DEUXIÈME PARTIE
Pendant que ces événements se passaient dans la famille Godnieff, tout allait de mal en pis chez la générale Chévaloff. D'abord, elle eut une attaque d'apoplexie, qui, sans mettre positivement sa vie en danger, affecta, dans une certaine mesure, ses facultés intellectuelles. A en croire l'ispravnitza, qui avait réussi à s'insinuer dans cette maison, mademoiselle Pauline était au désespoir. Aimant sa mère, elle se trouvait, moralement, dans une situation pire que la malade ellemême, d'autant plus que celle-ci, sourde à toutes les instances de sa fille, refusait absolument de se faire transporter soit à Moscou, soit même au chef-lieu de la province. « Depuis sa maladie, elle est devenue plus avare que jamais » , ajoutait confidentiellement l'ispravnitza.
Dans la seconde semaine du carême, un autre malheur fondit sur la vieille dame. Après avoir été destitué, Médiokritzky, son homme d'affaires, se rendit au cabaret, où il but sans discontinuer durant quinze jours. Ignorant ce détail, la générale le chargea, comme cela lui arrivait souvent, de recevoir pour elle, à la poste, un mandat de mille roubles.
Le jeune homme toucha l'argent et ne l'eut pas plutôt empoché qu'il disparut. Vous pouvez vous imaginer quel effet ia perte d'une si grosse somme produisit sur la malade! Elle eut un nouvel assaut, à la suite duquel elle resta comme paralysée. A bout de forces, mademoiselle Pauline écrivit au prince Ivan un mot qu'elle lui fit porter par un exprès. Dès le lendemain, le prince arriva. La générale, qui ne s'attendait nullement à sa visite, fut enchantée de le voir. Dans l'espace de quelques quarts d'heure, il sut si bien la rassurer qu'elle voulut quitter sa chambre à coucher et se faire transporter au salon. Ensuite, le prince prit congé d'elle pour aller saluer quelques connaissances.
Ce personnage devant occuper une place assez considérable dans la suite de mon récit, je crois nécessaire d'entrer dans certains détails à son sujet. Ancien adjudant d'un général fort difficile sur le choix de son entourage, vivant aujourd'hui en grand propriétaire, le prince Ivan passait pour un des plus gros bonnets du pays. Malgré ses cinquante ans, on pouvait dire que c'était encore un très-bel homme : de taille moyenne, ni trop gras ni trop maigre, un peu chauve, ce qui, du reste, lui allait fort bien, il avait un visage agréable et des mains d'une finesse extrême; de plus, il était toujours mis avec autant de goût que d'élégance. A cet extérieur se joignait un je ne sais quoi d'aisé et de brillant dans les façons, qui rappelait les marquis de l'ancien régime. Connaissant presque tout le monde dans la province, il se montrait d'une politesse obséquieuse vis-à-vis des propriétaires riches et des hauts fonctionnaires; d'autre part, les gentilshommes pauvres et les petits employés trouvaient en lui une affabilité et une bienveillance extraordinaires. De sa bouche ne sortaient en général que des paroles aimables et flatteuses.
Jamais personne ne l'avait entendu s'exprimer en termes blessants ou moqueurs sur le compte de quelqu'un. 11 aimait pourtant le mot pour rire et le trouvait facilement, surtout en français; mais ses saillies étaient toujours inoffensives. Quelque service qu'on lui demandât, soit qu'une veuve sans fortune et chargée de famille le priât de faire entrer ses fils comme boursiers dans un collège, soit qu'un fonctionnaire compromis dans une affaire de pots-de-vin le suppliât d'agir en sa faveur, toujours le prince promettait son concours le plus dévoué; mais presque jamais ces promesses n'étaient suivies d'effet, et, la plupart du temps, les solliciteurs se voyaient déçus dans leur attente.
En dehors de cela, dès sa première rencontre avec quelqu'un, le prince devinait admirablement sur quel point il fallait porter la conversation pour flatter la manie particulière de son interlocuteur; aussi faisait-il d'emblée la conquête de toutes ses nouvelles connaissances, et surtout des gens dont, pour une raison ou pour une autre, il avait besoin. Les sept gouverneurs qui avaient tour à tour administré la piovince dans ces derniers temps, l'avaient tous considéré comme leur meilleur ami et s'étaient ingéniés de leur mieux à lui être agréables. Les autres autorités, depuis les présidents de chambres jusqu'au dernier commis de l'hôtel de ville, ne cherchaient, de même, qu'à lui faire plaisir.
L'existence que le prince menait à la campagne était, dans Ievraisens du mot, celle d'un barine. Il avait quatre enfants: deux de ses fils servaient dans la garde à cheval; sa fille avait eu, dès le berceau, des gouvernantes allemandes, françaises et anglaises, recrutées, sans doute, à grands frais. Lui-même, presque chaque année, séjournait deux ou trois mois i Pétersbourg. Deux ans auparavant, sa femme étant malade, il était parti pour l'étranger avec toute sa famille
et avait passé l'été aux eaux. Un pareil genre de vie aurait dû, semble-t-il, conduire depuis longtemps le prince à sa ruine, d'autant plus que, comme tout le monde le savait, son père, viveur émérite, lui avait laissé pour tout héritage trois cents âmes grevées d'hypothèques. Ce n'était pas non plus son mariage qui avait pu le faire riche; il avait épousé une jeune personne charmante, mais sans autre dot que sa beauté, son éducation et son talent de musicienne. Cependant, loin de se ruiner, il avait accru sa fortune, qui s'élevait maintenant à plus de mille âmes.
Comment expliquer un fait si étrange? Des bruits vagues circulaient à ce propos dans le pays : le prince, disait-on, avait géré à son profit personnel un bien considérable dont la tutelie lui était confiée; il avait pris part à la construction d'une maison bâtie aux frais de la noblesse, et qui ensuite s'était écroulée; il avait figuré comme administrateur dans une société financière de Pétersbourg, qui avait dévoré les capitaux de tous ses actionnaires; on parlait aussi de ses relations avec un personnage haut placé, son ancien protecteur, qui, après l'avoir aimé comme un fils, l'avait brusquement éloigné de lui, ne voulant même plus entendre prononcer son nom.
Enfin le pied d'intimité sur lequel le prince était reçu dans la maison de la générale donnait lieu â différents commentaires : les uns faisaient remarquer que chaque parole de lui était un ordre pour la vieille dame, et que cette dernière, en dépit de son avarice sordide, ne regardait plus à rien dès qu'il s'agissait du prince ; ne lui avait-elle pas souscrit, cinq ans auparavant, une lettre de change de vingt mille roubles? Suivant les autres, le prince était plus lié avec la fille qu'avec la mère : quand il venait faire visite, mademoiselle Pauline et lui envoyaient la générale se coucher, afin de rester en
tête-à-tète, etc. Bien entendu, la plupart des connaissances du prince refusaient d'ajouter foi à ces divers bruits; ceux mêmes qui avaient quelque lieu de les supposer fondés ou qui savaient à cet égard quelque chose de positif, ne se croyaient pas le droit de rien ébruiter sur le compte d'un homme dont presque tous avaient reçu, sinon des services, du moins de bonnes paroles.
Dans la circonstance présente, le prince, après avoirpassé un moment avec la générale, alla faire des visites en ville. Tout d'abord il se rendit au palais; n'y ayant pas trouvé les membres du tribunal, il dut se borner à dire un mot aimable au greffier et à saluer gracieusement le porteur de contraintes. Au sortir du palais, il se croisa avec l'ispravnik, à qui il témoigna la plus grande joie de le voir, et dont il serra les deux mains dans les siennes pendant au moins cinq minutes. Dans la principale rue de la localité, le prince rencontra Pierre Mikhaïlilch : avant même d'être arrivé près de lui, il ôta son chapeau et s'inclina en souriant. De son côté, le vieillard s'approcha et fit un salut respectueux. Il avait beaucoup de considération pour le prince Ivan, qu'il appelait le « Talleyrand de notre époque ».
— Vous allez bien? dit le prince en serrant amicalement la main de Godnieff.
— Je vous remercie humblement, répondit celui-ci ; grâce à Dieu, je vis encore.
— Je suis enchanté de vous voir, positivement enchanté. Pierre Mikhaïlitch s'inclina.
— Il y a longtemps que Votre Altesse n'était venue dans notre ville, obse va-t-il.
— Que faire ! que faire! reprit le prince. Mais je suppose, ajouta-t-il, que tout marche ici comme de coutume, c'està-dire parfaitement bien.
— Sans doute, fit Pierre Mikhaïlitch, quels changements peut-il y avoir ici? Cependant, continua-t-il en fixant un regard sérieux sur son interlocuteur, je puis vous apprendre une nouvelle assez importante. Vous connaissez le directeur actuel du collège?
— Comment donc, si je le connais! J'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de le voir : c'est un jeune homme qui paraît très comme il faut.
— Il est très-bien, poursuivit Pierre Mikhaïlitch, et il vient d'écrire un roman qui l'a rendu célèbre dans toute la Russie, ocheva-t-il d'une voix un peu moins assurée.
— Ah! vraiment, s'écria le prince, il a écrit un roman?
— Peut-être même Votre Altesse l'a-t-elle lu; c'est intitulé : les Relations étranges .. . dit respectueusement le vieillard.
— Oui, je l'ai lu, je l'ai lu, et, pendant une demi-heure au moins, je me suis creusé la tête à chercher qui pouvait en être l'auteur. « Voilà qui est singulier, me disais-je, je connais pourtant bien ce nom-là ! * C'est écrit d'une façon charmante!
Toutes ces paroles du prince étaient autant de mensonges : non-seulement il n'avait pas lu le roman de Kalinovitch, mais je crois bien qu'il n'avait pas ouvert un seul livre depuis vingt ans; quand il lisait quelque chose, c'était un journal.
— Maintenant, c'est à qui, parmi les critiques, en fera l'éloge, reprit Godnieff d'un ton beaucoup plus ferme, et je suis d'autant plus aise de vous entendre formuler ce jugement que vous êtes un homme instruit, versé dans plusieurs littératures étrangères. Croiriez-vous qu'ici certains messieurs refusent même d'accorder leur attention à cet ouvrage?
Le prince hocha la tête.
— Est-ce possible? fit-il
— Que voulez-vous? nul n'est prophète en son pays, répondit avec un soupir Pierre Mikhaïlitch.
— Pourquoi donc?... Si fait!... Moi, du moins, je vais me rendre de ce pas chez M. Kalinovitch, pour le remercier du plaisir qu'il m'a procuré. Au revoir.
Sur ce, le prince tendit cordialement la main au vieillard et s'éloigna.
Depuis que l'œuvre de Kalinovitch avait été publiée dans une revue pétersbourgeoise, Pierre Mikhaïlitch s'était donné pour tâche de communiquer cette nouvelle à tout le monde. Mais il avait beau faire mousser la gloire de son jeune ami, les gens d'E... l'écoutaient le plus souvent avec une extrême froideur. Cette fois, du moins, la politesse du prince le dédommagea amplement de l'indifférence des autres. Le bon Godnieff en fut touché jusqu'au fond de l'âme, et, entendant sonner la dernière messe, il entra à la cathédrale pour remercier Dieu de ce que le goût des choses de l'esprit commençait à se répandre en province, notamment dans cette sphère aristocratique où, naguère encore, on n'aimait que les cartes, les chiens et la boisson. Pendant ce temps, le prince se rendit au logement de Kalinovitch.
Chez la générale, toute la domesticité était en mouvement : la femme de charge pesait le sucre, les laquais versaient de l'huile dans les lampes et mettaient dans les chandeliers des bougies de stéarine; le maître d'hôtel à mine famélique était allé acheter un gros poisson et un morceau de bœuf de première qualité; de plus, il avait pris à la cave une bouteille d'un vin du Rhin fort renommé. Le prince était un fin gourmet et n'admettait à sa table que les crus les plus précieux. Vers midi, la générale quitta sa chambre à coucher pour passer au salon, et s'assit au milieu d'un amoncellement d'oreillers, sur le divan du coin où elle avait coutume de
prendre place. Sur un guéridon se trouvaient un paquet de livres et un immense cornet de bonbons. Les premiers venaient de la bibliothèque du prince, qui les avait apportés pour mademoiselle Pauline; quant aux bonbons, c'était un cadeau qu'il destinait à la générale. Comme elle aimait beaucoup les sucreries et qu'il avait un excellent confiseur, il se plaisait à la régaler ainsi à chacun de ses voyages.
Mademoiselle Pauline, décidément réconfortée par la visite d'un hôte sympathique, versait le café dans des tasses de porcelaine disposées sur un plateau d'argent. Le prince s'était commodément installé dans un moelleux fauteuil. La vieille dame le regarda d'un air indolent, mais affable; puis ses yeux se portèrent sur le service à café.
— Tu diras ce que tu voudras, Pauline, il m'en faut une tasse, fit-elle.
Depuis qu'elle était malade, la générale avait un appétit terrible.
— Maman!... dit la fille d'un ton moitié grondeur, moitié suppliant.
La générale se détourna d'elle en haussant les épaules; mademoiselle Pauline hocha la tête et soupira.
— Une petite tasse ne peut pas faire de mal, décida le prince.
— J'ai beau le lui dire, cela ne m'avance à rien : il ne faudrait rien prendre, parce que, d'après elle, tout est contraire à ma santé, se plaignit aigrement la vieille.
Mademoiselle Pauline sourit avec tristesse et versa la tasse.
— Soit, maman, faites comme vous voulez; moi, ce que j'en disais, c'était pour votre bien, répondit-elle en présentant la tasse à sa mère.
La générale se mit à boire à petites gorgées, mais avec
MILLK AMES. 125
les marques de la plus vive satisfaction; en même temps, elle mangea deux morceaux de pain blanc.
— Le café est bon, observa-t-elle.
— Un verre d'eau, ma tante! là-dessus, il faut absolument boire un verre d'eau ! Ne manquez jamais à cette règle, dit le prince en la menaçant du doigt. .
— J'y consens, acquiesça la malade d'un ton indiquant qu'elle croyait faire par là une concession extraordinaire.
Mademoiselle Pauline sonna : entra un laquais.
— Froide? demanda -t-elle au prince.
— Aussi froide que possible, répondit ce dernier.
— De l'eau froide pour maman, dit-elle au domestique. Celui-ci sortit et, un instant après, revint avec l'eau
demandée. Mademoiselle Pauline commença par s'assurer de la température du liquide en appliquant la main sur le verre.
— Elle est froide, je crois? dit-elle au prince. Il tâta à son tour le verre.
— Elle est bonne, déclara-t-il, et il tendit le verre à la générale, qui en but lentement la moitié.
— C'est assez, dit-elle.
— Non, ma tante, il faut tout boire, absolument tout, répliqua le prince.
— Buvez tout, maman; sans cela votre café vous fera du mal, ajouta Pauline.
La malade vida le verre, non sans répugnance.
— Oh ! vous me ferez mourir avec tous vos soins! repritelle, et elle tourna languissamment ses yeux vers le cornet de bonbons placé sur la table.
— Mon ami, je t'ai obéi : pour m'en récompenser, donnemoi un de tes bonbons, fit-elle doucement.
— Est-ce possible avant le dîner, maman? objecta Pauline.
— N'importe, cela ne fait rien; c'est tout ce qu'il y a de
plus inoffensif, dit le prince, et il alla chercher trois bonbons qu'il offrit à la générale.
Elle se mit à les croquer avec grand plaisir, puis elle baissa peu à peu la tête et s'assoupit.
— C'est une enfant, tout à fait une enfant! remarqua le prince à voix basse.
Mademoiselle Pauline soupira.
— Tout à fait une enfant ! répéta-t-il.
Ensuite, étant allé s'asseoir à une certaine distance, il alluma un cigare.
Pauline s'assit à côté de lui. Pendant quelque temps le prince la considéra avec un intérêt marqué.
— Mais que vous êtes maigrie, ma cousine! Mon Dieu, mon Dieu! murmura-t-il.
— Tu devrais plutôt l'étonner, prince, de me voir encore en vie, répondit-elle à demi-voix. Comment j'ai pu résister à tant de souffrances, je ne le sais pas moi-même!... Vivre depuis cinq ans dans cette méchante petite ville, où je n'aperçois pas un visage humain, et maintenant cette maladie... point de repos ni le jour, ni la nuit... des caprices continuels... des plaintes incessantes... et enfin cette odieuse avarice, tout cela est si insupportable qu'il y a des moments où je prendrais volontiers Dieu sait quelle résolution.
Le prince haussa les épaules.
— Il faut patienter. Tout mal doit finir un jour ou l'autre, et le terme de celui-ci ne paraît pas éloigné, dit-il en montrant des yeux la générale.
— Patienter! cela t'est facile h dire. Sans doute, quand tu viens, je suis heureuse, mais nos relations mêmes sont inavouables. Décidément, il faut que je me marie.
— A Moscou, vous aviez un projet d'établissement en vue? demanda le prince.
— Oui; mais cela n'a pas abouti, et j'en étais sûre d'avance. Elle ne veut pas me donner de dot. A la première lettre, elle a répondu en termes très-aimables ; mais, ensuite, quand il a abordé la question pécuniaire, elle s'est fâchée, m'a accablée d'injures et lui a écrit une lettre de la dernière insolence.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! dit le prince en levant les yeux en l'air.
— A présentée n'ai pas dix kopecks pour m'acheter des épingles, continua Pauline. Pourtant, d'après la loi, les cinq cents âmes de mon père doivent m'appartenir. Depuis longtemps, mon cousin, je voulais te demander conseil à ce sujet : légalement, puis-je entrer en possession de cette fortune? est-elle à moi?
Pendant qu'elle parlait, le prince fronçait le sourcil.
— Elle est à vous, et la loi vous autorise à en prendre possession immédiatement, si bon vous semble, répondit-il d'un ton grave; mais songez, ma cousine, au scandale qu'occasionnerait une semblable réclamation de votre part; l'opinion n'est pas favorable à une jeune fille qui s'insurge contre sa mère!
— Mais si je me marie, cela sera tout naturel. Il faut bien que mon mari et moi ayons des moyens d'existence.
— Alors, sans doute, ce sera une autre affaire, reconnut le prince; alors vous aurez votre famille, votre existence distincte : bon gré, mal gré, elle devra vous rendre votre bien. Mais, chère cousine, poursuivit-il en haussant les épaules, il faut au préalable que vous vous mariiez, dussiezvous pour cela vous enfuir de chez vous; et avec qui?... Essayez donc de trouver un époux ici! Plus d'une fois j'ai mentalement passé en revue tous les jeunes gens du pays : eh bien, pas un seul n'est un parti convenable pour vous.
Les plus comme il faut ne veulent pas se marier, et les autres sont des êtres qu'on ne voudrait même pas recevoir chez soi.
A ces mots, Pauline soupira.
— Je pressens, commença-t-elle, que je suis condamnée à m'étioler ici . Quel avantage me revient-il d'être riche, d'être la fille d'un général, de posséder pour cent mille roubles de diamants? La fille du dernier employé de chancellerie est plus heureuse que moi. Elle a au moins certaines satisfactions.
Tandis qu'elle achevait cette dernière phrase, des larmes se montrèrent dans ses yeux.
— Seigneur mon Dieu ! continua-t-elle, je ne cherche dans mon futur mari ni fortune, ni illustration, ni honneurs; qu'il soit seulement un homme bien élevé et qu'il m'aime, ou, du moins, que je lui plaise un peu...
En ce moment, la générale bâilla et ouvrit à demi les yeux.
— Pauline, tu es ici? dit-elle.
— Oui, maman, répondit Pauline, et, se levant aussitôt, elle s'éloigna du prince pour s'approcher du guéridon sur lequel se trouvaient les livres.
— Qu'est-ce que tu fais? demanda la générale.
— Je regarde les livres.
— Quels livres?
— Ceux que le prince a apportés , répondit Pauline impatientée.
— Quels livres a-t-il apportés? voulut savoir la vieille.
— Des revues, ma tante, des revues, dit le prince. Puis il se prit le front, et, comme si une idée lui fût soudain revenue à l'esprit, il ajouta, en s'adressant à Pauline : A propos, vous trouverez là une nouvelle ou un roman d'un monsieur
d'ici, le directeur du collège. Moi-même, je n'ai pas lu cet ouvrage, mais j'ai vu qu'il en est question dans les journaux, — on en dit du bien.
Mademoiselle Pauline rappela ses souvenirs.
— Le directeur du collège... fit-elle en clignant les yeux : il me semble qu'il est venu chez nous.
— Il est venu chez vous? demanda le prince.
— Oui, mais maman l'a reçu sèchement, et, depuis lors, nous ne l'avons plus revu.
— De quoi parlez-vous? questionna la malade.
— Nous causons littérature, ma tante, littérature, répondit le prince, après quoi il se prit de nouveau le front, et tout bas, en souriant, dit à Pauline : Voilà notre homme ! Soyez contente, c'est un jeune homme très comme il faut.
Pauline sourit aussi.
— Soit, répondit-elle,- du reste, il m'avait plu déjà lors de sa visite : il est très-gentil.
— Très-gentil! répéta le prince.
— Est-ce que le dîner est prêt? demanda la malade. Mademoiselle Pauline haussa les épaules.
— Mais, maman, nous venons de prendre le café.
— C'est trop tôt, ma tante, beaucoup trop tôt, ajouta le prince en regardant sa montre; il n'est guère plus de midi.
La vieille fit une mine mécontente, et se laissa de nouveau envahir par une sorte de somnolence.
— J'ai passé chez lui tout à l'heure, et demain, probablement, il viendra me rendre ma visite , dit le prince en s'adressant à Pauline.
Celle-ci sourit encore, quoique avec une nuance de tristesse.
Revenu du collège , Kalinovitch trouva chez lui la carte du prince. La prikaznitchikha l'avait glissée dans la bordure de la glace, ainsi qu'elle l'avait vu faire chez des gens riches. Elle-même, du reste, ne lui dit rien de cette visite; car, depuis plus de six mois, elle avait même cessé de saluer son locataire, et si elle ne lui donnait pasfeongé, c'était uniquement par égard pour Pélagie Eugraphovna.
Au dos de sa carte , le prince avait écrit : Venu remercier l'auteur du plaisir qu'il m'a procuré. A cette vue, Kalinovitch sourit; puis, après avoir réfléchi un moment, il ôta son uniforme quelque peu râpé, se fit la barbe, se coiffa", mit un habit noir, et commença par se rendre chez les Godnieff. Nastenka, qui, comme toujours, l'attendait assise près de la fenêtre de la salle, fut fort contente de le voir; elle le prit par la main et le fit asseoir à côté d'elle.
— Tu t'es fait bien beau aujourd'hui; d'où viens-tu donc? dit la jeune fille.
— Je n'ai été nulle part, répondit Kalinovitch. Et, après un moment de silence, il ajouta :
— Tout à l'heure est venu chez moi un visiteur inattendu,
— Qui? demanda Nastenka.
Pour toute réponse, Kalinovitch lui tendit la carte du prince. Après avoir lu le nom et le petit mot écrit sur le verso, Nastenka sourit :
— Quelle amabilité! C'est dommage qu'elle arrive un peu tard, observa-t-elle.
— Que veux-tu dire par là? questionna Kalinovitch.
— Certainement, c'est une amabilité tardive! Tu n'es devenu ni plus intelligent, ni meilleur depuis que ton roman est imprimé : pourquoi donc, auparavant, ne te faisait-il pas de visites et ne témoignait-il aucune envie de te connaître?
— Au contraire, il a toujours été fort aimable avec moi, et j'ai toujours désiré me lier avec lui. C'est un homme fort intelligent...
Nastenka hocha la tête en signe de doute.
— Je ne sais pas, interrompit-elle, je l'ai vu deux fois; sa figure est tout à fait celle d'un tartufe. Il ne me plaît pas: ce doit être un homme très-astucieux.
Kalinovitch ne répondit rien. & Les opinions sont libres » , semblait dire l'expression de son visage.
Pendant ce temps , Pierre Mikhaïlitch était rentré chez lui et changeait de vêtements dans son cabinet. Entendant la voix de Kalinovitch, il cria :
— Kalinovitch, vous êtes ici?
— Oui, répondit le jeune homme.
— Yous avez eu une visite aujourd'hui; le prince est passé chez vous.
— Je le sais.
— Que comptez -vous faire? poursuivit le vieillard en entrant dans la chambre. Eh.» mais cela tombe bien, vous êtes justement en toilette... Allez le voir, monsieur, allez-y tout de suite ! Dépêchez-vous, le prince vous porte aux nues.
— Rien ne presse, observa Nastenka : pourquoi se hàterait-il tant d'aller faire sa révérence au prince? Est-ce qu'il est le moins du monde son obligé?... C'est ridicule!
— Ce n'est pas ridicule du tout! répliqua Pierre Mikhaïlitch: la politesse exige cela, et, d'ailleurs, le prince est un
homme influent qui peut être utile à Jacques Vasilitch.
— En quoi donc peut-il être utile à Jacques Vasilitch? Voilà ce que je serais curieuse de savoir, car je ne m'en doute pas.
Pierre Mikhaïlitch se fâcha.
— Si, tu le comprends très-bien; seulement, c'est l'orgueil qui parle en toi! s'écria-t-il en frappant sur la table. Selon toi , il faudrait être malhonnête avec toutes les personnes qui nous font des avances! Ne l'écoutez pas, Jacques Vasilitch, cette fille-là n'a pas le sens commun! ajouta-t-il en s'adressant à Kalinovitch.
— J'ai l'intention de l'aller voir, dit ce dernier. Kastenka leva les yeux sur lui.
— Allez-y, reprit le vieillard; seulement vous ne pouvez pas aller à pied, il y a trop de boue; je vais vous faire atteler le drojki, acheva-t-il, et il sortit aussitôt.
— Tu iras? demanda Nastenka.
— Sans doute, répondit Kalinovitch.
— Et si je ne veux pas que tu y ailles?
— Voilà une étrange fantaisie!
— Mettons qu'elle soit étrange; si tel est mon désir, me refuseras-tu un sacrifice aussi insignifiant?
— Il n'y a pas là de sacrifice à faire. J'ai une visite à rendre, et je la rends, — c'est la chose du monde la plus simple.
— Cela se peut, mais je ne veux pas. Le prince est descendu chez la générale, et je hais cette maison. Toi-même, tu t'es plaint d'y avoir reçu un mauvais accueil. Fier comme tu l'es, quel plaisir peux-tu avoir à aller de nouveau affronter les dédains de ces gens-là?
— Je ne vais pas chez la générale , que je ne veux même pas connaître, mais chez le prince, et encore n'y vais-je que pour lui rendre sa visite.
— N'y va pas, mon âme, mon ange, n'y va pas! Je te le demande en grâce. Reste toute la journée chez nous. Je ne te laisserai pas partir. Je veux me rassasier de ta présence. Vois comme tu es beau aujourd'hui!
En parlant ainsi, la jeune fille avait pris Kalinovitch par la main.
— Je serai revenu d'ici à quelques quarts d'heure, répondit-il.
— Je ne veux pas, tu entends! répliqua Nastenka.
— C'est un caprice, rien de plus, et un sot caprice! dit Kalinovitch en fronçant le sourcil.
— Non, Jacques , ce n'est pas un caprice, mais un pressentiment, commença-t-elle. Quand tu as dit que le prince était venu chez toi, j'ai senti mon cœur défaillir, comme si de tes relations avec lui devaient résulter toutes sortes de malheurs pour toi et pour moi. Je t'en prie encore une fois, ne va pas chez la générale , ne rends pas au prince sa visite : ces gens-là causeront notre perte.
— Ah! c'est d'un pressentiment qu'il s'agit maintenant! ricana Kalinovitch; tant pis; mais comme je n'attache aucune importance aux pressentiments, cela ne m'empêchera pas d'aller voir le prince.
— Je savais fort bien d'avance, répliqua la jeune fille, que tu tiens plus à satisfaire le moindre de tes désirs qu'à m'épargner les plus cruelles souffrances.
— Si vous le saviez , alors à quoi bon tout cet entretien? reprit Kalinovitch.
Nastenka devint toute rouge.
— Écoutez, Kalinovitch, dit-elle : si vous vous mettez à me parler ainsi... (Sa voix tremblait, ses yeux étaient mouillés de larmes.) Vous ne devez pas me parler de la sorte, poursuivit-elle, je vous ai tout sacrifié... ne plaisantez pas avec
mon amour, Kalinovitch! Si vous agissez ainsi envers moi, vous me ferez mourir, méchant homme!
— Nastenka ! cessez ! Qu'est-ce que vous avez ?
Il voulut lui prendre la main, mais elle la retira.
— Laissez-moi, je n'ai pas besoin de vos caresses! ditelle en se levant pour sortir.
Au moment de quitter la chambre, elle s'arrêta sur le seuil.
— Si vous allez chez le prince, ne venez plus ici ni aujourd'hui, ni demain... Ne remettez plus les pieds chez nous : je ne veux plus vous voir... égoïste!
Le jeune homme fit une grimace. Nastenka se retira. En ce moment reparut Pierre Mikhaïlitch, qui, à peine entré, cria :
— Le drojki est attelé; allez, et que Dieu vous conduise!
— Je vous suis bien reconnaissant, répondit Kalinovitch. Et, après avoir endossé son paletot, il passa sur le perron. L'équipage n'avait pas changé depuis que notre héros s'en
était servi, un an auparavant, pour faire ses visites; c'était toujours le même cheval, à cela près qu'il avait encore engraissé; sur le siège était toujours assis Gavrilitch, que l'économe Pélagie Eugraphovna avait définitivement promu aux fonctions de cocher pour lui faire gagner à peu près le pain qu'il mangeait.
Seulement l'invalide naguère si plat vis-à-vis de Kalinovitch avait pris celui-ci en exécration depuis son renvoi du collège. Était-il chargé d'une commission pour le jeune principal, il s'acquittait de sa tâche avec deux fois plus de lenteur qu'à l'ordinaire, et ce n'est pas peu dire, car habituellement il mettait deux heures à aller chercher des craquelins chez la pâtissière voisine de la maison. Dans le cas présent, il fit prendre à sa bête l'allure tranquille d'un cheval de corbillard, ce qui ne tarda pas à ennuyer Kalinovitch.
MILLE AMliS. 135
— Mène-moi donc plus rondement ! ordonna ce dernier.
— Le cheval ne veut pas courir, répondit laconiquement Gavrilitch.
— Fouette-le!
— Non, je n'ose pas; il n'aime pas à être fouetté : il se mettrait à ruer! répliqua l'invalide en secouant mollement les rênes.
Et il continua à aller au pas.
Kalinovitch attendit encore quelque temps; à la fin, il perdit patience :
— Fouette le cheval, te dis-je! répéta-t-il de nouveau. Gavrilitch ne répondit pas.
— Voyons, veux-tu le fouetter? cria le jeune principal.
— Mais je n'ai pas de fouet! cria à son tour le cocher. Voyant qu'il ne pouvait se faire obéir, Kalinovitch descendit du drojki.
— Retourne chez tes maîtres, je ne veux pas être conduit par une brute comme toi, dit-il, et il se mit à faire la route à pied. L'invalide grommela entre ses dents quelques mots inintelligibles, puis il fit tourner son cheval et regagna au trot la demeure des Godnieff.
Arrivé à la maison de la générale, Kalinovitch trouva cette fois encore un laquais en livrée dans le vestibule.
— Son Altesse est chez elle? demanda-t-il.
— Tout de suile, répondit le domestique, qui se hâta de monter l'escalier.
Pauline et le prince n'avaient pas quitté leurs places dans le salon. La générale mâchait de la cannelle pour réveiller la sensibilité de son palais. Le laquais annonça le visiteur.
— Quand on parle du loup, on en voit la queue, observa le prince en se levant.
— Recevez-le ici, dit vivement Pauline.
— Oui, répondit-il, et il s'adressa à la vieille. Ma tante, Kalinovitch, un homme de lettres, est venu pour me voir; puis-je le recevoir ici?
— Quel homme de lettres? demanda avec un clignement d'yeux la générale.
— Maman, reprit Pauline, il est venu chez nous il y a un an.
— Où est-il venu?
— Ici, chez vous, ajouta le prince.
— Je ne sais pas quand il est venu, je n'en ai aucun souvenir, dit la malade.
— Allons, vous l'avez oublié, répondit le prince; peut-on le recevoir ici? C'est un jeune homme trcs-genîil et trèsintelligent.
— Pourquoi ne le pourrait-on pas? Recommandé par toi, il sera le bienvenu, consentit-elle.
— Fais entrer! ordonna le prince au laquais, et lui-même passa dans la salle, tandis que Pauline allait vivement arranger sa chevelure devant une glace.
Kalinovitch parut.
— Je vous suis très-reconnaissant de m'avoir procuré le plaisir de vous voir! commença le prince, en allant au-devant de lui et en lui prenant les deux mains, qu'il serra avec force.
— Vous connaissez les dames qui habitent ici? ajouta-t-il. Kalinovitch répondit qu'une fois seulement il avait eu
l'honneur d'aller chez elles.
— En ce cas, permettez-moi de vous présenter, reprit le prince, et il le conduisit au salon.
— M. Kalinovitch... dit-il à la générale; mais celle-ci se borna à soulever ses paupières. Il n'en fut pas de même de mademoiselle Pauline, qui fit au visiteur un salut très-aimable.
— Je vous prie, monsieur, prenez place. Ce disant, le
prince avançait un siège à Kalinovitch; après quoi lui-même s'assit non loin du jeune homme.
— M. Kalinovitch ne nous a accordé qu'une seule fois la faveur de sa visite, dit en français Pauline.
Kalinovitch expliqua dans îa même langue que, ayant appris la maladie de la générale, il avait eu peur de déranger. Le prince et Pauline échangèrent un coup d'œil; tous deux remarquaient avec plaisir que le jeune principal s'était fort bien tiré de cette phrase française. La vieille continuait à cligner les yeux, ses regards dénués d'expression allaient de sa fille au prince et du prince à Kalinovitch.
— Toute cette année-ci, en effet, maman a été souffrante et n'a presque reçu personne, reprit Pauline.
— Je sens de la faiblesse clans le bras et un engourdissement dans les doigts, dit la générale à Kalinovitch en lui montrant sa main flasque et tremblante.
— Avec le temps, la sensibilité reviendra, Excellence; cela se passera, répondit-il.
— Oui, oui, cela se passera, ajouta le prince : un été passé à la campagne, des bains froids, et vous verrez, ma tante, comme vous serez toute ragaillardie.
La vieille ne parut pas l'avoir entendu et s'adressa de nouveau à Kalinovitch :
— Je ne sens pas ce que je mange... j'ai un goût désagréable dans la bouche... les aliments que j'aimais autrefois ne me plaisent plus...
Le visiteur écoutait en ayant l'air d'éprouver une profonde compassion. Les lèvres du prince ébauchèrent comme un léger sourire.
— Pourtant vous avez de l'appétit, maman, observa Pauline; vous voulez toujours manger, et vous savez qu'il vous est défendu de prendre beaucoup de nourriture.
Mais la générale ne fit aucune attention aux paroles de sa fille. Fort contente de pouvoir s'entretenir de sa maladie avec un étranger, elle ne semblait pas près de lâcher Kalinovitch.
— J'ai les jambes faibles... je ne puis pas marcher... mon pied glisse au moindre pas que je fais...
— Cela se passera aussi, Excellence, répéta le jeune homme.
— Cela s'en ira complètement? demanda- t-elle.
— Je le pense, répondit Kalinovitch. Mon père a eu exactement la même maladie, ce qui ne l'a pas empêché, après cela, de vivre encore quinze ans en parfaite santé.
— Il n'a vécu que quinze ans, et ensuite il est mort! fit la vieille devenue songeuse.
Kalinovitch ne releva pas cette observation. De nouveau un sourire presque imperceptible parut sur les lèvres du prince, qui regarda sa cousine.
— Cette vie de province que vous craigniez tant, ne vous ennuie-t-elle pas? demanda Pauline à Kalinovitch, sans doute pour couper court aux doléances de sa mère.
— M. Kalinovitch n'a probablement pas eu le temps de s'ennuyer cette année, occupé qu'il était à écrire son beau roman, dit le prince.
— Ce roman a été écrit il y a deux ans, répondit le visiteur.
— Vous vous occupez de littérature depuis longtemps déjà? questionna Pauline.
— Oui.
— Alors, vous n'êtes pas pressé de publier vos ouvrages, reprit le prince, et vous avez raison : plus on est sévère pour soi-même, mieux cela vaut. Il y a une règle qu'en littérature, comme dans la vie, il ne faut pas oublier : un homme se repentira mille fois d'avoir beaucoup parlé, et jamais d'avoir
parlé peu. C'est très-bien, c'est très-bien! répéta-t-il; puis, après un silence, il ajouta : Mais, maintenant que vous êtes entré avec tant d'éclat dans la carrière, vous avez probablement plusieurs travaux entre les mains?
— J'en ai entrepris quelques-uns, mais rien n'est encore assez achevé pour que je me décide à le publier, répondit Kalinovitch.
— Très-bien! très-bien! approuva de nouveau le prince; quelque impatients que nous soyons de lire un nouvel ouvrage de vous, nous n'en désirons pas moins que votre prochaine production marque un progrès sur votre début déjà si brillant; aussi n'osons-nous pas vous presser : travaillez à loisir, prenez votre temps... Après votre première tentative, nous sommes en droit d'attendre de vous une œuvre tout à fait hors ligne.
Kalinovitch s'inclina.
— Oui, vraiment, poursuivit le prince : ce que j'en dis n'est pas pour vous flatter; je parle comme admirateur sincère du talent en général,
— Je me suis souvent dit qu'il doit être bien difficile de faire un livre, observa Pauline : à en juger par moi, j'ai parfois tant de peine à écrire une lettre : qu'est-ce donc quand il s'agit de composer tout un roman! Tant que dure ce travail, j'imagine qu'on ne peut pas penser à autre chose, sinon on perd le fil de ses idées.
— Ma cousine, répliqua le prince, je suppose qu'il faut pour cela une faculté particulière : une fantaisie vive, une imagination forte. Tenez, j'ai connu beaucoup de gens de lettres tant en Russie qu'à l'étranger; eh bien! je l'avoue, j'ai toujours remarqué chez eux quelque chose qui les distingue de nous autres pécheurs. Je ne parle pas seulement de l'esprit (je ne puis même me figurer un écrivain imbécile);
mais, intelligence à part, presque tous ont un cœur noble et généreux.
— Vous-même, prince, ne vous êtes-vous jamais occupé de littérature? N'avez-vous pas écrit quelquefois? demanda modestement Kalinovitch.
— Oh! mon Dieu, non! s'écria le prince. Moi, un écrivain! J'ai d'autres choses qui m'occupent, et d'ailleurs je ne sais pas écrire.
— Quant à celte dernière assertion, vous me permettrez de n'en rien croire, observa du même ton modeste le visiteur.
— Réellement, je ne sais pas; pourtant j'ai passé presque toute ma vie au milieu des littérateurs, et j'ai eu avec plusieurs d'entre eux des relations qui m'ont laissé un bien cher souvenir, ajouta le prince en soupirant.
Cette conversation n'intéressait nullement la générale, chez ui la voix de l'estomac parlait plus nautique toute autre.
— Dlnerons-nous bientôt? demanda-t-elle à sa fille.
— Oui, maman, répondit Pauline.
Kalinovitch comprit qu'il était temps de partir, et il se leva.
— Au revoir, au revoir... commença le prince.
— M. Kalinovitch sera peut-être assez bon pour consentir à dîner avec nous? dit brusquement Pauline.
Cette fois encore, un sourire fugitif et presque insaisissable courut sur le visage du prince.
— Excellente idée ! Cela nous permettra de prolonger encore pendant quelques heures cet agréable entretien, reprit-il.
Kalinovitch s'inclina.
— Très-bien, très-bien ! répéta le prince : débarrassezvous de votre chapeau et asseyez-vous.
il MILLE AMES. 141
Kalinovitch obéit, et la conversation s'engagea de nouveau sur la littérature. Naturellement ce fut le prince qui en fit presque tous les frais, il parla longuement des auteurs qu'il avait connus, vanta la carrière des lettres et le prestige dont elle entoure ceux qui s'y distinguent : un grand écrivain n'est-il pas recherché de tout le monde, comme si chacun espérait, en se rapprochant de lui, participer dans quelque mesure à sa gloire?
C'étaient là de bien grossières amorces; il semble qu'un homme intelligent et fin comme Kalinovitch aurait dû s'en apercevoir, et cependant il s'y laissa prendre. Que voulezvous? il ne manque pas de gens dont le cœur, insensible aux prières et aux larmes, est incapable de résister à la flatterie : notre héros était de ce nombre.
A quatre heures et demie, Pauline, le prince et Kalinovitch se mirent à table. La générale prit son repas dans sa chambre. Le dîner, servi dans de la vaisselle plate par toute une escouade d'heiduques en livrée, fut aussi bon qu'il pouvait l'être, étant donné que les ressources gastronomiques d'une ville de district ne sont pas celles d'une capitale.
La générale avait conservé le maître queux de son mari; c'était un cuisinier de premier ordre; mais, hélas! depuis la mort de son barine, il était exclusivement voué à la préparation de la soupe aux pommes de terre et du foie grillé. Les seules occasions qu'eût le vieillard de déployer ses talents culinaires lui étaient fournies par les visites du prince : alors il avait carte blanche pour se procurer des provisions, et il faisait merveille!... Presque après chaque repas le prince lui adressait des compliments bien sentis.
— Quel dîner exquis nous avons fait! disait-il en portant à ses lèvres le bout de ses doigts : décidément, Grégoire Vasilitcb, vous cuisinez dans la perfection!
A ces mots, Grégoire Vasilitch le regardait d'an air sombre.
— Je ne mérite pas vos éloges, Altesse, répondait-il, j'oublie mon métier : on se rouille joliment quand on ne fait plus que du gruau d'avoine.
D'ordinaire, le prince n'en voulait pas entendre davantage, et se hâtait de tourner les talons, craignant que le vieillard ne caractérisât en termes plus vifs encore l'avarice de sa maîtresse.
Après le dîner, on alla prendre le café et fumer dans un cabinet luxueusement meublé. Ce cabinet avait son histoire. Depuis longtemps, mademoiselle Pauline désirait avoir, pour son usage particulier, une chambre confortable, avec des draperies de velours et des chinoiseries. Mais prières et caresses restaient vaines auprès de la générale, qui se refusait obstinément à satisfaire le désir de sa fille. Pauline s'en ouvrit au prince, confident habituel de ses ennuis.
— Oh! nous arrangerons cela! répondit-il; et, le soir même, il mit la conversation sur le cabinet.
— Non, prince, non et non ; c'est une dépense inutile ! dit la vieille dame.
— Comment, inutile, ma tante? Ne faut-il pas que ma cousine ail un boudoir où elle puisse se retirer?
— Non, c'est inutile, répéta-t-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
— En ce cas, j'arrangerai à mes frais ce cabinet pour ma cousine, reprit le prince.
— Je sais que tu es toujours prêt à jeter l'argent par les fenêtres, dit la générale en souriant.
Du reste, elle croyait qu'il avait parlé ainsi pour plaisanter. Mais l'événement lui prouva le contraire : au bout de quinze jours le cabinet était prêt. Pauline fut fort confuse, et sa mère éprouva aussi un certain embarras.
— Quoi, prince! Est-ce vraiment un cadeau que lu nous fais? demanda la générale.
— Oui, ma tante, c'est un cadeau; seulement ce n'est pas à vous que je le fais, mais à ma cousine. Nous ne vous laisserons même pas entrer dans ce cabinet, répondit le prince.
— Ah! que tu es fou! observa la vieille en hochant la tête; néanmoins, on voyait qu'elle était bien aise : les cadeaux, quelque forme qu'ils revêtissent, lui faisaient toujours plaisir.
— Merci, mon cousin! dit Pauline, et, profondément émue, elle tendit sa main au prince, qui la serra; en même temps, la physionomie de celui-ci prenait une expression significative.
Quand tous eurent pris place sur des sièges bas et moelleux, le prince se remit à causer littérature; il manifesta notamment sa surprise de n'avoir rencontré, dans la bonne société, aucun de nos écrivains les plus distingués, lors de ses derniers voyages à Pétersbourg : où vivaient-ils? quelles étaient leurs relations? Dieu le savait. Pourtant, selon lui, il était à désirer que les gens de lettres fréquentassent le grand monde.
— Si vous voyez la bonne société, messieurs les littérateurs, continua-t-il en s'adressant à Kalinovitch, vous y rencontrerez des caractères et des sujets propres à intéresser le public bien élevé, et celui-ci, de son côté, apprendra à aimer les choses de son pays, les choses russes.
Kalinovitch objecta qu'il était assez difficile de s'ouvrir l'accès du high life.
— Pas du tout, répliqua le prince; il suffit de vouloir. Sans doute, dans les premiers temps, votre amour-propre aura quelque peu à souffrir; mais, ensuite, on vous connaîtra, on s'habituera à vous, on vous aimera... Ne voyons-
nous pas, poursuivit-il, dans les rangs les plus élevés de la société une foule d'individus sans valeur aucune, sortis Dieu sait d'où, arrivés Dieu sait comment? Et vous croyez qu'un littérateur russe ne saurait pas s'y faire sa place ! Dans l'intérêt même de vos ouvrages, messieurs, vous devriez songer à cela, car vos habitudes de bohème laissent leur reflet sur ce que vous écrivez. Le proverbe a raison : « Dismoi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. »
L'opinion du prince semblait être aussi celle de Kalinovitch. Il était plus de dix heures quand ce dernier se décida à prendre congé de ses hôtes.
— J'espère que vous viendrez encore nous voir, lui dit Pauline.
Le jeune homme répondit que ce serait avec le plus grand plaisi .
— De mon côté, voici à quoi je pense, ajouta le prince : ma famille arrive après-demain; nous organiserons alors une petite soirée littéraire, et nous prierons M. Kalinovitch de nous lire son roman.
— Ah ! ce serait bien agréable, fit Pauline. Je craignais d'être indiscrète, mais j'avoue que j'aurais le plus grand désir d'entendre la lecture faite par l'auteur lui-même ; c'est un plaisir accordé à de si rares privilégiés...
En réponse à ces paroles, Kalinovitch s'empressa de se mettre à la disposition de ses hôtes ; ensuite, il fit ses adieux et se relira.
— Eh bien! comment avez-vous trouvé ce jeune homme? demanda le prince à sa cousine, après le départ du visiteur.
— 11 est fort gentil! répondit Pauline.
— Vraiment, vous le trouvez gentil? fit le prince.
— Oui, répéta-t-elle, il est gentil.
Ce mot fut accompagné d'un regard significatif.
— Oh! les femmes! les femmes!
— Cessez de dire cela! Vous devez bien me connaître, reprit Pauline en appliquant légèrement sa main sur la bouche de son interlocuteur. Le prince baisa cette main, puis tous deux se rendirent auprès de la générale.
Pendant ce temps Kalinovitch revenait chez lui et y rapportait des sensations nouvelles. Ce qui l'avait le plus impressionné, c'était le comfort régnant partout dans la maison de. la générale. Mon Dieu, combien cette demeure laissait loin derrière elle le pauvre logis des Godnieff, où il avait vécu plus d'un an sans rien voir de mieux! Il faut dire que notre héros attachait un grand prix au comfort : à cet égard il était bien de sa génération.
Le lendemain, Pierre Mikhaïlitch attendit impatiemment Kalinovitch, mais celui-ci, peu pressé de se rendre chez les Godnieff, ne vint les voir que dans la soirée.
— Eh bien, monsieur? s'écria le vieillard, comment et où avez-vous passé la journée d'hier? Avez-vous été chez Son Altesse? De quoi avez-vous causé avec elle?
— Que voulez-vous que je vous dise? J'ai été le voir et j'ai causé avec lui, répondit laconiquement Kalinovitch; mais, remarquant que Nastenka, qui lui avait à peine rendu son salut, restait boudeuse, il se mit, pour la vexer, à faire l'éloge du prince, et il acheva en disant qu'il était bien aise d'être entré en relation avec lui, parce que des hommes comme celui-là étaient rares en province.
— Oui, oui, c'est un puits d'intelligence et de savoir! confirma Pierre Mikhaïlitch.
Nastenka se bornait à les écouter.
— 11 parait que vous vous êtes bien amusé chez vos nouvelles connaissances : vous y avez dîné et passé toute la journée, dit-elle.
Nastenka avait été instruite de tout cela par le capitaine, qui semblait s'être donné pour tâche d'épier tous les faits et gestes du jeune principal.
— Oui, j'y ai diné, répondit Kalinovitch du ton le plus indifférent.
— Ah ! je ne le savais pas ! reprit Pierre Mikhaïlitch. Eh bien, comment a été le diner? Parlez-nous-en... Je suppose que la table offrait un beau coup d'œil : on dit que chez la générale on mange dans de la vaisselle d'argent.
— Le dîner a été très-convenable, dit Kalinovitch.
— Je le pense bien! fit avec un accent de mépris Nastenka. Le langage de Kalinovitch l'avait définitivement poussée
à bout, a Comment, se disait-elle, cet homme fier, cet homme supérieur (elle croyait les deux épithètes aussijustes l'une que l'autre) peut-il éprouver un tel ravissement parce que des sots de haut parage l'ont invité chez eux? Quelle petitesse de sa part! j Elle s'était promis de se montrer froide et dédaigneuse vis-à-vis de lui, et peut-être se seraitelle tenu parole si Kalinovitch avait manifesté le moindre repentir de sa faute.
Mais, loin de là, le jeune homme se mit lui-même à la bouder, et, durant toute la journée, il n'échangea ni un mot, ni un signe d'intelligence avec elle. D'ordinaire, rien ne causait autant de chagrin à Nastenka que le ton de politesse glaciale qu'il affectait en ce moment. Dans une semblable lutte, le meilleur et le plus aimant est toujours le vaincu. Le
soir, après le souper, la jeune fille, incapable de se contenir plus longtemps, dit à Kalinovitch :
— Les torts sont de votre côté, et c'est vous qui êtes fâché contre moi !
— Si vous avez vos caprices, je puis bien avoir les miens, répondit-il, et il retourna chez lui.
Restée seule, Kastenka pleura amèrement : « Seigneur, quel homme est-ce là! s gémissait-elle. Cela dépassait ses forces, et elle ne comprenait rien à une telle manière d'être. Le jour fixé pour la lecture de Kalinovitch, la princesse et sa fille vinrent dîner à la ville. Pauline fit grand accueil aux deux dames, et le prince leur apprit, séance tenante, qu'une petite surprise avait été préparée à leur intention : un jeune homme très-spirituel et très-instruit viendrait lire, le soir, un roman écrit par lui.
— Vous serez attentives, je l'espère, acheva-t-il avec un sourire qui, probablement, fut compris des personnes auxquelles il s'adressait.
— Ah ! sans doute, c'est fort agréable ! ditla princesse d'une voix douce et basse.
C'était encore une belle femme; mais, depuis cinq ans, elle souffrait d'un dérangement des nerfs, en sorte que le plus léger bruit lui occasionnait des maux de tête; aussi son mari veillait-il avec une sollicitude infatigable à lui épargner toute secousse nerveuse. La jeune fille eut pour son père un sourire angélique. Chose à noter : bien que poussant la délicatesse au point de ne jamais se laisser voir à aucun des siens en robe de chambre, le prince savait en même temps se faire obéir au doigt et à l'œil.
Avec la générale l'explication fut un peu plus difficile. Pendant une demi-heure au moins, le prince dut plaider pour la soirée littéraire. A la fin, la vieille parut comprendre a peu
près de quoi il s'agissait, et répondit par sa phrase habituelle: — Je ne demande pas mieux, prince; dispose à ton gré de ma maison... Tu sais comme je t'aime!
Le prince reconnaissant lui baisa la main. La générale jeta les yeux sur le cornet de bonbons : il alla le lui chercher, puis la quitta. Une nouvelle idée venait de germer dans son esprit. Ayant entendu parler en ville des relations de Kalinovitch avec Naslenka, il voulait vérifier par ses propres yeux l'exactitude de ces bruits. En termes à demi voilés, le prince expliqua tout cela à Pauline et ajouta qu'on ne ferait pas mal d'inviter les Godnieff à la soirée.
Pauline le comprit fort bien et immédiatement écrivit à Pierre Mikhaïlitch une lettre très-gracieusement tournée pour le prier de venir, lui et sa charmante fille, passer la soirée chez eux, où M. Kalinovitch, leur ami commun, avait promis de lire son beau roman.
a Maman joint ses instances aux miennes; nous sommes fort tristes que vous nous oubliiez depuis si longtemps » , ajouta-t-elle en po'st-scriptum, sur le conseil du prince. Une lettre si aimable émerveilla Pierre Mikhaïlitch, qui en fut surtout content pour Kalinovitch. « Oh! mais il va bien, notre Jacques Vasilitch! » pensa-t-il. Sa seule crainte était que Nastenka ne refusât de se rendre chez la générale. Aussi ce fut d'un pas timide qu'il entra dans le salon, et il n'avait pas la voix très-assurée en faisant part de l'invitation à sa fille. Tout d'abord celle-ci rougit de colère.
« Ah! Kalinovitch, c'est ainsi que vous vous comportez!... Très-bien!... On vous invite à venir faire une lecture, et vous ne nous en soufflez pas mot! » pensait-elle.
— Eh bien! irons-nous, ou n'irons-nous pas? demanda impatiemment Pierre Mikhaïlitch, qui cherchait à lire dans les yeux de sa fille.
— Vous forez comme vous voudrez; mais moi, je n'irai pas, répondit Nastenka.
— Voyons, ma chère... commença le vieillard; mais, tout à coup, le visage de la jeune fille changea d'expression.
« On nous invite à cette soirée, — pourquoi? se disait-elle; probablement c'est lui-même qui l'a demandé, seulement il a voulu nous en faire un mystère. Oh! mon âme, cher Kalinovitch!... » acheva-t-elle mentalement.
— Non, papa, je plaisantais, j'irai; j'ai moi-même envie d'assister à cette soirée, reprit-elle à haute voix.
Le vieillard l'embrassa.
— Tiens, voilà pour toi! dit-il, puis, ne sachant plus comment donner carrière à sa joie, il ajouta avec sa bonhomie enfantine :
— Si l'on envoyait chercher Kalinovitch ? Nous partirions d'ici tous ensemble.
— Envoyez-le chercher, mais pas de ma part, je vous prie, répondit Nastenka, qui, malgré tout, ne voulait pas avoir l'air de faire les premières avances.
Gavrilitch, chargé de la commission, revint dire que Kalinovitch n'était pas chez lui.
— Où est-il donc? demanda Pierre Mikhaïlitch.
— Comment puis-je le savoir? répliqua, d'un ton bourru, l'invalide.
Et il allait se recoucher sur le poêle, si son maître ne l'eût rappelé pour lui ordonner d'atteler immédiatement le cheval ; car il était déjà six heures. Godnieff voulait aussi reprocher à Gavrilitch les torts que ce dernier s'était donnés envers Kalinovitch deux jours auparavant; mais, au premier mot, le rustre sortit en fermant bruyamment la porte sur lui, selon son habitude.
— Que! animal antédiluvien! dit le vieillard. Ensuite il se
150 MILLK AMES.
fit la barbe, et Nastenka s'occupa de sa toilette. Jamais encore la jeune fille n'avait éprouvé un tel désir d'être mise élégamment, et elle ne négligea rien pour atteindre ce but; ainsi elle fixa des nœuds de rubans ponceau sur sa robe de soie noire, se fit des frisons sur le devant de la tête, mit à ses oreilles de jolies petites boucles de corail, — bref, en se montrant dans l'orgueilleuse maison de la générale, où, sans doute, on la savait déjà aimée de Kalinovitch, elle voulait y paraître digne de cet amour. Cependant Pierre Mikhaïlitch avait fini de s'habiller et commençait à perdre patience.
— Nous arriverons en retard! Nous manquerons grossièrement à nos hôtes par la faute de Nastasia Pétrovna et de cette brute d'invalide! dit-il; puis il pria son frère, qui se trouvait là, de vouloir bien activer un peu la paresse du cocher. Déférant à ce désir, Phlégont Mikhaïlitch se rendit aussitôt à la remise. Gavrilitch lambinait tellement, que le capitaine dut se mettre à la besogne avec lui. Enfin, à huit heures, tout fut prêt. Le père et la fille montèrent dans le drojki; mais c'était à peine si deux personnes eussent pu s'installer confortablement dans ce véhicule, en sorte que Nastenka se trouva fort mal à l'aise entre Pierre Mikhaïlitch et l'affreux Gavrilitch.
Comme par un fait exprès, la rue était couverte de boue, et une pluie fine, mais incessante, ajoutait encore aux désagréments de la route. Néanmoins, l'invalide, vexé d'avoir été mis en réquisition toute la journée, s'obstinait à aller au pas, nonobstant les invectives que lui prodiguait son maître. Inutile de dire que tout cela ne fut pas sans endommager gravement la toilette de Nastenka : sa robe fut fripée, son chapeau de satin blanc fut tout trempé, ses boucles se défirent et ne présentèrent plus qu'un aspect piteux. Cependant
"la jeune fille résolut de conserver sa présence d'esprit et de faire contre fortune bon cœur.
Kalinovitch n'était pas encore arrivé chez la générale que déjà la petite société de ses futurs auditeurs s'était réunie dans le salon où la lecture devait avoir lieu. On avait assis la vieille dame sur un bout du divan; la princesse, que le voyage avait fatiguée, était à demi couchée à l'autre bout. Le prince fumait un cigare en réfléchissant à quelque chose. Pauline examinait attentivement le dernier numéro d'un journal de modes. Appuyée sur le dossier de son fauteuil, la jeune princesse était assise dans une attitude pleine de séduction, avec sa belle tète penchée un peu sur le côté et illuminée par un ravissant sourire. On annonça les Godnieff. Le prince échangea un coup d'oeil avec Pauline, et tous deux s'apprêtèrent à recevoir les invités.
Après avoir fait au prince un cérémonieux salut à l'ancienne mode, Pierre Mikhaïlitch s'approcha de la générale et de Pauline pour leur baiser la main ; ensuite il s'inclina profondément devant les deux autres clames. Quant à Nastenka, — mon Dieu! mon Dieu!... quelque sympathie que m'inspire mon héroïne, quelque justice que je rende à ses charmes, à son intelligence, à son cœur, force m'est pourtant de reconnaître qu'en ce moment elle fut ridicule ! Voulant montrer qu'elle n'était pas intimidée, elle lendit, d'un air gourmé, la main à Pauline, salua à peine le prince, fit un petit signe de tête à la générale et n'accorda qu'un rapide regard à la princesse et à sa fille.
Le prince, qui avait remarqué tout cela, se hâta de lui offrir un siège. La petite princesse, près de laquelle s'était assis Pierre Mikhaïlitch, s'écarta un peu de lui : ses instincts délicats étaient choqués à la vue de ce vieillard, dont les grosses mains tenaient un chapeau démodé et abimé par la
pluie. Pauline voulut engager la conversation avec Nastenka; mais celle-ci, bien que fort gênée au fond, affecta de répondre d'un ton dédaigneux.
— Notre littérateur n'est pas encore arrivé, dit le prince en regardant Nastenka.
Inconsciemment la jeune fille rougit.
— Et nous, Altesse, répondit Pierre Mikhaïlitch, avant de partir, nous avions envoyé chez M. Kalinovitch. Comme il n'étaitpasàsondomicile, nousnousattendionsà le trouver ici.
— Non, il n'est pas venu encore, mais il viendra, il ne peut pas manquer de venir ! répéta plusieurs fois le prince en s'adressant directement à Nastenka, qui rougit de nouveau.
Enfin, à neuf heures et demie, parut Kalinovitch. Prévoyant qne les Godnieff l'enverraient chercher, il s'était fait celer, quoiqu'il se trouvât chez lui. Durant toute la journée il avait, pour ainsi dire, savouré d'avance les satisfactions que la soirée promettait à son amour-propre d'auteur.
Que son taient lui ouvrit les portes d'une maison comme celle de la générale, que des gens du bel air regardassent comme une bonne fortune d'entendre la lecture de son œu\rc, il y avait déjà là de quoi enorgueillir le jeune principal. De plus, dans son auditoire allaient se trouver deux dames dont il avait souvent entendu vanter les charmes, — la princesse et sa fille; peut-être serait-il assez heureux pour attirer leur attention, aussi bien comme homme que comme écrivain. Toutes ces pensées, toutes ces attentes entretenaient mon héros dans une sorte de fièvre; mais, quelque envie qu'il eût de se rendre au plus tôt chez la générale, il sut maîtriser son impatience, procéda longuement à sa toilette et ne sortit de chez lui qu'à neuf heures passées.
En marquant si peu d'empressement, son but était de bien
établir que, s'il consentait par politesse à faire plaisir à la société , la chose en soi n'avait rien de particulièrement agréable pour lui; — en un mot, il voulait sauvegarder sa dignité. Arrivé chez la générale, Kalinovitch monta l'escalier et traversa la moitié de la salle avec cette assurance propre aux jeunes gens dans les maisons où on les reçoit comme des demi-dieux ; mais tout à coup il fit un pas en arrière : dans une glace venaient de lui apparaître Pierre Mikhaïlitch avec sa tournure gauche, et Nastenka avec ses boucles déformées.
« Comment se sont- il s fourrés ici? » se demanda-t-il. Soupçonnant que c'était là un coup monté par Nastenka, il se jura de le lui faire payer plus tard; mais, pour le moment, il affecta l'air le plus calme et entra dans le salon, où il salua respectueusement la générale, Pauline et le prince; après quoi, avec un sourire de bienveillance hautaine, il serra la main de Nastenka, dont l'émotion était visible ; enfin il daigna apercevoir la main que lui tendait depuis longtemps Pierre Mikhaïlitch, et il la serra aussi, sans se départir de son sourire protecteur. Mais, au moment où il se retournait, le jeune homme perdit de nouveau contenance; la présence de la jeune princesse l'avait fasciné.
* Seigneur, qu'elle est belle! » pensa-t-il.
Et, mù par un irrésistible sentiment de timidité, il s'assit un peu à l'écart. Toutefois , pour ne pas perdre un temps précieux, le prince le pria de commencer immédiatement la lecture et, par hasard, le fit asseoira côté de sa fille. Kalinovitch sentait sa jambe frôlée par la robe de soie de la petite princesse; il pouvait apercevoir en partie la jolie bottine de celle-ci et la comparer avec le soulier de chamois de Nastenka; enfin il était grisé par le parfum de sa voisine, qui évidemment s'approvisionnait chez un bon fournisseur.
Cependant Nastenka attachait sur lui un regard tendre et passionné qui, dans le tète-à-tête, eût peut-être fait le bonheur d'un amoureux, mais n'en était que plus déplacé dans la circonstance présente. En se voyant fixé de la sorte, Kalinovitch avait peine' à se contenir. Il lui semblait que le prince remarquait tout cela, il croyait deviner de la pitié dans le doux regard que la princesse dirigeait sur Nastenka, et de la moquerie dans le sourire angéliqne de la kniajna '. Tel était ce qu'on aurait pu appeler l'envers, le côté anecdotique de la soirée, mais en apparence tout marcha très-bien : l'auteur lisait d'une voix nette et parfaitement timbrée, l'auditoire écoutait avec toute l'attention voulue par les convenances, à l'exception, il est vrai, de la générale, qui bâillait d'une façon nullement dissimulée et dont les regards, allant sans cesse de l'un à l'autre, semblaient demander : a Qu'est-ce qu'on fait là? Ce sera-t-il bientôt fini? »
De tous, Pierre Mikhaïlitch était naturellement celui qui manifestait le plaisir le plus sincère : à diverses reprises même, il se permit d'applaudir discrètement. Dans ces occasions, le prince lui faisait de la tête un petit signe approbateur; quant à la jeune princesse, on voyait alors s'accentuer davantage les fossettes de ses joues, elle trouvait fort drôles l'extérieur et les applaudissements du vieillard.
— Très-bien, très-bien!... dit le prince, quand Kalinovitch eut fini.
— C'est joli, c'est joli! répéta en français Pauline; n'est-ce pas, princesse?
— Oui, répondit celle-ci, de sa voix douce et basse. Mais Naslenka, ma pauvre Nastenka semblait avoir pris
Princesse non mariée.
à tâche d'être ridicule jusqu'à la fin de la soirée. Brusquement elle s'adressa au prince et se mit à discuter le roman de Kalinovitchdans la langue des critiques de l'époque, parlant d'objectivité, insistant sur l'analyse psychologique, etc. Son interlocuteur lui donnait poliment la réplique, et Pauline commençait a la regarder avec curiosité. Pendant ce temps, Kalinovitch était sur les épines : il aurait volontiers tué IS'astenka en ce moment et n'aurait pas épargné davantage Pierre Mikhaïlitch, qui jubilait en écoutant les sornettes débitées par sa fille. Du reste, le prince changea bientôt la conversation ; il dit à Pauline que, comme maîtresse de maison, elle devait reconnaître l'amabilité de l'auteur qui leur avait fait cette charmante lecture, et jouer maintenant un morceau de piano.
— Ma cousine est une grande musicienne, ajouta-t-il en s'adressant à Kalinovitch.
— Ce sera, en effet, pour moi, une véritable récompense, car, depuis près d'un an et demi, je n'ai pas entendu une seule note de musique, répondit le jeune homme, heureux de cette diversion.
— En ce cas, soit... Seulement, je vous prie, n'allez pas croire que je sois, comme dit le prince, une musicienne, répondit en se levant Pauline... Mais notre chère Catherine nous chantera quelque chose ensuite? ajouta-t-elle en s'adressant à la kniajna.
— C'est bien au plus! reprit le prince qui jeta à sa fille un regard rapide, mais significatif. Depuis quinze jours déjà mademoiselle Catherine n'est pas en voix. Aussi ne lui conseillerions-nous pas de chanter.
— Non, je ne chanterai pas, dit la jeune princesse avec un joli grasseyement.
Ces mots étaient les premiers que Kalinovitch lui entendit
prononcer; en même temps, elle se levait et redressait sa taille élégante.
« Quelle admirable créature! » pensa-t-il en la regardant.
Tous passèrent dans la salle, sauf la générale et la princesse. Pauline s'assit au piano , et la kniajna se tint auprès d'elle pour tourner les pages de la partition. La première exécuta, avec autant d'habileté que de sentiment, un morceau assez difficile; mais Kalinovitch n'entendait et ne voyait que la seconde. Du reste, il fut désagréablement arraché à sa contemplation, car, en tournant par hasard la tête vers la fenêtre près de laquelle Nastenka était assise, il s'aperçut qu'elle le considérait toujours avec une expression de tendresse passionnée. Quand leurs yeux se rencontrèrent , elle l'invita du regard à venir s'asseoir à ses côtés. En réponse à cette prière muette, Kalinovitch lui lança un coup d'œil tel que la malheureuse jeune fille comprit tout : un sentiment instinctif lui dit qu'en ce moment il la haïssait. Son cœur se glaça; tout ce qu'elle put faire fut, lorsque Pauline eut quitté le piano, de s'approcher de son père et de lui dire :
— Partons, papa, il est temps!
Docile au désir de sa fille , Pierre Mikhaïlitch se hâta de prendre congé.
Pauline essaya de les retenir à souper.
— Non, nous ne soupons pas, répondit Nastenka, et, sans dire adieu à la générale, sans même regarder Kalinovitch, elle sortit, suivie du vieillard.
Après le départ des Godnieff , le jeune principal se sentit beaucoup plus à l'aise, et, comme Pauline se promenait dans lu salle avec la petite princesse, il n'hésita pas à s'approcher d'elles. Tout à coup, à l'inexprimable effroi des deux dames, une souris fila à travers la chambre.
On en prit texte pour parler des apparitions, des pressen-
timents et des somnambules. Kalinovitch raconta à ce propos diverses anecdotes curieuses, qui furent écoutées avec un vif intérêt. Non-seulement Pauline semblait boire chacune de ses paroles, mais la kniajna elle-même commençait à lui sourire d'un air moins hautain et plus avenant. Mise par sa fille au courant de la conversation, la princesse vint se joindre au petit groupe et prendre sa part des émotions provoquées par ces récits fantastiques.
Bref, mon héros qui, chez les Godnieff, était d'ordinaire, comme nous l'avons vu , froid et taciturne , se montra ce soir-là très-spirituel, très-aimable et tout à fait homme de société.
Au moment des adieux, le prince, lui serrant la main avec force, répéta plusieurs fois :
— Nous vous sommes très-reconnaissants : vous nous avez beaucoup intéressés, et mademoiselle Pauline vous priera, j'en suis sur, de ne pas oublier le chemin de sa maison.
— Ah! oui, je vous en prie, monsieur Kalinovitch! vos visites nous feront tant de plaisir! dit Pauline d'un ton presque suppliant.
Un profond salut fut la réponse de Kalinovitch , réponse d'ailleurs suffisamment claire. Ensuite il se relira, emportant cette fois de la maison de la générale une impression encore plus agréable que lors de sa précédente visite. Tout le long de la route, l'image enchanteresse de la kniajna ne cessa de s'offrir à son esprit. La princesse elle-même lui avait beaucoup plu avec son visage fané, mais encore gracieux, et l'élégante simplicité de tous ses mouvements. Mais, chez lui, l'attendait un rabat-joie : il trouva une lettre de Nastenka, et, pressentant des reproches, il la décacheta avec colère. Le désordre des pensées, la négligence de l'écriture, et enfin les larmes dont le papier était encore humide, tra-
f58 MILLE AMES.
hissaient les sensations que la pauvre jeune fille avait éprouvées en traçant les lignes suivantes :
» Aujourd'hui je vous ai compris, Kalinovitch; vous vous êtes démasqué au milieu de ces gens. Jadis ils m'ont profondément blessée, et j'en ai pleuré; mais ces larmes n'étaient rien auprès des tourments que j'endure aujourd'hui. Il m'était facile de supporter leur mépris , parce que je les méprisais moi-même; mais vous, le seul homme que j'aime, vous que j'étais fière d'aimer, vous avez honte de mon amour. Il n'est pas permis de se jouer ainsi des gens, Kalinovitch! Il y a un Dieu : il vous punira de votre conduite envers moi! Si je vous écris, ce n'est pas pour implorer de votre pitié un retour de tendresse : j'ai de l'amour-propre, et je sais que vous avez trop souffert vous-même pour n'être pas devenu indifférent aux souffrances des autres. Adieu ! Demain, je demanderai à mon père la permission d'aller m'ensevelir dans un cloître; je vous souhaite d'être heureux avec vos amis du grand monde. Abandonnée par vous , je trouverai , quelque coupable que je sois, un refuge dans la miséricorde divine. En elle est maintenant tout mon espoir. Adieu ! »
« Allons, cette fille extravagante va faire un scandale! » se dit Kalinovitch en jetant la lettre, et le lendemain, à sept heures, avant même d'avoir pris son thé, il se rendit chez les Godnieff. Pierre Mikhaïlitch , selon son habitude , était sorti pour aller au marché. Nastenka n'avait pas encore quitté sa chambre. Le jeune homme vint l'y trouver, chose qu'il ne lui arrivait jamais de faire. Quelle conversation eut lieu entre eux? Je l'ignore, toujours est-il que, quand Nastenka passa au salon pour verser le thé, son visage était assez calme; cependant elle avait les yeux rouges. Kalinovitch s'assit d'un air sombre à sa place accoutumée.
— Ce n'est pas ma faute si je me suis imaginé cela ! dit la jeune fille.
Kalinovitch haussa les épaules.
— J'ai beaucoup regretté , en effet , répondit-il , de vous voir dans cette maison où ni votre ton , ni l'éducation que vous avez reçue, ne justifiait votre présence. Enfin, comment n'avez-vous pas compris dans quel but on vous avait invitée? Comment l'idée ne vous est-elle pas venue qu'en vous adressant cette invitation, on vous traitait comme ma maitresse? Je m'étonne qu'une jeune fille intelligente et fière comme vous ne se soit pas sentie blessée d'un tel procédé !...
— Quand même ils m'auraient jugée ainsi, que m'importe? Si je t'aime, ma conscience ne me le reproche pas! reprit Nastenka.
— La conscience et les convenances sociales sont deux choses différentes. L'amour est une passion très-honnête et très-noble, mais ce n'est pas une raison pour aller faire partout des yeux passionnés... Il y a des cas où ces œillades sont ridicules et indécentes...
Des larmes mouillèrent de nouveau les paupières de Nastenka.
— Est-ce que j'ai fait cela exprès, avec intention? demanda-t-elle.
— Pas exprès, mais sous l'influence de cette insupportable jalousie qui ne cesse de me persécuter.
— Oh! non, Jacques, tu te trompes! Ce que tu prends pour de la jalousie, c'est de l'amour!
— De l'amour! s'écria Kalinovitch : l'amour, que je sache, n'autorise pas à tenir un homme captif, pieds et poings liés. J'entre en rapports avec le prince, — vous me faites une scène; j'ai le malheur de vous désobéir en dînant chez la générale, — nouvelle histoire! Enfin, on organise une soirée
littéraire; et vous, sans le moindre tact, vous y allez et vous vous y tenez de la façon la plus inconvenante. Dans l'intérêt de mon avenir, je puis me lier avec une vingtaine de princes et de générales comme ces gens-là , je puis même faire l'aimable avec une créature contrefaite comme cette Pauline, sans néanmoins cesser d'être pour vous ce que j'ai été. Vous devez comprendre la solidité du lien qui- nous unit. Je vous ai engagé mon honneur et ma conscience : ce sont là des cautions dont jusqu'ici vous n'avez aucun droit de contester la valeur.
Ces derniers mots rassurèrent complètement Nastenka.
— Allons, pardonne-moi; j'ai eu tort! dit-elle en prenant la main de Kalinovitch.
— Je ne vous blâme pas; seulement, je vous prie de ne pas vous mettre toujours en travers de mon chemin. J'ai déjà bien assez d'obstacles à surmonter.
— Cela ne m'arrivera plus , répondit la jeune fille , et elle baisa la main de son amant.
Presque chaque fois qu'ils avaient une querelle ensemble, c'est ainsi que les choses se passaient : d'accusatrice, Nastenka devenait accusée.
Durant un mois, Kalinovitch fréquenta assidûment chez la générale. Deux ou trois fois par semaine, sinon plus souvent, Pauline trouvait quelque prétexte pour l'inviter à venir dîner ou passer la soirée, — et il venait. Nastenka ne s'y opposait plus, elle se moquait même des prétentions de sa rivale.
— Mademoiselle Pauline est décidément amoureuse de vous, disait-elle, en présence de son père et de son oncle, à Kalinovitch.
— Oui, je m'en aperçois moi-même, répondait celui-ci.
— Un beau jour vous vous marierez avec elle, continuait avec un malicieux sourire Nastenka.
— Qu'y aurait-il d'étonnantà cela? répliquait Kalinovitch; du reste, je ne l'épouserais qu'à une condition : aussitôt après la noce, elle devrait me léguer toute sa fortune et mourir.
— Et vous n'en seriez pas triste? reprenait la jeune fille en affectant un ton de reproche.
— Si fait; pour elle, j'en serais triste; mais, pour moi, j'en serais bien aise, répondait Kalinovitch.
Parfois, il ajoutait en manière de plaisanterie :
— Pourquoi Pauline ne pense-t-elle pas à me donner comme souvenir d'amour une bague qu'elle a dans une armoire de son cabinet? C'est un solitaire d'une très-grande valeur; on pourrait conserver toute sa vie la mémoire d'une femme de qui l'on aurait reçu un pareil cadeau, celte femme n'eût-elle pas même une seule côte.
D'ordinaire Pierre Mikhaïlitch hochait la tête; mais celui de tous à qui les conversations de ce genre paraissaient causer le plus de plaisir était le capitaine. Du reste, tandis que chez les Godnieff, Kalinovitch s'exprimait ainsi sur le compte de Pauline, il ne laissait pas de se montrer plein de politesse et d'attention pour elle, en sorte qu'elle pouvait jusqu'à un certain point se flatter d'avoir fait sa conquête. Il faut le dire, tout cela n'était qu'une frime destinée à masquer la passion naissante que mon héros éprouvait pour la kniajna.
Dans sa soif de revoir cette ravissante personne, il forma
plusieurs fois le projet de se rendre à la maison de campagne du prince, bien que ce dernier ne l'eût pas invité à y venir, et, sans doute, il aurait mis ce dessein à exécution, si les circonstances ne s'étaient pas prêtées d'elles-mêmes à l'accomplissement de son désir. La générale se rappela tout à coup que le prince lui avait vanté l'efficacité des bains froids, et, comme ce n'était pas un traitement coûteux à suivre, elle résolut de se transférer a sonoussadba1. D'abord, cette détermination contraria beaucoup Pauline; mais elle savait que toute observation de sa part serait inutile. Par bonheur, ce jour-la, le prince vint leur faire visite, et elle l'instruisit de la résolution prise par la vieille, non sans lui confier le chagrin qu'elle en éprouvait.
— Eh bien! cela vaut encore mieux, dit-il.
— Encore mieux? Comment? Tu sais ce qui me retient ici, répliqua Pauline.
— Oui, fit le prince, et, après un instant de réflexion, il ajouta : On peut l'inviter à venir à la campagne; par là, du moins, nous le soustrairons à l'influence de son entourage.
— Non, c'est impossible; tu connais l'avarice de maman, elle n'acceptera jamais de l'héberger dans son oussadba. Elle trouve déjà qu'il vient trop souvent diner chez nous.
— Oui, répéta le prince, puis il réfléchit encore et reprit : N'importe, nous trouverons un biais...
Pauline le regarda sans comprendre.
Le soir, arriva Kalinovitch. Le prince l'accueillit avec une extrême affabilité et, au milieu de la conversation, lui dit tout à coup :
— Tiens, mais, Jacques Vasilitch, à présent vous êtes libre, avec cette chaleur et cette poussière le séjour à la ville est
1 Habitation seigneuriale à la campagne.
insupportable : ne voulez-vous pas nous donner ce mois et accepter mon hospitalité à la campagne? Vous nous feriez grand plaisir, et ce serait peut-être une petite distraction pour vous. L'endroit où j'habite est assez pittoresque, il y a un jardin, une rivière... justement nous aurons dans notre voisinage mademoiselle Pauline et sa mère qui vont se rendre à leur château...
Kalinovitch rougit de plaisir : passer tout un mois près de la petite princesse, la voir chaque jour; — c'était plus qu'il n'aurait osé espérer.
— Vous allez aussi à la campagne? eut-il à peine la présence d'esprit de demander à Pauline.
— Oui, nous y allons, répondit-elle en rougissant à son tour. Elle interprétait l'émotion de Kalinovitch dans un sens favorable à ses désirs.
— Ainsi, Jacques Vasilitch, c'est une affaire convenue? dit le prince.
— J'en serai on ne peut plus heureux... répondit le jeune homme.
— Très-bien! très bien! répéta le prince à plusieurs reprises.
Pressé d'être seul pour pouvoir rêver à loisir au bonheur inattendu, mon héros n'eut pas la patience de rester plus longtemps chez la générale, et il se hâta de prendre congé. En cheminant sur le trottoir, il était si gai qu'il sifflait un air de marche, chose absolument contraire à ses habitudes. Le hasard voulut qu'il rencontrât Roumiantzoff, et il répondit au salut du professeur de littérature avec une amabilité qui causa à ce dernier autant de surprise que de joie.
Kalinovitch se rendit chez les Godnieff, qu'il trouva en train de souper. Nonobstant ses efforts pour paraître calme et indifférent, une vive satisfaction se lisait sur son visage.
— Bonjour! s'écria en le voyant Pierre Mikhaïlitch.
— Bonjour et adieu ! répondit Kalinovitch.
Nastenka, le capitaine et Pélagie Eugraphovna, qui faisait la salade, l'interrogèrent du regard.
— Comment cela, adieu? demanda Pierre Mikhaïlitch.
— J'ai reçu tout à l'heure une invitation; je vais être l'hôte du prince pendant toutes les vacances, reprit Kalinovitch ens'asseyant à côté de Nastenka.
— Pendant toutes les vacances! Pourquoi donc si longtemps? dit-elle, et elle pâlit un peu.
— Parce que je veux, momentanément, me mettre au vert; d'ailleurs, j'ai à écrire, et ici cela m'est impossible.
— Il me semble qu'on peut écrire également partout, observa Nastenka.
— Non, on ne peut pas écrire également partout : ici, vous savez vous-même que je ne le puis pas, répliqua avec force Kalinovitch.
Ainsi se termina, pour cette fois, la discussion.
Une semaine suffit à la générale pour opérer son déménagement et se transporter à la campagne avec tout son monde. Deux jours après, le prince envoya son équipage à Kalinovitch. Dans la soirée qui précéda le départ du jeune homme, Nastenka, se trouvant seule avec lui, se mit à pleurer. A cette vue, la colère le prit.
— Que voulez-vous donc de moi? Faut-il que je reste toute ma vie pendu à vos jupes? dit-il.
— Je n'exige pas cela; laissez-moi du moins le droit de pleurer et de m'affliger, répondit Nastenka.
— Non, ce n'est pas cela que vous voulez; ce qu'il vous faut, c'est le droit d'empoisonner mes moindres jouissances, reprit Kalinovitch.
— Mon Dieu, comment peux-tu méjuger ainsi? se borna
à répliquer la jeune fille; puis elle se tut. Elle-même trouvait qu'elle avait tort de pleurer, car Kalinovitch lui avait appris à considérer comme une tyrannie la plus légère résistance à ses désirs, quels qu'ils fussent.
Pour éviter une nouvelle scène de larmes, il partit le lendemain au lever du jour. Le voyage se fit d'abord sur une route tout unie; les quatre chevaux trottaient gaiement, et l'élégant phaéton cahotait très-peu. L'air du matin était frais et légèrement humide. Le soleil baignait d'une lumière rose la contrée environnante. Le chemin longeait un champ que labourait un mouj ik poussant devant lui son cheval à l'épaisse encolure; de l'autre côté, c'était une prairie où paissait un troupeau de vaches. Dans un petit hameau, une paysanne jeune et jolie bâillait, debout sur un perron délabré.
Les brebis bêlent ; on entend les cloches de la ville qui appellent les fidèles à l'office du matin. Les seigles balancent leurs épis, et les petits blés verdoient. Dans le taillis qui borde la route, on aperçoit ici un champignon, là deux ou trois fraises. Pour descendre une pente roide, le cocher ralentit l'allure de ses bêtes. Ensuite commence un bois qui devient de plus en plus touffu, au point que parfois l'épaisseur du feuillage intercepte la lumière du jour... les racines des arbres se prolongent à travers le chemin. Mais de temps à autre, au milieu de cette obscurité, le muguet répand tout à coup son parfum, le rossignol jette ses roulades, toutessortes de petits oiseaux gazouillent, ou bien un lourd bruit d'ailes trahit le vol d'un tétras...
Kalinovitch observait tout cela avec la curiosité et l'intérêt qu'éveille d'ordinaire, chez les jeunes gens sérieux de la ville, l'aspect de la nature champêtre. En même temps, son cœur défaillait de joie à la pensée que dans quelques heures il verrait la petite princesse, et, comme rien ne dispose autant
à la rêverie qu'un voyage, divers châteaux en Espagne s'échafaudaient dans sa tête: « Quelle chance ce serait, pensait-il, si la kniajna m'aimait et m'accordait sa main! Je deviendrais propriétaire, et decephaéton.et de cet attelage... Riche, mari d'une belle femme, littérateur en renom, rien ne manquerait à mon bonheur... Mais Nastenka? » se demandat-il brusquement, et malgré lui son imagination se représenta la pauvre jeune fille qui, la veille, l'avait si tendrement embrassé, s'était si étroitement serrée contre sa poitrine... Quelque étrange que cela puisse paraître, l'âme de Kalinovitch était à ce moment partagée entre deux amours. Il se savait passionnément aimé de Nastenka, il appréciait ses qualités, et enfin il était habitué à elle, — c'étaient là autant de liens qui l'attachaient à la fille de Pierre Mikhaïlitch. Un sentiment plutôt esthétique, l'admiration de la beauté, l'attirait vers la kniajna; celle-ci avait en outre l'avantage d'être un brillant parti au point de vue de la fortune.
Au sortir de la forêt, on entrait dans le domaine du prince. Kalinovitch ne tarda pas à s'apercevoir que le propriétaire de ce bien était un agronome à la façon moderne. L'étroite route suivie jusqu'alors faisait place à une large chaussée traversant des champs de lin et de trèfle. Des tas de copeaux pourrissaient sur les parcelles de terre destinées â recevoir les semailles d'automne. Les prairies étaient irriguées suivant les règles de l'hydraulique contemporaine. Au delà d'un petit bois, l'œil découvrait un long bâtiment surmonté d'une haute cheminée d'où sortait une fumée épaisse : ce devait être une usine. Après avoir contourné un jardin, dont la régularité faisait penser à un tapis, l'équipage longea un vaste parterre situé au centre de la cour d'honneur et s'arrêta enfin devant le perron.
Un laquais jeune et de bonne mine, vêtu d'une belle
jaquette et d'un gilet blanc, — un chasseur sans doute, — courut aussitôt recevoir. Il rabattit prestement le marchepied du phaétôn et aida Kalinovitch à descendre.
— Désirez-vous voir le prince tout de suite, ou faut-il vous conduire à votre appartement? demanda-t-il en inclinant poliment la tête.
Après s'être consulté un instant, Kalinovitch répondit qu'il désirait d'abord changer de vêtements.
— Donnez-vous la peine d'entrer, reprit le domestique, et, ouvrant la porte du rez-de-chaussée, il introduisit le visiteur dans l'appartement réservé aux hôtes. Cette partie de la maison comprenait plusieurs pièces, toutes très-confortablement meublées. On y voyait des divans turcs recouverts de velours; les parquets disparaissaient sous d'épais tapis; aux murs étaient suspendus, dans des cadres dorés, des tableaux à l'huile représentant des sujets assez risqués. Ce fut au milieu de ce luxe que le laquais apporta la petite valise graisseuse de Kalinovitch; ensuite, il ouvrit une petite armoire de noyer sculpté, où se trouvaient une aiguière et une cuvelle en porcelaine. Jamais encore mon héros n'avait senti comme en ce moment l'amertume de sa pauvreté. Il se lava au plus vite et dit au domestique :
— Maintenant, mon cher, tu peux t'en aller : j'ai l'habitude de m'habiller moi-même.
Le laquais salua et sortit. Kalinovitch se hâta de revêtir l'unique costume de ville qu'il possédait; quant aux effets qu'il venait de quitter, il les fourra dans sa valise dont il mit la clef dans sa poche, ne voulant pas laisser sa modeste garde-robe exposée à la curiosité moqueuse de la valetaille : il avait emporté quelques chemises de Hollande en assez mauvais étal, des gilets défraîchis et une vieille brosse à barbe.
Entra un autre laquais plus âgé que le premier et d'un extérieur encore plus comme il faut; il était en frac et en gilet blanc.
— Son Altesse fait demander où vous désirez prendre le thé : faut-il vous le servir ici, ou bien irez-vous à la salle à manger?
— Je vais y aller, répondit Kalinovitch.
Le laquais le fit monter au premier étage. Ils pénétrèrent d'abord dans une immense salle aux revêtements de marbre, puis dans une sorte de salon qui contenait plusieurs petits divans; la pièce suivante était le grand salon où l'on voyait de lourdes tentures de velours; enfin, après avoir encore traversé une petite chambre dont l'ameublement consistait surtout en glaces et en colifichets, ils se trouvèrent dans la salle à manger, qui avait un balcon donnant sur la terrasse du jardin. Le prince et sa famille étaient assis autour d'une table ronde sur laquelle figuraient un samovar en argent, des tasses et tout l'attirail d'un déjeuner à l'anglaise : biscuits, beurre de Finlande, fromage, sandwichs, pâté de gibier, jambon; il y avait même des côtelettes. Le prince portait une redingote grise en drap fin; à son cou était négligemment nouée une cravate légère. Il se leva à l'apparition de Kalinovitch.
— J'allais moi-même me rendre auprès de vous, dit-il en s'avançant vers lui, et il l'embrassa.
La princesse, assise dans un fauteuil, accueillit le visiteur par un salut assez affable. La kniajna, coiffée à ravir et vêtue d'une petite robe qui, nonobstant sa simplicité, avait sans doute coûté fort cher, fit aussi à Kalinovitch un léger signe de tête. Indépendamment des maîtres de la maison, deux autres personnes, une dame et un monsieur, se trouvaient dans la salle à manger. La première versait le thé;
elle était blonde, très-serrée dans son corset et coiffée d'un bonnet prétentieux. Le monsieur portait un veslon d'été à la dernière mode, et un monocle pendu à son cou se balançait sur sa poitrine. C'était un homme brun, d'une physionomie très-expressive, ayant de la barbe et des moustaches.
Près de lui était assis un joli enfant de dix ans qui ressemblait beaucoup à la kniajna et à la princesse; il était vêtu d'une chemise rouge en soie grége et avait les cheveux coupés à la russe. Le monsieur à la physionomie expressive étendait du beurre sur une tranche de pain et expliquait avec animation à son jeune voisin comment on doit faire une tartine. La présentation du maître de la maison apprit à Kalinovitch que ce personnage était M. Legrand, gouverneur du petit prince. La dame, qui s'appelait mistress Nettlebate, avait fait l'éducation de la princesse; elle vivait à demeure dans cette maison, — par attachement pour son ancienne élève, disaient les uns, ou, suivant les autres, parce qu'elle avait confié sa petite fortune au prince, qui la faisait valoir. Mistress Nettlebate offrit du thé à Kalinovitch.
— Ne voulez-vous pas manger quelque chose? Nous dînons tard, dit le prince.
Kalinovitch ne mangeait jamais rien avant deux heures; mais il ne voulut pas l'avouer et se mit à chercher des yeux ce qu'il pourrait prendre. M. Legrand lui passa obligeamment les côtelettes, dont il fit un grand éloge, insistant particulièrement sur le mérite des épinards.
Après le déjeuner, la société se dispersa. M. Legrand alla se livrer à des exercices de gymnastique avec son élève; la princesse fit porter son fauteuil sur la terrasse: à cette occasion, son mari manifesta la crainte que l'air ne fût un peu vif pour elle; mais la princesse répondit qu'il n'en était rien. Mistress Nettlebate passa aussi sur la terrasse, s'assit i. 10
en silence et, avec une expression de physionomie sévère, commença à s'occuper d'un travail de broderie. Ensuite, le prince proposa à Kalinovitch une petite promenade s'il ne se sentait pas trop fatigué. JNaturellement, le jeune homme n'eut garde de refuser.
— Papa, j'irai avec vous, dit de sa voix grasseyante la kniajna.
Une joie immense remplit le cœur de Kalinovitch.
— Soit ! consentit le prince, et, pendant que sa fille allait s'habiller, il conduisit son hôte dans un cabinet meublé avec autant de goût que de richesse : les sièges couverts en maroquin, le vaste bureau — tout accusait une origine orientale. Aux murs étaient suspendus des chronomètres, des thermomètres, des baromètres et des portraits de famille. Dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, il y avait un billard et un établi de tourneur. Travaillant de la tête plusieurs heures par jour, le prince s'était fait une règle, comme il le disait, de cultiver aussi les exercices du corps.
« Les riches sont bien heureux! » pensait à part soi Kalinovitch.
La kniajna reparut, coiffée d'un chapeau de paille et vêtue d'un léger bournous.
— Allons! fit le prince, qui mit aussi un chapeau de campagne; puis tous trois commencèrent par-se rendre au jardin. En traversant les orangeries et les serres, la jeune 'fille manifesta naïvement sa joie de voir que le plus petit bouton d'un rosier s'était épanoui, et qu'une orange, la seule qui se trouvât sur un arbre énorme, prenait déjà un certain volume. Dans les champs, tandis que le prince entretenait Kalinovitch de ses projets agricoles, la kniajna, montrant un oiseau qui volait au loin, demanda :
— Papa, quel est cet oiseau?
— C'est une corneille, chère amie, une corneille, lui répondit son père.
Quand ils furent de retour à I'oussadba, le prince renvoya sa fille à la maison et emmena Kalinovitch visiter ses écuries.
Tout ce que le jeune homme voyait, tout ce qu'il entendait, le plongeait dans le ravissement, et, comme aux yeux d'un amoureux les choses prennent un caractère très-différent de la réalité, il trouvait extrêmement gentille la question au sujet de la corneille.
— Décidément vous vous êtes organisé un paradis terrestre, dit-il au prince.
— Oui... répondit celui-ci. Que pouvons-nous faire, nous autres, gens prosaïques, sinon nous occuper des biens matériels? Puis, après avoir prié son hôte de disposer de son temps comme bon lui semblerait, il s'excusa de le quitter et alla vaquer à ses affaires.
Kalinovitch se rendit sur la terrasse dans l'espoir d'y retrouver la kniajna, mais il ne vit là que la princesse contemplant d'un œil rêveur les montagnes qu'on apercevait au delà du jardin. La politesse voulait qu'elle se mit en frais de conversation pour le visiteur. Après quelques moments employés à chercher un sujet d'entretien, elle le questionna snr son lieu de naissance, et, quand elle sut qu'il était natif de Simbirsk, elle lui demanda si c'était loin d'E... Kalinovitch ayant répondu affirmativement, la princesse se tint sans doute pour satisfaite, car elle se tut, tout en continuant néanmoins à considérer son interlocuteur d'un air si triste, qu'il finit par se sentir gêné.
« On dirait qu'elle a pitié de moi! » pensait-il, et lui non plus ne savait de quoi parler. Mais bientôt se firent entendre
de joyeuses exclamations proférées par la kniajna, et sur la terrasse accourut le petit prince. Il battait des mains en criant: « Ma tante est arrivée, ma tante est arrivée!... » Celle qu'il appelait ainsi n'était autre que Pauline; un instant après on la vit apparaître, accompagnée du prince, de la kniajna et de M. Legrand. La princesse se montra enchantée de sa visite et remarqua aussitôt qu'elle portait une amazone neuve qui lui allait admirablement.
— Que c'est beau! que c'est gracieux! disait-elle, les yeux fixés sur le costume de la visiteuse.
— C'est très-joli, maman, ajouta en français la kniajna.
— Bah! oh! vandale que je suis, je ne m'en étais pas aperçu! s'écria le prince, et, à l'aide de son lorgnon, il se mit à examiner sa cousine.
— Charmant, charmant! déclara-t-il.
M. Legrand assura à Pauline qu'elle était ravissante dans cette toilette. Elle ne lui répondit que par un léger sourire, et, s'adressant à Kalinovitch :
— Mais vous, monsieur Kalinovitch, vous n'aimez pas mon amazone, je suis sûre? dit-elle.
— Au contraire; seulement je me tais et j'admire en silence, répondit-il. Ces mots furent accompagnés d'un coup d'œil significatif jeté à la kniajna, qui, à son tour, le regarda assez longuement.
Pauline était venue en amazone, parce qu'on devait faire, après le dîner, une promenade à cheval : la kniajna, M. Legrand et le petit prince adoraient l'équitation.
— Vous viendrez avec nous? demanda Pauline à Kalinovitch, pendant qu'on était à table.
— Moi?... fit-il avec hésitation.
— Vous avez probablement peur d'aller à cheval? observa brusquement la kniajna.
— Qu'est-ce qui vous le fait supposer? répliqua le jeune homme un peu piqué.
— Vous êtes un civil : tous les civils craignent les chevaux, reprit-elle.
— Non, je n'ai pas peur, répondit Kalinovitch.
Sitôt le dîner fini, on s'occupa d'organiser la cavalcade. M. Legrand et le petit prince, depuis longtemps dévorés d'impatience , coururent au manège pour faire seller les chevaux. La kniajna, fort contente aussi, alla vivement revêtir un costume d'amazone. Sa mère la pria doucement d'être prudente et de ne pas galoper.
— Je vous fais, de mon côté, la même recommandation, kniajna, ajouta le prince; autrement, c'est la dernière fois que vous allez à cheval.
— N'ayez pas peur, répondit gaiement la jeune fille.
— Soyez tranquilles, j'aurai l'œil sur elle, promit Pauline.
— Je vous en prie! firent d'une commune voix le père et la mère.
Quand les chevaux eurent été amenés devant le perron, le prince sortit lui-même pour aider les dames à se mettre en selle. L'enfant et son gouverneur avaient déjà enfourché leurs montures, choisies parmi les plus fringantes. Les chevaux que montèrent Pauline et la kniajna étaient beaux, tout en étant fort doux. Sur l'ordre du prince, on avait eu soin de réserver pour Kalinovitch un bidet d'un certain âge. Mais, en disant à la kniajna qu'il n'avait pas peur, mon héros avait menti : jamais de sa vie il n'était monté à cheval, et, au moment de tenter l'expérience , il se mourait de frayeur. Résolu toutefois à faire bonne contenance, il mit le pied à l'étrier en affectant le plus grand calme.
— Pas de ce côté, monsieur Kalinovitch! s'écria Legrand. Son élève se mit à rire.
— Cela ne fait rien, dit le prince.
— Cela ne fait rien, répéta Kalinovitch confus, et, une fois en selle, il commença à tirer sur les rênes. L'animal recula. Le cavalier novice ne savait plus que devenir.
— Ne tirez pas si fort! lui dit le prince, voyant qu'il avait peur. Kalinovitch rendit la main. On partit. Legrand s'amusait tantôt à exciter son cheval, tantôt à le retenir, au grand plaisir de la kniajna et du petit prince qui, à son tour, éperonnant sa monture, lui fit prendre le galop.
— Bien, bien! cria le Français, et il piqua des deux à la suite de son élève. Entraînée par leur exemple, la kniajna se lança elle-même à fond de train. Kalinovitch resta en arrière avec Pauline.
— Je crois, commença celle-ci, que nos plaisirs champêtres ne vous intéressent guère.
— Pourquoi donc? demanda distraitement le jeune homme.
Il était fort inquiet de voir que son cheval avait une tendance à galoper , et il ne s'apercevait pas que la faute en était à lui-même, qui, pour se tenir plus solidement en selle, pressait avec une énergie impitoyable les flancs de la pauvre bête.
— Vous avez l'esprit occupé de vos ouvrages, répondit Pauline.
Kalinovitch garda le silence.
— Quel bonheur c'est, poursuivit-elle avec conviction, de pouvoir exprimer par la plume ses sentiments et ses pensées ! Combien je voudrais posséder ce talent! j'écrirais ma vie.
— Pourquoi ne l'écrivez-vous pas? dit enfin Kalinovitch, qui avait toujours la plus grande peine à maîtriser son cheval.
— Personnellement, j'en serais incapable, reprit Pauline; mais, vous savez, j'ai toujours désiré me lier avec un poète à qui je raconterais mon passé; il m'expliquerait bien des
choses que je ne comprends pas moi-même, et il écrirait sur moi...
Kalinovilch, silencieux, regardait au loin.
— La kniajna est partie au galop; vous n'avez pas tenu la promesse que vous aviez faite à la princesse, observa-t-il.
— Ah! oui; criez-lui, s'il vous plaît, de ne pas galoper! dit Pauline.
Kalinovitch obéit, mais ne fut pas entendu.
— Kniajna, le prince vous a priée de ne pas galoper, cria-t-il de nouveau.
Cette fois, la jeune fille s'arrêta et attendit les retardataires. Moulée dans son amazone bleue, avec son chapeau un peu enfoncé sur les yeux et son visage coloré par la promenade, elle était si admirablement belle , qu'en ce moment mon héros oublia tout : et Pauline, et Nastenka, et même son cheval...
Durant le reste de la soirée, il ne se passa rien de particulier, sauf qu'à la demande du prince, Pauline joua force morceaux de piano. Pour se dédommager d'avoir à les subir, Kalinovitch jetait de temps à autre les yeux sur la kniajna, qui, de son côté, le fixa plusieurs fois attentivement, quoique à la dérobée.
La fête du prince se célébrait le 21 juillet. Pour comprendre quelle haute situation ce personnage occupait dans le district, il fallait avoir été chez lui ce jour-là. Dès le matin, cinq cuisiniers et marmitons, vêtus du blanc costume
traditionnel, étaient à l'œuvre sous la direction de Grégoire Vasilitch, qui allait et venait au milieu d'eux d'un air important. Quand le prince donnait un dîner de gala, il faisait toujours appel au cuisinier de la générale, moins par nécessité que pour être agréable au vieillard, dont cette démarche flattait extrêmement l'amour-propre. A huit heures, le prince se rendit avec Kalinovitch à l'église du village.
Dès que leur équipage fut en vue, les cloches commencèrent à sonner. Le pope et le diacre officièrent revêtus de leurs plus beaux ornements. Une sorte de chœur fut formé par le chantre et le sacristain conjointement avec deux séminaristes en vacances : un philosophe qui avait une voix de basse et un grammairien qui chantait le dessus. A l'issue de la cérémonie, une prosphora ? tout entière fut apportée au prince et une moitié à Kalino\itch.
— Vous viendrez manger quelque chose chez moi, dit le premier aux ecclésiastiques, qui répondirent par un respectueux salut; il ne les invitait jamais, sauf le jour de sa fête.
En rentrant à la maison, le prince fit remarquer à son compagnon les longues tables placées dans la cour d'honneur, où l'on avait aussi disposé deux escarpolettes.
— C'est pour le peuple : vous verrez la. une foule animée, observa-t-il.
— Vous pensez aussi au peuple! fit Kalinovitch émerveillé.
— Oui; j'aime, autant que possible, à faire plaisir à tout le monde, répondit le prince.
Dans la salle se trouvait déjà un visiteur, — un employé de police nouvellement nommé. Cet homme, jeune encore, mais affreusement marqué de la petite vérole, portait un uniforme boutonné du haut en bas ; à l'apparition du prince,
1 Pain consacré,
il prit l'attitude d'un soldat devant son chef et dit du ton dont il aurait fait un rapport :
— J'ai l'honneur de me présenter : Romanus, pristaff ' du deuxième arrondissement.
— Enchanté, enchanté de faire votre connaissance, dit le prince en lui serrant la main.
— Permettez-moi, en même temps, de vous féliciter à l'occasion de votre fête patronale.
— Je vous remercie, je vous remercie, répondit le prince, qui donna une nouvelle poignée de main au pristaff.
— Je vous prie de m'excuser, continua ce dernier : les exigences de mon service ont été cause que je n'ai pas eu, jusqu'à présent, l'honneur de me présenter à Votre Altesse.
— Oh, laissez donc! Je sais combien votre service est difficile, reprit le prince.
— Notre service serait agréable, Altesse, si nous-mêmes ne le rendions pas pénible. Mon prédécesseur, comme Votre Altesse le sait peut-être, m'a légué toutes sortes d'embarras.
— Je sais, je sais. Mais, d'après ce que j'ai entendu dire, vous vous tirerez parfaitement d'affaire, répondit le prince. Il savait très-bien cependant que l'ancien pristaff était, quoique buveur, un homme capable et plein d'activité, tandis que son successeur était un imbécile dépourvu de tout mérite; mais, fidèle à sa tactique, il voulait flatter le nouveau fonctionnaire. Celui-ci, très-heureux d'avoir reçu ce compliment, introduisit le pouce de sa main gauche entre les deux derniers boutons de son habit, et commença à se promener dans la salle en balançant la tête à droite et à gauche.
Les ecclésiastiques vinrent renouveler leurs félicitations,
Officier de police rurale, placé sous les ordres de l'ispravnik.
et l'élève de philosophie prononça un discours de circonstance, qui commençait par les mots : « Vénérable barine !... » Après avoir écouté très-sérieusement l'orateur, le prince lui remit un assignat de trois roubles. Ordre fut donné de servir du thé au pope, au diacre et au pristaff; quant aux autres, on les envoya se régaler chez l'intendant.
Ensuite, le prince, s'adressant en français à Kalinovitch, l'invita à passer avec lui dans la salle à manger, où eut lieu une scène assez touchante. Tout d'abord, le petit prince se jeta au cou de son père en s'écriant :
— Je vous félicite, papa.
Le prince l'embrassa sur les lèvres, sur les joues et sur les yeux.
— Je vous félicite, mon prince, dit, en s'inclinant, le gouverneur.
— Merci, mon cher, merci, répondit avec sentiment le prince.
Vêtue d'une exquise robe de mousseline, le visage rayonnant de joie, la kniajna vint baiser la main de son père, et lui offrit un riche porte-cigares en écaille, sur l'un des côtés duquel se trouvait un dessin en soie représentant une rose. C'était l'ouvrage de la jeune fille. Elle avait secrètement brodé cette rose, et, non moins secrètement, l'avait envoyée à Moscou pour l'y faire monter sur écaille.
— Charmant! charmant! s'écria le prince en examinant l'objet.
A son tour, mistress Nettlebate se leva, fit une révérence un peu étudiée et, après avoir exprimé ses félicitations au prince, lui présenta, enveloppées dans un papier, des chaussettes de soie, qu'elle avait tricotées de ses propres mains.
— Ah! mais les fêtes patronales ont du bon: tout le monde vous fait des cadeaux. Je serais bien aise que la
mienne revint plusieurs fois par an, dit le prince en serrant la main de mistress Nettlebate. Et vous, Altesse, ajouta-t-il en s'approchant de sa femme, qu'il prit par le menton et embrassa longuement, qu'est-ce que vous avez à me donner?
— Moi, je n'ai rien, répondit-elle avec un bon sourire.
— Voila comme les maris sont toujours traités par leurs femmes! elles ne leur font jamais de cadeaux! reprit le prince en s'adressant à Kalinovitch.
La princesse continuait à sourire doucement; le jeune homme l'imita.
A une heure, les dames passèrent dans le grand salon et les visiteurs commencèrent à arriver. Le prince les recevait tous dans la salle.
Le premier qui se montra fut le procureur, accompagné de sa jeune femme, la jolie fille du gorodnitchi. Cette dame se trouvait dans une position intéressante, ce qui la rendait toute honteuse, mais faisait au contraire l'orgueil de son mari. Un juge amena dans son tarantass un militaire invalide et le préposé aux eaux-de-vie. Le prince accueillit le premier avec certaines marques de respect, parce qu'il avait plusieurs petites affaires pendantes devant le tribunal; aux deux autres il se contenta d'adresser quelques mots aimables. Après que ces trois messieurs eurent été introduits au salon et présentés à la princesse, le juge resta à causer avec les dames, le militaire invalide et le préposé aux eaux-de-vie revinrent dans la salle, où ils lièrent conversation avec le pope et le pristaff, qui étaient plutôt des gens de leur monde. Le maître de poste vint seul, quoique le secrétaire de la chambre de tutelle l'eût instamment prié de le prendre avec lui. Le prince lui fit une réception cordiale.
— Bonjour, très-honoré vieillard! s'écria-t-il en le voyant. De sa voix dolente et monotone, le maître de poste débita
les félicitations d'usage; puis il demanda au prince la permission de faire un tour dans ses Champs-Elysées.
— Certainement, comment donc ! lui fut-il répondu.
Sur ce, sans même s'être présenté aux dames, le maître de poste mit son vieux chapeau de paille et alla promener ses méditations dans les allées les plus sombres du jardin.
Sur ces entrefaites arriva l'ispravnik avec sa famille. Dans l'antichambre, il s'arrêta un instant pour ôter la ouate qu'il avait dans les oreilles et la remettre avec soin dans la poche de son gilet; après quoi il suivit placidement sa femme et sa fille. Cette dernière venait à peine de terminer ses études; mais, à voir son embonpoint et le développement extraordinaire de sa poitrine, tout le monde lui aurait donné beaucoup plus de d ix-sept ans. On s'empressa, bien entendu, de la présenter à la kniajna; celle-ci la fit asseoir à ses côtés et la dévisagea froidement.
— Qui ça pcut-il être? dit le prince en regardant par la fenêtre.
Dans la cour entrait crânement une vieille proletka, attelée de trois rosses et conduite par un cocher au cafetan râpé. Celui qui arrivait en pareil équipage était Kadnikoff, jeune gentilhomme attaché à la chancellerie du maréchal de la noblesse. Sa mère l'avait envoyé chez le prince, parce qu'elle voulait qu'il fréquentât la bonne société. Frisé, vêtu de neuf des pieds à la tête, Kadnikoff avait beaucoup de désinvolture, et ses yeux étaient Injectés de sang. Quand il eut présenté ses civilités au prince, il alla droit à la kniajna, avec qui il engagea à brûle-pourpoint ce dialogue :
— Comment va votre santé?
— Bien, répondit-elle.
— Comment passez-vous le temps?
— Bien, répondit de nouveau la kniajna, et elle regarda
Kalinovitch, qui, debout près d'une fenêtre, considérait le jeune homme d'un air moqueur.
— Depuis combien de temps je n'avais pas eu le plaisir de vous voir! dit Kadnikoff à la fille de l'ispravnik.
Elle rougit, et balbutia une réponse inintelligible. Ensuite il s'adressa à la princesse elle-même :
— Quels beaux blés vous avez, Altesse! Je ne me lassais pas de les admirer en traversant vos terres.
— Ils sont beaux?... Je n'en savais rien, répondit la princesse.
— Ils sont magnifiques!... Mais maman n'aura ni seigle, ni petits blés; on a fait chez nous les semailles d'automne beaucoup trop tard, et, qui pis est, dans un sol boueux; quant à l'avoine, elle est perdue... Je ne sais pas à quoi cela tient : sans doute les semences étaient mauvaises. C'est désagréable, cela, dans l'agriculture!
— Certainement, reconnut la princesse.
Le prince, qui se promenait de long en large dans le salon, se hâta d'interrompre le bavardage du jeune homme, et, s'adressant au juge d'une voix assez forte :
— Eh bien ! Michel Hilarionitch, lui dit-il, quand attendezvous votre gouverneur?
— Nous ne savons pas. Voilà bien longtemps que nous sommes sous la menace de son arrivée, et il n'a pas encore paru. Que Dieu nous assiste! C'est, dit-on, un homme sévère, répondit le juge en lissant son chapeau.
— Non, il n'est pas sévère, mais c'est un administrateur capable, reprit le prince, et, quant à la noblesse des sentiments, on peut dire que c'est le chevalier de notre époque, continua-t-il en frappant sur le genou du juge, près duquel il venait de s'asseoir : je l'ai connu lorsqu'il était enseigne, nous avons fait campagne ensemble, je pourrais presque
i- il
dire que nous avons couché sous le même manteau. J'ai éprouvé une joie sincère en apprenant qu'il était nommé gouverneur ici. C'est une excellente acquisition pour laprovince. Le juge écouta tout cela avec une indifférence complète, sans doute parce que le prince avait l'habitude de porter aux nues tous les gouverneurs jusqu'au moment où ils étaient relevés de leurs fonctions.
— Vous n'avez pas encore vu Son Excellence ? demanda-t-il .
— Pas encore, j'attends son arrivée ici : je suppose qu'il donnera bien un coup de pied jusqu'à mon gîte.
— Glissez-lui dans l'oreille une bonne parole... dit le juge avec un sourire.
— Oh ! mon Dieu! s'écria le prince, ce sera mon premier devoir, surtout en ce qui concerne votre tribunal, qui, soit dit sans flatterie, peut servir de modèle à tous les tribunaux du district.
Comme Kadnikoff ne pouvait placer son mot dans cette sérieuse conversation, il se leva brusquement, et, faisant résonner les talons de ses bottes, s'approcha de Kalinovitch pour lui demander une cigarette.
— Je n'en ai pas, répondit sèchement le jeune principal; d'ailleurs, il n'est pas permis de fumer ici.
— Ah, oui, je comprends, dit Kadnikoff, et, de guerre lasse, il rentra dans la salle.
Là, le militaire invalide était en train de causer avec le préposé aux eaux-de-vie : il se plaignait d'un des frères Médiokritzky, lequel tirait chaque matin des moineaux dans son potager.
Kadnikoff se mêla à cet entretien, commença à prendre la défense de Médiokritzky, et s'échauffa tellement dans la discussion que les éclats de sa voix parvinrent jusqu'au salon. Le prince se borna à froncer le sourcil. Il n'y avait pas à
douter que le jeune homme ne fût ivre, car, dans son état normal, il n'était ni sot ni tapageur. Eh! oui, il avait eu peur de se sentir gêné dans une maison si comme il faut, et, pour se donner de l'assurance, avait bu au préalable deux verres de vodka, dont l'effet ne se manifestait que trop à présent.
A partir de trois heures commença à se montrer l'aristocratie du district. La générale ouvrit la marche : on l'apporta dans un fauteuil et on la déposa près de la maîtresse de la maison. Sa fille la suivit, vêtue d'une robe d'été assez simple : il est vrai qu'elle avait sur elle pour vingt mille roubles de diamants. Pauline se mit aussitôt à causer avec Kalinovitch. Le maréchal de la noblesse fit ensuite une apparition inattendue. Au fond, le prince et lui étaient ennemis jurés et cherchaient toutes les occasions de se nuire; mais, à ne juger que sur l'apparence, on aurait pu les prendre pour deux amis.
Le maréchal de la noblesse n'eut pas plus tôt salué les dames que le prince l'emmena dans son cabinet, où une conversation pleine d'intimité s'engagea entre eux au sujet d'une propriétaire des environs, qui avait remis au gouverneur une plainte contre deux de ses servantes.
Finalement, une élégante calèche à six chevaux amena un monsieur excessivement gros qui avait un double menton, un visage aussi blanc que la craie et une physionomie indolente. Quoiqu'il portât des vêtements d'été très-légers et que son plastron de batiste fût enlr'ouvert, il souffrait beaucoup de la chaleur. Soufflant comme un phoque, marchant avec un effort pénible, il se mit en devoir de monter l'escalier, et, quand on eut annoncé son arrivée au prince, ce dernier courut aussitôt à sa rencontre.
Le maréchal de la noblesse fit une grimace moqueuse, mais il ne laissa pas d'aller lui-même au-devant du gros
homme. La princesse, ayant aperçu celui-ci par la croisée, manifestait aussi une certaine agitation. La kniajna tenait ses yeux fixés sur la porte. A la fin, le visiteur, escorté ou plutôt remorqué par le prince et le maréchal de la noblesse, pénétra dans le salon. Dès qu'il parut, la princesse, qui avait reçu assise toutes les dames, se souleva à demi et lui tendit la main. La générale elle-même sembla sortir de sa torpeur et, à plusieurs reprises, le salua d'un signe de tète.
— Bonjour, mesdames, prononça le gros homme, qui, après avoir serré la main de la princesse, s'assit, ou, pour mieux dire, se laissa tomber lourdement à côté d'elle. Ce mouvement eut pour effet de faire trembler sur leur base les petits amours en marbre placés à droite et à gauche du divan.
Du reste, il n'eut pas l'air de remarquer les autres personnes présentes, se bornant seulement à saluer la kniajna d'un s Bonjour, mademoiselle », accompagné d'une légère inclination de tête.
— Bonjour, répondit-elle avec un sourire gracieux.
Ce monsieur estait un certain Tchetvérikoff, célibataire, à qui appartenait la ferme des boissons dans plusieurs provinces, et qui possédait, en outre, des intérêts considérables dans les mines d'or de la Sibérie. Tout cela lui venait de son père, et tout cela marchait en vertu de l'impulsion donnée, sans que lui-même y fût pour rien. Personnellement, c'était un homme avare, un peu fat et grand lecteur de romans français. Tout son temps se passait à voyager de son domaine en Sibérie et de Sibérie à Moscou et à Pétersbourg.
Il déplut fort à Kalinovitch, qui fut extrêmement choqué de voir Tchetvérikoff accueilli par les maîtres de la maison avec une considération si exceptionnelle. Le jeune homme fit part de cette impression à Pauline. Elle sourit et répondit à voix basse :
— Oui, mais on a ici des vues sur lui. C'est peut-être un mari pour Catherine.
— Un mari pour la kniajna! se récria involontairement Kalinovitch.
— Oui; eh bien? Pour elle, c'est un parti très-convenable, reprit Pauline avec un sourire équivoque.
Kalinovitch fronça le sourcil.
Le passage à la salle a manger s'effectua suivant les règles du décorum : les cavaliers donnèrent le bras aux dames. Nulle part, peut-être, la distinction des rangs n'est aussi scrupuleusement observée que dans les grands dîners de campagne. La circonstance présente en fournit une nouvelle preuve. La princesse prit la tête du défilé avec Tchetvérikoff. Suivirent la générale, roulée dans un fauteuil, et le prince, qui marchait à côté d'elle, en ayant l'air de lui donner le bras.
Kadnikoff s'élançait pour offrir le sien à la kniajna, quand le maréchal delà noblesse écarta le jeune homme d'un léger coup de coude et se substitua à lui. Pauline invita ellemême Kalinovitch. Le juge servit de cavalier à l'ispravnitza, l'ispravnik à la femme du procureur, et celui-ci à la fille de l'ispravnik. Dans la salle restaient encore quelques visiteurs que le prince n'avait pas cru nécessaire d'introduire au salon. C'étaient trois employés de chancellerie et deux pauvres gentilshommes venus avec leurs femmes qui portaient autour de la tète un mouchoir en drap de dame. Le diner, préparé selon les rites de la cuisine française, fut exquis, et les convives se tinrent très-convenablement. D'abord, comme il arrive d'ordinaire, la conversation se limita aux personnages les plus qualifiés : Tchetvérikoff, le prince et le maréchal de la noblesse; mais, après quelques verres de vin, les langues se délièrent d'un bout à l'autre de la table.
Kadnikoff recommença à disputer avec le militaire invalide; le pristaff causa à voix basse avec l'ispravnik; enfin, le maître de poste lui-même qui, jusqu'alors, avait obstinément gardé le silence, entendant Tchetvérikoff parler au prince de la Sibérie, adressa soudain la parole à Kalinovitch, son voisin :
— Un savant fiançais a dit que si tous les Européens émigraient en Sibérie, il y resterait encore de !a place.
Kalinovitch sourit et ne trouva rien à répondre.
Après le repas, le prince invita tout son monde à passer sur la terrasse qui dominait la cour d'honneur. Celle-ci était remplie de moujiks clés deux sexes. Sur un signe de son père, la kniajna s'éclipsa, et, au bout de quelques minutes, on la vit traverser la foule en tenant son petit frère par la main. Deux laquais la suivaient avec d'immenses plateaux chargés de croquets, de rubans et de galons. La jeune fille puisait à chaque pas dans ces plateaux dont elle distribuait le contenu aux paysannes. En ce moment, Kalinovitch ébloui lui trouvait des airs de sylphide.
Quand il ne resta plus de cadeaux à offrir, la kniajna remonta vivement l'escalier conduisant à la terrasse, s'avança vers son père et l'embrassa, sans doute pour le remercier de ce qu'il lui avait donné l'occasion de faire tant de bien. Ensuite on plaça sur les tables trois védros1 d'eau-de-vie, quelques seaux de bière et une quantité énorme de pâtés. Une sorte de banquet commença alors, présidé par le valet de chambre du prince, en frac et en gilet blanc. La fête populaire se termina par un concert improvisé, dans lequel se distingua particulièrement le cocher du pristaff.
Cependant les musiciens de la générale s'étaient installés
1 le vëâro = 12 litres 29 centilitres.
dans la salle. Aux premiers sons de l'orchestre appelant les danseurs, toute la société rentra dans la maison. Le prince, Tchetvérikoff et le maréchal de la noblesse organisèrent une assez sérieuse partie de préférence : le juge, l'ispravnik et le préposé aux eaux-de-vie jouèrent plus petit jeu.
Kalinovitch s'approcha de la kniajna pour l'inviter, mais Kadnikoff le prévint.
— Je suis engagée, monsieur Kalinovitch, répondit-elle d'un ton de regret.
Kalinovitch s'inclina et la pria de lui accorder, du moins, le second quadrille.
— Certainement... très- volontiers... D'ailleurs, je suis si mal lotie avec ce cavalier ! dit la kniajna.
Le jeune homme salua de nouveau et alla inviter Pauline, qui accueillit sa demande avec bonheur. M. Legrand et la jolie femme du procureur leur firent vis-à-vis. Le précepteur avait un caprice pour cette dame, nonobstant la situation intéressante dans laquelle elle se trouvait; depuis le matin, il se montrait fort empressé auprès d'elle et lui tenait des propos qui la faisaient beaucoup rire. Pourtant elle ne savait pas un mot de français, et il parlait très-mal le russe : comment parvenaient-ils à se comprendre? Je l'ignore.
Tout ridé et blanchi qu'il était, l'invalide n'en voulut pas moins danser, croyant sans doute devoir cela à sa qualité de militaire et à ses épaulettes de lieutenant. Il se choisit pour dame la fille de l'ispravnik et fit vis-à-vis à Kadnikoff.
En bonne maîtresse de maison, la princesse désirait que tout le monde s'amusât chez elle; c'est pourquoi, appelant le procureur, elle le pria tout bas d'inviter l'ispravnitza qui commençait à s'ennuyer de faire tapisserie. En face de ce couple on plaça le petit prince avec mistress Nettlebatc dont les airs gourmés ne laissèrent pas d'être fort drôles, pen-
dant qu'elle exécutait des chassés en avant et en arrière. Au quadrille succéda une valse. Kalinovitch ne résista pas au désir d'inviter la kniajna, qui l'accepta avec plaisir pour son cavalier. Enfin il pouvait tenir la jeune fille par la taille, il sentait l'étreinte de sa petite main , il voyait de tout près sa poitrine blanche comme l'écume de la mer, il aspirait l'arôme de ses cheveux, et tout cela lui causait une sorte d'enivrement. Ce fut en vain qu'après deux tours la kniajna lui dit : « Assez! » ; il continua de valser avec elle jusqu'à ce qu'elle répétât ce mot d'un ton plus pressant. Alors Kalinovitch, rappelé à lui, la déposa sur une chaise et s'assit à côté d'elle. La kniajna était très-fatiguée : ses yeux devenaient troubles, sa poitrine se soulevait, de sa petite main elle arrangeait ses cheveux qui s'étaient défaits sur les tempes. Le jeune homme la dévorait des yeux. Le quadrille, qui commença bientôt, les obligea à se lever xle nouveau.
— Qu'est-ce que vous écrivez, maintenant? dit la kniajna. Cette question embarrassa d'abord Kalinovitch; mais, en
y réfléchissant, il comprit le parti qu'il en pouvait tirer.
— Voici mon sujet, répondit-il : la scène se passe dans une famille... riche, qui habile, si vous voulez, à Moscou; entre autres enfants, il y a là une fille, une jeune personne intelligente, pleine d'âme, comme on dit, mais mondaine.
La kniajna était tout oreilles.
— Malheureusement, continua Kalinovitch, cette demoiselle a inspiré un violent amour à un homme dont elle-même ne méconnaît pas le mérite, mais que la naissance a placé au-dessous d'elle. La jeune fille sait que l'infortuné a mis toute son existence dans cette passion, qu'il en meurt, et qu'une bonne parole d'elle suffirait pour lui rendre la vie...
La kniajna écoutait avec une attention croissante.
— Elle sait tout cela, poursuivit le narrateur, et néanmoins elle a le courage de rire d'une semblable passion avec ses amis mondains.
— Pourquoi en rit-elle? C'est donc que l'homme ne lui plaît pas? observa la jeune princesse.
Kalinovitch haussa les épaules.
— Si, il lui plaît, reprit-il, seulement elle obéit aux usages du monde. Épouser un riche idiot, se vendre — cela n'entraîne, aux yeux de la société, ni ridicule, ni déshonneur, parce que c'est reçu. Mais aimer un homme sans fortune, une jeune fille du monde ne le peut pas.
— Pourquoi donc ne le peut-elle pas? répliqua vivement la kniajna. Une de mes cousines, qui avait une grosse dot, s'est mariée, contrairement à la volonté de sa mère, avec un chevalier-garde. Il n'avait rien, seulement il était fort beau et fort intelligent.
Kalinovitch avait exprès vitupéré les jeunes filles mondaines pour faire dire à la kniajna qu'elle ne leur ressemblait pas; aussi fut-il bien aise de lui avoir arraché une sorte de protestation contre les mariages d'argent. A la suite de cet entretien, la petite princesse resta rêveuse pendant quelques minutes, puis elle dit à demi-voix :
— Dansez, je vous prie, la mazurka avec moi. Le visage de Kalinovitch rayonna.
— J'allais vous demander cette faveur, reprit-il.
— Je vous prie, répéta la kniajna.
Pendant toute cette conversation, Pauline, qui ne dansait pas et qui était assise non loin d'eux, ne les avait pas perdus de vue. Déjà, sur la terrasse, elle avait surpris les regards que Kalinovitch dirigeait vers la kniajna; confirmée à présent dans ses soupçons, elle passa au salon sans faire semblant de rien, s'assit près du prince, et quand ce dernier se
retourna de son côté, elle lui murmura quelques mots à l'oreille.
— Pardon, je vous demande une minute, dit le prince, qui se leva aussitôt et se rendit avec Pauline dans une pièce écartée. En revenant, il traversa la salle. Kalinovitch dansait avec la kniajna; le galop fini, il retira assez lentement son bras passé autour de la taille de la jeune fille et serra légèrement la main de celle-ci. Elle le regarda et devint rouge.
Il est probable qu'aucun de ces détails n'échappa à l'attention du prince. Passant comme par hasard auprès de sa fille, il lui dit quelque chose en anglais. Le visage de la petite princesse se colora, et elle disparut; le prince s'éloigna aussi. Du reste, la kniajna revint bientôt et s'assit à côté de sa mère. Elle avait la figure en feu.
Kalinovitch, qui n'avait dansé les autres quadrilles qu'à contre-cœur et presque sans adresser la parole à ses dames, attendait impatiemment la mazurka ; avant qu'elle commençât, il s'approcha de la kniajna, qui se promenait dans la salle au bras de Pauline.
— Notre tour va bientôt arriver sans doute, dit-il.
La kniajna ne répondit rien et se tourna vers Pauline :
— Vous dansez?
— Oui, je danse, répondit celle-ci avec un sourire.
La kniajna suivit d'un air confus Kalinovitch et s'assit à sa place. Vainement il essaya de la faire causer — elle restait silencieuse ou ne répondait à ses questions que par des monosyllabes, et elle semblait fort contente lorsque d'autres cavaliers l'invitaient à prendre part à une figure.
— Je vois que mon roman se réalise à chaque instant dans la vie, observa enfin le jeune homme presque hors de lui; mais la kniajna n'eut pas l'air de l'entendre.
Sur ces entrefaites, les joueurs entrèrent clans la salle. Le prince se mit à examiner avec son lorgnon les danseurs et les danseuses. A côté de lui se tenait Tchetvérikoff.
Presque chaque fois, la kniajna choisissait le gros homme et l'obligeait à danser. Quand il avait fait un tour avec elle, il la saluait et retournait à sa place; elle le remerciait par une révérence accompagnée du plus aimable sourire. La jalousie, le dépit et la colère bouillonnaient dans l'âme de Kalinovitch. Il résolut de se soulager le cœur en disant des impertinences à la jeune fille; mais il n'en put trouver l'occasion : à la fin de la mazurka, elle se borna a lui faire de loin une légère iuclinalion de tête, prit le bras de Pauline et s'éloigna. Peu après, on soupa, et la plupart des convives se décidèrent à accepter, pour la nuit, l'hospitalité du prince.
Le lendemain, comme il arrive presque toujours après les fêtes de campagne, les visiteurs s'ennuyèrent à périr et n'eurent plus qu'une envie : retourner chez eux le plus tôt possible. De leur côté, les maîtres de la maison ne firent, pour retenir leurs hôtes, que les instances exigées par l'usage. Le résultat fut que tous les seigneurs sans importance partirent immédiatement après le déjeuner, et qu'il ne resta, pour dîner, que la générale, sa fille, Tchetvérikoff et le maréchal de la noblesse. Pendant toute la matinée, Kalinovitch chercha à se procurer un entretien particulier avec la kniajna; il aurait voulu lui demander d'où venait ce soudain changement à son égard; mais le jeune homme eut beau faire, on
ne parut pas le remarquer. 11 lui semblait que Pauline prenait vis-à-vis de lui des airs moqueurs. Vexé au plus haut point, ne sachant, d'ailleurs, à quoi passer son temps, il se retira, après le dîner, dans sa chambre, et il allait se coucher quand un domestique vint lui dire que Son Altesse désirait faire une promenade avec lui. Kalinovitch sortit à la suite du laquais. Il trouva le prince qui l'attendait sur le perron.
Ils marchèrent l'espace de trois verstes, traversant tour à tour un champ de seigle, une prairie et un petit bois. Contrairement à son habitude, le prince ne parlait guère; de temps à autre seulement, il rompait le silence pour faire remarquer à son compagnon la beauté de quelque point de vue. Par politesse, Kalinovitch feignait d'admirer ce qu'on lui montrait; mais sa pensée était ailleurs, et il regardait sans voir. Pendant qu'ils cheminaient à travers un ravin, le prince s'arrêta tout à coup :
— Jacques Vasilitch, dit-il après avoir réfléchi un instant, je voudrais vous faire une question peut-être assez indiscrète.
Kalinovitch rougit. « Aurait-il deviné mes sentiments à l'égard de sa fille? » se demanda-t-il tout d'abord.
— Si la question est indiscrète, alors il vaut mieux ne pas la faire, répondit le jeune homme d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux.
— Oui, reprit le prince d'une voix traînante, mais ce qui m'engage à vous la poser, c'est mon sincère désir de vous être utile. Cette considération me paraît de nature à légitimer une curiosité même indiscrète.
Kalinovitch garda le silence.
— D.ussé-je être indiscret, je ne puis hésiter, continua le prince; car, si, il y a vingt ans, j'avais rencontré un homme assez sincère pour me tenir le langage que je veux vous
faire entendre, cet homme m'aurait rendu le plus grand service, et je lui en serais reste" reconnaissant toute ma vie. Kalinovitch s'obstinait à se taire.
— Je voudrais vous demander, mon très-cher Jacques Vasilitch, poursuivit le prince, s'il est vrai, comme le bruit en court, que vous allez épouser mademoiselle Godnieff.
Le jeune homme se troubla.
— En effet, prince, la question est quelque peu indiscrète, dit- il.
— Et vous refusez d'y répondre, n'est-ce pas? répliqua le prince.
— C'est moins refus de ma part qu'impossibilité, reprit Kalinovitch en s'efforçant de recouvrer son sang-froid , attendu que, si ce bruit existe, la faute n'en est ni à mademoiselle Godnieff ni à moi.
Le prince n'était pas homme à se payer de mots. Il regarda fixement son interlocuteur.
— La voix du peuple, dit le proverbe, est la voix de Dieu, et la sagesse des nations ajoute qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Dites-moi... je veux vous faire subir aujourd'hui un interrogatoire en règle, et j'espère que vous ne vous en offenserez pas.
— Comment donc, prince, pourrais-je m'offenser quand vous me donnez une marque d'intérêt? reprit en haussant les épaules Kalinovitch.
— Oui, et de l'intérêt le plus sincère!... Dites-moi, avezvous de la fortune?
— Je n'ai rien.
— Mais peut-être devez-vous hériter d'une grand'mère, d'une tante?
— Tout mon héritage est dans ma tête, répondit Kalinovitch.
Le prince sourit.
— Sans doute, reprit-il après une pause, c est, si vous voulez, un fort bel héritage; mais il ne faut pas compter lA-dessus pour vivre. Les denrées intellectuelles, mon cher, sont d'une défaite très-difficile... Ce qui, semblerait-il, vaut son poids de diamants, nous devons souvent le céder pour une poignée de bilion... Oui, mon cher jeune homme, continua le prince en prenant Kalinovitch par la main, écoutez-moi, pour l'amour de Dieu, écoutez un vieillard qui vous aime, qui rend justice à votre intelligence, à votre savoir, à votre talent... Les convictions auxquelles je suis arrivé sont le fruit d'une amère expérience personnelle ! Nous tous, d'ordinaire, quand nous sommes jeunes, nous envisageons légèrement le mariage, et cependant c'est l'acte le plus important de la vie; car c'est presque le seul où une erreur soit irréparable. Vous avez, je suppose, employé follement votre jeunesse, perdu cinq ou six ans dans l'oisiveté : eh bien! il vous suffira de rentrer en vousmême, de travailler sérieusement pendant un an ou deux, et vous réparerez le temps perdu. Vous vous êtes ruiné au jeu, ou avec les femmes, cela ne fait encore rien : pour un célibataire, plaies d'argent ne sont pas mortelles. Vous occupez un emploi qui ne vous convient pas — donnez votre démission, vous avez perdu une position avantageuse — remuez-vous et peut-être en trouverez-vous une meilleure encore... Bref, il n'est guère d'erreur, de faute qui ne puisse se réparer : un mauvais mariage est le seul boulet qu'on traîne éternellement à son pied...
— Ce que vous dites là, prince, n'est pas très-neuf, observa Kalinovitch.
— Mettons même, si vous voulez, que c'est très-vieux ; malheureusement une foule de gens l'oublient, et voici ce qui
m'a toujours étonné : les imbéciles, guidés par une sorte d'instinct, agissent, sous ce rapport, beaucoup plus sensément que les hommes d'esprit, auxquels on voit faire les mariages les plus déraisonnables, les plus désastreux. Maintenant, Jacques Vasilitch, poursuivit le prince avec une animation croissante, j'ai deux fils en âge de se marier, ils servent comme enseignes dans la garde à cheval, et, s'ils ne sont pas absolument gueux, ils ne sont pas non plus riches. La règle que je leur ai tracée est celle-ci : qu'ils se marient par amour, si bon leur semble; mais, avant tout, qu'ils se marient richement. Quant à épouser par amour des jeunes filles pauvres, — jamais! Au besoin, je m'y opposerais de toute mon autorité paternelle.
Kalinovitch sourit.
— Votre règle, prince, a le défaut de ne s'appliquer qu'à un côté de la question. Vous considérez le mariage au seul point de vue des ressources domestiques.
— Et comment donc dois-je le considérer, s'il vous plaît? répliqua vivement le prince. Voudriez-vous par hasard, monsieur, que je fisse entrer en ligne de compte cet amour profond, insensé, dont on parle tant à votre âge? Mon cher, mon cher! vous êtes un homme intelligent : est-il possible que vous vous mépreniez sur le fond de cette passion, telle qu'elle existe chez vous tous, jeunes gens? Ce n'est rien de plus que l'attrait sexuel masqué, la sensualité éveillée et contenue — pas autre chose. Et, croyez-le, le mariage est le tombeau d'un amour semblable : le mari et la femme sont unis par un lien plus solide — l'amitié; or, ce sentiment, je vous en donne ma parole d'honneur, prendra plutôt naissance entre deux époux qui auront fait un mariage de raison, qu'entre deux amants passionnés, car les premiers, du moins, ne tomberont pas du ciel sur la terre, sitôt la lune de miel
finie... L'amour!... Je ne puis garder mon sang-froid quand, dans un acte aussi grave que le mariage, je vois qu'on fait intervenir cette sottise, ce fantôme sorti d'une imagination échauffée, ce sentiment qui ne doit son origine et ses progrès qu'aux obstacles. Si vous aviez une maîtresse avec laquelle vous auriez vécu pendant vingt ans, et qu'arrivé au déclin de l'âge vous disiez : « Je vais l'épouser parce que je l'aime », je me tairais, je n'aurais rien à objecter!... Mais comment voulez-vous me faire croire à la profondeur, à l'inébranlable constance de l'amour que se sont juré l'un à l'autre un jeune homme de vingt-cinq ans et une fillette de dix-sept?
— Tout cela, prince, peut être juste en thèse générale, mais souffre beaucoup d'exceptions, répondit Kalinovitch. D'après votre principe, presque personne ne pourrait se marier.
— Au contraire, reprit le prince, je permets ce plaisir à une foule de gens. Qu'ils se marient, et grand bien leur fasse!... Les hommes, mon cher, se divisent en deux catégories. Il y a d'abord le vulgaire, la masse née pour s'atteler patiemment à quelque besogne mesquine. Loin de détourner du mariage les jeunes gens de cette classe, je n'hésite pas à le leur conseiller : ils donneront le jour à des dizaines d'êtres vulgaires comme eux, qu'ils élèveront à l'aide de rapines ou grâce aux largesses de quelque bienfaiteur; c'est le plus grand service qu'ils puissent rendre à la société, laquelle, pour ses fins économiques, a besoin, dans toutes les conditions, d'hommes médiocres. Mais, mon cher, à côté ou plutôt au-dessus de cette catégorie, il en existe une autre de beaucoup supérieure; les gens qui la composent sont, sinon des génies, du moins des hommes doués de quelque talent particulier; leur mission est de faire avancer la
société. Si je vous range dans cette classe, prenez -vous-en à vous-même, qui êtes sorti avec éclat de votre milieu. Maintenant vous n'êtes plus un principal de collège, mais un littérateur, c'est-à-dire un homme appelé à se mouvoir dans un champ d'activité large et sérieuse. Vous regretterez plus tard de vous être, dès le début, lié bras et jambes par un mariage inconsidéré.
— Je suis bien aise, prince, que vous reconnaissiez cette importance à la profession d'homme de lettres : elle me permet, je crois, de disposer de mon cœur plus librement et de ne pas me soumettre sans restriction à vos règles économiques.
— Mon cher! s'écria le prince, c'est cette profession ellemême, je le répète encore une fois, qui vous oblige à être prudent; du moment que vous l'embrassez, vous devez de toute nécessité, pour votre future gloire, pour les services que vous pouvez rendre a la patrie, vous devez, dis-je, ou rester garçon ou faire un mariage riche : ce dernier parti est encore le meilleur.
— J'envisage les choses tout autrement, parce que j'ai une certaine confiance en moi-même et dans mes forces, déclara Kalinovitch.
— Vous voyez cela avec les yeux de votre imagination complaisante; moi, je me fonde, pour en juger, sur mon expérience de quinquagénaire. Supposons que vous épousiez la personne dont nous parlions tout à l'heure. C'est une jeune fille charmante, et ce sera sans doute une excellente femme qui vous aimera, qui prendra à cœur tous vos intérêts; mais n'oubliez pas que vous devez vous occuper de littérature, et dès lors se pose nécessairement une question : Où habiterez-vous? Resterez-vous ici, principal de collège, ou bien vous transportercz-vous dans la capitale?
— Prince, vous parlez comme si j'étais déjà marié, répliqua en souriant Kalinovitch.
— Eh bien, admettons que vous soyez marié, reprit le prince : où vous fixerez-vous? Ici, sans doute, puisque vous n'aurez pas le moyen d'aller ailleurs, et alors qu'arrivera-t-il? A présent, vous êtes encore, si je puis ainsi parler, tout chaud sorti de la lèchefrite universitaire; vous avez de nobles aspirations, un large trésor d'idées et de connaissances; mais d'ici à deux ou trois ans au plus, croyez-moi, mon cher jeune homme, vous aurez épuisé tout cela, vous vous serez abruti, crétinisé dans ce trou. Si ensuite vous avez envie de faire un voyage, d'aller, par exemple, à Pétersbourg ou à Moscou pour renouveler votre stock intellectuel, la chose vous sera impossible faute de ressources. Les couches, les baptêmes, les nourrices, les bonnes d'enfants, — tout cela coûte ! Allez, la vie de famille en dévore, de l'argent ! Mon patrimoine m'assurait de quoi vivre au service en attendant les hauts grades, j'étais le favori d'un grand personnage, j'avais la perspective de devenir aide de camp de l'Empereur; j'aurais été, pour sûr, général à trente ans, et vous pouvez juger d'après cela quelle position j'occuperais aujourd'hui que j'ai atteint la cinquantaine. Eh bien, j'ai épousé par amour une jeune fille charmante, pourvue de toutes les qualités de son sexe, mais sans fortune, et, du coup, il m'a fallu quitter Pétersbourg, renoncer au service et m'enterrer pour toute ma vie à la campagne.
— Pourtant, prince, quoique marié dans ces conditions, vous ne vous êtes pas ruiné, tant s'en faut; vous vous êtes même enrichi, observa Kalinovitch.
Le prince hocha la tête.
— Je me suis enrichi!... dit-il; mais savez-vous, mon cher ami, ce qu'il m'en coûte? J'avais reçu une éducation qui,
pour le temps, était assez distinguée, mes facultés n'étaient pas tout a fait médiocres non plus : eh bien, sachez-le, éducation, facultés, tout, jusqu'à ma santé elle-même, j'ai dû en faire le sacrifice; il m'a fallu devenir spéculateur, homme d'affaires, marchand, à seule fin d'élever ma famille et de l'entretenir sur un pied convenable. Et que de concessions morales, que d'actions réprouvées par la conscience, combien de platitudes et de bassesses faites à des gens que j'aurais voulu ne jamais connaître! Et maintenant que j'ai réussi à mettre mes affaires en bonne voie, je sens que je ne vaux plus rien... Gardez-vous de me porter envie et de prendre exemple sur moi; je voudrais vous prémunir contre une erreur dont je n'ai que trop éprouvé les suites funestes.
— N'ayant guère été gâté par la vie, répondit Kalinovitch, je ne suis pas fort exigeant : je me tiendrai pour satisfait si, en me transportant à Pétersbourg, je trouve le moyen d'y vivre à l'abri du besoin.
— Quelque modeste que soit ce rêve, il est peu probable que vous le réalisiez. Pour vivre a Pétersbourg, il faut à un homme marié deux mille roubles au bas mot; c'est le strict minimum. Inutile de dire qu'avec un pareil budget on doit s'imposer de grandes privations : on ne peut ni boire un verre de vin à table, ni prendre des voitures, ni se donner le moindre plaisir. Mais laissons cela. NoUs disons donc que deux mille roubles représentent annuellement la dépense minima d'un Pétersbourgeois chargé de famille... Reste à établir le chapitre des recettes: combien avez-sous reçu pour votre premier roman, qui, je dois le dire, est une œuvre remarquable?
Cette question embarrassa beaucoup Kalinovitch : il ne voulait pas avouer qu'il n'avait pas encore louché un kopeck,
et qu'il était seulement dans l'attente d'une rétribution.
— J'ai reçu cinq cents roubles, dit-il.
— Et combien de romans semblables pouvez-vous écrire par an? reprit le prince. Un... mettons (Jeux, à l'extrême rigueur; assurément vous n'en composerez pas davantage, et encore ce chiffre ne sera atteint que dans les années fécondes. Mais il y aura des années de stérilité. Quoique je ne sois ni poëte, ni littérateur, je comprends très-bien que dans la carrière des lettres la régularité du travail est impossible. L'écrivain se met tout entier dans son œuvre, il y met surtout son cœur; aussi la production ici est-elle trèscapricieuse. 11 faut attendre le souffle, l'inspiration!... Un savant, un bureaucrate, à la seule condition d'être laborieux, peut expédier chaque jour une quantité déterminée de besogne; il n'en est point ainsi de l'homme de lettres... Bref, la conclusion de tout cela, c'est que dès les premiers temps vous aurez peine à joindre les deux bouts; or, selon toute apparence, votre famille ne fera que s'augmenter chaque année, — voici dès lors l'avenir qui vous attend à Pétersbourg : vous écrirez peut-être encore quelques nouvelles, et à la fin vous comprendrez qu'une incessante dépense d'imagination est au-dessus des forces humaines ; cependant vos besoins iront toujours en croissant. Pour y faire face, vous vous surmènerez, vous bâclerez à la hâte des livres médiocres qui vous feront déchoir dans l'estime publique; ensuite de romancier vous deviendrez critique, traducteur, tache ingrate où se consumeront en pure perte votre temps, votre talent et même votre santé. Tel est, dis-je, le sort qui vous attend quand vous serez marié.
D'ailleurs, vous resteriez célibataire , qu'il n'en serait ni plus ni moins. A Pétersbourg, tout homme , quelle que soit sa position , voit se développer en lui un sixième sens : la
soif de l'argent. Que de tentations , que de luxe autour de soi, que de plaisirs raffinés!... Et pour vous procurer tout cela, vous n'aurez d'autre instrument que votre plume!... Mon cher, mon cher! continua le prince en hochant la tète et en frappant sur sa poitrine : Pouchkine avait de la fortune, chacun de ses vers lui était payé un ducat; malgré cela, il a été toute sa vie aux prises avec la gêne. Et Polévoï! celui-là, j'en puis d'autant mieux parler que je l'ai| connu personnellement : un jour, je lui ai prêté cinq cents roubles, et il m'a remercié les larmes aux yeux , car il n'avait pas alors cinquante kopecks en poche. Voilà la littérature russe! Le goût de la lecture ne s'est pas encore généralisé dans notre pays, il s'en faut! Vous avez vu hier beaucoup de gens chez moi : combien y en a-t-il parmi eux à qui les livres soient nécessaires? Pas un seul , excepté Tchetvérikoff. Tenez, notre maréchal de la noblesse , qui est loin d'être un sot et qui possède une grande fortune, n'a jamais, que je sache, consacré un groch à l'acquisition du moindre bouquin. 11 ne lit que l'Abeille du Nord, et encore parce que je la lui prête... Avec un pareil public, les littérateurs ne s'enrichissent pas.
— Je sais parfaitement cela, prince, répondit Kalinovitch; aussi n'ai-je jamais compté exclusivement sur la littérature pour vivre. Si je vais à Pétersbourg, j'y chercherai une place.
— Fort bien, reprit le prince; on vous donnera une place , mais laquelle? Vu votre situation, vous ne pouvez espérer qu'un petit emploi de chancellerie. Peut-être vous nommera-t-on substitut ou, en mettant les choses au mieux, chef de bureau dans quelque administration; mais, en ce cas, dites adieu à la littérature. Après avoir paperasse durant six ou sept heures, quand vous rentrerez au logis, vous
ne serez plus bon à rien; vous irez voir jouer quelque inepte vaudeville, ou vous passerez la soirée à cartonner dans les prix doux, c'est tout ce que vous pourrez faire. Si vous prétendez mener de front la bureaucratie et la littérature, ce sera encore pire : comme dit le proverbe, quand on court deux lièvres à la fois, on les manque tous les deux... Voilà, mon cher Jacques Vasilitch , ce que je voulais, ce que je me croyais presque obligé de vous dire; je vous le répète encore une fois : réfléchissez, envisagez sérieusement votre situation.
— Je vous suis bien reconnaissant , prince , répliqua le jeune homme; mais de vos paroles on pourrait tirer une conclusion étrange, à savoir que la littérature doit faire mon malheur, au lieu d'être pour moi une carrière fructueuse.
— Pourquoi donc? Non!... reprit le prince, qui s'interrompit momentanément. Voyez-vous, ajouta-t-il ensuite, avant de poursuivre cet entretien, je dois vous en demander la permission : puis-je vous parler aussi franchement que je parlerais à mon propre fils?
— L'intérêt dont vous m'honorez, prince, vous autorise pleinement à me faire entendre les vérités même les plus cruelles , répondit Kalinovitch.
— Oui, mais j'ai maintenant à vous entretenir d'un sujet particulièrement délicat; je dois mêler certaines personnes à notre conversation. Si donc nous ne parvenions pas à nous entendre, vous et moi, je désirerais que tout cela restât entre nous.
Kalinovitch regarda son interlocuteur, ne devinant pas encore où celui-ci voulait en venir.
— J'ai toujours été assez discret..., dit-il.
— Je n'en doute pas; aussi vous parlerai-je en toute fran-
chisc. Je vous disais tantôt qu'un jeune homme pauvre peut, ou plutôt doit épouser une riche héritière, alors même qu'il n'est pas amoureux d'cile.
Le prince prononça ces derniers mots d'une voix traînante, puis il s'arrêta, comme s'il eût attendu quelque observation de Kalinovitch; celui-ci se tut et le fixa d'un air si sévère, que le prince dut baisser les yeux; mais, aussitôt après, il saisit brusquement la main du jeune homme et lui dit avec un sourire forcé :
— A présent, vous êtes reçu chez la générale, vous y êtes comblé de telles attentions, de telles prévenances, du moins par mademoiselle Pauline, que vous feriez bien d'aiguiller dans cette direction-là; et alors, mon Dieu! quel avenir s'ouvrirait pour vous et pour votre talent! Mille âmes, batuchka, un domaine en parfait état et des capitaux dont personne encore ne connaît le chiffre. Alors vous irez où vous voudrez : à Pétersbourg, à Moscou, à Odessa, à l'étranger... Vous écrirez à votre aise, vous pourrez donner tout votre temps à la littérature , vous transporter sous le climat le plus propice à votre inspiration...
Kalinovitch était soucieux, l'expression de son visage avait pris un caractère plus sombre encore; il ne s'attendait nullement à des ouvertures semblables, et pendant quelque temps il resta muet, comme s'il eût voulu recueillir ses idées avant de répondre.
— Votre proposition, prince, ne laisse pas d'être un peu blessante pour moi, car je ne puis y voir qu'une moquerie, déclara-t-il d'une voix sourde.
— Une moquerie? demanda le prince étonné.
— Une moquerie, répéta Kalinovitch; en effet, si je comptais sur un tel moyen pour assurer mon avenir, ce serait un projet beaucoup plus chimérique encore que mes espérances
littéraires, dont vous vous êtes si ingénieusement appliqué à me démontrer l'absurdité.
— Dites-vous vraiment ce que vous pensez? Vos propres observations ne vous ont-elles pas déjà prouvé qu'il y a quelque cbose de très-fondé dans ma conjecture?
— Je n'ai jamais fait aucune observation de ce genre, répondit sèchement Kalinovitch.
Le prince secoua la tète.
— En voilà assez, jeune homme, reprit-il. Vous êtes trop intelligent et trop perspicace pour vous méprendre un seul instant sur la manière d'être des gens à votre égard. Du reste, s'il vous plaît de ne pas remarquer ce qui saute aux yeux, le mieux est de couper court à cette conversation; elle est désormais sans objet, et je ne tiens pas à bavarder inutilement.
Après avoir ainsi parlé, le prince se tut; Kalinovitch fit de même, et tous deux revinrent à l'oussadba sans se dire un mot.
VU
A la suite de l'entretien que je viens de rapporter, le prince eut beau faire , il lui fut impossible de conserver vis-à-vis de Kalinovitch les façons aimables et gracieuses des jours précédents. Une sorte de froideur, de dédain à moitié dissimulé perçait dans chacune de ses paroles. Le jeune homme s'aperçut aussitôt de ce changement, et le lendemain, pendant le déjeuner, il annonça son prochain départ.
— Mais je pensais que nous vous garderions encore quel-
que temps, dit le prince, qui échangea un coup d'oeil avec sa fille.
— Non , il faut que je retourne à la ville, répondit Kaîinovitch.
— C'est fâcheux, mais nous n'osons vous retenir. Quand comptez-vous nous quitter?
— Je désirerais partir aujourd'hui même.
— Pourquoi donc aujourd'hui? répliqua le prince. Mais le ton dont ces mots furent prononcés ne fit que confirmer Kalinovitch clans sa résolution.
— Il est nécessaire que je parte aujourd'hui.
Le prince sonna un domestique et donna ordre d'atteler le phaéton. On déjeuna en silence; à la fin du repas, Kalinovitch fit ses adieux aux dames. La princesse inclina poliment la tête à plusieurs reprises; la kniajna se contenta de saluer légèrement, et se tourna aussitôt d'un autre côté; on n'aurait rien pu lire en ce moment sur son visage.
Mistress Nettlebate fit une révérence.
— Adieu , monsieur! dit Legrand en serrant avec force la main du jeune homme.
La voiture attendait déjà devant le perron.
Kalinovitch alla faire sa malle. Peu après, le prince vint le rejoindre; au moment des adieux, il parut avoir recouvré l'affectueuse cordialité de ses manières.
— Je vous suis très-reconnaissant de votre visite, dit-il en embrassant son hôte.
Ce dernier , de son côté , lui exprima ses remercîments pour l'accueil aimable qu'il avait reçu chez lui.
— Et, n'est-ce pas? poursuivit le prince, qui, après avoir serré la main du jeune principal, la garda dans la sienne, que notre conversation d'hier reste entre nous!
Kalinovitch le pria d'être sans inquiétude à cet égard, i- 12
ajoutant qu'au surplus il n'aurait même pas la possibilité d'ébruiter cette conversation, vu que, dans un mois, trèsprobablement il irait se fixer à Pétersbourg.
— Ah! vous comptez vous transporter à Pétersbourg? demanda le prince d'un ton plein de bonhomie; et, toujours sans lâcher la main de Kalinovitch , il continua : Que Dieu vous conduise !... Je vous souhaite sincèrement toutes sortes de succès, et si vous vous trouvez en besoin de quelque chose, n'oubliez pas vos anciens amis; adressez-nous un mot. Je suis prêt à vous servir par tous les moyens en mon pouvoir. Peut-être votre manière de considérer la vie changerat-elle, quand vous serez là-bas. Pétersbourg est sous ce rapport une excellente école. En ce cas, écrivez-nous... peut-être que nous saurons trouver votre affaire.
Kalinovitch comprit très-bien dans quel jardin le prince jetait des pierres, et il répondit qu'il s'estimait trgs-heureux d'avoir la permission de lui écrire. Là -dessus, ils se séparèrent.
Mon héros partit tout soucieux. Cette fois, il ne rêvait plus à la charmante kniajna et n'admirait plus le spectacle de la nature. Celle-ci, du reste, s'était assombrie : des nuages s'amoncelaient de tous côtés , et il faisait obscur comme à la tombée de la nuit. L'atmosphère devenait étouffante. Les corneilles, posées sur le sol, hérissaient leurs plumes et ouvraient le bec à chaque instant; les hirondelles rasaient la terre. Pas un brin d'herbe, pas une feuille d'arbre ne remuait. C'était le calme précurseur de l'orage; de loin en luin seulement brillait un éclair accompagné d'un grondement sourd. Enfin, quelques gouttes d'eau commencèrent à tomber; soudain retentit un coup de tonnerre, aussitôt suivi d'une pluie diluvienne ; en même temps le vent soufflait avec violence, courbant les arbres et soulevant des tourbillons
de poussière. Kalinovitch baissa le rideau de la portière et s'enfonça plus que jamais dans ses réflexions. Depuis son arrivée à E..., il avait vécu, pour ainsi dire, dans un brouillard. Tout d'abord, comme nous l'avons vu, l'amour de Nastenka s'était offert à lui. Presque inconsciemment il avait été entraîné par la passion insensée de la jeune fille, et, dans une minute d'égarement sensuel, il avait contracté avec elle des relations qu'il ne pouvait plus rompre maintenant sans inhumanité et sans déshonnear. Ensuite, ce succès littéraire inattendu, l'accueil sympathique chez la générale, le prince, la kniajna, les rêves caressés au sujet de cette adorable personne, — tout cela s'était succédé si rapidement.... Mais il venait d'être rappelé à la réalité par sa conversation avec le prince : les conseils, les observations, les raisonnements de ce dernier avaient porté coup. Mon héros possédait l'étoffe d'un homme pratique. Les paroles du prince n'avaient fait qu'éclairer d'une lumière plus vive des questions qu'il s'était déjà posées vaguement avant cet entretien. Deux routes s'ouvraient devant lui. D'un côté , un mariage
qui le rendait propriétaire de mille âmes après tout, il
s'agit de mille âmes! répétait Kalinovitch pour se bien pénétrer de l'importance de ce chiffre; mais, au même instant, il faisait la grimace comme s'il eût marché sur quelque répugnant insecte. De l'autre côté, la littérature avec ses perspectives séduisantes, avec la vie libre à Pétersbourg , où, quoi qu'en eût dit le prince, un jeune homme pauvre pouvait encore, s'il était intelligent, arriver à se faire une position. Des deux partis à prendre, le meilleur était sans doute d'aller se fixer définitivement à Pétersbourg. Mais Nastenka? .... (Juc faire? Pouvait -il l'épouser, maintenant qu'un tel mariage devait le condamner pour jamais à la pauvreté? Mieux valait trancher dans le vif une bonne fois
que de souffrir toute sa vie!... Ainsi parlait la raison chez Kalinovitch; mais, en même temps, sa conscience le mettait à la torture.
Rentré à la ville, il se fit conduire directement chez les Godnieff. Est-il besoin de dire combien on fut heureux de le revoir? Pélagie Eugraphovna l'aperçut la première; la femme de charge, les manches retroussées, lavait la vaisselle dans le vestibule.
— Ah, batuchka, Jacques Vasilitch! s'exclama-t-elle, et, honteuse de son accoutrement, elle se hâta d'ôter le tablier noué autour de ses reins.
— Ah! voilà notre beau soleil! d'où vient-il? s'écria Pierre Mikhaïlitch. Nastenka! appela-t-il : Jacques Vasilitch est arrivé !
— Ah ! fit la jeune fille qui accourut.
Kalinovitch lui baisa la main. Nastenka fit mine de l'embrasser sur la joue et lui baisa les lèvres.
— Ah ! que je suis contente de ton retour ! làcha-t-elle par mégarde.
Pierre Mikhaïlitch fit une grimace, nullement courroucée, d'ailleurs.
— Oh, oh! voilà qu'on en est déjà au tutoiement! Nastenka rougit un peu.
— Eh bien, quoi? je puis le tutoyer, puisque nous sommes amis, dit-elle, et elle tendit la main à Kalinovitch.
— Sans doute, fit celui-ci, et de nouveau il baisa cette main.
Le capitaine ne se trouvait pas là; il était allé avec Lébé-
deff chasser la bête fauve à vingt verstes d'E Entra
Pélagie Eugraphovna.
— Faut-il vous servir du thé , ou prendrez-vous quelque chose de plus solide? demanda-t-elle à Kalinovitch.
MILLE A M liS. 299
— Est-ce qu'on fait ces questions-là, vieille?... Apportenous l'un et l'autre! ordonna le vieillard.
— Non, je préférerais manger un morceau, répondit Kalinovitch.
— Allons, qu'il soit fait selon votre désir... Vivement, du nerf! cria Godnieff, enchanté de l'arrivée du jeune homme, et, au moment où Pélagie Eugraphovna allait sortir, il l:i retint : Attends! Le cocher du prince est là, régale-le, s'il le plaît; fais-lui boire de l'eau-de-vie, de la bière. Donne aussi du foin et de l'avoine aux chevaux! Us méritent bien tout cela pour nous avoir ramené Jacques Vasilitch.
— On ne les laissera pas mourir de faim, vous n'aviez pas besoin de le dire! grommela en se retirant la femme de charge.
Nasténka commença à mettre le couvert. Kalinovitch la pria de ne pas se donner cette peine.
— Pourquoi donc, si je le veux , si cela me fait plaisir? répondit-elle. Quand le repas fut sur la table, elle s'assit à côté de son amant, lui servit le potage et changea même les assiettes. Pierre Mikhaïlitch ne resta pas non plus oisif; il alla en personne chercher à la cave une bouteille de la meilleure nalivka, de celle que son hôte préférait à toute autre; puis il s'assit en face des deux jeunes gens, et se mit à les considérer d'un œil attendri. Tant de prévenances finirent par être insupportables à Kalinovitch. « Mon Dieu , songeait-il douloureusement , comme ces gens m'aiment , et pourtant de quelle noire ingratitude devrai-je payer leur affection! » Quoiqu'il fût venu avec l'intention de leur annoncer son prochain départ pour Pétersbourg, le cœur lui manqua au moment d'aborder ce sujet d'entretien. Après le dîner, resté seul avec Nasténka, il l'embrassa longuement.
— Tu pleures? demanda-t-elle, sentant couler sur sa joue des larmes tombées des yeux de Kalinovitch.
— Non, ce n'est rien , répondit-il; puis il l'embrassa de nouveau et lui dit quelque chose à l'oreille.
— Bien, fit Nastenka.
Le jeune homme demeura sombre pendant tout le reste de la soirée. Ainsi qu'il arrivait d'ordinaire, le chagrin, refoulé au fond de sonàme, lui mettait le fiel en mouvement. Pierre Mikhaïlitch voulut savoir comment il avait passé son temps chez le prince. A cette question, Kalinovitch fit une grimace.
— Le prince est un coquin comme je n'en ai jamais rencontré, répondit-il.
— Un Talleyrand, un Talleyrand! dit le vieillard.
— La princesse est une idiote, poursuivit Kalinovitch.
— Oui, elle est foncièrement idiote; j'ai déjà pu m'en apercevoir , confirma Kastenka. Et sa fille , est-ce aussi une idiote? demanda-t-elle.
Kalinovitch hésita à répondre.
— Non, comment est-ce possible!... une si charmante demoiselle, non! se récria Pierre Mikhaïlitch.
— Décidément elle est idiote, répéta Nastenka : elle s'imagine être fort belle, et elle ne se donne pas la peine de comprendre combien elle est bête.
— Ce n'est pas qu'elle soit bête précisément , commença Kalinovitch, mais c'est l'idéal cle la frivolité. Cette jeune fille était peut-être assez bien douée naturellement, mais tout a été gâté, perverti par l'éducation qu'elle a reçue de son papa.
— C'est parfaitement vrai! reprit Nastenka : lorsque tu as lu ton roman chez eux, j'en ai été fâchée pour toi. Est-ce qu'un seul de ces gens-là a compris ton œuvre? Ils étaient là tous comme des pies
— Où as-tu donc vu qu'ils fussent comme des pies?
La lecture a fait plaisir à tout le monde, surtout à la fille de la générale, observa Pierre Mikhaïlitch.
— Oui, à Pauline peut-être, parce qu'elle est plus intelligente que les autres, répliqua Nastenka; elle a, du moins, écouté attentivement : il est vrai qu'elle est éprise de Jacques Vasilitch.
— C'est probablement pour cela , reconnut ce dernier. Et il soupira.
A minuit , il regagna son logis. Quand tout fut endormi chez les Godnieff, de l'arrière-cour de la maison habitée par le jeune principal sortit rapidement une ombre qui descendit vers la rivière, et, après l'avoir longée jusqu'au kiosque, s'effaça soudain pour reparaître au point du jour et refaire, en sens inverse, le chemin parcouru précédemment
Huit jours plus tard, Kalinovitch sollicita un congé de quatre mois; ensuite, il écrivit au prince pour lui apprendre que son voyage à Pétersbourg était décidé et lui demander des lettres de recommandation. Il reçut aussitôt un pli à l'adresse d'un haut fonctionnaire et, en même temps, un court billet du prince l'informant que l'homme à qui il écrivait ferait pour lui tout ce qui serait en son pouvoir.
Tout en prenant ces dispositions, Kalinovitch n'avait pas le courage d'en parler aux Godnieff, et — chose étrange! ce qui l'intimidait surtout, c'était la présence du capitaine, lequel était revenu de la chasse. Bien qu'il eût honte de se l'avouer, il commençait à éprouver une crainte extraordinaire vis-à-vis de Phlégont Milkhaïlitch. Il lui semblait que le