitch.
— Que Dieu vous conduise! Vous viendrez ce soir?
Le capitaine s'en allait, après avoir promis de revenir le soir, et en effet, à l'heure du thé, on le voyait arriver avec sa blague, sa pipe et Diane.
Au thé succédait ordinairement une lecture. Phlégont Mikhaïlitch aimait surtout les ouvrages historiques et militaires, ce qui, du reste, ne l'empêchait pas d'écouter assez attentivement quand on lisait d'autres livres, et si, pendant
la lecture, Diane venait à remuer ou à faire du bruit, il menaçait du doigt la chienne en lui disant à voix basse : i Couche! »
Les jours de fête, la vie des Godnieff prenait un caractère un peu différent. Pierre Mikhaïlitch avait coutume d'aller entendre matines à sa paroisse, vêtu de sa grosse redingote de tous les jours, et coiffé de sa vieille casquette; le capitaine assistait aussi à l'office du matin; la cérémonie terminée, les deux frères retournaient chacun chez soi. Quelques heures plus tard, Pierre Mikhaïlitch se rendait à la messe avec Nastenka; cette fois le directeur du collège avait un manteau neuf, un chapeau et un uniforme qui n'était pas celui des jours ouvrables; le capitaine était, lui aussi, endimanché.
Après l'office, les deux vieillards allaient baiser la croix, puis ils s'embrassaient et se complimentaient à l'occasion de la fête. Le capitaine, en outre, s'approchait de Nastenka, s'informait de sa santé et lui adressait les félicitations d'usage. Au sortir de l'église, toute ia famille prenait le chemin de sa demeure, où l'attendait le café préparé par Pélagie Eugraphovna. Dans ces circonstances, Pierre Mikhaïlitch était encore plus gai et mieux disposé que de coutume.
— Vous plairait-il, notre cher frère, de nous prêter votre pipe et votre tabac? disait-il au moment de prendre la tasse de caié hebdomadaire qu'il avait l'habitude de déguster en fumant.
Cette demande causait toujours le plus grand plaisir au capitaine. Il nettoyait consciencieusement sa pipe, la bourrait avec soin et, après l'avoir allumée, l'offrait à Pierre Mikhaïlitch, qui le récompensait par un baiser.
La nouvelle que Godnieff renonçait à ses fonctions surprit toute la ville.
— Vous avez pris votre retraite, Pierre Mikhaïlitch? lui disait-on.
— Oui, monsieur, répondait-il.
— Quelle idée vous avez eue!
— Eh bien, quoi? Il me semble que j'ai servi assez longtemps.
— Mais vous n'allez plus toucher que la moitié de votre traitement?
— Qu'importe! Grâce à Dieu, j'ai un morceau de pain, je ne suis pas en peine de vivre.
Le chapitre précédent fera sans doute supposer au lecteur que la famille dont je viens de lui présenter les différents membres était parfaitement heureuse. Cela aurait été vrai si Nastenka, ma future héroïne, n'avait fait ombre dans cet intérieur paisi-ble. Cette même ispravnitza qui interprétait avec tant de malveillance les rapports de Pierre Mikhaïlitch et de Pélagie Eugraphovna, ne se montrait guère plus indulgente à l'égard de la jeune fille.
— Seigneur mon Dieu! disait-elle, peut-il y avoir une créature aussi disgracieuse que cette pauvre Nastenka Godnieff!
— Qu'est-ce qu'elle a donc de si disgracieux? Au contraire, elle est fort gentille, osait répondre l'ispravnik.
— Fort gentille? répétait sa femme d'une voix sifflante de colère : elle danse abominablement, et, quand elle parle français, elle dit : Je ne vépas.je ne pé pas.
— Ces gens-là ne sont pas riches, ils n'avaient pas le moyen de payer une gouvernante française, observait le mari, ce qui, naturellement, achevait d'exaspérer son irascible moitié.
Est-il besoin de dire que le jugement de cette dame était souverainement injuste? Nastenka était, au contraire, fort bien de sa personne : petite, svelte, très-brune, elle avait d'épais cheveux noirs et de grands yeux couleur de cerise mûre, qui, un peu à fleur de tête, donnaient à son visage une expression légèrement sentimentale : — bref, sa figure était charmante.
En ce qui concerne son éducation, je suis obligé de faire quelques réserves. La jeune fille était fort intelligente, bonne, sensible; mais avec tout cela elle se tenait sur sa chaise comme si elle eût été bossue, elle ne savait pas valser à deux temps, ne pianotait pas du tout, et prononçait mal le français. Que voulez-vous? Nastenka n'avait pas eu d'institutrice française pour l'initier à la bonne prononciation, elle n'avait pas pris de leçons de maintien dans un pensionnat, il ne s'était même trouvé près d'elle ni une sœur ni une tante pour lui inculquer les éléments de ce que Gogol appelle la science féminine.
Après la mort de sa femme, Pierre Mikhaïlitch n'avait pas eu le courage de se séparer de sa fille, et il l'avait élevée chez lui. Enfant, Nastenka était très-indisciplinée : elle passait desjournées entièresà courir dans le jardin, à farfouiller dans le sable et même à jouer à saute-mouton avec les petits garçons de la localité. Une mendiante, qui venait chaque jour demander l'aumône dans la cour de Pierre Mikhaïlitch, ne manquait jamais de dire, quand elle la rencontrait :
— Quelle gamine que cette petite demoiselle! Je vais la prendre et l'emporter dans mon sac.
Nastenka rougissait, mais elle ne perdait pas sa présence d'esprit, et regardait audacieusement la vieille. Inutile d'ajouter que Pélagie Eugraphovna n'avait sur elle aucune autorité.
La femme de charge restait saisie en voyant la fillette avec sa robe couverte de taches et ses souliers tout troués.
— Eh bien! on t'en donnera, des vêtements en toile de Pétersbourg, pour que tu les arranges ainsi... Qu'est-ce que tu vas mettre à présent? Non, Nastasia Pétrovna, je me plaindrai de vous à votre papa, menaçait-elle.
— Papa ne dira rien, répondait Nastenka, et elle courait elle-même auprès de son père.
— Papa, vois un peu comme je me suis salie, disait-elle.
— Très-bien! A la bonne heure, ma petite sauvagesse ! répondait-il. (La pétulance et le teint basané de l'enfant lui avaient fait donner par son père le surnom de sauvagesse.)
Nastenka sautait sur les genoux de Pierre Mikhaïlitch, l'embrassait, puis se couchait près de lui sur le divan et s'endormait. Durant des heures entières, le vieillard restait assis sans bouger, dans la crainte de la réveiller; durant des heures entières, il tenait ses yeux fixés sur elle; ensuite il la prenait avec précaution dans ses bras et allait la coucher.
« Que nous serions tous heureux, si ma pauvre femme n'était pas morte! » songeait-il, et, les yeux pleins de larmes, il se retirait dans son cabinet, où il restait longtemps enfermé...
Quand Pélagie Eugraphovna faisait remarquer à Pierre Mikhaïlitch qu'il avait tort de gâter ainsi sa fille, il avait coutume de répondre :
■ — Empêcher un enfant de folâtrer, c'est empoisonner les meilleurs moments de la vie et assombrir la joie la plus pure, la plus sereine.
Ce fut lui-même qui se mit en devoir d'enseigner à Nas-
tenka l'écriture, la religion, les deux premières parties de l'arithmétique et la grammaire. La petite fille apprenait très-facilement. Avec quelle jubilation le père montrait à ses connaissances ces mots tracés en gros caractères par les petits doigts de l'enfant : « L'Amérique est très-riche en or « !
— Messieurs, ma fille sera une calligraphe, oui, une calligraphe, je vous assure, disait Godnieff. Il aimait aussi à lui pousser des colles devant les étrangers, essayant de donner à ses questions un tour inusité :
— Dites-moi, par exemple, Nastasia Pétrovna, combien font deux neuf.
— Dix-huit, répondait sans hésitation Nastenka. Le vieillard était aux anges.
Quand Nastenka eut quatorze ans, elle cessa de courir dans le jardin et déjouer avec ses poupées. En même temps, elle se fit scrupule d'embrasser son oncle le capitaine, qui venait de quitter le service; lorsque, sur l'ordre de son père, elle s'y résignait, c'était en rougissant, et le capitaine, de son côté, rougissait aussi. Dans sa vie uniforme, comment et à quoi Pierre Mikbaïlitch pouvait-il occuper les moments de sa petite sauvagesse? Sans s'en rendre compte, il lui fit partager son inclination dominante. Chez le directeur du collège, chaque soir, on lisait quelque chose : roman historique, roman d'aventures, roman de mœurs, almanach, article de revue, n'importe quoi. Nastenka commença par écouter avec l'inconsciente curiosité d'une enfant; ensuite elle fit elle-même la lecture à son père; et, finalement, elle se passionna pour les livres.
Ses débuts dans le petit monde du district ne furent pas très-heureux. Elle atteignait sa dix-huitième année, quand vint s'établir dans la ville la générale Chévaloff. Cette dame, qui appartenait à la haute société, avait jusqu'alors passé
les étés à sa campagne et les hivers dans les capitales. Si maintenant elle se fixait à E..., c'était pour y suivre un procès, dans lequel elle avait de grands intérêts engagés. Sa fille unique, mademoiselle Pauline, passait pour trèsintelligente et très-instruite; malheureusement le teint de cette personne annonçait une mauvaise santé, et, d'après le bruit public, il lui manquait deux côtes; du reste, extérieurement, ce vice de conformation se laissait à peine deviner.
La générale était fort riche et d'une avarice extrême. Tout en faisant rapporter à son bien le plus possible, elle regardait à la dépense d'un kopeck. Sa lésinerie était telle, disait-on, qu'elle chicanait la nourriture non-seulement à ses gens, mais à sa fille et à elle-même. En revanche, elle n'épargnait rien pour jeter de la poudre aux yeux. Dès son arrivée à E..., elle avait loué la plus belle maison de la ville et l'avait luxueusement meublée. La livrée de ses domestiques était irréprochable, comme aussi l'élégance de ses voitures. Pour achever de se poser, elle annonça qu'elle donnerait des soirées dansantes tous les jeudis jusqu'à la fin de l'hiver.
Dans la petite ville, tout le monde baissait pavillon devant elle; d'ailleurs, la générale était très-orgueilleuse et ne frayait presque avec personne, quoiqu'elle eût fait connaissance avec tous les fonctionnaires de la localité. La société du prince Ivan et de son aimable famille était, disait-elle sans détours, la seule où elle se trouvât dans son élément. (Le prince Ivan était un riche propriétaire du voisinage, parent éloigné de madame Chévaloff.)
Ce fut le hasard qui la mit en rapport avec Pierre Mikhaïlitch. Elle lui demanda la permission de prendre des livres à la bibliothèque du collège. Godnieff y consentit avec
empressement, et, pour reconnaître cette gracieuseté, elle l'invita, ainsi que Nastenka, à assister à sa prochaine soirée .
La jeune fille fut un peu effrayée quand son père lui annonça qu'ils iraient au bal de la générale; toutefois, l'invitation lui fit plaisir. Si ignorant qu'il fût des usages mondains, Pierre Mikhaïlitch comprenait qu'une jeune personne qui fait son entrée dans le monde doit être mise aussi élégamment que possible. II tint conseil ace propos avec Pélagie Eugraphovna. La résolution arrêtée entre eux fut qu'on achèterait la plus belle qualité de gaze pour la robe de Nastenka et le plus beau satin pour sa mantille. La femme de charge prit l'affaire très à cœur et changea jusqu'à sept fois les coupons achetés : toujours elle découvrait quelque défaut, soit dans la gaze, soit dans le satin. N'osant se charger de faire elle-même la robe, elle confia cette besogne à une couturière serve qu'elle installa dans sa propre chambre, afin de l'avoir constamment sous les yeux, tant que durerait le travail.
Pélagie Eugraphovna décida que Nastenka porterait au cou un collier de perles avec un fermoir en brillants, qui avait appartenu à la défunte femme de Pierre Mikhaïlitch, et elle passa plus d'une matinée à renfiler les perles et à frotter le fermoir pour le faire reluire. En sa qualité d'Allemande, la brave ménagère excellait dans la cuisine, mais la science des ajustements n'était pas son fait. La gaze choisie par elle était de bonne qualité, mais d'une couleur rose qui tirait grossièrement l'œil. De son côté, la couturière, peu au courant des façons du jour, fit descendre beaucoup trop bas la taille de la robe. Quant au collier de perles, il était plus riche que distingué : cela sentait la marchande endimanchée. Ni Nastenka, ni Pélagie Eugraphovna, ni Pierre Mikhaïlitch ne remarquèrent ces diverses incorrections.
La première était toujours sous l'influence d'une appré-
hension vague; la seconde avait fait pour le mieux clans la mesure de ses moyens intellectuels, et, en ce qui concerne Godnieff, il n'entendait absolument rien à la toilette féminine. Lui-môme mit son uniforme neuf, un gilet blanc à boutons brillants, et une cravate blanche : — d'ordinaire, il ne revêtait ce costume que pour aller à la messe le jour de Pâques. Quand Nastenka se montra à lui dans tous ses atours, il eut un cri d'admiration :
— Oh! mais tu es mise comme une reine! Bene !... Optimel... Allons, tourne un peu la tête... bien... très-bien... Commandante, voyez donc comme notre Nastenka est belle !
— Eh! rangez- vous, ne vous mettez pas devant le jour, on ne peut rien voir! répondit la femme de charge, qui, fort affairée, donnait le dernier coup de main à la toilette de sa jeune mailresse.
Plusieurs invités se trouvaient déjà chez la générale lorsque Pierre Mikhaïlitch, donnant le bras à Nastenka, fit son entrée dans la salle brillamment éclairée. Le spectacle qu'il offrait en ce moment avait quelque chose de pénible, de touchant et d'un peu ridicule : il s'avançait d'un air fier, pleinement convaincu que sa fille allait être la reine du bal. Combien il était loin de se douter que la petite et maigrichonne Nastenka ne serait même pas remarquée à côté de la fille du prince Ivan, jeune personne de dix-huit ans dont l'éblouissante beauté attirait tous les regards! Combien surtout l'eût stupéfié, s'il avait pu l'entendre, cette remarque murmurée par la grincheuse ispravnitza à l'oreille de son débonnaire mari :
— Allons, cela va bien : voilà qu'à présent les blattes font leur apparition dans les soirées du grand monde!
Dans le salon, Pierre Mikhaïlitch s'approcha de la maîtresse de la maison, à demi couchée sur un divan.
— Permettez-moi, Excellence, de vous présenter ma fille, dit-il en s'inclinant.
— Charmée! dit en français la générale, et elle fit de la tète un léger salut.
Nastenka s'était assise à quelque distance sur un fauteuil. La générale tourna nonchalamment la tète vers elle, et, durant quelques instants, la regarda avec ses yeux gris. La jeune fille pensa qu'elle allait lui adresser la parole, mais il n'en fut rien. Sans lui rien dire, la générale se tourna de l'autre côté, où était assise, dans une attitude respectueuse, une dame très-endiamantée, la femme du fermier des eauxde-vie.
— Votre bracelet est fort beau; combien l'avez- vous payé? lui demanda-t-elle.
— Je n'en connais pas le prix, Excellence ; c'est un cadeau de mon mari, répondit la dame, dont le visage rayonnait, tant elle était heureuse d'avoir obtenu une parole de la générale.
Entra mademoiselle Pauline, qui venait seulement d'achever sa toilette; elle alla droit à sa mère et lui baisa la main.
— Qui est cette jeune personne? demanda-t-elle en clignant les yeux dans la direction de Nastenka.
Pour toute réponse, la mère ferma les yeux et sourit.
Nastenka n'était ni sotte, ni dépourvue d'amour-propre : elle remarqua tout cela, le comprit fort bien et devint toute rouge. Le bal commença. Les cavaliers étaient peu nombreux, et tous s'adressaient soit à la fille de la maîtresse du logis, soit aux autres demoiselles de leur connaissance. Aucun d'eux ne songeait à inviter Nastenka. Mais le désagrément de faire tapisserie n'était rien encore au prix de la mortification qui l'attendait. Au nombre des invités se trouvait un certain Médiokritzky, chef de bureau, qui jouissait des bonnes
grâces de l'ispravnitza, et que cette dame avait présenté à la générale comme un homme pouvant lui être utile dans son procès.
Depuis qu'il s'occupait des affaires de madame Chévaloff, celle-ci se Voyait dans la nécessité de l'admettre à ses réceptions, où, d'ordinaire, le jeune homme passait son temps à tendre ses gants et à tirer sur son gilet pour lui faire rejoindre la ceinture de son pantalon. Mais, ce soir-là, Médiokritzky, voyant que personne ne faisait attention à mademoiselle Godnieff, s'imagina que la jeune fille appartenait au même monde que lui, et, en conséquence, n'hésita pas à lui demander la faveur d'un quadrille. Nastenka ne crut pas devoir refuser, bien qu'elle sentit que l'invitation d'un semblable cavalier était un nouvel affront pour elle. Au moment où l'orchestre attaqua la première mesure, Médiokritzky n'avait même pas pensé à se pourvoir d'un vis-à-vis.
Heureusement mademoiselle Pauline s'en aperçut tout de suite et sauva la situation : elle dit à demi-voix quelques mots à son cavalier, un hussard en permission, s Oh! mon Dieu, mon Dieu! » fit celui-ci avec un haussement d'épaules ; puis tous deux allèrent se placer en face du couple dans l'embarras. Le jeune chef de bureau, qui avait appris tout seul le quadrille français, ne le dansait pas très-bien, et dans la cinquième figure il perdit tout à fait la carte. Visà-vis de sa dame, il se renfermait dans un silence absolu, se bornant à la regarder de temps à autre avec des yeux langoureux. Le quadrille fini, il l'invita aussitôt pour le suivant.
Un nuage se répandit sur les yeux de Nastenka; peu s'en fallut qu'elle ne fondit en larmes; mais, faisant un effort sur elle-même, elle accepta l'invitation. Quand ils se remirent en place pour la danse, un sourire moqueur se montra
sur plusieurs visages. L'attitude de Médiokritzky fut la même que précédemment : durant tout le quadrille, il ne dit pas un mot à sa danseuse, et ensuite il l'invita encore pour le suivant. N'ayant aucun usage du monde, le jeune homme ignorait qu'il n'est pas reçu de danser toute la soirée avec la même dame.
Pour le coup, Nastenka n'y tint plus : prétextant un mal de tête, elle planta là ce malencontreux cavalier et se rendit auprès de son père, qui, le visage rayonnant d'une satisfaction béate, était assis à côté d'une table de jeu. Au premier regard jeté sur sa fille, le vieillard s'effraya de la voir si pâle.
— Qu'est-ce que tu as, mon âme? lui demanda-t-il d'une voix inquiète.
— Rentrons à la maison : je ne me sens pas bien, répondit Nastenka.
— Partons, partons! reprit Pierre Mikhaïlitch, qui se leva sur-le-champ. Votre Excellence voudra bien m'excus^er, dit-il à la générale en traversant le salon : ma fille est souffrante.
Nastenka ne fut pas plus tôt rentrée chez elle qu'elle quitta en toute hâte sa toilette de bal et se jeta sur son lit. Le lendemain elle s'éveilla avec des yeux rougis par les larmes, et se jura de ne plus aller nulle part. La lecture devint dès lors son unique distraction. Elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Quand elle eut épuisé la littérature russe, elle déclara à son père qu'elle voulait apprendre le français. Pierre Mikhaïlitch, qui connaissait bien cette langue, mais qui la prononçait mal, se chargea de la lui enseigner. Nastenka s'adonna jour et nuit à cette étude, et au bout de six mois elle lisait à peu près couramment. Tout en lui ouvrant l'esprit, les livres ne laissaient pas d'exciter à un haut degré son imagination.
Elle commença à vivre dans un monde particulier, peuplé
des Homère, des Horace, des Oniéguine, des héros de la révolution française. Elle se représenta l'amour chez la femme comme un sentiment fait avant tout d'abnégation, l'existence clans la société comme un supplice, le jugement de l'opinion publique comme une niaiserie, dont il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Le milieu qui l'entourait lui devint insupportable. L'honnête Pierre Mikhaïlitch, toujours content de tout, l'irritait, particulièrement quand le vieillard disait du bien de quelque personne d'E... ou racontait quelque événement survenu dans la localité; elle lui en voulait même de l'appétit avec lequel il mangeait. En un mot, la jeune fille, dans sa mauvaise humeur, ne faisait grâce ni à elle-même ni à son entourage, et chaque jour elle se montrait plus étrange.
Ainsi, l'idée d'aller à cheval lui étant venue tout à coup, elle exigea absolument que son père lui achetât une selle, et, quoique le cheval des Godnieff n'eût jamais été monté, quoique elle-même n'eût jamais pris aucune leçon d'équitation, elle partit au grandissime galop, à l'inexprimable épouvante de Pierre Mikhaïlitch. Toutefois, on la vit revenir saine et sauve, bien que pâle et tremblant de tous ses membres. Une autre fois, elle s'avisa de faire à pied un pèlerinage à trente verstes de la ville, et cette équipée l'obligea à garder le lit pendant quinze jours.
Toutes ces bizarreries, tous ces caprices, Pierre Mikhaïlitch les mettait sur le compte d'un agacement nerveux; il considérait encore sa fille à peu près comme une enfant, et ne doutait pas qu'à la saison prochaine, quelques bains froids n'eussent raison de tout cela. En même temps, le vieillard était ravi de constater que de jour en jour Nastenka acquérait plus de connaissances, ou , comme il disait, élargissait son horizon intellectuel.
— Quelles belles facultés tu loges dans ta petite tête! Si tu étais un garçon, on ferait de toi un poëte, observait-il.
La jeune fille écoutait en rougissant, car elle était déjà poëte, et, presque chaque jour, écrivait des vers à l'insu des siens.
Le temps s'écoulait ainsi. Nastenka atteignit sa vingtième année sans que personne l'eut demandée en mariage. Quand je dis personne, je me trompe. Après le bal dont on a lu plus haut le récit, l'odieux Médiokritzky avait pris l'habitude de venir, chaque dimanche, passer la soirée chez les Godnieff. Il apportait avec lui une guitare et, au bout de quelques minutes, demandait la permission de chanter quelque chose en s'accompagnant sur son instrument. Pierre Mikhaïlitch, qui avait la bonté de le recevoir chez lui, avait aussi celle de l'écouter. Presque toujours le chef de bureau commençait comme il suit, en adressant un tendre regard à Nastenka :
Mon esquif, dans les ténèbres, Se heurte contre un écueil, Sans que mes destins funèbres Vous mettent la larme à 1 œil.
Le dénouaient fut une visite inopinée de Pispravnitza, qui vint un beau matin demander à Pierre Mikhaïlitch la main de Nastenka pour son favori. Le vieillard sourit.
— Nous vous sommes bien reconnaissants, Marie Ivanovna, dit-il, de la peine que vous avez prise, et nous remercions Médiokritzky de l'honneur qu'il nous fait; mais ma fille est encore trop jeune.
L'ispravnitza fit la grimace; en général elle n'aimait pas la contradiction, et, dans la circonstance présente, elle était loin de s'y attendre.
— C'est ce qu'on a coutume de dire, Pierre Mikhaïlitch,
quand on n'a pas de bonnes raisons à donner, répliquat-elle ; je ne sais pas, mais il me semble que ce jeune homme est un excellent parti pour Nastasia Pétrovna. S'il est pauvre, après tout, pauvreté n'est pas vice.
— Non, sans doute, reprit Godnieff un peu piqué; et si nous ne pouvons agréer la demande de M. Médiokritkzky, ce n'est nullement à cause de sa pauvreté, mais parce que son éducation laisse beaucoup à désirer, et que, dit-on, sa moralité est assez mauvaise.
— Au point de vue de l'éducation, je crois que les deux époux n'auraient rien à s'envier l'un à l'autre, riposta aigrement l'ispravnitza.
Nastenka, qui assistait à cette scène, ne put se contenir :
— Vous avez vous-même une fille en âge d'être mariée, Marie Ivanovna, dit-elle; si Médiokritzky vous plaît tant, que n'en faites-vous votre gendre?
— Il ne peut pas être le mari de ma fille, répondit avec force la visiteuse.
— Pourquoi donc pensez-vous qu'il puisse être le mien? reprit d'un ton hautain la jeune fille devenue pourpre.
— Ah! mon Dieu! s'écria l'ispravnitza, je ne pense rien du tout; je me borne à vous transmettre la demande du jeune homme, parce qu'il m'a instamment priée de le faire; il faut croire qu'il avait quelque lieu de compter sur une réponse favorable; peut-être lui a-t-on donné des espérances : je n'en sais rien.
Ces mots mirent Nastenka hors d'elle-même; des larmes se montrèrent dans ses yeux.
— Si quelqu'un lui a donné des espérances, répliqua-t-elle d'une voix tremblante de colère, c'est apparemment vous, et non moi! Je vous prie de ne pas vous inquiéter de mon sort et de vous dispenser, à l'avenir, de semblables démarches.
Là-dessus, elle quitta précipitamment la chambre. L'ispravnilza la suivit d'un regard moqueur.
— Votre réponse sera-t-elle la même, Pierre Mikhaïlitch? demanda-t-elle.
— Exactement la même,, Marie Ivanovna, répondit le vieillard, et si j'ai un regret, c'est que vous vous soyez chargée d'une mission qui est une offense pour nous.
— Et moi, je le regrette plus encore, car dans ces sortes de choses il faut être très-circonspect et bien savoir à quelles gens on aura affaire, dit l'ispravnitza, tandis que, d'un geste saccadé, elle nouait les brides de son chapeau et remettait son boa autour de son cou; après quoi, elle se hâta de sortir.
Godnieff la reconduisit jusqu'à l'antichambre, puis revint auprès de sa fille, qu'il trouva en larmes.
— Qu'est-ce que c'est, Nastenka? Pourquoi pleures-tu? Comment n'es-tu pas honteuse? Quelle faiblesse de caractère!
— C'est terrible, papa! Bientôt elle viendra demander ma main pour son laquais. Il aurait fallu la mettre à la porte !
— Allons, allons, calme-toi! Comme tu prends facilement la mouche! La moindre niaiserie te fait sortir de tes gonds! Tiens, lis-moi quelque chose, cela vaudra mieux, reprit le vieillard.
Mais Nastenka n'était pas en état de lire.
Cet incident acheva de la brouiller avec le petit monde du district. Ne faisant aucune visite, elle ne voyait ses connaissances que chez elle, à l'église, ou sur le boulevard, quand il lui arrivait, les soirs d'été, de s'y promener avec son père. Dans ces rencontres, la jeune fille ne saluait jamais la première; si on lui adressait la parole, elle se taisait ou ne répondait que par monosyllabes et d'un air ennuyé.
Trois semaines après la promulgation de l'arrêté dont il a été question au commencement de ce récit, Pierre Mikhaïlitch lisait, à la grande satisfaction du capitaine, l'histoire de la campagne de 1812 par Danilevsky, et Nastenka, assise près de la fenêtre, regardait distraitement les terrains vagues éclairés par la pâle lumière de la lune. Dans l'antichambre retentit soudain la grosse voix de Gavrilitch qui parlait à la servante :
— Eh bien! grenadier, qu'est-ce que tu viens faire? cria Pierre Mikhaïlitch.
— J'ai à vous parler, répondit le cuistre en passant sa tête grêlée^dans l'entre-bâillement de la porte : le nouveau directeur est arrivé, il a convoqué les professeurs à son logement pour demain à huit heures : ils doivent se présenter en grande tenue.
— Vraiment! Ce garçon-là est, paraît-il, à cheval sur la discipline! Il mène son monde militairement! C'est votre genre, cela, hein, capitaine? dit Pierre Mikhaïlitch en s'adressant à son frère.
— Oui, en effet, répondit celui-ci d'un air profond.
— Où donc M. le nouveau directeur est-il descendu? continua le vieillard.
— A l'auberge, chez Afonka le manchot, répondit avec une sorte d'irritation Gavrilitch.
— Tu t'es rendu auprès de lui?
— Non, pourquoi y serais -je allé? C'est la femme d'Afonka qui est venue me faire la commission.
— Eh bien, va notifier la chose à MM. les professeurs.
— Pas aujourd'hui : il est tard, on ne me recevrait pas; j'irai demain.
— Soit; seulement vas-y de bonne heure; tu diras à MM. les professeurs de se mettre en uniforme et de passer chez moi; nous partirons d'ici tous ensemble. Mais toimême tu ferais bien de te raser et de quitter tes bottes de feutre. Surtout aie soin de ne pas étuver du chtchi dans le poêle de la direction.
— Allons, encore le chtchi! Tu n'as jamais que cela à la bouche! grommela l'invalide, qui sortit, non sans fermer violemment la porte après lui.
Godnieff souriait on le regardant s'éloigner.
Cette fois, du reste, Gavrilitch s'acquitta de son office avec une ponctualité inaccoutumée. Il ne faisait pas encore jour que déjà il était allé avertir les professeurs. Ceux-ci, à leur tour, se réunirent entre six et sept heures chez Pierre Mikhaïlitch. Tous éprouvaient un vague sentiment de crainte. D'ailleurs, ils étaient loin d'être au complet. Il y avait là, outre le professeur d'histoire, Exarkhatoff, que le lecteur connaît déjà, le professeur de mathématiques Lébédeff et le professeur de littérature Roumiantzeff. Lébédeff, sorte de géant, avait presque toujours la barbe et les eheveux en désordre, et il parlait d'une voix de basse trèsépaisse. A cet extérieur rébarbatif correspondait une violente passion pour la chasse, surtout la chasse à la grosse bête. Ce professeur était, sans contredit, le meilleur fusil de la province, et il n'avait pas abattu moins de trente ours dans sa vie. Rapproché de Phlégont Mikhaïlitch par la communauté des goûts cynégétiques, il s'était lié d'une étroite amitié avec le cnpitaine. Le professeur de littérature ne ressemblait en rien à son collègue de la classe de mathéma-
tiques; c'était un petit jeune homme chétif et très-timide, ce qui le disposait à la servilité; avec cela, grand parleur et visant à l'élégance d'un petit-maitre. Dans la circonstance présente, il arriva vêtu d'un paletot qu'il jugeait très-fashionable, mais, sur le conseil de Pierre Mikhaïlitch, il se hâta de retourner chez lui pour se mettre en uniforme.
Godnieff lui-même avait arboré la tenue réglementaire.
— Messieurs, commença le vieillard d'une voix un peu émue, le moment de nous séparer est arrivé : je vous souhaite à tous sincèrement l'affection de votre nouveau chef; pour ce qui est de moi, j'ai été très-content de vous, et je donnerai de vous tous un excellent témoignage.
— Nous aurions voulu servir toute notre vie sous vos ordres, Pierre Mikhaïlitch, dit Lébédeff.
— Oui, toute notre vie. Pour moi, je le dis bien haut : quand je suis arrivé ici, je. n'avais pas de quoi payer mon cocher, je n'avais pas un vêtement mettable, et c'est à vos bienfaits que je dois tout... ajouta Roumiantzeff en levant les yeux au ciel.
Exarkhatoff ne disait rien, mais les soupirs qui s'échappaient de sa poitrine étaient plus éloquents que des paroles.
Ces marques de sympathie causèrent un sensible plaisir au vieux principal.
— Je vous remercie de m'avoir ainsi compris, réponditil. Du reste, j'ai quelquefois été vif dans mes observations; peut-être ai-je blessé quelqu'un d'entre vous : ne gardez pas le souvenir des torts que j'ai pu me donner.
— Nous ne pouvons conserver de vous qu'un bon souvenir, reprit Lébédeff.
— Vous nous avez toujours parlé comme un père parle à ses enfants, dit à son tour Roumiantzeff.
— Je vous suis très, très-reconnaissant, mes amis, fit Pierre Mikhaïlitch profondément ému; si je ne puis vous exprimer en ce moment tout ce que j'éprouve, croyez bien que mon cœur bat à l'unisson des vôtres. Dieu veuille que l'harmonie, la bonne entente régnent toujours entre vous et votre nouveau chef!
En prononçant ces mots, il s'efforçait de refouler les larmes qui lui étaient venues aux yeux.
Exarkhatoff continuait à tenir la tète baissée. Tout à coup il se mit à sangloter bruyamment et courut se cacher dans un coin.
— Eh bien, qu'est-ce que c'est? K'êtes-vous pas honteux? Passe encore pour un vieillard comme moi; à mon âge, cette faiblesse est excusable... Finissez, dit Pierre Mikhaïlilch, qui, lui-même, avait peine à comprimer ses sanglots. Allons, il est temps de partir! acheva-t-il, et il se mit en marche, suivi de ses subordonnés.
Dans la cour d'Afonka le manchot, nos savants hommes rencontrèrent la logeuse en personne; c'était une robuste paysanne, vêtue d'une saraphane d'indienne. Elle traînait un énorme baquet rempli d'eau sale, que, du reste, elle abandonna aussitôt.
— Bonjour, messieurs, bonjour! dit-elle en s'inclinant.
— Ne pourriez-vous pas, ma chère, informer M. Kalinovitch que MM. les professeurs sont venus lui rendre leurs devoirs? dit Pierre Mikhaïlitch à la logeuse.
— Tout de suite, messieurs, tout de suite; je vais le lui faire dire par mon garçon. En attendant, donnez-vous la peine d'entrer dans la chambre; il a ordonné de vous introduire la.
La chambre où la logeuse fit entrer les visiteurs commandait une autre pièce, mais la porte de communication
était fermée à la clef. Pierre Mikhaïlitch et les professeurs attendirent pendant près d'un quart d'heure; à la fin, la porte s'ouvrit, Kalinovitch parut. C'était un jeune homnn; grand et maigre, au visage intelligent et d'une pâleur jaunâtre. L'épée au côté, le chapeau claque a la main, il portait un uniforme tout neuf, mais non d'un drap très-fia; son gilet de piqué était d'une blancheur irréprochable. Pierre Mikhaïlitch prit la parole :
— J'ai l'honneur de vous présenter en ma personne votre prédécesseur, l'assesseur de collège Godnieff.
Kalinovitch lui tendit le bout de ses doigts
— Permettez-moi de vous présenter MM. les professeurs, ajouta le vieillard.
Kalinovitch inclina légèrement la tète.
— Monsieur Exarkhatoff, professeur d'histoire, commença Pierre Mikhaïlitch.
— Où avez-vous fait vos études? demanda Kalinovitch.
— A la faculté des lettres de l'Université de Moscou, répondit de sa voix triste Exarkhatoff.
— Vous avez achevé le cours?
— J'ai fait deux ans.
— Il connaît son affaire à fond et mériterait, par son savoir, d'occuper une chaire de l'enseigaement supérieur, intervint Godnieff. Peut-être même l'avez-vous connu à l'Université? Si j'en juge par votre âge, vous avez dû vous trouver là en même temps que lui.
— Nous étions là beaucoup d'étudiants, répliqua Kalinovitch.
Exarkhatoff leva les yeux sur lui et ensuite les baissa. Il avait très-bien connu Kalinovitch à l'Université, attendu que tous deux étaient de la même génération et, pendant deux ans, s'étaient assis sur le même banc; mais, sans doute,
le nouveau directeur ne jugeait pas a i ropos de renouer connaissance avec son ancien camarade.
— M. Lébédeff, professeur de mathématiques, poursuivit Godnieff.
— Où avez-vous fait vos études? questionna de nouveau Kalinovitch.
— A l'institut d'arpentage, répondit laconiquement Lébédeff.
Kalinovitch tourna les yeux vers Roumiantzeff; celui-ci, sans attendre qu'on l'interrogeât, prit l'attitude du soldat sans armes et débita tout d'une haleine son curriculum vitee :
— Élevé aux Enfants trouvés de Moscou, puis professeur de musique dans une maison particulière; mais, ayant des charges de famille, a désiré entrer dans le service public.
— MM. les professeurs ici présents se distinguent tous par leur instruction, leur moralité et leur zèle... observa Pierre Mikhaïlitch.
Kalinovitch eut un léger sourire; le vieillard s'en aperçut.
— Je parle ainsi, continua-t-il, sans aucune préoccupation personnelle; ma carrière est achevée, et je n'ai plus d'ambition à nourrir; tout ce que j'en dis, c'est uniquement pour appeler sur eux votre bienveillance. Vous êtes un homme nouveau : votre recommandation en leur faveur aura un grand poids aux yeux de l'autorité.
— Je me ferai un agréable devoir... murmura Kalinovitch. Puis, s'adressant à Pierre Mikhaïlitch : Voulez-vous vous asseoir? ajouta-t-il. Quant aux professeurs, il les salua comme les supérieurs ont coutume de saluer leurs subordonnés pour leur signifier que l'audience est terminée; mais tout d'abord ceux-ci ne comprirent pas et restèrent en place.
— Je ne vous retiens pas, messieurs, dit Kalinovitch. Exarkhatoff sortit le premier; les autres le suivirent. Rou-
miantzeff, avant de quitter la chambre, s'arrêta sur le seuil et fit unj révérence très-humble. Pierre Mikhaïlitch fronça le sourcil : il était vexé que son successeur n'eût pas trouvé un mot aimable à dire aux professeurs et ne leur eût même pas offert des sièges.
Il voulait aussi se retirer; mais Kalinovitch l'invita de nouveau à s'asseoir et s'humanisa jusqu'à lui avancer une chaise.
— Ce sont tous d'excellentes gens, voulut poursuivre le vieillard quand il se fut assis.
Kalinovitch n'eut pas l'air de l'avoir entendu, et, après un moment de silence, demanda :
— Est-ce qu'il y a de la bonne société ici?
— Sans doute... !N~ous avons ici d'excellents fonctionnaires, ils vivent ensemble en bon accord; chez nous, il n'y a ni querelles, ni divisions; notre ville est renommée depuis longtemps pour l'esprit de concorde qui y règne.
— Et la vie est gaie?
— Comment donc! On se réunit tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre; on s'amuse.
— Ne pouvez-vous pas m'indiquer quelques personnes?
— Parfaitement, mais qui désirez-vous que je vous signale?
— Vous avez un gorodnitchi?
— Oui : Théophylacte Séménitch Koutchéroff, un vieillard des plus respectables.
— 11 a de la famille?
— Oui, et même une famille très-nombreuse.
— Ensuite?
— Ensuite l'ispravnik et sa femme; le procureur, un jeune homme encore célibataire, mais qui doit bientôt se marier: il va épouser la fille du gorodnitchi.
— Vous avez aussi un maître de poste?
— Je crois bien! Seulement, il est vieux et ne sort plus guère.
— Voilà pour les employés. Et les propriétaires? demanda Kalinovitch.
— En fait de propriétaires résidant à demeure ici, nous n'avons que la générale Chévaloff.
— Elle est riche?
— Elle a de la fortune. On prétend qu'elle est millionnaire; il faut dire aussi que c'est une générale authentique.
— C'est une femme encore jeune?
— Non, elle est vieille. Elle a une fille d'un certain âge, qui n'est pas mariée.
— Dites-moi, je vous prie, demanda Kalinovitch après être resté un moment silencieux, y a-t-il ici des voitures?
— Vous voulez sans doute parler des voitures de place? Il n'y en a pas une seule, répondit Pierre Mikhaïlitch; elles ne seraient d'aucune utilité ici; or c'est, vous le savez, un principe d'économie politique que la production se règle sur le besoin.
Kalinovitch devint pensif.
— Cela m'est assez désagréable : je comptais faire aujourd'hui quelques visites, dit-il.
— Si telle est votre intention, vous n'avez pas à vous tourmenter pour si peu, répliqua Godnieff; permettez-moi de mettre mon véhicule à votre disposition. J'ai un bon cheval, et mon drojki, quoique démodé, n'est pas mauvais non plus. Beaucoup de propriétaires s'en servent pour faire leurs courses, quand ils viennent à la ville.
— Vous me comblez ; mais, vraiment , je ne sais si je puis...
— Allons donc! Tout ce que j'ai est à votre service.
— Je vous remercie.
— C'est moi qui vous suis très-obligé; seulement, voici, je mets à mon offre une petite condition : quiconque m'emprunte mon cheval doit dîner chez moi; je ne prête mon équipage qu'à ce prix.
— La condition est très-agréable à remplir, répondit en souriant Kalinovitch ; mais je ne sais pas à quelle heure je serai libre.
— Disposez de votre temps comme bon vous semblera, reprit Pierre Mikhaïlitch en se levant. Au plaisir de vous revoir, ajouta-t-il, et il salua pour prendre congé.
Kalinovitch lui tendit sa main tout entière et le reconduisit poliment jusqu'à la porte.
Godnieff revint chez lui plus soucieux qu'il n'avait contume de l'être.
— Jeunes gens, jeunes gens! s'écria-t-il plusieurs fois durant la route, vous avez peut-être plus d'esprit que nous autres vieillards, mais vous n'avez guère de cœur!
De retour au logis, il s'empressa, selon son habitude, d'annoncer à Pélagie Eugraphovna qu'il aurait quelqu'un à diner.
— Bien! répondit-elle, et elle courut à la cave.
Après avoir changé de vêtements et donné l'ordre d'eavoyer son équipage à Kalinovitch , Pierre Mikhaïlitch passa au salon, où se trouvait sa fille.
Il l'embrassa, s'assit et retomba clans ses réflexions.
— Eh bien, papa, vous avez vu le nouveau directeur? demanda Nastenka.
— Oui, ma chère, j'ai eu le bonheur de faire sa connaissance, répondit Pierre Mikhaïlitch avec un demi-sourire.
— Il est jeune?
— Jeune... élégant... et l'on voit qu'il ne manque pas d'i.i-
telligence... mais il paraît un peu fier. 11 aurait été le premier magistrat de la province, qu'il n'aurait pas reçu nos jeunes gens d'un air plus hautain... Ce n'est pas bien... un pareil début ne lui fait pas honneur.
— S'il est si fier, pourquoi l'avez-vous invité à dîner?
— Parce que je tiens à lui parler au sujet des professeurs , je veux les lui présenter sous leur vrai jour, répondit Pierre Mikhaïliteh.
Il mettait cette raison en avant pour dissimuler la vraie : au fond, en invitant Kalinovitch, il avait simplement obéi à cette tendance hospitalière qui lui faisait inviter à dîner le premier venu.
— Du moins, je ne lui aurais pas envoyé le cheval : il pouvait bien venir à pied, observa Nastenka.
— Cesse de dire des bêtises! répliqua avec vivacité Pierre Mikhaïlitch. Qu'importe que je lui aie prêté le cheval! Il ne le mangera pas. Ce monsieur a des visites à faire ; il ne peut pas courir la ville à pied.
— Des visites! îl est arrivé d'hier, et aujourd'hui il veut faire des visites! s'écria railleusement Nastenka.
— Qu'est-ce qu'il y a là d'étonnant? Il a raison.
— Il se donne des airs importants vis-à-vis des professeurs, et il s'empresse d'aller faire des courbettes aux autres; il faut qu'il soit bête pour se conduire ainsi!
— Comme tu es toujours prompte à condamner les gens , Nastenka! Je ne vois rien de bête là dedans. Puisqu'il doit vivre dans notre ville, il est tout naturel qu'il désire en connaître les habitants.
— Si c'est un homme intelligent, il en aura vite assez.
— Pourquoi cela? îl n'y a ici que des personnes respectables. Vois-tu, monàme, continua Godnieff en frappant du doigt sur la table, ce qui me déplaît fort en toi, c'est cette
haine que tu nourris contre tout le monde! D'où vient cela? Qu'est-ce qu'on t'a fait?
— Personne, je pense, n'a besoin de mon amour.
— Dieu nous ordonne d'aimer nos semblables, et c'est en même temps un besoin de notre propre cœur; le misanthrope est à la fois malheureux et coupable, dit gravement le vieillard.
Nastenka lui répondit par un sourire presque méprisant. Sur ce thème , le père et la fille avaient de vives et fréquentes discussions.
A midi, Kalinovitch, ayant remplacé sa tenue officielle par un frac, une cravate de satin noir et un gilet de velours de même couleur, mit, par-dessus le tout, un paletot neuf, et sortit de son logement pour aller faire ses visites. Mais, à la vue de l'équipage qui lui avait été envoyé, il recula saisi : le cheval dont Pierre Mikhaïlitch avait parlé en termes s. flatteurs était sans doute fort bien nourri, grâce à l'active sollicitude de Pélagie Eugraphovna, mais sa tête lourde, ses oreilles pendantes, ses grosses jambes attestaient un f'ge respectable, un tempérament lymphatique et un caractère tranquille. Le harnais, acheté aussi par la femme de charge, se distinguait plutôt par la solidité que par l'élégance.
Le drojki, avec ses roues immenses, ses ressorts très-hauts et son siège disgracieux, datait, comme on dit, d'avant le déluge. Pour compléter cet ensemble, le cocher n'était autre que l'affreux Gavrilitch. Enveloppé dans un grand sarrau de
moujik, le cuistre portait une coiffure grise, en laine d'agneau, ne laissant voir qu'une faible partie du visage et les moustaches roides comme des soies de porc. Lorsqu'il se trouva en présence de Kalinovitch , il se découvrit et fit la révérence.
— Tu es un vrai domestique? demanda Kalinovitch.
— Je suis soldat, Votre Noblesse, soldat en retraite, répondit Gavrilitch en s'inclinant de nouveau.
— Pourquoi donc, si tu t'es fait cocher, as-tu les cheveux coupés?
— Je ne me suis pas fait cocher , Voire Noblesse , je suis le storoj du collège. Comme le domestique des Godnieff est malade, Pélagie Eugraphovna m'a envoyé chercher et m'a dit de conduire ledrojki; — voilà, Votre Noblesse, reprit l'invalide, qui salua pour la troisième fois. 11 avait des façons fort humbles devant le nouveau directeur.
Durant un moment, celui-ci se demanda s'il irait, faire des visites dans un pareil équipage. Mais, vu l'impossibilité de s'en procurer un autre, il se décida à faire contre fortune bon cœur, et, montant dans le drojki, ordonna a Gavrilitch de le conduire chez le gorodnitchi.
En entrant clans la première pièce dont la porte était grande ouverte, Kalinovitch aperçut une dame aux cheveux dénoués, simplement vêtue d'une camisole et d'un jupon.
A l'apparition de cet étranger, la dame poussa un cri : — Seigneur, pourquoi vient-on ici?... Et elle s'enfuit dans l'intérieur de la maison.
Resté seul , Kalinovitch commença à frapper légèrement du pied pour appeler l'attention sur sa présence. Arriva , pieds nus, une grosse fille de service.
— Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-elle.
— Le gorodnitchi est-il visible? dit Kalinovitch.
La fille le regarda avec de grands yeux.
— Olgounka, vaurienne!... avec qui bavardes-tu là? cria le gorodnitehi.
La servante se rendit auprès de son maître.
— Il est venu quelqu'un, répondit-elle.
— Qui est-ce?
— Je ne sais pas : c'est quelqu'un que je n'ai jamais vu, barine.
— Dis-lui qu'il aille à la police, s'il a besoin de quelque chose; je n'ai pas le temps de le voir, décida le gorodnitehi.
La servante rapporta textuellement ce message à Kalinovitch, qui sourit.
— Donne-toi la peine de remettre cette carte à ton barine, lui dit-il en lui tendant sa carte, et il se retira.
a Ce sont des animaux et non des gens! » pensait le jeune homme au moment où il remontait dans le drojki. Déjà, il avait pris la résolution de ne plus aller chez aucun fonctionnaire, quand l'idée lui vint qu'il était encore un peu tôt pour faire une visite de cérémonie à la générale. En même temps, ses regards rencontrèrent un écriteau indiquant la demeure du maître de poste, et il fit arrêter son équipage devant le perron de cette maison. Le maître de poste, évidemment, vivait fort retiré. Sa porte était la seule de toute la ville qui fut fermée. Kalinovitch dut sonner au moins cinq fois. A la fin, un vieillard grand, maigre, au visage décharné, vint lui ouvrir; il portait un bonnet de nuit, des lunettes et une longue redingote grise très-usée.
— M. le maître de poste est-il chez lui? demanda Kalinovitch.
— C'est moi-même, monsieur. En quoi puis-je vous servir? répondit le vieillard d'une voix lente et quelque peu enrouée.
Kalinovitch expliqua qu'il était venu lui faire visite.
— Ah! je vous suis très-reconnaissant, monsieur. Donnezvous la peine d'entrer, dit le maître de poste, et il fit traversera son visiteur une salle longue et froide, aux murs de laquelle étaient suspendus de grands tableaux à l'huile, tellement enfumés qu'à première vue il était impossible d'en distinguer les sujets. Sur presque toutes les croisées se trouvaient des pots de géraniums, qui répandaient dans l'air une odeur asphyxiante. La pièce suivante, où le maître de la maison introduisit Kalinovitch, contenait aussi plusieurs tableaux du même ton fuligineux; une armoire vitrée, renfermant des images pieuses , occupait presque tout le coin de devant. Sur une table de chêne non vernie était déployé, le dos en l'air, un livre relié en parchemin; un crucifix d'ivoire d'un fort beau travail était accroché au mur, en face de la table. De grandes chaises en bois de chêne non verni, avec de durs coussins de cuir, complétaient l'ameublement. Après avoir fait asseoir Kalinovitch, le maître de pos!e le regarda à travers ses lunettes et resta silencieux. Le jeune homme se taisait également.
— Ainsi vous avez succédé à M. Godnieff? demanda enfin le vieillard.
— Oui, répondit Kalinovitch.
— Vous avez une bonne place, monsieur; votre prédécesseur vivait largement, et il s'est tout de même amassé une jolie fortune... Oui, la place est bonne!... conclut-il d'une voix traînante.
Kalinovitch fit une grimace.
— Et, auparavant, quel emploi aviez-vous? demanda, après un moment de silence, le maître de la maison.
— Je n'ai encore servi nulle part; il y a deux ans seulement que j'ai quitté l'université de Moscou.
— Vous avez fait vos études à l'université de Moscou? Je la connais, monsieur, je la connais : c'est un établissement scientifique d'où sont sortis beaucoup d'hommes distingués. Oh! que Dieu ait pitié de nous! que Dieu ait pitié de nous! dit le maître de poste en levant les yeux au ciel.
La conversation fut de nouveau suspendue pendant quelque temps.
— Ya-t-il longtemps que vous avez quitté Moscou? reprit ensuite le vieillard.
— J'en arrive.
— Alors vous y étiez encore tout dernièrement. Je voudrais bien savoir ce qu'on dit là-bas à propos de la comète qui, parait-il, doit passer à notre horizon.
— Que voulez-vous qu'on dise? C'est un phénomène trèsordinaire; la route des comètes est calculée d'avance.
— Je le sais, monsieur, je le sais; nos grands astronomes lisent couramment dans le livre étoile et sont, pour ainsi dire, des prophètes. Oh! que Dieu ait pitié de nous! que Dieu ait pitié de nous! dit de nouveau le vieillard, en portant encore ses regards vers le ciel, et il ajouta, comme se parlant à lui-même : — Des signes célestes précèdent toujours les grands événements; mais, quelque subtile que soit la raison humaine, elle ne peut pénétrer ce mystère, et pourtant nous avons bien d'autres indications.
— Quelles indications et à propos de quoi? demanda Kalinovitch, intrigué par ce langage.
— Nous avons beaucoup d'indications, répéta le maître de poste, évitant de répondre directement; des villes que la terre a englouties sont exhumées, comme pour attester la fragilité des choses humaines. J'ai lu, monsieur, cette annéeci, dans la Gazette de Moscou, que des missionnaires anglais ont déjà pénétré dans les déserts de l'Ethiopie...
— C'est possible, dit Kalinovitch.
— Oui, monsieur, ils y ont pénétré. Un homme digne de foi m'a raconté qu'il est né en Amérique un enfant monstrueux. Oh! que Dieu ait pitié de nous! que Dieu ait pitié de nous! Monsieur, nous avons beaucoup de signes précurseurs; mais le principal, c'est la diminution de l'amour!
Kalinovitch, abasourdi, considéra son interlocuteur avec un redoublement de curiosité.
— Vous lisez beaucoup? demanda-t-il.
— Non, monsieur, je lis peu; à présent, les bons livres «ont rares, et puis ma santé est très-mauvaise; depuis sept ans je souffre d'une hydropisie de poitrine. Le chagrin m'a tué, monsieur : mon fils a porté plainte contre moi, prétendant que j'avais détourné la fortune de sa mère. Oh! que le Seigneur ait pitié de nous! que le Seigneur ait pitié de nous! acheva le vieillard, qui tomba dans une profonde rêverie.
Kalinovitch se leva et s'apprêta à se retirer.
— Adieu, monsieur, dit le maître de la maison en se levant aussi; je vous suis très-reconnaissant. Votre prédécesseur me prêtait des livres sérieux. J'espère que vous me continuerez cette faveur. L'abonnement au cabinet de lecture coûte dix roubles par an; mes moyens ne me permettent pas une telle dépense; mais si c'était un effet de votre bonté que d'obliger gratuitement un homme pauvre...
Kalinovitch lui donna, à cet égard, toutes les assurances possibles et sortit.
— Adieu, monsieur, adieu; je vous suis très-reconnaissant, dit le vieillard, et, après avoir reconduit son visiteur, il se hâta de refermer la porte.
Comme je l'ai déjà fait remarquer, la générale occupait la plus belle maison d'E... Tout autour de cet immeuble il y avait un trottoir dallé que l'on déblayait et sablait avec
soin, tant que durait la saison des neiges; la ville ne possédant aucune promenade d'hiver, c'était la que la générale et sa fille se promenaient entre deux et quatre heures. Aux fenêtres étaient tendues de vastes marquises d'étoffe rayée. L'ameublement intérieur répondait à ces dehors. Un spacieux vestibule conduisait a un large escalier, peint en chêne, que couvrait un tapis et que des fleurs bordaient de chaque côté.
En entrant, Kalinovitch trouva un laquais galonné sur toutes les coutures, mais dont la physionomie était assez bête. A la question : « La générale reçoit-elle? » ce domestique n'hésita pas à répondre : « Donnez-vous !a peine d'entrer. » Puis il monta annoncer le visiteur. Celui-ci s'arrêta un instant devant une glace pour remettre de l'ordre dans sa chevelure et rectifier son nœud de cravate, après quoi il pénétra dans le salon.
La générale était, suivant son habitude, à demi couchée sur un divan de coin. Mademoiselle Pauline, assise non loin de sa mère, dessinait au crayon une tête d'enfant. Pour se présenter, Kalinovitch se servit de la langue française. La générale, fixant sur lui ses yeux troubles, le regarda assez attentivement, et, sans doute, l'extérieur du jeune homme ne lui déplut pas trop, car ce fut avec un sourire aimable qu'elle demanda :
— Vous êtes un propriétaire d'ici?
— Non, répondit Kalinovitch en jetant un regard oblique sur mademoiselle Pauline, qui l'avait frappé par son teint maladif et l'étrangeté de sa conformation.
— Alors ce sont assurément des affaires qui vous ont amené chez nous? continua la générale. Elle prenait Kalinovitch pour un fonctionnaire pétersbourgeois dont, en ce moment, on attendait l'arrivée à E...
— Non, je vais servir ici, répondit le visiteur."!
— Servir ! fit avec étonnement la générale. Quel emploi avez-vous donc ici?
— J'ai été nommé directeur de l'établissement scolaire du district.
La mère et la fille échangèrent un regard.
— Qu'est-ce que c'est que cet emploi-là? dit la première.
— C'est sans doute en remplacement de ce vieux..., observa Pauline.
— Oui, répondit Ealinovitch.
Les deux dames se regardèrent de nouveau. La générale baissa la tête.
Pauline eut un clignement d'yeux à peine dissimulé et se mit à dessiner. Kalinovitch devina que l'aveu de sa position sociale venait de lui nuire dans l'esprit de ses nouvelles connaissances, et, comprenant à qui il avait affaire, il essaya d'effacer cette mauvaise impression.
— Je n'ai pas encore habité dans une ville de district, et je ne connais pas du tout la vie de province, dit-il.
— On s'ennuie ici, fit la générale, qui semblait répugner à poursuivre l'entretien.
— Il n'y a pas beaucoup de société ici, paraît-il?
— Il paraît.
— Il n'y a à voir que les fonctionnaires?
— Vraiment, je l'ignore.
— Mais Votre Excellence séjourne ici toute l'année? observa Kalinovitch.
- — J'habite ici à cause de mes affaires et aussi parce qu'étant malade, j'ai besoin d'avoir les secours médicaux sous la main. Mon bien se trouve dans ce district; j'ai ici des parents, de bonnes connaissances que je vois, répondit la générale, et elle s'arrêta brusquement, comme si elle eût
craint d'avoir compromis sa dignité en consentant à donner toutes ces explications.
— J'ai quitté Moscou avec beaucoup de regret, reprit Kalinovitch. Cette année-ci, les distractions n'y ont pas manqué. Sans parler de tableaux vivants très-bien exécutés, nous avons eu plusieurs concerts remarquables qui ont fait fureur.
— Oh ! Moscou s'enthousiasme pour n'importe quoi !
— Mais Pétersbourg en fait autant; il me semble même que Moscou est plus raisonnable, répliqua le visiteur.
— Comment peut-on comparer Pétersbourg et Moscou! se récria la générale. La première de ces deux villes est aussi ravissante que la seconde est insipide.
— Est-ce que vous avez habité Pétersbourg? demanda mademoiselle Pauline à Kalinovitch.
— Je n'y suis même jamais allé, avoua-t-il. Les deux clames sourirent.
— Comment donc le connaissez-vous, puisque vous n'y êtes jamais allé? C'est ce que je ne comprends pas, remarqua Pauline.
— Ni moi non plus, ajouta la mère.
Kalinovitch laissa tomber ces mots sans les relever.
Les dames Chévaloff aimaient beaucoup Pétersbourg, à cause des magasins de modes qui abondent dans cette ville. D'autre part, elles avaient une raison particulière pour détester Moscou. Deux hivers durant, la générale y avait séjourné, donnant des soirées et produisant sa fille en grande toilette à tous les bals du cercle de la noblesse; mais ni les atours ni les talents de mademoiselle Pauline n'avaient été appréciés comme on l'espérait; il ne s'était même trouvé personne pour la demander en mariage.
Pendant le reste de la visite, la mère et la fille se mirent
à causer ensemble d'une cousine dont elles auraient dû recevoir une lettre, et qui ne leur écrivait pas. Kalinovitch, ne pouvant glisser un mot dans cette conversation de famille, prit le parti de s'en aller.
— Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? demanda la générale.
— C'est le directeur du collège, maman, répondit Pauline.
— Quelle insolence de venir ainsi faire visite de but en blanc!... J'ai bien besoin de lui !
— Il ne prononce pas mal le français.
— Qui donc maintenant ne parle pas le français? Ce n'est pas d'après cela qu'on peut savoir ce qu'il est. Il aurait dû prier quelqu'un de le présenter; au moins son introducteur m'aurait répondu de lui. Mais tout cela est encore la faute de nos gens! Quand donc pan ;endrai-je à les styler? dit la générale, et elle sonna.
Entra un majordome efflanqué. *■
— Qui est-ce qui est de service aujourd'hui? lui demanda sa maîtresse.
— C'est Simon, Votre Excellence, répondit-il.
— Dis-lui de venir me parler.
Simon arriva.
— Séménouchka, lui dit la générale, tu ne fais jamais que des sottises quand tu es de service. Si tu as si peu de jugement, lâche de réfléchir davantage. Tu reçois quiconque se présente. Aujourd'hui tu as laissé entrer Dieu sait qui, un monsieur que nous ne connaissons pas du tout.
— Votre Excellence... voulut s'excuser le laquais.
— Je t'en prie, n'essaye pas de te justifier. Ton compte de fautes est déjà très-chargé, et tu me forceras à prendre contre toi des mesures décisives. Va-t'en et sois plus sage!
En entendant ces paroles, le laquais devint tout rouge.
Les observations que la générale adressait à ses gens étaient toujours faites d'un ton doux et affable ; mais quand elle avait prononcé les mots : mesures décisives, il était rare que l'effet ne suivît pas la menace.
Cependant Pélagie Eugraphovna faisait des préparatifs inaccoutumés pour recevoir le nouvel hôte, et semblait décidée à montrer dans tout leur éclat ses talents de ménagère. Non contente d'exhiber le plus beau linge de table, un linge plus blanc que la neige, elle tira de l'armoire où ils étaient renfermés, des cristaux à facettes qui avaient jadis fait partie du trousseau de la feue dame Godnieff, et dont on ne se servait que deux fois par an : quand venait la fête de Pierre Mikhaïlitch ou celle de Nastcnka. Le dîner promettait aussi d'être assez soigné. La présence d'une grande fourchette et d'une truelle en bois d'érable donnait fortement à supposer qu'un sterlet figurerait parmi les plats. Durant toute la matinée, Pélagie Eugraphovna ne cessa de persécuter Nastenka pour qu'elle quittât sa robe de tous les jours et mît une robe de soie noire; la jeune fille eut beau se fâcher, le dernier mot resta à la femme de charge. Celle-ci avait un but en se donnant tout cet embarras. Le jour où il s'était vu remplacé dans ses fonctions, Pierre Mikhaïlitch lui avait dit : « Le principal nommé à ma place est un jeune homme : si Dieu le permet, il épousera Nastenka. »
— Oh! quel bonheur ce serait! avait répondu Pélagie
Eugraphovna. Elle désirait beaucoup que Nastenka se mariât le plus tôt possible, surtout avec le nouveau directeur; car, jugeant d'après Pierre Mikhaïlitch, elle était convaincue qu'un principal de collège devait nécessairement être un excellent homme.
A deux heures arriva le capitaine, qui, selon son habitude, alla s'asseoir dans le salon, où il resta sans dire mot. Nastenka feuilletait les Annales de la patrie. Pierre Mikhaïlitch se promenait de long en large dans la salle. Le vieillard contemplait avec satisfaction la table, sur laquelle le couvert était mis comme pour un dîner de gala, et, de temps à autre, il allait jeter un coup d'œil à la fenêtre.
— Eh bien, papa, votre directeur ne vient pas? C'est ennuyeux d'être ainsi obligé de l'attendre! dit Nastenka.
— Patience, mon ame, il viendra; il se sera probablement attardé chez quelqu'un, répondit Godnieff. Le voici! fit-il quelques instants après.
Poussée par une instinctive curiosité, Nastenka s'approcha de la fenêtre. Le capitaine se leva à demi pour regarder dans la rue. Gavrilitch, voulant faire preuve de zèle aux yeux de son supérieur, fouettait à tour de bras le pauvre cheval, qui, peu habitué à un pareil traitement, galopait de la façon la plus disgracieuse. Peu s'en fallut que l'équipage ne se heurtât contre la grand'porte. Kalinovitch, qui avait toujours sur le cœur l'accueil hautain de la générale, arriva avec un visage refrogné.
— Soyez le bienvenu, Jacques Vasilitch, dit Pierre Mikhaïlitch, qui était allé au-devant du visiteur, et il le conduisit au salon.
— Mon frère, capitaine en retraite... Ma fille, Anastasia, ajouta-t-il.
Le capitaine s'inclina. Nastenka se souleva à demi sur sa
chaise. Kalinovitch leur fit à tous deux un salut poli, mais froid.
— Voulez-vous prendre quelque chose? continua le vieillard en montrant les rafraîchissements et les hors-d'œuvre : ça, c'est delà zapékanka, une liqueur faite à la maison; voilà des champignons, des oronges, et voici des harengs d'Arkhangcl; ils ne sont pas gros, mais ils ont bon goût, je vous les recommande.
— Je vous demanderais plutôt la permission de fumer, dit Kalinovitch.
— A votre aise ! Monsieur le capitaine, c'est à vous de régaler. Moi, je fume peu, mais mon frère que voici adore le tabac.
Le capitaine se mit en devoir de nettoyer sa courte pipe.
— Je vous remercie : j'ai sur moi tout ce qu'il faut, répondit Kalinovitch, en prenant une cigarette dans son étui à cigares.
Phlégont Mikhaïlitch dut se contenter d'offrir du feu au visiteur, dont il examina le porte-cigares avec une grande attention.
— Un joli objet! C'est du cuir, sans doute? demanda-t-il.
— Non, c'est du papier mâché, répondit Kalinovitch.
Ces mots ayant été dits en français, le capitaine ne les comprit pas, mais il ne voulut pas le laisser voir.
— Ah! c'est apparemment un article de fabrication anglaise! reprit-il d'un air songeur.
— En vérité, je l'ignore.
— C'est anglais, décida le capitaine.
Tous les ustensiles du fumeur l'intéressaient beaucoup, et il se croyait un fin connaisseur en cette matière.
— Où donc avez-vous été?... Qui avez-vous vu? Avec qui avez-vous fait connaissance? commença Pierre Mikhaïlitch.
— Mes visites n'ont pas été nombreuses, et pourtant... j'en ai encore fait trop! répondit Kalinovitch.
— Comment cela? demanda le vieillard étonné. Nastenka considéra le jeune homme d'un air assez intrigué-
le capitaine le regarda aussi.
— D'abord, poursuivit Kalinovitch, votre gorodnitchi n'a pas voulu me recevoir, et m'a fait dire que je devais m'adresser à la police.
Pierre Mikhaïlitch se mit à rire de tout son cœur.
— Ha, ha, ha! 11 est drôle, ce vétéran ! Il s'est trompé sur l'objet de votre visite. Que voulez-vous? C'est un homnn: qui a toujours l'esprit occupé du service. Et, de plus, il est pauvre : dans une petite ville comme celle-ci, il n'y a pas gras pour un gorodnitchi; le nôtre n'a guère pour vivre que son traitement et cent ou deux cents roubles, tout au plus, qu'il reçoit du fermier des eaux-de-vie.
A ces mots, un sourire méprisant se montra sur le visag;: de Kalinovitch.
— Avec cela, il aune nombreuse famille, continua Pierre Mikhaïlitch, qui n'avait nullement remarqué l'impression produite par ses paroles : deux de ses enfants suivent les cours du collège, et leur mise tait peine à voir; on ne les prendrait jamais pour des fils de gentilhomme, tant ils sont dépenaillés. La femme, à la suite de ses dernières couches, ne s'est sans doute pas soignée, et son lait lui est remonté a la tète : toujours est-il que depuis lors elle a l'esprit dérangé... Elle néglige, dit-on, tous les soins de propreté et ne fait plus qu'errer comme un spectre daus la maison, en grondant après tout le monde... C'est une situation bien lamentable! acheva d'une voix triste le vieillard.
Mais son jeune successeur écoula tout cela avec une complète indifférence.
— Ce gorodnitchi a une fort jolie fille, elle passe ici pour une beauté, lui fit observer d'un ton à demi moqueur Nastenka.
Kalinovitch se borna à la regarder sans répondre.
— Certainement, elle est jolie, reprit Pierre Mikhaïlitch. Chez qui êtes-vous encore allé? ajouta-t-il en s'adressant à son hôte.
— Je suis allé chez le maître de poste; — c'est un original !
— En effet, reconnut Godnieff; ce vieillard ne manque pas d'intelligence, il est pieux, mais il se préoccupe sans cesse de ce que l'avenir réserve au monde... J'ai eu, autrefois, de fréquentes discussions avec lui à ce sujet : c'est un péché, lui disais-je, de chercher à pénétrer les volontés de Dieu; contentons-nous de vivre honnêtement et laissons faire ensuite la divine Providence...
— Il est terriblement avare, observa Nastenka.
— Qu'en sais-tu, mon Ame? répliqua Pierre Mikhaïlitch. D'ailleurs, si réellement il est avare, c'est, suivant moi, à lui surtout qu'il fait du tort en s'imposant de continuelles privations.
— Mais, papa, comment donc pouvez-vous dire qu'il ne fait de tort qu'à lui quand il exploite les autres? C'est un usurier ! Et son histoire avec son fils? repartit Nastenka.
— Que parles-tu de son histoire avec son fils? Qui peut être juge entre un père et ses enfants? Personne, si ce n'est Dieu! dit Pierre Mikhaïlitch, dont le visage avait pris une expression de sévérité et de mécontentement.
Nastenka mit la conversation sur un autre sujet.
— Vous avez été chez la générale? demanda-t-elle a Kalinovitch.
— Oui, répondit-il.
— C'est ce que nous avons ici de plus huppé!
— Il parait.
— Vous avez vu sa fille?
— Je ne sais pas; j';ii vu une demoiselle ou une dame qui a une déviation du col ou du côté — je n'ai pas bien remarqué.
— Elle est absolument privée d'un côté, reprit Nastenka. Figurez-vous, on donne là des bals : j'ai même eu le bonheur d'assister à l'un d'eux; eh bien! il n'y a pas moyen de garder son sérieux quand on la voit en toilette de bal, conformée comme elle l'est.
— Jeunes gens! s'écria Pierre Mikhaïlitch, ne riez pas des défauts corporels; c'est un péché, aussi bien que de rire des malades!
— Nous ne rions pas non plus, répondit avec un sourire Kalinovitch : au contraire, elle a produit sur moi une impression si pénible que je ne parviens pas à secouer cette tristesse.
— Le diner est prêt! annonça le vieillard, qui venait d'apercevoir la soupière mise sur la table. Mais, avant le repas, ne boirez-vous pas un peu d'eau-de-vie? demandat— il à Kalinovitch.
— Non, je vous remercie, répondit ce dernier.
— Comme il vous plaira ! Le capitaine et moi, nous allons en boire. Votre Haute Noblesse, l'heure de l'amiral a sonné, voulez-vous accepter?... dit Pierre Mikhaïlitch en remplissant un verre à patte et en le présentant au capitaine; mais, dès que celui-ci avança la main pour le prendre, son frère le retira à lui et le vida lui-même. Le capitaine sourit... Pierre Mikhaïlitch lui faisait tous les jours cette petite farce.
— Allons, à présent, vous ne serez plus attrapé, continuat-il en remplissant un autre verre.
— Je le sais, répondit le capitaine, et il but son eau-devie tout d'un trait.
On passa dans la salle, où Pierre Mikhaïlitch présenta Pélagie Eugraphovna à son nouvel ami. Kalinovitch fit un léger salut à la femme de charge, qui s'inclina cérémonieusement.
— Je crois qu'on veut aujourd'hui nous régaler de tripes, fit le vieillard en se mettant à table et en humant l'odeur du fricot. — Aimez-vous les tripes? demanda-t-il à Kalinovitch.
— Oui , j'en mange, répondit le jeune homme avec un sourire quelque peu sarcastique; mais il n'y eut pas plus tôt goûté qu'il les trouva délicieuses. C'est très-bon, déclara-t-il; parfaitement préparé !
— Savamment ! ajouta Pierre Mikhaïlitch. Pélagie Eugraphovna, à vous l'honneur! Nous vous remercions au nom de toute l'honorable société!
La femme de charge recevait ces compliments avec une joie manifeste, et on ne la voyait plus quitter la table à chaque instant, comme elle avait l'habitude de le faire. Aux tripes succéda un sterlet que Kalinovitch honora d'une attention bien méritée. Le plat de gelinottes qui vint ensuite obtint également son suffrage; mais ce qu'il apprécia pardessus tout fut la nalivka; après en avoir bu deux verres, il en demanda un troisième, disant que cette liqueur l'emportait sur toute autre.
Pélagie Eugraphovna était rouge de plaisir.
Après le dîner, tout le monde revint au salon.
— Parlez-moi un peu de l'université de Moscou, Jacques Vasilitch, commença Godnieff. A ce que j'ai entendu dire, il s'y trouve maintenant d'excellents professeurs. Dans quelle faculté étiez-vous?
— Dans la faculté de droit.
— Une belle faculté!... Moi, j'ai fait aussi mes études a Moscou : je suivais les cours de la faculté des lettres. De mon temps, Merzliakoff jouissait d'une grande réputation , et c'était justice. Je serais curieux de savoir si aujourd'hui MM. les étudiants se souviennent encore de lui, s'ils l'honorent selon ses mérites.
— Sans doute, répondit Kalinovitch : on n'a pas cessé de le considérer comme un professeur éminent.
— Cela fait l'éloge de la jeune génération; il ne convient pas d'oublier de tels hommes! reprit le vieillard, et il soupira. L'effet des quelques verres de nalivka qu'il avait bus a table se faisait sentir dans sa conversation : il devenait plus causeur que jamais, et ses pensées prenaient une teinte de douce mélancolie. Maintenant, arrivé au déclin de la vie , poursuivit-il comme se parlant à lui-même, je voudrais bien aller passer quelque temps à Moscou; le malheur qsî que je n'en ai pas les moyens. Sans cela, je serais heureux de voir encore une fois la cité aux pierres blanches, de visiter l'Université... J'imagine qu'on n'en refuserait pas l'accès à un ancien étudiant. Plusieurs de mes camarades sont à présent des littérateurs, des savants célèbres. Quand nous faisions nos études ensemble, j'étais leur ami, j'avais parfois des discussions avec eux. Sans doute, ce sont maintenant des gens arrivés, tandis que moi je ne suis qu'un modeste principal en retraite; cependant, je crois que, si j'allais les voir, ils ne me feraient pas mauvais accueil.
Kalinovitch écoutait à peine Pierre Mikhaïlitch ; en revanche, il observait très-attentivement Nastenka, dont le visage exprimait un violent ennui. C'était au moins la millionième fois que Godnieff évoquait devant elle le souvenir de Merzliakoff et manifestait le désir d'aller à Moscou. Cher-
chant, du reste, à cacher son agacement, la jeune fille tantôt regardait par la fenêtre, tantôt abaissait ses yeux noirs sur le numéro des Annales de la patrie ouvert en face d'elle, et il faut reconnaître qu'en ce moment elle était fort jolie.
— Vous lisez quelque chose? lui demanda Kalinovitch.
— Non, je feuillette seulement, répondit-elle.
— Mais vous aimez la lecture?
— Beaucoup; c'est mon unique distraction. A présent, je lis moins; mais autrefois je ne quittais un livre que quand j'étais à bout de forces.
— Il est assez difficile de trouver quelque chose d'intéressant dans notre littérature.
Là-dessus s'engagea, au sujet des écrivains russes, une longue discussion entre Pierre Mikhaïlitch, Nastenka et Kalinovitch. En général, ce dernier jugeait nos poètes et nos romanciers les plus en renom avec une sévérité qui étonna beaucoup ses interlocuteurs.
— Oh ! quel critique rigoureux vous êtes ! s'écria Godnieff.
— Vous-même, est-ce que vous n'écrivez rien? demanda brusquement Nastenka-
— Qu'est-ce qui vous fait penser que j'écris? demanda à son tour le jeune homme , à qui cette question parut causer un certain embarras.
— C'est une idée que j'ai; il me semble que vous devez écrire.
— C'est possible, répondit Kalinovitch.
Pierre Mikhaïlitch frappa joyeusement dans ses mains.
— Ah ! la fine mouche que tu es , Nastenka ! dit-il; tu as deviné cela du premier coup. Eh bien! vous avez raison, ajouta-t-il en s'adressant à son hôte; vous êtes jeune, intelligent, instruit... Pourquoi ne seriez-vous pas homme de lettres?
— Qu'est-ce que vous écrivez? insista la jeune fille. Kalinovitch garda le silence.
— Cela, mademoiselle, c'est le secret de l'auteur, observa Pierre Mikhaïlitch; nous n'avons pas le droit de le savoir tant que lui-même ne juge pas à propos de nous le révéler. Un jour, s'il plaît à Dieu, Jacques Vasilitch viendra nous donner lecture de son œuvre, et alors nous serons édifiés, nous pourrons juger. Mais, capitaine, dit-il ensuite à son frère, vous ne pensez pas à regagner vos quartiers d'hiver?
— Non, je reste, répondit Phlégont Mikhaïlitch.
D'ordinaire, le dîner fini, le capitaine se hâtait de retourner auprès de ses oiseaux. Pour qu'il dérogeât à cette habitude, il fallait une circonstance tout à fait exceptionnelle. Évidemment , le visiteur l'intéressait beaucoup. Ce qui , d'ailleurs, le prouvait, c'était l'attention extraordinaire avec laquelle il écoutait les moindres paroles de Kali- ' novitch.
— Allons, très-bien! Mais, moi, je vais demander à notre respectable hôte la permission d'aller me reposer un moment : je suis accoutumé à faire la sieste après le dîner, dit Pierre Mikhaïlitch en se levant.
— Je vous prie de ne pas vous gêner pour moi, répondit Kalinovitch.
— Du reste, je ne vous renvoie pas chez vous : qu'est-ce que vous feriez tout seul dans une chambre d'hôtel? Je vous laisse en compagnie d'un vieux capitaine et d'une jeune demoiselle, vous avez à qui parler. Anastasia Pétrovna aime beaucoup a causer littérature.
Ce disant, le vieillard salua et sortit. Quelques minutes après, on l'entendit très-distinctement ronfler, ce qui rendit Nastenka confuse.
— Voulez-vous faire un tour de jardin? demanda-t-elle,
remarquant que Kalioovitch portait souvent la main à sa tète.
— Je serais bien aise de prendre l'air, répondit le jeune homme; votre nalivka est un breuvage incomparable, mais je m'aperçois aussi qu'il est fort capiteux.
Tous quittèrent le salon.
L'ancien propriétaire de la maison habitée maintenant par les Godnieff avait surtout visé à l'agrément dans l'ordonnance de son jardin. Une large allée de tilleuls conduisait à un espace découvert au milieu duquel s'élevait un pavillon chinois; de ce point, l'œil apercevait, à différentes distances, des statues en bois représentant diverses divinités païennes. Sans doute, maintenant, le pavillon était fort délabré. La plupart des dieux et des déesses mythologiques auraient eu grand besoin de réparations; mais, nonobstant les instances de Pélagie Eugraphovna, Pierre Mikhaïlitch, docile en cela au désir de sa fille, s'était toujours refusé à convertir son jardin en un vulgaire potager.
— Commandante, disait-il à la femme de charge, il ne faut pas avoir la préoccupation exclusive de l'utile : l'agréable mérite aussi notre attention. Il faut, dans la vie, joindre utile du Ici.
L'air était transparent et tiède, comme il arrive souvent au commencement de septembre ; une légère vapeur s'élevait au-dessus du cours d'eau qui traversait le jardin; les rayons du soleil couchant tantôt mettaient des taches de lumière sur le chemin, tantôt prêtaient des formes fantastiques à la Minerve manchote et à la Vénus décapitée. Le charme du paysage parut agir sur Kalinovitch.
— Qu'on est bien ici! dit-il; quel beau site!
— Pour ceux qui n'y viennent qu'en passant! reprit Nastenka, Du reste, c'est le seul endroit où je sente quelque plaisir à me trouver, ajouta -t-elle. Puis la jeune fille de-
manda à Kalinovitch une cigarette, qu'elle alluma à la pipe de son oncte.
— Prenez garde : si votre papa venait à s'en apercevoir! lui dit le capitaine en hochant la tête.
Nastenka aimait beaucoup à fumer; mais, pour satisfaire ce goût, force lui était de se cacher de son père. Pierre Mikhaïliteh, qui ne savait rien refuser à sa fille, se mettait en colère quand il lui voyait une cigarette à la bouche.
— Nastasia Pétrovna, ce sont là des mœurs de hussard! Après cela , il ne reste plus aux dames qu'a boire de l'eaude-vie! vociférait-il.
Mais, sous ce rapport, le capitaine venait en aide à sa nièce : il lui fournissait , à l'insu de Pierre Mikhaïlitch , des cigarettes de tabac léger qu'il confectionnait lui-même avec le plus grand soin.
— Vous avez vu le portrait de George Sand? demanda Kastenka, tandis qu'elle se promenait dans l'allée avec Kalinovitch.
— Oui, répondit-il.
— Est-ce qu'elle est belle?
— Elle n'est pas mal.
— Je voudrais bien voir son portrait! J'aime tant ses romans!
— Lequel d'entre eux préférez-vous?
— Tous me plaisent au plus haut point! J'ai relu Indiana je ne sais combien de fois!
— Et son sort vous a sans doute arraché des larmes, dit Kalinovitch d'un ton légèrement railleur.
— Pourquoi m'en aurait-il arraché? répliqua Nastenka. , Selon moi, elle n'est pas à plaindre, comme d'autres peuvent le penser : au moins elle a vécu, et elle a aimé.
Kalinovitch se contenta de sourire.
— Aurait-elle été plus heureuse, poursuivit Nastenka, si, faisant abnégation de son cœur, de sa tendresse, de ses sentiments, de ses rêves, elle s'était durant toute sa vie offerte en sacrifice à son mari, à un homme qui ne l'avait jamais aimée, qui ne voulait ni ne pouvait la comprendre? Dans sa position, sans doute, une femme banale, ordinaire, aurait encore trouvé moyen de vivre : nous avons ici des dames qui avouent franchement ne pouvoir souffrir leurs maris, et qui cependant vivent avec eux parce qu'elles n'ont pas de fortune.
— C'est une raison assez plausible, observa Kalinovitch.
— Oui, mais pas pour Indiana. Sa nature la condamnait à mourir ou à s'ouvrir une issue. Elle s'est trompée dans son amour, — eh bien, qu'importe? Après tout, il y a eu pour elle des moments où elle a été aimée, où elle a cru, où elle a connu le bonheur.
— Elle aurait dû aimer Ralph, répliqua Kalinovitch : tout le roman repose sur cette donnée que les femmes accordent souvent leur amour à des gens qui en sont indignes, et reconnaissent trop tard le mérite là où il existe. Dans les dernières scènes, Ralph apparaît comme un véritable héros.
— Ralph, un héros? Jamais! s'écria Nastenka : je ne crois pas à son amour. Il a l'excentricité des Anglais, il s'est occupé d'Indiana par désœuvrement, peut-être pour dissiper son spleen. L'avocat est bien plus un héros que lui : il vit, il est amoureux, il souffre. Indiana devait l'aimer, car il vaut mieux que Ralph.
— En quoi donc vaut-il mieux? C'est un égoïste.
— Non, c'est un homme, et tous les hommes sont ambitieux; mais Ralph, fi! c'est un chiffon!
Nastenka était fort animée.
« Quel petit démon! » ne pouvait s'empêcher de se dire
Kalinovitch en considérant les yeux enflammés et les joues vermillonnées de son interlocutrice.
Sur ces entrefaites, le capitaine s'approcha d'eux. Jusqu'alors il était resté dans le pavillon, où il fumait sa pipe assis sur un banc.
— Tenez, mon oncle aime beaucoup Ralph, continua Nastenka. N'est-ce pas, mon oncle, que Ralph vous plaît? — vous vous rappelez, cet Anglais... dans le livre que nous lisions avant-hier?
— Oui, il me plait.
— Pourquoi?
— Parce que c'est un homme sérieux, répondit le capitaine.
Les jeunes gens se promenèrent ainsi dans le jardin jusqu'à la tombée de la nuit. La conversation ne languit pas une minute entre eux. En général, du reste, Kalinovitch se bornait à interroger et gardait le plus souvent l'attitude d'un observateur. En revanche, Nastenka était intarissable. Elle avoua franchement combien elle avait été étonnée d'apprendre que Kalinovitch était allé faire des visites; ensuite elle dépeignit en charge toute l'aristocratie du district. Enfin la jeune fille fit une relation aussi piquante que sincère du bal où son amour-propre avait été si cruellement mortifié, d'abord par l'accueil dédaigneux de la générale, puis par l'invitation unique du chef de bureau Médiokritzky.
Le capitaine l'écoutait en silence, se bornant à hocher la tête.
« Le petit démon! » pensait toujours à part soi Kalinovitch.
Cependant Pierre Mikhaïlitch s'était levé, et, après avoir
fait un bout de toilette, il était allé s'asseoir au salon, où il
sirotait Un rob de canneberge, préparé à son intention par
Pélagie Eugraphovna, qui le lui versait toujours elle-même.
En ce moment, tous deux causaient à demi-voix : ils s'entretenaient du jeune principal.
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! On ne peut pas souhaiter mieux que cet homme-là pour Nastenka ! dit la femme de charge.
Elle appréciait fort, dans Kalinovitch, la propreté de la mise et la distinction des manières; mais elle lui savait surtout gré d'avoir rendu si pleine justice à ses talents de cordon bleu.
— Tout est entre les mains de Dieu! observa Pierre Mikhaïlitch.
Quand les jeunes gens rentrèrent, Pélagie Eugraphovna s'éclipsa aussitôt, et Nastenka, comme de coutume, se mit en devoir de. servir le thé.
Ensuite on joua à la préférence , après quoi l'on soupa, et, au moment des adieux, la jeune fille demanda à Kalinovitch s'il aimait à lire tout haut.
— Oui, répondit-il.
— Quand vous reviendrez nous voir, nous vous prierons de nous faire une lecture.
— Si cela peut vous être agréable, dit Kalinovitch, et il commença à prendre congé de ses hôtes.
— Certainement, nous comptons sur vous, reprit Nastenka, comme le jeune homme était déjà dans l'antichambre.
— Il est fort bien, fort bien! déclara Pierre Mikhaïlitch lorsque Kalinovitch fut sorti.
— C'est un homme tres-intelligent, ajouta Nastenka.
— Oui, une tête saine, continua le vieillard. On fait de bonnes études à présent dans les universités; l'enseignement s'améliore d'année en année.
— Papa, vous l'inviterez à diner pour demain? demanda Nastenka.
— Sans doute ; il n'est pas encore organisé : où pourrait- il prendre son repas? répondit Pierre Mikhaïlitch.
Et, après un instant de réflexion, il ajouta :
— Ce à quoi je pense maintenant, c'est à lui trouver un logement quelque part.
— Il y en a un vacant en face de chez nous, suggéra Nastenka.
Pierre Mikhaïlitch fit à son frère un petit signe d'intelligence.
— Voyez-vous ça? s'écria-t-il. Hein! capitaine, comment trouvez-vous notre Nastasia Pétrovna? Elle veut loger le jeune principal devant sa fenêtre.
— Oui, répondit le capitaine.
Nastenka rougit un peu.
— 11 faut aller voir chez la ptikaznitchikha ] : ses locataires ont déménagé, proposa Pélagie Eugraphovna, qui remettait en place les chaises et la table de jeu.
— Oui, c'est cela ! reprit Pierre Mikhaïlitch, le logement est beau. Tu passeras demain chez elle, commandante, et tu débattras bien les conditions.
— Oui, répondit la femme de charge.
— Seulement, voici une chose à considérer, continua le vieillard : s'il va demeurer là, il faudra lui fournir des meubles, car ici il aurait de la peine à s'en procurer immédiatement.
— Nous lui en fournirons, dit Pélagie Eugraphovna, et elle sortit.
L'idée que venait d'exprimer Pierre Mikhaïlitch, elle l'avait
eue longtemps avant lui. Après cet entretien, chacun se retira.
Ce fut Nastenka qui donna le signal du départ. Prétextant
1 Femme d'un écrivain de chancellerie.
une extrême fatigue, elle s'approcha de son père, qui, comme de coutume, l'embrassa et la bénit. Mais, rentrée dans sa chambre, la jeune fille ne se coucha pas tout de suite, et pendant longtemps on put voir de la lumière à sa fenêtre. Elle écrivait une nouvelle poésie commençant par ce vers :
Qui que tu sois, mortel plein de fierté...
Ainsi que Pélagie Eugraphovna l'avait décidé dans sa sagesse, Kaîinovitch vint habiter chez la prikaznitchikha. Cette logeuse était une femme petite, replète, qui aimait beaucoup le pâté, le café, le thé et — mon Dieu, avouons-h; — l'eau-de-vie. Veuve depuis un temps immémorial, elle n'avait d'autre moyen d'existence que la location de sa petite maisonnette, et entretenait les meilleures relations d'amitié avec Pélagie Eugraphovna, c'est-à-dire que trois fois par semaine elle venait manger un morceau et boire un coup chez la femme de charge des Godnieff. Pour payer sonécot, elle racontait les nouvelles de la ville, et, si celles-ci faisaient défaut, y suppléait, grâce à sa fertile imagination.
En manigançant l'installation de Kaîinovitch chez la prikaznitchikha, Pélagie Eugraphovna avait poursuivi un double but : d'abord, elle désirait que le logement de son amie ne restât pas inoccupé ; ensuite, elle savait que cette logeuse ne lui laisserait rien ignorer des faits et gestes du jeune homme. Effectivement, la prikaznitchikha se mit à épier avec la plus grande attention tous les actes de son locataire, et; dans les premiers temps, elle fut enchantée de lui.
— On n'a jamais vu un pareil homme! disait-elle avec un geste d'admiration. Il est si intelligent, si modeste! C'est un charme !
Ensuite, lorsque Kalinovitch eut pris possession des meubles envoyés par Pierre Mikhaïlitch et les eut rangés dans son logement, l'enthousiasme de la logeuse ne connut plus de bornes; elle accourut chez Pélagie Eugraphovna, le visage enflammé, les yeux brillants.
— Ma chère, commença-t-elle, je ne reconnais plus mon logement : ce n'est plus ma maison, ce ne sont plus mes chambres ! Le gentilhomme qui logeait auparavant chez moi avait fait de ma demeure un vrai chenil; tandis que mon locataire d'aujourd'hui est si soigneux, si propre! Oh! quel homme!
Tous ces racontages contribuaient encore à grandir le jeune principal dans l'estime de Pélagie Eugraphovna.
Manquant de distractions dans une petite ville comme E..., mon héros dînait presque chaque jour chez" les Godnieff et y restait ordinairemeut jusqu'à une heure avancée de la nuit : c'était le seul endroit où il fut cordialement reçu et où il pût causer avec des gens civilisés. Peut-être aussi un autre motif plus puissant le poussait-il à fréquenter cette maison; quoi qu'il en soit, tout en passant ainsi ses soirées, il donnait une stricte attention aux devoirs de sa charge. Tous les matins il se rendait au collège, où, selon l'expression du mathématicien Lébédeff, il n'avait pas tardé à montrer ses griffes : pour débuter, il avait mis Gavrilitch à la porte et l'avait remplacé par un brave maréchal des logis. Le jeudi, qui était jour de marché, beaucoup d'élèves, fils de commerçants, allaient au bazar au lieu d'aller en classe : les uns secondaient leurs papas dans le service des clients, les autres bayaient aux corneilles.
Instruit de cet état de choses, Kalinovitch manda les
parents auprès de lui et leur déclara qu'a l'avenir les enfants qui ne viendraient pas au collège les jours de marché seraient exclus de l'établissement. » Le nouveau principal veut qu'on lui fasse un cadeau s , pensèrent ces bonnes gens. Ils se cotisèrent donc pour acheter deux pains de sucre et deux livres de thé, qu'ils apportèrent respectueusement au directeur; mais, comme de raison, ils furent éconduits de la façon la plus méprisante. Quelques élèves s'étant encore abstenus, le jeudi suivant, de venir en classe, Kalinovitch leur interdit, dès le lendemain, l'accès du collège ; les parents eurent beau prier, supplier, sa résolution resta inflexible. Pendant les classes, il allait assister au cours tantôt d'un professeur, tantôt d'un autre, afin de s'assurer par luimême de leurs capacités. Lébédeff, ayant paru hésiter un jour dans une démonstration au tableau, fut, aussitôt après la classe, appelé dans le cabinet de la direction. Là on lui fit observer, avec une froide politesse, qu'un professeur devait connaître à fond la science dont l'enseignement lui était confié, et que, si son instruction laissait quelque peu à désirer, mieux valait pour lui embrasser une autre carrière. Pendant un mois, le Nemrod cessa d'aller à la chasse; il employa tout ce temps à relire ses traités de mathématiques, non sans pester contre le chef dont la sévérité l'obligeait à cette corvée.
Roumiantzeff prodiguait les platitudes à Kalinovitch. Chaque dimanche, il s'empressait de le féliciter à l'occasion de la fête, il s'inclinait jusqu'à la ceinture quand il le voyait entrer dans sa classe; plusieurs élèves prétendaient même qu'il ne passait jamais devant la demeure du principal sans se découvrir. Mais toutes ces courbettes ne servaient à rien : Kalinovitch se montrait toujours sec et peu aimable dans ses rapports avec Roumiantzeff.
Ce fut sur Exarkhatoff que l'orage éclata. Pendant quatre mois, le professeur d'histoire avait su résister à sa malheureuse passion; mais, après avoir reçu son traitement de janvier, il n'y put tenir plus longtemps et se paya une orgie. Quoiqu'il eût, cette fois, l'ivresse douce et paisible, il n'en fut pas moins accueilli, à son retour chez lui, par les récriminations accoutumées de sa femme, qui menaça d'aller se plaindre au nouveau directeur.
— Ah! Jacques Kalinovitch! s'écria Exarkhatoff, en brandissant son poing comme un acteur tragique. J'aurai peur d'un Jacques Kalinovitch, peut-être! Il ne m'a pas reconnu; il n'a pas daigné saluer Exarkhatoff! Eh bien! s'il croit s'être, par là, grandi à mes yeux, il se trompe, le drôle! je ne l'en méprise que davantage. Je me mettrais à genoux devant Pierre Mikhaïlitch; mais, devant ce vaurien, je ne baisserai pas la tête seulement d'un demi-verchok!... Il a renié un ancien camarade — l'homme vil! Va te trouver, vipère; va te mettre sous sa protection : Kalinovitch et toi, vous vous valez!
En même temps, il s'avançait vers sa femme; mais celle-ci se mit en état de défense, et, s'étant armée d'un tisonnier, cria à son tour :
— Touche-moi seulement! Ose me toucher! Si tu approches, je t'arrache les yeux!
Les deux petites filles, craignant pour leur mère, commencèrent à piailler. Ces cris attirèrent le maître de la maison, un bourgeois, qui voulut calmer Exarkhatoff, mais le professeur lui cria d'un air menaçant :
— Va-t'en, plébéien!
Comme le plébéien ne s'en allait pas, Exarkhatoff le saisit au collet et le souleva en l'air; mais, au même instant, sa femme l'empoigna lui-même par la cravate; les petites filles
crièrent de plus belle... En un mot, il y eut une assez désagréable scène de ménage, à la suite de laquelle madame Exarkhatoff, flanquée du propriétaire, alla se plaindre au principal. Elle raconta de point en point ce qui s'était passé, et, pour ne laisser aucun doute sur l'insolence brutale de son mari, elle se garda bien d'omettre les injures qu'il avait proférées à l'adresse de son supérieur. Le propriétaire confirma ce récit. Kalinovitch, très-calme, écouta jusqu'au bout avec la plus grande attention.
— Fort bien, j'aviserai, dit-il, et il congédia les visiteurs. Aussitôt après il écrivit au gorodnitchi pour demander une enquête sur les faits de violence et de tapage imputés au professeur Exarkhatoff; en même temps il envoya un rapport là-dessus à la direction de l'enseignement secondaire. Quand ce^a fut su et qu'on eut fait comprendre à la stupide madame Exarkhatoff combien cette affaire allait devenir sérieuse pour son mari, elle courut se jeter aux pieds du principal.
— Batuchka, supplia-t-elle, ne nous réduisez pas à la mendicité. Est-o qu'on doit s'inquiéter de ce qui se passe dans les ménages? On sait bien que les époux ne sont pas toujours d'accord entre eux. Nous avons eu plus d'une fois de ces batailles-là ensemble... A présent, la paix est faite... Ayez pitié de nous, mon père!
Le propriétaire vint aussi intercéder en faveur d'Exarkhatoff.
— Monsieur, dit-il, je ne porte pas plainte; j'en atteste la Reine du Ciel, je ne porte pas plainte, car mon locataire est un excellent homme, et je serais désolé de lui attirer des désagréments.
A toutes ces prières Kalinovitch se contenta de répondre :
— A présent je suis dessaisi; l'affaire ne me regarde plus.
Madame Exarkhatoff se rendit chez Pierre Mikhaïlitch et lui raconta les choses.
— Vous êtes une sotte, madame; je me permets de vous le dire, malgré les égards dus à votre sexe! Vous n'êtes bonne qu'à déchaîner la tempête! répondit-il.
— Batuchka, Pierre Mikkaïlitch, si j'avais pu prévoir cela! Tandis que nous lui exposions nos plaintes, votre successeur est resté bien tranquille, il nous a écoutés de l'air le plus affable, sans trahir aucun mécontentement, et il agit maintenant comme une bête féroce!
— Et à moi vous reprochiez d'être trop bon pour votre mari, répliqua Godnieff, qui alla ensuite trouver Kalinovitch.
— Jacques Vasilitch, dit-il en entrant, est-il possible que vous traitiez ainsi Exarkhatoff? N'attachez pas d'importance à cette affaire! Je vous garantis qu'il ne se mettra plus jamais en faute... Cela lui arrive peut-être une fois en dix ans, n'hésita pas à ajouter, au mépris de la vérité, le charitable vieillard.
— Je ne puis rien faire maintenant, répondit Kalinovitch, et il expliqua comme quoi il avait déjà adressé un rapport à qui de droit.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! reprit Pierre Mikhaïlitch, que vous êtes emportés, vous autres jeunes gens! Prendre une pareille décision sans avoir examiné l'affaire, sur le simple témoignage d'une péronnelle, ce n'est pas bien... Non, ce n'est pas bien... répéta-t-il avec irritation, et il retourna chez lui, où il passa toute la soirée à écrire au directeur de l'enseignement secondaire.
Dans sa lettre, il implorait, comme ancien principal, la clémence en faveur d'Exarkhatoff, et promettait que ce dernier ne retomberait plus jamais dans la même faute.
Cette démarche obtint tout le succès qu'elle pouvait avoir : Exarkhatoff reçut un blâme sévère et fut transféré dans une autre ville. Quand il vint faire ses adieux au vieillard, celui-ci avait d'abord l'intention de lui reprocher sa conduite; mais, en voyant la mine désolée de son professeur de prédilection, Pierre Mikhaïlitch, au lieu de l'admonester, lui demanda s'il avait des ressources suffisantes pour le voyage. Exarkhatoff rougit et se tut. Sans dire un mot, l'ex-principal lui glissa vivement dix roubles dans la main. Pour toute réponse, Exarkhatoff voulut saisir et baiser la main du bon Godnieff, qui s'empressa de la retirer. Au premier relais de poste, le pauvre diable écrivit à son bienfaiteur une lettre mouillée de larmes. En la lisant, Pierre Mikhaïlitch attendri se mit lui-même à pleurer. Quand Nastenka lui demanda ce qu'il avait, il répondit :
— J'emporterai cette lettre avec moi dans la tombe! Puisse-t-elle me valoir ie pardon d'un de mes péchés!
Peu après, Kalinovitch arriva, et, remarquant l'émotion de Pierre Mikhaïlitch, il voulut aussi en savoir la cause. Nastenka la lui apprit.
— J'emporterai cette lettre avec moi dans la tombe, monsieur, lui répéta Pierre Mikhaïlitch.
Kalinovitch ne répondit pas; il échangea un regard avec Nastenka, et tous deux sourirent légèrement.
Les divers incidents de l'existence sociale donnaient lieu à d'incessantes discussions entre le vieillard et les jeunes gens. Par exemple, chassait-on du service quelque petit employé? Pierre Mikhaïlitch avait coutume de déplorer cette mesure de rigueur, qui, au contraire, causait un certain plaisir à Kalinovitch.
— On aurait dû lui faire pis encore! observait ce dernier.
— Eh! Jacques Vasilitch! répliquait Godnieff, c'est un
père de famille, monsieur ! Avec quoi maintenant nourrira-t-il les siens ?
— Il a fait du tort à des milliers de gens; c'est bien le moins que lui et sa famille soient sacrifiés à l'intérêt public, répondait Kalinovitch.
— Soit ! Mais on aurait dû procéder d'abord par la menace, et peut-être qu'il se serait amendé!
En dépit de ces dissentiments, Pierre Mikliaïlitch avait pris en affection Kalinovitch; chaque jour, il l'invitait à dîner, et, quand il ne le voyait pas arriver à l'heure du repas, ou bien il l'envoyait chercher, ou bien il allait luimême s'informer si le jeune homme n'était pas malade.
Les rêves chers à Pélagie Eugraphovna, le vieillard les caressait aussi, et, s'apercevant que Kalinovitch plaisait à Nastenka, il aimait à taquiner sa fille à ce propos.
— Qui attends-tu? Qui cause ton angoisse? lui demandait-il d'un ton doucement moqueur quand, assise à la fenêtre, elle regardait attentivement du côté par où devait venir le jeune principal.
Ce badinage impatientait Nastenka. Un jour qu'en compagnie du capitaine elle reconduisait Kalinovitch, elle s'attarda à se promener avec lui assez longtemps. Lorsqu'elle rentra, Pierre Mikliaïlitch l'accueillit en chantant :
Ils ont duré longtemps ce soir, Les adieux de la belle et de son bien-aim'i !
Nastenka prit la mouche.
— Qu'est-ce que cette plaisanterie, papa? Cela me blesse! ■■ it-elle, et. elle se retira dans sa chambre.
Au bout d'une demi-heure, le capitaine vint l'y trouver.
— Mon frère est fort triste que vous soyez fâchée contre lui. Allez lui demander pardon, dit-il.
Mais, loin d'obtempérer à ce désir, Nastenka pria le capitaine de la laisser en repos. Il la regarda avec un sourire mélancolique et sortit.
Depuis quelque temps, Phlégont Mikhaïlitch avait pris une attitude assez étrange. Il s'arrangeait de manière à ne jamais quitter d'un pas sa nièce, lorsque Kalinovitch venait chez eux. Si Nastenka s'asseyait avec le visiteur dans le salon, le capitaine s'y asseyait aussi. Les deux jeunes gens passaient-ils dans la salle, le capitaine, sans proférer un mot, les y suivait en fumant sa pipe.
Bien entendu, on n'avait pas tardé, dans la ville, à remarquer que le jeune principal fréquentait assidûment la maison des Godnieft', et, comme toujours, on s'était empressé de commenter le fait. Le premier éveil fut donné à la badauderie publique par les commérages de la prikaznitchikha, qui avait complètement changé d'opinion sur le compte de son locataire; il faut dire qu'elle s'était mise sur le pied de lui faire des visites quotidiennes, dans l'espoir d'une petite régalade; mais, à sa grande surprise, loin de la régaler, Kalinovitch ne l'invitait même pas à s'asseoir et lui demandait très-sèchement c ce qu'elle voulait ».
— Vraiment, ma chère, disait-elle à ses voisines, on ne connaît bien un homme que quand on a mangé un poud ' de sel avec lui. Au commencement, j'étais ravie de mon locataire, mais maintenant je vois que c'est un grigou fieffé. Il n'y a pas plus avare que lui. Figurez-vous que jamais il ne prend ses repas chez lui, et que l'idée ne lui viendrait même pas d'acheter du pain blanc pour manger avec son thé. Il se laisserait mourir de faim si les Godnieff ne l'invitaient pas à diner, mais nous savons pourquoi ils le nour-
1 Quarante livres.
rissent : il a tourné la tête à la fille, et elle veut à toute force l'épouser.
Lorsque ces bruits parvinrent aux oreilles de Médiokritzky , qui était toujours amoureux de Nastenka, il en fut très-péniblement affecté, et, pour noyer son chagrin, il but, trois jours durant, dans un traktir, en compagnie d'un sien ami dont il avait fait le dépositaire de ses plus secrètes pensées. Cet individu, nommé Zviezdkine, était un employé subalterne de la Trésorerie. Quand le jeune chef de bureau se trouvait en fonds, il payait le tabac à son confident et lui offrait des consommations dans les traktirs. Cette fois, la conversation des deux amis avait pris un caractère fort intime. Médiokritzky, pensif, avait dans les mains une guitare dont, par moments, il tourmentait les cordes; d'heure en heure il devenait plus sombre.
— Sacha, mon cher, joue quelque chose, fais-moi ce plaisir ! commença Zviezdkine, qui n'avait guère moins bu que son compagnon.
Médiokritzky accorda son instrument et se mit à chanter une chanson de sa composition :
Connais-tu une jeune fille Aux yeux et aux sourcils noirs ?
Ah ! où, où, où?
Dans la rue de la Noblesse.
Comment vit cette fille?
Avec qui fait-elle l'amour ?
Ah ! où, où, où? Dans la rue de la Noblesse.
Un jeune homme va chez elle, Qui n'est ni marchand ni barine.
Ah ! où, où, où?
Dans la rue de la Noblesse.
— Devinez le reste vous-mêmes : à bon entendeur demimot suffit! dit-il en guise de conclusion, et, hérissant encore
ses cheveux, déjà naturellement roides, il demanda deux verres de bière.
— Écoute, Sacha! Je t'aime, et je sais tout; je comprends tout, reprit Zviezdkine.
— Attends, attends! fit Médiokritzky en se frappant la poitrine : puisqu'il en est ainsi, je dirai les choses comme elles sont : elle a eu aussi un caprice pour moi.
— Je le sais, répondit son ami.
— ■ Attends! poursuivit le chef de bureau en levant le bras en l'air, je la couvrirai de confusion, je lui ferai honte à la face de toute la ville ! Puis il murmura quelques mots à l'oreille de Zviezdkine.
— Bravo, Sacha! s'écria ce dernier : c'est une excellente idée que tu as là! Vas-y carrément, je t'approuve.
— Allons, tant mieux ! dit d'une voix épaisse Médiokritzky.
Peu après les scènes que je viens de raconter, la poste informa Kalinovitch qu'il était arrivé à son adresse une lettre recommandée et un colis. A cette nouvelle, lui d'ordinaire si calme éprouva une vive agitation. Son premier mouvement fut de se rendre en toute hâte chez le maître de poste. Peu s'en fallut qu'en sonnant à la porte il ne cassât le cordon. Le vieillard vint ouvrir lui-même, selon son habitude; mais, en apercevant le jeune principal, il prit un ton fort sec pour demander :
— Qu'est-ce^que vous voulez?
Kalinovitch le pria de lui remettre la lettre arrivée pour lui.
— Non, monsieur, je ne puis pas : aujourd'hui le bureau est fermé, répliqua le maître de poste; et il passa dans la salle, suivi de Kalinovitch qui avait pénétré presque de force dans la maison.
— C'est impossible, monsieur, c'est impossible! répétait-il; vous-même m'avez refusé des livres sous prétexte que vous n'aviez pas encore organisé votre bibliothèque; eh bien! vous n'aurez pas votre lettre : je ne suis pas tenu de vous la délivrer aujourd'hui.
Kalinovitch s'excusa : il allait se rendre immédiatement au collège, et il enverrait au maître de poste tous les livres que celui-ci pouvait désirer.
— C'est inutile, monsieur; il fallait penser à cela plus tôt. J'étais malade, je souffrais moralement et physiquement, vous m'avez refusé la seule chose qui pouvait être une consolation pour moi.
Kalinovitch continuait à s'excuser et à supplier d'une voix si humble, si différente de sa voix ordinaire, que le vieillard fixa sur lui un regard pénétrant, comme s'il eût voulu lire au fond de son âme.
— Quel si grand intérêt cette lettre a-t-elle donc pour vous? demanda ensuite le maître de poste. On vous la remettra demain. Pourquoi tant insister?
— Cette lettre vient de ma mère qui est malade, mourante peut-être, répondit Kalinovitch... Vous êtes père vousmême, et vous pouvez juger combien souffre une mère à la pensée que son fils unique ne veut pas lui fermer les yeux. Je devrai probablement partir à l'instant même.
Ces derniers mots touchèrent le maître de poste.
— S'il en est ainsi, sans doute... A notre époque où le fils entre en lutte contre son père, le frère contre son frère, la fille contre sa mère, la tendresse filiale que vous manifestez
peut s'appeler une étincelle céleste!... Ah! que Dieu ait pitié de nous! que Dieu ait pitié de nous! Je n'ose pas, monsieur, vous refuser votre lettre, venez! acheva-t-il, et il emmena Kalinovitch à son bureau.
— Quelle belle écriture a votre mère! dit-il en considérant l'enveloppe d'un œil curieux.
— C'est un parent qui a mis l'adresse, répondit le jeune homme ; puis il prit vivement la lettre et le colis; après quoi il tira sa révérence. Le maître de poste ne le laissa pas partir sans lui rappeler sa promesse :
— J'ai fait acte d'obligeance envers vous, n'oubliez pas de m'envoyer des livres!
Kalinovitch murmura je ne sais quelle réponse et descendit quatre à quatre l'escalier. En chemin, il commença à prendre connaissance de la lettre; mais il n'en avait pas lu la première page qu'il froissait convulsivement le papier et le mettait dans sa poche.
De retour chez lui, il passa aussitôt dans son cabinet, où il se laissa tomber avec accablement sur un siège. Quiconque l'eût vu en ce moment aurait eu pitié de lui : son visage, habituellement froid et impassible, exprimait un désespoir sans bornes; les veines de ses tempes se gonflaient comme si tout son sang eût afflué à sa tête. Évidemment, mon héros venait d'éprouver un de ces déboires qui jettent le désarroi dans l'âme, paralysent la volonté, tuent la confiance de l'homme en lui-même, et le réduisent pour ainsi dire à l'état de loque morale. Kalinovitch n'alla point de la journée chez les Godnieff, quoique ceux-ci lui eussent envoyé leur cocher pour le prier de venir prendre le thé avec eux. Pendant toute la soirée et une grande partie de la nuit, il se promena de long en large dans sa chambre, n'interrompant sa marche, de temps à autre, que pour boire un verre d'eau froide. Le
lendemain matin, quand il arriva au collège, il regarda d'une telle façon le storoj de service dans l'antichambre, que cet ancien militaire sentit ses jambes se dérober sous lui. Justement, ce jour-là, il se produisit un grand. désordre dans la classe de Roumiantzeff. Kalachnikoff, un des élèves les plus indisciplinés, s'était avisé de le surnommer .. le lièvre aux yeux rouges » , et avait comploté avec ses camarades de lui donner la chasse. Quand le professeur de littérature, pommadé et frisé comme de coutume, eut pris place devant son pupitre, Kalachnikoff cria tout à coup d'une voix de basse :
— Velaut! Sus au lièvre !
Roumiantzeff tourna les yeux de son côté.
— Velaut! Velaut! firent entendre, à l'autre bout de la salle, des voix de soprano.
Le professeur se leva vivement.
— Messieurs ! qu'est-ce que cela signifie? dit-il.
— Tayaut ! Tayaut ! Sus au lièvre ! lui répondit tout le premier banc, et enfin toute la classe de crier :
— Tayaut! Tayaut!
Roumiantzeff courut se plaindre au principal. Kalinovitch arriva ; il fit fouetter toute la division, à commencer par Kalachnikoff, qui, comme instigateur de la révolte, reçut deux cents coups de verge. Le professeur ne fut pas épargné non plus. Kalinovitch le manda dans son cabinet et, pendant une heure, le chapitra d'importance, lui faisant observer, non sans raison, que quand toute une classe s'insurge contre un maître, c'est que celui-ci est un imbécile ou un homme sans caractère. Le timide professeur revint chez lui les yeux pleins de larmes, et passa toute la nuit à se demander anxieusement ce qu'il allait advenir de lui.
Cependant, chez les Godnieff, on attendait Kalinovitch avec une impatience qui n'était pas exempte d'inquiétude.
Le capitaine arriva à l'heure réglementaire. Après avoir souhaité à son frère le bonjour accoutumé, il alla s'asseoir à sa place habituelle et alluma sa pipe.
— Nastia! Eh! Nastia! cria Pierre Mikhaïlitch.
— Quoi, papa? répondit-elle.
— Viens ici, ma chère.
Nastenka fit son entrée, vêtue d'une robe neuve et frisée au petit fer. Depuis quelque temps, elle s'occupait beaucoup de sa toilette.
— Est-ce que Kalinovitch ne viendra pas aujourd'hui? Serait-il malade? Si l'on envoyait chez lui? dit le vieillard.
— J'ai envoyé, papa; il viendra, je pense, reprit la jeune fille, et elle s'assit près de la fenêtre, d'où l'on apercevait le collège.
Depuis quelque temps, chaque fois que Pierre Mikhaïlitch se disposait à envoyer quelqu'un chez Kalinovitch, il se trouvait que Nastenka y avait songé avant lui.
A deux heures se montra enfin le jeune principal. Sa physionomie était sombre. Il salua négligemment le capitaine, s'inclina devant Pierre Mikhaïlitch et donna une amicale poignée de main à Nastenka.
— Ou'est-ce que vous avez aujourd'hui? demanda-t-elle, voyant que Kalinovitch, après s'être assis à côté d'elle, demeurait soucieux.
— Les bambins l'ont sans doute mis en colère! dit Pierre Mikhaïlitch : bien des fois ma patience a été poussée à bout par eux, ils étaient pires que les grands. Allons, buvez un peu d'eau-de-vie, Jacques Kalinovitch, cela vous remettra. Eh! Pélagie Eugraphovna, faites-nous servir du tonique!
On apporta l'eau-de-vie, mais Kalinovitch refusa d'en prendre.
— Pourquoi donc ne voulez-vous pas dire ce que vous avez? C'est étrange de votre part, lui fit observer Nastenka.
— En quoi cela peut-il vous intéresser? C'est une circonstance fort banale, un nouvel insuccès, répondit-il comme à contre-coeur.
— Quoi donc? demanda Nastenka avec inquiétude; mais Kalinovitch soupira et redevint silencieux pendant quelque temps.
— Si, une seule fois dans ma vie, le sort avait cessé de me persécuter! commença-t-il ensuite. L'enfance même, dont tous les hommes, je crois, gardent d'agréables et doux souvenirs, ne m'a laissé, à moi, que les impressions les plus tristes, les plus pénibles!
Jusqu'alors, jamais Kalinovitch n'avait parlé aux Godnieff de ses premières années; il s'était borné à leur dire que tout jeune il avait perdu ses parents.
— Si haut que remontent mes souvenirs, poursuivit-il en s'adressant surtout à Nastenka, je me vois mangeant le pain de la charité chez un bienfaiteur (Kalinovitch appuya sur ce dernier mot), chez un bienfaiteur, qui avait ruiné ma famille. Quand la mort de mon père m'eut laissé orphelin, cet homme fut assez généreux pour se charger de moi : en réalité il me donna comme menin à ses deux fils, les deux pires brutes qui aient jamais existé.
— Ah! vraiment! fit Pierre Mikhaïlitch.
■ — Dans sa maison, reprit Kalinovitch, qui s'adressa de nouveau à la jeune fille, je 'vécus au milieu du luxe, ayant pour compagnons ces deux stupides enfants; eux étaient entourés d'affection, on s'ingéniait à leur rendre l'existence agréable, on leur achetait d'emblée pour cent roubles de jouets; moi, il fallait que je les regardasse s'amuser avec ces jouets, mais je n'aurais pu me permettre d'y toucher. Les gamins avaient coutume de me traiter comme leur chose : ils m'attelaient à une voiture que je devais traîner, et,
quand j'étais à bout de forces, ils me donnaient des gifles. Si la patience m'échappait, si j'osais me plaindre, ils m'enfermaient dans une pièce obscure pour me mettre à la raison. A table, les laquais eux-mêmes, en servant, faisaient exprès de m'oublier; ils négligeaient de cirer mes bottines et de brosser mes vêtements.
— C'est affreux! dit Nastenka.
— Dieu miséricordieux! s'écria Pierre Mikhaïlitch.
— Voici le plus intéressant, continua après un silence Kalinovitch : lorsque nous fûmes en âge d'étudier, on nous donna des maîtres. Mes deux camarades étaient paresseux et inintelligents : comme ils ne comprenaient et ne faisaient rien, c'était moi qui leur faisais leurs versions, moi qui résolvais pour eux les problèmes d'arithmétique. Eh bien, les parents, les amis de la maison s'extasiaient sur les succès de ces cancres. De moi on disait : « 11 ne réussit pas mal non plus; mais c'est surtout à force d'application... » En un mot, c'était un continuel abaissement moral!
Pierre Mikhaïlitch écarta simplement les bras. Nastenka devint rêveuse. Le capitaine regarda Kalinovitch d'un air moins sombre. En général, le récit du jeune homme avait excité un vif intérêt pour lui.
— Il y a du moins une chose qui me réjouit, Jacques Vasilitch, dit le vieillard, c'est que Dieu vous a donné de faire des études complètes à l'Université.
— Faire des études ! répliqua-t-il : il faut savoir ce que cela m'a coûté. On dirait qu'une fatalité malveillante s'en est mêlée : mon bien'fai-*eur, qui était vigoureux comme un taureau, mourut subitement; jusqu'à sa mort, il avait pourvu, — chichement, à coup sûr, — mais enfin il avait pourvu à mes dépenses de nourriture et de logement. Lui décédé, je restai sans ressource, il me fallut courir le
cachet, trotter d'un bout de Moscou à l'autre, pour donner des leçons payées un demi-rouble. Heureux encore quand j'en avais. Des mois durant, j'ai dû me passer de dîner, vivre dans une chambre sans feu, faire des copies à raison de dix kopecks la feuille, afin d'avoir de quoi acheter deux ou trois petits pains.
— C'est affreux! répéta Nastenka.
— Oui, affreux! ajouta Pierre Mikhaïlitch. Kalinovitch soupira, puis il reprit :
— Enfin, après quatre années de ces souffrances, je fus reçu candidat, et je crus qu'alors un bel avenir s'ouvrait devant moi... Mais... pour réussir dans la vie, les grades académiques sont évidemment bien moins nécessaires que la bassesse et l'esprit d'intrigue, qualités dont, par malheur, je suis dépourvu. Mes camarades, des gens presque idiots, furent envoyés à l'étranger et nantis de gros traitements, parce qu'ils savaient monter chez les professeurs par l'escalier de service et faire des courbettes aux femmes de ces messieurs, — des cuisinières allemandes; moi, j'ai été nommé principal ici. Autant vaut dire que je suis enterré.
— Oui, oui, ce n'est pas la un poste pour vous, reconnut Pierre Mikhaïlitch. Autant que j'en puis juger, il ne va pas à votre caractère et n'est guère à la hauteur de vos capacités.
— Je commence à en avoir assez ! fit vivement Kalinovitch en se frappant la poitrine. La colère me prend à la fin, quand je reporte mes regards vers mon passé, et quand, dans le présent, je n'aperçois pas un espérance! Des travaux ingrats et de continuelles privations, voilà tout ce que m'a donné la vie!... Vous aurez beau dire, fût-on né doux comme un mouton, à la longue, on ne peut s'empêcher d'être aigri!... Et vous, Pierre Mikhaïlitch, vous m'accusez souvent d'insensibilité! Mais, mon Dieu, comment éprouve-
rais-je de la pitié pour les hommes, quand la plupart d'entre eux souffrent, ou parce qu'ils sont immoraux, ou parce qu'ils ont fait des sottises, ou enfin parce qu'ils négligent leurs intérêts? Je n'ai, moi, aucun de ces reproches à me faire, et pourtant je souffre... Eh bien, je veux faire subir aux gens vicieux les souffrances que j'endure sans les avoir méritées.
Tandis qu'il prononçait ces derniers mots, la physionomie du jeune homme avait pris une expression de dureté.
— Vous avez parfaitement raison dans votre manière de voir, approuva Nastenka.
— Monsieur, je ne vous condamne pas; je désire seulement que le Seigneur Dieu adoucisse votre cœur — rien de plus ! dit Pierre Mikhaïlitch.
Kalinovitch se leva et se mit à marcher dans la chambre sans proférer un mot. Les Godnieff se taisaient aussi, comme s'ils eussent craint de le troubler dans ses réflexions.
— Qu'est-ce donc qui vous a tant agité aujourd'hui? demanda Nastenka, dont le ton exprimait la plus vive sympathie.
— Je ne vous l'ai pas dit; mais, espérant trouver une issue quelconque, j'avais écrit une nouvelle, et je l'avais envoyée à une revue de Pétersbourg. La rédaction l'a gardée environ un an, et, maintenant, on me la retourne avec cette lettre. Voulez-vous savoir ce qu'on m'écrit? dit Kalinovitch, qui, prenant la lettre dans sa poche, la jeta sur la table.
Pierre Mikhaïlitch la saisit, et il allait la lire pour luimême, quand Nastenka, d'un ton fâché, lui demanda d'en faire la lecture à haute voix.
Le vieillard obéit.
Voici ce qu'il lut :
« Cher ami,
i Tu dois être furieux de mon silence, quoiqu'il soit tout à fait involontaire. Selon ton désir, je m'étais empressé de remettre ta nouvelle à la revue; mais, il y a peu de jours seulement, j'ai reçu une réponse. On m'a rendu ton manuscrit en me disant que la rédaction avait de la copie pour un an. Ne t'affecte pas de cet insuccès; à mon avis, ton roman est fort bon ; le malheur est que chez nous les bureaux de rédaction sont des espèces de sanctuaires dont l'accès est interdit aux simples mortels. En d'autres termes, chaque rédacteur en chef a son petit cercle d'amis avec lesquels il tripote des affaires d'argent, et qui se partagent toutes les rubriques du journal ou de la revue. C'est te dire que l'entrée de ce cénacle est systématiquement fermée à tout profane; quiconque envoie un article peut être sûr qu'on ne le lira pas, et qu'on le laissera traîner indéfiniment "dans les oubliettes, comme cela est arrivé pour ton roman. »
Incapable de poursuivre sa lecture, Pierre Mikhaïlitch jeta la lettre d'un geste indigné :
— Comment donc, s'écria-t-il avec emportement, un rédacteur en chef peut-il se dispenser de lire ce qu'on lui envoie? Son devoir, sa tâche expresse est de prendre connaissance des manuscrits.
— Sa tâche est de remplir sa poche, répondit Kalinovitch.
— Oui; mais, alors, que ces messieurs ne se posent pas en champions du progrès intellectuel, puisqu'ils ne sont que des grippe-sous! Qu'ils renoncent à la littérature et se fassent marchands ! Barrer la route aux jeunes talents, quelle infamie!
Kalinovitch continuait à se promener de long en large dans le salon.
— Écoutez, vous nous lirez votre roman? dit Nastenka.
— Soit; si vous voulez, nous prendrons jour pour cette lecture, consentit le jeune homme.
Pierre Mikhaïlitch joignit sa demande à celle de sa fille :
— Pourquoi remettre à plus tard? Veuillez nous le lire aujourd'hui même. Je vais faire un petit somme, et pendant ce temps-là vous irez chercher votre manuscrit.
— Je l'enverrai chercher par Katia, dit Nastenka; inutile de vous déranger, ajouta-t-elle en s'adressant à Kalinovitch : on saura bien le trouver sans vous.
— Soit, répondit-il.
Aussitôt après le dîner, Pierre Mikhaïlitch se rendit dans son cabinet, et Nastenka vint s'asseoir près du jeune principal.
— Y a-t-il longtemps que vous avez écrit votre roman? lui demanda-t-elle.
— Dix-huit mois.
— Et, maintenant, avez-vous autre chose sur le chantier?
— Oui, répondit après un silence Kalinovitch.
— Qu'est-ce que vous faites maintenant?
— Quelque chose que vous connaissez.
— Que je connais? reprit Nastenka en baissant les yeux; il faut que vous nous le lisiez, cela n'en sera que plus intéressant pour moi.
— Ce n'est pas encore fini.
— Pourquoi?
— Parce que cela ne dépend pas de moi : j'ignore encore quel sera le dénoiïment.
— Il me semble que vous devez le savoir.
— Non, je ne le sais pas, répondit Kalinovitch.
La présence du capitaine obligeait les jeunes gens à s'entretenir ainsi, à mots couverts. Phlégont Mikhaïlitch ne
songeait pas à aller voir ses oiseaux. Tranquillement assis dans le salon, il avait ouvert un livre et faisait semblant de lire en fumant une pipe qui était au moins la sixième. Nastenka, vexée, agitait violemment la main pour repousser loin d'elle les nuages de fumée.
— Votre Argus ne vous quitte pas, observa en français Kalinovitch.
— 11 est insupportable! répondit-elle tout bas en faisant une légère grimace; puis elle s'adressa au capitaine :
— Eh bien, mon oncle, vous n'allez pas à la chasse? J'aurais grande envie de manger du gibier... vous devriez bien aller tuer quelque chose.
— Il est arrivé un accident à mon fusil... je l'ai donné à réparer, dit Phlégont Mikhaïlitch.
— Priez Lébédeff de vous prêter le sien.
— Lébédeff ne doit pas être chez lui : il est parti faire une battue à trente verstes d'ici.
— C'est une erreur, il est chez lui, il est venu aujourd'hui au collège, répliqua Kalinovitch.
Le capitaine rougit un peu.
— Je ne me suis jamais servi de son fusil, je ne pourrais rien tuer avec une arme que je ne connais pas, reprit-il d'un air gêné.
Comme bien on pense, toutes les défaites alléguées par Phlégont Mikhaïlitch étaient autant de mensonges. Nastenka fit un geste d'impatience, et quand Diane vint offrir sa tête aux caresses de la jeune fille, celle-ci, contrairement à ses habitudes, appliqua une assez forte tape sur le museau de Ja pauvre bête, en disant :
— Mon oncle, votre chienne salit toujours ma robe.
— Venez ici, ordonna le capitaine.
Diane leva sur Nastenka un regard étonné, comme si elle
n'avait pas compris pourquoi on l'avait frappée, puis elle s'approcha de son maître.
— Ici, couche! continua ce dernier d'une voix sévère, et l'animal s'étendit docilement à ses pieds.
Durant une demi-heure, les jeunes gens eurent beau se taire ou parler de choses sans aucun intérêt pour le capitaine, il ne bougea pas de sa place et resta les yeux fixés sur son livre.
— Avez-vous des cigarettes? demanda Nastenka à Kalinovitch.
— Oui, répondit-il.
— Donnez-m'en une.
11 déféra à ce désir.
— Et vous-même, voulez- vous fumer?
— Je fumerais volontiers.
— Eh bien, venez avec moi, je vous donnerai du feu dans ma chambre, dit-elle, et elle sortit, suivie de Kalinovitch.
Quand elle fut entrée dans sa chambre, Nastenka en ferma la porte, comme par inadvertance.
Laissé seul, le capitaine resta quelque temps assis à sa place, puis il se leva brusquement, et, marchant à pas de loup, comme s'il se fût approché d'un gibier facile à effaroucher, il se dirigea vers la chambre de sa nièce. Arrivé devant la porte, Phlégont Mikhaïlitch colla l'œil au trou de la serrure. II remarqua que Kalinovitch était assis auprès d'une petite table et fumait en tenant la tête baissée; Nastenka avait pris place en face de lui et le considérait attentivement.
— Vous ne pouvez pas dire qu'il n'y a rien pour vous dans la vie! murmura à demi-voix la jeune fille.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Kalinovitch.
— Un amour qui, vous le dites vous-même, vous est plus
précieux que tout au monde. Se peut-il qu'à lui tout seul il ne suffise point pour vous rendre heureux?
— Étant donnés mon caractère et les circonstances de ma vie, il me faut un amour excessif, insensé même, répondit le jeune homme, et il soupira.
Nastenka hocha la tête.
— Se peut-il qu'on ne vous aime pas encore assez? N'avezvous pas honte, Kalinovitch, de parler ainsi? Quand il n'y a pas de moment où l'on ne pense à vous; quand on met toute sa joie, tout son bonheur à vous voir-, quand on voudrait être la première beauté du monde pour vous plaire, vous osez dire qu'on ne vous aime pas assez! Un pareil langage est celui d'un ingrat!
Le capitaine devint rouge comme une écrevisse cuite, et il se mit à écouter avec un redoublement d'attention.
— L'amour se prouve par des sacrifices, reprit Kalinovitch, toujours pensif.
— Est-ce qu'on n'est pas prêt à vous faire tous les sacrifices que vous pouvez exiger? S'il fallait ma vie pour vous rendre heureux, je la donnerais tout de suite avec joie, et je bénirais mon sort... répliqua Nastenka.
Kalinovitch sourit.
— Toutes les femmes disent cela jusqu'au premier sacrifice qu'on leur demande, répondit-il.
— Pourquoi donc vous tiendrais-je ce langage s'il n'était pas l'expression de mes sentiments? demanda la jeune fille. Dans quel but?
— Par coquetterie...
— Non, Kalinovitch, il ne peut être question ici de coquetterie! Vous rappelez-vous quand j'ai commencé à vous aimer? Dès le premier jour où je vous ai vu, et la semaine ne s'était pas écoulée que déjà vous !e saviez... Dites, si
vous voulez, que je suis folle, mais ne dites pas que je suis coquette.
En prononçant ces mots, Nastenka se détourna; des larmes brillaient dans ses yeux.
Kalinovitch lui prit les mains et les porta à ses lèvres.
— Faisons la paix! dit-il; je sais que je suis peut-être injuste, ingrat, continua-t-il en tenant toujours les mains de Nastenka dans les siennes, mais ne m'accusez pas trop. L'amour seul ne peut remplir le cœur d'un homme, le mien surtout, car je suis ambitieux, terriblement ambitieux, et je sais que l'ambition est chez moi un sentiment légitime. J'ai de l'intelligence, du savoir, une force de volonté peu commune, et si une fois j'avais le pied à l'étrierje sens que j'irais loin.
— Vous devez être littérateur, et vous le serez! reprit Nastenka.
— Je ne sais pas... j'en doute. Les gens se divisent en heureux et malheureux. Regardez la vie : des hommes bêtes, ineptes, paresseux, nagent dans la prospérité, tandis que d'autres doivent conquérir de haute lutte chaque bouchée de pain qu'ils mangent. Je crois être de ces derniers.
Après avoir ainsi parlé, Kalinovitch s'accouda sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et redevint songeur. Nastenka se leva.
— Pourquoi êtes-vous si morose? Cela me fait peine, ditelle. Voulez-vous bien ne pas froncer le sourcil? vous entendez, c'est un ordre que je vous donne! poursuivit-elle en s'approchant de lui et en lui posant ses deux mains sur les épaules. Regardez-moi gaiement; levez les yeux sur moi : je veux voir votre visage.
Kalinovitch jeta un regard. sur elle; ensuite, la prenant doucement par la taille, il l'attira vers lui et l'embrassa. Le front du capitaine ruisselait de sueur, ses mains se
mouvaient convulsivement, et à la fin sa tête gonfla à un tel point qu'il dut quitter durant quelques minutes son poste d'observation. Quand il regarda de nouveau par le trou de la serrure, il vit Kalinovitch couvrant de baisers le visage et le cou de Nastenka...
— Anastasia... murmura le jeune homme avec un accent passionné. Le reste fut dit en français, de sorte que le capitaine eut beau faire, il n'en put saisir un traître mot.
— Pourquoi?... répondit Nastenka en cachant dans le sein de son interlocuteur sa figure devenue pourpre.
— Mais, mon amie... insista Kalinovitch, et derechef il se mit à parler français.
— Non, c'est impossible ! répliqua la jeune fille en se redressant.
— Pourquoi donc?
— C'est ainsi... dit Nastenka, et, se pressant de nouveau contre la poitrine de Kalinovitch, elle ajouta à voix basse : J'ai peur de toi, tu feras mon malheur!
— Mon ange ! mon trésor ! reprit-il en l'embrassant, et il continua en français. Nastenka l'écouta attentivement.
— Non, fit-elle. Sur ce, elle s'éloigna brusquement de lui et revint s'asseoir à son ancienne place.
La physionomie de Kalinovitch changea soudain; ses traits n'exprimèrent plus que la dureté. 11 reprit la parole en français et parla longtemps.
— Non! répéta Nastenka, et elle gagna la porte si rapidement qu'elle faillit surprendre le capitaine aux écoutes. Celui-ci retourna en toute hâte au salon où Pierre Mikhaïlitch se trouvait déjà. La jeune fille y arriva un instant après son oncle : elle avait le visage en feu, les yeux brillants. .
— Où est donc notre littérateur? lui demanda son père.
— Il va venir, je crois, répondit-elle, et elle alla ouvrir une fenêtre.
— Mais à quoi penses-tu, mon âme? Il fait froid, observa Pierre Mikhaïlitch.
— Non, papa, je vous en prie... j'étouffe... reprit Nastenka.
Entra Kalinovitch.
— Soyez le bienvenu! lui dit le vieillard; votre portefeuille est ici, veuillez vous asseoir et commencer votre lecture, nous sommes tout oreilles.
— Non, Pierre Mikhaïlitch, excusez-moi : je ne puis pas lire aujourd'hui, répondit le jeune homme.
— Qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi ne pouvez-vous pas? demanda Godnieff étonné.
— Je ne me sens pas bien; ce sera pour une autre fois.
— Allons donc, vous plaisantez! Est-il possible que vous soyez démonté à ce point par l'accueil fait à votre ouvrage? Soyez tranquille, nous forcerons bien MM. les directeurs de revues à vous imprimer! répliqua le vieillard. Nastenka> continua-t-il en s'adressant à sa fille, tâche donc de décider Jacques Vasililch à nous lire son œuvre; qu'est-ce que cela
veut dire?
Nastenka ne prononça pas un mot et se borna à regarder Kalinovitch.
— Décidément, je ne puis lire aujourd'hui, répondit ce dernier, qui, prenant son portefeuille et son chapeau, se retira après avoir fait un salut général à toute la société.
— En voilà une, celle-là ! dit Pierre Mikhaïlitch : qu'est-ce qu'il a donc? Nastenka, sais-tu, toi, pourquoi il n'a pas voulu lire?
— Il est fâché contre moi, papa; je lui ai dit qu'il ne pouvait pas être littérateur.
En entendant cette réponse, le capitaine toussa d'une façon étrange.
— Quelle idée de lui avoir dit cela, mon âme! Tu vois qu'il est déjà fort contrarié, et tu prends à tâche d'ajouter encore à sa mauvaise humeur !
— Qu'importe! Qu'il se fâche s'il veut! Moi aussi, je suis fâchée contre lui, dit Nastenka, et elle se hâta de servir le thé, après quoi elle rentra immédiatement dans sa chambre.
Demeurés en tête-à-tête, les deux frères gardèrent longtemps le silence. Faute d'autre distraction, Pierre Mikhaïlitch parcourait les listes des déplacements et villégiatures dans de vieux journaux de la capitale.
— Où est Nastenka? demanda-t-il enfin.
Le capitaine se leva sans rien dire, sortit et revint un instant après.
— Elle est dans sa chambre à coucher, annonça-t-il.
— Qu'est-ce qu'elle fait là? voulut savoir Pierre Mikhaïlitch .
— Elle est couchée sur son lit, le visage enfoncé dans l'oreiller, répondit le capitaine.
Le vieillard secoua la tête.
— Évidemment, ils ont eu des mots ensemble. Oh! la jeunesse, la jeunesse! dit-il.
Pendant toute la soirée, le capitaine éprouva comme une démangeaison de parler; néanmoins, il se tut.
Deux jours se passèrent. Kalinovitch n'avait pas reparu chez les Godnieff ; de son côté, Nastenka ne faisait que pieu-
rer dans sa chambre, ce qui finit par attirer l'attention de Pélagie Eugraphovna.
— Pourquoi notre demoiselle pleure- t-elle toujours? demanda la femme de charge à Pierre Mikhaïlitch.
— Elle est en pique avec le jeune homme; aussi tous deux broient-ils du noir. L'un passe devant la maison, sombre comme la nuit; l'autre pleure.
Pélagie Eugraphovna soupira et fit entendre son interjection accoutumée : « Hé, hé, hé! » qui était toujours chez elle le signe d'un certain mécontentement.
Le troisième jour, Pierre Mikhaïlitch eut pitié de sa fi!le.
— Mon âme, lui déclara-t-il, je vais aller chez Kalinovitch. C'est absurde à lui de nous bouder comme il le fait.
— Non, papa. 11 vaut mieux que je lui écrive, je vais tout de suite lui envoyer un mot, répondit Nastenka, visiblement heureuse de l'idée qui était venue à son père.
— Écris-lui. Qui est-ce qui peut voir clair dans vos affaires? reprit le vieillard avec un sourire.
La jeune fille sortit.
Le capitaine, qui avait assisté à cette scène en fronçant ie sourcil, prit brusquement la parole.
— Je suppose, mon frère, qu'il est inconvenant pour une demoiselle d'entrer en correspondance avec un jeune homme.
— Sans doute, de notre temps, Phlégont Mikhaïlitch, on l'aurait jugé ainsi; mais aujourd'hui il n'en est plus de même : autre temps, autres mœurs.
— Vous pourriez, me semble-t-il, faire remarquer à Anastasia Pétrovna que cela est déplacé : elle vous écouterait probablement.
— Eh! si je lui défendais d'écrire, elle écrirait en se cachant de moi, ce qui serait encore pis. J'aime mieux la laisser libre; je me fie à l'honnêteté de Nastenka, jamais je
n'ai rencontré chez elle d'inclination au mal. Après tout, si elle aime ce jeune homme, le malheur n'est pas grand; je dirai même que c'est dans l'ordre.
— Il faut songer aussi que de semblables inconséquences peuvent donner lieu dans le public à des commentaires malveillants.
— Qu'on dise ce que l'on veut! Les vains discours sont sans importance.
Nastenka revint.
— Phlégont Mikhaïlitch trouve inconvenant que tu sois en correspondance avec Kalinovitch, et je suis de son avis, lui dit Pierre Mikhaïlitch.
— Qu'est-ce qu'il y a là d'inconvenant? Ma lettre est insignifiante. Je le prie seulement de venir nous voir. Mon oncle découvre de l'inconvenance partout.
— C'est parce qu'il t'aime et qu'il voudrait te voir agir toujours comme une demoiselle bien élevée, répliqua le père.
— Voilà une étrange manière d'aimer les gens : trouver du mal dans les moindres niaiseries!
— Oui, ma chère, aux yeux de la génération actuelle, ce sont des niaiseries, mais, autrefois, du temps de nos ancêtres, les jeunes filles ne laissaient même pas voir leur visage aux hommes.
— C'était absurde, répondit Nastenka.
— Non, ce n'était pas absurde, reprit solennellement le vieillard : cela voulait dire que la modestie et la pudeur sont les qualités les plus séantes pour une femme.
Nastenka allait répliquer, lorsque parut Kalinovitch.
— Ah! Jacques Vasilitch ! s'écria Godnieff : enfin nous vous voyons ! Et dire que vous nous battiez froid pour une méchanceté de Nastasia Pétrovna... Ne la croyez pas, monsieur, ne l'écoutez pas : vous pouvez et devez être littérateur.
Naturellement, Kalinovitch ne comprit rien à ces paroles, mais il se garda de le laisser paraître. 11 tendit, comme de coutume, la main à Nastenka; elle lui donna la sienne avec une sorte de répugnance et baissa les yeux.
— Avez- vous apporté votre œuvre? demanda Pierre Mikhaïlitch.
— Oui, répondit le jeune homme, et il tira de son portefeuille le manuscrit que nous connaissons déjà.
Le vieillard exigea que tout le monde s'assît autour de la table, y compris Pélagie Eugraphovna elle-même. Pendant la lecture, il s'écria très souvent :
— Rien, bien! Le style est châtié, l'intérêt va croissant... Puis, quand Kalinovitch s'interrompit : Attendez, Jacques Vasilitch, lui dit-il, j'ai grande confiance dans le jugement simple et droit du capitaine. Dites-nous, Phlégont Mikhaïlitch, comment vous trouvez ce roman : est-il bon ou mauvais?
— Je ne puis pas juger, répondit le vieux militaire.
— Vaine excuse, monsieur! Nous vous autorisons, au nom de l'auteur, à donner votre avis.
Le capitaine persista à se taire.
— Allons, il ne dira rien! reprit Pierre Mikhaïlitch, qui s'adressa ensuite à sa fille : Eh bien, et toi, qu'en penses-tu?
— Cela me paraît bien, répondit-elle assez sèchement. Elle était très-maussade. Son père lui fit du doigt un petit
geste de menace.
Kalinovitch reprit sa lecture, et, quand il eut fini, Pierre Mikhaïlitch répéta plusieurs fois :
— Bene, optime, optime!
— Se peut-il que MM. les rédacteurs en chef trouvent votre nouvelle indigne d'être publiée? demanda avec un sourire caustique Nastenka.
— Je ne sais pas, répondit Kalinovitch.
Cependant le visage de Pierre Mikhaïlitch prenait une expression de plus en plus sérieuse.
— Attendez, attendez! commença-t-il d'un ton indiquant qu'il venait de prendre une grande résolution; voulez-vous me permettre, Jacques Vasilitch, d'envoyer votre ouvrage à un de mes bons camarades d'autrefois qui occupe maintenant une haute position à Pétersbourg?
— Il est peu probable que cette démarche réussisse, répliqua Kalinovitch.
— Si, elle réussira, reprit résolument le vieillard : cet homme est bien disposé pour moi, et il jouit d'une influence considérable dans le monde littéraire. Je parle de Fédor Fédorovitch, ajouta-t-il en s'adressant à sa fille.
— Il assurera la publication du roman, reconnut Nastenka.
— Je crois bien! poursuivit Pierre Mikhaïlitch. Avec lui la chose est sûre : il fait ce qu'il veut des journalistes et des éditeurs. Eh bien, consentez-vous, oui ou non?
— Soit! répondit Kalinovitch.
Cet acquiescement fit grand plaisir à Godnieff.
— Alors, cela va marcher! dit-il. Puis, sans plus tarder, il prit dans un cahier de papier à lettres la feuille la plus propre, assujettit ses lunettes sur son nez, et, de sa vieille écriture arrondie, se mit à tracer les lignes suivantes, qui durent lui coûter beaucoup de peine, car on le vit plusieurs fois s'arrêter, se gratter le front ou essuyer son visage ruisselant de sueur :
« Votre Excellence,
« Monsieur Fédor Fédorovitch, « La course du temps a emporté bien loin les jours heureux de mon adolescence où j'avais la satisfaction d'être
votre camarade de classe, et la fortune, vous élevant aux honneurs que vous méritiez, a mis une distance infinie entre vous et moi. Toutefois, pleinement convaincu que la noblesse de vos sentiments n'a pas varié, et sachant combien vous vous intéressez aux progrès de la littérature russe, je prends la respectueuse liberté de soumettre à votre jugement éclairé un roman écrit par un ancien élève de l'université de Moscou, qui m'a succédé dans mes fonctions. Ce jeune homme désirerait faire paraître son travail dans un des recueils périodiques de Pétersbourg. Notre immortel Karamzine a bien dit que le Parnasse est une montagne élevée et d'un accès difficile : — pourquoi cependant en fermer complètement la route à la jeunesse? D'après ce que j'entends dire, les directeurs de revues n'aiment pas à publier les productions des écrivains nouveaux ; mais si Votre Excellence daigne prendre sous sa protection l'ouvrage que je lui envoie, il lui sera facile d'aplanir cet obstacle. Connaissant l'auteur, j'ose assurer qu'il est aussi recommandable pour la noblesse de ses sentiments que pour la distinction de son esprit.
» Veuillez agréer l'hommage du profond respect et du dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être
a De Votre Excellence le très-obéissant serviteur,
« Pierre Godnieff. »
Après avoir lu cette lettre à haute voix, Pierre Mikhaïlitch demanda à Kalinovitch s'il en était satisfait au point de vue du fond et de la forme.
— Absolument, répondit le jeune homme.
Cette approbation amena un sourire de vaniteux contentement sur les lèvres du vieillard; il pria ensuite Nastenka d'aller chercher dans son cabinet de la cire et un cachet. La jeune fille sortit.
— Pourquoi déranger Anastasia Pétrovna? Permettez-moi d'y aller moi-même, dit Kalinovitch, et, entrant dans le cabinet sur les pas de Nastenka, il voulut lui prendre la main; mais elle s'y opposa.
— Les bourreaux ne caressent pas leurs victimes, observat-elle, et elle revint auprès de son père.
— Que Dieu te conduise aux bords de la Néwa, proféra en se signant Pierre Mikhaïlitch, lorsqu'il eut reçu le manuscrit des mains de Kalinovitch. Lui-même en aurait été l'auteur, il s'en serait promis la fortune et la gloire, qu'il ne l'aurait pas empaqueté avec des précautions plus délicates. Tandis qu'il s'occupait de cette besogne, le capitaine remarqua que Kalinovitch, penché vers Nastenka, lui parlait à l'oreille.
— Oui, répondit- elle.
Curant tout le reste de la soirée, le jeune principal se montra de très-bonne humeur, il cherchait visiblement à égayer Nastenka et lui adressait sans cesse la parole. Enfin, au souper, il s'avisa de vouloir badiner avec le capitaine comme le faisait Pierre Mikhaïlitch.
— Quelqu'un m'a dit aujourd'hui, capitaine, qu'à la chasse vous tuiez plus de bêtes avec une balle d'argent qu'avec une de plomb; est-ce vrai que vous achetez quelquefois votre gibier? lui demanda-t-il.
A la surprise générale, le capitaine pâlit soudain, et ses lèvres commencèrent à trembler.
— Je suis pauvre, je n'ai pas le moyen d'acheter du gibier, répondit-il d'une voix sourde.
Kalinovitch perdit contenance.
— Qu'est-ce que cela fait? Aucun sacrifice ne coûte à un homme pour maintenir sa réputation de chasseur, reprit-il, essayant de continuer la plaisanterie; je voulais seule-
nient vous demander si ce qu'on m'a dit est vrai ou non.
— Je vous prie de me laisser tranquille!... Je puis permettre ces plaisanteries à mon frère Pierre Mikhaïlitch, mais vous êtes encore trop jeune pour vous moquer de moi, lui envoya tout net le capitaine.
— Vous ne comprenez donc pas, mon oncle, qu'on vous dit cela pour rire? intervint Nastenka.
— Si, je comprends tout... répondit-il.
— Guerrier! dit solennellement Pierre Mikhaïlitch à son frère, calme ton noble courroux et mange, je te prie.
— Je mange, mon frère. Excusez-moi; j'ai voulu simplement lui faire observer...
— Non, il ne s'agit pas d'une simple observation, répliqua Kalinovitch en regardant de travers le capitaine; à une plaisanterie inoffensive vous avez riposté par une insolence. Je tâcherai à l'avenir de ne plus me mettre dans une position si désagréable.
— Je vous en prie moi-même, fit le capitaine. Et, abaissant les yeux sur son assiette, il commença à manger.
— Allons, assez, messieurs! Pourquoi cette pique entre vous? Je ne puis souffrir cela, déclara Pierre Mikhaïlitch.
I/incident fut clos par ces paroles.
Kalinovitch se retira le premier. Le capitaine s'en alla peu après. En prenant congé de Pierre Mikhaïlitch, il lui renouvela ses excuses :
— Pardonnez-moi, mon frère; je n'ai pas pu supporter cela.
— Ce n'est rien; seulement, réconciliez-vous avec lui. Pourquoi vous brouilleriez-vous ensemble, puisque vous êtes tous deux de braves gens?
De nouveau le capitaine parut avoir envie de dire quelque chose, et de nouveau il ne put s'y résoudre. Quand il fut dans la rue, Phlégont Mikhaïlitch s'arrêta,
réfléchit un instant et, au lieu de retourner chez lui selon sa coutume, prit une direction tout autre. La nuit était obscure, quoique l'œil put en percer les ténèbres; le vent soufflait avec violence et s'engouffrait en mugissant dans une cheminée du voisinage. C'est à peine si l'on aurait vu de la lumière dans une seule maison de la ville; tout le monde dormait paisiblement, et le silence n'était troublé de temps à autre que par les aboiements des chiens de l'auberge.
Arrivé près de la demeure de Kalinovitch, le capitaine s'arrêta, regarda pendant quelque temps vers la fenêtre, puis rebroussa chemin. Lorsqu'il se retrouva devant la maison de son frère, il s'assit sur la borne du trottoir et alluma sa pipe. Au même instant, de l'arrière-cour de l'immeuble où logeait le jeune principal, sortit tout à coup une ombre qui se dirigea vers la rivière et se mit à la longer, en se dissimulant derrière les piles de bois dressées sur le bord de l'eau. Vis-à-vis du jardin des Godnieff, cette ombre disparut. Sur ces entrefaites, deux heures sonnèrent au clocher de la cathédrale, une bande de corneilles effrayées par le bruit s'envola dans le ciel en croassant... A la fin, l'attention du capitaine fut attirée par deux ombres, dont l'une enfilait un péréoulok, tandis que l'autre s'avançait vers la porte de Pierre Mikhaïlitch et commençait là une besogne mystérieuse. Courir à la porte et saisir l'ombre au collet fut pour Phlégont Mikhaïlitch l'affaire de quelques secondes.
— Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? demanda-t-il.
Au lieu de répondre, l'ombre essaya de se dégager, mais ce fut en vain. Elle était prise comme dans des tenailles de fer. Après le boucher Ivan Pavloff et le professeur Lébédeff, le capitaine était l'homme le plus fort delà ville. Décourber un fer à cheval n'était qu'un jeu pour lui.
— Qui êtes-vous? répéla-t-il. L'ombre brandit un bâton
que Phlégont Mikhaïlitch lui arracha sans aucune peine. Ledit bâton se trouvait être un pinceau de badigeonneur; il était enduit de goudron. Le capitaine comprit de quoi il s'agissait.
— Ah! c'est à cela que vous vous occupez? dit-il.
Sur ce, il jeta l'inconnu par terre, et, le tenant renversé sous son genou, il se mit à lui promener le pinceau sur le visage.
— A la garde! cria le malheureux noctambule.
— Tais-toi! reprit le capitaine, qui appuya plus encore le genou sur la poitrine de sa victime, tout en continuant à lui peinturlurer la figure.
— Au secours! au secours! vociféra l'autre ombre qui venait d'entrer dans le péréoulok, et qui, d'ailleurs, se gardait bien de joindre l'exemple aux paroles.
Ces cris jetèrent l'émoi dans la rue.
— Lève-toi, vieux! On appelle au secours! dit une bourgeoise à son mari, qu'elle avait réveillé à grand'peine.
L'homme ouvrit les yeux durant un instant, puis il grommela quelques imprécations et se tourna du côté du mur.
— Quel chien ! On crie à la garde ! Demain, quand le corps d'un homme assassiné aura été trouvé sous nos fenêtres, tu seras traduit en jugement, continua la femme. En même temps, elle bousculait son mari; mais, ne recevant pour réponse qu'un grognement de colère, elle fit le signe de la croix et se rendormit à son tour.
— Eh, Marfouchka! Katuchka! criait en se soulevant sur son lit une vieille demoiselle aux cheveux blancs et à l'aspect cadavérique, — c'était une propriétaire du voisinage qui s'était transférée de la campagne à la ville pour être plus près de l'église; — venez donc, brigandes, voyez un peu ce qu'il y a! Pourquoi fait-on ce bruit dans la rue?
Mais personne ne répondit à son appel.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! quelles dormeuses! Elles n'entendent rien, bougonna la vieille. Elle se leva, chaussa ses pantoufles et, après avoir allumé une bougie, passa dans la pièce voisine qui servait de chambre à coucher à ses deux servantes. Mais, hélas ! leurs lits étaient vides. Où étaientelles? Probablement quelque part où leur maîtresse leur avait défendu d'aller.
— Reine du Ciel! ma souveraine! en toi est maintenant mon seul espoir; je suis abandonnée de tout le monde, de mes proches comme de mes serviteurs. Quelle immoralité il y a maintenant! On va la nuit courir le guilledou! Sodome et Gomorrhe! Sodome et Gomorrhe!
Pendant que la vieille demoiselle se désolait de la sorte, l'alarme s'était aussi répandue chez les Godnieff. La vigilante Pélagie Eugraphovna s'élança la première dans la rue. La lanterne qu'elle tenait à la main éclaira le groupe formé par les deux hommes. On put alors reconnaître Médiokritzky dans l'individu qui râlait sous le genou du capitaine. La colère de ce dernier devint de la rage.
— Ah! ainsi, c'était vous qui goudronniez la porte! dit-il en écrasant de toute sa force le pinceau sur le nez et sur la bouche du jeune chef de bureau.
Pour comprendre l'exaspération de Phlégont Mikhaïlitch, il faut se reporter aux habitudes locales : d'après les mœurs de la province, goudronner la porte d'une maison habitée par une demoiselle ou une jeune femme, c'est infliger à celle-ci un déshonneur public; dans le monde de la bourgeoisie et du commerce, les amants délaissés recourent fréquemment à ce genre de vengeance.
Selon toute probabilité, le capitaine n'aurait pas de sitôt lâché sa victime sans l'apparition inopinée de Kalinovitch
sur le théâtre de l'incident. A cette vue, l'étonnement de Phlégont Mikhaïlitch fut tel que ses mains se desserrèrent, laissant à la fois échapper le pinceau et Médiokritzky. Ce dernier profita de l'occasion pour détaler au plus vite. Kalinovitch était fort intrigué. Pélagie Eugraphovna, sans savoir elle-même pourquoi, s'était mise en devoir d'ouvrir les volets.
— Qu'est-ce qui est arrivé? Je n'avais pas encore eu le temps de m'endormir quand j'ai entendu tout à coup un grand bruit; je me suis habillé à la hâte et je suis accouru, dit le jeune principal à la femme de charge.
— Je ne sais rien, fit-elle en écartant les bras.
■ — Qu'est-ce qu'il y a eu entre lui et vous, Phlégoat Mikhaïlitch? demanda-t-il au capitaine.
— Je le dirai à mon frère, répondit celui-ci, et il entra dans la maison.
— Permettez-moi de vous accompagner, reprit Kalinovitch en lui emboîtant le pas.
Us trouvèrent Pierre Mikhaïlitch en proie à une véritable consternation. Debout, les bras écartés, il semblait faire de son corps un rempart à Nastenka, qui, tout habillée, était étendue, les yeux fermés, sur le divan.
— Messieurs, venez ici, pour l'amour de Dieu, voyez un peu ce qui est arrivé chez nous; Nastia a perdu connaissance, dit-il avec égarement.
Pélagie Eugraphovna s'empressa de dégrafer la robe de la jeune fille; Kalinovitch prit une carafe d'eau et se mit à lui bassiner la tête. Pierre Mikhaïlitch, tremblant, ne cessait de demander :
— Eh bien, va-t-elle mieux? va-t-clle mieux?
A la fin, Nastenka ouvrit les yeux; mais, en apercevant auprès d'elle Kalinovitch, elle se détourna vivement etpartit
d'un éclat de rire; à cette hilarité succédèrent des sanglots. Pierre Mikhaïlitch se laissa tomber sur un fauteuil.
— Elle est devenue folle! dit il, et il se prenait la tête avec désespoir.
Sa fille n'avait, en réalisé, qu'une violente attaque de nerfs. Kalinovitch était pâle et silencieux. Le capitaine considérait toute cette scène d'un air sournois. Seule, Pélagie Eugraphovna ne perdit pas sa présence d'esprit; elle transporta Nastenka dans sa chambre à coucher, la mit au lit et lui fit prendre quelques gouttes d'Hoffmann, après quoi elle vint rassurer Pierre Mikhaïlitch.
— Eh bien, qu'est-ce que cela signifie? Vous êtes vraiment comme un petit enfant! lui fit-elle observer avec beaucoup de justesse d'ailleurs, car tel était bien le vieillard en ce moment.
— Je commençais à sommeiller, raconta-t-il, quand j'ai entendu soudain crier : « A la garde ! à la garde! On m'assassine! » Il m'a semblé que ces cris partaient du jardin, j'ai allumé une bougie, et je suis venu ici. Je vois Nastenka entrer par la porte du balcon, je l'appelle... tout à coup elle s'affaisse sur le divan...
Le capitaine fit en phrases entrecoupées le récit de ce qui s'était passé : ayant mal à la tête, il avait voulu se promener un peu avant de rentrer chez lui, etc.
Pierre Mikhaïlitch ne put se contenir.
— Ah! le gueux! le scélérat! Il a osé porter atteinte à l'honneur de ma fille! Je vais tout de suite me rendre chez legorodnitchi... Je vais me plaindre au gouverneur... Je suis plus honnête que tous les gens d'ici... Je cours au bureau de police! dit le vieillard; et, quelques efforts qu'on fit pour le dissuader de son projet, il s'habilla à la hâte.
— Je sais d'où cela vient : c'est un coup monté par
l'ispravnitza... Il n'a agi qu'à l'instigation de cette femme dont il est l'amant! Demain j'irai goudronner toute la maison de l'infâme créature... Une gourgandine pareille oser déshonorer une jeune fille honnête ! Cela crie vengeance au ciel !
En achevant ces mots, il sortit précipitamment.
— Allons, le voilà parti! Ses menaces sont des propos en l'air, mais il va encore s'agiter davantage. Après cela il sera malade, il faudra le soigner! grommela Pélagie Eugraphovna.
Kalinovitch s'offrit pour accompagner Pierre Mikhaïlitch , qu'il rejoignit à grand'peine au moment où le vieillard arrivait au bureau de police.
Tous deux envoyèrent aussitôt chercher le gorodnitchi. Le vétéran, en uniforme et l'épée au côté, ne tarda pas à paraître. Quand un membre de la noblesse le faisait appeler, il revêtait toujours les insignes de sa charge.
L'émotion et la fatigue ne permettant pas à Pierre Mikhaïlitch de parler, ce fut son compagnon qui prit la parole à sa place. Kalinovitch raconta d'une façon claire et détaillée la scène nocturne que nous connaissons déjà.
En entendant ce récit, le vieux gorodnitchi entra dans une violente colère. Il frappa le parquet avec sa béquille et se mit à crier :
— Ho, ho, ho ! ce sont là les farces qu'ils font! Eh bien, je vais fourrer le drôle dans une casemate !
Ensuite, il siffla et appela d'une voix forte :
— Borzoï, ici !
Aussitôt accourut le dizainier de service, qui, en se présentant devant son supérieur, se mit au port d'armes.
— Va tout de suite me chercher le roux Médiokritzky. En quelque endroit qu'il soit : dans le feu, dans l'eau, dans la
terre, trouve-le et amène-le ici. Sinon, gare à toi ! dit le gorodnitchi. Et il brandit sa béquille d'un air menaçant.
— Bien, Votre Noblesse ! répondit Borzoï.
Une minute après, il était dans la rue, courant comme un dératé.
— Je fourrerai cette canaille dans une casemate! poursuivit le gouverneur de la ville, qui arpentait la chambre pede claudo.
— Oui, c'est ce qu'il faut faire! approuva Pierre Mikhaïlitch.
— Sans moi, monsieur, continua le gorodnitclii, ces bourgeois et ces scribes de chancellerie se livreraient nuitamment au brigandage.
— Oui, c'est la vérité, confirma Godnieff. Je ne suis pas un homme méchant, je ne veux de mal à personne, mais de pareilles gens ne méritent pas d'être ménagés.
— Aussi, je ne les ménage pas, monsieur, reprit le gorodnitclii, en donnant à son visage une expression sévère : je n'aime pas à plaisanter avec eux. Le gouverneur de la province sait que j'ai de la poigne, tout vieux et tout boiteux que je suis.
— C'est ce qu'il faut, c'est ce qu'il faut ! Moi-même, quand j'étais principal du collège, je fermais parfois les yeux sur une gaminerie sans conséquence, mais je n'aurais pas toléré qu'un élève fût insolent ou grossier, déclara fièrement Pierre Mikhaïlitch.
Kalinovitch ne pouvait que sourire en entendant les deux vieillards parler de leur inflexible sévérité. Nous savons déjà à quoi nous en tenir sur celle de Godnieff; quant au gorodnitchi, ce rigide justicier se bornait, les trois quarts du temps, à crier et à administrer des coups de béquille.
On amena Médiokritzky. 11 avait eu beau se débarbouiller de son mieux, des traces visibles de goudron restaient encore
sur son visage. Le gorodnitchi s'assit devant le zertzalo \ dans une attitude destinée à intimider le coupable :
— Où avez-vous été cette nuit? demanda-t-il.
— Chez moi. Où donc aurais-je été? répondit assez insolemment Médiokritzky.
— Comment! vous avez passé la nuit chez vous? Vous mentez! Pourquoi vous trouviez- vous dans la rue de la Noblesse, à la porte de M. Godnieff ?
— Je n'y suis pas allé.
— Comment! vous n'y êtes pas allé? Il ose encore nier, l'effronté! Dis-moi la vérité; je n'aime pas les mensonges, tu sais! cria le gorodnitchi en frappant sur le parquet avec sa béquille.
— Veuillez laisser votre béquille en repos et me parler d'un autre ton : je suis fonctionnaire public, dit Médiokritzky.
Pierre Milkaïlitch haussa les épaules, le gorodnitchi se renversa dans le fond de son fauteuil.
— Ah! vous êtes fonctionnaire? Eh bien! nous autres policiers, pour qui donc nous prenez-vous? Je devrais bien vous fourrer au bloc, sans plus de cérémonie, comme on le fait dans l'armée! répliqua-t-il, et, d'un ton plus calme, il ajouta : Répondez à ma question !
— Non, je ne vous répondrai pas, reprit le chef de bureau, car j'ignore pourquoi j'ai été amené ici : on m'a arrêté comme un voleur ou un brigand. Or, je suis dans le service, et j'entends être interrogé suivant les formes légales. Je n'ai pas à vous répondre. Si vous voulez, faites appeler mon supérieur, M. l'ispravnik.
— Yous vous défiez de moi, n'est-ce pas? Vous me croyez capable d'agir contrairement à ma conscience?... Gredin, tu
1 Petit obélisque, surmonté d'un aigle, placé, par ordre de Pierre le Grand, dans les salles d'audience, pour y représenter le souverain et la loi-
vas connaître les douceurs de la casemate!... s'écria, hors de lui, le gorodnitchi.
■ — Je ne crois rien du tout, je me borne à invoquer le bénéfice de la loi, et je vous prie de ne pas m'invectiver de la sorte, répondit, avec sa tranquille impudence, Médiokritzky.
Le vieillard se leva et commença à se promener dans la chambre. S'il se fût trouvé seul avec l'accusé, il n'eût sans doute pu résister à l'envie de lui faire sentir le poids de sa béquille.
— Je suppose qu'on peut envoyer chercher M. l'ispravnik, puisque tel est le désir de M. Médiokritzky, conseilla Kalinovitch.
— Soit, répondit le gorotnitchi, et il siffla. Borzoï reparut.
— Va à l'instant chez M. l'ispravnik, dis qu'on l'éveille, et prie-le de venir ici pour une affaire très-importante
Le dizainier s'empressa d'aller exécuter l'ordre de son chef.
— La présence de M. Médiokritzky n'est plus nécessaire, je pense? ajouta Kalinovitch.
— Non! dit le gorodnitchi. Entrez dans cette pièce, continua-t-il en s'adressant d'un ton sévère au chef de bureau, qui se retira avec un sourire moqueur sur les lèvres.
Ensuite, ayant attiré les deux vieillards dans l'embrasure de la fenêtre, Kalinovitch leur représenta très-sensément que, selon toute apparence, une enquête judiciaire n'aboutirait à rien, et qu'il n'en résulterait qu'un scandale, auquel seraient fâcheusement mêlés le nom de Pierre Mikhaïlitch et celui de sa fille.
— C'est vrai, c'est vrai... reconnut le gorodnitchi.
— Seigneur, mon Dieu! jamais de ma vie je n'ai eu affairé à la justice : fallait-il que pareille chose fût réservée à ma \ ieillesse ! gémit Godnieff.
— Par conséquent, poursuivit Kalinovitch, comme M. I'ispravnik va venir, le mieux, je pense, est que M. le gorodnitchi adresse, conjointement avec lui, un rapport détaillé au gouverneur de la province sur le cas de M. Médiokritzky. De cette façon, sans enquèle de police, le gouverneur avisera dans sa pleine initiative aux meilleures mesures à prendre.
— C'est une idée; mais n'importe, je vais fourrer le drôle dans une casemate, dit le goroclnitchi.
— Vous ferez bien, approuva Pierre Mikhaïlitch; je vais écrire moi-même au gouverneur : il comprendra les sentiments d'un père. Une offense personnelle m'aurait laissé indifférent, mais cet homme a touché à l'honneur de ma fille — : jamais je ne lui pardonnerai cela! ajouta le vieillard en se frappant la poitrine.
L'ispravnik arriva fort inquiet. C'était le personnage le plus pacifique du monde; extrêmement poltron, il craignait sans cesse de s'attirer des désagréments dans l'exercice de sa charge, et surtout il avait peur de sa femme. On lui apprit de quoi il s'agissait.
— Ah! vraiment! fit-il, encore plus effrayé.
— Nous allons tout de suite, vous et moi, adresser un rapport au gouverneur concernant ce Médiokritzky, lui dit le gorodnitchi.
— Je veux bien, répondit l'ispravnik, pourvu toutefois que cela ne nous compromette pas!
Kalinovitch expliqua que les deux fonctionnaires n'avaient rien à craindre en agissant ainsi, tandis qu'ils encourraient une grave responsabilité s'ils essayaient de soustraire le coupable au châtiment.
— Eh bien! soit, consentit enfin le timide magistrat. Sans perdre de temps, le jeuttie principal écrivit de sa
propre main un rapport au gouverneur, rapport que signèrent le gorodnitchi et l'ispravnik.
La pièce où avait lieu cet entretien n'était séparée que par une mince cloison de celle où se trouvait Médiokritzky. Le chef de bureau entendit tout et comprit que son affaire devenait très-mauvaise. Dès qu'il vit entrer l'ispravnik, il s'élança vers lui.
— Nicolas Egoritch, pourquoi donc m'avez- vous lâché? J'étais votre employé, vous auriez dû me défendre... Puisque la chose prend cette tournure, je vais leur demander pardon.
Suivi de Médiokritzky, l'ispravnik revint auprès du gorodnitchi et des plaignants.
— Il veut demander pardon, dit-il.
— Votre Haute Noblesse... commença le jeune homme en s'adressant d'abord au gorodnitchi, dont il se mit à implorer la clémence.
— Non, non! répondit le vétéran.
Médiokritzky se jeta alors aux pieds de Godnieff.
— Pierre Mikhaïlitch, ne ruinez pas l'avenir d'un jeune homme. Dieu vous récompensera de votre bonté !
Le père de Nastenka se détourna.
Se traînant sur ses genoux, le chef de bureau s'approcha du gorodnitchi :
— Votre Haute Noblesse, supplia-t-il, ayez compassion de moi!
Le vieux soldat commençait à tourmenter ses moustaches.
— Pardonnez-lui, messieurs, dit l'ispravnik, et les vieillards se seraient probablement laissé fléchir, si Kalinovitch n'eût pris la parole.
— Pierre Mikhaïlitch, je crois que la longanimité ne serait pas à sa place ici, déclara-t-il, et, se tournant vers le gorodnitchi, il ajouta : Elle vous convient d'autant moins, à vous,
que vos fonctions vous obligent à réprimer de pareils actes.
— Vous avez voulu, monsieur, déshonorer ma fille, — je ne vous pardonne pas cela! prononça Pierre Mikhaïlitch , et il sortit.
— Je ne vous pardonne pas non plus !... Je vous fais grâce de la casemate; mais quant à vous pardonner, non , dit o son tour le gouverneur de la ville; puis, tout en boitant, il se dirigea vers la porte.
Inutile d'observer qu'à la suite de cette aventure une tempête de cancans se déchaîna sur la tête de la pauvre Nastenka. Parmi les dames du district, qui, certes, n'étaient pas irréprochables, ce fut à qui ferait montre de la plus ver-tueuse indignation. On prenait hautement le parti de Médiokritzky : il avait été, disait-on, encouragé , tout au moins, par mademoiselle Godnieff, et, dès lors, il était dans son droit en se vengeant d'une infidèle.
Par décision du gouverneur, le jeune chef de bureau fut exclu du service. Cette disgrâce ne fit que le rendre plus sympathique encore au monde de la bureaucratie. Tous les ronds de cuir comprenaient d'instinct que la cause de Médiokritzky était la leur, qu'il était l'os de leurs os et la chaude leur chair, tandis qu'un abîme les séparait des Godnieff et de Kalinovitch.
Sur ces entrefaites arriva le grand carême, qui apportait toujours quelques changements dans les habitudes des Godnieff. Pendant la sainte quarantaine , Pierre Mikhaïlitch
portait d'ordinaire ses plus vieux habits, se rasait plus rarement que de coutume, et, au lieu des romans et des revues, lisait des ouvrages scientifiques et des sermons. Comme bien on pense, lui et les siens faisaient maigre dans toute la rigueur du terme; le vieillard ne sucrait même plus son thé qu'avec du miel. Enfin, les cérémonies religieuses étaient suivies assidûment par tous les habitants de la maison.
Un jour, Pierre Mikhaïlitch, assis dans son cabinet, attendait le moment de se rendre à sa paroisse. Pélagie Eugraphovna, qui devait aussi aller à l'église, s'habillait dans sa chambre. Nastenka et Kalinovitch se trouvaient au salon, où ils faisaient des patiences. Le facteur entra dans la cour. Pierre Mikhaïlitch l'aperçut le premier.
a Oui est-ce qui peut bien m'écrire? » pensa-t-il.
On lui remit une lettre et un paquet assez volumineux. L'une et l'autre étaient timbrés de Pétersbourg. L'inquiétude s'empara du vieillard.
* Est-ce qu'on me retournerait le manuscrit?» se demanda-t-il.
Et, mettant vivement ses lunettes, il se hâta de décacheter la lettre. Mais, dès les premières lignes , son visage devint rayonnant. La lecture achevée , il fit le signe de la croix et commença à crier :
— Jacques Vasilitch , Nastenka ! venez ici tout de suite ! Hurrah!
— Non, papa; nous sommes occupés ici, répondit la jeune fille.
— Hurrah! Arrivez donc, imbéciles! cria de nouveau Pierre Mikhaïlitch.
Nastenka et Kalinovitch se rendirent auprès de lui.
— Pourquoi nous avez-vous appelés, papa? demanda la première.
— Je vais vous le dire. Vous voyez cette lettre, ce volume et ce journal? Eh bien, pour tout cela, Jacques Vasilitch doit me payer du Champagne, — je ne sors pas de là.
— De qui est cette lettre? demanda Nastenka, et elle voulut prendre le paquet placé sur la table; mais son père ne le lui permit point.
— Ta, ta, ta! tu es trop curieuse! dit-il, et, saisissant la lettre, le volume et le journal, il fourra le tout dans la poche de côté de sa redingote, qu'il boutonna ensuite.
— Cela vient sûrement de Pétersbourg, fit Kalinovitch d'une voix mal assurée.
— Pour le moment, je ne sais rien. Faites d'abord venir du Champagne , et après nous verrons de quoi il retourne , répondit d'un ton enjoué le vieillard.
— Voyons, papa, parlez donc,- cela devient impatientant, insista Nastenka.
— Je suis prêt à payer douze bouteilles: seulement, pour l'amour de Dieu, ne prolongez pas notre attente, dit Kalinovitch, qui pâlissait déjà.
Pierre Mikhaïlitch se mit à rire.
— La chose en vaut la peine, monsieur! reprit-il; puis il tira de sa poche une petite lettre écrite sur un beau papier satiné, et en fit lentement la lecture :
c Cher Pierre Mikhaïlitch,
« Je me hâte de vous accuser réception de votre envoi, et me réjouis d'avoir pu vous rendre le petit service que vous me demandiez. Je vous adresse, en même temps que celte lettre , la livraison du recueil périodique où a paru la nouvelle de votre protégé. J'y joins un journal qui m'est tombé par hasard sous la main au club anglais , et qui mentionne
cet ouvrage en termes flatteurs. Sur ce , priant la miséricorde divine de vous conserver, je reste avec un sincère attachement... »
Ces quelques lignes froides et dédaigneuses paraissaient aux Godnieff respirer la plus franche cordialité.
— Quelle lettre, et quel homme que mon honoré Fédor Fédoritch! s'écria Pierre Mikhaïlitch, quand il eut fini la lecture de ce billet.
— Ce doit être un homme supérieur, dit Nastenka.
— Tout à fait supérieur ! reprit le vieillard : un cœur noble, une intelligence élevée, — un homme du plus haut mérite !
— Qu'est-ce qu'il y a dans le journal? demanda Kalinovitch, qui semblait n'avoir rien entendu des propos échangés autour de lui.
— Tout de suite, répondit Pierre Mikhaïlitch, et; dépliant le journal, il se mit à lire : « Feuilleton; nouvelles littéraires... Depuis longtemps nous n'avions pas pris la plume avec autant de plaisir qu'aujourd'hui, caria critique a trop rarement l'occasion de constater l'éclosion d'un jeune talent. Cette joie vient de nous être donnée par l'ouvrage de M. Kalinovitch, — un débutant qui a déjà toutes les qualités d'un maître. Après un coup d'essai si heureux, nous ne saurions trop engager l'écrivain à déployer désormais dans le cadre plus large du roman les brillantes facultés dont sa nouvelle nous offre déjà un remarquable aperçu. »
Pendant que Pierre Mikhaïlitch lisait, Kalinovitch changeait sans cesse de visage ; on voyait que ces éloges lui étaient fort agréables, quelques efforts qu'il fit pour le cacher.
— Ah! que je suis contente! dit Nastenka. Et elle porta ses mains à ses yeux.
— Très-bien, très-bien! fit Godnieff. Et vous, Jacques
Vasilitch, vous osiez vous plaindre du sort qui vous met ainsi d'emblée au rang de nos meilleurs écrivains !
— Qui donc pouvait s'attendre à cela? répondit Kalinovitch.
— Je ne le croyais pas non plus, ajouta Nastenka.
— Eh bien! moi, je n'en ai jamais douté, reprit Pierre Mikhaïl itch. Le vieux lettré a donc aussi quelque flair ! Après avoir entendu la lecture du roman, j'ai été fixé tout de suite.
— Moi aussi, papa, j'ai bien vu que c'était un fort bon ouvrage; mais quant à penser qu'il s'imposerait ainsi tout à coup à la faveur publique... Je crois que pas un littérateur n'a débuté avec un pareil succès...
— Il n'y en a pas eu beaucoup, dit Kalinovitch, qui continuait à se promener dans la chambre en s'efforçant de refouler les larmes dont ses yeux se remplissaient.
Le vieillard s'en aperçut.
— Cela l'a remué, murmura-t-il à l'oreille de sa fille, en indiquant du geste le jeune homme.
— Permettez-moi de voir comment c'est imprimé, dit Kalinovitch; et, prenant le numéro de la revue, il voulut lire, mais il dut y renoncer.
— Non, je ne puis pas, continua-t-il; quelle impression on éprouve pourtant à voir son œuvre imprimée ! C'est au point que je ne puis même pas lire!
— Ne rougissez pas de votre émotion, monsieur, elle est bien naturelle; mais, moi, voici à quoi je pense maintenant : vous payera-t-on, ou bien l'auteur ne reçoit-il rien pour le premier travail publié?
— Certainement on me payera , répondit Kalinovitch : le prix ordinaire est de cinquante roubles par feuille d'impression, je le sais de bonne source.
— Cinquante roubles, répéta Pierre Mikhaïlitch, et, après avoir compté le nombre des feuilles, il s'adressa à sa fille :
Eh bien, Nastenka, neuf et demi multiplié par cinquante, combien cela fait-il?
— Quatre cent soixante-quinze, répondit- elle.
— Pas mauvais! Avec cela on peut s'humecter le gosier.
— Je n'y pensais plus, dit Kalinovitch; qui enverrai-je chercher le Champagne?
— Non, attendez, reprit Pierre Mikhaïlitch : tout à l'heure, je plaisantais. Auparavant, il faut aller prier au monastère. Jacques Vasilitch, vous ferez célébrer un service d'action de grâces en l'honneur du saint qui y est vénéré.
— Ah ! oui, faites cela, Jacques Vasilitch, ajouta Nastenka : j'ai une grande confiance dans ce saint.
— Je ne demande pas mieux, répondit Kalinovitch.
— Il n'y faut pas manquer! poursuivit Godnieff : ici, pas un marchand ne voudrait aller à la foire sans s'être d'abord prosterné devant les reliques. J'avoue que j'avais fait mentalement cette promesse en envoyant votre manuscrit à Pétersbourg.
En ce moment, Pélagie Eugraphovna entra avec son capuchon de soie garni d'ours marin, et son manteau en drap de dame.
— Eh bien, Pierre Mikhaïlitch, vous n'allez donc pas à l'office? dit-elle d'une voix mécontente. N'entendez-vous pas sonner les cloches de la paroisse?
— Si fait, j'entends bien, madame, mais nos plans sont changés; nous allons tous au monastère, et vous venez avec nous. Toi, Nastenka, va t'habiller.
Ce disant, le vieillard endossait vivement son paletot et prenait sa canne.
— Allons, voilà encore une idée d'aller au monastère! Comme si l'on ne priait pas tout aussi bien à l'église, grommela la femme de charge, tandis qu'elle quittait la chambre.