TROISIÈME PARTIE
Le tarantass conduisit Kalinovitch à Moscou, où il devait prendre le train pour Pétersbourg. Tandis qu'il attendait dans la gare le moment départir, ses pensées se reportaient mélancoliquement vers ia petite maison des Godnieff; tout à coup il s'entendit adresser la parole avec un accent allemand par une voix féminine :
— Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de tenir mon sac un instant?
Kalinovitch leva les yeux : devant lui se trouvait une dame jeune et d'une tournure élégante; coiffée d'un petit chapeau de satin blanc, vêtue d'une robe de soie noire qui la dessinait admirablement, elle avait sur les épaules un châle turc et tenait un énorme sac dans ses petites mains finement gantées. Kalinovitch se hâta de l'en débarrasser.
— Où est ce Gabriel? 11 est insupportable! fit la dame, et elle disparut.
Quelques minutes après, Kalinovitch la vit se promener dans la salle au bras d'un gros officier de hussards avec qui elle causait d'une façon très-suivie, tout en entremêlant ses
paroles de sourires et de regards malicieux; pendant cet entretien, une satisfaction vaniteuse rayonnait sur le visage bouffi de l'officier.
La sonnette appela les voyageurs.
— Adieu, mon Gabriel! s'écria la dame d'un ton de tristesse comique, et elle tendit la main au hussard.
— Adieu, répondit celui-ci d'une voix un peu épaisse. La dame s'approcha de Kalinovitch, qui lui prit son sac.
— Merci! dit-elle avec un sourire aimable.
— Vous avez déjà un cavalier? observa le hussard.
— Oui, répondit la jeune femme, et elle sortit vivement de la salle.
Kalinovitch la suivit en silence. Dans le wagon elle s'installa avec le plus grand sans gêne. Après avoir posé son sac à côté d'elle et dit à Kalinovitch qui lui faisait vis-à-vis : « Pardon, monsieur, permettez », elle étendit ses belles jambes sur la banquette, découvrant ainsi ses jolies bottines et même un peu de ses bas blancs comme la neige. Quand le train se fut mis en marche, le jeune homme examina attentivement sa compagne de voyage. Il lui trouva quelque chose d'idéal dans la physionomie : elle avait des yeux bleus d'une expression langoureuse, de longs cils, une peau blanche et délicate sous laquelle apparaissaient de petites veines bleuâtres; le sourire semblait résider à demeure sur ses lèvres roses et charnues. S'apercevant que son voisin ne cessait de la considérer, la dame commença par sourire, puis elle se mit tour à tour à baisser les yeux et à regarder par la fenêtre. Lorsque le train eut dépassé la seconde station, elle se fatigua de cette conversation muette.
— Vous habitez Pétersbourg? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Kalinovitch, ne voulant pas s'avouer provincial. — Et vous? ajouta-t-il.
— Moi aussi... On s'amuse à Pétersbourg...
— On s'amuse?
— Oui, il y a des fêtes, des bals masqués, un opéra italien... j'y vais souvent.
A ces mots, Kalinovitch se rappela involontairement Nastenka, qui, condamnée à vivre dans un trou, n'était peut-être jamais allée au théâtre ni au bal masqué. En songeant à la pauvre jeune fille, une immense pitié s'empara de lui, il devint pensif et laissa tomber la conversation.
— Oh! que vous êtes morose! Pourquoi? questionna la voyageuse.
Kalinovitch voulut coqueter un peu.
— J'ai perdu ma fiancée, répondit-il en regardant l'anneau que Nastenka lui avait donné le jour de son départ.
— Ah! vous avez aimé? reprit la jeune femme d'une voix traînante; moi aussi, j'ai aimé, ajouta-t-elle, et elle bâilla.
Kalinovitch fixa ses yeux sur elle.
— Et maintenant aimez-vous? demanda-t-il.
— Maintenant? je ne sais pas.. . Non !
— Oui est-ce donc qui vous a accompagnée â la gare?
— Ah ! vous vous êtes imaginé quelque chose d'après cela? Non, c'est mon frère, répondit la dame avec un sourire finaud. — Connaissez-vous le prince Khiloff à Pétersbourg? continua-t-elle.
— Non, je ne le connais pas... C'est aussi un de vos frères? La dame se mit à rire.
— Oh ! non, c'est une de mes connaissances... Il est gentil.
— Gentil?
— Oui, mais voilà, il a un ami, et celui-là, fi! quelle horreur; Un gros, avec un nez rouge! Fi! je le déteste!
— Le hussard est gros aussi.
— Non, celui-là est bien, c'est un bon frère.
— Vous êtes sans doute étrangère, mais de quel pays ètesvous? interrogea Kalinovitch.
— Pourquoi?... je suis Russe...
— Non, vous n'êtes pas Russe, car vous parlez d'une façon incorrecte; vous devez être Allemande ou Polonaise.
— Oh! non, je suis Turque, répliqua la dame, et elle se remit à rire.
— Après cela, toutes les Turques sont des beautés, si elles vous ressemblent, observa le jeune homme.
— Oh! quel flatteur vous êtes! s'écria-t-elle.
— Pourquoi donc me dites-vous cela?
— Parce que vous êtes un flatteur... Vous connaissez mademoiselle Sarah?
— Non, est-ce qu'elle est jolie?
— Oui, mais elle est terriblement méchante, — fi!
Le dialogue se poursuivit sur le même ton, et Kalinovitch se mit à courtiser de plus en plus sa voisine. Ici je dois constater une vérité qui d'ordinaire n'est pas admise par les romanciers. Cette vérité, c'est que jamais un amant n'est plus disposé à tromper sa maîtresse qu'au moment où il vient de la quitter, le cœur tout brûlant de passion. La chose s'explique, du reste: les souvenirs d'amour sont encore trop frais, les sens ont soif des jouissances accoutumées, et, privés de la chère créature, nous sommes tout prêts à la remplacer par le premier minois agréable que nous rencontrons.
— Vous allez dîner? demanda Kalinovitch lorsqu'on arriva à Tvcr.
— Oui, je mangerais volontiers.
Quand le train s'arrêta, le jeune homme offrit son bras à sa voisine et la conduisit au buffet de la gare.
— Il fait froid! dit-elle en s'enveloppant dans son châle avec un geste coquet.
« Elle est fort gentille! » pensait Kalinovitch, et il lui pressait le bras avec son coude.
— Deux dîners! dit-il au laquais. — Voulez-vous du vin? ajouta-t-il en s'adressant à la dame.
— Oui, je veux bien.
— Une bouteille de Champagne! commanda Kalinovitch. Le garçon apporta le vin, on fit sauter le bouchon.
— Ah! cria la dame.
— Vous avez eu peur?
— Oui, ce bruit m'a effrayée, répondit-elle, puis, mettant son petit doigt sur le bord du verre d'où la mousse s'échappait : — Allons, allons, assez!... dit-elle, ne t'avise plus de t'en aller!
« Elle est charmante! » pensait Kalinovitch.
La dame attaqua vaillamment un plat de côtelettes.
Avant le rôti, le jeune homme leva sa coupe en l'air :
— A votre santé, madame ! fit-il.
— A la vôtre, monsieur, répondit la voyageuse en vidant aussi son verre, mais aussitôt son visage se renfrogna : — Aïe! ça pique!
— Savez-vous ce que veut l'usage p?sse quand, en buvant du vin, on dit : Ça pique?
— Non.
— Il veut qu'on s'embrasse.
— Ah bah?... C'est bien!
— C'est bien?
— Oui, dit la dame, qui, après être remontée en wagon, ôtason chapeau et devint encore plus aimable.
Cependant il commençait à faire sombre. « C'est une créature perdue, mais elle est gentille! » songeait Kalinovitch, les yeux fixés sur sa voisine, et en lui s'éveillait un désir louable, quoique sans cloute fort peu désintéressé : toucher
dans l'âme de cette jolie personne certaines cordes, muettes depuis longtemps peut-être, mais qu'il y a toujours moyen, pensait-il, de faire vibrer chez n'importe quelle femme.
— Décidément vous êtes Polonaise! Plus je vous regarde, et plus j'en suis persuadé, commença-t-il.
— Ah! oui, seulement vous vous trompez... Je vous l'ai dit : je suis Turque... répondit-elle
— Et moi, je vous dis que vous êtes Polonaise, et de la Pologne prussienne, car on remarque en vous l'harmonieux mélange du type germanique avec le type slave; vous êtes fort belle.
— Oh! oui, oui, acquiesça la jeune femme.
— Oui, certes, reprit Kalinovitch, et peut-être, à Varsovie, ou même plus loin encore, avez-vous laissé un père et une mère, un frère et une sœur qui pleurent sur vous, si toutefois ils savent comment vous vivez.
Le visage de la jolie femme prit une expression chagrine.
— Comment pouvez-vous parler ainsi? Vous ne me connaissez pas, dit-elle d'un ton qui n'avait plus rien d'enjoué.
— J'en sais plus encore, poursuivit Kalinovitch, je sais que votre existence vous pèse, et vous pèse lourdement, quoique peut-être vous passiez les journées entières à rire. 11 n'y a pas bien longtemps, j'ai vu une jeune fille que son amant a quittée; les siens l'accablent de reproches, la société la méprise, et néanmoins elle est plus heureuse que vous, parce qu'elle n'a pas lieu de se mépriser elle-même.
La voyageuse écoutait. Bien qu'elle ne parût pas comprendre tous les mots, elle ne laissait pas d'en deviner le sens général, et toute trace de gaieté avait disparu de son visage.
— Vous ne me connaissez pas, comment pouvez-vous parler ainsi? répéta-t-elle.
— Si, je vous connais, répliqua son interlocuteur, et je vous dirai que vous n'avez qu'une chance de salut : c'est d'être aimée par un homme qui non-seulement vous arrache à votre milieu actuel, mais vous inspire le dégoût de ce que vous aimez à présent et vous fasse comprendre qu'une femme a mieux à faire que de courir les bals masqués et les théâtres.
Ce langage resta lettre close pour la jeune dame, et quand Kalinovitch, ayant terminé son prêche, voulut prendre la jolie bottine posée sur la banquette, elle retira son pied.
— Pourquoi cela?... Ce n'est pas permis.
— Pourquoi donc n'est-ce pas permis?... Je suis peut-être l'homme dont je vous parlais, fit à voix basse Kalinovitch.
— Non! je ne crois pas aux hommes.
— Pourquoi?
— Parce qu'ils sont tous si méchants... si trompeurs... Fi!... Non!...
— Je ne suis pas comme cela, répondit Kalinovitch, et il voulut de nouveau saisir le pied de sa voisine, qui, cette fois encore, l'en empêcha.
— Non, ce n'est pas permis.
— Mais pourquoi?
— Est-ce que c'est possible, voyons? Vous êtes inconvenant : tout le monde regarde.
— Mais à Pétersbourg vous ne serez pas si sévère?
— Ah! que vous êtes drôle!... Pourquoi? Je ne vous connais pas...
— Nous ferons connaissance, reprit Kalinovitch, et, se baissant tout à coup, il baisa la main de la jeune dame.
— Vous êtes un polisson, j'ai peur de vous, dit celle-ci avec coquetterie, et, croisant ses bras sur sa poitrine, elle ôta ses pieds de dessus le divan.
Ils ne purent flirter plus longtemps par suite de l'apparition de deux corpulents voyageurs : un propriétaire et sa femme, qui vinrent justement occuper les places vides autour d'eux.
— Permettez! dit d'une voix de basse le barine, et il s'assit sans cérémonie sur le divan à côté de la jolie dame, tandis que son épouse s'installait près de Kalinovitch en soufflant comme un phoque. Un soldat qui les avait accompagnés poussa dans le wagon quantité de coussins, de sacs et de paquets, si bien que mon héros se vit complètement séparé de sa voisine, «■ Adieu ! s fit celle-ci avec une grimace moqueuse, et elle s'arrangea pour dormir. A la longue le jeune homme, bercé par le mouvement du wagon, céda lui-même au sommeil.
Le train de Moscou, comme on sait, arrive à Pétersbourg au lever de l'aurore. A l'approche de la capitale, la plupart des voyageurs commencèrent à donner des signes d'agitation. Kalinovitch se sentit, lui aussi, un peu ému; il frotta la vitre couverte de buée et regarda par la fenêtre; mais n'apercevant qu'une immense plaine où croissaient des sapins rabougris, il reporta ses yeux sur la jolie dame. Elle dormait d'un profond sommeil et ne s'éveilla qu'à l'entrée en gare.
— Nous sommes arrivés! dit-il d'une voix tendre en s'approchant d'elle.
— Oh! oui, nous sommes arrivés! répondit-elle avec un joli bâillement, puis elle prit vivement son sac et descendit du wagon.
Kalinovitch s'élança sur ses pas.
— Écoutez, où demeurez-vous? reprit-il d'un ton presque suppliant.
— Rue aux Pois... Maison Bagoff, vous me demanderez...
Amalchène !... jeta-t-elle précipitamment, et elle s'éloigna.
Resté seul, Kalinovitch se hâta d'aller chercher sa malle, héla un cocher aux abords de la gare et lui ordonna de le mener à un hôtel quelconque qui ne fût pas cher. Pour se donner moins d'embarras, le cocher le conduisit droit à YHôtelde Moscou, où, moyennant un rouble d'argent par jour, mon héros fut logé au quatrième étage, dans une chambre grande comme un mouchoir de poche, mais pourvue d'une table et d'un divan recouverts en toile cirée. Après avoir défait sa malle, il s'assit près de la fenêtre et se mit à regarder curieusement dans la rue : là allaient et venaient des piétons et des voitures, un peloton de Cosaques passait au grand trot, une dizaine de chevaux attelés en flèche transportaient une machine.
Kalinovitch comprit qu'il se trouvait maintenant au centre delà vie russe; mais, lorsque de la terre son regard se porta vers le ciel, il éprouva un véritable étonnement : nulle part encore il n'avait vu si bas les nuages et le soleil. En même temps, une sorte de brouillard pesait sur sa tète; il avait envie de bâiller, ses yeux se fermaient. Il se coucha sur le divan et s'endormit. A quatre heures, il se réveilla avec une violente migraine et un léger frisson dans tout le corps, — c'était le premier tribut payé par le jeune provincial à la mal'aria pétersbourgeoise. Cherchant à réagir contre cette influence, Kalinovitch demanda à dîner, but un verre de vin, une tasse de café fort, puis alla voir les curiosités de la ville. Pour cela, il prit un fiacre en disant au cocher de le promener devant tous les palais et toutes les cathédrales.
— Arrête! quel est ce pont? cria-t-il au moment où l'izvochtchik s'aventurait avec précaution sur le pavé qui avoisine la maison Biéloselsky.
— C'est le pont Anitchkoff! Et voilà le palais Anitchkoff, répondit le cocher.
— Qui est-ce qui y habite?
— Je ne sais pas.
— Et quelle est cette église?
— C'est l'église de Kazan.
— La cathédrale?
— Oui.
« Pourquoi l'a-t-on flanquée de ces ailes énormes? i observa à part soi Kalinovitch.
— Ces deux guerriers en fonte ont l'air de tirer des coups de pistolet, lui fit remarquer le cocher à propos de Barclay de Tolly et de Koutouzoff, mais Kalinovitch n'entendit pas ces mots. La foule des passants et des équipages qui remplissaient la Morskaïa commençait à lui donner le vertige, et, en débouchant sur la place, il eut comme une Sensation d'écrasement a la vue de l'immense Palais d'Hiver.
— Mène-moi plutôt à la Neva! dit-il, avide de contempler le fleuve dont il apercevait au loin les eaux. Hélas! parvenus au pont de la Cour, l'automédon et son client y furent accueillis par un vent glacial qui eût découragé la curiosité la plus obstinée.
— Le diable m'emporte, qu'il fait froid! grommela Kalinovitch en relevant jusqu'aux oreilles le collet de son manteau; quand il eut atteint le pont de l'Annonciation, il quitta son cocher et se dirigea à pied vers le monument de Pierre le Grand; après en avoir fait deux fois le tour, il donna un coup d'œil à la cathédrale d'Isaac. Tout cela agissait sur lui d'une façon irritante. Marchant à l'aventure, il arriva à la perspective de l'Ascension, où le petit commerce s'évertue à singer les grands magasins; de dix pas en dix pas, il ren~ contrait un Juif; une odeur d'oignon et de brochet frit
s'échappait de la plupart des maisons. Mais un spectacle plus déplaisant encore attendait le promeneur dans la Sadovaïa : là, d'un cabaret sortit une bande de vingt ouvriers au moins : c'était la première fois que Kalinovitch voyait des hommes d'un extérieur aussi misérable : leur ivresse même avait quelque chose de sombre et de féroce. L'un d'eux ne fut pas plus tôt sur le trottoir qu'il se frappa rageusement la tête contre la borne. Pour l'empêcher, sans doute, de se meurtrir ainsi le visage, un de ses compagnons le saisit par les cheveux et l'écarta de la borne en lui disant : * Allons, assez, diable ! » Les autres contemplaient cette scène avec une morne indifférence.
Kalinovitch écœuré s'éloigna au plus vite, et le hasard le conduisit à la Siennaïa. Là, des monceaux de volaille faisandée empestaient l'atmosphère; il se hâta de passer de l'autre côté du marché. On y vendait des légumes avariés dont l'odeur, quoique peu appétissante, était moins infecte que celle de la viande pourrie. A tous ces signes, Kalinovitch comprit qu'il se trouvait dans le quartier le plus populaire de la ville.
Cependant le jour baissait, et lorsque le jeune homme arriva à la perspective Newsky, la nuit était déjà venue : on allumait çà et là des réverbères, une suite presque continue d'équipages remplissait la chaussée, des passants s'arrêtaient devant les vitrines éclairées des magasins, et tout à coup se faisaient entendre, venant Dieu sait d'où, les sons d'un orgue de Barbarie. Kalinovitch suspendit involontairement sa marche durant un instant : il lui semblait que c'était la plainte d'une âme humaine prisonnière au milieu des ténèbres et des neiges de cette ville sépulcrale.
De retour chez lui, il posa avec accablement sa tête sur le divan : c Qu'est-ce que cela veut dire? » pensa t-il, cher-
chant à se rendre compte de l'inexprimable souffrance qu'il éprouvait; « ai -je donc le coeur tellement pris que je ne puisse être tranquille et gai qu'auprès de cette fillette? Non! ce n'est pas un regret amoureux que je ressens, c'est plutôt une crainte pour moi-même : la crainte devant cette suite presque ininterrompue de maisons roulantes, ces rues larges, ces grilles de fer et ce vent glacé de la Rêva! »
Trois jours se passèrent, trois jours d'ennui et d'appréhension vague, durant lesquels Kalinovilch garda presque constamment la chambre. Sa toilette, qui n'avait pas été renouvelée depuis bientôt trois ans, était en si mauvais état qu'on aurait pu le prendre non pas seulement pour un pauvre, mais pour un homme d'une moralité équivoque. Sachant combien les gens de Pétersbourg attachent d'importance à la mise, il s'était donc décidé à sortir le moins possible, tant qu'il n'aurait pas reçu les vêtements qu'il avait commandés chez Charmer. Le quatrième jour, un commis de l'extérieur le plus comme il faut les lui apporta. Déjà Kalinovitch s'était approvisionné de linge neuf. Quand il eut revêtu les habits envoyés par le tailleur, il alla se contempler dans une glace et constata, qu'il était maintenant un tout autre homme. L'œil le plus expérimenté n'aurait découvert dans sa personne rien de provincial : ses cheveux, déjà assez rares, dont la nuance pâle s'harmonisait avec son teint blême, sa maigreur élégante, ses manières distinguées, tout en lui semblait déceler un Pétersbourgeois du meilleur monde.
Après avoir réglé la note de Charmer, Kalinovitch alla aussitôt faire visite au rédacteur en chef de la revue qui avait publié sa nouvelle. S'attendant à être reçu avec beaucoup d'égards et de considération, il tira hardiment le cordon de la sonnette. Un domestique vint ouvrir.
— Annonce que Kalinovitch est arrivé, dit avec assurance le visiteur.
Le laquais se retira.
— Kalinovitch est arrivé! annonça-t-il.
— Qui ça? Quel Kalinovitch? demanda une autre voix.
— Kalinovitch, répéta le laquais.
— Fais entrer, répondit la voix avec un accent de colère. Le laquais revint dans l'antichambre.
— Donnez-vous la peine d'entrer, dit-il.
La figure du jeune homme s'allongea. Il était évident qu'on le recevait sans bien se rappeler qui il était. Quand il eut franchi le seuil de la première porte, il se trouva dans un vaste cabinet au milieu duquel il aperçut une immense table avec des écritoires, des crayons, des manuscrits et des journaux à images, tels que la Feuille artistique et Y Illustration de Paris. Près de cette table le bureau du prince fit à Kalinovitch l'effet d'un simple pupitre d'écolier. Des rayons disposés le long des murs pliaient sous le poids des livres et des journaux. Sur les fauteuils s'étalaient, non encadrés, trois paysages censément dus à Calame, une gravure représentant la a Transfiguration » de Jordaens, et enfin une petite tète de femme, toile d'une exécution fort médiocre, mais remarquable par l'expression langoureuse des yeux. Bref, l'art et la science se confondaient là dans un savant désordre, comme pour attester l'énormité des matériaux qui servaient à confectionner les diverses rubriques de la revue. Assis à un bout du divan, dans un coin assez sombre, le maître du
logis portait une grosse redingote de peluche. C'était un homme replet, sanguin, dont la tête rejetée en arrière faisait immédiatement suite aux épaules : le cou semblait absent. Il est vrai que de petits yeux, sans cesse en mouvement sous les lunettes d'or qui les abritaient, laissaient soupçonner chez le rédacteur en chef un commerçant d'un esprit trèsdélié. A l'autre bout du divan était assis, pittoresquement éclairé par le feu de la cheminée, un monsieur d'une physionomie beaucoup plus sympathique; ce dernier avait un peu la tournure d'un propriétaire; ses yeux bleus regardaient au plafond avec une expression de voluptueuse rêverie, et ses mains s'appuyaient sur la pomme d'une canne de prix; à première vue, vous auriez deviné en lui un gentleman qui toute sa vie avait pensé honnêtement et bien mangé. La même cheminée éclairait encore un jeune homme de petite taille et d'un physique ingrat; il était debout près d'une étagère, et, comme personne ne faisait attention à lui, il affectait, pour se donner une contenance, de lire trèsattentivement un journal étalé devant ses yeux. Après avoir embrassé d'un regard tout cet ensemble, Kalinovitch s'avança vers le maître du logis :
— Bonjour! enchanté de faire votre connaissance! dit celui-ci en se soulevant légèrement. Monsieur Biélavine, monsieur Kalinovitch, ajouta-t-il.
Les deux visiteurs échangèrent un salut muet.
Le jeune homme leva timidement les yeux, comme s'il eût espéré être présenté aussi au nouveau venu, mais on ne lui fit pas cet honneur.
— Vous êtes Moscovite, je crois? continua le rédacteur en chef lorsque Kalinovitch se fut assis.
— Oui... mais, dans ces derniers temps, j'ai habité en province.
— En province? répéta le journaliste en fixant sur lui ses petits yeux.
— Oui, répondit Kalinovitch, et, à mon arrivée ici, ajoutat-il d'un ton un peu officiel, je me suis fait un devoir de venir vous remercier pour l'hospitalité que vous avez bien voulu accorder, dans votre revue, à mon petit travail.
— Oh! laissez donc! c'est notre métier, reprit le rédacteur en chef, qui abaissa soudain ses regards sur le tapis^ Vous êtes venu par Moscou? demanda-t-il ensuite, comme pressé de mettre l'.entretien sur un autre objet.
— Je suis venu par Moscou.
— En chemin de fer?
— En chemin de fer.
— Et, dites-moi, est-ce qu'on y est bien? poursuivit le journaliste.
— Oui, répondit Kalinovitch un peu désappointé, car il s'était attendu à une conversation plus intéressante.
— Il paraît qu'on a froid aux pieds en wagon?
— Je n'ai pas eu froid.
— Non? demanda le rédacteur en chef.
— Non.
Cette réponse fut faite d'un ton si moqueur que le jeune homme qui lisait un journal regarda avec étoanement Kalinovitch.
Le maître du logis, qui fumait une cigarette, lâcha une grosse bouffée de tabac et s'adressa au visiteur désigné tantôt par lui sous le nom de Biélavine.
— Pour en revenir au monsieur dont nous parlions tout à l'heure, vous aurez beau dire, il n'est pas solide.
Les traits de Biélavine prirent une expression sérieuse, indiquant qu'il ne partageait pas du tout cette manière de voir.
— Metlez-vous bien ceci dans l'esprit, reprit en s'animant le publicisie, qui paraissait très-désireux de convaincre son interlocuteur : ce n'est pas de l'histoire que fait ce peuple depuis plus d'un demi-siècle, c'est une pièce historique en plusieurs tableaux qu'il joue devant nous.
Biélavine écoutait.
— D'abord règne la secte des encyclopédistes... on sape tous les fondements de l'ordre social, politique, religieux... ensuite, c'est le sang, le désordre. Qu'en devait-il résulter? D'après toutes les prévisions humaines, cela ne pouvait aboutir qu'à la décomposition morale et matérielle du pays. Eh bien, pas du tout! La nation, comme un phénix, renaît de ses cendres et s'incarne en Napoléon Ier. Le diable sait ce que c'est !
Biélavine écoutait toujours sans mot dire.
— Ce monsieur part pour la conquête de l'Europe, bouleverse toute la Confédération germanique, fait et défait des rois; puis, le plus sottement du monde, va chercher à Moscou l'écueil de sa fortune. Ensuite les Bourbons... la révolution de Juillet... le roi-citoyen... une nouvelle insurrection... la chute du trône... la République et finalement Napoléon III.
A ces mots, Kalinovitch se leva et s'approcha d'un tableau qu'il se mit à examiner.
Le jeune homme dont personne ne s'occupait et qui, depuis longtemps déjà, le regardait d'un air aimable, s'avança vers lui.
— J'ai, je crois, l'avantage de voir M. Kalinovitch? dit-il.
— Effectivement.
— J'ai lu votre nouvelle avec le plus grand plaisir, ajouta le jeune homme.
Kalinovitch remercia par une muette inclination de tète.
— Je suis moi-même écrivain... Doubovsky... vous n'avez
peut-être pas lu mes ouvrages, continua le jeune homme avec une feinte humilité que démentait la suffisance de ses manières.
— Si, je les ai lus, répondit Kalinovitch, qui n'en connaissait même pas l'existence.
Après quelques minutes d'hésitation, le jeune homme commença d'une voix mal assurée :
— Que le public est maintenant difficile a contenter! Tenez, moi, l'année dernière, voyant qu'on publie beaucoup d'études de mœurs, j'avais écrit un livre sur les Mœurs et croyances populaires dans le district de Kozino. Eh bien! j'ai été éreinté par la critique; même dans la revue de Paul Nikolaïtch, ajouta-t-il en montrant des yeux le rédacteur en chef, il a paru un article fort désagréable pour moi... Sans doute, je ne puis, en aucune façon, prétendre à être mis sur la même ligne que les talents de premier ordre, mais, du moins, j'ai le goût de la littérature, je m'en occupe avec amour, et je ne crois pas qu'on puisse faire de cela un crime à quelqu'un...
— Naturellement, reconnut Kalinovitch. « Quel polisson! ■> se disait- il à part soi. Ne voulant pas se compromettre par une conversation avec un semblable monsieur, il retourna à sa place et prit son chapeau.
S'apercevant qu'il songeait à se retirer, le rédacteur en chef lui adressa de nouveau la parole.
— Où habitez-vous?
— A E..., répondit Kalinovitch.
— A E...? Beau pays! J'y ai passé deux fois. Ces vastes forêts, cette rivière... E... est situé sur une rivière, si je ne me trompe?
— Oui.
— Une rivière flottable?
— Flottable, répondit Kalinovitch, qui se disposa à prendre congé.
— J'aurais encore deux mots à vous dire, fit le rédacteur en chef, et, prenant à part Kalinovitch, il ajouta à demivoix :
— Votre nouvelle est intitulée, je crois, VOfficier de cavalerie ?
— Non, les Relations étranges.
— Combien de feuilles?
— Neuf.
— Neuf. Nous disons donc : neuf fois quarante — trois cent soixante roubles, n'est-ce pas?
— J'avais entendu dire que la feuille était payée cinquante roubles, observa Kalinovitch.
— Non, non, répliqua péremptoirement le rédacteur en chef, qui compta aussitôt trois cent soixante roubles à son collaborateur.
— J'ai encore un autre ouvrage que je tiens à votre disposition, dit ce dernier.
— Eh bien, apportez-le-nous, je vous p' ie, nous verrons... nous examinerons... se hâta d'interrompre le maître du logis, et il revint vivement auprès de Biélavine.
Kalinovitch salua et sortit.
» Quelle brute! il ne sait même pas ce que j'ai écrit! » pensait-il. Et il descendait l'escalier en se mordant les lèvres, lorsqu'il fut rejoint par Doubovsky.
— Je m'en vais aussi, dit le jeune homme.
D'abord, Kalinovitch ne voulait pas lui répondre ; puis il se fit la réflexion suivante : « Ce monsieur flâne dans les bureaux de rédaction, je pourrai apprendre par lui comment les choses s'y passent. »
— Voulez- vous dîner avec moi quelque part? proposa-t-ii.
— Avec grand plaisir, répondit Doubovsky.
— Où irons-nous? Conduisez-moi, je ne connais pas les restaurants.
— Je vais vous mener chez Dominique.
— Va pour Dominique!
Arrivés chez le traiteur, ils s'assirent près d'une fenêtre, dans un endroit un peu écarté, pour n'être pas trop en vue. Kalinovitch commanda deux dîners et une bouteille de vin. Il ne savait trop comment engager la conversation; nfais Doubovsky lui épargna l'embarras d'une entrée en matière.
— Il paraît que vous avez reçu de l'argent de Paul Nikolaïtch? dit-il en se penchant d'un air mystérieux vers Kalinovitch.
— Oui, répondit celui-ci.
— Une forte somme?
— Huit cents roubles, n'hésita pas à déclarer, au mépris de la vérité, Kalinovitch.
Doubovsky fit un brusque mouvement en arrière, et ses traits perdirent soudain leur expression doucereuse.
— C'est gentil, remarqua-t-il en hochant la tête avec un sourire désagréable.
— Oui, c'est raisonnable, répondit Kalinovitch.
— Il n'est pas toujours si large, reprit Doubovsky, qui continuait à hocher la tète en achevant son assiette de soupe.
— Bah? fit Kalinovitch d'un ton qui semblait exprimer le plus naïf étonnement.
De nouveau, Doubovsky sourit avec amertume.
— Du moins, j'en parle d'après mon expérience personnelle, dit-il, et, voyant que ces mots avaient piqué la curiosité de son interlocuteur, il poursuivit :
— J'ai écrit une étude historique sur lermak; cet ouvrage m'a demandé trois ans de recherches. J'ai recueilli toutes les
2i4 MILLE AMES.
pièces, tous les documents, je lésai lus jusqu'au dernier, sans me croire le droit d'en négliger un seul; mon travail devait former environ huit feuilles d'impression.
— Oui, dit Kalinovitch, mais buvez donc, ajouta-t-il en versant du vin.
— Merci! répondit le jeune auteur, qui vida rapidement son verre, et se hâta de reprendre son récit.
— Par un excès de réserve je n'osai pas me présenter de but°en blanc aux bureaux de la rédaction, mais le hasard m'ayant fait rencontrer dans une maison Paul Nikolaïtch lui-même, je lui demandai si je pouvais espérer l'insertion de mon travail. « Certainement, me répondit-il, je le recevrai très-volontiers. » Après cela, pouvais-je conserver le moindre doute?
— Non certes, fit Kalinovitch. Il commençait à trouver Doubovsky amusant.
— J'apporte mon manuscrit. Un mois, deux mois, trois mois se passent. Naturellement l'inquiétude me prend... je vais à la rédaction pour savoir à quoi m'en tenir. D'abord je ne puis voir personne, ensuite on me reçoit sèchement, si bien que je suis obligé d'écrire pour demander une réponse décisive. On m'informe alors que mon « Iermak» peut être publié, mais à la condition de subir d'importantes coupures.
— Des coupures? Pas possible! se récria Kalinovitch avec une conviction parfaitement jouée.
— Si, reprit d'un ton pénétré son interlocuteur. Voulant du moins savoir sur quoi portent les retranchements infligés à mon œuvre, je vais à la revue, et là on me montre mon manuscrit dont la moitié a été biffée... Quel est le fin lettré qui s'est chargé de cette besogne? Je l'ignore.
Après avoir ainsi parlé, Doubovsky garda le silence pendant quelques minutes.
— Inutile de dire, poursuivit-il, combien je fus blessé d'un procédé dont souffraient à la fois et ma dignité d'auteur et surtout mes intérêts, car je ne suis pas riche. Pourtant, soit sottise, soit naïveté, soit délicatesse — appelez cela comme vous voudrez — je consentis à ces mutilations.
— Vraiment? s'exclama toujours du ton le plus sérieux Kalinovitch. Et après?
— Après, répondit Doubovsky, dont la colère semblait avoir fait place à la tristesse; après, mon travail fut publié... Je vais toucher le prix de ma copie, et on me la règle à raison de trente-cinq roubles la feuille quand je sais qu'on paye tout le monde sur le pied de cinquante roubles. Comme de juste, je me permets de demander la raison d'une pareille différence. A quoi l'on répond fort tranquillement qu'on ne peut pas me donner davantage, et l'on me plante là. Cette manière d'agir est-elle noble? acheva-t-il en interrogeant du regard Kalinovitch.
Ce dernier hocha seulement la tête.
— Vous devriez tenter quelque chose, adresser une plainte à quelqu'un... au gouverneur général, par exemple...
— J'ai tout tenté, répliqua Doubovsky : voilà trois mois au moins que je ne cesse de me présenter chez Paul Nikolaïtch pour avoir une explication définitive avec lui; mais, malheureusement, ou il ne me reçoit pas, ou il me place dans une situation telle que je ne puis parler de rien.
— Pourquoi aller chez lui? Plaignez-vous au gouverneur général, voilà ce que vous devez faire, reprit Kalinovitch, qui avait grande envie de voir surgir un pareil scandale.
— J'en suis incapable, mais je me crois en droit de raconter la chose à tout Pétersbourg, répondit Doubovsky; et, comme le dîner venait de finir, il se mit à marcher dans la chambre en dodelinant de la tête.
Kalinovitch, de son côté, alla s'étendre sur le divan. Il commençait à en avoir assez, de son interlocuteur.
— Qu'est-ce qu'il fait donc de son argent, s'il lésine ainsi sur les frais de rédaction? demanda-t-il, plutôt pour dire quelque chose.
Doubovsky sourit tristement.
— Ce ne sont pas les occasions de dépenser de l'argent qui manquent, surtout quand on aime les femmes comme il les aime.
— Il aime les femmes? questionna curieusement Kalinovitch.
— Je crois bien! répondit avec le même sourire triste Doubovsky. Maintenant sa sultane favorite est une Française. Elle avait à Paris pour vingt-cinq mille francs de dettes qu'il a payées, et si nous étions venus ici un peu plus tôt, nous l'aurions certainement vue se prélasser sur la perspective Newsky dans unphaéton attelé de deux chevaux noirs... Pensez-vous que cela ne coûte rien?
— Oh! le veinard! s'écria Kalinovitch.
— Oui, c'est un veinard, mais quelle est la situation faite aux autres? Il y va peut-être de la ruine pour la littérature russe... Et celle-là n'est pas la seule... connaissez-vous la danseuse Karychéva?
— Non, je ne la connais pas.
— Elle est aussi entretenue par lui, et, figurez-vous : une petite femme avec de gros mollets...
— C'est encore bien si elle a de gros mollets, interrompit Kalinovitch.
Doubovsky accueillit cette observation d'un air de mépris.
— Je ne sais pas ce qu'il y a de bien là dedans, d'autant plus qu'elle mange, dit-on, des bonbons depuis le matin jusqu'au soir... J'oubliais notre célèbre authoress, madame
Kasinovsky, qui figure aussi parmi les protégées de Paul Nikolaïtch : elle a vécu chez lui tout l'hiver dernier et a reçu, pour sa précieuse collaboration, trois cents roubles d'argent par feuille : n'est-ce pas un prix exagéré, quand la feuille m'est payée, à moi, trente-cinq roubles?
— Si elle est jolie, pourquoi serait-ce un prix exagéré? dit Kalinovitch.
— Oui, du moment qu'on envisage la chose à ce point de vue-là, c'est juste! répliqua avec un peu de mauvaise humeur Doubovsky, et il recommença à se promener dans la chambre en hochant la tête.
— Qui est-ce donc qui s'occupe de la revue, s'il passe tout son temps avec les femmes? demanda Kalinovitch.
— Il a pour factotum un certain Zykoff, un outrecuidant monsieur, répondit avec un sourire fielleux Doubovsky.
— Quel Zykoff? N'est-ce pas un ancien élève de l'université de Moscou? reprit vivement Kalinovitch.
— En effet.
— Mon Dieu! poursuivit Kalinovitch, c'est un vieil ami, un ancien camarade à moi, et un homme des plus distingués.
Doubovsky changea incontinent de langage.
— On dit beaucoup de bien de lui, alors sans doute je ne le connaissais pas; mais si je m'étais adressé directement à lui , mon ouvrage aurait peut-être eu un meilleur sort.
— Alors c'est de lui que tout dépend?
— Absolument tout.
— Où demeure-t-il? dites-le-moi, je vous prie. Doubovsky donna l'adresse de Zykoff, Kalinovitch se hâta
d'en prendre note, et, comme il avait appris tout ce qu'il voulait savoir, il ne cacha plus l'ennui qu'il éprouvait a continuer cet entretien. Le voyant bailler, Doubovsky prit son chapeau.
— J'espère que vous me permettrez de cultiver votre connaissance? dit le jeune écrivain, qui, au moment des adieux, avait recouvré son sourire mielleux.
Sans même daigner se lever, Kalinovitch se borna à lui tendre la main.
— Très-volontiers, répondit-il.
Quelques instants après, Doubosvky, ayant fièrement relevé le collet de son paletot, cheminait sur la perpective Newsky avec la physionomie d'un homme absorbé dans les méditations les plus profondes.
Pendant qu'il s'éloignait, Kalinovitch le suivait des yeux et se disait: « Quel imbécile! »
Pour tuer le temps, il acheva la bouteille de vin. La conversation précédente l'avait un peu échauffé, et il se représentait sous les couleurs les plus vives le bonheur que devait goûter le rédacteur en chef avec ses trois maîtresses : la Française, la danseuse et la femme de lettres.
« Eh! le diable m'emporte ! je vais aller chez Amalchène. 11 faut bien se distraire d'une façon quelconque, sinon on deviendrait fou ! » Sur cette réflexion il prit une voiture et se fit conduire rue aux Pois.
A la question : « Est-ce ici qu'habite mademoiselle Amalchène? » le dvornik de la maison Bagoff répondit avec un demi-sourire : « Oui, monsieur, donnez-vous la peine de monter au premier... la porte à droite. » Kalinovitch sonna. La personne qui vint lui ouvrir était une femme de trente-cinq ans, dont les traits durs rappelaient le type tzigane.
— Dis à mademoiselle Amalchène que c'est le monsieur qui a voyagé avec elle de Moscou à Pétersbourg, ordonna vivement Kalinovitch.
Voyant souvent sans doute des visiteurs inconnus se pré-
MILLE A M liS. 259
senterchez sa maîtresse, la femme de chambre ne fit aucune observation et s'éloigna.
Elle revint au bout d'un instant.
— Donnez votre paletot, ôtez-le ! dit-elle d'un ton fâché.
Kalinovitch se dépouilla de son pardessus et, en le remettant à la servante, crut devoir lui glisser clans la main un rouble d'argent. Le visage de la mégère changea aussitôt d'expression.
— Entrez, mademoiselle va venir tout de suite, fit-elle aimablement, tandis qu'elle accrochait le pardessus au portemanteau.
Kalinovitch entra dans une pièce faiblement éclairée par une bougie qui brûlait devant une glace. Les rideaux baissés et les petits écrans disposés vis-à-vis des fenêtres ne laissaient aucune possibilité de voir de la rue ce qui se passait à l'intérieur. Au-dessus du piano était appendue une gravure représentant une femme à demi nue. Le mobilier était plus que confortable. Le visiteur remarqua notamment un divan de velours qui éveilla en lui des idées folichonnes.
Amalchène se montra vêtue d'une capote mise assez négligemment. Ses bras nus, d'un modelé exquis et d'une blancheur éclatante, semblaient découpés dans l'ivoire; son visage offrait une expression plus idéale encore que lors de sa première rencontre avec Kalinovitch.
— Bonjour, dit celui-ci en s'approchant de la jeune femme et en lui prenant la main.
— Oui !... Bonjour! fit-elle, et elle s'assit sur le voluptueux divan.
Le visiteur prit place à côté d'elle.
— Vous voyez que je ne vous ai pas oubliée, commença-t-il.
— Oui, je le vois, répondit Amalchène avec un regard
malicieux; puis, après un moment de silence, elle se mit à chanter d'une voix assez agréable :
Galopaden tanz ich gern
Mit den jungen hiibschen Herr'n.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Kalinovitch.
— Mit den jungen hiibschen Herr'n! répéta Amalchène, puis tout à coup elle cria : Mâcha!
La femme de chambre parut sur le seuil .
— Le cocher est ici? questionna la maîtresse de la maison.
— Oui, mademoiselle, répondit Mâcha.
— Pourquoi avez-vous fait venir un cocher? voulut savoir Kalinovitch.
— Parce que j'ai envie de me promener en voiture, reprit la jeune femme en minaudant. Et de nouveau elle chantonna :
Mit den braven Officier'n v
Tanz besond'rs mit Kirassier'n.
— Puis-je vous accompagner? demanda le visiteur.
— Oui.
— Eh bien, allez vous habiller!
— Oui.
Galopaden tanz ich gern
Mit den jungen hiibschen Herr'n.
Tout en chantant, elle passa dans sa chambre à coucher, d'où elle sortit une minute après, vêtue d'un manteau de prix; à son chapeau était attachée une voilette de blonde noire.
Unphaélonà deux chevaux attendait à la porte de la maison.
— Où irons-nous? demanda Kalinovitch.
— Je veux faire une longue promenade... répondit Amalchène.
— Conduis-nous assez loin, ordonna le jeune homme au cocher.
La voiture traversa d'abord la place de l'Amirauté, puis longea le Jardin d'Été, passa le pont de Chaînes et finalement déboucha dans la Kirotchnaïa.
— Où faut-il encore vous mener? demanda ensuite l'automédon.
— Nous allons rentrer, je pense, observa Kalinovitch.
— Oh! oui, approuva Amalchène, il fait froid! -~ Rue aux Pois! cria le jeune homme.
Devant le perron de la maison Bagoff, Amalchène descendit la première.
— Eh bien, mademoiselle, quand donc me donnerez-vous de l'argent? lui demanda le cocher.
— Demain, répondit-elle, déjà sur le point d'entrer dans la maison. Et elle se remit à chanter :
Galopaden tanz ich gern...
— Comment, demain? Permettez, je suis responsable visà-vis de mon patron, insista le cocher.
— Demain, répéta la jeune femme.
— Combien te doit-on? demanda Kalinovitch.
— Vingt-cinq roubles, Votre Noblesse; soyez miséricordieux! Quand les clients ne payent pas, c'est nous qui subissons la perte.
— Vingt-cinq roubles! Qu'est-ce que tu dis? répliqua Kalinovitch. — Tu nous as promenés dans trois rues...
— Comment, dans trois rues ! Voilà cinq jours que ma voiture est à la disposition de mademoiselle. Le patron s'impatiente. Voyons, est-ce que c'est possible?
— Faut-il lui donner cet argent? demanda Kalinovitch.
— Oui, décida Amalchène. Et elle rentra vivement dans la maison.
Le jeune homme paya le cocher.
« Le diable sait ce que je fais là! » pensa-t-il, et il suivit la jolie femme.
Quelques minutes après, tous deux se retrouvaient assis sur le divan. Kalinovitch ne pouvait détacher ses yeux d'Amalchène, tant elle lui paraissait charmante dans la pose un peu sentimentale qu'elle avait prise.
— Mâcha, le thé ! cria la maîtresse du logis.
La femme de chambre apporta un élégant service à thé, avec une théière en argent et un petit flacon de cognac.
Amalchène remplit la tasse du visiteur et versa beaucoup de cognac dans son thé.
— Je n'en bois pas, dit-il.
— Si, bois-en!
— Alors tu en boiras aussi, reprit Kalinovitch, et, après avoir versé du cognac à la jeune femme, il vida sa tasse d'un trait.
— Écoute, commença-t-il en prenant la main d'Amalchène, aime-moi !
— Oh! non!
— Pourquoi pas?
— Parce que... répondit-elle, et elle revint à son éternelle chanson :
Galopaden tanz ich gern.
— Tais-toi avec tes Galopaden!... Pourquoi donc ne veux-tu pas? s'écria le visiteur en ébouriffant ses cheveux.
— Parce que j'ai un vieux... Il n'aime pas cela.
— Eh bien, envoie-le au diable, ton vieux! répondit Kalinovitch, et il saisit Amalchène dans ses bras.
— Oh! non, il me donne de l'argent.
— J'ai plus d'argent que lui, je t'en donnerai davantage. Combien veux-tu? Prends encore vingt-cinq roubles.
— Nôa, c'est impossible.
— Mais pourquoi? Combien te faut-il?
— Il me faut beaucoup d'argent.
— Combien? persista à demander Kalinovitch. — Veux-tu cinquante roubles?
— Non, répliqua Amalchène.
— Cinquante! répéta-t-il, et, comme par manière de badinage, il souffla Iabougie.
— Polisson ! fit la jeune femme.
Passer le temps avec des Amalchène était une chose dont mon héros n'avait nullement l'habitude : le lendemain il quitta la rue aux Pois et revint chez lui, profondément honteux de sa conduite... De retour à V Hôtel de Moscou, son premier mouvement fut de se déshabiller et de se mettre au lit.
« Mon Dieu! faut-il que je sois devenu débauché ! Nastenka, mon amie, me pardonnes-tu? » s'écria-t-il mentalement, quoique, comme nous le savons, il s'efforçât toujours de se persuader que cette femme ne comptait pour rien à ses yeux. A la fin, vers cinq heures, ses nerfs se calmèrent un peu. Machinalement Kalinovitch examina le contenu de son portefeuille et sourit : il se trouvait avoir dépensé deux cents roubles. « Et cela en un seul jour ! » pensa-t-il. Puis il songea avec effroi qu'Amalchène avait promis de venir le voir à huit heures. Pour se soustraire à cette visite, le jeune homme résolut d'aller passer toute la soirée chez Zykoff,
qui avait été en effet son camarade, tant au gymnase qu'a l'université, et le seul ami de sa jeunesse. Étant étudiants, ils logeaient ensemble. Si, comme on le disait, cet hommelà faisait la pluie et le beau temps à la revue, Kalinovitch pouvait tout attendre de son dévouement.
Zykoff demeurait au quatrième étage, au fond d'une cour; son logement n'était pas indiqué, comme celui du rédacteur en chef, par une plaque de cuivre, mais par un simple morceau de papier collé sur la porte, avec son nom écrit à la plume. Kalinovitch fut plus étonné encore quand, après avoir sonné, il vit la personne qui vint lui ouvrir. C'était une jeune dame en robe de guingan et en fichude laine, dont le visage gracieux respirait la bonté. Devinant qu'il se trouvait en présence de la maîtresse du logis, il demanda poliment:
— M. Zykoff est chez lui?
— Oui, mais il est malade, répondit la dame.
— Peut-être me recevra-t-il tout de même; je suis Kalinovitch.
— Ah! oui, probablement! reprit la jeune femme. Kalinovitch la suivit dans une petite salle où il aperçut un
joli baby d'un an, assis tout seul sur le parquet. Voyant que sa mère le laissait là, l'enfant se mit à crier.
— Tais-toi, Serge, tais- toi; je vais te prendre tout de suite, dit-elle en le menaçant du doigt, et elle entra dans une pièce à droite.
" Se peut-il qu'ils n'aient même pas de bonne? » pensa Kalinovitch.
La dame annonça le visiteur.
— Vraiment?... Ce n'est pas possible! s'écria d'une voix entrecoupée Zykoff transporté de joie.
Sans plus attendre, Kalinovitch entra, mais à peine eut-il franchi le seuil qu'il recula involontairement. L'étroite
chambre était encombrée de livres, de manuscrits et d'épreuves d'imprimerie; on y respirait toutes sortes d'odeurs pharmaceutiques. Vêtu d'un vieille robe de chambre, Zykoff était couché sur un divan usé et déteint. Le jeune homme robuste et bien portant, dont le souvenir était resté dans la mémoire de Kalinovitch, ressemblait maintenant à un squelette.
— lâcha, bonjour! dit-il en se soulevant pour embrasser le visiteur.
Ce dernier s'aperçut que les yeux de Zykoff étaient remplis de larmes. Lui-même le serra avec force dans ses bras.
— Allons, assieds-toi, lâcha, assieds-toi, dit le maître du logis, qui, après avoir indiqué un siège à son ami, se laissa retomber sur le divan.
— Eh bien, tues malade? demanda Kalinovitch.
— Oui, un peu, répondit Zykoff; du reste, je suis bien aise d'avoir pu te revoir avant de mourir.
La dame venait de rentrer avec son enfant sur les bras et s'était assise à quelque distance. Aux derniers mots prononcés par son mari, tous les muscles de son visage se contractèrent.
— Pourquoi donc « avant de mourir»? dit-elle.
— Allons, puisque tu !e veux, je retire ce que j'ai dit, reprit Zykoff avec un triste sourire. C'est ma femme, et il est inutile de lui parler de toi : elle te connaît déjà, ajouta-t-il.
— Oui, fit-elle en regardant Kalinovitch d'un air affable.
— Mais où as-tu été? qu'es-tu devenu? qu'as-tu fait? Raconte-moi tout! Tu vois, j'ai de la peine à parler! continua le malade.
— Ne parle pas, je vais tout te raconter, répondit d'un ton affectueux Kalinovitch, et il commença : Lorsque nous
arrivâmes à la fin de nos études, — tu t'en souviens, — j'avais trouvé un préceptorat, et je me décidai a attendre. Sur ces entrefaites, des places de professeurs devinrent vacantes a Moscou et au lycée Demidoff. Dans la persuasion où j'étais qu'on devait songer à moi, je ne fis, naturellement, aucune démarche, je ne sollicitai personne... Zykoff inclina la tête en signe d'approbation.
— Mais on m'oublia, poursuivit Kalinovitch, et môme, lorsqu'un monsieur mit mon nom en avant, on lui répondit carrément qu'on ne me connaissait pas du tout.
Zykoff sourit amèrement et hocha la tête.
L'enfant, qui avait saisi une règle dans ses petites mains, s'en servait pour frapper de toutes ses forces sur la table.
Dans son for intérieur Kalinovitch pestait contre cet a affreux mioche ».
— Eh bien, continue, lui dit le malade.
— A quoi bon? c'est une histoire banale : lorsque j'en eus fini avec mon élève, force me fut de chercher des moyens d'existence. Bref, je fis savoir que je désirais un emploi. Après m'avoir lanterné pendant six mois, on me dit que, si je voulais, on me nommerait volontiers principal du collège d'E..., et j'acceptai cette place.
Zykoff eut un geste de colère : sa main décharnée s'abattit avec force sur le divan.
— Hein, Dacha, comment trouves-tu cela? demanda-t-il à sa femme.
— Paix, Serge ! dit-elle à son baby en lui présentant son bras pour qu'il frappât dessus au lieu de frapper sur la table ; puis elle répondit à son mari :
— Mais quoi ! Si Jacques Vasilitch lui-même n'a fait aucune démarche, n'est allé voir personne...
Ces paroles ajoutèrent encore à l'irritation du malade.
— Il n'a pas sollicité!... il n'est allé voir personne!... s'écria-t-il à travers un accès de toux, et, au lieu de l'en louer, elle l'en blâme. Qu'est-ce que cela veut dire?
— Mais je ne le blâme pas, pourquoi donc te fâches-tu? reprit la jeune femme avec un doux sourire.
— Si, tu le blâmes!... Elle-même épouse, Dieu sait par quelle folie... un malheureux... un meurt-de-faim... elle se brouille avec sa famille, et c'est elle qui reproche à un homme de n"ètre pas vil, de ne pas s'aplatir, de ne pas faire de courbettes...
En prononçant ces mots, Zykoff toussait tellement qu'il semblait sur le point d'étouffer.
— Allons, cesse, ne t'agite pas; tiens, prends ta potion, dit la jeune femme, et elle lui présenta un verre rempli d'une infusion.
II se mita boire avidement, tandis que le baby allongeait ses bras pour saisir les cheveux frisés de son père.
— Eh bien, qu'est-ce que tu as fait là? demanda Zykoff en se recouchant sur le divan.
— Ce que j'ai fait? J'ai failli crever d'ennui, l'inaction me tuait, répondit Kalinovitch; aussi vous suis-je grandement obligé d'avoir publié mon roman, cela a fait entrer un peu d'air et de lumière dans mon existence.
A ces mots, le visage de Zykoff se rembrunit.
— Tu nous l'avais envoyé par l'entremise d'un général, dit-il avec un sourire moqueur.
— Oui, je me trouvais connaître quelqu'un qui le connaissait, reprit Kalinovitch, assez désagréablement surpris de cette observation.
— Eh bien, mon ami, ce quelqu'un peut se vanter d'avoir là une belle connaissance! commença Zykoff ; c'est un échappé de séminaire qui est devenu conseiller d'État actuel,
grand cordon, et qui, maintenant, tranche du Mécène, se pose en protecteur de la littérature russe. II nous a envoyé ton œuvre avec deux lignes de son écriture, — tu sais, cette écriture de séminariste si bêtement régulière : « Fédor Fédoritch présente ses hommages à Paul Nikolaïtch et lui propose de publier cette nouvelle, qu'il a lue avec plaisir... s Quelle brute !
Un peu confus, Kalinovitch essaya néanmoins de sourire.
— Bien entendu, j'ignorais la position que tu occupes à la revue, répondit-il; sans cela, évidemment, je me serais adressé à toi plutôt qu'à tout autre. Maintenant, vois-tu, j'ai encore apporté quelque chose; je te prierai de lire, de m'indiquer, s'il y a lieu, les changements à faire, et ensuite de publier.
Bien que Kalinovitch eût affecté de prononcer cette dernière phrase d'un ton indifférent, on ne laissait pas d'y sentir l'accent de la prière. Le visage déjà assombri du malade prit une expression plus chagrine encore, presque irritée.
— Dis-moi, de grâce, quelle manie as- tu d'écrire des nouvelles? fit-il brusquement.
Kalinovitch rougit; celte sortie l'avait tout déconcerté.
— C'est une vocation! reprit-il avec un sourire forcé, mais il se remit vite et ajouta : Du reste, je trouve un peu étrange que tu me demandes cela.
— Pourquoi donc? répliqua Zykoff.
Kalinovitch haussa les épaules.
— Ma nouvelle, en elle-même, peut l'avoir déplu, dit-il, mais pour me faire cette question d'une façon générale...
— Ta nouvelle est une œuvre d'un grand mérite, interrompit vivement Zykoff. Eh, mon Dieu! est-ce que tu peux écrire une sottise? Mais écoute, poursuivit-il en prenant son ami par la main : tous les principaux personnages de ton
récit, que sont-ils?... Dans notre vie à nous, dans la vie des classes inférieures ou moyennes, il existe des éléments dramatiques : là s'agitent des passions normales, là bouillonnent des révoltes légitimes : l'un se consume dans la misère; l'autre subit sans cesse des outrages immérités ; un troisième, jeté dans un milieu de fonctionnaires prévaricateurs, devient lui-même un coquin. Mais vous négligez tout cela, vous allez prendre des gens de la haute société et vous nous racontez comme quoi ils souffrent de relations étranges. Eh! que m'importent ces messieurs et ces dames? Je ne veux pas les connaître! S'ils souffrent, c'est pain bénit : ils ne sont malades que de trop de graisse... Enfin, vous nous les présentez sous un jour faux. Ils sont incapables d'éprouver les tourments que vous leur prêtez; ils n'ont pour cela ni assez d'intelligence, ni assez d'instruction, ni assez de tempérament, car ce sont les héritiers d'une race abâtardie. Dans le grand monde, un homme peut souffrir parce qu'il digère mal ou parce qu'il a raté un joli coup de bourse, une femme souffrira parce qu'elle n'aura pas réussi à faire nommer son mari général, et voilà les gens auxquels vous attribuez des souffrances d'un ordre élevé!
En achevant ces mots, le malade eut une telle quinte de toux que son visage devint cramoisi.
Toute pâle, madame Zykoff s'approcha de son mari et lui serra la tète avec force pour atténuer un peu la violence de l'accès.
— Calme-toi ! Vraiment, je le dirai au docteur, fit-elle d'un ton de reproche. Ensuite elle s'adressa à Kalinovitch : Ne le croyez pas, Jacques Vasilitch : votre nouvelle lui a plu aussi bien qu'à moi et à tout le monde.
Le visiteur se mordait les lèvres; pendant que son ami parlait, il avait tour à tour pâli et rougi.
— Je vous suis bien reconnaissant, répondil-il; puis, s'adressant à Zykoff :
— Alors tes reproches s'appiiquent exclusivement, dit-il, au milieu que j'ai choisi et que tu n'aimes pas? C'est tout ce que tu trouves à critiquer?
— Non, ce n'est pas tout, reprit le malade, qui ne voulut pas lui laisser cette dernière illusion : d'abord l'idée ne t'appartient pas : tu l'as empruntée à Jacques.
Kalinovitch rougit.
— Elle est exprimée dans des personnages qui ne vivent pas, il s'en faut de beaucoup!... poursuivit Zykoff: or, ma conviction inébranlable, c'est que l'artiste pense par images. Vois Pouchkine : même dans ses mouvements purement lyriques il ne laisse pas d'être pittoresque! Allons, si tu veux, je te dispense de l'objectivité, donne-moi du lyrisme, seulement que ce soit un lyrisme vrai comme celui qui anime d'un sentiment si poétique les descriptions de mon inappréciable Tourguéneff. Mais avec la raison toute seule, mon ami, on peut sans doute devenir un juriste, un administrateur, un savant : on ne sera jamais ni poëte, ni romancier.
Kalinovitch ne répondit pas; la maîtresse du logis prit encore une fois sa défense.
— Comment es- tu si prompt à décider? Jacques Vasilitch n'a encore écrit qu'une seule chose, et tu prononces déjà ton jugement! Attends-le à son prochain ouvrage, peut-être alors changeras-tu d'opinion, dit-elle à son mari.
Zykoff frappa dans ses mains.
— Seigneur mon Dieu! s'écria-t-il, peux-tu penser que je lui parlerais de la sorte si je n'avais pas la plus haute estime pour son intelligence? Veux-tu qu'il devienne un Doubovsky, un homme à qui l'on biffe la moitié d'un manuscrit et qui vous dit tout tranquillement : « Cela ne fait rien, je la
recommencerai... »? Enfin, que le diable emporte cette littérature! Elle n'est bonne qu'à tuer les gens. Tout ce que j'ai gagné avec elle, c'est d'avoir des cavernes dans les poumons... acheva Zykoff en se frappant la poitrine et en fermant les yeux, comme un homme désespéré.
La pauvre femme se détourna pour essuyer furtivement ses larmes. Kalinovitch restait assis, la tète basse.
— J'ai là un fils, reprit le malade d'une voix rauque; eh bien ! voici le vœu qu'avant de mourir j'adresse pour lui à sa mère : qu'il soit soldat, tambour, cabaretier, agent de police, mais qu'il ne soit pas écrivain!...
Kalinovitch et la maîtresse du logis se regardèrent en silence.
— Vous avez habité la province jusqu'à présent? demandât-elle.
— Oui, répondit le visiteur.
— Et vous ne vous y êtes pas marié?
— Non.
— On y trouve beaucoup de belles femmes, je crois, ajouta en souriant la jeune dame.
— Non, fit Kalinovitch avec un léger soupir.
Pendant quelque temps encore, la conversation continua entre eux sur ce ton un peu factice. A la fin, Zykoff ouvrit les yeux. Kalinovitch n'attendait que ce moment pour s'en aller.
Il jeta comme par hasard un coup d'oeil sur la pendule et se leva vivement.
— Adieu, dit-il.
Le malade fixa sur lui un regard attristé.
— Où vas-tu donc? Reste encore un instant.
— Non, je ne puis pas : je veux aller au théâtre, je n'y ai pas encore été, répondit Kalinovitch.
272 Mil, LE AMES.
Zykoff se mit sur son séant.
— Allons, adieu, puisqu'il est ainsi, que Dieu te protège !... Embrasse-moi, reprit-il en s'efforçant d'étreindre dans sa main faible et froide la main de Kalinovitch. Celui-ci l'embrassa.
— Quoique tu ne me reconnaisses aucun talent, cher ami, commenea-t-il, cependant, comme ma nouvelle est déjà écrite, je voudrais bien n'avoir pas travaillé absolument pour rien : tu m'obligerais donc en la publiant. Je te prierais aussi de me procurer une collaboration régulière à la revue, car je suis dans une position très-difficile.
— Bien, bien... nous arrangerons cela; seulement n'écris plus de nouvelles, répondit Zykoff avec un sourire.
— Je n'en écrirai plus, tu peux y compter, reprit Kalinovitch en souriant aussi.
La maîtresse de la maison le reconduisit.
— Je vous prie de ne pas lui en vouloir, dit-elle quand ils se trouvèrent dans l'antichambre; vous avez vu comme il est malade et irritable!
— Laissez donc , vous n'avez pas à l'excuser, répondit Kalinovitch. Mais qu'est-ce qu'il a? Depuis quand est-il dans cet état?
— C'est la conséquence de sa maudite besogne : il a peiné jour et nuit sur ces manuscrits et ces épreuves, expliqua madame Zykoff, tandis que de grosses larmes coulaient sur ses joues.
— Je vois qu'en effet il vaut mieux renoncer à la littérature, observa le visiteur en hochant la tête.
— Beaucoup mieux ! fit la jeune femme, et, après qu'il fut parti, elle ferma elle-même la porte.
Mon héros avait eu besoin de toute sa force de caractère pour rester calme durant la scène précédente. Celui-là seu-
lement comprendra l'amertume de son chagrin, qui sait ce que c'est que l'amour-propre d'un auteur. Dans le cas présent, c'étaient des projets d'avenir caressés depuis six années qui s'écroulaient tout à coup! Lorsque le littérateur en herbe s'était vu retourner son manuscrit, il avait pu accuser, non sans quelque apparence déraison, l'injustice ou l'imbécillité de la rédaction. Maintenant cette consolation ne lui était plus permise, car il connaissait trop bien Zykoff pour pouvoir mettre son langage sur le compte de l'inintelligence ou de l'envie. D'ailleurs, Kalinovitch, en homme de sens qu'il était, comprenait jusqu'à un certain point ce qui lui manquait au point de vue des facultés créatrices. L'arrêt tombé des lèvres de son ami ne faisait que confirmer son propre jugement. 11 savait fort bien qu'il n'était pas un artiste; il se sentait dépourvu de ce feu divin qui fait qu'un homme travaille sans autre but que la satisfaction cherchée dans son œuvre. Dans la littérature, il n'avait vu qu'une carrière lucrative et brillante. Il espérait abuser le public; mais voici qu'un des guides de l'opinion avait découvert le défaut de sa cuirasse, peut-être des centaines d'autres s'en étaient-ils aperçus aussi, et après eux tout le monde le remarquerait! Oh! combien mon héros s'en voulut de ses sots rêves d'étudiant! Combien il maudit cette littérature représentée par des Doubovsky et des Zykoff! « Il faut entrer au service » , décida-t-il mentalement , et il se rendit au théâtre pour échapper à ces préoccupations pénibles. Le hasard voulut qu'il se rencontrât avec Biélavine près du guichet où l'on distribuait les billets. Pendant quelque temps, Kalinovitch se demanda s'il le saluerait ou non; mais Biélavine luimême n'eut pas plus tôt remarqué sa présence, qu'il lui tendit amicalement la main en disant :
— Bonjour, Kalinovitch. Vous allez aussi au théâtre?
— Oui, répondit-il.
Ils prirent deux fauteuils à côté l'un de l'autre, et entrèrent dans la salle. Leur plus proche voisin se trouva être un étudiant. Ce jeune homme était fort bien de sa personne; il portait de longs cheveux rejetés en arrière ; mais ce qui frappait surtout en lui, c'était l'expression pensive et sombre de son visage.
Kalinovitch avait la mine si pâle et si déconfite que Biélavine en fit l'observation.
— Qu'est-ce que vous avez? Vous êtes souffrant? lui demanda-t-il.
— Un peu... Je suis venu ici pour me distraire... Aujourd'hui, je crois, on donne un drame? répondit Kalinovitch, pour dire quelque chose.
— Othello, reprit Biélavine. Je ne sais pas cette fois ce que ce sera, mais il y a des jours où c'est charmant! Je viens ici surtout pour le public : il est d'une naïveté adorable. Rien ne m'amuse comme de voir par quoi il se laisse empoigner...
— Oui, fit distraitement Kalinovitch.
— C'est renversant! assura Biélavine.
A ces mots, l'étudiant, qui avait prêté l'oreille à leur conversation, les regarda d'un air farouche. Sur ces entrefaites, le rideau se leva. Qui ne se rappelle comment d'ordinaire Karatyguine entrait en scène? Qui ne le voit encore, dans Othello, faisant irruption au milieu des sénateurs comme un noir corbeau affamé de cadavres? Des applaudissements se firent entendre au paradis et à l'orchestre.
— Qu'est-ce que c'est que cela? dit à voix basse Biélavine. .
Kalinovitch, qui avait l'esprit ailleurs, sourit par convenance. L'étudiant les regarda de nouveau.
— Mauvais, mauvais ! répéta Biélavine.
— Pourquoi donc est-ce mauvais? lui demanda à brûlepourpoint le jeune homme, dont les yeux lançaient des flammes.
Ainsi interpellé, Biélavine sourit; néanmoins il répondit assez poliment :
— C'est mauvais, parce qu'il ne parle ni ne marche comme un homme : il a le débit trop emphatique.
— Il a le débit d'un général accoutumé à conduire des armées à la bataille , reprit en haussant les épaules l'étudiant; il est, ce me semble, dans la vérité historique du rôle.
— La profession militaire elle-même n'autorise pas ces allures de tranche-montagne , répliqua Biélavine. Othello pouvait manifester son héroïsme à de certains moments, sous l'influence de certaines dispositions morales; mais il ne ressemblait pas à ces messieurs qui, ayant une fois adopté une attitude héroïque, la conservent clans toutes les circonstances de la vie, se montrent héros à table, à la promenade, et même dans leur lit.
En prononçant ces mots, Biélavine jeta un regard d'intelligence à Kalinovitch. Durant tout l'acte, chaque fois que le public applaudissait aux grands éclats de voix du tragédien, tous deux faisaient la grimace ou baissaient les yeux. Quand le rideau tomba, Biélavine, visiblement accablé d'ennui, se leva et porta ses mains à sa tête.
— Voilà vingt-cinq ans que ce monsieur joue le répertoire, eommença-t-il avec colère en s'adressant à Kalinovitch , et il ne peut pas dire un seul mot naturellement ! Des cris, toujours des cris ! On m'a raconté comment il s'y prend pour composer ses créations; le procédé est admirable! 11 y a, je suppose, dans un rôle cinq cent vingt-deux sensations différentes à exprimer. On les note toutes dans son esprit depuis
la première jusqu'à la dernière, et ensuite on les traduit sur la scène au moyen de certains gestes. Je suis fâché contre vous, — je délourne la tête et j'agite les bras comme pour vous repousser. Je vous aime, — je tourne vers vous un regard langoureux , je vous prends les mains, je les presse sur mon cœur. Je veux vous effrayer, — pour cela, je roule les yeux , j'empoigne vos mains et je les serre à faire craquer les os, — le tout, bien entendu, sans aucun souci du développement de la passion, sans autre guide que les points d'exclamation marqués sur la brochure : aussi vous pouvez vous imaginer à quelles jolies absurdités on arrive par cette méthode.
— Du reste , c'est, à proprement parler, la méthode de l'école française , répondit Kalinovitch , qui, à part soi, se disait : s J'ai vraiment bonne grâce à raisonner sur l'art, quand je suis moi-même un raté ! a
— Oui, répliqua Biélavine,- mais en France comme partout où l'art dramatique est cultivé depuis longtemps , il existe de bonnes traditions : là, par exemple, l'expérience a appris aux auteurs que certaines situations portent l'artiste, et ils ne manquent pas d'introduire ces situations dans leurs pièces. De même pour l'acteur : il se rappelle très-bien que tel de ses anciens émouvait le public en jouant d'une certaine manière , et il s'efforce de s'approprier les effets déjà consacrés par le succès. De la sorte, on obtient encore quelque chose de supportable. Un jeu ainsi compris est, à tout le moins , intelligent , sobre et conforme aux bienséances scéniques. Mais ici, toutes ces qualités font défaut. La fougue d'un taureau bien portant, voilà ce qu'on nous montre !
— Sous ce rapport, Motchaloff est de beaucoup supérieur à Karatyguine, observa Kalinovitch, qui ne soutenait la conversation que par politesse.
— Comment peut-on les comparer? s'écria Biélavine : celui-ci est un acteur, un cabotin, et celui-là est un
homme Sans parler du reste, Motchaloff n'ent-il que sa
belle et expressive physionomie, jointe à sa voix sympathique, tout rapprochement entre eux serait déjà impossible!
— On dit, au contraire, que Motchaloff n'a ni voix, ni prestance, remarqua l'étudiant.
— On a peut-être raison si l'on veut dire qu'il ne possède ni l'organe d'un sergent instructeur, ni la taille d'un tambour-major; mais quand j'ai devant moi un homme qui sait me donner l'impression cl'Hamlet, je n'hésite pas à le déclarer un grand artiste! répondit avec une certaine véhémence Biélavine , et il se rassit dans son fauteuil.
La toile se releva; à la fin de l'acte, il s'adressa de nouveau à Kalinovitch :
— Notez que ce monsieur n'exprime qu'un seul trait du caractère d'Othello, et encore un trait qui n'existe pas dans le personnage tel que Shakespeare l'a conçu : c'est la soif de sang. Hein, qu'en dites-vous? De cette nature passionnée, nerveuse et tendre, il fait un type de boucher; il n'a saisi dans tout le rôle que les mots : Du sang! j'ai soif de sang! C'est le diable sait quoi!
Après avoir ainsi exhalé son mécontentement, Biélavine se leva.
— Sortons! dit-il à Kalinovitch.
Celui-ci le suivit silencieusement. Ils se rendirent au foyer, où se rassemble surtout, comme on sait, le public des premières loges et des fauteuils d'orchestre. Là, Kalinovitch eut l'occasion de se convaincre que son compagnon était un homme des mieux posés dans la société. Tout d'abord, un général les accosta.
— Il joue admirablement, dit-il à Biélavine, dont il paraissait très-désireux de connaître l'opinion.
— Oui, il y a du militaire dans son jeu ! répondit l'interpellé avec un malicieux sourire.
— Oui, reprit le général, et il s'éloigna.
Ensuite, ils furent abordés par un monsieur à cheveux blancs qui avait un visage sévère et portait sur son habit la plaque d'un ordre honorifique.
— Bonjour, Pierre Serguiéitch , fil-il avec une amabilité empressée.
— Bonjour, répondit très-familièrement et sans s'arrêter Biélavine.
Un peu plus loin, celui-ci se croisa avec une dame qui lui dit d'une voix presque suppliante :
— Quand donc, cher ami, viendrez-vous me voir?
— Aujourd'hui même, comtesse, aujourd'hui même, répondit-il en souriant.
— Je vous en prie, insista la comtesse.
Ces divers incidents grandirent singulièrement Biélavine aux yeux de Kalinovitch. « Grâce à ses relations, pensa ce dernier, ne pourrait-il pas m'aider à trouver un emploi? » Puisqu'une chance s'ofixait ou paraissait s'offrir , il fallait l'utiliser au plus vite; aussi entra-t-il immédiatement en matière.
— J'étais venu à Pétersbourg avec l'intention de faire de la littérature, commença-t-il, et je vais sans doute être obligé d'entrer au service.
— Pourquoi? demanda Biélavine.
Kalinovitch haussa les épaules.
— A présent , répondit-il , le métier d'écrivain n'est possible que dans la presse périodique. Or un homme sans fortune aurait tort de compter sur les rédacteurs en chef pour
vivre, car non-seulement ils payent mal, mais il leur arrive encore parfois, dit-on. de ne pas payer du tout.
— On le dit... fit Biélavine, et il hocha tristement la tête.
— Quant à entrer directement en rapport avec le public, je ne m'en soucie pas davantage : nous venons d'avoir uu spécimen de son intelligence.
— Le fait est qu'il n'en a guère... reconnut Biélavine.
— Enfin, poursuivit Kalinovitch, moi-même, en tant qu'écrivain, je suis absolument dépourvu de cette faculté simienne qui est nécessaire à l'homme de lettres comme à l'acteur pour reproduire les types sociaux. J'ai des idées, je pourrais écrire des choses raisonnables; mais c'est tout!
— Qu'importent les idées? Il vaut mieux n'en pas avoir!... s'écria Biélavine.
— Et voilà pourquoi il faut que je cherche un emploi , acheva avec un sourire Kalinovitch.
Biélavine commença par lever les yeux vers le plafond, puis il les abaissa à terre.
— Dans un pays où tout le monde sert, assurément le service est la position la plus commode et la plus agréable... assurément! observa-t-il.
Tous deux se turent pendant quelque temps.
— Mais ce qui m'embarrasse, reprit ensuite Kalinovitch, c'est que je ne sais pas du tout comment faire pour entrer au service.
— Ce n'est pas difficile, répliqua Biélavine : frappez, et l'on vous ouvrira.
— Au début, pourtant, on ne peut se passer de protections...
Là-dessus, Kalinovitch s'arrêta, pensant que Biélavine allait lui offrir ses bons offices; mais celui-ci resta silencieux.
— J'ai seulement une lettre pour un directeur, continua Kalinovitch, et il donna le nom de ce fonctionnaire, mais quel homme est-ce? ajouta-t-il en haussant les épaules.
— 11 a la réputation d'être un homme comme il faut, répondit Biélavine avec un demi-sourire, et Dieu sait ce qu'il voulait dire par ces paroles.
— Mais quand peut-on l'aller voir? Je ne sais même pas cela !
— Je crois qu'il vaut mieux aller chez lui le matin. Jusqu'à midi, c'est un haut fonctionnaire; mais, à partir de cette heure-là, il devient d'ordinaire un vil esclave en butte à toutes sortes d'avanies. Voilà pourquoi je vous conseillerais de lui faire visite dans la matinée.
Ces paroles, prononcées d'un ton amèrement sarcastique, donnaient à supposer que Biélavine ne nourrissait pas de bien ardentes sympathies à l'endroit du directeur. v
Kalinovitch jugea à propos de mettre la conversation sur un autre sujet.
— 11 est probable qu'on va bientôt commencer, dit-il.
— Oui, mais je m'en vais... Venez me voir, je vous prie. J'habite perspective Newsky, maison Engelhardt, répondit Biélavine, et il se dirigea vers la sortie.
Kalinovitch rentra dans la salle. Dès qu'il eut repris sa place, l'étudiant lui demanda :
— Comment s'appelle le monsieur avec qui vous causiez tout à l'heure?
— Biélavine.
— Et vous, quel est votre nom?
Kalinovitch se nomma, présumant que son interlocuteur allait lui demander s'il n'était pas l'auteur du célèbre roman : les Relations étranges; mais l'étudiant n'en fit rien.
« Ce blanc-bec ne sait même pas que je suis écrivain »,
pensa le malheureux homme de lettres, et il quitta le théâtre. De retour chez lui , il se coucha et passa la plus grande partie de la nuit à se répéter qu'il devait absolument chercher un emploi. En même temps , le verdict de Zykoff déclarant qu'il n'était pas un artiste ne cessait de lui déchirer le cœur.
Malgré sa ferme résolution d'entrer au service, Kalinovitch laissa s'écouler près d'une semaine avant de se présenter au directeur pour qui il avait une lettre de recommandation. Il ne connaissait pas encore Pétersbourg au point de vue bureaucratique, mais ce qu'il savait déjà de cette ville ne lui permettait pas de conserver beaucoup d'illusions sur le résultat probable de sa démarche. Quand il se décida, enfin, à se rendre chez le haut fonctionnaire, il avait perdu en grande partie l'assurance que nous lui avons vue lors de sa visite au rédacteur en chef. D'une main timide il tira le cordon de la sonnette. La porte lui fut ouverte par un huissier.
— J'ai une lettre... dit modestement le visiteur.
— Pour le général? demanda l'huissier.
— Oui, pour le général, répondit au bout d'un instant Kalinovitch : il ne savait pas encore qu'à Pétersbourg on appelle généraux les fonctionnaires civils de la quatrième classe.
Après lui avoir indiqué la salle, l'huissier se rendit dans le cabinet du directeur en marchant sur la pointe des pieds.
Kalinovitch entra et commença à promener ses regards autour de lui. La tapisserie de la salle était d'une couleur fort agréable à l'œil; dans un coin se trouvait une cheminée de marbre avec une garniture en bronze. La porte ouvrant sur le salon était entre-bàillée et laissait apercevoir toute une forêt de cactus, de bananiers et d'oléandres qui, dans leur pittoresque disposition, masquaient à demi des meubles de formes très-variées. Le directeur était logé aux frais de l'État.
Il y avait alors plusieurs personnes dans la salle. Kalinovitch remarqua d'abord un jeune employé d'une figure insignifiante,mais assez agréable, qui portait un uniformesoigneusement boutonné et tenait en main une grande serviette. Plus près du cabinet directorial allait et venait un autre jeune homme, également en uniforme; ses traits étaient fins, mais endormis; il avait un binocle sur le nez, et, comme pour montrer que le lieu où il était ne lui imposait guère, il sifflait un air de Lucie. Là se trouvait aussi une jeune dame, une solliciteuse, sans doute. Elle avait de beaux yeux bruns, mais ses lèvres desséchées et son visage affreusement défait semblaient accuser de cruelles souffrances. Quoiqu'elle portât une robe reteinte, un chapeau plus que modeste et des gants défraîchis, la pauvreté de sa mise n'excluait pas un certain goût : il était évident que cette femme savait s'habiller et n'avait pas toujours porté la livrée de la misère. Non loin d'elle avait pris place un petit vieillard chauve, un de ces types finno-pétersbourgeois qui se révèlent à première vue comme n'ayant jamais possédé ni beauté, ni esprit, ni élévation de sentiments, et qui doivent à la régularité de leurs habitudes de pouvoir vivoter tant bien que mal en ce monde. Le costume du vieillard était fort pauvre et néanmoins d'une méticuleuse propreté. Un autre monsieur, aux
vêtements râpés, se tenait à l'écart des précédents personnages : c'était un fonctionnaire de la neuvième classe, comme l'indiquait son uniforme; il avait l'épée au côté et le chapeau claque sous le bras; ses yeux jaunes, son petit nez retroussé et l'amertume de son sourire pouvaient faire soupçonner chez lui un caractère irascible.
Une demi-heure environ se passa dans l'attente. Le jeune homme au binocle commença à bâiller.
— Léon Nikolaïtch se montrera-t-il bientôt? demanda-t-il à l'autre employé.
— Je le pense, Altesse, répondit celui-ci avec un certain respect.
Là-dessus, le premier reprit en sifflant la promenade qu'il avait interrompue.
A la fin sortit du salon une fillette de dix ans en toilette pimpante; ses jupes courtes étaient fortement empesées, et elle avait les mollets nus, à l'écossaise.
— Bonjour, douchenka! lui dit l'employé qui tenait dans ses mains un portefeuille.
L'enfant fit un léger salut au jeune homme, et, avec de petites mines coquettes, passa dans le cabinet du directeur, sans doute pour souhaiter le bonjour à son père. Puis la porte se rouvrit, et la fillette reparut toute joyeuse, un beau cornet de bonbons dans les mains; elle traversa la salle en courant.
Presque aussitôt après elle sortit le haut fonctionnaire lui-même. C'était un homme grand et maigre dont la mâchoire inférieure se projetait en avant comme chez les singes. 11 portait un élégant uniforme sur lequel brillait une plaque. En le voyant paraître, tous s'avancèrent respectueusement vers lui.
— Pardon, comte, commença-t-il en allant tout de suite
au jeune homme qu'il salua amicalement. J'ai des affaires jusqu'au cou! ajouta-t-il avec un geste destiné à rendre sa pensée d'une façon plus saisissante encore, mais les ongles longs et admirablement entretenus que le directeur montra à cette occasion donnaient lieu de supposer qu'il avait été retenu dans son cabinet par le soin de sa personne beaucoup plus que par celui des affaires de l'État.
— Pardon, dans un moment je serai à vous. Ayez la bonté d'entrer dans ma chambre. Pardon! poursuivit-il en français.
Le jeune homme inclina légèrement la tête et passa dans le cabinet. Le directeur tourna les yeux vers le vieillard.
— Votre affaire est faite, c'est fini, dit-il en s'approchant du bonhomme dont il serra la main flasque.
— Alors, Excellence, je puis toucher aujourd'hui même? demanda celui-ci.
— Sans doute; libre à vous de faire la fête dès aujourd'hui et de tout manger, si le cœur vous en dit, ajouta le directeur avec une jovialité qu'on n'eût pas attendue de ce grave personnage.
Le vieillard eut un rire qui fendit jusqu'aux oreilles son énorme bouche.
— J'en ai peur, Excellence ! On fait des folies à tout âge; comme dit le proverbe : « Vieux bois prend vite feu. » Au revoir, Excellence, acheva-t-il, et il s'inclina humblement.
— Au revoir, fit le directeur en lui donnant une nouvelle poignée de main.
Le vieillard se retira.
Le fonctionnaire de la neuvième classe esquissa une grimace méprisante.
Le directeur se dirigea ensuite vers une fenêtre, et, par un geste froidement poli, invita la dame à s'approcher. Celle-ci obéit et commença à exposer à voix basse l'objet de sa visite.
Les mots avaient peine à sortir de son gosier serré par l'émotion, i Mon mari... mes enfants... » entendit Kalinovitch. Pendant qu'elle parlait, le directeur haussait les épaules.
— Que puis-je faire, madame ? s'écria-t-il en français, et il continua en mettant même la main sur son cœur : Votre mari serait mon fils, je dirai plus, je serais moi-même dans sa position, qu'en pareil cas je ne pourrais et ne voudrais rien faire.
Le visage de la jeune dame devint livide.
— Nous avons notre code, notre conscience juridique, poursuivit le directeur. Parmi les criminels politiques il y a des gens dignes de toute estime. On plaint leur sort, et pourtant on les exécute, parce que, juridiquement, ils sont coupables.
A ces mots, la pauvre femme regarda son interlocuteur d'un air stupide.
— Mon mari, général, n'est pas un criminel : il a servi honnêtement, dit-elle avec indignation.
— Que faire? Il est malade depuis un an; or, le service n'est ni un hôpital, ni un hospice. Je vous répète encore une fois que je ne puis rien faire, acheva le directeur, et il tourna le dos à la solliciteuse, qui, pâle comme la mort, se dirigea d'un pas chancelant vers la porte.
«Voilà un monsieur qui n'a pas précisément l'âme sensible! s pensa Kalinovitch; remarquant que le haut fonctionnaire s'avançait vers lui et semblait l'interroger du regard, il se nomma :
— Le conseiller titulaire Kalinovitch!
— Ah ! oui ! Attendez un peu, fit d'un ton assez bienveillant le directeur; après quoi, il reprit sa morgue officielle pour interpeller le monsieur en uniforme.
— Qu'est-ce que vous voulez? lui demanda-t-il sévèrement.
— Si je suis perdu, Excellence, je désire savoir la cause de ma perte, répondit l'employé, dont le ton n'était nullement celui d'un solliciteur, quelques efforts qu'il fît pour adoucir sa voix.
Le directeur le regarda d'un air hautain :
— Votre affairen'a pasencore été examinée; par conséquent je ne sais rien et ne puis rien vous dire, répliqua-t-il sèchement. Ayant ainsi parlé, il rentra aussitôt clans son cabinet.
L'employé le suivit d'un regard venimeux; puis il baissa les yeux, et, pendant quelque temps, parut réfléchir. Lorsqu'il releva la tête, sa physionomie avait perdu toute expression haineuse. Après avoir composé son visage comme le voulait la circonstance, il s'approcha du jeune homme au portefeuille.
— C'est, je crois, à M. Makréeff que j'ai le plaisir de parler? dit-il.
— En effet, lui fut-il poliment répondu.
— Alors c'est à votre bureau qu'est confié l'examen de l'affaire Zabokoff?
— Oui.
— Je suis moi-même ce malheureux Zabokoff, reprit l'employé; veuillez donc avoir l'extrême bonté d'entendre mes explications, — je vous en prie, accordez-moi cette grâce!... ajouta-t-il du ton le plus suppliant qu'il put prendre.
— Je vous écoute, répondit le jeune fonctionnaire toujours aussi poli.
— M. le gouverneur, commença Zabokoff en comptant sur ses doigts, m'accuse d'être un homme violent et adonné à l'ivrognerie; mais, lorsqu'il me représente sous de telles couleurs, il oublie qu'à chacune de ses tournées dans la province, j'ai eu l'honneur de le recevoir sous mon toit, et que même il a daigné être le parrain de mon plus jeune fils:
MILLE A Mi: S. 287
si je suis réellement un homme d'une si mauvaise moralité, comment donc M. le gouverneur a-t-il pu me rapprocher à ce point de sa personne?
— Oui, mais cela n'a guère rapport à l'affaire, observa doucement le chef de bureau.
— Comment, cela n'a guère rapport à l'affaire? Permettez! répliqua en s'échauffant l'employé. Déplus, M. le gouverneur de la province me dépeint comme un fonctionnaire négligent et avide... Permettez!... Par quel hasard Son Excellence a-t-elle, pendant six ans, conservé au service un fonctionnaire coupable de négligence et d'avidité? 11 y a mieux : ce même fonctionnaire qu'on incrimine aujourd'hui, on l'a complimenté après chaquerévision : lerecueil des documents administratifs en fait foi ; c'est même sur la proposition de M. le gouverneur que j'ai reçu l'ordre de Sainte-Anne de troisième classe... Eh bien, direz- vous encore que cela n'a point rapport à l'affaire? acheva-t-il avec un sourire plein de malignité.
— En supposant même que cela y ait quelque rapport, quelle conclusion tirez-vous de là? demanda le jeune chef de bureau quelque peu dérouté par l'argumentation de son interlocuteur.
— La conclusion que je tire, elle est dans la loi qui punit les dénonciationscalomnieuses, répondit carrément Zabokoff. Je lutterai jusqu'au bout, je m'adresserai à la justice de l'Empereur, car ici les agissements du ministère lui-même ont été très-irréguliers.
— En quoi ces agissements ont-ils pu être irréguliers? questionna le jeune homme, qui affectait de sourire d'un air moqueur.
— Je vais vous le dire, reprit Zabokoff sans se départir de son ton arrogant. Je suis maintenant exclu du service et sous le coup d'un procès. Après délibération de la chambre cri-
minelle. mon affaire a été renvoyée au sénat dirigeant, et tout à coup le ministère prend l'initiative d'une nouvelle poursuite qui peut entraîner ma détention dans une casemate.... sur quoi se fonde-t-il pour agir ainsi? Permettez-moi de vous le demander.
— Autant que je m'en souviens, il s'est fondé sur un nouveau rapport du gouverneur de la province, répliqua le chef de bureau.
Le jurisconsulte d'arrondissement eut un sourire caustique.
— Non, permettez! dit-il, on ne pouvait pas faire cela. Le nouveau rapport du gouverneur devait être transmis au sénat dirigeant et examiné par lui conjointement avec le premier. La haute assemblée avait seule qualité pour décider quelle suite serait donnée à cette affaire, le ministère n'était en droit d'informer contre moi qu'après avoir été saisi par le sénat; il ne pouvait, de son propre chef, commencer des poursuites... du moins c'est ce que dit la loi et ce qu'établissent les précédents, mais maintenant, je ne sais pas, peutêtre a-t-on changé tout cela!
— Très-bien ! s'écria le jeune chef de bureau qui continuait à sourire pour cacher son embarras : si maintenant vous assassiniez un homme, vous exigeriez que ce détail fût examiné conjointement avec les faits à raison desquels on vous poursuit?
— Oh! non, non! Ce n'est pas ainsi qu'il faut comprendre les choses! Si j'assassinais un homme, je commettrais un crime entraînant la perte de tous les droits civils; en pareil cas, la police a ses coudées franches : elle agit sans faire acception de personne ; peu lui importe que le coupable présumé soit un feld-maréchal ou un simple employé; mais, monsieur, les charges relevées contre moi sont d'ordre purement bureaucratique, par conséquent elles devaient
toutes faire l'objet d'une enquête commune. La loi, je suppose, est la même pour tout le monde, et je ne suis pas sans la connaître quelque peu : ce n'est pas pour rien que j'ai passé tant d'années dans le service public. Mais, comme je l'ai expliqué dans un mémoire adressé à M. le ministre, tout mon malheur vient uniquement de ce que M. le gouverneur a noué des relations intimes avec madame Markoff; plusieurs fois j'ai sollicité l'autorisation d'éclairer le gouvernement à cet égard : pourquoi ma demande n'a-t-elle pas été prise en considération? Je l'ignore.
— Allons, bon! voila, maintenant madame Markoff sur le tapis! fit le chef de bureau, et il baissa les yeux en souriant.
— Vous riez, poursuivit Zabokoff, mais ce n'est pas seulement moi, misérable ver de terre, qui ai à me plaindre d'elle; c'est toute la province ou peu s'en faut. Il y a longtemps que le fait aurait dû attirer l'attention du gouvernement. On connaît la puissance de l'amour : il a troublé des têtes autrement fortes que celle de notre gouverneur.
Le chef de bureau baissait toujours les yeux, trouvant fort déplacé qu'un fonctionnaire entrât dans des explications semblables, mais l'employé n'en continua pas moins à récriminer :
— Aucune faute ne m'avait mérité d'être destitué, seulement madame Markoff avait besoin de ma place pour son frère, M. Sinitzky, tout comme elle a bombardé un autre de ses parents gorodnitchi à Bakhtino.Ce dernier est à la veille de passer en jugement pour avoir étouffé une affaire de meurtre : une fille avait jeté son enfant dans un puits, et il n'a pas voulu poursuivre parce que cette fille était sa maîtresse.
Le jeune chef de bureau sourit d'un air louche, i- 17
— Tout cela, vous en conviendrez vous-même... commença-t-il.
Un coup de sonnette l'interrompit. C'était le directeur qui appelait. Un huissier se précipita dans le cabinet, d'où il ressortit un instant après.
— Le rapport au sujet du comte est prêt? interrogea-t-il.
— Oui, se hâta de répondre le chef de bureau.
— On le demande, dit l'huissier.
Le jeune employé, son portefeuille en main, s'élança vivement dans le cabinet directorial, poursuivi par le regard haineux de Zabokoff.
— Les petits, on les brise comme verre, commença celui-ci en forme d'aparté, quoique son monologue s'adressât d'une certaine façon à Kalinovitch; quant aux grands, on ne veut même pas entendre parler de leurs méfaits! Lorsqu'un gouverneur est nommé, si cet homme, qui tient entre ses mains le sort d'un million de gens, connaît tant soit peu son affaire, il faut en remercier Dieu; mais le plus souvent il arrive avec de grandes phrases plein la bouche. « Je ne cherche que la justice » , dit-il. Moins de six mois après, ce personnage altéré de justice n'est plus qu'un instrument passif dont joue à son gré le directeur de la chancellerie... et tous ont le même principe : a Donne-nous de l'argent, mais, toi, ne t'avise pas d'en recevoir! » Eh! si je n'en reçois pas, comment veuton que j'en donne? Ou bien on nous envoie un gouverneur florissant de jeunesse et de santé : son premier soin est de se chercher une maltresse qu'il installe superbement rue de la Trinité; une seule dame ne lui suffit pas, il lui en faut deux ou trois comme à un pacha turc, et toute la province doit se prosterner devant elles — oui ! Et c'est toujours nous, les petits employés, qu'on punit. Ah ! Seigneur mon Dieu!
— Ce jeune homme qu'ils appellent comte, qui est-il? Le
connaissez- vous? demanda Kalinovitch pour couper court à ces doléances qui l'ennuyaient.
Zabokoff sourit et hocha la tête.
— C'est le nouveau vice-directeur, monsieur, répondit-il d'un ton caustique. 11 appartient à une famille noble, c'est pourquoi le pays ne pouvait se passer de ses services. 11 n'a encore ni barbe ni moustaches, peut-être n'a-t-il pas plus d'intelligence, ce qui ne l'a pas empêché d'être nommé à un emploi de cinquième classe avec quelque trois mille roubles de traitement. Un joli chiffre pour trois signatures à donner par semaine! Nous, petits employés, nous trimons tout le long de l'année, nous noircissons des montagnes de papier, et qu'est-ce qu'on nous paye pour cela? s'écria Zabokoff avec colère.
Mais en ce moment la porte du cabinet s'ouvrit, livrant passage au nouveau vice-directeur. Le libéral d'arrondissement se tut aussitôt et prit l'attitude d'un soldat devant son chef.
Peu après, le chef de bureau rentra dans la salle.
— Le général vous demande, dit-il à Kalinovitch.
Le cabinet dans lequel pénétra le solliciteur n'était pas moins grand que celui du rédacteur en chef, mais il était beaucoup mieux tenu. Le directeur était assis devant son secrétaire.
— Prenez place, dit-il en rajustant la croix qu'il portait au cou.
Kalinovitch s'assit sur le bord d'un fauteuil.
— Voulez-vous fumer? poursuivit d'un ton assez affable le directeur, qui tendit un cigare au visiteur, et poussa l'amabilité jusqu'à lui offrir du feu.
Quelque empire que d'ordinaire il possédât sur lui-même, Kalinovitch sentait sa présence d'esprit l'abandonner : il prit le cigare d'une main tremblante et l'alluma gauchement.
— Le prince m'écrit que vous voudriez servir à Pétersbourg, commença le directeur, qui avait aussi allumé un cigare.
— J'en ai le plus vif désir, Excellence, répondit Kalinovitch en se soulevant légèrement de dessus son siège.
— Oui, fit le directeur d'une voix traînante; mais je vous répéterai ce que j'ai déjà dit à une dizaine de jeunes gens qui, pas plus tard que cette semaine, sont venus me faire exactement la même demande. Pourquoi donc, messieurs, désirez-vous tous servir à Pétersbourg plutôt qu'ailleurs? Voyez ce qui résulte de là! Ici nous sommes obligés de refuser quantité de jeunes gens instruits et distingués parce que nous n'avons pas de places à leur donner, alors qu'en province les emplois sont occupés par des individus comme ce fonctionnaire révoqué que vous venez de voir, un homme qui passait tout son temps à pressurer le public et a rédiger des écrits diffamatoires. Comment vous, la jeune génération, pouvez-vous tolérer un tel état de choses?
— Mais quel emploi peut-on avoir en province? observa doucement Kalinovitch.
— Vous pouvez avoir celui que vous voulez! s'écria le directeur. A quoi arriveriez-vous ici? A être sous-chef de bureau, chef de bureau, finalement chef de division... Mais, convenez-en vous-même, c'est une insipide besogne que celle qui consiste à rédiger des papiers de chancellerie. Bien plus intéressantes sont les fonctions qu'il vous est permis d'exercer en province. Si vous êtes enquêteur, par exemple, vous vous trouvez face à face avec le peuple; vous apprenez à connaître ses passions, ses vices, ses besoins .. Êtes-vous secrétaire d'une chambre criminelle, vous tenez entre vos mains le sort des gens; c'est vous, et vous seul, qui en décidez, car les conseillers , je le sais , se bornent à signer les rap-
ports qui leur sont soumis par le secrétaire. Eh bien, celte situation ne vous parait-elle pas enviable?... La province, c'est peut-être la meilleure école pour un fonctionnaire.
— Excellence, dit Kalinovitch, le service en province est une impasse.
— Au contraire, il présente beaucoup plus d'avenir que le service dans la capitale, répliqua le directeur. Ici, vous avez mille chances de rester confondu dans la foule des employés, tandis que, là, votre intelligence et votre instruction ne peuvent manquer d'attirer l'attention sur vous. Que vous soyez sous les ordres d'un gouverneur ou de quelque autre chef d'administration, votre supérieur vous remarquera, et, quand il sera nommé à Pétcrsbourg — comme c'est le cas pour la plupart d'entre eux, qui, d'ordinaire, achèvent ici leur carrière — il vous emmènera avec lui parce qu'il aura reconnu en vous un auxiliaire utile. Vous, de votre côté, vous aurez acquis l'expérience de la vie et celle du service; vous connaîtrez la Russie autrement que par la statistique, vous posséderez à fond, pour en avoir été vous-même un des rouages, le mécanisme administratif; or, c'est là un grand point. Aujourd'hui nous avons surtout besoin d'hommes pratiques, de gens qui sachent non-seulement penser, mais agir.
Kalinovitch, ne trouvant rien à répondre, garda le silence.
— Je m'explique parfaitement, continua le directeur, la séduction qu'exerce sur vous tous, jeunes gens, une ville de plaisii s comme Pétcrsbourg. Mais, croyez-le bien, un employé n'a ni assez de loisirs, ni assez d'argent pour profiter des distractions qu'offre la capitale. Enfin, en supposant même qu'il y ait là un sacrifice à faire, voyez les Anglais, messieurs : ils se résignent, sans ombre de regret, à aller peiner toute leur vie dans quelque colonie lointaine, et nous, quand
l'intérêt général l'exige , nous ne pouvons nous résoudre à nous ennuyer en province pendant trois ou quatre ans! Un semblable égoïsme, à mon avis, est impardonnable. Mais que dis-je?... L 'égoïsme bien compris devrait vous engager tous à fuir cette ville homicide, où l'homme avale la mort chaque fois qu'il respire.
a Avec des cheminées de marbre comme il y en a ici, je supporterais bien le climat de Pétersbourg », pensa Kalinovitch.
— J'ai des raisons particulières, Excellence, pour préférer le service dans la capitale : je m'occupe un peu de littérature, dit-il, croyant donner ainsi une plus haute idée de lui. Mais ce détail laissa le directeur fort indifférent, et même quelque chose comme un sourire moqueur se montra sur ses lèvres.
— Ah! vous vous occupez de littérature?... Le prince ne m'en avait rien dit dans sa lettre, observa-t-il.
— Oui, du reste je m'en occupe très-peu, répondit Kalinovitch, devinant que, loin de servir sa cause, il venait de la compromettre.
— Qu'est-ce que vous faites, des vers ou de la prose? demanda le directeur.
— De la prose.
— Dans quel genre?
— J'écris des nouvelles, avoua Kalinovitch, qui sentait le rouge lui monter au visage.
— Des nouvelles? répéta le directeur : en ce cas, vous feriez mieux, à mon avis, de vous occuper exclusivement de littérature. Pourquoi entrer au service? Vous n'y trouveriez qu'un obstacle à vos poétiques travaux, dit-il railleusement.
— Je compte si peu comme écrivain, Excellence, se hâta
d'expliquer Kalinovitch, que je suis tout prêt à renoncera ma situation littéraire pour entrer au service.
— Ou...i, fit le directeur d'une voix traînante et, durant quelque temps, il réfléchit, les yeux fixés sur ses longs ongies.
— Je désirerais fort être agréable au prince, commençat-il en relevant la tète... A présent, je n'ai pas le temps, mais, je vous en prie, quand vous lui écrirez, dites-lui que j'ai toujours pour lui la même amitié et la même estime, que mon seul regret est d'avoir trop rarement le plaisir de le voir à Pétersbourg.
— Je n'y manquerai pas, répondit respectueusement Kalinovitch.
— Oui, je vous en prie ! insista le directeur. En ce qui vous concerne, tout ce que je puis faire, si vous y tenez absolument, c'est de vous prendre comme surnuméraire dans mes bureaux. Seulement je dois vous prévenir qu'il y a déjà des jeunes gens qui travaillent chez moi dans ces conditions; les places se donnant à l'ancienneté, vous devrez naturellement attendre que tous soient casés avant de l'être vous-même. Quand viendra votre tour? A cet égard, il m'est impossible de rien préciser.
En achevant ces mots, le directeur se leva. Kalinovitch se leva aussi.
— Excellence, je ne puis servir sans traitement, dit-il. Le directeur haussa les épaules.
Le solliciteur se mit en devoir de prendre congé. Le haut fonctionnaire lui tendit la main.
— Enchanté d'avoir fait votre connaissance, dit-il, et il reporta ses yeux sur le papier déployé devant lui. Ainsi se termina l'entrevue.
Lentement, avec un sourire de colère, mon héros redes-
cendit l'escalier pavé en mosaïque. La journée était sombre et pluvieuse. De gros nuages touchaient presque le faîte des cheminées. L'eau ruisselait sur les trognes des cochers qu'on voyait passer ça et là assis sur leurs sièges. Les piétons abrités sous leurs parapluies marchaient d'un pas rapide, leurs visages exprimaient l'irritation causée par le mauvais temps. Au milieu de la rue, des rouliers en sarrau conduisaient leurs charrettes sans faire attention à rien. Les maisons à cinq ou six étages, avec leurs énormes fenêtres, prenaient aux yeux de Kalinovitch l'aspect rébarbatif de châteaux inaccessibles.
« Ah ! vous l'avez belle, vous qui êtes là dedans ! le froid et le besoin n'approchent pas de vous ! » grommelait-il en serrant les poings. 11 arriva, sans savoir comment, sur le pont Anitchkoff, s'accouda contre le parapet et promena ses regards sur la Fontanka. Là régnait une activité extrême : dans leurs bateaux les blanchisseuses lavaient du linge; ailleurs on faisait boire des bêtes de somme; des porteurs d'eau remplissaient leurs seaux à la rivière; un batelier conduisait en canot un employé, des soldats efflanqués brouettaient des pierres, deux Finnois repoussaient loin du pont, à l'aide de leurs gaffes, une grande barque chargée de bois à brûler. Kalinovitch se prit à envier le sort de tous ces gens.
« Ici, parait-il, un moujik quelconque, un simple portefaix trouve plus facilement à s'occuper qu'un homme d'intelligence : on dirait que l'esprit est une denrée surabondante à Pétersbourg, alors qu'en réalité ce qu'on y rencontre partout, ce n'est pas l'esprit, mais la ruse, la fourberie et la patience. Dans un pareil milieu, malheur aux pauvres honnêtes! Il faudrait écrire pour eux sur les portes de cette ville le vers dantesque : « Lasciate ogni speran&a,
« voi ch'entratelt Sur celte réflexion, Kalinovitch regagna son logis, sans presque sentir la pluie qui lui fouettait le visage.
Ces déconvenues successives achevèrent ce qu'avait déjà commencé l'influence pernicieuse du climat : Kalinovitch fut pris d'une fièvre nerveuse et dut s'aliter. D'abord la maladie le plongea dans une sorte d'inconscience, qui fut pour lui comme un soulagement; mais lorsque la connaissance lui revint, il sentit toute l'horreur de sa position. Lui qui avait rêvé une^ existence confortable, une brillante situation dans la société, lui qui avait espéré, en sa qualité de littérateur, être recherché par les hommes d'État, amis des choses de l'esprit, il était couché, malade, dans un garni sombre et humide, où personne ne venait le visiter. Pour avoir quelqu'un à ses côtés, il lui fallait payer un laquais déguenillé qui, à en juger par son humeur désagréable, avait sans doute éprouvé, lui aussi, des déboires à Pétersbourg. Ce domestique semblait se faire un plaisir de ne point exécuter ou d'exécuter de travers les ordres qu'on lui donnait.
Dans sa douloureuse solitude, mon pauvre héros se rappelait l'heureux temps où il avait été malade à E... : d'ordinaire Pierre Mikhaïlitch arrivait chez lui dès le matin, s'ingéniait à le distraire par toutes sortes de récits, puis, au moment de se retirer, disait entre ses dents : « Je crois que Nastia viendra après le dîner. » Et elle venait en
effet. Maintenant, peut-être, des centaines de femmes charmantes passaient en fringant équipage devant le logement du malade, sans qu'une seule d'entre elles jetât un coup d'oeil sur ses fenêtres. Toutefois, au bout de quelques jours, parmi les cinq cent mille habitants de la capitale, il se rencontra une bonne âme : c'était un locataire de l'hôtel, un jeune Allemand qui habitait à l'étage au-dessus de Kalinovitch. 11 avait de gros pieds et une physionomie niaise; ses cheveux frisés ajoutaient encore à l'expression moutonnière de son visage. Kalinovitch, qui dînait quelquefois à la table d'hôte, avait déjà eu l'occasion de faire sa connaissance; mais, après avoir échangé quelques mots avec lui, il l'avait trouvé si bête qu'il avait cessé de lui parler. Malgré cela, le bon jeune homme, ayant appris que son voisin gardait la chambre, se décida un matin à lui faire visite. Il entre-bâilla discrètement la porte du malade et passa dans l'Ouverture sa tête frisée :
— Vous êtes souffrant? demanda-t-il.
— Oui, entrez, répondit Kalinovitch d'une voix faible. L'Allemand déféra à cette invitation.
— Je vous dérange peut-être? continua-t-il en saluant d'un air emprunté.
— Allons donc! je suis enchanté... Asseyez-vous, dit Kalinovitch, qui, en effet, était bien aise de recevoir la visite d'une créature humaine.
L'Allemand s'assit cérémonieusement et commença à regarder le malade avec un intérêt sincère.
— Vous avez un emploi quelque part? demanda Kalinovitch après un moment de silence.
— Oui, je suis teneur de livres dans une maison de commerce, chez Eichmann, répondit le visiteur.
— Vous êtes bien payé?
— Oui, je touche mille roubles d'argent.
a Cet imbécile gagne mille roubles d'argent, et moi rien! » pensa Kalinovitch, qui se mit à considérer, non sans envie, la toilette de l'Allemand. Ce dernier avait un costume trèspropre, et sa chemise était en fine toile de Hollande.
— Vous jouez aux cartes? questionna le malade.
— Oui, répondit le jeune homme.
— Venez me voir, je vous prie; nous jouerons ensemble: je ne sais que faire pour tuer le temps.
— Je viendrai volontiers, si cela peut vous être agréable, reprit l'Allemand.
— A présent, vous êtes libre?
— Oui; mais, comme c'est fête et que j'ai toute ma journée à moi, je voudrais aller me promener sur la perspective Newsky.
— Eh! quel besoin avez-vous de faire cette promenade? Se peut-il que vous ne soyez pas encore fatigué de la perspective Newsky? Jouons plutôt à la préférence.
L'Allemand y consentit, quoique au fond cette proposition fût loin de lui sourire.
— Avance la table et donne les cartes! dit Kalinovitch au laquais.
Celui-ci avança la table, puis il se retira dans son chenil.
— Les cartes, imbécile! cria Kalinovitch. Le laquais reparut.
— Je ne sais pas où elles sont, répliqua-t-il.
— Elles sont dans le tiroir de la table, brute, animal ! vociféra le malade, qui, de colère, avait presque les larmes aux yeux.
Le domestique lui jeta un regard irrité, et, après avoir enfin trouvé les cartes, les donna de la plus mauvaise grâce du monde.
— Tous ces jours-ci, ne sachant que devenir, tant je m'ennuyais, je me faisais des patiences, continua Kalinovitch avec un sourire amer.
— Comme c'est triste ! observa l'Allemand.
Ils se mirent à jouer. Le jeune teneur de livres paraissait n'avoir aucune habitude des cartes; dès le premier jeu, Kalinovitch s'en aperçut et ne se gêna pas pour lui reprocher vertement sa maladresse.
— Il n'est pas permis de jouer ainsi, lui dit-il en faisant la remise, vous avez toutes les hautes cartes et vous passez!...
— Ah! oui... pardon... oui! s'excusa avec bonhomie l'Allemand, mais il ne tarda pas à commettre une nouvelle bévue qui fit hausser les épaules à son adversaire.
— Décidément vous jouez comme un fou! déclara d'un ton méprisant Kalinovitch.
— Ah! oui, j'ai mal joué... reconnut le bon jeune^homme sans s'émouvoir de cette observation blessante.
Ils firent ainsi trois poules. A sept heures, l'Allemand voulut se retirer.
— Où allez-vous donc? demanda le malade.
— Il faut que je vous quitte; j'ai une visite à faire, répondit en souriant le teneur de livres.
— Et moi, qu'est-ce que je deviendrai si vous vous en allez? C'est terrible d'être ici tout seul: restez donc!
— Soit, acquiesça l'Allemand, et ils se remirent à jouer jusqu'à deux heures du matin.
A partir de ce jour, Kalinovitch, nature envahissante, accapara complètement son voisin. A peine ce dernier avait-il fini de dîner que le malade l'appelait auprès de lui et le forçait à s'asseoir devant la table de jeu. Dans cette chambre, où régnait toujours une température fort élevée, l'Allemand suait à grosses gouttes. Il éprouvait des envies
de bâiller contre lesquelles il luttait de son mieux, mais il n'osait pas s'en aller. Dans la suite, pourtant, son sort s'adoucit un peu : ayant appris que le jeune homme n'était pas ennemi de la boisson, Kalinovitch envoyait parfois chercher pour lui deux bouteilles de bière, amabilité dont l'Allemand se montrait, du reste, très-confus. 5 Est-ce que je ne vous dérange pas? » avait-il coutume de dire au moment où il remplissait son verre pour la troisième ou quatrième fois. » Buvez donc, je vous prie... Qu'est-ce que c'est que ces manières-là? > répliquait avec colère Kalinovitch, à qui ces cérémonies de mauvais ton portaient sur les nerfs.
Quand l'Allemand avait absorbé un certain nombre de chopes, il jouait encore plus bêtement qu'à l'ordinaire; aussi, à la fin de la soirée, se trouvait-il toujours en perte de trois ou quatre roubles. Cette circonstance ne fut pas sans attirer l'attention de Kalinovitch. Malade et ennuyé , il n'avait d'abord cherché dans le jeu qu'un moyen d'échapper à des préoccupations pénibles; mais, avec sa tournure d'esprit utilitaire, il était bien aise de voir cette distraction devenir pour lui une source de bénéfices. Toutefois, au bout d'un mois, il finit par prendre en dégoût, et les cartes, et l'Allemand lui-même, dont la nullité intellectuelle n'offrait aucune ressource à la conversation. Vainement, pour en tirer quelque chose , Kalinovitch s'était-il mis à lui parler de l'Allemagne, de sa civilisation, de son importance politique. Tout cela était lettre close pour le teneur de livres : il avait conservé l'ignorance, la naïveté d'un enfant, et, — ce qui exaspérait le plus Kalinovitch, — avec un esprit si peu développé, il ne laissait pas d'être heureux. Il avait pour amis quelques compatriotes, jeunes gens sans doute aussi obtus que lui : chaque dimanche, pendant la belle saison, ils allaient ensemble à la pêche ou faisaient des promenades à
cheval dans la banlieue; ces parties de plaisir se terminaient invariablement par des gueuletons durant lesquels on ne ménageait pas les liquides. D'autre part, l'Allemand avait à Pétersbourg des parents, des connaissances chez qui il allait parfois en soirée. De ces petites réunions intimes il rapportait toujours le souvenir le plus agréable.
— Qu'est-ce que vous faites donc là? lui demanda un jour Kalinovitch.
— Eh bien, nous jouons au loto, nous dansons; c'est fort amusant.
— Avez- vous jamais aimé? Existe-t-il une femme qui ait fait battre votre cœur? poursuivit Kalinovitch.
Le jeune homme rougit et baissa les yeux.
— Non, répondit-il.
— Comment , non ? A votre âge ? Vous avez au moins vingtcinq ans?
— J'en ai vingt-six. Quand je me marierai, alors... mais maintenant pas.
« Ce crétin-là n'a même pas de passions! » se dit Kalinovitch, et, sous prétexte qu'il avait envie de dormir, il allait se débarrasser de l'Allemand , lorsque le domestique entra dans la chambre.
— Ivolguine est venu, annonça-t-il de son ton bourru.
— Qu'est-ce encore que cet Ivolguine? demanda avec colère Kalinovitch.
Le laquais ne répondit pas.
— Allons, qu'il entre.
Le visiteur n'était autre que cet étudiant qui, au théâtre, avait si naïvement lié conversation avec Kalinovitch. A son apparition, le malade fronça le sourcil.
— Peut-être ne me reconnaissez-vous pas? dit le jeune homme.
Le désordre régnait dans son opulente chevelure; sa cravate était mise de travers; trois boutons manquaient à sa redingote.
— Si, je vous reconnais... dit Kalinovitch en lui indiquant un siège. L'étudiant s'assit d'un air quelque peu insouciant.
— Sans doute, commença-t-ii avec assez de désinvolture, j'aurais dû profiter plus tôt de la permission que vous m'avez accordée de venir vous voir; mais probablement j'avais mal entendu votre adresse l'autre jour : aujourd'hui j'ai fait au moins dix maisons avant de vous trouver.
« Il avait bien besoin de se donner cette peine ! » observa à part soi Kalinovitch.
— Vous avez beaucoup changé depuis que je ne vous ai vu; vous êtes maigri, continua l'étudiant.
— Je suis malade, répondit sèchement Kalinovitch.
— Quel dommage! reprit le jeune homme, qui paraissait en effet très-contrarié : je venais justement vous demander un service... ajouta-t-il en baissant les yeux.
Kalinovitch garda le silence.
— Quand nous nous sommes rencontrés au théâtre, vous causiez de Karatyguine et, en général, du jeu des acteurs avec un monsieur... comment donc s'appelle-t-il?
— Biélavine.
— Ah ! oui, Biélavine; il paraît fort intelligent, et je serais bien aise de faire aussi sa connaissance.
« C'est bien au plus si ce désir est partagé par Biélavine » , pensa Kalinovitch.
— L'autre jour, je n'ai pas voulu parler de moi parce que cela n'eût pas été convenable, poursuivit Ivolguine; mais je suis moi-même ardemment épris du théâtre, et cette passion que je nourris depuis l'enfance fait à la fois ma félicité et mon malheur.
— Votre malheur? Pourquoi? demanda Kalinovitch. L'étudiant sourit avec amertume.
— Parce que, malheureusement, répondit-il d'un ton sarcastique, mon père est un homme fort riche et, qui plus est, un lieutenant général : or, il considère la profession d'acteur comme déshonorante pour un gentilhomme russe.
a II y a donc sur la terre des gens assez sots pour se plaindre d'appartenir à une famille riche et haut placée! » se dit mentalement Kalinovitch.
— Ah! vous pensez à vous faire acteur? questionna-t-il.
— Oui , j'y suis presque décidé , reprit le jeune homme : je trouve que mon père est complètement dans le faux. En effet, puisque aujourd'hui un gentilhomme peut embrasser sans déshonneur la profession d'écrivain, pourquoi ne pourrait-il pas également se faire acteur?
— Sans doute, cela n'est déshonorant pour personne; toutefois, entre les deux professions que vous assimilez l'une à l'autre, il y a une différence.
— Je n'en vois aucune. L'art met tout le monde au même niveau : l'écrivain est un artiste, et l'acteur aussi.
— Il y a entre les deux cette différence essentielle que la création de l'un est libre, tandis que celle de l'autre ne l'est pas. C'est comme si vous mettiez sur la même ligne le compositeur qui trouve un motif musical et le virtuose qui l'exécute, expliqua Kalinovitch.
— Mais est-ce que les acteurs n'ont pas, eux aussi, la liberté de leurs créations?... Celui-ci joue le rôle d'une certaine manière, celui-là d'une autre, — n'est-il pas vrai? ajouta lvolguine en s'adressant à l'Allemand.
— Oui, c'est juste, répondit ce dernier.
— Il ne s'agit pas de cela, répliqua avec mauvaise humeur Kalinovitch, et, désespérant sans doute de faire com-
prendre sa pensée à des auditeurs aussi bornés, il se tut.
— Mais, dites-moi, je vous prie, continua l'étudiant: est-ce que vous partagez l'opinion de M. Biélavine au sujet de Karatyguine?
— Qui donc ne la partage pas? répondit en souriant Kalinovitch.
Ivolguine haussa les épaules.
— Je ne sais pas, dit-il; moi, jusqu'à présent, je l'avais toujours considéré comme un tragédien de premier ordre, et, naturellement, je ne pouvais m'empêcher de prendre exemple sur lui, tout en cherchant, bien entendu, à donner une note personnelle.
— Alors c'est le drame que vous avez l'intention de jouer ?
— Oui. Aussi, pour essayer mes moyens, me suis-je mis à l'étude de Shakespeare. Je le pioche depuis un mois, et je crois avoir obtenu quelques résultats.
— Comment donc travaillez-vous? demanda Kalinovitch en riant sous cape.
— Ordinairement voici comme je fais : je m'enferme dans ma chambre, je me place devant un miroir, et j'étudie.
« Cet imbécile d'étudiant ne doit guère assister aux cours » , pensa Kalinovitch.
— En quelle année êtes-vous? interrogea-t-il.
— En seconde année, répondit Ivolguine, et il est probable que je m'en tiendrai là. Mon père menace de me priver de sa bénédiction et de son héritage : peu m'importe , ce n'est pas cela qui m'arrêtera, pourvu que je réussisse à interpréter Hamlet comme je le comprends.
« Quel idiot! » continuait à se dire Kalinovitch.
— Le rôle d'Hamlet me paraît très-difficile à rendre dans toutes ses nuances, observa- t-il.
— Il est, en effet, terriblement difficile, reconnut le jeune
homme, mais je puis vous dire en toute sincérité que je le sens à merveille, parce que je me trouve moi-même à peu près dans la situation d'Hamlet. Mon père vit, malheureusement, avec une femme qui a été autrefois institutrice chez nous. Cette liaison a empoisonné l'existence de ma mère, dont elle a peut-être hâté la fin, et maintenant nous en souffrons tous. Comme aîné de la famille , je sens que je devrais tirer vengeance de cette femme, mais je ne puis m'y résoudre, car, malgré tout, j'aime et je respecte mon père. « Allons, il faut que cet idiot nous initie à ses secrets de famille! » fit à part soi Kalinovitch.
— Parce que, pour suivre ma vocation artistique , je refuse de me plier à leur volonté et d'entrer au service , continua l'étudiant, ils me regardent presque comme un fou, ce qui établit encore un point de ressemblance entre moi et Hamlet. Dans de telles conditions, je crois pouvoir interpréter ce personnage avec âme. Malheureusement, parmi mes connaissances, personne n'a ni le goût, ni l'intelligence du théâtre, et, d'autre part, je ne puis m'en rapporter à moi-même. Voilà pourquoi je vous prierais de vouloir bien m'entendre dans ce rôle... j'ai même apporté la brochure... si toutefois vous consentez...
— Soit, mais je suis mauvais juge, répondit Kalinovitch, qui, au fond de lui-même , maudissait le visiteur et sa passion pour l'art dramatique.
— Vous êtes un excellent juge , repartit le jeune homme en se levant et en tirant de sa poche la traduction de Hamlet par Polévoï.
— Voulez-vous être assez bon pour me donner la réplique ? demanda-t-il ensuite à l'Allemand.
— Volontiers; mais je prononce très-mal le russe, répondit celui-ci.
— Cela ne fait rien; je vous en prie!... dit Ivolguine, et il prit l'air affligé d'Hamlet au premier acte. Commencez, ajouta-t-il en s'adressant au teneur de livres, qui, après avoir trouvé non sans peine l'endroit où parle le roi, se mit à lire :
— « Maintenant je m'adresse à toi, mon cousin et mon cher fils, Hamletl
— « Un peu plus que cousin et un peu moins que fils , observa le jeune homme avec un triste sourire.
— « Pourquoi ces nuages qui pèsent encore sur votre front ? lut l'Allemand.
— a II n'en est rien, seigneur , je suis trop près du soleil, lui fut-il répondu avec une ironie douloureuse.
— n Ne t 'acharne pas, les paupières ainsi baissées, à chercher ton noble père dans la poussière. Tu le sais, c'est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir! reprit l'Allemand lisant le rôle de la reine.
— « Oui, madame, c'est la règle commune/ fit sentencieusement Ivolguine.
— a S'il en est ainsi, pourquoi , dans le cas présent, te semblet-elle si étrange? continua la reine.
— a Elle me semble, madame? Non, elle est! Ni les vêtements noirs que je porte , ni les larmes , ni les soupirs, ni aucun semblant extérieur n'équivaut au chagrin de mon âme. Adieu ! » répliqua le jeune homme en haussant les épaules. C'est bien? ajouta-t-il de sa voix naturelle.
— Oui, c'est bien, répondit l'Allemand.
Kalinovitch regardait dans le coin, d'un air mécontent; Ivolguine ne le remarqua pas.
— Ce n'est pas encore tout à fait cela, le dialogue n'est pas mon fort. Je préfère réciter le célèbre morceau : To be or not to be, dit-il vivement. Sur ce, le jeune homme alla se
cacher derrière la porte, puis reparut avec une mine profondément désolée, et commença :
— i Etre ou ne pas être, voilà la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ? Mourir... dormir!... s Non, je ne suis pas dans le ton voulu; c'est froid, cela n'est pas senti, — n'est-ce pas? demanda l'étudiant au teneur de livres.
— C'est froid, en effet, confirma celui-ci.
— C'est froid, reconnut l'acteur. Si vous le permettez, je vais prendre un autre passage où il y a plus d'animation, se hûta-t-il d'ajouter, et il attaqua le morceau suivant :
4 N'est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, dans une pure fiction , dans le rêve d'une jiassion , puisse si bien soumettre son âme à sa propre conception , que coût son visage s'enflamme sous cette influence , quil a les larmes aux yeux , l'effarement dans les traits , la voix brisée et toute sa personne en harmonie de formes avec son idée? Et tout cela pour rien, pour Hécubef Que lui est Ilécube tt qu est-il à Hécube pour quil pleure ainsi sur elle? Que ferait-il donc s'il avait les motifs et les inspirations de douleur que j'ai? Il noierait la scène dans les larmes , il déchirerait l'oreille du public par d'effrayantes apostrophes , il rendrait fous les coupables, il épouvanterait les innocents , il paralyserait les yeux et les oreilles du spectateur stupéfait. »
Ces derniers mots, prononcés d'une voix terrible, effrayèrent la patronne de l'hôtel qui passait devant la chambre; elle entr'ouvrit la porte, et demanda avec inquiétude :
— Seigneur! qu'est-ce qu'il y a donc chez vous?
— Rien, répondit Kalinovitch, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, il partit d'un bruyant éclat de rire.
Cette explosion d'hilarité déconcerta Ivolguine.
— L'effet est raté, n'est-ce pas? je le sens moi-même, dit-il.
— Allons donc, qu'est-ce que vous dites là? répliqua Kalinovitch. Mais quelle heure est-il donc? ajouta-t-il ens'adrcssant au teneur de livres, sans prendre la peine de cacher un bâillement.
L'Allemand se leva.
— 11 est neuf heures, répondit-il; permettez-moi de me retirer , j'ai encore une visite à faire.
— Je ne vous retiens pas, dit Kalinovitch, et il fit exprès de bâiller une seconde fois.
L'étudiant comprit qu'il n'avait plus, lui aussi, qu'à s'en aller.
— Je n'ose vous déranger plus longtemps-, mais je vous demande la permission de venir encore vous déclamer quelque chose quand je me sentirai plus en verve, dit-il en prenant sa casquette.
— J'en serai très-heureux, répondit sèchement Kalinovitch, et, quand ses visiteurs l'eurent quitté, il donna libre cours à son exaspération.
a C'est terrible! Dire que dans tout Pétersbourg je n'ai de relations qu'avec ces deux imbéciles, qui, si cela dure encore un mois , me rendront moi-même bête comme une poutre! Non! » s'écria-t-il, et, appelant aussitôt le laquais, il lui défendit formellement de laisser entrer lvolguine; quant à l'Allemand, il se promit de ne plus jamais l'inviter à venir dans sa chambre. Le jeune teneur de livres en fut fort aise, et, à partir de ce moment, cessa ses visites.
Mon héros passa environ huit jours dans une solitude complète. La plupart du temps, il pensait à Nastenka. En l'absence de toute distraction extérieure, à son esprit se représentait le souvenir de sa liaison avec la jeune fille et du bonheur qu'il y avait trouvé. Sa mémoire lui rappelait jusqu'aux moindres détails du passé, et, quoiqu'il fût naturellement peu expansif, il commençait à éprouver une violente envie de parler de son amour à quelqu'un. Disons-le tout de suite, la vanité n'avait aucune part à ce désir. Non, si l'ancien amant de Nastenka sentait le besoin d'un confident, c'était pour s'analyser lui-même, voir clair dans son for intérieur et agiter avec un tiers les questions morales qui faisaient son principal souci.
Après avoir passé en revue toutes ses connaissances, ftalinovitch s'arrêta involontairement à Biélavine. « Voilà, pensa-t-il, un homme avec qui l'on pourrait, je crois, causer à cœur ouvert, s Et, sans trop compter sur sa visite, il se décida à lui envoyer un mot. « Pardonnez-moi, écrivit-il, de n'être point encore allé chez vous : la maladie en est cause. Je vous prie très-humblement de venir me voir. Ce sera, de votre part, une œuvre vraiment chrétienne, que de visiter dans sa solitude un homme qui souffre et qui s'ennuie. « La réponse à cette lettre ne se fit pas attendre : le même soir, dans la petite antichambre, retentit une voix connue demandant : « Le barine est chez lui? » Kaiinovitch sauta de joie. Biélavine entra de son pas un peu nonchalant.
— Bonjour! dit-il en tendant avec cordialité la main au malade.
— Que je vous suis reconnaissant! fit celui-ci d'un ton qui exprimait, en effet, une sincère gratitude.
— Eh bien ! il paraît que Pétersbourg vous a fait connaître ses rigueurs? continua Biélavine en s'asseyant et en posant ses mains sur la pomme d'or de sa canne.
— Oui, Pétersbourg ne m'a gâté ni physiquement, ni moralement.
— Qui donc gâte-t-il, s'il vous plaît? Une ville sans air respirable, sans religion, sans histoire et sans caractère national! soupira Biélavine. Mais dites-moi donc : quand je vous ai vu, vous vous proposiez de faire visite à certain monsieur... comment l'avez-vous trouvé?
— Ce monsieur me paraît résumer en sa personne la quintessence du fonctionnarisme. La bureaucratie a tout tué chez lui, répondit en souriant Kalinovitch.
— Je crois bien qu'elle n'a pas eu grand'peine à cela : il n'y avait rien. Du reste, il vaut encore mieux que les autres; il est plus propre.
— Ce monsieur m'a conseillé le service en province, comme offrant à l'activité un champ plus vaste : ici, m'a-t-il dit, il n'y a rien à faire.
— Voilà qui est exquis! On ne peut pas se rendre plus naïvement justice à soi-même! s'écria en riant Biélavine. Mais alors vous ne servez pas? ajouta-t-il après un silence.
— Non, je ne sers pas, répondit Kalinovitch.
— Tant mieux, vraiment, tant mieux ! reprit Biélavine. Vous aurez beau dire, moi, je considère le fonctionnarisme comme un dieu cruel auquel s'immolent chaque année des centaines déjeunes intelligences. Mais écrivez-vous quelque chose?
— Non, je ne fais rien.
— C'est dommage... grand dommage !
— Que voulez-vous? répliqua Kalinovitch. C'est surtout pour moi que cela est malheureux, car j'avais fondé tout mon avenir sur la littérature, et, au nom de ce fragile espoir, j'ai étouffé mes plus chères affections. Pour tout dire, en venant ici, j'ai dû planter là une jeune fille qui m'avait tout sacrifié. Eh bien, je me demande si j'ai eu tort ou raison de l'abandonner.
Biélavine sourit et, penché sur sa canne, resta quelque temps à réfléchir.
— C'est une question souvent débattue aujourd'hui dans la presse et dans les conversations, commença-t-il. Sans doute, si une femme vous a fait les premières avances, si, sans que vous eussiez recherché ses faveurs, elle s'est, pour ainsi dire, jetée elle-même à votre tète, il est clair que vous êtes libre d'agir comme bon vous semble. Et pourtant j'ai connu des natures d'élite qui, même dans de pareils cas, se sont immolées pour accomplir, quoi qu'il leur en coûtât, un délicat devoir moral.
— Dites : un devoir purement fictif et imaginaire, observa Kalinovitch.
— Si vous voulez, répondit Biélavine; mais presque toujours, quand une femme se donne à nous, c'est que nous avons éveillé en elle certaines espérances, que nous lui avons fait certaines promesses, en un mot, que nous l'avons séduite. - Or, grâce à Dieu, le temps est passé où l'opinion n'attachait aucune importance aux serments d'amour. On juge, à présent, qu'il n'est pas plus permis de plaisanter avec la passion d'autrui qu'avec sa bourse.
— Vous parlez de séduction! Qui donc, à notre époque, assume de propos délibéré le rôle de Lovelacc? reprit Kali-
novitch. Moi, par exemple, je ne vous ai pas caché que j'avais cédé à un entraînement amoureux; mais ensuite j'en ai mesuré la portée, et je vois que ce n'est pas possible.
— Qu'est-ce qui n'est pas possible?
Sous le regard fixe de Biélavine, Kalinovitch se sentit un peu gêné.
— 11 n'est pas possible que j'épouse cette jeune fille, expliqua-t-il.
— Qui vous parle de l'épouser? Si, vu l'état de vos affaires ou pour toute autre raison, le mariage vous fait peur — contentez-vous d'aimer tout bonnement.
— L'amour ainsi compris serait du don-quichottisme ! s'écria Kalinovitch.
Biélavine hocha tristement la tète.
— Ne dites pas cela, répondit-il. Vous surtout, en votre qualité de littérateur, vous auriez tort d'encourager cette funeste tendance a baptiser don-quichottisme tout ce qui s'écarte des usages reçus et ne rapporte aucun profit matériel. Croyez-moi, votre génération ne produira rien, parce qu'elle a définitivement abdiqué le romantisme. Pourquoi souriez-vous? Vraiment, continua-t-il en s'animant de plus en plus, je considère avec effroi les jeunes gens d'aujourd'hui. Qu'est-ce qui fait pour eux le prix de la vie? L'argent et le vice ! A leurs yeux, la femme n'a de sens que comme riche héritière ou comme fille publique — c'est épouvantable! Je me rappelle fort bien nos pères et nos grands-pères ; comparés à nous, c'étaient des athlètes, et, certes, il s'en fallait de beaucoup qu'ils menassent une existence ascétique. Mais, par cela seul qu'ils étaient teintés de romantisme, ces genslà savaient (et ils n'en rougissaient pas) aimer, dix années durant, une absente, sans que leur passion fût entretenue autrement que par un échange de lettres.
En entendant ces derniers mots, Kalinovitch sourit de nouveau.
— Je pense tout différemment en ce qui concerne le romantisme, reprit-il. Selon moi, il suppose une froideur extrême. Rien que ce seul fait de pouvoir se contenter d'un commerce épistolaire indique déjà une véritable défectuosité morale, car, vous aurez beau dire, pour un homme normalement organisé, les lettres constituent un régal chétif et plus propre à irriter la passion qu'à la satisfaire.
— Pourquoi cela? Vous confondez le sentiment avec la sensualité, observa Biélavine.
— Oh! mon Dieu, mais comment peut-on, surtout quand il s'agit de l'amour, séparer l'âme du corps? L'une tient à l'autre comme les racines d'un arbre tiennent au sol dans lequel elles plongent; aussi je ne me permets pas même d'écrire à la jeune fille, dans la crainte de la rendre encore plus malheureuse.
— Je croirais plutôt que c'est là une simple défaite, et qu'au fond vous ne vous en souciez pas, remarqua en souriant Biélavine.
— Au contraire, le silence que je garde m'est très-pénible, reprit Kalinovitch. Je vis dans un désert brûlant. Mon cœur est desséché par une soif ardente, je connais la source d'eau vive où il pourrait se rafraîchir, et je n'y vais pas. C'est la faute de cette maudite analyse qui, comme un ver, ronge dans leur germe tous nos sentiments, toutes nos joies, et constitue, vraiment, un des plus grands fléaux de l'humanité.
*- Oui, dit Biélavine, si elle a fait du bien, elle a fait aussi beaucoup de mal. Outre qu'elle a perdu la philosophie, elle a dévoyé la science en la jetant dans les détails... Il est temps que je vous quitte, adieu.
— Où allez-vous donc?
— Je vais à l'Opéra italien. Au revoir.
Cet entretien détermina chez Kalinovitch un accès de lyrisme. Dès queBiélavine fut parti, il prit la plume et écrivit à Nastenka la lettre suivante :
a Chère et unique amie,
« Pardonne-moi d'avoir tant tardé à te donner de mes nouvelles. J'avais une raison majeure pour ne pas t'écrire : j'ai quitté E... sans esprit de retour, décidé à t'abandonner, à te délaisser, à te trahir — tout ce que tu voudras. Pomma justification je ne te dirai qu'un mot : en manquant à la foi jurée, je n'ai pas agi comme un jouvenceau étourdi et volage ; je sentais profondément toute la noirceur de mon action, j'ai versé des larmes de sang avant de me résoudre à l'accomplir, mais je m'y suis décidé parce que je ne pouvais faire autrement.
« Entre deux maux, j'ai choisi celui qui m'a paru le moindre pour toi : ni les souffrances de l'amour trompé, ni la douleur de tes proches, ni ta réputation perdue, rien de tout cela ne peut être mis en comparaison avec les tourments qui t'attendaient si j'étais resté et que je fusse devenu ton mari A chaque instant, tu aurais eu le supplice de mes regrets, de mes récriminations, peut-être même de ma haine. Que faire? Je ne suis pas né pour goûter dans l'obscurité le bonheur domestique. L'ambition semble avoir usurpé chez moi la place de toutes les autres passions, de tous les autres sentiments. Je n'ai jamais rêvé que la vie du forum, la vie sur la place publique, et la gloire seule peut assouvir mon âme inquiète. Enfant, lorsqu'on m'envoya en pension, je vis pleurer tout le monde autour de moi : depuis ma mère, presque défaillante, jusqu'à la dernière laveuse de vaisselle; seul je ne versais pas une larme : toutes ces tris-
tesses me paraissaient sottes et ne faisaient que m'irriter. « Les échecs, loin de refroidir ma passion, n'ont eu pour effet que de l'enraciner et de l'aviver davantage en moi. C'est sous son influence que je t'ai abandonnée, toi, mon unique trésor, et pourtant, Dieu le sait, parmi les centaines d'hommes au milieu desquels tu aurais pu trouver un mari bon et tendre, pas un n'est capable de t'aimer comme je t'aime. La violence que j'ai dû me faire pour te trahir a eu raison de mes forces. Aujourd'hui, déçu dans tous mes rêves, à demi mourant, dénué de ressources, acculé au désespoir par la maladie et la misère, je t'écris ces lignes pour que tu me rendes ton amour. N'espère ni devenir ma femme, ni même me revoir, car je suis décidé à laisser mes os dans cette affreuse ville; mais aime-moi et écrismoi. C'est le seul luxe moral que nous puissions nous permettre. Tu comprendras sans doute ce que j'ai voulu-te dire, et tu tendras encore une main amicale à un involontaire martyr de lui-même.
« Ton Kalinovitch. »
Kalinovitch écrivit cette lettre en toute sincérité, sous la dictée de son cœur, et sans viser le moins du monde à l'effet : il l'écrivit parce qu'en ce moment il aimait réellement Nastenka.