‹ Mille amesChapitre 3 sur 4 · M I M. E AMES · texte numérisé non relu

M I M. E AMES

mensonge ne prendrait pas aussi facilement avec cet hommelà qu'avec Nastenka et Pierre Mikhaïlitch, qu'il espérait pouvoir tromper sans trop de peine. Cependant le temps marchait, le congé avait été envoyé, il était impossible de garder plus longtemps le silence. Après s'être, au préalable, cuirassé contre les larmes et les reproches de Nastenka, l'étonnement de Pierre Mikhaïlitch et le mutisme inquiétant du capitaine, après s'être promis d'opposer à tout cela un flegme imperturbable, Kalinovitch se rendit exprès à l'heure du diner chez les Godnieff, pour être sûr de les trouver tous ensemble. Prétextant l'humidité de la température, il commença par boire un verre d'eau-de-vie.

— Je viens d'obtenir un congé, dit-il.

— Un congé? répéta Pierre Mikhaïlitch.

— Oui, je me propose d'aller à Pétersbourg, reprit le jeune homme d'un ton aussi calme que possible. *

— A Pétersbourg? demanda en pâlissant Nastenka.

— Oui, répondit Kalinovitch d'une voix tremblante. Pendant mon séjour chez le prince, j'ai reçu une lettre du rédacteur en chef de la revue qui a inséré ma nouvelle : il m'offre une collaboration régulière, et il désire entrer en relations personnelles avec moi.

Inutile de dire que toutes ces paroles étaient autant de mensonges.

Pierre Mikhaïlitch avait d'abord froncé le sourcil, mais il ne tarda pas à recouvrer sa sérénité.

— Eh bien, il faut y aller, déclara-t-il d'un air profond.

— Et combien de temps comptez-vous rester là? questionna Nastenka.

Ces mots percèrent le cœur de Kalinovitch comme l'eût fait un coup de poignard.

— Trois ou quatre mois, répondit-il.

— Il faut y aller; en restant ici vous n'arriverez à rien!... répéta le vieillard, que la dernière réponse "de Kalinovitch avait presque complètement rassuré. Et vous, Nastasia Pétrovna, n'essayez pas de le retenir, je vous prie : trois mois, ce n'est pas un siècle, ajouta-t-il en s'adressant à sa fille.

— Je ne cherche pas à le retenir. Pourquoi ne partirait-il pas, du moment que c'est nécessaire? reprit Nastenka; toutefois, elle avait les larmes aux yeux, et ses mains tremblaient.

Kalinovitch respira plus librement.

k Allons, les choses s'arrangent mieux que je ne l'aurais cru », se disait-il, et, pour donner à son départ l'apparence d'un événement fort ordinaire, il essaya d'être gai , mais cela lui fut impossible : les victimes de son égoïsme, assises en face de lui, étaient pour sa conscience un reproche trop cruel. Incapable de secouer le poids de ses préoccupations, il regardait seulement du coin de l'œil Phlégont Mikhaïlitch, comme s'il eût voulu deviner ce qui se passait dans l'âme du capitaine; mais celui-ci se renfermait dans un silence obstiné. Pierre Mikhaïlitch, lui aussi, était devenu songeur en voyant sa fille pâle comme un cadavre. Le repas fini, il passa dans le cabinet où il avait l'habitude de faire la sieste après son dîner; celte fois, du reste, ce ne fut pas pour dormir, car on l'entendit d'abord s'agiter, tousser; ensuite, il cogna au mur. A ce signal bien connu d'elle, Pélagie Eugraphovna se rendit auprès de son maître, et une conversation à voix basse s'engagea entre eux. La plupart du temps c'était le vieillard qui parlait, la femme de charge se bornait à répondre par son interjection accoutumée : Hé... hé...

Cependant un morne silence régnait toujours dans la salle, où Nastenka, Kalinovitch et le capitaine réfléchissaient, chacun à part soi

A la fin, Kasleiikâ se leva, cl, s'adressant à Kalinovitch :

— Allons nous promener, j'ai envie de sortir, dit-elle. Le jeune homme la regarda.

— Il fait froid aujourd'hui. Vous allez vous enrhumer, quelle idée de vouloir sortir! répliqua-t-il.

— Cela ne fait rien, je suis chaudement vêtue, répondit Nastenka, et elle mit son chapeau.

Kalinovitch ne bougea pas de sa place.

— Vous viendrez avec nous? dit-il au capitaine, désireux qu'il était d'éviter un tête-à-tête.

— Non, certes, répondit d'une voix saccadée Phlégont Mikhaïlitch, qui prit sa casquette et se dirigea vers la porte, mais en oubliant sa pipe et sa blague. Diane se leva aussi et, au moment où il allait sortir, lui barra le passage dans l'espoir d'obtenir une caresse. Le capitaine l'écarta d'un coup de pied si violent que la pauvre bête poussa un cri de douleur, et, la queue basse , alla se réfugier sous une chaise.

— Tu es toujours fourrée dans mes jambes... Avise-toi encore de crier, canaille, je t'étrangle! grommela en sortant Phlégont Mikhaïlitch.

Et l'expression de ses yeux était telle qu'on l'eût pu croire, en ce moment, disposé à étrangler sa bien-aimée chienne; celle-ci dut le comprendre, car elle fut quelque temps sans oser quitter son asile. A la longue, toutefois, elle s'enhardit un peu, ouvrit elle-même la porte avec son museau et se mit à suivre les traces de son maître, à distance respectueuse, il est vrai.

Cette petite scène, qui n'avait pas échappé à Kalinovitch, lui donnait grandement a penser.

£ Où est allé cet ours? » se demandait-il, ayant remarqué que le capitaine n'avait pas pris le chemin de sa demeure.

Machinalement, il suivit Nastenka, qui était aussi fort agitée. Elle marchait vite, ses joues étaient enflammées, ses yeux étincelaient. Les deux jeunes gens atteignirent bientôt l'extrémité de la Grand'Rue, puis ils s'engagèrent dans ,uu péréoulok au bout duquel commençait la campagne.

— Où allons-nous donc? voulut enfin savoir Kalinovitch, qui leva la tête et promena ses regards autour de lui.

— Au cimetière, où ma mère est enterrée. Il y a longtemps que je n'ai visité sa tombe, et je veux que tu viennes la saluer, répondit Nastenka.

Les traits de Kalinovitch s'altérèrent.

i D'heure en heure la situation devient plus pénible », pensait-il, et avec un sentiment d'invincible répugnance1 il contemplait le cimetière qu'on apercevait a peu de distance. L'église attenante, bâtie en bois, était percée de fenêtres étroites dont les vitres avaient été rendues troubles par l'effet du temps. Le clocher, fort bas, penchait sur le côté. 11 était revêtu tout entier de voliges découpées de façon à former des dessins; sur le toit, décoré de la même manière, poussaient de l'herbe et de la mousse. Au-dessus des tombes qui remplissaient le cimetière s'élevaient des croix de bois, les unes blanches, les autres noires. Au milieu de ces sépultures modestes, un seul mausolée relativement luxueux attirait le regard : une stèle de marbre surmontée d'une croix dorée indiquait la place où reposait un fermier des boissons mort récemment.

Nastenka conduisit Kalinovitch près d'une dalle en pierre de roche sur laquelle se lisaient ces mots : Aie pitié de moi, Seigneur, quand Tu viendras dans Ton royaume. C'était Pierre Mikhaïlilch lui-même qui avait tenu à faire graver cette épitaphe sur le sépulcre de sa femme.

— Prions, dit Nastenka, qui s'agenouilla devant la tombe-,

mets-toi aussi à genoux, ajouta-t-elle en s'adressant à Kalinovitch.

Il resta immobile. Tout un enfer était déchaîné dans son âme, il aurait voulu en ce moment ou être mort — ou que Nastenka fût morte. Mais il n'était pas encore au terme de ses épreuves : après avoir prié longuement et versé d'abondantes larmes, la pauvre jeune fille saisit la main de son amant et lui fit toucher la pierre tumulaire.

— Jure-moi, Jacques, commença-t-el!e en dévorant ses larmes, jure sur la tombe de ma mère, que tu m'aimeras toujours, que je serai ta femme, ton amie. Autrement ma mère ne me pardonnera pas... Voilà deux nuits qu'elle m'apparaît en songe; elle est tourmentée à cause de moi!

— Nastenka!... à quoi bon toutes ces scènes de mélodrame?... Comme si je n'étais pas déjà assez ennuyé sans cela! s'écria Kalinovitch, incapable de se contenir^ plus longtemps.

— Non, Jacques, jure-le : ce sera une consolation pour moi après ton départ, insista Nastenka.

— Je le jure... proféra-t-il.

Au même instant, quelque chose de noir sortit avec bruit de l'herbe qui croissait autour de la tombe, et s'envola dans le ciel. Kalinovitch pâlit et fit un brusque mouvement en arrière. Nastenka resta impassible.

— Pourquoi as-tu peur? C'est un corbeau, dit-elle

— Qui est-ce qui n'aurait pas les nerfs détraqués par de semblables scènes? répliqua Kalinovitch.

— Pourquoi donc es-tu fâché?

— Je ne suis pas fâché.

— Si! tu l'es. A présent tu es toujours en colère, autrefois tu n'étais pas ainsi!... dit Nastenka avec un soupir. Donnemoi le bras, ajouta-t-elte.

Kalinovitch obéit. Quand ils arrivèrent à la ville, le jeune homme fit remarquer à sa compagne que cette manière de se promener ensemble sous les yeux de tout le monde était fort déplacée; mais l'observation ne fut pas du goût de Nastenka, qui se cramponna au bras de son cavalier.

— Qu'importe qu'on nous voie? C'est ce que je. veux, répondit-elle.

Kalinovitch haussa les épaules, et durant le reste de la route s'absorba dans ses réflexions. Une pensée importune le préoccupait sans cesse : Où est maintenant le capitaine.' que fait-il et qu'a-t-il l'intention de faire?

Son inquiétude à ce propos n'était pas tout à fait sans fondement. Phlégont Mikhaïlitch, en sortant de chez son frère, s'était rendu rue des Soldats, où demeurait Lébédeff. Si le professeur de mathématiques avait élu domicile dans ce quartier, le plus pauvre de la ville, ce n'était certes point par avarice, mais à la suite d'une circonstance malheureuse, survenue dans les premiers temps de son séjour à E... Il avait alors la passion des cartes, et, après une nuit passée à jouer avec un propriétaire du nom de Prokhoroff, il se trouva avoir perdu sur parole cinq mille roubles. Depuis cette fatale aventure, Lébédeff, qui avait souscrit une lettre de change à son créancier, lui abandonnait chaque mois les deux tiers de son traitement, quitte à mener une existence remplie de privations.

« Pourquoi payez-vous? Il est sur que vous avez été refait par un grec s , lui disait-on parfois, car tout le monde connaissait Prokhoroff pour un joueur fort indélicat. » Je n'en sais rien; j'ai perdu, je dois payer », répondait stoïquement Lébédeff.

Le jour où le capitaine vint le visiter dans sa misérable 1 bicoque, le mathématicien avait mangé pour son dîner un

énorme plat de chtchi avec quatre livres de pain noir; maintenant il dormait couché sur un mauvais divan. Ses pieds étaient chaussés de grosses bottes en peau de bouvillon, et sa robe de chambre d'indienne laissait voir une poitrine puissante et velue comme celle d'Ésaii. Trouvant Lébédeff endormi, Phlégont Mikhaïlitch, quiétait un homme délicat, se fût, en toute autre circonstance, fait scrupule de troubler son repos; mais, cette fois, il entreprit de le réveiller, et, comme le chasseur avait le sommeil très-dur, force fut au capitaine de le secouer rudement à plusieurs reprises. Enfin le maître du logis quitta la position horizontale et se mit sur son séant; puis il ouvrit ses yeux, les frotta el, reconnaissant le visiteur, poussa un cri :

— Ah ! Votre Noblesse !

— Excusez-moi de vous avoir éveillé, dit le capitaine. Malgré l'étroite amitié qui existait entre eux , ils ne se

tutoyaient pas.

— Cela ne fait rien! vous avez besoin de feu, je crois? reprit Lébédeff, tout en mettant de l'ordre dans sa crinière ébouriffée.

— Non, j'ai oublié ma pipe, répondit Phîégont Mikhaïlitch.

— Eh bien, alors, asseyez-vous! fit le mathématicien, et, d'une main, il avança une lourde chaise, tandis que de l'autre il prenait sur la fenêtre un gobelet de kvass, qu'il vida d'un trait. ,

Le capitaine s'assit.

— Nous avons eu bien tort, continua Lébédeff, de ne pas faire ensemble une battue dans les marais de Krousanovo , dimanche passé : toute la trésorerie y est allée, et maintenant il ne doit plus y rester de gibier; mais vous êtes toujours...

— Je n'ai pas eu le temps, répondit Phlégont Mikhaïlitch en rougissant, sigae certain qu'il ne disait pas la vérité.

— Vous n'avez pas eu le temps? .. Que diable faites-vous donc? répliqua le chasseur, qui bâillait et s'étirait les membres : en ce moment il donnait l'idée d'un lion enfermé dans une cage.

Le capitaine laissa cette question sans réponse, ses allures trahissaient un certain embarras. Tout à coup il reprit :

— Votre principal va à Pétersbourg?

— Comment donc! il a obtenu un congé de quatre mois, répondit d'un ton indifférent Lébédeff.

Tous deux restèrent silencieux pendant quelque temps.

— Il va maintenant à Pétersbourg, et peut-être qu'il ne reviendra plus ici? fit le capitaine en paraissant interroger son ami.

— Peste soit de lui! Qu'il aille où il voudra! répondit le mathématicien.

Après une minute d'hésitation, Phlégont Mikhaïlitch poursuivit d'une voix entrecoupée :

— C'est que chez mon frère... il faut vous dire... il a été reçu comme un fils...

— On le sait!

— Mon frère ne vit pas seul, il a une fille, continua le capitaine.

— On le sait, répéta Lébédeff.

— Ici nous ne sommes pas dans un bois, mais dans une ville : on ne peut pas fermer la bouche à tout le monde.,, il se dit bien des choses...

Lébédeff eut une toux qui ressembla à un rugissement : il avait enfin compris où le capitaine voulait en venir.

— Beaucoup de bruits circulent, beaucoup... observa-t-il en secouant la tête d'un air significatif.

— Oui; mais comment empêcher cela? demanda Phlégont Mikhaïlitch.

— On dit bien des choses... Moi, naturellement, je ne sais rien, j'habite au bout de la ville. Mais tout cela me fait de la peine pour Pierre Mikhaïlitch, qui est si bon; je vous assure que j'en suis désolé.

Le capitaine regarda fixement son interlocuteur.

— Si cela vous fait de la peine, à vous, un étranger, jugez du chagrin que je dois éprouver, moi qui ai toujours aimé mon frère aîné comme un père! commença-t-il d'une voix étranglée. Nastasia Pétrovna n'est pas non plus une étrangère pour moi, c'est ma nièce... Que faut-il donc que je fasse maintenant?

Ayant ainsi parlé, il s'arrêta comme pour attendre la réponse de son ami; mais ce dernier se bornait à fourrager son épaisse chevelure.

— Il n'y a pas moyen de lutter contre son influence : il est fort intelligent; une seule parole de lui fera plus d'effet que dix des miennes, acheva le capitaine, et Lébédeff remarqua qu'en prononçant ces mots il se détournait pour essuyer une larme.

— C'est un coquin, — voilà ce que vous auriez dt dire à votre frère! déclara le chasseur.

Phlégont Mikhaïlitch se leva et se mit à marcher dans la chambre.

— Maintenant, que faire? reprit-il en écartant les bras : comme gentilhomme, comme officier, je devrais me battre avec lui.

Lébédeff eut un nouveau rugissement.

— Je le tuerais volontiers à l'instant même, poursuivit le capitaine; seulement, ni mon frère ni Nastenka ne supporteraient cela... Il les a tellement ensorcelés! Dès le premier moment, il a été accueilli chez eux comme le fils de la maison... ils ont réchauffé un serpent dans leur sein!

— C'est un coquin! répéta Lébédeff.

— Voilà pourquoi je suis venu vous voir, car à qui demander conseil en cette affaire? dit le capitaine, les larmes aux yeux.

— Attendez, attendez! commença le chasseur, qui ne cessait de tracasser impitoyablement sa luxuriante chevelure; si vous voulez mon avis, le voici : d'abord, ne pleurez pas.

Phlégont Mikhaïlitch essuya vivement ses yeux.

— Ensuite allez le trouver chez lui et parlez-lui carrément; dites-lui: « II court en ville tels et tels bruits... » C'est l'exacte vérité; j'ai entendu ces choses-là de mes propres oreilles. On raconte qu'elle est devenue enceinte et qu'elle a fait disparaître son enfant.

Le visage du capitaine s'empourpra, ses yeux s'injectèrent de sang, un tremblement convulsif agita ses lèvres.

— Bref, poursuivit le mathématicien en donnant un coup de poing sur la table, mettez-le en demeure, ou de réparer ses torts par un mariage, ou d'aller sur le terrain avec vous. Il canera, vous pouvez être sur qu'il canera.

Le capitaine réfléchissait.

— J'irai le trouver, dit-il enfin.

— C'est ce qu'il faut faire! assura Lébédeff.

— J'irai le trouver! répéta Phlégont Mikhaïlitch, et, ne voulant pas retourner chez son frère, de peur d'y rencontrer son ennemi avant l'explication projetée, il se décida à passer la soirée chez Lébédeff. Ce dernier lui montra son fusil préféré et entreprit de lui en expliquer le système, mais le capitaine regardait sans voir et sans comprendre.

Il est difficile de dire quelle réponse mon héros aurait faite à une provocation en duel, si la destinée elle-même ne fût venue à son aide. Au retour du cimetière, Nastenka emmena presque de force Kalinovitch dans sa chambre. Aussitôt il prit le premier livre qui s'offrit à sa vue et feignit

de le lire avec une extrême attention. Le silence se prolongea pendant quelque temps.

— Allons, écoute, mon ami, laisse là ce livre! commença Nastenka en s'approchant du jeune homme. Écoute, continua-t-elle d'une voix un peu agitée, tu es à la veille de partir... eh bien! pars, puisque cela est nécessaire... seulement, avant ton départ, lu dois me demander en mariage, pour que je sois désormais ta promise.

Le front de Kalinovitch se couvrit d'une sueur froide. « Non, je n'en sortirai pas aussi aisément que je l'avais cru d'abord », pensait-il.

— Que je fasse ou non cette demande, n'est-ce pas la même chose? dit-il.

— La même chose? tu as une étrange manière de raisonner.

— C'est exactement la même chose, reprit Kalinovitch.

— Et si cette demande tranquillise mon père? Il s'en cache, mais notre affection lui cause de cruels soucis. Pendant ton séjour chez le prince, il restait des heures entières assis à la même place, perdu dans ses réflexions, et ne disant pas un mot, lui habituellement si gai... Enfin, aie aussi pitié de moi, Jacques. Maintenant je passe, aux yeux de toute la ville, pour une fille sans moralité, mais alors je serai au moins ta fiancée.

Que pouvait objecter Kalinovitch? Mais, d'un autre côté, cette exigence de Nastenka l'obligeait à commettre une nouvelle vilenie.

il Allons, se dit-il, puisqu'il faut être fourbe, soyons-le jusqu'au bout! j>

— Si tels sont, en effet, les soupçons de Pierre Mikhaïlitch, et si toi-même tu le désires, reprit-il à haute voix, eh bien, par égard pour l'opinion publique de la ville, je suis prêt à accomplir cette vaine formalité!...

Le ton dont cette réponse fut prononcée blessa Nastenka.

— On dirait que tu t'y décides à contre-cœur, tu as l'air de faire un sacrifice ! répliqua-t-elle, et déjà une vive émotion colorait ses joues.

Kalinovitch s'en aperçut avec plaisir. Combien il aurait été heureux si, en ce moment, sous l'influence de la colère, Nastenka lui avait déclaré qu'après cela elle ne voulait plus être ni sa femme ni sa fiancée ! Mais l'irritation de la jeune fille ne dura qu'une minute, car c'était très-simplement et sans la moindre arrière-pensée qu'elle avait prié Kalinovitch de la demander en mariage; elle ne soupçonnait pas du tout qu'une telle demande pût être désagréable à son amant.

— Tu dois aujourd'hui même parler à mon père, sinon ton départ l'inquiétera... Mon oncle lui a déjà mis la puce à l'oreille, ajouta-t-elle naïvement.

— Bien, répondit laconiquement Kalinovitch, qui en luimême se disait : » Cette insupportable créature semble avoir juré de rendre aussi pénible que possible mon départ pour Pétersbourg. Ne comprend-elle donc pas qu'elle ne peut être ma femme? Si elle le comprend et qu'elle veuille se faire épouser de force, elle devrait savoir qu'étant donné mon caractère, elle n'y réussira pas. »

La toux et la voix de Pierre Mikhaïlitch qui se trouvait dans son cabinet interrompirent ces réflexions.

— Papa est éveillé; va lui parler, dit Nastenka.

Sans faire aucune observation, Kalinovitch obéit. Sa situation commençait à lui paraître drôle, et son parti était pris de se soumettre docilement à tout.

Ainsi que l'avait dit sa fille, Pierre Mikhaïlitch était levé. Assis dans son fauteuil, il semblait en proie à une profonde mélancolie.

Kalinovitch prit place vis-à-vis de lui. Le vieillard le

regarda longtemps, comme s'il n'eût pu se rassasier de sa vue.

— Ainsi, Jacques Vasilitch, vous allez nous quitter, et pour longtemps! dit-il avec un triste sourire.

Ce n'était pas seulement comme père de Nastenka qu'il souffrait du départ de Kalinovitch, il s'en affligeait aussi pour lui-même, tant il s'était habitué à la présence du jeune homme.

— Oui, répondit celui-ci, et, après avoir réfléchi un moment, il ajouta : Avant de partir, je désirerais vous parler d'une affaire assez sérieuse.

— De quoi donc? demanda aussitôt Pierre Mikhaïlitch.

— Dès mon arrivée, j'ai été reçu dans votre famille comme un parent, commença Kalinovitch.

Pierre Mikhaïlitch hocha la tête, tous les muscles de son visage tressaillirent; dans ses yeux roulèrent des larmes.

— En profitant de votre hospitalité, j'avais, naturellement, un but, poursuivit Kalinovitch.

— Oui, oui, fit le vieillard.

— Nastasia Pétrovna me plaît...

— Oui, oui.

— Maintenant que je suis sur le point de vous quitter, je demande sa main et je désire qu'elle me garde sa foi, acheva Kalinovitch en faisant un violent effort sur lui-même.

— Oui, oui, sans doute, balbutia le vieillard, qui se mit à sangloter. Mon cher Jacques Vasilitch, est-il possible que je ne me sois pas aperçu de cela? Que Dieu vous bénisse! Nastenka t'aime; tu l'aimes, — que Dieu vous bénisse!... s'écria-t-il en tendant les bras à Kalinovitch. Le jeune homme le serra contre sa poitrine.

— Eh! qui est là?... Pélagie Eugraphovna! appela Pierre Mikhaïlitch.

La femme de charge arriva.

— Va dire à Nastia qu'elle vienne... Jacques Vasilitch la demande en mariage.

A cette nouvelle, Pélagie Eugraphovna devint rouge de plaisir, et elle allait exécuter l'ordre de son maître, lorsque Nastenka entra dans la chambre.

Pierre Mikhaïlitch essuya ses larmes, et, d'un ton un peu solennel :

— Nastasia Pétrovna, dit-il, Jacques Vasilitch te fait l'honneur de demander ta main; consens-tu à la lui accorder?

— Oui, papa, répondit Nastenka.

— Allons, que Dieu vous bénisse; moi, mon consentement est donné depuis longtemps! reprit Pierre Mikhaïlitch. Seulement c'est le capitaine qui nous manque : il sera si content d'apprendre cela! Eh ! Pélagie Eugraphovna!

— Mais pourquoi criez-vous? Je suis ici... répondit-elle.

— Comment ne pas crier après vous autres, femelles que vous êtes !... répliqua en riant le vieillard dont la joie faisait trembler tous les membres. Ma chère, envoie au plus tôt quelqu'un chez le capitaine, qu'il vienne ici tout de suite!... Allons, vivement!

— Pourquoi envoyer quelqu'un? J'y vais moi-même, reprit la femme de charge.

Et elle partit. Mais elle ne trouva pas le capitaine à son domicile, et on ne put lui dire où il était allé.

— Comment cela se fdit-il?... c'est vexant!... observa Godnielf.

Kalinovitch voulait aussi se mettre à la recherche de Phlégont Mikhaïlitch; Nastenka s'y opposa.

— Où le chercher? Il viendra avant la fin de !a journée, dit-elle.

Mais le capitaine ne vint pas. Les futurs époux ne se déri-

dèrent point pendant le reste de la soirée; par contre, Pierre Mikhaïlitch était aux anges et, dans l'ivresse de sa joie, débitait toutes sortes de folies.

De retour chez lui, Kalinovitch trouva le capitaine dans la première pièce de son logement. Il avait eu comme le pressentiment de cette visite; aussi ne parut-il pas trop étonné de la recevoir.

— Ah! Phlégont Mikhaïlitch, bonjour ! dit-il d'un ton assez calme. Je suis enchanté de vous voir.

Le capitaine se taisait.

— Asseyez- vous, je vous prie, ajouta Kalinovitch en lui montrant une chaise.

Le visiteur s'assit et continua à se taire. Le jeune homme prit place non loin de lui.

— Où avez-vous été? commença-t-il avec bonhomie.

— Chez des connaissances, répondit Phlégont Mikhaïlitch.

— C'est dommage, d'autant plus que la journée d'aujourd'hui a été marquée par un événement considérable pour nous tous : j'ai demandé la main de Nastasia Pétrovna, et elle m'a été accordée.

Le capitaine ouvrit de grands yeux.

— Elle vous a été accordée? fit-il sans savoir lui-même ce qu'il disait.

— Oui, reprit Kalinovitch; on vous a cherché ensuite, mais on ne vous a pas trouvé.

Des taches blanches et rouges se montraient tour à tour sur le visage du capitaine.

— Alors vous n'allez pas à Pétersbouig? demanda-t-il en respirant avec effort.

A cette question, Kalinovitch ne put s'empêcher de rougir; toutefois il répondit sans embarras apparent :

— Si, je vais passer trois mois à Pétersbourg. Que voulez-

vous?... J'en suis désolé, mais mes occupations littéraires m'obligent à faire ce voyage.

Phlégont Mikhaïlitch attacha sur son interlocuteur un long regard qui, d'ailleurs, n'exprimait aucune pensée.

— Maintenant, du moins, poursuivit Kalinovitch, je pars avec le titre de fiancé; j'espère que cela suffira pour imposer silence aux mauvaises langues de la ville et rassurer les proches de Nastasia Pétrovna.

Le capitaine commençait à perdre contenance.

— Je n'ai jamais caché mon amour pour Nastasia Pétrovna, et je n'avais pas lieu de le cacher, car mes intentions ont toujours été honnêtes, quoique le capitaine en ait peut-être jugé autrement, ajouta Kalinovitch.

Phlégont Mikhaïlitch était définitivement anéanti. Des larmes coulaient le long de ses joues.

— Je suis enchanté, dit-il en tendant sa main à Kalinovitch, qui la serra d'un air ému.

Ensuite eut lieu une scène muette et assez prolongée durant laquelle le capitaine, tendant encore une fois sa main, répéta : « Je suis enchanté! » Après quoi il se leva et prit congé. Kalinovitch le reconduisit jusqu'à la porte; puis, rentré dans sa chambre à coucher, il se jeta sur son lit et se prit la tête, s Mon Dieu! ^'écria-t-il, est-il possible que dans la vie il faille à chaque instant mentir et commettre des bassesses? »

A mesure qu'approchait le moment du départ, Kalinovitch se sentait de plus en plus triste; d'ordinaire, c'est quand

nous sommes a la veille de les perdre que nous apprécions le mieux les personnes qui nous aiment sincèrement: aussi, sans même parler de sa conscience, dont aucun raisonnement ne pouvait étouffer la voix, son attachement pour Nastenka semblait grandir d'heure en heure. Jamais encore elle ne lui avait paru si charmante, et la seule idée de la quitter, peut-être pour toujours, lui faisait saigner le cœur. Refoulant, du reste, toutes ces impressions au fond de son âme, Kalinovitch affectait extérieurement une froideur croissante. Sa résolution, il le sentail, n'aurait pas tenu contre les larmes de Nastenka, s'il l'avait vue une seule fois pleurer et se désoler sous ses yeux. Mais Nastenka ne pleurait pas : comprenant avec l'instioct de l'amour combien il était pénible à son bien-aimé de se séparer d'elle, la jeune fille ne voulait pas le rendre plus malheureux encore et s'efforçait d'être calme. Toutefois il lui était impossible de s'occuper de rien : durant des heures entières elle restait assise, les bras croisés, le regard fixé sur le même objet. En revanche, Pélagie Eugraphovna n'épargnait pas ses peines : de ses propres mains elle lava et repassa tout le linge de Kalinovitch, remit à neuf sa literie, et poussa l'attention jusqu'à confectionner un petit sac où le voyageur pût mettre un savon et un essuie-mains. Quant aux provisions de bouche, la vigilante femme de charge y avait pensé deux jours à l'avance et, voulant faire un pâté de volaille, avait envoyé Gavrilitch chercher des poulets chez une bourgeoise de sa connaissance, une nommée Spiridonovna; mais, selon son habitude d'aller au plus près quand on l'envoyait en commission, l'invalide acheta chez une autre marchande et rapporta des poulets si minables que Pélagie Eugraphovna, prise de colère, les lui jeta à la figure. Pendant ce temps, Pierre Mikhaïlitch s'occupait des

moyens de transport, elles prétentions des voituriers le mettaient hors de lui.

— On ne saurait s'imaginer, disait-il, combien ces Russes sont voleurs. Je vais chez ce coquin d'Afonka le Manchot. a Qu'est-ce que tu prends pour conduire un voyageur jusqu'à Moscou?... y> « Cinquante roubles d'argent!... » « Comment, drôle, lui dis-je, quand j'ai fait ce voyage avec ma femme, tu ne m'as demandé que cinquante roubles papier... » « Dans ce temps-là, répond-il en riant , la mesure d'avoine ne coûtait que dix kopecks. » Je vais trouver Nikita Sapojnikoff, mais cette jument kirghize, la femme d'Afonka, était allée lui faire la leçon, et il exige le même prix que son collègue,— pas un kopeck de moins. Hein, qu'en dites-vous?... Ce n'est pas un Allemand qui ferait cela !

— Il faut leur donner ce qu'ils demandent, répondit Kalinovitch.

— Jamais de la vie, monsieur! répliqua avec emportement Pierre Mikhaïl itch, comme si la moitié de sa fortune eût été en jeu dans cette circonstance.

Par bonheur, un marchand de la localité se disposait à se rendre à Moscou. Le vieillard l'apprit et pria son frère d'aller voir cet individu. Il fut convenu que le marchand et Kalinovitch feraient route ensemble, combinaison qui réduisait de moitié pour chacun d'eux la dépense du voyage.

La veilie de son départ, le jeune principal quitta définitivement la maison de la prikaznitchikha et dut loger chez les Godnieff. Le soir, Nastenka, usant pour la première fois de ses droits de fiancée, s'assit à côté de lui, le prit par la main et lui mit sa tête sur l'épaule. Kalinovitch ne put conserver plus longtemps sa froideur d'emprunt.

— Écoute, commença-t-il en attirant vers lui la jeune

fille et en l'embrassant, nous ne nous coucherons pas tout de suite aujourd'hui, tu viendras près de moi...

— Bien; quand?... Lorsqu'ils seront tous endormis?

— Oui; je désire être avec toi.

— Bien, je le désire aussi, répondit Nastenka; c'est pour la dernière fois!... ajouta-t-elle avec un accent si douloureux que Kalinovitch en eut le cœur navré.

a Mon Dieu, mon Dieu! dire que je vais abandonner cette douce créature ! » pensa-t-il. Et il sortit vivement de la chambre.

Comme il fallait se lever de bonne heure le lendemain, chacun se retira aussitôt après le souper. Un lit avait été fait pour Kalinovitch dans la salle. Quand le jeune homme se trouva seul, il commença par souffler sa bougie et se coucher, mais, dès le premier moment, une impatience extraordinaire s'empara de lui : l'oreille tendue, \\ se mit à écouter ce qui se passait dans les chambres voisines. Une demi-heure s'écoula : Pierre Mikhaïlitch continuait à tousser, et les pas affairés de Pélagie Eugraphovna retentissaient dans le corridor. A la fin, la lumière s'éteignit dans le petit cabinet où couchait le vieillard, et le silence ne fut plus troublé que par les battements rhythmés du balancier de l'horloge. Soudain Kalinovitch crut entendre un bruit, il* sauta à bas de son lit et courut jeter un coup d'œil dans le salon, par où Nastenka devait venir. Cette pièce était si vide et si sombre que, saisi d'une sorte de crainte, il se hâta de regagner son lit, mais tout son sang était en mouvement, et la fièvre de l'attente agitait chacun de ses nerfs. Un nouveau bruit attira son attention... non, c'était un rat qui s'escrimait contre un os. « Se pourrait-il qu'elle ne vînt pas? » se demandait-il en proie à la plus pénible anxiété. Tout à coup son oreille perçut un léger froufrou... « Tu es ici? » fit une

voix à peine distincte. Kalinovitch tressaillit. Au même instant, dans la demi-obscurité se pencha vers lui Nastenka en toilette de nuit, les cheveux dénoués... Tout s'effaça de leur esprit : ils oublièrent, l'une la cruelle séparation dont elle était menacée, l'autre son ambition et le projet inhumain qu'il avait formé... 11 semblait que leur bonheur ne dût pas avoir de terme... Mais le temps marchait, et le jour commençait à poindre. Tous les objets prenaient une forme de plus en plus accusée. Au dehors renaissait le mouvement accoutumé de la vie: la cuisinière, entendant la trompe du bouvier, poussait la vache hors de la cour; Gavrilitch, chassé par Pélagie Eugraphovna de la place qu'il occupait sur le poêle, allait chercher de l'eau.

— Adieu ! dit enfin Nastenka.

— Adieu! dit Kalinovitch.

Après s'être donné un dernier baiser, ils se quittèrent et s'endormirent bientôt d'un sommeil profond. Pierre Mikhaïlitch, levé de bonne heure, fut fort étonné de leur paresse.

— Comment, ils dorment encore? demanda-t-il à Pélagie Eugraphovna.

— Oui, répondit la femme de charge.

— Quelles insouciantes gens! reprit le vieillard, et, n'y tenant plus, il alla faire lever Kalinovitch. Peu après, Nastenka sortit aussi de sa chambre. La jeune fille était pâle et avait les yeux fatigués. Une légère rougeur colora son visage lorsqu'elle échangea le bonjour avec son amant.

Les préparatifs du départ prirent toute la matinée et une partie de l'après-midi. Afonka le Manchot amena son tarantass, on alla chercher des chevaux de poste, on les attela, et, pendant que Gavrilitch, sous la surveillance du capitaine, chargeait les bagages sur la voiture, Pierre Mikhaïlitch fit

signe à Kalinovifch de passer avec lui dans son cabinet.

— J'ai un petit service à vous demander, Jacques Vasilitch, commenca-t-il d'une voix quelque peu hésitante. Tenez, poursuivit-il en tirant d'une chiffonnière un assez volumineux cahier, ce sont mes péchés poétiques. Il y a là des élégies, des odelettes, des poésies amoureuses. Ne pourriezvous faire un choix parmi toutes ces broutilles, et publier dans un journal quelconque ce qui vous paraîtrait en valoir la peine? Je vous avoue qu'à mon âge je serais fort heureux de me voir imprimé!

Ce naïf désir fit sourire in petto Kalinovitch.

— Comment donc!... très-volontiers, répondit-il.

— Ayez cette bonté, reprit le vieillard. Seulement n'en parlez pas à Kastenka; elle se moquerait de moi, murmurat— il, en sortant, à l'oreille du jeune homme.

Ils trouvèrent dans la salle la prikaznitchikha qui, malgré ses griefs contre son locataire, s'était crue néanmoins obligée de venir lui dire adieu. Arriva aussi le marchand que Kalinovitch devait avoir pour compagnon de voyage jusqu'à Moscou; il était chaudement vêtu d'une pelisse de mouton. Pélagie Eugraphovna avait préparé un repas assez plantureux, mais Kalinovitch y toucha à peine. Les autres n'avaient guère plus d'appétit, à l'exception toutefois de la prikaznitchikha, qui but trois verres d'eau-de-vie, s'ingurgita deux énormes tranches de pâté et aurait dévoré à elle seule tout le poisson mariné, si le respect des convenances ne l'eût retenue.

— Allons, faisons une prière, reprit, les larmes aux yeux, Pierre Mikhaïlitcb.

Tous s'agenouillèrent, y compris Gavrilitch, qui regardait par la porte entr'ouverte et qui, sur l'ordre de Pélagie Eugraphovna, se mit à genoux comme les autres.

La prière finie, le vieillard balbutia un nouveau » Allons ! » et embrassa Kalinovitch, qui fut ensuite embrassé par Nastenka. La jeune fille ne pleurait pas...

— Adieu, je vous souhaite un heureux voyage, aller et retour, dit avec une grimace Phlégont Mikhaïlitch.

Pélagie Eugraphovna avait les yeux rouges; Gavrilitch lui-même prit et baisa avec une certaine émotion la main de Kalinovitch; la prikaznitchikha, à qui l'eau-de-vie avait donné un teint vermeil, embrassa à trois reprises son ancien locataire. Puis tout le monde passa sur le perron.

Le marchand fit le signe de la croix et s'assit dans la voiture en disant :

— A la grâce de Dieu !

Afonka fouetta les chevaux. Durant tout ce temps, Kalinovitch n'avait pas proféré un mot; mais sa physionomie exprimait une affreuse souffrance : les yeux tournés vers la maison qu'il venait de quitter, il voyait toujours à la fenêtre Nastenka pâle et désolée.

A la fin, il cessa d'apercevoir la demeure des Godnieff. A ses regards disparut aussi le collège où son arrivée causait chaque jour tant d'effroi à ses subordonnés. Les coupoles argentées de la cathédrale semblaient briller d'un éclat plus vif que jamais. A présent, c'est le palais de justice que les voyageurs laissent derrière eux; sur le perron sont tranquillement assis les deux storoj. Voici à droite le boulevard avec le kiosque où Kalinovitch avait fait pour la première fois à Nastenka l'aveu de son amour. Combien il avait été heureux ce jour-là ! Et maintenant il fuyait ce bonheur pour en chercher un autre. Lequel? Dieu le savait! Rue des Soldats, la bique du maître de poste broutait l'herbe dont le trottoir était couvert; le vieillard buvait du lait de chèvre. Dans la prison, à travers les fenêtres grillées, se montraient

les tètes rasées des détenus aux visages pâles et défaits. Ensuite apparut le cimetière, et, dans le cimetière, la tombe où reposait la mère de Nastenka... Quels souvenirs chacun de ces objets ne rappelait-il pas à Kalinovitch? Reverrait il encore tout cela, ou bien ces deux années devaient-elles s'évanouir, comme un songe sans lendemain, avec tout ce qui les avait remplies, — hommes et choses? A cette pensée, une indicible tristesse envahit l'âme de mon héros; vaincu par l'émotion qu'il éprouvait, il enfonça son visage dans un coussin et fondit en larmes...

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