‹ Mille et un fantômes, vol. 1Chapitre 3 sur 9 · HUE DE LA HAUTE · texte numérisé non relu

HUE DE LA HAUTE

Mon cher ami

Vous m'avez dit souvent, — au milieu de ces soirées, devenues trop rares, où chacun bavarde à loisir, ou disant Je rêve

de son cœur, ou suivant le caprice de

son esprit, ou gaspillant le trésor de ses

souvenirs,

vous m'avez dit souvent

!ES MltLË ET" UN FANTOMES.

que depuis jScheherazade et après No.-

dier, j'étais un des plus : amusants conteurs que vous eussiez entendus*

Voilà aujourd'hui que vous m'écrivez

, qu'en attendant un long roman de moi, — vous savez, un de ces -romans inter-

minables comme j'en écris, et- dans lesquels je fais entrer iout un siècle, — vous voudriez bien quelques contes, — d'eux,

quatre, ou six volumes tout au plus, pauvres fleurs de mon jardin, que vous comptezjeteraumilien des préoccupa^ lions politiques du moment,. — enire le

ptocès de Bourges, par exemple, et les -élections du mois de mai. . .

LES MILLE ET Uff FAWTÔMES.

Hélas ! mon ami, l'époque est triste, et

mes .contés, je vous 'en préviens, ne se-

fpnt pas gais. Seulement, vous per-

mettrez que, lassé de ce que je vois se

passer tousses jours dans le monde réel, j'aille chercher mes récits dans le monde imaginaire. Hélas ! j'ai bien peur que tous les esprits un peu élevés, un peu poétiques, un peu rêveurs, n'en soient à

cette heure oùen est le mien, c'est-à-

dire à la recherche de l'idéal, le seulrefu-

ge que Dieu nous laisse contre la réalité.

Tenez, ié suis là au milieu de cin-

quante volumes ouverts à propos d'une histoire de la Régence que je viens d'à-

chever, et que je, vous prie, si vous en

rendez compte, «l'inviter les mères à rie

pas laisser lire à leurs filles. Éh bien ! je suis là, Vous disais-jé, et," tout en vous

écrivant^ mes yeux s'arrêtent sur une page des mémoires du marquis d'Àrgenson, où, au-dëssoûs de ces mots : De

là Conversation a" autre fois et de cette d'à

^présent, je lis ceux-ci .:

« Je suis persuadé que du temps où

l'hôtel Rambouillet donnait le ton à la

■ . ■ - - • ■ . ' , , ■ . ■ < bonne compagnie, on écoutait bien et

Ton raisonnait mieux. On cultivait son

goût et son esprit. J'ai encore vu dès

modèles de ce genre de conversation par-

mi les vieillards de la cour que j'ai fré-

quentés. Ils avaient le mot propre, de

l'énergie et de la finesse, quelques aiiti-

thèses, mais des épithètes qui aùgméri-

taientle sens; de la profondeur sans pé-

dantèrie, de Tenjoûmeht sans mali-

gnité.

: Il y a juste cent ans que le marquis

d'Argenson écrivit ces lignes, que je copie dans son Hyre, — Il avait, à l'époque où il les écrivait, à peu près l'âge que nous avons, — et comme lui, mon cher

aini, — nous pouvons dire : >- Nous^ avons connu des vieillards qui étaient,

hélas ! ce que nous ne sommes plus, —

ÊÊS MILLE Et DM FAMTÔMES.

c'est-à-dire dès hommes dé bonne Jcom>

Nous les avons vus, mais nos fils ne les

verront pas. Voilà ce qui fait, quoique nous ne valions pas grand* chose, que

nous vaudrons mieux que ne vaudront

nos fils.

Il est vrai que tous les jours nous fai-sons un pas vers là liberté, l'égalité, là fraternité,; trois grands mots que là, ré* volution de 95, vous 5 savez, l'autre, là

douairière, a lancés au milieu de la so-

ciété moderne, comme elle eût fait d'un

tigre , d'un lion et d'un ours habillés

avec des toisons d'agneaux ; mots vides,

LES MILLE ET UN FAWTÔMESi

malheureusement, et qu'on lisait à tra-

vers

se dé juin sur nos" monuments

publics criblés déballes.

Moi 1 — je vais comme les autres ; — -

moi! je suis le mouvement. Dieu me

garde de prêcher V immobilités ^'L'im-

mobilité, c'est la mort. Mais je vais comme un dé ces hommes dont parle Dante, ^ dont lés pieds marchent eh avant, — c'est vrai, — mais dont la tête est tournée du côté de ses talons.

Et ce que je cherche surtout, -^ Ce que je regrette avant tout; «y- ce que mon re-

gard rétrospectif cherche dans le passé ,

c'est la société qui s'en va, — » qui s'éva-

tïS MILLE ET Ufl * A IN TOMES.

pore, — qui disparaît comme un dé ces

fantômes dont je vais vous raconter l'his-

toire.

Cette société, qui faisait Ja vie élé-

gante, la vie courtoise, cette vie qui va :

lait la peine d'être vécue, enfin (pardonnez-moi le barbarisme, n'étant point de l'Académie* je puis le risquer) cette société est-elle morte où l'avons^nous

tuée ?

Tenez, je me rappelle que, tout enfant, j'ai été conduit par mon père chez ma-

dame de Mon tesson. C'était une grande dame, une femme de l'autre siècle tout-

à-fait. Elle avait épousé; il y avait près

LES MILLE IST €JS FÀKTOMES,

de soixante ans le duc d'Orléans, aïeul clu roi Louis-Philippe ; elle en javàit quatre-vingtrdix, Elle demeurait dans un

grand et riche .hôtel de la Chaussée-

d'Àntin. Napoléon lui faisait une rente

de cent mille écus.

Savez-vôus sur quel titre était ba^-

sée cette rente inscrite au livre rouge du

successeur de Louis XYI? -+Npn. — Eh bien! madame de Montesson touchait

de l'Empereur une rente de cent mille

écus pour avoir conservé dans soit salon les

traditions de la bonne société du temps de

Louis XI F et de Louis XF,

C ? est juste, la moitié de ce que la

10 IiËS HltLE ET UN f ÀHTÔMES.

âbnfte aujourd'hui a son ne V'eu, pour qu^il fasse oublier à là France ce

dont son oncle voulait ; qu-elie se- sbiz-*

Vous ne croiriez pas une chose, mon

cher ami, c'est que ces deux mois que je, viens devoir l'imprudence de pronon-

cér : là Chambré, më ramènent tout droit aux mémoires du 'marquis a" Argent

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