‹ Mille et un fantômes, vol. 1Chapitre 4 sur 9 · SOU · texte numérisé non relu

SOU

Comment cela ?

Vous allez voir.

« On se plaint, dit-il, qu'il n'y a plus * de conversation dé nos jours -en France.

J'en sais bien là raison. C'est que là pa?

tience d'écouter diminué chaque jour

Ghez nos contemporains:; L'on écouté mal ou plutôt l'on n'écouté plus du tout.

J'ai fait cette remarque dans la meilleure compagnie que je fréquente. »

* Or, mon cher ami, quelle est la meiU

leure compagnie que Ton puisse fréquenter~ de nos j purs. C'est bien cer ta jnement celle que huit millions d'électeurs ont jugée digne de représenter; les intérets, les opinions, le génie de la France.

C'est la Chambre, enfin.

;— Eh bien ! entrez dans la .Chambre, au hasard, au jour ,et à l'heure que vous

LES MILLE £T VJS FAHTOMES;.

voudrez. Il y a cent à parier contre un

q ue vous trouverez à la tribune un homme qui parle, et sur les bancs cinq à six. cents personnes, non pas qui fé:

coûtent, mais qui l'interrompent;

C'est si vrai ce que je vous dis là, qu'il y a un article de ja Constitution de 184$ qui interdit les interruptions.

Ainsi comptez la quantité de soufflets et de coups de poing donnés à la Cham- * bre depuis un an à peu près qu'elle s'est rassemblée :— - c'est innombrable !

Toujours au nom, bien entendu, de

la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

LES MILLE Et DK FÀHTÔMÊS,

Donc, mon cher ami, comme je vous

le disais, je regrette bon nombre de cbo-

ses, n'est-ce pas ? quoique j'aie dépassé à peu près la; moitié de la vie; — éh bien !

celle, que je regrette le "plus entre toutes celles qui s'en sont allées ou qui. s'en yont, — c'est celle que regrettait le marquis d^Argenson il y a ceni ans : — la

courtoisie.

Et cependant, du temps du marquis

d'Àrgenson, on n'avait pas encore eu 11*

rr

dée de s' apyeîer citoyen. — - Ainsi jugez.

Si Ton avait dit au marquis d'Argên-

son, à l'époque où ij écrivait ces mots,

par exemple :

LES MILLE ET UW FAWÏOMES.

où nous en sommes; venus; en

France : M lëilè tombe ; tout s

disparaît ; il n'y a plus que dés^ifflets qui sifflent Bientôt, nous n'aurons plus ni élégants conteurs dans la société, ni arts,. ni pejntures* népalais bâtis, Mais des envieux de tout e^t partout. »

Si on lui avait dit, à l'époque où il écri-

Vaitces mots, — que Ton en arriverait, moi^du moins, — à envier cette époque, — on 1 eût bien étonné/ n'est-ce pas/ ce pauvre marquis d'Àrgenson ? — * Aussi, que fais-i'e? — Je.yis avec les morts beaucoup* —' avec les ' exilés un peu. — J'es-

saie de faire revivre les sociétés éteintes,

les hommes disparus, — ; ceux-là qui senr

taient l'ambre au lieu (Je sentir le cigarre;

— qui se "donnaient des coups d'épée* au lieu de se donner des coups , de

poing

Et voilà pourquoi, mon ami, vous vous étonnez, quand je causer . d'entendre parler une langue qu'on ne parle plus.

— Voilà pourquoi vous me dites que je suis un amusant conteur. — Voilà pourquoi ma voix, écho du passé, est encore écoutée dans le présent, qui écoute si peu et si mal. Y

t C'est qu'au bout du compte, comme ces Vénitiens du XVIII e siècle auxquels

te

les lois sornptuaifes défendaient de porter autre chose que du drap et de la..*

bure, ^- nous aimons toujours à voir se

dérouler la soie et le velours, et les beaux brocarts d'or dans lesquels la

royauté taillait les habits de nos pères.

Tout à vous.

Alexandre Dumas.

Ja rue de Diane à FoDtenay-anxRoSes.

Le 4 er septembre de l'année 485^ , je

fus invité par un de mes anciens amis,

chef de bureau au domaine privé du roi,

à faire, avec son fils, l'ouverture de la chasse à Fontenay-aux-Roses.

J'aimais beaucoup la chasse à cette

LES lyriLLE ET UN FANTOMES.

époque, et, en nia qualité de; grand chasseur, c'était chose grave que le choix du

pays où devait, chaque année, se faire,

l'ouverture.

D'habitude nous allions chez un fermier ou plutôt chez un ami de mori beau-

frère ; c'était chez lui que j'avais'faitren .

tuant un lièvre, mes débuts dans N la

science des Neînrod et des Elzéar Blaze >

Sa ferme était située entre les forêts de Compiègne et de VilIers-Cotterets,<à'une demi-lieue du charmant village de Mo-

rien val, à une lieue des magnifiques ruines de' Pierrefonds.

Les deux ou trois mille arpents de

terre qui foraient son exploitatfô^ré-

sentent une vaste plaine presqu 1 entièrement entourée , de bois, coupée vers le milieu par une jolie vallée au fond de la-

quelle on voit, parmi les prés verts et les n arbres aux tons changeants, fourmiller des maisons à moitié perdues dans le

feuillage, et qui se dénoncent par les co*

lonnes de fumée bleuâtre qui, d'abord

protégées par l'abri des montagnes qui

les entourent, montent verticalement vers le ciel, et ensuite, arrivées aux cou-

ches d'air supérieures, se courbent, élar-

giés comme laçînle des palmiers, dans

la direction du vent". '

C'est dans cette plaine et sur le double

yerfW dé cette vallée due le gibier des

deux forêts vient s'ébattre comme sur

un terrain neutre".

Aussi Toiï trouve de tout sur la plaine

ta

de Brassoire : — du chevreuil et du faisan

en longeant les bois, ■<— du lièvre sur les , plateaux, —du lapin dans les pentes, — '

des perdrix autour de la ferme. — M.

Mocquet, c'est le nom de nôtre ami, avait donc la certitude de nous voir arriver; nous chassions toute Ja journée, et le

lendemain, à- deux heures, nous rêvenions a Paris — ayant tué, entre quatre ou cinq chasseurs, cent cinquante pièces dé gibier, dont jamais nous n'avons pu

faire accepter une. seule à noire, hôte.

Mais, cette année-là,— infidèle à M, Môcquet, j'aVais cédé à l'obsession de mon vieux compagnon de bureau, se-

duit que j'avais été par un tableau que

m'avait envoyé son fils, — r élève distin-

gué de l'école de Rome, — et qui* repré-

sentait une vue de la plaine de Fontenayaux-Rpses, avec des éteules pleines de lièvres et des luzernes pleines de perdrix.

. Je n ? avais jamais été' à Fontenay-auxr

Roses, nul ne connaît moins les environs de Paris que moi. — Quand je franchis

ia barrière, -- c'est presque toujours

pour faire cinq ou six cents lieues. Tout m'est donc un sujet de Guriositè dans le moindre changement de place.

A six heures du soir, je partis pour

Fontenay, la tète hors' de la portière, comme toujours ; je franchis la barrière

d'Enfer, je laissai à ma gauche la rue de t

■# la Tombe-Issoire et j'enfilai la route

d'Orléans. ^

On sait qu'lssoire est le nom d'un fa-

méux brigand qui, du temps de Julien, rançonnait lès, Voyageurs qui se rèn-

daiént à tlntèce. — Il fut un peu pendu; à ceque- je crois, et enterré à l'endroit

qui porte aujourd'hui son nom, à quel-

que distance de Centrée' des catacombes. - ■'•'. • - " - "

La plaine qui se développe à l'entrée

du Petit-Montrouge est,étf ange d'aspect.

Au milieu des prairies artificielles, des

champs de carottes et des plates-bandes

de betteraves s'élèvent dès espèces de forts carrés, en pierre blanche, que dbmine une roue dentée pareille à un squelette de feu d'artifice éteint. Cette roué porte à.sa circonférence "des traverses de bois sur lesquelles un homme appuie al-

ternativement l'un et l'autre pied. Ce

travail d'écureuil qui donne au travail-

,.'• leur un. grand mouvement apparent,

sans qu'il change de place en réalité, a

pour but d'enrouler autour d'un moyeu

une corde qui, en s'enroulant, amène à la surface du sol une pierre taillée au

fond de la carrière, et qui vient voir lenteméntièjour.

Cette pierre, un crochet l'amène au

bord de l'orifice où des rouleaux l'attendent pour la transporter à la place qui

lui est destinée. Puis la corde redescend dans les profondeurs ou elle .va rechercher un autre fardeau, donnant un mo-

ment de repos au moderne Ixion, auquel

un cri annonce bientôt qu'une autre pierre attend le labeur qui doit lui faire

Ps

quitter la carrière natale, et la même œuyre recommencé pour recommencer encore, pour recommencer toujours.

Le soir venu, l'homme a fait dix lieues

sans changer de place ; s'il montait en

réalité, en hauteur, d'un degré à chaque

fois que son pied pose sur une traverse,

, au bout de vingt-trois ans, il serait ar-

rivé dans la lune.

C'est le soir surtout, — c'est-à-dire à

l'heure où je traversais la plaine qui se-

. pare je petit du grand M ontrouge, — que

le paysage, grâce à ce nombre infini de

roues mon vantes qui se détachent en vip-ueur sur le couchant enflammé, prend

LES MILLE ET tJN FANTÔSIES.

un aspect fantastique. Oii dirait une de

ces .gravures de Goya, où, dans la demiteinte, des arracheurs de dents font la

châsse aux pendus.

Vers sept heures, les roues s'arrêtent;

la journée est finie. ,

Ces moellons, qui font de grands car-

, T . - il»

' rés longs de cinquante à soixante pieds, haut de six ou huit, c'est le futur Paris qu'on arrache de terre. Les carrières d'où sort cette pierre grandissent tous les jours. C'est là suite "des catacombes d'où est sorti le vieux Paris. Ce sont les fau- bourgs de la ville souterraine qui vont "

gagnant incessamment du pays et s'é-

. tendant à la circonférence. Quand on

marche dans cette prairie de Montrouge,

on marche sur des abîmes. De temps en temps on trouve un enfoncement de ter-

rain, une vallée en miniature, une ride

du sol. C'est une carrière mal soutenue en^dessous "dont le plafond de gypse a craqué. Il s'-est établi une fissure par la-

quelle l'eau pénètre ; dans la caverne ;

Peau a entraîné la terre; de là le mou-

vement du terrain, cela s'appelle un fon-

dis

Si l'on ne sait point cela ; si on ignore

que cette belle couche de terre verte qui vous appelle ne repose sur rien, on peut,

Nv

en posant le pied au-dessus d'une de ces

. gerçures, disparaître, comme oh dispa-

rait au Montanvert entre deux murs de

glace. ■ , ■•■»'.

La population qui habite ces galeries souterraines a, comme son . existence, K son caractère et sa physionomie à part. .

— Vivant dans l'obscurité, elle a un peu

les instincts des animaux de, la nuit,

c'est-à-dire qu'elle est silencieuse. et férace. Souvent on entend parler d'un accident,. — un étai a manqué, une corde

Si

s! est rompue, un homme a été écrasé. — À , la surface de la terre on croit que

c'est un malheur

trente pieds au-

LES 'M'iLLE ET UN FANTÔMES^

'dessous op sait que c'est un crime.

L'aspect des carriers est en général sinistre; — Lé jour* leur œil elignolte,. —

à Tair, leur voix est sourde. — Ils por^ tent des cheveux plats, rabattus jus-

qu'aux sourcils ; une barbe qui ne fait » que tous les dimanches matin connais-

sance avec le rasoir ; — un gilet qui laisse voir dés i manches de grosse toile grise, — un tablier de cuir blanchi par le contact de la pierre, — un pantaloude toile bleue. — Sur une de leurs épaulés est une veste pliée en deux, et sur cette veste

pose lé manche de la pioche ou de la bisaiguë qui, six jours de la semaine,

creuse la pierre.

Quand il y a quelqu'émeute, il est rare que les hommes que nous venons (Tes* sayer de peindre né s'en mêlent pas. r— Quand on dit à la barrière d'Enfer : -r

Voilà les carriers de Montrouge qui des

cèndent, les habitants des rues avoisi-

liantes secouent la tête et ferment leurs portes.

Voilà ce que je regardai, -^ ce que je

vis

cette heure de crépuscule

qui, au, mois de septembre, sépare le jour de la nuit ; — puis,, la nuit venue, je me rejetai dans la voiture, d'où certainement aucun de mes compagnons n'a- , vaii, vu ce que je venais de voir. II. en est

ainsi en toutes choses ; -r- beaucoup regardent bien peu voient.

Nous arrivâmes vers les Huit heures et

demie a Foritenay; un excellent souper nous attendait, puis après le souper une

. promenade au jardin.

Cï

Sorrente est une foret d'orangers;

Fontenay est un bouquet de roses. Chaque maison a son rosier qui monte le

long de la muraille, protégé au pied par un étui de planches ; — arrivé à une cer-

taine hauteur, le rosier s'épanouit en gigantesque éventail; l'air qui passe est

embaumé, et lorsqu'au lieu d'air il fait du vent, il pleut des feuilles de roses

LES MILLE EX US "lîAHTOMES

comme il en pleuvait, à. la Fête-Pieu, quand Dieu avait une fête. >

-•-De l'extrémité du jardin,, nous eussions eu une vue immense, s'il eût fait

ioui\ — Les lumières seules semées dans l'espace indiquaient les villages de Sceaux, de Bagneùx, de Ghâtillon et de Montrouge ; — au fond s'étendait une grande ligne roussâtre d'où sortait un

bruit sourd semblable au souffle du Lé- , viathan, — c'était la respiration de Pa?

ris

On fut obligé de nous envoyer coucher de force, comme on fait aux enfants/ Sous ce beau ciel tout brodé d'étoiles,

au contact de cette brise parfumée, nous

eussions volontiers attendu le jour.

À cinq heures du matin, nous nous mîmes en chasse guidés par le fils de notre hôte, qui nous avait promis monts

et merveilles, et qui, il faut le dire, con-

tinua à nous vanter la fécondité giboyeuse de son territoire avec une per-

sistance digne d'un meilleur sort.

A midi, nous avions vu un lapin et quatre perdrix. — Le lapin avait été manqué par mon compagnon de droite, une perdrix avait été manquée par mon compagnon de: gauche, et, sur les trois

autres perdrix, deux avaient été tuées

par moi

A midi, à Brassoire, j'eusse déjà envoyé à la ferme -trois ou quatre lièvres

et quinze ou vingt perdrix.

J'aime la chasse, mais je déteste la promenade,- surtout la promenade à tra-

vers champs. Aussi, sous prétexte d'aller

explorer un champ de luzerne situé à

mon extrême gauche, et dans lequel j'é- )ien sûr de ne rien trouver, je rompis la ligne et fis un écart, ,"

Mais ce qu'il y avait dans ce champ, ce que j y avais avisé dans le désir de

LÈS MILLE Kt UK FA H TOMES. 35

retraite qui s'était déjà emparé de moi depuis plus de deux heures, c'était un chemin creux qui, me dérobant aux re- ' gards des autres chasseurs, devait me • ramener par la route dé. Sceaux droit à Fontenay-aux-Roses.

Je ne me trompais pas. — À une heure sonnant au clocher de la paroisse, j'atteignais les premières maisons du village. . '■- .

Je suivais un mur qui me paraissait

clore une assez belle propriété, lorsqu'en arrivant à l'endroit où la rue de Diane s'embranche avec la Grande-Rue,

— je vis. venir à moi, du côté de l'église,

■lin homme' d'un aspect si' .étrange,, que je.

m'arrêtai, et qu'instinctivement j'armai les deux coups de mon fusil, nui que j'étais par le simple sentiment de la conservation personnelle,. .-'■-:

Mais, pâle, les cheveux hérissés, les

■ ■ ■ yeux hors de leur orbite, les vêtements

en désordre et les mains ensanglantées,

cet homme passa près de moi sans nié voir. — Son regard était fixe et atone à la fois. — Sa course avait l'emportement invincible d'un corps qui descendrait une montagne trop rapide, et cepen-

dant sa respiration râlante indiquait encore plus d'effroi que de fatigue.

LES MILLE ET UJV TAISTOM£S.

A l'embranchement des deux voies, il

quitta la Grande-Rue pour se jeter dans

' la rue de Diane, sur laquelle s'ouvrait la

propriété dont, pendant sept ou huit mi-

nutes, j'avais suivi la muraille. Cette

porte, sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent à l'instant même, était peinte en vert et

était surmontée du numéro 2. La main

de/ l'homme s'étendit vers la sonnette bien avant de pouvoir la toucher ; puis il l'atteignit, l'agita violemment, et, presque aussitôt, tournant sur lui-même, il

se trouva assis sur l'une des deux bornes i

qui servent d'ouvrage avancé , à cette porte. Une fois là, il demeura immobile,

les bras pendants et la tête inclinée .sur

la poitrine.

Je revins sur mes pas, tant je compre-

nais que cet homme devait être l'acteur principal de quelque drame inconnu et

terrjble.

Derrière lui, et au deux côtés de la rue, quelques personnes, sur lesquelles

il avait sans doute produit le même effet qu'à moi, étaient sorties de leurs maisons, et le regardaient avec un étonne ment pareil à celui que j'éprouvais moi-

même.

A l'appel de la sonnette qui avait ré-

LES MILLE ET UN FAWTÔMES. l

sonné violemment, une petite porte percée près de la grande, s'ouvrit, et une femme de quarante à quarante-cinq ans

apparut.

- — Ah ! c'est vous Jacquemin, dit-elle, que faites- vous donc là?

- M. le maire est-il chez lui? deman*

da d'une voix sourde l'homme auquel elle adressait la parole.

Oui.

— Eh bien ! mère Antoine, allez lui dire que j'ai tué ma. femme, et que je viens me constituer prisonnier.

La mère Antoine poussa un cri au-

LES MILLE ET UJN FAîNTOMES

quel répondirent deux ou trois exclamations arrachées par la terreur à des personnes qui se trouvaient assez près pour ' entendre ce lerrible aveu.

Je fis moi-même un pas en arrière, et rencontrai le tronc d'un tilleul, auquel

je m appuyai

Au reste, tous ceux qui se trouvaient à

la portée de la voix, étaient restés immobiles.' • •

Quant au meurtrier, il avait glissé de la borne à terre, comme si après avoir prononcé les fatales paroles, la force l'eût abandonné. -

Cependant la mère Antoine avait dis-

paru, laissant la petite porte ouverte. Il

était évident qu'elle était allée accomplir près de son maître la' commission dont Jacquemin l'avait chargée.

Au bout de cinq minutes, celui qu'on

était allé chercher parut sur le seuil de la porte.

Deux autres hommes le suivaient

Je vois encore l'aspect de la rue.

Jacquemin avait glissé à terre comme je l'ai dit. Le maire de Fontënay-aux- Roses, que venait d'aller chercher la mère Antoine, se trouvait debout près

LÉS MILLE ET fc H FANTOMES.

âe lui, le dominant 4e toute la hauteur de sa taille, qui était grande. Dans l'on*

verture de la porte se pressaient les deux autres personnes dont nous parlerons plus longuement tout à l'heure. J'étais

appuyé contre le tronc d'un tilleul planté

dans la Grande-Rue, mais d'où mon re-

gard plongeait dans la rue de Diane. A ma gauche était un groupe composé d'un homme, d'une femme et d'un enfant,

l'enfant pleurant pour que sa mère le prît

dans ses bras. Derrière ce groupe un boulanger passait sa tête par une fenêtre

du premier, causant avec son garçon qui était en bas, et lui demandant si ce n'était pas Jacquemin, le carrier, qui venait

ïiES MILLE ET UN FANTOMES.

de passer , en courant ; puis enfin appav

râissait, sur le seuil de sa. porte, un iïia- ; réchal-ferrant, noir par devant, mais le

dos éclairé par la lumière de sa forge dont un apprenti continuait de tirer le soufflet. Voila pour la Grande-Rue.

Quant à la rue de Diane v — à part le groupe principal que nous avons décrit, — elle était déserte. Seulement à son extrémité l'on voyait poindre deux gen-

darmes qui venaient de faire leur tour-

née dans la plaine pour demander les

ports d'armes, et qui, sans se douter de

la besogne qui les attendait, se rappro-

LES MILLE JîT Uff 'FA K TOMES «

chaient de nous en marchant tranquille-

ment an pas. ■■ ■'"

Une heure un quartsonnait.

L'Impasse des Sergents,

A la dernière vibration du timbre se mêla le bruit de la première parole du

maire

- -— jacquemin, dit-il, j'espère que la mère Antoine est folle; elle vient de ta

part me dire que ta -femme est morte; et que c'est toi qui Tas tuée.

1 — C'est là vérité pure, monsieur le

maire, répondit Jacquemin. Il faudrait

me faire conduire en prison et juger bien vite.

Et, en disant ces mots, il essaya de se relever, s' accrochant au haut de la borne avec son coude ; mais, après un effort, il retomba, comme si les os de ses jambes eussent été brisés.

Àllons-doncl tu es fou, dit le maire.

Regardez mes mains, répondit-il.

Et il leva deux mains sanglantes, auxquelles leurs doigts crispés donnaient la forme de deux serres.

En effet, la gauche était rouge jusqu'au dessus du poignet* la droite jusqu'au

coude*

En outre, à la main droite, un filet de sang frais coulait tout le long du pouce, provenant d'une morsure que la victime, en se débattant, "avait, selon toute pro-

' habilité, faite à son assassin.

: Pendant ce temps, les deux gendar-

mes s'étaient rapprochés, avaient fait halte à dix pas du principal acteur de

cette scène et regardaient du haut de leurs chevaux.

Le maire leur fit un signe ; ils descend

LES ilILLE ET UN FÀSTÔMES.

dirent, jetant la bride de-leur monture a

un gamin coiffe d'nn bonnet dé police et qui paraissait être un enfant de troupe;

Après quoi ils s'approchèrent dé Jac-

quemin et le soulevèrent par dessous lès

Il se laissa faire, sans résistance au-

cune et avec l'atonie d'un homme dont

l'esprit est absorbé par une unique pen-

sée.

Au même instant, le commissaire de police et le médecin arrivèrent: ils venaient d'être prévenus de ce qui se pas-

sait.

.7- Ah! venez, monsieur Robert! -r Àh! venez, monsieur Cousin! dit le

maire.

M. Robert était le médecin, M. Cousin

était le commissaire de police.

— Venez ; j'allais vous envoyer cher-

cher.

— Eh bien ! voyons, qu'y à-t-ilr de-

manda' le médecin de l'air le plus jovial

du monde. — Un petit assassinat, à ce

• * qu'on dit.

Jacquemin ne répondit rien

Dites donc, père Jacquemin, conti-

LES MILLE Et. , Oà ÏÀSiÔMES.

nuâle docteur, est-ce que c'est vrai que

c'est voiïs qui avez tué votre

Jacquemin ne souffla pas le mot.

— Il vient au moins dé s'en accuser

lui-même , dit le maire. — Cependant , j espère encore que c'est uii moment d'hallucination et non pas un crime réel qui lelait parler.

— Jacquemin, dit lé commissaire de

police , répondez. Est-il vrai que vous ayez tué votre femme?

Même silence;

En tout cas, nous allons bien voir

dit i le docteur Robert, ne demeure-t-il

pas impasse des Sèrgëtis ?

Oui, répondirent les deux gendar-

mes.

— Eh bien! monsieur Ledru, dit le

docteur en s'adressant au maire,. allons

' r .'/;,-'.' " V Q. !;.'; "■oui ••■ :'■■':■! ;;'••

impasse des Sergens.

— Je n'y vais pas; -*- je n'y vais pas,

s'écria Jacquemin en s'arrachant des mains des gendarmes avec un mouvement si violent, que s'il eût voulu fuir»

il eût été, certes* à jcent pas avant que personne son geât à le poursuivre^

Mate pourquoi n'y vëùx-tu pas Ve-

nir ?deiïianda le maire.

LES MILLE ET UH FANFOMES.

— Qu'ai-je besoin d'y aller, puisque

j'avoue tout, — puisque je vous dis que je l'ai tuée, tuée avec cette grande épée

à deux mains que j'ai prise au Musée

d'artillerie l'année dernière? conduisez-

moi en prison ; je n'ai rien à faire là-bas, conduisez-moi en prison.

Le docteur et M. Ledru se regardè-

rent.

— Mon ami, dit le commissaire de police qui, comme M. Ledru, espérait encore que Jacquemin était sous le poids de quelque dérangement d'esprit mo-

mentané ; -- mon ami, la confrontation

ri

est d'urgence ; — d'ailleurs il faut que

LES MILLE ET UJ* FAKTÔMES.

vous soyez là pour guider la justice.

— En quoi la justice a-t-elle besoin d'être guidée? dit Jacquemin j vous trou-

verez le corps dans la cave , — et, près du corps, dans un sac dé plâtre, la tête ;

— quant à moi, conduisez-moi en pri-

son.

— Il faut que vous veniez, dit le commissaire de police.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Jacquemin , en proie à la plus effroyable terreur. — Oh! mon Dieu ! mon Dieu ! si

j 'avais su

•77- Eh bien I qu'aurais-tu fait? demanda le commissaire de police.

— : Eh bien ! je me serais tué.

M. Ledru secoua la tête, et s'adrëssant

du regard au commissaire de police, il sembla lui dire : il y a quelque chose làdessous.

*r— Mon ami, reprrUl en «'adressant au meurtrier, voyons, explïque-moi cela, à

moi.

-.-rr Oui, à vous, tout ce que vous voudrez, monsieur Ledru, demandez, inter-

rogez

■■— Comment se fait-il,; puisque tu as

eu le courage, de commettre le meurtre, que tù n'aies pas celui de te retrouver en face de ta victime ? Il s'est donc passé quelque chose que tu ne nous dis pas?

Oh oui! quelque" chose de terrible.

Eh bien ! voyons, raconte.

— Oh. ! non ; vous diriez que ce n'est

pas vrai, vous diriez que je suis fou.

N'importe ! que s'est-il passé ? dis-

le moi.

je vais vous le dire, mais à vous.

Il s'approcha de M.'Ledru. Les deux

LÉS MILLE Eï UK FÀBTÔMÈS.

gendarmes voulurent le retenir ; mais le maire leur fit un signe, ils laissèrent le prisonnier libre.

D'ailleurs, eût-il voulu se sauver, la

chose était devenue impossible ; la moitiè de la population de Fontenay-aux- Roses encombrait la rue de Diane et la Grande-Rue.

Jacquemin* comme je fai dit, s'ap-

procha de l'oreille de M. Ledru.

— Croyez-vous, monsieur Ledru, demanda Jacquemin à dëmi-voix, croyezvous qu'une tête puisse parler, une fois séparée du corps?

M. Ledru poussa u ne exclamation qui ressemblait à un cri, et pâlit visible-

ment.

-^-Le croyéz-vous? dites, répéta Jacquemin. M. Ledru fit un effort.

Ouï, dit-il, je le crois.

Eh bien !.. eh bien !.. elle a parlé

Qui?

La tête... la tête de Jeanne.

Tu dis ?

— Je dis qu T elle avait les yeux ouverts, je dis quelle a remué les lèvres. Je

58 LES MILLE JîT UJV FÀKTÔMJ5S.

dis qu'elle m'a regardé,. Je dis qu'en me regardant elle m'a appelé : Misérable !

En disant ces mots, qu'il avait l'inten* tion de dire à M. Ledru tout seul, et qui cependant pouvaient être entendus de tout le monde, Jacquemin était effrayant

— Oh 1 la bonne charge , s'écria le

docteur en riant ; elle a parlé... une tête coupée a parlé. Bon, bon, bon î

Jacquemin se retourna.

Quand je vous le dis, fit-il.

— Eh bien ! dit le commissaire de police, raison de plus pour que nous nous

rendions à l'endroit où le crime a été commis-; Gendarmes, emmenez le pri«-

sonnier.

Jacquemin jeta un cri en se tordant.

Non, non , dit-il , vous me couperez

en morceaux si vous voulez, mais ie n'irai

pas

■— Venez, mon ami, dit M. Ledru. S'il est vrai que vous ayez commis le crime, terrible dont vous vous accusez, cetera déjà une expiation. D'ailleurs, ajoùta-Ml en lui parlant bas, la résistance est inutile; si vous n'y voulez pas venir de

bonne volonté, — ils vous y mèneront de

force.

— Eh bien [alors, dit Jacquemin,— je veux bien ; mais promettez-moi Une chose, monsieur Ledru.

ïi

Laquelle?

— Pendant tout le temps que nous se-

rons dans la cave, — vous ne me quitte-

rez pas

Non.

Vous me laisserez vous tenir la

main?

Oui;

Eh bien ! dit-il,- allons.

Et tirant de «a poche un mouchoir à

LES MILLE Et UN FANTÔMES.

carreaux, il essuya son front trempé de

sueur.

f)n s'achemina vers l'impasse des Ser-

geris

Le commissaire de police et lé docteur marchaient les premiers , puis Jacques

min et les deux gendarmes: ,

Derrière eux venaient M. Ledru et lés deux hommes qui avaient apparu à sa porte en même ^emps que lui.

Puis roulait, comme un torrent plein de houle et de rumeurs, toute la population à laquelle j'étais mêlé.

Au bout d'une minute de marche à

LÈS MILLE ET UK FÀfftÔMÈS;

peu près* nous àrHvâriieS à Fimpàssé

Sergens. — C'était une petite ruelle si- 4uée à gauche de la Grande-Rue j et qui allait en descendant jusqu'à une grande

porte de bois délabrée, s'ouvrant à la fois par deux grands battants, et une pe-

tite porte, découpée dans un des deux

grands battants.

Cette petite porte ne tenait plus qu'à un gond. .

Tout, au premier aspect, paraissait calme dans cette maison ; un rosier fleu-

rissait à la porte, et, près du rosier, sur un banc de pierre, un gros chat roux se

chauffait avec béatitude au soleil.

En apercevant tout ce niônde, en entendant tout ce bruit, il prit peur, se sauva ej; disparut par le soupirail d'une

cave.

Arrivé àlapprte que h bus avons decrite, Jacquemin s'arrêta.

Les gendarmes voulurent le faire entrer dé force.

Monsieur Lëdru, dit-il, en se rè-

tournant, monsieur Ledru , Vous avez

promis de ne pas me quitter.

Eh bien! me voila , répondit le

maire.

Votre bras, votre bras

. Et il chancelait comme s'il eût été

prêta tomber.

M. Ledru s'approcha, fît signe àiïx deux gendarmes de lâcher le prisonnier, et lui donna le bras. . . -.

Je réponds de lui; dit-il.

Il était évident jtjue, dans ce moment, M. Ledru n'était plus le maire de là côm-

mune, poursuivant la punition d'un crime, mais un philosophe explorant le

domaine de l'inconnu.

Seulement, son guide dans cette étrange exploration était un assassin.

Le docteur et le commissaire de police

SA****.?.* - i ' ,

entrèrent le? premiera; puis M. Ledrii et Jacquemin; puis -les deux gendarmes, puis quelques privilégiés au nombre desquels' je me trouvais, grâce au con-

tact que j'avais eu avec MM. les gendar-

mes, pour lesquels je n'étais déjà plus un

étranger, ayant eu l'honneur de les rencontrer dans la plaine et de leur montrer

mon port d'armes.

La porte fut refermée sur le, reste de

, la population , qui resta grondant aii de-

hors. ■■■."«

On s'avança vers la porte de la. petite

maison,

LÉS MILLE ÏST UJV ikîHTàiiESi

itTévè

qui s'y était passé ; tout était à sa place:

' le lit de serge verte dans son alcôve ; à la tête du lit le crucifix dé bois noir, surmonté d!une branché de buis séché dépuis la dernière Pâques.^— Sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, couché

parmi les fleurs entre deux

de forme Louis XVI, argentés autrefois ; à la muraille, quatre gravures coloriées, encadrées dans des cadres de bois noir et représentant lès quatre parties du monde. ' -

Sur une table un couvert mis j à l'âtre un pot-au-feu bouillant, et près d'un

coucou sonnant la demie une huche '-oùverte. -" • '

. rrr Eh bien ! dit le docteur de son ton jovial, je ne vois rien jusqu'à présent.

Prenez par la porte à droite, mur-

mura Jacquemin d'une voix sourde.

On suivit l'indication du prisonnier et

l'on se trouva dans une.espèce de cellier à l'ungle duquel s'ouvrait une trappe à

l'orifice de laquelle tremblait une lueur qui venait d'en bas.

— Là, là, murmura JacqUeniih on se cramponnant au bras de M. Lodrû d'une .

main et eamontrant de l'autre l'ou ver-

ture de la cave.

— Ah ! ah ! dit tout bas le docteur au

commissaire de police,, avec ce sourire terrible des gens que, rien n'impres-

[ "" - i rf r - .-

sionnè, parce qu'ils ne croient à rien, il

paraît que madame Jacquemin a suivi

le précepte de, maître Adam; et il fre-

donna:

Si je meurs, que Ton m'enterre Dans la cave où est.».,. ;

— Silence, interrompit Jacquemin, le visage livide, les cheveux, hérissés , la sueur sur le front* ne chantez pas ici.

Frappé par l'expression de cette voix,

le docteur se tut.

* Mais presque aussitôt descendant les ' premières marches de l'escalier.

Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il.

Et, s'étant baissé, il ramassa une épée

à large larme. ^

C'était l'épée à deux mains que Jacquemin, comme il l'avait dit, avait prise, le 29 juillet \ 850, au Musée d'artillerie;

la lame était teinte de sang.

Le commissaire de police la prit des

mains du docteur.

1ES MILLE ET Uft\ FANT0MEÔ..

Reconnaissez-vous cette épée ? dit-U

au prisonnier

— Oui, répondit Jacquemip. Allez!

allez! finissons-en.

C'était le premier jalon du meurtre, que l'on venait de rencontrer.

On pénétra dans la cave, chacun tenant

le rang que nous avons déjà dit.

Le docteur et le commissaire de police

les premiers,- puis M. Ledru, et Jacquemin, puis les deux personnes qui se trou-

vaient chez lui, puis les gendarmes, puis les privilégiés, au nombre desquels je me

trouvais i

Après avoir descendu la septième marche, mon œil plongeait dans; la cave et embrassait le terrible ensemble que je vais essayer de peindre.

Lé premier obj et sur lequel s'arrêtaient les yeux, était un cadavre saris tête, cou-

ché près d'un tonneau, dont le robinet,

ouvert à moitié, continuait de laisser

échapper un filet de vin, lequel, en cou-

lant, formait une rigole qui allait se per-

dre sous le chantier.

Le cadavre était à moitié tordu,

comme si le torse, retourné sur le dos* eût commencé un mouvement d'agonie

que las jambes n'avaient pas pu suivre.

— La robe était, d'un côté, retroussée jusqu'à la jarretière,

On voyait que la victime avait été frap-

pée au moment où, à genoux devant le tonneau, elle commençait à remplir une bouteille, qui lui avait échappé des mains

et qui était gisante à ses côtés.

Tout le haut du corps nageait dans

une mare de sang.

Debout sur un sac de plâtre adossé à la muraille, comme un buste sur sa colorine, on apercevait ou plutôt on devi-

nait une tête, noyée dans ses cheveux;

une raie de sang rougissait le sac, du haut jusqu'à la moitié.

Le docteur et le commissaire de po

lice avaient déjà fait le tour du cadavre et se trouvaient placés en face de l'esca^

lier.

Vers le milieu, de la cave étaient les deux amis de M. Ledru et quelques cùrieux qui s'étaient empressés de péné-

- trer jusque-là. : . :i

Au bas de l'escalier était Jacquemin

qu'on n'avait pas pu faire aller pins loin que la dernière marche.

Derrière Jacquemin , les deux gendar-

mes.

Derrière les deux gendarmés, cinq ou

LES MlLfcE IT UN. FANTÔMES

six pérsonneSj âiï n

me trouvais et qui se moi sur l 'escalier^

avec

Tout cet intérieur lugubre était éclairé par la lueur tremblotante d'une charidelleï posée sur le tonneau même d'où

coulait le vin , et en face duquel gisait le :

cadavre de la femme Jacquemin. '

Une

i une chaise, ilit lé com-

missaire de police, et verbalisons.

lit

Le Procès-verbal.

* , On passa au commissaire de police lès

deux meubles demandés ; il assura sa

table, s'assit devant, demanda la chan^

délie, que le docteur lui apporta, en enjambant par-dessus le cadavre, tira de sa poche un encrier, des plumes, du papier, et commença son procès-verbal.

76 les Mille £T un fantômes.

Pendant qu'il écrivait le préambule, le docteur fit un mouvement de curiosité

vers cette tête posée sur le sac de plâtre ; mais le commissaire l'arrêta.

Ne touchez à rien , dit-il, la régula-

rité avant tout.

C'est trop juste, dit le docteur.

Et il reprit sa place.

Il y eut quelques minutes de silence, pendant lesquelles on entendit seule-

ment la plumé du commissaire de police crier sur le panier raboteux du gouvernement, et pendant lesquelles on voyait les lignes se succéder avec la rapidité

LES MILLE ET UjV FARTÛM-ES* 77

d'une formule habituelle à l'écrivain.

. Au bout de quelques lignes il leva la tête et regarda 'autour de lui .

— Qui veut nous servir de témoins*/

demanda le commissaire de policé en s'adressant au maire.

— -Mais," dit M. Ledriï, indiquant ses deux amis debout, qui formaient groupe avec le commissaire de police assis, ces

deux Messieurs, d'abord.

Bien.

Il se retourna de mon côte.

Puis, Monsieur, s'il ne lui est pas

iiBS TAILLE ET UK FANTOMES

désagréable dé voir figurer son nom dans un procès-verbal.

Aucunement, Monsieur, lui répon-

dis-je.

— Alors, que Monsieur descende, dit le commissaire de police.

J'éprouvais quelque répugnance à me

rapprocher du cadavre. D'où j'étais, certains détails, sans m'échapper tout-àfait, m 1 apparaissaient moins hideux , perdus dans une demi-obscurité qui je-stait sur leur horreur le voile de la poésie.

Est-ce bien nécessaire? demandai-je.

Quoi?

Que je descende;

Non. Restez là si vous vous y trou-

vez bien.

Je fis un signe de tête qui exprimait Je désire rester où je suis.

Le commissaire de police se tourna

vers celui des deux amis de M. Ledru, qui se trouvait le plus près de lui.

■tt>. Vos noms, prénoms, âge, qualité, profession et domicile, demanda- t-il avec la volubilité d'un homme habitué à faire ces sortes de ques tions .

Jean*Louis Alliette, répondit celui

les arrr-LK r/r ua fantômes.

auquel il s'adressait, dit Etteillapâî 311agramme, homme de lettres, demeurant

rue de TAncienne-Comédie, n° 20.

— Vous avez oublié de dire votre âge, dit lé commissaire de police.

— Dois-je dire l'âge que j'ai ou Page

que l'on me donne ? .. -. i

Dites-moi votre âge, parbleu! on

n'a pas deux âges.

— C'est-à-dire, Monsieur le commis-

ri-

saire, qu'il y a certaines personnes, Ca-:

gliostrô, le^comte de Saint-Germain, lé Jui f-Errai\t, par exemple . . .

Voulez-vous dire que vous soyez

LES MILLE ET UN FAWtÙUÊS.

ostro, le Comté ; de Sàint-Gerinaiiî ,

ou le Juif-Errant? dit le commissaire en

fronçant Je sourcil à l'idée qu'on se mo-

quait de lui.

Non; mais...

— Soixante-quinze ans, dit M. Ledru ; mettez soixante -quinze ans, Monsieur

Cousin.

Soit, dit le commissaire de police.

Et il mit soixante-quinze ans.

— Et vous, Monsieur? continua-Kl en

s'adressant au second ami de M. Ledru.

Et il répéta exactement les mêmes

LES MliLLE ET UN FAMTÔMESi,

questions qu ? il avait faites au premier,

— Pierre Joseph Moulle, âgé. de

soixante-un ans, ecclésiastique, attaché à l'église de Saint-Sulpice, demeurant

rue Servandoni , n° i \ , répondit d'une

voix douce celui' qu'il interrogeait

. - -^ ,' Et vous, Monsieur ? demanda-Ml en s' adressant à moi.

-—Alexandre Dumas, auteur dramatique, âgé de vingt-sept ans, demeurant à

■ -ta. ' ,.

Paris, rue de l'Université, 24 , répondisse.

M, Ledru se retourna de mon côté et

me fit un gracieux salut, auquel je ré-

pondis sur le même t.oni du mieux que

je pus,

■>- Bien ! fit le commissaire de police.

Voyez, si c'est bien cela, Messieurs, et si

vous avez quelques observations $ fajre.

Et de ce ton nasillard et monotone

qui n'appartient qu'aux fonctionnaires

publics, il lut:

•*• Cejourd'nui, premier septembre 1854 , à deux heures de relevée, ayant été averti par la rumeur publique , qu'un crime de meurtre venait d'être commis dans la commune de Fontenay^aux-Roses r sur % personne dé Marie-Jeanne

Ducoudray, par le , nommé Pierre Jacquemin, son mari, et que le meurtrier s'était rendu au domicile de M. Jean- Pierre Ledru, maire de ladite commune

de Fontenay-aux-Roses, pour se dêclarer, de son propre mouvement, Fauteur de ce crime, nous nous sommes empres-

se de nous rendre, de notre personne,

au domicile dudit Jean-Pierre Ledru, rue de Diane, n. 2 ; auquel domicile nous sommes arrivés, en compagnie du sieur Sébastien Robert, docteur médecin, demeurant dans ladite commune de Fontenay-aux-Roses, et là ayons trouvé déjà

entre les mains de la gendarmerie, le nommé Pierre Jacquemin, lequel à répé-

té devant nous qu'il était auteur du meurtre de sa femme ; sur quoi, nous l'avons sommé de nous suivre dans la maison où le meurtre avait été commis. Ce à quoi il s'est refusé d'abord ; mais bientôt ayant cédé sur les instances de M. le

maire, nous nous sommes acheminé vers l'impasse des Sergents, où est située la maison habitée par le sieur Pierre

Jacquemin. Arrivés a cette maison et la porte refermée sur nous pour empêcher la population de l'envahir, avons d'abord pénétré dans une première chambre où

A J là*

rien n'indiquait qu'un crime eut e te cornmis; puis, sur l'invitation dudit Jaçque-

min lui-même, de la première chambre

avons passé dans la seconde* à l'angle de laquelle une trappe donnant accès à un

escalier était ouverte* Get escalier nous

ayant étéindietué comme conduisant à

une cave où nous devions trouver .le

corps de la victime, nous nous mîmes à descendre ledit escalier , sur les pre-

mières marches duquel le docteur a trouve une épée à poignée faite en croix, à lame large et tranchante^ que ledit

lemin nous a avoue avoir ete prise par lui lors de la révolution de juillet au Musée d'artillerie, et lui avoir servi à la

perpétration du crime. Et sur le sol de la cave avons trouvé le corps de la femme Jacquemin, renversé sur le dos et

nageant dans une mare de sang, ayant la

tête séparée du ;tronc> laquelle tête avait

été placée droite sur un sac de plâtre adossé à la muraille, et iedi t Jacquemin

ayant reconnu que le cadavre et cette

tête étaient bien ceux de éâ femmeV en présence de M. Jean-Pierre Ledru* maire de la commune de Fontenay-aux-Roses ;

■^de M. Sébastien Robert, docteur-médecin, demeurant audit Fontenay-aux- Roses ;.— de M. Jean-Louis Àlliëtte dit Etteilla, homme de lettres, âgé de soixante-quinze ans, demeurant à Paris,

rue de l'Ancienne -Comédie, n.,20; —

de M. Pierre- Joseph Moulle, âgé de

soixante-un ans , ecclesiasti que , aitacne a

me

Servandoni, n. ;M ;.-- et de M. Alexaia

dre Dumas; auteur

vingt-rsept ans,

de l'Université, n. M , — avons

ainsi qu'il suit à l'interrogatoire de l'ac-

cuse. »

— Est-ce cela, Messieurs? demanda le commissaire de police, en se retournant vers nousavec un air de satisfaction évi-

dente.

1 ' --r -■'■■- ri'''

— Parfaitement ! Monsieur, répondî-

Ll - '

mes-nous tous d'une voix.

Eh bien ! interrogeons F accusé

Alors, se retournant verà le prisonnier, qui, pendant toute la lecture qui

venait d'être faite, avait respiré bruyamment et comme un homme oppressé:

— Accusé, dit-il, vos noms, prénoms, âge, domicile et profession ?

— Sera-ce encore bien long, tout cela?

demanda le prisonnier, comme un

homme à bout de forces.

Répondez : vos noms et prénoms

Pierre Jacquemin.

— Votre âge ?

Quarante-et-un ans.

Votre domicile ?

Vous le connaissez bien, puisque

vous y êtes.

— N'importe, la loi veut que vous ré-

pondiez à cette question.

— Impasse des Sergens.

Votre profession ?

Carrier.

Vous vous avouez l'auteur du crime ?

Oui.

— Dites-nous la cause qui vous l'a fait commettre, et les circonstances dans les-

quelles il a été commis-

f : LES MILLE ET ON FANTOMES. 91

r^ 14 cause qui l'a fait commettre...

— ? c'est inutiïe, dit Jacquemin ; c'est un secret qui restera entre moi et celle qui

est la

■Cependant il n'y a pas d'effet sans

cause.

— La cause. Je vous dis que vous ne la saurez pas. Quant aux circonstances

— comme vous dites>- vous voulez les

connaître ?

Oui.

Eh bien 1 je vais vous les dire/

Quand on travaille sous terre comme nous travaillons, comme cela dans l'ob-

92 LES "MILLE Et ^h- FAHÏÔMÏSà'-

scurité; et puis qu'on croit avoir un môtif de chagrin, on se mange lânie, voyezvous, et alors il vous vient de mauvaises

idées.

— Oh ioh ! interrompiye commissaire

de police, vous avouez donc la préméditation.

Eh ! puisque je vous dis que j'avoue

tout, est-ce que ce n'estpas encore assez?

Si fait, dites.

— Eh bien! cette mauvaise- idée qui m'était venue, c'était de tuer Jeanne. — Ça me troubla l'esprit plus d'un mois,— le cœur empêchait la tête, —'enfin un

LES MILLE ET UK FÀHTOMES.

mot qu' un camarade me dit — me décida.

Quel mot ?

— Ôh ! ça, c'est 'dans les choses qui ne

vous regardent pas. Ce matin, je dis à

Jeanne : Je n'irai pas travailler aujourd'hui:je veux m' amuser comme si c'était fête ; j'irai jouer aux boules avec des camarades. Aie soin que le dîner soit

prêt à une heure. — Mais... -— C'est bon, pas d'observations; le dîner pour une heure, tu entends ? — C'est bien ! dit Jeanne.

Et elle sortit pour aller chercher le potau-feu. . . ,:

94 XES MILLE ET UK FANTOMES.

Pendant ce temps-la, au lieu d'aller jouer auxboules, je pfisi'épée que vous

ayez là. — > Je l'avais repassée moi-même sur un grès. — Je descendis à la cave, et je me cachai derrière les tonneaux -- en

me disant : — il faudra bien qu'elle des-

cende à la cave pour tirer du vin; alors

nous verrons.

Le temps que je restai accroupi là, derrière la futaille qui est toute droite...

je n'en sais rien; j'avais la fièvre ; mon

cœur battait, et je voyais tout rouge dans la nuit.

Et puis, il y avait une voix qui répétait

en pîoi et autour de çaoii ce mot que le

m'avait dit hier.

pi.

:. *- Mais enfin, quel est ce mot ? insista

le commissaire. '•■■■■■/

— Inutile! Je vous ai déjà dit que vous

ne le sauriez jamais. Enfin, j'entendis un frôlement de robe, un, pas qui s'approchait. Je vis trembler une lumière.

Le bas de son corps qui descendait, puis ïe haut, puis sa tête... On la voyait bien,

sa

tenait sa

à la

main. -*- Ah ï je dis : c'est bon !... et je répétai tout bas le .mot que m'avait dit le camarade.

Pendant ce temps^là , r elle s'appro-

chait. Parole d'honneur! m aurait dit

qu'elle se doutait que ça tournait mal pour elle. Elle avait peur ; elle regardait de tous les côtés ; mais-j'étais bien caché;

je ne bougeai pas.

Alors, elle se mit à genoux devant le

tonneau, approcha la bouteille et tourna le robinet.

Moi, je me levai, — Vous comprenez* elle était à genoux, .«— Le bruit du vin qui tombait dans la bouteille l'empêchait d'entendre le bruit que Je pouvais faire.

D'ailleurs, je n'en faisais pas, elle était à genoux comme une coupable ; comme

une condamnée. Je levai l'épée et...

han!... Je ne sais pas même si elle

poussa un cri, — . la tête roula.

Dans ce moment-là je ne voulais pas pas mourir. — Je voulais me sauver. —

Je comptais faire un trou dans la cave et

l'enterrer. — Je sautai sur la tête qui roulait pendant que le corps sautait de son côté. — J'avais un sac de plâtre tout prêt pour cacher lé sang. — Je pris donc

là tête ou plutôt la tête me prit. —Voyez.

Et il -montra sa main droite, dont une large morsure avait mutilé le pouce.

■-■'— Gomment ! la tête vous prit ? dit le docteur. QueyéiSISÎS^lilesrVous donc là?

98 LES MILLE È* UN FÂ*frÔ»ÉES/

Je dis qu'elle m'a mordu à belles

dents cômiiie tous vt>yez. Je dis qu*

ne voulait £ as me lâehBr. Je laposarsûr le sac de plâtre, je l'appuyai contre le mur avec ma main gauche, et j'essayai

de lui arracher la droite ; mais, au bout

d'un instant, les dents se- desserrèrent

toutes seules. Je retirai ma main'; alors,

voyez- vous, c'était peut-être de la folie, mais il me sembla que la tête était vivante j les yeux étaient tout grands ouverts. Je les voyais bien, puisque la chan-

délie était sur le tonneau, et puis les lèvres, les lèvres remuaient, et en remuant, les lèvres ont dit : ^Misérable!

j étais innocente.

tiS MILLE ET UN FANTOMES.

je ne ^Ms pas i'eifet que cét'të déposi-

tiori faisait suif lés autres j tiiais, iqùàiit à moi, je sais que l'eau mê coulait sur le

front.

— An! c'est trop fort, s'écria le àbcteur, les yeux t'ont regardé, les lèvres

ont parlé.

— Écoutez, Monsieur le docteur, comme vous êtes un médecin, vous ne

croyez à rien, ë'est naturel; niais moi je

mmkï%

vous dis que la tête

entendez-vous? je vous dis que la tête qui m'a mordu, je vous dis' que cette tête-là

m'a dit : Misérable, j" étais innocente ! "EX la

preuve qu'elle me l'a dit, eh bien! c'est

que je voulais me sauver après : l'avoir

tuée, Jeanne, n ? -êst-ce pas? et qu'au lieu de me sauver, f ai couru chez M. le maire, pour me dénoncer moi-même. Est-ce

vrai, Monsieur le maire, est-ce vrai? ré-

pondez,

Oui,' Jacquémin, répondit M. Ledru

d'un ton de parfaite bonté. — Oui, c'est

vrai.

— Examinez la tête, docteur, dit le

commissaire de police.

— Quand je serai parti, Monsieur Ro-

bert, quand je serai parti! s'écria Jac-

quémin

N'as-tu pas peur qu'elle te parle en-

Ci »

coré, imbécile, dit le docteur, en prenant

la lumière et Rapprochant du sac de plâtre. ' .

— Monsieur Ledru, au nom de Dieu,

dit Jacquemin, dites-leur de me laisser

en aller, — je vous en prie — je vous en

supplie.

— Messieurs, dit le maire en faisant un geste qui arrêta le docteur; — vous n'avez plus rien à tirer de ce malheureux ; permettez que je le fasse conduire

en prison. — Quand la loi a ordonné la

confrontation, elle a supposé que l'accusé, aurait la force de la soutenir.

LES MILLE ET DM FA?JTQMI$,

Mais le prpcès-verbaj ? dit le coflg-

Il est à peu près fini.

Il faut que l'accusé le signe.

— Il le signera dans sa prison.

* — Oui! oui! s'écria Jacquemin, dans la prison je signerai tout ce que vous .voudrez.

G 1 est bien! fit le commissaire de

policé.

Gendarmes ! emmenez cet homme *

dit M. Ledru.

Ah ! merci» Monsieur Ledru, merci,

dit Jacquemin, avec, l'expression dune profonde reconnaissance. -

Et prenant lui-même les deux gendar-

mes par le bras, il ,les entraîna vers le haut de l'escalier avec une force surhu-

maine

Cet homme parti, le drame était parti avec lui. — Il ne restait plus dans la cave

que deux choses hideuses à voir : un cadavre sans tête et une têje sans corps.

Je me penchai à mon toiir- vers M. Le-

dru;

-t- Monsieur, lui dis-je, m'est-il permis de -me retirer, tout en demeurant a votre

LES MirXÎÎ ET UiV FAWTOMÏS.

disposition pour la signature du procèsverbal ?

Oui, Monsieur, mais à une condi-

tion.

Laquelle ?

— C'est que vous viendrez signer le .

procès-verbal chez moi.

— Avec le plus grand plaisir, Monsieur» mais quand .cela?

— Dans une heure à peu près, .le vous

' montrerai ma maison ; elle a appartenu, à Scarrori; cela vous intéressera.

Dans une heure, Monsieur, je serai

chez vous.

Je saluai, et je remontai l'escalier à mon tour ; arrivé aux plus hauts degrés, je jetai un dernier coup d'œil dans la

cave.

Le docteur Robert, sa chandelle à la main, écartait les cheveux de la tête ;. — c'était celle d'une femme encore belle, — autant qu'on pouvait en juger, car les yeux étaient fermés, les lèvres contractées et livides.

Cet imbécile de Jacquemin, dit-il,—

soutenir qu'une tête coupée peut parler,

■r- à. moins qu'il n'ait été inventer cela pour faire croire qu'il était fou \ .— ce iie serait pas si mal joué. Il y aurait circon-

la maison de Searron.

Une heure après , j'étais chez M. Le-

dru.

Le hasard fit que je le rencontrai dans la cour.

-^ Ah ! dit-il en nVapercevant, yoUs voilà ; tant mieux , Je ne suis pas lâché

108 / LES -MILLE ET UN EÀ1NTÔMES.

de causer un peu avec vous, avant de

vous présenter à nos convives, car vous

dînez avec nous, n'est-ce pas?

Mais, monsieur, vous m'excuserez.

— Je n'admets pas d'excuses, vous tombez sur un jeudi ; tant pis pour vous :

Je jeudi , c'est mon jour : tout ce qui

Vï

entre chez moi le jeudi' m'appartient en pleine- propriété. Après le dîner ,. vous serez libre de rester ou de partir. Sans l'événement de tantôt , vous mouriez trouvé à table, attendu que je dîne in-

variablement à deux heures. 'Aùjourd'bui, par extraordinaire, nous dînerons àitrois heures et demie ou quatre. Pyr-

rhus que vous voyez, — et M, Ledru me

montrait un magnifique molosse, — Pyrrhus a profité de l'émotion de la mère Antoine, pour s'emparer du gigot; c'était son droit; de sorte qu'on a été obligé

d'en aller chercher un autre chez le bou-

< ■ cher., Je disais que cela mé donnerait le

temps, non-seulement de vous présenter

à mes convives , mais encore- celui de

vous donner sur eux quelques rensei-

gnements.

Quelques renseignements ?

— Oui, ce sont des personnages qui, comme ceux du Barbier de Sévilte et de

Figaro* ont besoin d'être précédés 4;une

Ï\Û LES MILLE ET CJN FAÈTÔMËS.s

cërt&më explication sur lé côstutne et le

caractère ; — ihàis cômmetiçoiis &' par la maison.

— . Vous m'avez dit, je crois, monsieur, qu'elle avait appartenu à Scar-

ron.

^ Gtii , c'est ici que lia future épouse du rbi Louis XIV; en attendit qu'elle

âmiisàt l'hoilimë inà

, sbijghàit le

pauvre cul-de-jatte, son premier mari.

< — Vous verrez sa chambre.

A madame de Maintenon ?

, à madame

ne

confondons point : la chambre de ma-

LEé MILLE fcT UN TFÀiSTÔMËS.

il i

dame de Main tenon est à Versailles ou

■Gyr.^Venëz;

Nous montâmes un grand escalier, et nous nous trouvâmes dans un corridor donnant sur la cour.

— Tenez, me dit Mi Ledru» voilà qui vous touche» monsieur le poète ; c'est du plus pur phébus qui se parlât en \ 650.

Ah! âh! la carte dii Tendre.

— Aller et retour, tracée par Scarron et annotée de la main de sa femme ; rien

que cela.

En effet, deux cartes tenaient les ehtrèdeux des fenêtres.

. : Elles étaient tracées à Ja; plume, sur une grande feuille de papier collée, sur

carton.

— Vous voyez, continua M. Ledru, ce

grand serpent bleu, c'est le fleuve du Tendre ; ces petits colombiers, 'ce sont les hameaux Petits-Soins, Billets-Doux, Mystère. Voilà l'auberge du. Désir, la

vallée des Douceurs , le pont des Soupirs, la forêt de la Jalousie, toute peu-

plée de monstres comme celle d'Armide.

Enfin, au milieu du lac où le fleuve prend

sa source , voici le palais du Parfait- Contentement; c'est le terme du voyage, le but de la course. .

m 'Mkttft Vt ON l»AN¥(\MMr.

il!

— Diable ! que vois-je là, un Volcan ?

— Oui; il bouleverse parfois le pays.

C'est le volcan des Passions.

— -Il n'est pas sur la carte de made-

moiselle de Scudéry?

: — Non. C'est une invention de ma- ' dame Paul Scarron. — Et d'une.

L'autre?

— L'autre, c'est le Retour. Vous le

voyez, le fleuve déborde; il est grossi

par les larmes de ceux qui suivent ses rives. Voici lès hameaux de PEnnùi,

l'auberge des Regrets, l'île du Repentir.

C'est on ne peut plus ingénieux.

^ Est-ce que vous aurez Va bonté de me laisser copier cela ? -

— Ah! tant que vous voudrez. Main-

tenant, voulez-vous voir la, chambre de ,

madame Scairron ?

Je crois bien !

La voici.

M. Ledru ouvrit une porte; il me fit passer devant lui. - ; ■ '

C'est aujourd'hui la mienne;

mais à part les livres dont elle est en-

çombr,ée, — je vous laponne pour telle qu'elle élait du temps de son illustré'

propriétaire : — c'est la même alcôve ;

le même lit, les mêmes meubles; ces

cabinets de. toiletté étaient les siens.

Et la chambre de Scar ron ? *

", 'W Oh! la chambre de Scarron était à

l'autre bout du corridor; mais, quant à

celle-là,, il faudra vous en priver;— — on

n'y entre pas : — c'est la chambre se-

crèle, — le cabinet de Barbe-Bleue.

Diable !

— C'est comme cela. : — Moi aussi j'ai mes mystères, tout maire que je suis; —

mais venez , — j e vais vous^ m on trer autre chose.

116 LES MlttK KT UN .FAntôMEà'.

M. Ledru marcha devant moi ; nous

descendîmes l'escalier, et nons entrâmes

au salon.

Comme tout le reste de la maison, ce salon avait un caractère particulier; Sa tenture était un papier dont il eût été difficile de déterminer la couleur primi-

tive ; tout le long de la muraille régnait

un double' rang de fauteuils, bordé d'un

rang de chaises, le tout en vieille tapissérie ; de place en place, des tables de ,; jeu et des guéridons; puis, au milieu de

tout cela, comme "le Léyiathan au milieu

des poissons de l'Océan* un gigantesque

bureau, s'élendant de la muraille, où il

appuyait une de ses extrémités , j usqu'au

tiers du salon, bureau tout couvert de - v livres, de brochures, de journaux, au

milieu desquels dominait comme un roi

le Constitutionnel 3 lecture favorite do

M. Ledru. r

Le salon était vide, les convives se promenaient dans le jardin, que Ton découvrait dans toute son étendue à tra-

vers les fenêtres.

M. Ledru alla droit à son bureau et

ouvrit un immense tiroir, dans lequel se

trouvait une foule de petits paquets semblables à des paquets de graines.

Les objets que renfermait ce tiroir étaient

renferm es eux - mêmes dans des papiers étiquetés. ,; v;

— Tenez, me dit-il, voilà encore pour v vous, l'homme historique, quelque chpse de plus curieux que la" carte du Tendre.

C'est une collection de reliques, non pas de saints, mais de rois.

En effet, chaque papier enveloppait

un os, des cheveux ou de la barbe. — Il

y avait une rotule lie Charles IX, le pouce

de François I er , un fragment du crâne de

Louis XIV, une côte de Henri II, une

vertèbre de Louis XV, de la barbe de

Henri IV et des cheveux de Louis XIII.

Chaque roi avait fourni son échantillon,

lié

et de tous ces os on eût pu recomposer à peu de chose près un squelette qui eût »

parfaitement représenté celui de la mo- ■. • . ■ . >

narchie française, auquel depuis long-

temps manquent les ossements, princi-

paux

■'•■'.' • • ' •- '* Il y avait en outre une dent d'Abeilard

et une dent d'Héloïse, deux blanches incisives, qui,- du temps où, elles étaient recouvertes par leurs lèvres frémissan-

tes , — s'étaient ,'peut-être rencontrées

dans un baiser.

D'où venait cet ossuaire ?

M. Ledru avait présidé à l'exhumation

LES MILLE ET UK FAJsl'ÔMESi

des rois à Saint-Denis, et il avait pris/ .dans chaque tombeau ce qui lui avait

plU;

M. Le dru me donna quelques instants

ppur satisfaire ma curiosité ; puis, voyant

que j'avais à- peu près passé en revue toutes ses étiquettes :

— Allons, me dit-il, c'est assez nous

occuper des morts, passons un peu aux

vivants.

Et il m'emmena près d'une des fenê-

jt - f

f,res par lesquelles, je l'ai dit, la vue

plongeait dans le jardin.

Vous avez là un charmant jardin, -(

lui Uis-jc.

, LES MILLE ET UN lAINtèMES.

^Jardin de curé avec son quinconce de tilleuls, sa collection de dahlias et de rosiers, ses berceaux de vignes et ses

espaliers de pêchers et d'abricotiers, — Vous verrez tout cela ; '— mais, pour le moment, occupons-nous ',' non pas du jardin, mais de ceux qui s'y promènent. x

— Ah! dites-moi d'abord qu'est-ce .que c'est que ce M. -Alliette, dit Etteitla par anagramme , qui demandait si l'on

voulait savoir son âge véritable, ou seuleiuent l'âgé qivil semblait avoir; — il

me semble qu'il paraît à merveille les soixante-quinze ans que vous lui avez

donnée. .

122 LES MILLE ET UN EANTÔMESi

— Justement» .me répondit M. Ledru.

Je complais commencer par lui. Avez-

Vous lu Hoffmann ?

Ki

Oui... pourquoi?

■ — Eh hien ! c'est un homme d'Hofft

man. Toute la vie,- il a cherché à appliquerles cartes et les nombres àladivi-

nation de l'avenir ; tout ce qu'il possède passe à là loterie, à laquelle il a com- '. * mencé par gagner un terne, et à laquelle il n'a jamais gagné depuis. Ha connu '-.

Cagliostro et le comte de Saint-Germain,: il prétend être de leur famille,

avoir comme eux le secret 'de Félixir de longue vie. Son âge réel, si vous le. lui, '

demandez^ est de deux cent soixantequinze ans : il a d'abord vécu cent ans

sans infirmités, du règne de Henri II au règne de Louis XIV ; puis, grâce à son secret , tout en mourant aux yeux du vulgaire , il a accompli trois autres révolutions- de cinquante ans chacune.

Dans ce.moméntj il recommencé la qUatrième, et n'a par conséquent que vingtcinq ans ; Lés deux cent cinquante pre-

mièreê années né compten t plus que comme mémoire. Il vivra ainsi, et; il le

dit tout haut, jusqu'au jugement der-

nier. Au quinzième 'siècle, on eût brûlé

Âlliette» et on eût eu tort ; aujourd'hui

•on se contente de le plaindre, et on à

ÈES MILLE ET UJS FANTOMES.

tort encore. Àlliette;est l'homme le plus

heureux de la terre* il ne parle que tarots ; cartes , sortilèges , sciences ègyptiennes de Thbt, mystères isiaques. Il .

publie sur tous ces sujets de petits livres que personne ne lit , et que cependant

un libraire, aussi fou que. lui, édite sous le pseudonyme , ou plutôt sous l!anagramme ftEtteUla; il a toujours son chapeau plein, de brochures. r £enez.j voyez- -

le ; il lé tient sous son bras^ tant il a peur qu'on ne lui prenne ses précieux livres.

Regardez l'homme, regardez le visage, regardez l'habit, et voyez comme la na-

turé est toujours harmonieuse, et combien exactement le chapeau va a la tête,

LES MltU fit UN FAWtÔMEl

l'homme, à l'habit , le pourpoint an

moule, comme vous dites, vous autres romantiques.

Effectivement, rien n'était plus vrai.

J'examinai Alliette : il était vêtu d'un

habit gras , poudreux , râpé, taché ; son chapeau, à bords luisants comme du cuir verni, s'élargissait démesurément parle haut; il portait une culotte de ratine noire, des bas noirs ou plutôt roux , et des souliers arrondis comme ceux des

rois sous lesquels il prétendait avoir reçu la naissance. >

Quant au physique r c'était un gros petit homme, trapu, figure de sphinx,

éraillé, large bôuclïe privée de dents, indiquée par un ;rictus profond, avec des cheveux- rares, longs et jaunes , vol tigean t comme Une auréole autour de sa

tête.*

^ — Il cause avecTabbé Moulle, dis-jeà

. M. r Ledru, celui qui vous accompagnait

dans notre expédition de ce matin, ex-

pédition sur laquelle nous reviendrons,

n'est-ce pas? - s

— Et pourquoi y reviendrons-nous?

me demanda M. Led ru en me regardant

curieusement.

Parce que, excusez-moi, mais vous

ayez paru croire à te possibilité que cette tête ait parlé.

— Vous êtes physionomiste. Eh bien !

c'est vrai, j'y crois; oui, nous reparle-

roiis.de tout cela, etsi vous êtes curieux d'histoires de ce genre T vous trouverez

ici à qui parler. Mais passons a l'abbé Mouïle.

- — ; Ce doit -être ', intérronipis-je , un homme d'un commerce charmant; la

^douceur de sa voix, quand il a répondu à l' interrogatoire du commissaire de police, m'a frappé.

Eh bien! cette fois encore, vous *

tu iîtttiî - Et tm faà'tôm es .

avez deviné juste. Moulle est un ami a moi depuis /quarante ans , et, il en a , -

soixante : vous le Voyez, il est aussi prô-

préfet aussi soigne qu'Âliiette est râpé, , gras et sale'; c'est un homme du monde

au premier degré ; jeté fort avant dans la société du faubourg Saint-Germain ; c'est lui qui marie les fils et les filles des , pairs de France; cesjïiarîâges sont pour

lui l'occasion de prononcer de petits dis-

cours que les parties contractantes font imprimer et conservent précieusement

dans la famille. -vil a failli être èvêque \

de Glermont. — Savez-vous 'pourquoi- il

ne T'a p#s été? parce qu'il a été autrefois ami de Gazotte; parce. que, comme Ca-

zotte enfin, il croit à l'existence des esprits supérieurs et inférieurs, des bons

et des mauvais génies : comme Alïiette,

il fait collection de livres. — - Vous trouverez chez lui tout ce qui a été écrit sur les visions et sur les apparitions, sur les

spectres, les larves, les revenants. — *

*- Quoiqu'il parle difficilement, excepté entre amis, de toutes ces choses qui ne sont point tout-à-fait orthodoxes. — Eh v somme, c'est un homme con vain eu, mais discret, qui attribue tout ce qui arrive d'extraordinaire dans ce monde à la

puissance de l'enfer ou à l'intervention des intelligences célestes. — Vous voyez, il écoute en silence ce que lui dit Alliet-

130 LES MiCLÉ ET UN PASTÔMES.

le,— semblé regarder tjuelque objet que soi) interlocuteur ne voit pas, et auquel

iJ répond de, temps en temps par un, mouvement des lèvres ou un signe de tête. Parfois, au milieu dé nous, il tombe tout-a-coup dans une sombre, rêverie, — frissonne, tremble, tourne la tête, va et vient dans le salon. Dans ce cas, il faut

le laisser faire ; il serait dangereux peut-

être de le réveiller, —je dis le réveiller, ear alors je le crois eu état de somnam-

bulisme. D'ailleurs , il se réveille tout seul, et. vous le verrez", dans ce cas il a le réveil charmant. .

Oh ! mais, dites donc, fi's-jë à 'M' Le-

LES MIIXL fcï uj\ FANTÔMES.

dru, il me semble qu'il vient d ? êvoquer •un de ces esprits dont vous parliez tout à l'heure?

Et je montrai du doigt à mon hôte un

véritable spectre ambulant qtri venait

rejoindre les deux causeurs, et qui po- N

sait avec précaution son pied entre les

fleurs, sur lesquelles il semblait pouvoir marcher sans les courber.

— Celui-ci, nie dit-il, c'est encore ùii

ami à moi * le chevalier Lënoir. . .

Le créateur du musée des Petits-

Augustin s?...

Lui-même. Il meurt de chagrin de

la dispersion de son musée, pour lequel il a, en 92 et 94, dix fois manqué d'être

tué. La restauration , avec son intelligence ordinaire, l'a fait fermer, — avec

ordre de rendre les monuments aux édi-

fi ces auxquels ils appartenaient et aux

familles qui avaient des droits pour les réclamer. — Malheureusement , la plupart dès monuments étaient détruits, laplupart des familles étaient éteintes, de

sorte que les fragments les plus curieux • de notre antique sculpture, et par con- .séquent de notre histoire, ont été dis-,

perses, perdus. C'est ainsi que tout s'en va de notre vieille France ; il ne restait plus que ces fragments, et de ces fra,o-

ments, ii ne restera bientôt plus rien ; et quels sont ceux qui détruisent? ceuxlà même qui auraient le plus d'intérêt à la conservation.

Et M. Ledru, tout libéral qu'il était, comme on disait à cette époque, poussa

un soupir

— Sont-ce tous vos convives ? demandai-je a M. Ledru.

— Nous aurons peut-être le docteur Robert. Je ne vous dis rien de celui-là, je présume que vous l'avez jugé. C'est un homme qui a -toute sa vie expéri-

mente sur la machine humaine, comme

LES MILLE ET. U*ï ' FANTOMES.

il eût fait sur un mannequin ;.sans se

douter que eçtte machine avait .une &me pour comprendre les douleurs, et des nerfs pour les ressentir. C'est un bon vivant qui a fait un grand nombre de

morts. Celui-là, heureusement pour lui$ ne croit pas aux revenants. C'est un esprit médiocre qui pense être spirituel parce qu'il est bruyant, philosophe parce

qu'il est athée; c'est un de ces hommes

que l'on reçoit, non pour les recevoir, mais parce qu'ils viennent chez vous.

Quant à aller lès chercher la où ils sont,

on n'en aurait jamais l'idée.

• — Oh! monsieur, comme je connais

cette espèce-là!

— Nous devions avoir encore un autre

ami % moi, plus jeune seulement qu'Air-

liette, que l'abbé Moulle et que lé che

BSJ

vâlier ,Lenoir, qui tient tête à la fois à Alliette.sur la cartomancie, à Moulle sur la démonologie, au chevalier Lenoir sur

les antiquités ; une bibliothèque vivante, un catalogue relié en peau de chrétien, que vous devez connaître vous-même.

Le bibliophile Jacob?

Justement.

Et il ne viendra pas?

■j— .11 n'est pas venu du moins, et com-

me il sait que nous dînons à deux heu-

res ordinairement, et qu'il va être quatre heures, il n'y a pas de probabilité '

qu'il nous arrive. — Il est à la recherche ' dé quelque bouquin imprimé à Amster-

dam en 4570, édition priiiceps avec trois

fautes de typographie , une à la première feuille, une à la septième, une à la der-

nière.

En ce moment on ouvrit la porte du salon, et la mère Antoine parut.

Monsieur est servi, annonca-t-elle.

— Allons, Messieurs, dit M. Ledru en ouvrant à son tour la porte du jardin, à table, à table.

tfiS MILLE ET 13 M FÂKÎÔMÏS.

, se retournant vers moi :

— - Maintenant , me dit-il , il < doit v

avoir encore quelque part dans le jardin, outre les convives que vous voyez et dont je vous ai fait l'historique, un

convive que vous n'avez pas vu et dont

je ne vous ai pas parlé. Celui-là est trop

détaché des choses de ce monde pour avoir entendu le grossier appel * que je viens de faire, et auquel, vous le voyez,

se rendent tous nos amis. Cherchez, cela vous regarde, quand vous aurez trouvé

son immatérialité, sa transparence, eine

ercheinung, comme disent lés Allemands,

vous vous nommerez, vous essaierez de

138 IiES MIIXlï Ft UN FA1VT0MES.

lui persuader qu'il est bon 4e manger quelquefois , ne fût-ce que pour vivre ; vous lui offrirez votre bras et vous nous

l'amènerez ; allez.

J'obéis à M. Ledru , devinant que le charmant esprit que je venais d'apprécier en quelques minutes me réservait

quelque agréable surprise, et je m'avan-

çai dans le jardin en regardant tout autour de moi.

L'investigation ne fut pas longue, et j'aperçus bientôt ce que je cherchais.

C'était une femme assise à Nombre d'un quinconce de tilleuls, et dont je ne

LES MILLE ET Uy FANTÔMES, 139 k

voyais ni le.visage ni la taille ; Je visage,

parce qu'il était tourné du côté de la \. campagne ; la taille , parce qu'un grand châle l'enveloppait.

Elle était toute vêtue de noir.

3e m'approchai d'elle sans qu'elle fît un mouvenient. Le bruit de mes pas ne

semblait point parvenir à son oreille ; on eût dit une statue.

Au reste, tout ce que j'aperçus de sa personne était gracieux et distingué.

De loin j'avais déjà vu qu'elle était blonde. Un rayon de soleil, qui passait à travers la feuillée des tilleuls,, jouait sur

LfeS MÏMJ1Î ÏT VU fAHliME&i

sa chevelure et en faisait une auré

d'or. De près, je pus remarquer la finesse de ses cheveux, qui eussent rivalisé avec ces fils de soie que les premières brises de l'automne détachent du manteau de

la Vierge ; son co] , un peu trop long

peut-être, charmante exagération qui est

" presque toujours une grâce, si elle n'est

point une beauté ; son col s'arrondissait

pour aider sa tête à s'appuyer sur sa main droite, dont le coude s'appuyait

lui-même au. dossier de la chaise, tandis 1 que son bras gauche pendait à côté

d'elle, tenant une rose blanche du bout de ses doigts effilés. Col arrondi comme celui d'un cygne , main repliée , bras

pendants , tout cela était de la même blancheur mate. — On eût dit un marbre de JParos , sans veine à sa surface, sans pouls à l'intérieur; la rose qui corn-

mençait à se faner était plus colorée et

plus vivante que la main qui la tenait.

Je la regardai un instant, et plus je la

regardais , plus il me semblait que ce

n'était point un être vivant que j'avais

devant les yeux.

J'en étais arrivé à douter qu'en dui

parlant elle se retournât. Deux ou trois fois ma bouche s'ouvrit et se referma sans avoir prononcé une parole.

Enfin je me décidai.

LÉS MÎLL1Î ET UK FANTOMES.

, lui dis-je.

, Elle tressaillit , se retourna , me re-

garda avec étonnement, comme fait quelqu'un qui sort d'un rêve et qui rappelle ses idées.

Ses grands yeux noirs fixés sur moi, ~ avec ces cheveux blonds que j'ai décrits, elle avait les sourcils et les yeux noirs ; — ses grands yeux noirs , fixés sur moi, avaient une expression étrange.

Pendant quelques secondes, nous demeurâmes sans nous parler, — elle me regardant, moi l'examinant.

Celait une femme de trente-deux à

LES MiLLK Kt UiV FÀWTÔMÉS. 143

trente-trois ans, qui avait du être d'une merveilleuse beauté avant que ses joues

se fussent creusées, avant que son teint eût pâli; -^— au reste, je la trouvai parfaitement belle ainsi „ avec son visage nàcré et du même ton que sa main, sans aucune nuance d'incarnat, ce qui faisait que ses yeux semblaient de jais, ses lèvres de corail . . l

-t- Madame, répétai-je, M. Led.ru pré-

tend qu'en vous disant que je suis l'au-

teur d'Henri lll, de Christine et &Antony, vous voudrez bien me tenir pour

\ présenté, et accepter mon bras jusqu'à la salie à manger. .

— Pardon , Monsieur, ^it-elle > vous êtes là depuis un instant, n'est-ce pas?

— Je vous ai senti venir, ^ mais je ; ne pouvais pas me retourner; cela m'arrive

quelquefois quand je regarde de certains côtés. Votre voix a rompu le charme, donnezHMoi donc votre bras, et al- Ions.

Elle se leva et passa son bras sous le mien; mais à peine, quoiqu'elle, ne parut nullement se contraindre, sentis-je la pression de ce bras. On eût dit une ombre qui marchait à côté de moi.

Nous arrivâmes à la salle à mander,

LES MtrVtE ET UN FÂNTÔMKS.' T4f>

sans avoir dit ni Foïv ni l'antre un mot.

(le pliisi

Deux places étaient réservées à table.

Une à là droite de j\L Le$ ru pour elle.

Une en face- d'elle pour moi.

'. '' - ' ■ ri.

Le senfflet de Charlotte Corday.

Cette table de M. Ledru avait son ca-

ractère comme tout ce qui était chez M.

Ledru; v ■ - * '

C'était un grand' fer à cheval appuyé

aux fenêtres du jardin, laissant les trois- • quarts de l'immense salle libres pour le ,

- service. Cette table pouvait recevoir'

* - vingt personnes, sans qu'aucune fût gênée; onW mangeait toujours, soit que

■ M. Ledrn eût, un, deux, ' quatre, dix,

vingt convives ; soi t qu'il niangeâlseul :

ce iôùr-là nous étions six seulement, et nous en occupions le tiers à peine.

Tous les jeudis, le menu était le même.

M. Ledru pensait-que, pendant les huit jours écoulés, les convives avaientpumanger. autre chose soit chez, eux, soit chez les autres hôtes qui les avaient conviés.

On était donc sûr de trouver chez M. Le^

dru, tous les jeudis, le potage, le bœuf,

haricots et une salade.

~ue poulet à l'estragon, un gigot rôti, des

LïS MILLE ET UJN FAKTÔMBS. 1 <iï)

•*%©& poulets, se doublaient ou se tri*

plaient. selon les besoins des 'convi-

ves.

Qu'il y eut peu, point, ou beaucoup de

monde,. M. Ledru se tenait toujours à l'un des bouts de la table, le dos au jardin, le visage vers la cour. Il était assis dans, un .grand fauteuil incraslé depuis dix ans à. la même place ; — là il recevait dés -mains.de son jardinier Antoine, -*—

converti, comme maître Jacques, en va-

: letde pied, outre leyirï ordinaire, quel-

ques bouteilles dé .vieux bourgogne

qu'on lui apportait avec un respect re-li-

< gieux, et. qu'il débouchait et servait lui-

Ji

même ' à ses, convives avec lè\ même

respect et la même religion. ,:

Il y a dix-huit ans, on croyait encore' à

quelque chose ; dans dix ans, ôhîie croîra plus à rien, pas nieme au vin vieux.

Après le dîner, on passait au salon

•v - . . ■ pour le café. .*

Le dîner s'écoula comme, s'écoùlë uïi

dîner, à louer là cuisinière, à vanterje-

vin. — La jeune femme Seule ne mangea'

que quelques- miettes, de pain, ne but qu'un. verre d'eau, et ne prononça pas une .seule parole. . ,'

Elle mè rappelait cette goule des Mille

/ LES MltLt Lt UJN FAÎMcrMES. 15!

<?ï w/k? »Mtte qui se mettait a table comme

les autres, mais^. seulement pour manger quelques grains de , riz avec un ciire-

dents. ..", . * , . v ' 4'

Après le dîner, comme d'habitude, on

passa au salon.

Cefut naturellement à moi a donner le

bras à notre silencieuse convive. Elle fit vers moï la moitié du chemin pour le prendre. C'était toujours Ja même mollesse dans les mouvements, la même

grâce dans la tournure, je dirai presque

là --même impalpabilité dans les mem-

bres.

it

lpjï \ LES MILLE FX UN FÀÏNÎOMES,

3e la conduisis à une chaise longue ou elle se coucha. ' ,. ; ; '

Deux personnes avaient, pendant que

nous dînions, été introduites au sa-

C'était le docteur et le commissaire de

police. , . v ,

Le commissaire de police venait nous

faire signer le procès-verbal que>Jacquemm avait 'déjji signé dans sa prison.. '

/Une légère tache de sang seiaisait remarquer sur. le papier.

Je signai à mon tour, el, en ■sisnànt:

LKS MILLE KtUM FANTÔMES;

; r^ Qu'est-ce que cette tache ? deman-

__ dai-je ; et ce sang, vient-il de la femme ou

du mari?

Il vient me répondit le commis-

sâire, de la blessure que le meurtrier avait à la main et qui Continue desaigner sans qu'on puisse arrêter le sang.

— Comprenez-vous, monsieur Ledru,

dit le docteur, que cette brùte-là persiste a affirmer que la tête de sa femme lui a

—■Et' vous croyez la chose impossible, ri>st ce pas,, docteur?

Parbleu !

154 LES MILLE ET UW EA3SÏÔMES.

croyez même im

lès yeux Isë soient rouverts ?

tjué

Impossible.

i - 1 - Vous' ne croyez pas que le sang* irn

.terrompu dans sa fuite par, cette. couche

de plâtre qui a bouché immédiatement,

toutes les artères et tous les 7 vaisseaux,

ait pu rendre a cette tête, un moment de

viBet'dè sentiment? / - : ~ -■'"

Je ne crois pas»

Eli bien ! dit M. Lédru,' moi je le

crois.

Moi aussi, dit Alliet'te.

Moi aussi, dit l'abbé Moulle.

Moi aussi, dit le chevalier Lenoir*

Moi aussi, dis-jë.

Le commissaire de police et la' dame pâle; seuls ne dirent/ rien : l'un sans doute parce que la Chose ne l'intéressait

point assez, l'autre peui-étre parce que là chose l'intéressait trop.

— Ah ! slvous êtes tous : contre moi, vous aurez raison. Seulement, si un de

. vous était médecin...,

"■—.Mais, docteur, dit M. Lèdru, vous

o savez que je le suis a peu près.

, — En ce cas, dit ié docteur vous de-

vez savoir qu'il n'y a. plus de, dquleur là

où il n'y a plus de , sentiment, et que le sentimen t est détruit par lai section de la colonne vertébrale. .

• Et qui Votys a dit cela? demanda M.-.*,

Ledru.

La raison, .parbleu !

Oh! la bonne réponse. — Est-ce

que ce'n ! est pas aussi la raison qui disait '

aux juges qui ont condamné Galilée, que c'était le'-soleil qui tournait et la terré qui

restait immobile ? — La raison est une

'socle, mon cher' docteur. Avez- vous fait

LES MILLE feT tiJS FANTÔMES.

des expériences vous-même sur des tètes

coupées?

Mon, jamais»

— \\vez-vous lu lés dissertations de Sommering? avez-vous lu les procès-

verbaux du docteur Sue? avez-vous lu

les protestations d'QElcher?

Non.

* . .^- Ainsi, vous crovez, n'est-ce pas, sur le rapport de M. Guillotin, que sa machine est leïiioyenle plus sûr, le plus ra-

pide et lé moins douloureux de terminer

Ja vie ?

Je lé -crois.

-^ Eh bien r vous vous trompez, mon

. ' ^ * l -ih ■ -

cher ami, voilà tout. . * '

Ah ! par exemple !

Écoulez,, docteur, puisque vous-

avez fait un appel à Ja science, je vais

vous parlerscïetice ; -^ et aucun de rioiis croyez-le bien, n'est assez étranger à ce

genre de conversation pour n'y point prendre part. ■- .; , -

Le-docteur -fit un geste de doute.

N'importe, vous comprendrez tout

seul alors.

vj *

les. mille et HIV FANTÔMES. ~ 159

Nous nous étions rapprochés de M.

Ledru,"et pour pi a part, j'écoutais avi-

dément : cette question de la peine de, mort appliquée*, soit par la corde, sôit parle fer, soit par le poison, m ? ayant toujours singulièrement préoccupé com-

me question d'humanité*

J'avais même de mon côté fait quel-

ques recherches sur les différentes douleurs, qui précèdent, accompagnent et

suivent les différents genres. de mort.

Voyons, parlez, dit le docteur d'un

ton incrédule.

IL est aisé de démontrer à quicon

ÎW LÏS''.lf1LL|S-ET' Ufl ÎFÀHTÔMES,

que possède là plus légère iiotioû;d€ la construction et des forces : vitales . de

notre corps, continua M: Lédru, que le

sentiment n'est pas entièrement détruit

par le supplice, et, ce que -j'avance, -doef

leur, est fondé* non point sur des hypo-

thèses, mais sur des faits.

Voyons ces faits.

Les voici : V Lejsiége du sentiment

est dans le, cerveau'* n'est-ce ^pas?

C'est probable* \

. *- Les opérations décatie, conscience

du sentiment peuvent se faire, quoique la circulation du sang par lercerveau soit

suspendue, affaiblie ou partiellement dé-

truite. ,

C'est possible.

— Si donc, le siège de la faculté de sentir est dans le cerveau, aussi' longtemps que le cerveau conserve sa force

vitale, lé supplicié a le sentiment de son

existence.

Des preuves ?

— Les voici : — Haller , dans ses EU± riients de physique, t. IV. p. 55, dit :

t Une .tête coupée rouvrit les yeux et

me regarda de côté, parce que, du bout i. il ' .

du doigt, .j'avais touché sa' moelle. épi-

niere. » .

— Haller, soit ;"-^ mais Haller a pu se

tromper. , :. ;' '

; — Il è'est trompé, je lé veux bien. Pas-

sons à un autre. ^-- Weycard, Arts philosophiques, p. 2&T , dit :

« j'ai vu se mouvoir les lèvres d'un homme dont la tête était abattue. » ^

Bon ; mais de se mouvoir à

— Attendez, nous y arrivons. — Voici Sommering ; ses œuvres sont là, et vous pouvez chercher. Sommering dit : « Plusieurs docteurs, mes confrères, m'ont .

assuré avoir vu Une tète séparée du corps

LES MILLE ET tJN FANTÔMES.

grincer des dents de douleur, et moi je , suis^con vaincu que si F air circulait encore par les organes de la voix, les têtes parler .

raient. » -^ Eh bien I docjteur, continua

M. L'edru en pâlissant*— *iè -guis plus' .

avancé que Sommering. —Une tête m'a

parlé, à moi.

Nous, tressaillîmes tous. •<— Là dame pâle se souleva sur sa chaise longue.

À vous?

Oui, à moi; direz-vous aussi que je

suis un fou ?

— Dam ! fit le docteur, si vous me

dites qu'à vous-même...

f.ES MILLE ET UN tÂWÏÔMÊS.

Oui, je vous dis qu'à moi-même la

chose est arrivée. Vous êtes trop poli»

n'est-ce pas, docteur, pour me dire tout haut que je suis un fou; mais vous le direz tout bas, et cela reviendra absolu-

ment au même.

Eh bien ï vovons, contez-nous cela,

. dit lé docteur, '

•~ Cela vous est bien aisé à dire. Savez-vous que ce que vous me demandez de vous raconter, à vous, je ne l'ai jamais raconté à personne^ depuis trente-sept

ans que la chose m'est arrivée; savez-

vous que je ne réponds pus de ne point , m'évanouir eri vous la racontant, comme

LES MILLE ET Utt'FAKTÔMES.

je me suis évanoui, quand cette, tète à

parlé, quand ces yeux mourants se sont

hxés sur les miens ?

Le dialogue devenait de plus en plus intéressant, la situation de plus en plus dramatique.

*— Voyons, Ledru, du courage, dit AIliette, et contez-nous cela.

Contez-nous cela, mon ami, dit

l'abbé Moulle.

€ontez, dit le chevalier Lenoir.

Monsieur.., murmura la femme

pâle

Je ne dis rien, mais mon désir étai

dans mes yeux. ;

J. Ni.

— C'est étrange, dit M. Ledru sans nous répondre et comme se r parlant à

lui-même, c'est étrange comme les évènements influent les uns sur les autres!

Vous savez qui je suis, dit M. Ledru en se tournant çle mon côté'.,

— Je sais,, Mon sieur, répondis-je, que

vous êtes un homme fort instruit, fort

spirituel, qui donnez d'excellents dîners* et qui êtes maire de Fontenay-aux- Roses. ' ,

M. Ledru sourit en me remerciant d'un signe de tète.

Je vous parle de mon qrigine, de ma

famille, dit-il.

— J'ignore votre origine, Monsieur,

et ne connais point votre famille.

— Eh bien ! écoutez, je vais vous dire

, ., tout cela, et puis peut-être l'histoire que

vous désirez savoir et que je n'ose pas

vous raconter, viendra-t-elle à la suite.

Si elle vient, eh bien ! vous la prendrez ;

si elle ne vient point, ne me la redeman*

dezpàs : c'est que là* force m'aura man-

, que pour vous la dire.

Tout le monde s'assit et prit ses mesu-

rés pour écouter à son aise.

LES. MILLE liT UN ÏAKÏOMJSS.

, Àu reste , le salon était un vrai salon de

récits ou de légendes, grand, sombre;

grâce aux rideaux épais et au jour qui

allait mourant, dont lès angles étaient

déjà en pleine obscurité, tandis que lés"

lignes qui correspondaient aux portes et aux fenêtres conservaient seules un reste

de lumière.

Dans un de ces angles était la dame pâle. Sa robe noire était entièrement per-

due dans la nuit. Sa tête seule, .'blanchie,' immobile et renversée sur Je coussin du sopha, était visible.

M. Ledru commença ;

LES MILLE ET lh\ F^MÔÎUES.

— Je suis,, dit-il, le fils du fameux Co-

mus, physicien du roi et de la reine ;

mon père, que son surnom burlesque a fait classer parmi les escamoteurs et lés charlatans, était un savant distingué de

l'école de Volta, de Galvani et de Mes-

mer. Le premier en France il s'occupa de fantasmagorie et d'électricité, don- . nant des séances de mathématiques et de physique à la cour.

. La pauvre Màrie-Àntoinette, que j'ai vue vingt foisv et qui plus d'une fois m'a pris par les mains et embrassé lors de son*arrivée en France, c'est-à-dire lorsque j'étais un enfant, Marie-Antoinette

raffolait de M. A son passage,*^ 4777, Joseph II déclara qu'il n'avait rien va de plus curieux que Gomus.

Au milieu de tout cela, mon père s'oc-

cupait de l'éducation de mon frère et de

la mièriné, nous initiant à ce qu'il savait

de sciences occultes, et à une foulé de

connaissances, galvaniques, physiques, magnétiques, qui aujourd'hui sont du

domaine puhlic, mais qui à cette époque étaient des secrets, privilèges de quel-

ques-uns seulement ; le titre dé physici en du roi fit en 95 emprisonner mon

père ; mais grâce à quelques amitiés que

j'avais avec la Montagne, je parvins à le faire relâcher.

Mon père alors se retira dans- cette

même maison où je suis, et y mourut en

t 4807, âgé de soixante-seize ans.

Revenonis à moi.

J'ai parlé de mes amitiés avec la Mon-

tagne. J'étais lié en effet avec Danton et Camille Desmoulins. J'avais connu Ma-

rat^plutôt comme médecin que comme ami. Enfin, je l'avais connu. Il résulta de

celte relation que j'eus avec lui, si courte qu'elle aitété, que le jour où Ton coiïr

duisit mademoiselle de Cordày à l'echa-

faud, je me résolus à assister à son sup-

plice.

IîES WILLE bT liW L'AfcTÔMlS;

, : ;— -, J'allais justement, iiHerri>mpis-je,

vous venir en aide dans voire discussion avec M. le docteur Robert sur la -persistance de la vie, en racontant le fait que

l'histoire a consigné; relativement à Charlotte de Corday. ;

— Nous y arrivons, interrompit M.

Ledru, laissez-moi dire. J'étais témoin ;

par conséquent à ce que je dirai vous

pourrez croire

Dès deux heures de l'après-midi j'avais

pris mon poste près de la statue de la Liberté. C'était par une chaude matinée de Juillet; le temps était lourd, le ciel é tait couvert et promettait un orage; .

lks Mille lt uis fanïômks. 173

A quatre heures l'orage éclata ; ce fut à ce moment-là même, àeeque Ton dit,

/que Charlotte monta sur la charette.

On Favait été prendre dans sa prison au moment où un jeune peintre était pccupé à faire son portrait. La mort jalouse

semblait vouloir que rien ne survécût de

la jeune fille, pas même son. image.

La tête était ébauchée sur la toile, — et, chose étrange! au moment où le bourreau entra, le peintre en était à cet

endroit du col que le fer de la guillotine

allait trancher.

Les éclairs brillaient, la plaie tombait,

174 tÉS MILLE ET BIT iFAHTÔMES.

lie tonnerre grondait ; maïs rien n: avait pu disperser la populace furieuse; les quais, les ponts, les places étaient ancombrés ; — les rumeurs de la terre

couvraient presque Tes rumeurs ^du , ciel. — Ces femmes qu'on appelait du

ûom énergique de léehéuses de guîiïo*

- tine, -la poursuivaient de malédictions.

-r- J'entendais ces rugissements venir à moi comme on entend ceux d'une cata-

racte. Longtemps, avant que l'on pût rien apercevoir, la foule ondula; enfin comme un navire fatal, la charette apparut, labouranMe flot, et je -pus distinguer la

condamnée, que je ne connaissais pas; que je n'avais jamais vue.- / ■■ .

tES MtrXE ET UN FA1STÔMES;

C était une belle jeune fille de vingtsept ans, avec des yeiix magnifiques, un nez d'un dessin. parfait, des lèvres d'une ' régularité suprême. Elle se tenait de- ' bout, la tête levée, moins pour paraître dominer cette foule, 'que parce que ses

mains liées derrière le dos la forçaient de tenir sa tête ainsi. — La pluie, avait cessé ; mais comme elle avait supporté la pluie pendant les trois-quarts du che T

min, l'eau qui avait coulé sur elle dessinait sur. la laine humide les contours de son corps charmant ; — on eût dit

quelle sortait du bain. — La chemise rouge -dont.ravait revêtue. le bourreau

donnait un aspect étrange, unesplem

LES MILLE ET lî'H FANTOMES.

deur sinistre a cette tête si fi/ère et si

énergique. — ' Au moment où elle arrivait sur la place, la pluie cessa, et un , rayon de soleil, glissant entre deux huages, vint se j ouer dans ses cheveux, qu'il fit rayonner comme une auréole. En vé-

rite, —je vous* le jure, quoiqu'il y eût derrière cette jeune fille un meurtre, -^ action terrible, même lorsqu'elle venge l'humanité, — quoique je détestasse ce meurtre , —je n'aurais su dire $i ce que je voyais était une apothéose ou un sup-

plice. En apercevant l'échafaud, elle

; et cette, pâleur fut sensii3le, sur-

tout à cause de cette chemise rouge, qui montait jusqu'à son col; mais presque

if

LJïS. MILLE F.T US PANAMES.

. aussitôt elle fit un effort, et acheva de se

tourner vers Téchafaud, qu'elle regarda

en souriant.

. La charrette s'arrêta ; Charlotte sauta

à terre sans vouloir permettre qu'on l'ai-

-dât à ^descendre* puis elle monta les

marches de l'échafaùd, rendues glissan-

tes par; la pluie qui venait de tomber, aussi vite que le lui permettait la longueur de sa chemise traînante et la gêjne de ses mains liées. En sentant la main de

l'exécuteur s,e poser sur son.épaule pour arracher le i mouchoir qui couvrait son col, elle pâlit une seconde fois., mais, à l'instant' même, un dernier sourire vint

, démentir -cette pâleur, et d'elle-même,

sans qu'on l'attachât à l'infâme bascule, .

dans tin élan sublime et presque joyeux, elle passa sa tête par la hideuse ouverttire. — Le couperet glissa, la tête déta* chée du tronc tomba sur la plate-forme

et rebondit. Ce fut alors, écoutez bien ceci, docteur, écoutez bien ceci, poète, ce fut alors qu'Un des valets du bôuN

reaû, nommé Legros, saisit cette tête par les cheveux,, et par une vile adulation à la multitude, lui donna un souffleti Eh bienl je vous dis qu'à ce souf- ' flet la tête rougit ; je T'ai vue, la tête, non

pas la joue j entendez-vous bien ? non pas * la joue touchée seulement, mais les deux

1ES MILLE ET Uîv FANTÔMES. 179

joues, et cela d'une rougeur égale» car le sentiment vivait dans cette tête, — et elle s'indignait d'avoir souffert une honte qui n T était point portée à l'arrêt. *

Le peuple aussi vit cette rougeur, et il prit le parti de la morte contre le vivant, ùë la suppliciée contre le bourreau. Il

demanda, séance.tenante, vengeance de cette indignité, et,, séance tenante, le misérable fut remis aux gendarmes et couduit en prison.

Attendez, dit M. Ledru, qui vit que le docteur voulait parler, attendez, ce n'est

pas tout..

LKS ïvULLI-: ET 0!V FANTOMES*

Je foulais savoir quel sentiment avait

pu porter cet homme à l'acte infâme

qu'il avait commis. Je m'informai; du-

lieu où ii était ; je demandai une permission pour le visiter à l'Abbaye, où on l'avait enfermé, je l'obtins et j'allai le,

voir.

Un arrêt du tribunal révolutionnaire

venait de le condamner à trois mois de prison. H lie comprenait pas qu'il eût été

condamné pour une chose si naturelle que celle qu'il avait faite.

Je lui demandai ce qui avait pu le por-

ter iOcette action.

Tiens,' dit-il, la" belle question! J

LES MILLE LT UK FAJNTÔMES.

suis mara liste, moi ; je venais de la punir

pour le compte de la loi, -7- j ? ai voulu la

punir pour mou compte.

— Mais, lui dis-je, vous n'avez donc

pas compris qu'il y a presque un crime dans cette violation du respect dû à la

mort?

— Ah çà ! me dit Legros en me regardant fixement, vous croyez donc qu'ils sont morts, parce qu'on lès a guillotinés,

vous ?

Sans doute.

— Eh bien ! on voit que vous ne regardez pas dans le panier quand ils sont

LES MILLE ET UJN IAJgTÔMES.

*TZr

là tous ensemble ; que -vous rie leur voyez pastordre les yeux et grincer des dents pendant- cinq minutes encore après, l'exécution. Nous sommes obligés de

changer .de panier tous les trois mois,

Jant ils en saccagent le fond avec les dents. — C'est un tas de têtes d'aristocrates, voyez-vous! qui ne veulent pas se décider à mourir, et je ne serais pas étonné qu ! unjour quelqu'une (Telles se mît à crier : Vive Je roi!

Je savais tout ce que je voulais savoir ;

je sortis, poursuivi par une idée ; =— .c'est qu'en effet ces têtes vivaient encore, et je résolus de m'en assurer.

t Solange.

La nuit était tont-à-fait venue pendant le récit de M. Le dru. Les habitants du salon n'apparaissaient plus, que comme

des ombres, — ombres nonrseulement,

muettes, mais encore immobiles , tant

,ori craignait que M. Ledru ne s'arêtât; car on comprenait que, derrière le récit

terrible qu'il venait de faire, il y avait un récit plus terrible encore.

On n'entendait donc pas un souffle. , — Le docteur seul. ouvrait la bouche. Je lui saisis la main pour l'empêcher de pai'ler, et, en efîët, il se tut.

Au bout de quelques secondes, M. Ledru continua. ^

Je venais de sortir de l'Abbaye, et je traversais la place Taranne pour.merendre à la rue de Tournon, que j'habitais ,

lorsque j'entendis une voix de, femme appelant au secours.

Gè ne pouvaient être des malfaiteurs ,

il était dix heures du soir à peine. Je

courus vers l'ânglè de la place où j'avais

entendu le cri, et je vis, à la lueur de la

lune sortant d'un nuage, une femme qui

se débattait au milieu d'une patrouille

de sans- culottes.

Cette femme, de son côté, m'aperçut, et, remarquant à mon costume que je

n'étais pas tout-à-fait un homme du peupie, elle s'éïança vers moi en s'écrient :

— Eh! tenez, justement voici M. Al-

beri que je connais ; il vous dira que je suis bien la fille de la mèreLedieu, la

blanchisseuse,

Et en même temps la pauvre

toute pale et; toute tremblante,^- me saisit le bras, se cramponnant à moi

comme le naufragé a la planche 4^ son salut. . .'

— La fille de la mère Ledieu tant que tu voudras ; mais tu n'as pas de carte de civisme, la belle -fille, et tu vas noussuivre au corps-de-garde ! ,

La jeune femme me serra le-bras ;' — je sentis tout ce qu'il y avait de terreur et de prière dans cette" pression. — J'avais

compris.

Comme elle m'avait appelé du pre-

mier nom qui s'était offert à son , esprit, je l'appelai, moi, du premier nom qui se

au mien.

—7 Comment ! c'est vous, ma pauvre Solange, lui dis-je, que vous arrive-t-il donc?

La, voyez-vous, Messieurs,, reprit-

elle.

11 me semble que tçi pourrais bien

dire : citoyen s^

.'.-*- Écoutez, Monsieur le sergent, ce n'est point ma faute si je parle comme cela, dit la jeune fille, ma mère avait des pratiques dans la grand monde; elle m'a-

. 188 LÉS MILLE ET UK FAHTÔMES.

vait habituée à être polie, de sorte que

c'est une mauvaise habitude que^ j'ai prise, je le sais bien, une habitude d'àristocrate ; mais que voulez-vous, Monr sieur le sergent, je ne puis pas m'en défaire.

Et il y avait dans cette réponse, faite

d'une voix tremblante, une impercepiible raillerie que seul je reconnus. Je me demandais quelle pouvait être cette femme. Le problème était impossible à résoudre. Tout ce, dont j'étais sûr, c'est quelle n'était point la fille d'une blanchisseuse.

Ce qui m'arrive ? reprit-elle, citoyen

Albert, voilà ce qui m'arrive. Imaginez- ; vous que je suis, allée reporter du linge ; que la maîtresse de la maison était sorlie; que j'ai attendu, pour recevoir mon argent, qu'elle rentrât. Dam ! par le temps qui court; chacun a besoin de son argent- La nuit est venue ; je croyais rentrer au jour. Je n'avais pas pris ma carte de civisme, je suis tombée au mi-

lieu de ces Messieurs, pardon, je veux dire de ces citoyens, ils m'ont demandé ma carte, je leur ai dit que je n'en avais pas, ils ont voulu me conduire au corps-

de-garde. J'ai crié, vous êtes accouru, ' justement une connaissance, alors j'ai été rassurée. Je me suis dit : puisque M.

LES MILLE liT UN FANTOMES

Albert sait que je m'appelle Solange, puisqu'il sait <jùé je suis la fille de la mère Ledieu* il répondra de moi, n'est-ce pas, Monsieur Albert?

-— Certainement, je répondraide vous et j'en réponds.

— Bon ! dit le chef de la patrouille, et qui me répondra de toi, Monsieur le muscadin ?

— Danton. Cela të va-t-il ? est-ce un

bon patriote, celui-là ?

Ah ! si Danton répond de toi, il n'y

a rien à dire.

LES -MILLE JïT UJN FÀWTÔÀÏES.

..— Eh bien !' c'est jour dé séance aux Cordeliefs; allons jusques-là. - ,

— Allons jusques-là, — - dit le sergent ,

Citoyens sans-culottes, en avant, mar-

elle!

Le t.lub des Gordeliers se tenait dans l'ancien couvent des Gordeliers, rue de l'Observance, nous y fûmes en un instant. Arrivé à la porte, je déchirai une page de mon portefeuille, j'écrivis quelques mots au crayon, et je les remis au sergent en "l'invitant à les porter à Dan-

ton, tandis que nous resterions aux mains du caporal et de la patrouille.

ma

LES .MILLE ET UN" FAKTÔMf'S.

Le servent .entra dan? le club, et, revint avec Danton.

— Comm en t, me di t- j 1 , c'est toi q u'on

arrête, loi.' loi, mon ami, — toi, l'ami de Camille ! toi, un des, meilleurs républicains qui existent. Allons donc!' — Citoyen sergent, ajouta-t-il en se retour-

nant vers le chef des sans-ciilottes, — je te réponds de lui. — Cela te suffit-il ?

— Tu réponds de lui ; mais réponds-tu d>llc? reprit l'obstiné sergent. ,

D'elle? De qui parles-tu?

De cette femme* pardieu !

LES' MILM! EïliS FANTÔMfc'S. 193

— De lui, d'elle, de tout ce qui l'entoure ; es- tu content?

— Oui, je suis content, dit le sergent ,

surtout de t'a voir vu.

— Ahpardieu! ce plaisir-là, tu jpeux , te le donner gratis, regarde-moi tout à ton aise, - — pendant que tu me tiens.

— Merci , — continue de soutenir comme tu le fais les intérêts du peuple, et sois tranquille, le peuple te sera re-

connaissant.

— Oh ! oui, avec cela que je compte làdessus! dit Danton. « ■.-■

— Yeux?tu me donner une poignée de

main ? continua lesergenf»

Pourquoi pas ?

Et Danton lui donna la main.

Vive Danton ! .cria le sergent.

Vive Danton ! répéta toute la pa-

trouille.

Et elle s'éloigna, conduite par son chef, qui, à dix pas, se retourna, et, agitant son bonnet, rouge, cria encore une fois : Vive Danton ! cri qui fut répété par ses hommes. - ' l

J'allais remercier Danton, lorsque

son nom plusieurs fois répété dans l'intérieur du club, parvint jusqu'à nous. Danton ! Danton ! criaient plusieurs voix, — à la tribune ! — Pardon mon cher, me

dit-il,— tu entends, — une poignée de main, et laisse-moi rentrer. J'ai donné

la droite au sergent, —jeté donne la gauche. — Qui sait? le digne patriote avait peut-être la gale.

Et se retournant :

— Me voilà ! dit-il, de cette voix puissanté qui soulevait et calmait les orages de la rue, — me voilà, attendez-moi.

Et il se rejeta dans l'intérieur du club.

Î9f> LES MILLE ET U3V FANfÔMJTS.

Je restai seul à la porté avec mon

inconnue.

— Maintenant, Madame, lui djs-je } où

faut-il que je vous conduise? je suis à vos ordres.

— Dam ï chez la mère Ledïeu, me répondit-elle en riant, vous savez bien que c'est ma mère.

Mais où demeure la mère Ledieu ?

Rue Férou , n° 24 .

Allons chez la mère Ledieu, rue Fé-

rou, n°24.

Nous redescendîmes la rue des Fossés-

LES MILLE £ï 13 K 1- AIN TOMES.

Monsieur-]e-Prinçe jusqu'à la rue des Fossés-Saint-Germain , puis la rue du Petit-Lion, puis nous remontâmes la place Saint-Sulpice, puis la rue Férou.

Tout ce chemin s'était fait sans que

nous eussions échangé une parole.

Seulement» aux rayons de la lune, qui brillait dans toute sa splendeur, j'avais

pu l'examiner à mon aise.

C'était une charmante personne de vingt à vingt-deux ans, brune, avec de grands yeux bleus, plus spirituels que

mélancoliques, un nez fin et droit, des lèvres railleuses, des dents comme des

LES MILLE lîï U'JN FASITÔMfcS.

perles, des ni oins dé reine, des pïëc d'enfant. Tout cela ayant, sous le costume vtiîgàiré de là fille de là mère Lediéu, conservé une allure aristocratique qui avait, à bon droit, éveillé la susceptibilité du brave sergent et de sa belliqueuse patrouille.

, En arrivant à la porte, nous nous ar- . rétames, et nous nous regardâmes un

instant en silence.

— Eh bien ! que me voulez-vous, mon .;

cher monsieur Albert, me dit mon in-

connue en souriant.

Je voulais vous dire, ma chère de*

moisélle Solange, que ce n'était point la peine de nous rencontrer pour nous

quitter si vite;

— Mais je vous demande un million de pardons. Je trouve que c'est tout-àfait la peine, au contraire* -^ attendu que si je ne vous eusse pas rencontré, on m'eût conduite au corps- de-garde ; -— on m'eût reconnue pour n'être pas la fille de ia mère Lediéu ; — '■ on eût découvert que j'étais une aristocrate, et l'on m'eût

très, probablement coupé le cou.

— Vous avouez donc que vous êtes une aristocrate ? :

200 LÈS MIJXE ET UH FAMTÔMES.

Moi , je n-a voue rien .

Voyons, dites-moi au moins votre

nom?

Solange.

— Vous savez bien que ce nom, que je vous ai donné à tout hasard, n'est pas le

vôtre

— N'importe ! je l'aime et je le garde...

pour vous, du moins.

— Quel besoin avez- vous de le garder pour moi, si je ne dois pas vous revoir?

Je ne dis pas cela. Je dis seulement

que si nous nous revoyons, il est aussi inutile que vous sachiez comment je

m'appelle, que moi comment vous vous appelez. Je vous ai nommé Albert, gardez ce nom d'Albert, comme je garde le nom de Solange.

Eh bien ! soit ; mais écoutez, Solan-

ge, lui dis-je.

Je vous écoute, Albert, répondit-

elle.

Vous êtes une aristocrate, vous l'a-

vouez .'

— Quand je ne l'avouerais point, vous

le devineriez, n'est-ce pas? ainsi mon

LES. MÏ'LtE ET .BW FANTÔMES.

aveu perd beaucoup dé son mérité.

— Et en votre qualité d'aristocrate,

vous êtes poursuivie ?

Iî /y a bien quelque chose comme

cela»

Et yôUs VdUs cachez pou* éviter

les poursuites î

„■■— Rue Férôù, 24, chez la mère Ledieu, dont le mari a été cocher de mon père. Vous voyez que je n'ai pas de secrets pour vous. >

Et votre père ?

Je n'ai pas de secrets pour vous,

mon cher monsieur Albert, en tant que ces secrets sont à moi ; mais les secrets

de mon père né sont pas les miens. Mon père se cache de son côté en attendant une occasion d'émigrer. Voilà tout ce

que je puis vous dire.

Et vous, que" comptez^vous faire ?

— Partir avec mon père-, si c est possible;si c'est itiâpoësïblei le laisser par-

tir seul et aller le rejoindre.

■■•#*- Et ce soir, quàM vous avez, ete arrêtée, vous reveniez de vfeir votre père ?

.— J'en revenais.

LES MILLE FT UN J?ÂNTOMlî&.

Éçoutez^Bôii chère Solange!

Je vous écoute.

— Vous avez vu ce qui s'est passé ce

soir*

— Oui, et cela m'a donné la mesure

de votre crédit.

^ Oh ! mon crédit n'est pas grand»

par malheur. Cependant, j'ai quelques

amis.

— J'ai fait connaissance ce soir avec l'un d'entre eux.

Et vous le savez, celui-là n'est pas

un des hommes les moins puissants de l'époque.

. — Vous comptez employer son in-

fluence pour aider à la fuite de mon père?

Non, je la réserve pour vous.

Et pour mon père \

Pour votre père, j'ai un autre

moyen

— Vous avez un autre moven ! s'écria

Solange, en s'emparant de mes mains, et en me regardant avec anxiété.

— > Si je sauve votre père, garderez-

ri

.vous un bon souvenir de moi ?

2#fi LES MlLtK ET C1N T FANTOMES

0h! je vous serai reconnaissante

toute ma vie.

Et elle prononça ces mots avec une adorable expression de reconnaissance

anticipée.

Puis, me regardant, avec tin ton sup-

pliant :

Mais cela vous suffira-Vil l deman-

da-t-elle.

Oui, répondis-je.

— Allons ! je ne m'étais pas trompée,vous êtes un noble cœur. Je vous remercie au nom de mon père et au mien, et

LES MILLE ET- IJW FASTOMES.

quand vous lie réussiriez pas âans l'avenir, je n'en suis pas moins votre redevàble pour le passé.

Quand nous reverrons^nous* So->

lange )

Quand avez- vous besoin de me re-

voir ?

— Demain, j'espère avoir quelque

* Aw-.

chose de bon à vous apprendre.

Eh bien! revoyons-nous demain.

Où cela?

Ici, si vous voulez.

LES MILLE ET 13 Pï FA JNÏOMES.

Ici, dans la rue?

— Eh ! mon Dieu ! vous voyez ; que c'est encore le plus sûr ; depuis une demi «heure que nous causons à cette porté , il n'est -point passé une seule personne.

— Pourquoi ne monterais-jé pas chez vous , ou pourquoi ne viendriez - vous pas chez moi?

— Parce que, venant. chez moi, vous compromettez les hraves gens qui m'ont donné asile ; parce qu'en allant chez vous, je vous compromets.

Oh bien ! soit; je prendrai la carte

LES /MILLE ET Utf FANTÔMES,

d'une de mes parentes, et jevousladon-

nerai.

— Oui, pour qu'on guillotine votre

parente si, par hasard, je suis arrêtée.

— Vous avez raison, je vous apporte-

rai une carte au nom de Solange.

— A merveille ! vous verrez que S'o-

lange finira par être mon seul et véritable nom.

Votre heure?

• ^-La même où nous nous sommes

rencontrés aujourd'hui. Dix heures si

vous voulez.

Soit; dix heures.

Et comment nous rencontrerons-

nous?

-^■Oh! ce n'est pas bien difficile. A

dix heures moins cinq minutes vous se-

rez à la porte ; à dix heures je descen-

drai.

Donc, demain à dix heures, chère

Solange.

Demain, à dix heures, cher Albert.

Je voulus lui baiser Ja main, elle me présenta le front.

Le lendemain soir , à neuf heures et demie, j'étais dans la rue. v

A dix heures moins un quart, Solange ouvrait la porte. <

Chacun de nous avait devancé l'heure.

Je ne fis qu'un bond jusqu'à elle.

— Je vois que vous avez de bonnes nouvelles, dit-elle en souriant

'— D'excellentes ; d'abord voici votre

carte.

D'abord mon père

Et elle repoussa ma main

Voire père est sauvé, s'il le veut

S'il le veut? dites^vous; que faut-il

qu'il fasse ?

Il faut qu'il ait confiance en moi.

C'est déjà chose faite.

Vous l'avez vu ?

Oui.

Vous vous êtes exposée.

Que voulez-vous ? il le faut ; mais

Dieu est là !

Et vous lui avez tout dit, à votre

père

Je lui ai dit que vous m'aviez sauvé

là vie hier, et que vous lui sauveriez

peut-être la vie demain.

— Demain,— oui justement, demain s'il veut, je lui sauve la vie.

rr- Comment cela? dites, voyons, parlez. Quelle admirable rencontre aurais-

je faite si tout cela réussissait !

Seulement, dis-je, en hésitant.

Eh bien ?

Vous ne pourrez point partir avec

lui.

— Quant à cela, ne vous ai-je point dit que.ma résolution était prise? \

214 LÉS MILLE ET UN FAïïTÔMES.

-tt D'ailleurs, plus tard, je suis sur de

rv

vous avoir un passe

— Parlons de. mon père (T abord, no us parlerons de moi après. >

* -T7- Eh bien ! je vous ai dit que j'avais des amis, n'est-ce pas ?'

Oui.

J'en ai été voir un aujourd'hui.

Après ?

— Un homme que vous connaissez de

nom, et dont le nom est un garant de courage, de loyauté et d'honneur.;. ,

Et ce nom, c'est...

Marceau.

Le général Marceau?

Justement.

Vous avez raison, si celui-là a pro-

mis, il tiendra.

Eh bien! il a promis.

< — Mon Dieu ! que vous me faites heureuse ! Voyons, qu'a-t-il promis ! dites.

Il a promis de nous servir

Gomment cela?

— Ah ! d'une manière bien simple.

Klébèr vient de le faire nommer général

en chef de l'armée de l'Ouest II part de-

main soir.

— Demain soir, mais nous Saurons le temps de rien préparer.

Nous n'avons rien à préparer.

Je ne comprends pas.

11 emmène votre père.

Mon père !

— Oui,' en qualité de secrétaire. Arrivé en Vendée, votre père engage à Marceau sa parole de né pas servir contre la

France, et, une nuit, il gagne up camp Vendéen :^de la Vendée, il passe en'Bre- ' tagne, eh Angleterre. Quand il est ins-

tallé à Londres, il vous donne de ses

nouvelles; je vous procure un passeport,

et vous allez le rejoindre à Londres.

— Demain ! s'écria Solange. Mon père, partirait demain !

Mais il n'y a pas de temps à perdre

Mon père n'est pas prévenu

Prévenez-le.

Ce soir?

Ce soir.

2)8 LES Mlf,£E ET UjN FANTÔMES;

Mais comment; à cette heure T

Vous avez une carte et mon bras.

Vous avez raison. — r Maoarte.

ir-

Je la lui donnai; elle la mit dans sa poitrine.

Maintenant, votre bras.

Je lui donnai mon bras, et nous partî-

mes.

Nous descendîmes jusqu'à la place

Tarâtine, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit où je Pavais rencontrée la veille.

Attendez-moi ici, me dit-elle:

Je m'inclinai et j'attendis:

Elle disparut au coin de l'ancien hôtel Matignon ; — puis, . au bout d'un quart

d'heure, elle reparut.

Venez, dit-eîle, mon p s ère veut vous

voir et vous remercier.

. Elle reprit mon braset me conduisit rue Saint-Guillaume, en face de l'hôtel Mortémart.

Arrivée là, elle,tira une clé de sa po-

che, ouvrit une petite porte bâtarde, me

prit par la, main, me guida jusqu'au

deuxième étage, et frappa d'une façon

oï>o ■

LES MILLfc iîT UJN l'ANTOMES.

Un homme de quarante-huit à cinquante ans ouvrit la porte. Il était vêtu en ouvrier, et paraissait exercer l'état de

relieur de livres.

Mais aux premiers mots qu'il me dit, aux premiers remercîments* qu'il m'a-

dressa, le grand seigneur s'était trahi.

— Monsieur, me dit-il,* là Providence

vous a envoyé à nous, et je vous reçois comme un envoyé de la Providence. Estlivrai que vous pouvez me sauver, et

surtout que vous voulez me sauver ?

Je lui racontai tout, je lui dis comment Marceau se chargeait de l'emmè*

ner en qualité de secrétaire, et ne lui demandait rien autrechose quelapromesse de- ne point porter les armes contre la.

France.

— Cette promesse, je vous la fais 'de bon cœur, et je la lui renouvellerai. .

— Je vous en remercie en son nom

et au mien.

Mais quand Marceau part-il?

Demain.

Dôis-je me rendre chez, lui cette.

nuit ?

Qu|md vous voudrez ; il vous at-

tendra toujours

222 tJES MILLE Eï UR FÀîSTÔMES.

lie pèi'e ëtlà fille se regardèrent.

Je crois qu'il serait 'plus prudent de

vous y rendre dès ce soir, mon père, dit Solange. , ,

— Soit. Mais si l'on m'arrête, je n'ai

pas de carte de civisme.

Voici la mienne.

Mais vous ?

Oh ! -moi, je suis connu.

Où demeure Marceau?

■'Rue de l'Université, n° 40, chez sa

LÉS MILLE F.T UH FATSTÔjVlES.

sœur , mademoiselle Desgraviers-Mar-

ceau.

M'y accompagnez -vous ?

— Je vous suivrai par derrière, pour pouvoir ramener mademoiselle, quand

vous serez entré.

— Et comment Marceau saura-t-il que

je suis l'homme dont vous lui avez parlé ?

— Vous lui remettrez c§tte cocarde

tricolore, c'est le signe - chf reconnais-

sance.

Que ferai-je pour mon libérateur?

Vousme chargerez du salut de votre

fille, comme elle m'a chargé du vôtre

Allons.

Il mit son chapeau et éteignit les lu-

mières.

Nous descendîmes à la lueur d'un rayon de lune, qui filtrait par les fenêtrès dePescalier.

A la porte, il prit le bras de sa fille,

appuya à droite, et par la rue des Saint- Pères, gagmrk rue de l'Université.

Je les suivais toujours à dix pas.

On arriva au numéro 40, sans avoir

- ' rencontré personne.

Je m'approchai d'eux.

— C'est de bon augure, clis-je ; maintenant, voulez- vous que j'attende ou que je monte avec vous ?

î— Non , ne vous compromettez pas davantage ; attendez ma fille ici.

Je m'inclinai.

— Encore une fois, merci et adieu, me dit-il, me tendant la main. La langue n'a point de mots pour traduire les sentiments que je vous ai voués. J'espère que Dieu un jonr me mettra à même de vous exprimer tonte ma reconnaissance.

226 LES MILLE ET ÛW fAWFÔMES .

Je lui répondis par un simple serrement de main.

Il entra ; Solange le suivit. Mais, elle ,

aussi, avant d'entrer, me serra la main.

Au bout de dix minutes, la porte se rouvrit.

Eh bien? lui dis-je.

— 'Eh bien! reprit-elle, voire ami est bien digne d'être votre ami; — c'est-àdire qu'il a toutes les délicatesses. — Il comprend que je serai heureuse de rester avec mon. père jusqu'au moment du départ.. Sa sœur me fait dresser un lit dans sa chambre^ Demain, à trois heures

Ti

de r après -midi, mon père sera hors de

tout danger. Demain, à dix heures du

soir, comme aujourd'hui, si vous croyez que le remercîment d'une fille qui vous devra son père vaille la peine de vous

déranger, venez le chercher rue Férou.

Oh! certes, j'irai. Votre père ne .

vous a rien dit pour moi

— Il vous remercie de votre carte que voici, et vous prie de me renvoyer à Jui le plus tôt qu'il vous sera possible.

— Ce sera quand vous voudrez, Solan-

ge, répondis-je, le cœur serré.

Faut-il au moins que je sache pu

rejoindre .mon père, dit-elle, : — Oh!

vous n'êtes pas encore débarrassé de ■

moi.

Je pris sa' main et la serrai contre

mon cœur.

Mais elle, me présentant son front comme la veille :

A demain, dit-elle.

Et appuyant mes lèvres contre son.

front, ce ne fut plus seulement sa main que je serrai contre mon cœur, mais sa poitrine frémissante, mais son cœur bon-

dissant.

Je rentrai' 'chez-' moi joyeux d'âme comme jamais je ne l'avais été. Était-ce la conscience de la bonne action que j'a- .vais faite, était-ce que déjà j'aimais l'adorable créature?

Je ne sais si je dormis ou si je veillai ;

je sais que toutes les harmonies de la nature. chantaient en moi ; je sais que la nuit me parut sans fin, le jour immense ; je sais que, tout en poussant le temps devant moi, j'eusse voulu le retenir pour ne pas perdre une minute des jours que j'avais encore à vivre.

Le lendemain, j'étais à neuf heures dans la rue Férou.

no

LES MILLli £ï LW FAKTOMÈS;

A neuf heures et- demie Solange parut.

Elle vint kmoi et me jeta les bras autour du cou.

— Sauvé, dit-elle, mon père est sauvé, et c'est à vous que je dois son salut ! Oh !

que je vous aime ? .

^--Quinze jours après, Solange reçut

une lettre qui lui annonçait que son père

en

Le lendemain, je lui apportai un pas-

seport.

En le recevant, Solange fendit en lar-

mes

LES MILLE ET l)i\ FANTÔMES.

Vous ne m'aimez donc pas? dit-

élle.

— Je vous aime plus : que ma vie, répondis-je; mais j'ai engagé ma parole à votre père, et avant tout je dois tenir ma parole. ,

— Alors , dit-elle , c'est moi qui m an-

querai à la mienne. Si tu as le courage de me laisser partir, Albert, moi je n'ai pas le courage de te quitter.

Hélas ! elle resta.

MI

Aibert.

Comme à la première interruption du , récit de M. Ledru, il se fit un moment de

silence.

Silence mieux respecté encore que la première fois, car on sentait qu'on ap* prochait de la fin de Y histoire, et M. Le-

dru avait dit que, cette histoire, il n'aurait peut-être pas la force de là finir.

Mais presqu'aussitôt il reprit :

-r- Trois mois s'étaient écoulés depuis cette soirée où il avait été question du

départ de Solange, et, depuis cette soi-

rée, pas un mot de séparation n'avait été

prononce

Solange avait désiré un logement rue Taranne. Je l'avais pris sous le nom de

Solange; je rie lui en connaissais pas d'autre, comme elle ne m'en connaissait pas d'autre qu'Albert. Je l'avais fait entrer dans une institution de jeunes tilles

en qualité de sous-maîtresse, et . cela pour la soustraire plus sûrement aux recherches de la police révolutionnaire,

devenues plus actives que jamais.

- Les dimanches et les jeudis, nous les passions ensemble dans ce petit appartement de la rue ïaranne : de la fenêtre de la chambre à coucher, nous voyions

la place où nous nous étions rencontrés

pour la première fois.

Chaque jour nous recevions une

elle au nom de .Solange, moi au nom

d'Albert.

Ces trois mois avaient été les plus heureux de ma vie.

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