LÈS MILLE ET 'VIS FAB.TOBÏBS
jnieux que personne. L'homme auquel
on comprime le cerveau avec le doigt, à un endroit où manque un morceau du crâne, cet horiime n'éprouve aucune douleur, seulement, il s'endort. Eh bien !
le même phénomène arrive quand le cerveau est comprimé par un amondêl-
lement du sang. — Or, chez le pendu, le sang s'amoncelle, d'abord parce qu'il
entre -dans le cerveau par les artères vertébrales, qui* traversant les canaux osseux du, col, ne peuvent être çompro-
mis, ensuite, parce que, tendant à refluer par les veines du col, il se trouve
arrêté par le lien qui noue le cou etles .
veines;
oit, dit le docteur, mais revenons
aux expériences. J'ai hâte d'arriver à
cette fameuse tête qui a parlé.
^ H - in
Je crus entendre comme un soupir s'échapper de la poitrine de M. Ledru. —
Quant à voir son visage, c'était impossisible. — Il faisait nuit complète.
— Oui, dit-il, en effet, Je m'écarte de mon sujet, docteur, revenons à mes expériences. "'-*.'
— Malheureusement , les sujets ne me manquaient point.
Nous étions au plus fort des exécu-
tions, on guillotinait trente ou quarante
personnes, par jour, et june si grande
Quantité de sang coulait sur Ja place de la Révolution, que l'on avait été/obligé
de pratiquer autour de Féch&faud, un
fossé de trois pieds de profondeur.
Ce .fosse était recouvert de planches.
Une de ces planches tourna sous le
pied d'un erilarit de huit ou dix ans, qui
tomba daiis ce hideux fossé et s'y noya.
Il va sans dire que je me gardai bien
dédire à Solange à quoi j'occupais mon temps le jour où je ne la voyais pas ; au reste, je dois, avouer que j'avais d'abord éprouvé une si forte répugnance pour
ces pauvres débris humains, que j'avais
été effrayé de l'arrière- douleur que mes expériences ajoutaient peut-être au supplice. -^ Mais enfin, je m'étais dit que ces études auxquelles je me livrais, étaient faites au profit x de la société tout entière, attendu que si je parvenais ja-
mais à faire partager mes convictions à
' une réunion de législateurs, j'arriverais
peut-être à faire abolir la peine de mort.
Au fur et à mesure que mes expériences donnaient des résultats, je les consimiais dans un mémoire.
Au bout de deux mois; j -avais- fait sur
la persistance de la vie après le supplice,
toutes les expériences que l'on peut faire.
Je résolus de pousser .ces expériences encore plus loin s'il était possible, à l'aide du galvanisme et de l'électricité.
On me. livra la cimetière de Clamart,
et l'on. mit à ma disposition toutes les têtes et tous les «orps des suppliciés.
On avait changé pour moi, en labora-
toire, une petite chapelle qui était bâtie
à l'angle du cimetière. Vous le savez, après avoir chassé les rois de leurs palais, on chassa Dieu de ses églises.
J'avais là une machine électrique, et trois ou quatre de ces instruments appelés excitateurs.
Vers cinq heures arrivait le terrible
convoi. Les corps étaient pêle-mêle dans
le tombereau, les têtes pêle-mêle dans
un sac.
Je prenais au hasard une ou deux têtes et un ou deux corps ; on jetait le refcte dans la fosse commune.
Le lendemain, les J têtes et les corps sur lesquels j'avais expérimenté la veille ,
étaient joints au convoi du jour. Presque toujours mon frère m'aidait dans ces
expériences.
. Au milieu de tous ces contacts avec la
mort, mon amour pour Solange aug-
LES MILLE Eï< UM FÀK TOMES;
mentait chaque jour. De son côté} la* pauvre enfant -m'aimait de toutes les forces 4crfiQii coeur. ,
Bien souvent f avais pensé à en faire
ma femme, bien souvent, nous avions mesure le bonheur d'une pareille union;
mais, pour devenir ma femme, il fallait
que Solange dît son nom, et son nom, qui était celui d'un émigré, d'un aristocraté, d'un proscrit, portait la mort avec
lui.
Son père lui avait .écrit plusieurs fois pour hâter son départ, mais elle lui
avait dit notre amour.' Elle' lui avait de-
mandé son consentement à notre maria-
ge, <Ju il avait accordé ; tout allait donc bien de ce côté4â. '«
Cependant, au milieu dé tous ces pro-
ces terribles, un procès plus terrible -que
les autres nous avait profondément attristes tous deux. ,
C'était le procès de Marie- Antoinette.
Commencé le 4 octobre, ce procès se suivait avec activité : le 14 octobre, elle
avait compara devant Jte tribunal révolutionnaire, le iO à quatre heures .du ma-
tin, elle avait été condamnée; le même jour., à onze heures, elle était montée surl'échafaud.
LÉS MILLtë ET t)M EAHTOMES.
,' -si *
Le matin, j'avais reçu une lettre de
Solange, qui m'écrivait qu'elle ne voulait point laisser passer une pareille journée
sans me voir.
J'arrivai vers deux heures à notre petit
appartement de la rue Taranne, et je
trouvai Solange toute en pleurs. J étais moi-même profondément affecté de
cette exécution-. La reine avait été si
bonne pour moi dans ma jeunesse, que j'avais gardé un profond souvenir de
cette bonté.
Oh! je me souviendrai toujours de cette journée; c'était un mercredi, il y ,
avait dans Paris, plus^que de la tristesse, il y avait de la terreur.
Quant à moi, j'éprouvais un étrange
découragement, quelque chose comme le pressentiment d'un grand malheur.
J'avais. voulu essayer de rendre des forces à Solange, qui pleurait, renversée dans mes bras, et les paroles consolatriées m'avaient manqué, parce que la
consolation, n'était pas dans mon cœur.
Nous passâmes comme d'habitude la nuit ensemble ; notre nuit fut plus triste encore que notre journée. Je me rappelle qu'un chien enfermé dans un
appartement au-dessous du nôtre,
hurla jusqu'à deux -heures du rriàtin.
Le lendemain nous nous informâmes ; son maître était sorti en emportant la
clé ; dans la rue il' avait été arrêté, con-
duit au tribunal révolutionnaire; con-
damné à trois heures, il avait été exécuté à quatre.
Il fallait nous quitter ; les classes pie
Solange commençaient à neuf heures du
i • matin. Son pensionnat était situé près
du Jardin -des -Plantes. J'hésitai long-
temps à la laisser aller, r-r Elle-même ne
pouvait se résoudre à me quitter. — Mais
rester deux jours dehors, c'était, s'expo-
sera des investigations toujours dan^
gereuses dans la situation de Solange.
Je fis avancer une voiture, et la con-
duisis jusqu'au coin de lar.ue des Fossés-
■ - * - • ■ - ' .■'■'. \ Saint Bernard; — là je descendis pour
la laisser continuer son chemin.,Pendant
toute la route, nous nous étions tenus embrassés sans prononcer une parole,
mêlant nos larmes, qui coulaient jusque sur nos lèvres, mêlant leur amertume à
la douceur de nos baisers.
' Je descendis du fiacre ï mais, au lieu de m'en aller de mon eôlê, je restai cloué
à la même place, pour voir plus long-
temps la voiture qui l'emportait. Au
bout de vingt pas, la voiture s ? arrêta,
fcES; IftÏLLE ET U« FASTÔMES,
Solange passa sa tête par la portière, comme si elle eût deviné que j'étais en-
core là. — Je courus à elle. Je remontai dans le fiacre; je refermai les glaces. Je
la pressai encore une fois dans mes bras.
Mais neuf heures sonnèrent à< Saint- Etienne-du-Mont. — J'essuyai ses larmes , -n- je fermai ses lèvres d'un triple baiser, et, sautant en bas de la voiture,
je m'éloignai tout courant.
Il me sembla que Solange me rappelait' ; mais toutes ces larmes, toutes ces
pouvaient être remarquées.
J'eus le fatal courage de iie pas mè re-
tourner.
LIS MILLE KT U3V PAiSTÔMES
Je rentrai chez moi désespéré. Je,
passai la journée à écrire à Solange; le sbir, je lui envoyai un volume.
Je; venais de faire jeter ma lettre à ia
poste, lorsque j'en reçus une d'elle.
Elle avait été fort grondée ; on lui avait fait une foule de questions, et on l'avait menacée de lui retirer sa première sortie.
Sa première sortie était le dimanche suivant; mais Solange me jurait qu'en tout cas, dût-elle rompre avec la maîtresse de pension , elle me verrait ce
jour-là. '
Moi aussi, je le jurai; il me semblait
LES MILLIi: XT UK FANTOMES.
que si j'étais sept jours sans là voir, ce qui arriverait; si elle n'usait pas de sa première sortie , je deviendrais fou.
D'autant plus que Solange exprimait quelque inquiétude, une lettre qu'elle
avait trouvée à sa pension en y rentrant,
et qui venait de son père, lui* paraissait avoir été décachetée. ,
* . Je passai une mauvaise nuit, une plus
mauvaise journée le lendemain, «récrivis comme d'habitude à Solange, et, comme
c'était mon jour d'expériences,vers trois heures je passai chez mon frère afin de remmener avec moi à Clamart.
LES MILLK LT DM FAKTOMES.
Mon frère n'était pas chez lui ; je partis
seul.
Il faisait un temps affreux; la nature,
, désolée, se fondait en pluie, de cette
pluie froide et torrentueuse qui annonce
Thiver. Tout le long de mon chemin,
j'entendais les crieurs publics, hurler
d'une yoix éraillée la liste des condamnés
/du jour; elle était nombreuse : il y avait des hommes, des femmes et des enfants.
La sanglante moisson était abondante,
et les sujets ne me manqueraient pas pour la, séance que j'allais faire le soir.
Les jours finissaient de bonne heure,
LÉS MILLE ET UJV FàSS TOMES.
A quatre heures, j'arrivai à.Clàmârt ; il
faisait presque nuit.
L'aspect de ce cimetière, avec ses
vastes tombes fraîchement remuées, avec
ses arbres rares et . cliquetant au vent
comme des squelettes, était sombre et presque hideux.
Tout ce qui n'était pas terre retour-
née, était herbe, chardons ou orties;
Chaque jour la terre retournée envahissait la terre verte.
Au milieu de tous ces boursoufflements du sol, la fosse du jour était béan-
surcroit de condamnés, et la fosse était plus grande que d'habitude.
Je m'en approchai machinalement.
Tout le fond était plein d'eau ; pauvres cadavres nus et froids qu'on allait jeter dans ce tte eau froide comme eux !
En arrivant près de la fosse, mon pied ,
glissa, et je faillis tomber dedans, mes cheveux ' se hérissèrent. J'étais mouillé, j'avais le frisson , je m'acheminai vers
mon laboratoire.
C'était, comme je l'ai dit, une an-
tienne chapelle; je cherchai des yeux ; pourquoi cherchai ;jë? cela, je n'en sais
rien , Je cherchai des yeux s'il restait à la
muraille, ou sur ce qui avait été l'autel, quelque signe de culte ; la muraille était
iiue, l'autel était ras. A la place où était
autrefois le tabernacle, c'est-à-dirè Dieu, c'est-à-dire la vie, il y avait un crâne dé-
pouillé de sa chair et de ses cheveux, c'est-à-dire la mort, c'est-à-dire le néant.
J'allumai ma chandelle ; je la posai
s,ur ma table à expériences, toute ch.àr-
gée de ces outils , de forme étrange que
.'i j avais inventés moi-même, et je m'assis,
— rêvant à quoi? — à cette pauvre reine
que j'avais vue si belle* si heureuse, si
aimée; qui, la veille,, poursuivie des im-
LES-MILtE FI UH fARlÔMES. 259
précations de tout un peuple, avait été
conduite ~en charrette à l'échafaud , et
.qui, à cette heure, la tête séparée du
corps, dormait dans la bière des pauvres,
elle qui avait, dormi sous les lambris dorés des Tuileries , de Versailles et de
Saint-CIoùd.'
Pendant que je m'abîmais dans ces sombres réflexions, la pluie redoublait, lèvent/passait en larges raffales, jetant
sa plainte lugubre parmi les branches des arbres, parmi les tiges ;des herbes qu'il faisait frissonner. / ., "
À ce bruit, se mêla bientôt comme un
roulement de tonnerre lugubre ; seule-
260 LES MILLE ET Un .FANTÔMES,
ment ce tonnerre, àù lieu de gronder
dans les nues, bondissait sur le soi qu ? il
T aisait trembler.
C'était le roulement du rouge tombereau, qui revenait de la place de la Révolution, et qui entrait à Clamart.
La porté de la petite chapelle s'ouvrit,
" * "''"il--
et deux hommes ruisselant d'eau entre-
rent portant un sac.
L'un était ce même Legros que j'avais
yisité en prison, l'autre était un fos-
soyeur,
Tenez; monsieur. Ledru, me dit le
valet du bourreau, voilà votre affaire
vous n'avez pas besoin de vous près-
ser ce soir ; — nous vous laissons tout le bataclan ; — demain on les enterrera; — il fera jour; — ils ne s'enrhumeront pas - pour avoir passé une nuit à l'air.
Et avec un rire hideux, ces deux stipendiés de la mort posèrent leur sac
dans l'angle, près de l'ancien autel à ma gauche devant moi.
Puis ils sortirent sans refermer la
porte qui se mit à battre contre son
chambranle, laissant passer des bouffées de vent qui faisaient vaciller la flamme de ma chandelle, qui montait pâle et
pour ain^i dire mourante, le long <Je sa
mèche noireiei
Je les entendis dételer. le cheval, fer-
mer le cimetière et partir, laissant le tombereau plein de cadavres. ;
J'avais eu grande envie* de m'en aller
avec eux ; mais je ne sais pourquoi quel-
que chose me retenait à ma place, -^, tout frissonnant. — Certes, je n'avais
pas peur ; mais le bruit de. ce vent, le
fouettement de cette pluie, le cri de ces arbres qui se tordaient, les sifflements
de cet' air qui faisait trembler ma lumiè^
re^ — tout cela secouait sur ma tête- un
vagué effroi, — qui de la racine humide
LES MILL1Î Lï US FANTÔMES. 263
de. mes cheveux, se répandait par tout mon corps. l
Tout-à-coup, il me sembla qu'une voix
douce et lamentable à la fois, qu'une voix qui partait de l'enceinte même de la petite chapelle, prononçait le nom d'Albert.
Oh ! pour le coup je tressaillis. — Al-
bertl. . Une seule personne au monde me nommait ainsi.
Mes yeux égarés 'firent lentement le
tour de la petite chapelle, dont, si étroite
qu'elle tût, ma lumière ne suffisait pas pour éclairer les parois, et s'arrêtèrent
LES MILLE ET UJS PAKTOMES.
sur le sac dressé à l'angle de l'autel, et dont la toile sanglante et bosselée, indi* quait le funèbre contenu. t
Au moment où mes yeux; s'arrêtaient sur le sac, Ja même voix, mais plus fai-
ble, mais plus lamentable encore, répéta le même nom.
Albert !
Je me redressai froid d'épouvante :
cette voix semblait venir de l'intérieur
du sac.
Je me tàtai pour savoir si je dormais
ou sï/j'étàis éveillé ; puis raide, marchant
comme un homme de pierre, les bras
étendus, je me dirigeai vers le sac, où
je plongeai une de mes mains.
, Alors il me sembla que des lèvres en-
core tièdes, s'appuyaient sur ma main..
J'en étais à ce degré de terreur, où
l'excès de la terreur même nous rend le courage. Je pris cette tête, et, revenant à mon fauteuil, où je tombai assis, je la posai sur la table.
Oh ! je jetai un cri terrible/Cette tête, dont les lèvres semblaient tièdes encore,
dont les yeux étaient à demi fermés, c'é-
tait la tête de Solange !
Je cru s être fou . Je cri ai trois fois :
LES MILLE liT UiV FAJNTOMJiSi'
Solange! Solange! Solange î
A la troisième fois, les yeux se rouvri-
rent, me regardèrent, laissèrent tomber deux larmes* €t^ jetant une flamme hu-
miçle comme si l'âme s'en échappait, se
refermèrent pour ne plus se rouvrir.
Je me levai fou, insensé, furieux ; je
voulais fuir, mais, en me relevant, î'accrochai la table avec le pan de mon habit; la tablé tomba, entraînant lachan-
délie qui s'éteignit, la tête qui roula,
m'entraînant moi-même éperdu. Alors, il me sembla, couché à terre, voir cette
tête glisser vers la mienne sur la pente
des dalles : ses . lèvres touchèrent mes
LES MILLE ET l)N FANTÔMES. 267
, u n frisson *<le glace passa par .
tout mon corps ; je jetai un gémissement,
et je m'évanouis.
Le lendemain, à six heures du matin,
les .'fossoyeurs me retrouvèrent aussi
froid que la dalle sur laquelle j'étais couché.
Solange, reconnue par la lettre de son , père, "avait été arrêtée 4e jour même,
condamnée le jour même, et exécutée Je jour. même.
- Cette tête qui m'avait parlé, ces yeux
qui m'avaient regardé , ces lèvres qur avaient baisé mes lèvres, c'étaient les ,
lèvres, les yeux, -la tête de Solange.
Vous savez, Lenoir, continua M. Le-
dru, se retournant vers le chevalier, c est à cette époque. que je faillis mourir.
vw
U; Chat . l'Hufuier et le Squelette,
L'effet produit parle récit de 3ML Ledru fut terrible; nul de nous ne songea à réagir contre cette impression , pas même 4e docteur^ Le chevalier Lenoir , inter^ pelle par M. Ledru , . répondait par un simple .signe d'adhésion ; la dame pâle , % qui s'était un instant soulevée sur son ca-
2/0 LES MILLE Et - UH . PÀHTÔMES.
riapé, était retombée, au milieu de ses coussins, et n'avait donné signe a'exis-
tence que par un soupir ; le commissaire
de police, quine voyait pas dans tout cela matière à verbaliser , ne soufflait pas le mot. — Pour mon compte, jenotais tous
les détails de la catastrophe dans mon
' esprit, afin de lès retrouver, — s'il' me
plaisait de lès raconter un jour,/— et
quant à "Àlliette et à l'abbé Moulle y Paventure rentrait trop eomplèteriiënt dans leurs idées pour qu'ils essayassent de la
combattre. ; ; *' ;.
Au contraire, l'abbé Moullè, rompit le premier le silence, ., et, résumant
LES MILLE hl UN FANTÔMES.
en quelque sorte l'opinion générale.
— Je crois parfaitement à ce que vous
venez de nous raconter, — mon cher
Ledru, dit-il; mais comment vous expliquez : voùs ce fait, comme on dit en langage matériel? ■
.— - Je ne me l'explique pas-, dit M. Le-
dru ; — je le raconte ; voilà tout.
« — Oui, comment l'expliquez- vous ? demanda le docteur , — car enfin, quelle que soit la persistance de la vie, vous
n'admettez pas qu'au bout de deux heures , une tête coupée parle , regarde ,
agisse
les Mille et un fantômes.
— Si je me l'étais expliqué , mon cher docteur, dit M. Ledru, je n'aurais pas
fait à la suite de cet événement une si ter-
rible maladie.
,-r\ Mais enfin , docteur, dit le chevalier Lenoir comment l'expliquez-vous vous-
même? — car vous n'admettez point que Ledru vienne de nous raconter unehistoire inventée à plaisir; -^ sa maladie est
un faitmatériel aussi. ' . >
— Parbleu! la belle affaire ! Par une
hallucination. M. Lêdru a cru voir, M. Ledru a. cru entendre; c'est ;exactement pour lui comme s'il avait vu ,
entendu.
Les ' organes qui trans-
mettent la perception au sensommij, , — .
c'est-à-dire au cerveau , peuvent être
troublés par les circonstances qui influent
sur, eux ;-^ dans ce cas-là, ils se trou-
blent , et , en se troublant , — transmettent des perceptions fausses: on croit entendre , on entend , on croit voir , et on voit. , .
Le froid , la pluie , l'obscurité avaient troublé les organes de M. Ledru , voilà tout. Le fou aussi voit et entend ce qu'il
croit *?oir et entendre ; l'hallucination est une folie momentanée; on en gardé la
mémoire lorsqu'elle a disparu. Voilà
tout.
Mais quand elle ne disparaît pas ?
demanda l'abbé Moulle.
— Eh bien L alors la maladie rentre
dans l'ordre des maladies incurables ,let
Ton en meurt. .. . - ."\
Et avez-yous traité parfois ces sortes.
de maladies 7 docteur?
— Non , mais j'ai connu quelques me-
decins les ayant traitées , et entre autres un docteur anglais qui accompagnait Wal ter-Scott a son voyage en France.
Lequel vous a raconté?...
Quelque chose de pareil à ce que
vient de nqus dire notre hôte , quelque chose peut-être de plus extraordinaire
même.
lès Mille et un fantômes.
-^ Et que vous expliqués! pâf te, èôté matériel ? dfcta&ndfc l'àbbé Mùttîlêi
Naturellement.
Et ce fait qui vous à été
par
le docteur anglais , vous pouvéfc .tïoils lé
raconter , à nous?
Sans doute.
Ah ! racontez , docteur , racontez.
Le faut-il ?
Mais , sans doute ! s r écria tout le
monde.
Soit. Le docteur ^quiacconj
LES MILLE JÎT UN FANTÔMIÏ.S,
Wàlter-Scott en France, se nommait le
docteur Sympspn; c'était un des : nom?
mes les plus distingués de la Faculté d'Edimbourg, et lié, par conséquent,.
avec les personnes les plus considérables '
delà ville. , -.,
Au nombre de ces personnes , était un juge au tribunal criminel dont il ne m'a
pas dit le nom. — Le nom était le seul
secret qu'il trouvât convenable de garder dans toute cette affaire.
Ce juge , auquel J* il donnait des soins habituels comme docteur, sans aucune cause apparente de dérangement dans la
santé , dépérissait à vue d'œil : une soin-
LÈS MILLE BT UN FÀNTÔMESl' 277
bre mélancolie s'était emparée de lui. Sa famille avait v en différentes occasions , interrogé le docteur , et le docteur > de
son côté , avait interrogé son ami sans
• tirer autre chose de lui que des réponses
vagues qui n'avaient fait qu'irriter son inquiétude en lui prouvant qu'un secret existait , mais que , , ce secret, le malade ne voulait pas le dire.
Enfin, un jour le docteur Sympson in-
sista tellement pour que son ami lui avouât qu'il était malade, que celui-ci lui,
prenant les mains avec un sourire triste:
— Eh bien ! oui , lui dit-il , je suis ma- Iade , et ma' maladie , cher docteur, est
tEs wïué et un &
d'autant plus incurable » qu'elle #t tout
mm i
Comment ! dans votre imagination?
Qui , je deviens fou*
— Vous devenez fou ! Et en quoi ? je vous le demande: Vous avez le regard
», il,.
lucide , la voix calme , — il lui prit la main
— le pouls excellent. ' ' '
.-s-. Et voilà j^siem&nt ee qui fait la
gravité, de (non état , chf r docteur ■,. c'est qu.e je le vois, et que je le juge.
Mais enfin en quoi consiste votre
folie ?
'. — Fermez la porte , qu'on ne nous dé-
range pas .docteur , et je vais vous la
dire. ~
Le docteur ferma la porte et revint \ s asseoir près de son ami.
— Vous rappelez-vous , lui dit le juge, le dernier procès criminel dans lequel" j'ai été appelé à prononcer un jugement?
— Oui, sur un bandit écossais qui a
* été par vous condamné à être pendu , et qui l'a été. .
— Justement. Eh bien ! au moment où - je pf ononçais l'arrêt , une flamme jaillit
de ses yeux -, et il me montra le poing en
me . menaçant. Je n'y fis point attention...
De pareilles menaces sont "fréquentes chez les condamnés. Mais, le lendemain de l'exécution , le bourreau se présenta chez moi , me demandant humblement
pardon de sa visite; mais me déclarant
qu'il avait cru devoir m'avertir d'une
chose : le bandit était morten prononçant une espèce de conjuration contre moi, et .en disantque, lélendemain à six heures , heureà laquelle il avait été exécuté , j'aurais de ses nouvelles.
Jexrus à quelque surprise de ses compagnon s , à quelque ven geance à main
armée , et , lorsque vinrent six heures , je
m'enfermai dans mon cabinet ,, avec une paire de pistolets sur mon bureau. '
Six heures sonnèrent à la pendule de
ma cheminée. J'avais été préoccupé toute la journée de cette révélation de
l'exécuteur, Mais le dernier coup de m ar-
teau vibra sur le bronze, sans que j'entendisse rien autre chose qu'un certain ronronnement dont j'ignorais la cause.
Je me retournai, et j 'aperçus un gros chat noir et couleur de feu. Comment était-il entré? c'était impossible à dire; mes portes et mes fenêtres étaient closes. Il
fallait qu'il eût été enfermé dans la cham-
bre pendant la journée. "
282 v les Mille et un fàïïtô^es*
Je n'avais pas goûté ; je sonnai , mon domestique vint , mais il ne'put entrer, puisque je m'étais enfermé en dedans; j'allai à la porte 'et je l'ouvris. Alors* jelui parlai du chat noir et couleur de feu;
mais nous le cherchâmes inutilement , il
avait disparu.
it
" Je ne m'eïipréoecupfripjDinidayantage;
la soiféé.se passa, la nuit vint, puis \ie jour, puis la journée s'écoula , puis six
heures sonnèrent. Au même instant j'entendis le même bruit derrière moi , et je vis le même chat.
Cette fois , il sauta sur mes genoux.
LES MILLE mAm FANTÔMES. 283
Je n ai aucune -antipathie'' pour les chats . et cepehdant cette familiarité me
causa une impression désagréable; Je le
chassai de dessus mes genoux. Mais à
peine fut-il à terre , qu'il sauta de nou-
' veau sur moi. Je Te repoussai , maismissi inutilement que la première fois. Alors ,
je me levai, je me promenai par la
chambre, le chat me suivit pas à pas;
impatienté de cette insistance , je sonnai coràiBtè te veille , mon domestique entra.
■ Mais leçhat s'enfuit sousle lit , ou nous le cherchâmes inutilement ; une fois sous le lit, il avait disparu. , : ■-.-■
Je sortis pendant* la soirée. Je visitai
deux ou trois amis, puis je revins à la
maison , où je rentrai, grâce à un pàssepartout. L
Comme je n'avais point de lumière » je montai dducerrïent l'escalier de peur de
me heurter à quelque chose. En arrivant à la dernière marche, j'entendis moil domestique qui causait avec la femme de chambre de malemme.
Mon nom prononcé fit que je prêtai attention à ce qu'il disait , et alors je l'en-
tendis raconter toute l'aventure de la
veille et du jour ; seulement il ajoutait : il
faut que Monsieur devienne- fou , il n'y ■ avait pas plus de chat noir et couleur de
feu dans la chambre qu'il n'y en avait dans
ma main.
Ces qûelquesmots m'effrayèrent :' où la vision était réelle, ou elle était fausse :
si la vision était réelle, j'étais sous le poids 4'un fait surnaturel; si la vision v était fausse, si je croyais voir une chose qui n'existait pas, comme l'avait dit mon domestique -,* je devenais fou.
Vous devinez, mon cher ami, avec quelle impatience, mêlée de crainte ,
j'attendis six heures; le lendemain, sous un prétexte de rangement, je. retins mon domestique près de moi ; six heures sonnèrent tandis qu'il était là; au der-
LJÏ5 MILLE ET UN FAiNTÔMJïS.
nier coup du tinibre j'entendis le ïriêmé bruit et ié revis mon chat.
Il était assis à côté de moi.
Je demeurai un instant sans rien dire, -
espérant que mon domestique apercevrait l'animal et m'en parlerait le pre-
mier, mais il allait et venait dans ma chambre sans paraître rien voir.
Je saisis un moment où dans la ligne ,
qu'il devait parcourir pour accomplir l'ordre que f allais lui donner , il lui faï-
lait passer presque sur le chat.
— 'Mettez ma sonnette sur ma. table, John, lui dis-je. / , -,. \
Il était à la tête de mon lit , la sonnette
était sur la, cheminée ; pour aller de la
tête de mon lit à la cheijiinée ', il lui fallait
nécessairement marcher sur ranimai.
Use mit en mouvement; mais au mo-
ment où son pied allait se poser' sur lui ,
le chat sauta sur mes genoux.
John ne le vit pas ou du moins ne parut pas le voir.
J'avoue qu'une sueur froide passa sur
mon front et que ces mots :
--— Il faut que Monsieur devienne fou , se représentèrent d'une façon terrible à
ma pensée.
^ John, lui dis-je, ne voyez-vous rien sur mes genoux? .
John, me regarda. Puis, comme un
homme qui prend une résolution :
Si, Monsieur, dit-il, je* vois un
chat.
Je respirai.
Je pris le chat et lui dis :
— En ce cas, John, portez-lè dehors, je vous prie.
Ses mains vinrent au-devant des miennes; je lui posai l'animal sur les bras,
puis sur un signe de moi, il sortit.
J'étais un peu rassuré ; pendant dix minutes, je regardai autour de moi avec
un reste d'anxiété ; mais n'ayant aperçu aucun être vivant appàrtenan t à n ne espèce animale quelconque, je résolus
de voir ce que John avait fait du chat.
Je sortis donc de ma chambre dans
l'intention de le lui demander, lorsqu'en
mettant le pied sur le seuil de la porte du salon, j'entendis un grand éclat de rire
qui venait du cabinet de toilette de ma
femme.. Je m'approchai doucement sur
lapointe du pied, et j'entendis la voix de
John.
Ma chère amie, disait-il à la femme
de chambre,.— Monsieur ne devient pas fou, -—Non/— il Fest. -— Sa folie, tu sais, -c'est 4'6- voir un chat noir et couleur de feu. -^Ce soir, il m r a demandé si je ne voyais pas ce chat sur ses genoux.
— Et qu'as-tu répondu ? demanda la
femme de chambre.
— Pardîeu ! j'ai répondu que je le
voyais, dit John. Pauvre cher homme, je n'ai pas voulu le contrarier ; alors devine
ce qu'il a fait.
Gomment veux- tu "que je devine ?
Eh bien ! il a pris le prétendu chat
sur ses genoux, il ;me l'a posé sur les
bras, et il m'a dit : — Emporte ! — Em-
porte! — J'ai bravement emportéle chat, — et il a été satisfait.
— Mais si tu as emporté le chat, — le chat existait donc. " ' , '
— Et non, le chat n'existait que dans son imagination. Mais à quoi cela lui aurâit-il servi, quand je lui aurais dit la vérité? — à me faire mettre à la porte,;
— ma foi non, je suis bien ici et j'y reste*
— Il me donne vingt-cinq livres par an,
— pour voir un chat. Je le vois. -~ t Qu'il
m'en donne trente et j'en verrai, deux.
Je n'eus pas le courage d'en entendre
da van tage. Je poussai û,n ; soupir, et j e
rentrai dans ma
re.
Ma chambr.é était vide..
Le lendemain, à six heures, comme
d'habitude, mon compagnon se retrouva près de moi, et ne disparut que le tende-
main au jour.
Que vbusdirai-je ? mon ami, continua
lé malade, pendant un mois la même ap^ parition se renouvelachaque soir, et je
commençais à m'habituer à sa présence, quand, le trentième jour, après l'exécu-
tion, six beureé sonnèrent sans que le
chut parût.
Je crus en ^tre débarrassé, je ne dorr mis pas de joie : toute la matinée du len^
demain, je poussai pour ainsi dire le temps devant moi j'avais hèle d'arriver à l'heure fatale. De cinq heures à six heures, mes yeux ne quittèrent pas ma pen-
dule. Je suivais la marche de, l'aiguille avançant de minute en minute. Enfin,
elle atteignit— le chiffre XII — le frémissèment de l'horloge se fit entendre, — puis le marteau frappa le premier coup,
le deuxième, le troisième , le quatrième, le cinquième, lé sixième enfin!...
Au sixième coup, ma porte s'ouvrit,
dit le malheureux juge, et je vis entrer
LES MILLE ET OjN J?AWÏOMJES.
une espèce d'huissier ;de la ckamljre,'
costumé comme, s'il eût été au service du
lord-lieutenant d'Ecosse. -
Ma première idée fut que le lord-lieu-
tenant m'envoyait quelque message,, et''
rétendis la main vers mon inconnu. Mais ■
il ne parut avoir fait aucune attention à
mon geste, il vint se placer derrière mon
fauteuil.
Je n'avais pas besoin de me retourner ' -pour le voir; j'étais en face d'une glace, et/dans cette glace, je le voyais.
Je me levai et je marchai, il me suivit
à .quelques pas.
Je revins à ma table et je sonnai-
" Mon domestique parut, mais il ne vit
pas plus l'huissier qu'il n'avait vu le chat.
Je le renvoyai et je restai avec cet étrange' personnage que j'eus lé temps d'examiner tout à mon aise.
Il portait l'habit de cour, les cheveux -
en. bourse, Tépée au côté, une veste brodée .au tambour et sou chapeau sous le bras.
A dix heures, je me couchai; alors, comme pour passer de son côté la nuit
le nlus commodément possible, il s'assit
dans un fauteuil en face de mon lit.
Je tournai la *tête du côté de la mu-
raille ; mais comme il me fut impossible de m'en dormir, deux ou trois fois je me
retournai, et deux ou trois fois, à la lu-
mière de ma veilleuse, je le vis dans le
I 1-r- 'rf ■
même fauteuil. ; ;
Lui non plus ne dormait pas.
Enfin, je vis les crémiers rayons du
jour se glisser dans ma chambre à travers les interstices dès jalousies, je me
retournai une dernière ibis vers mon
homme : il avait disparu, le fauteuil était
vide.
Jusqu'au soir, je fus débarrassé de ma
Yision.
Le ,soir 7 il y avait réception chez le grand commissaire de l'église ; sous prétexte dé préparer mon costume de cérèmonie, j'appelai mon domestique à six* heures moins cinq minutes, lui ordonnant de pousser les verroux dé la porte.
Il obéit.
Au dernier coup de six heures, je fixai
les yeux sur la porte : la porte s'ouvrit et mon huissier entra.
- J'allai immédiatement à, là porte; la porte était refermée ; les verroux sem-
blaient n'être point sortis de leur gâche ;
je me retourne, l'huissier était derrière
mon fauteuil, et John allait et venait par
la chambre sans paraître le moins du
monde préoccupé de lui.
Il était évident qu'il ne voyait pas plus rttomine qu'il n'avait vu l' aninial.
Je m'habillai.
Alors il se passa une chose singulière :
plein d'attention pour moi ; mon nou-' veau commensal aidait John dans tout
ce'qu'il faisait, sans que John, s'aperçut
qu'il fût aidé. Ainsi John tenait mon habit par le collet , le fantôme le soute-
nait parlas pans ; ainsi John me préséntait ma culotte par la ceinture, le fantome la tenait par les jambes.
Je n'avais, jamais eu de domestique plus officieux. . ' ' ' *
L'heure de ma sortie arriva.
Alors, au lieu de me suivre* l'huissier
me précéda, se glissa par la porte de ma chambre,- descendit l'escalier, se tint le chapeau sous le bras derrière' John, quiouvrait la portière de la voiture, et quand John l'eut fermée, et eut pris sa
place sur la tablette de derrière, il nionta
LES MlîJ LE ET UN, F AKTÔMïSï
sur le siège du cocher, qui se rangea à
droite pou r lui faire place .
Apporte du grand commissaire de redise, la voiture s'arrêta; John ouvrit
là portière; mais le fantôme était déjà à son poste derrière. lui. A peine avais-je, mis pied à terre que le fantôme s'élança
devant moi,, passant à travers les dômes-
tiques qui encombraient la porte d'en-
trée,et regardant si je le suivais.
Alors l'envie me prit de faire sur le cocher lui-même l'essai que j'avais fait sur John.
Patrick, lui demandai-je, quel était
donc l'homme qui était près de vous ?
Quel homme; Votre Honneur? de-
manda le. cocher.
L'homme qui était sur votre siège.
Patrick roula de gros yeux étonnés en regardant autour de lui.
C'est bien, lui dis-je, je me trom-
pais,
Et j'entrai à mon tour;
L'huissier s'était arrêté sur l'escalier,
.et m'attendait. Dès qu'il me vit repren-
; dre mon chemin, il reprit le sien, entra A
.'302 I/ÉS MfcLLE KT rà FAlNTÔWÊSi
ïïioi comme p'Our m annoncer
dans la salle de réception ; puis , moi
entré, il alla reprendre, dans l'antichàrn-
bre, la place qui lui convenait.- - .
Comme à John et comme à Patrick, le
fantôme avait éié invisible à tout le monde. -
C'est alors que ma crainte se changea '
, en terreur, et que je compris que véritablemënt je devenais-fou.
Ce fut à partir de ce soir-là, que l'on s'aperçut du changement qui. se faisait en moi. — Chacun me demanda quelle
LES MILLE UT Cl* FÀSTÔMSS.
ation me tenait, — vous comme
les autres.
Je retrouvai mon fantôme dans l'anti-
chambre. — Gomme à mon arrivée, il
courut devant moi à mon départ, remonta sur le siège, rentra avec moi à la
maison, derrière moi, dans ma chambre, et s'assit dans le fauteuil où il s'était
assis la veille.
Alors, je voulus 'm' assurer s'il y avait
■ quelque chose de réel et surtout' de pal-
pable dans, cette apparition. Je fis un
violent effort sur moi-même, et j'allai à
, reculons m'âsseoir dans le fauteuil.
XES MILLE ET UN FAHÏOMES.
Je ne sentis rien,' mais dans la glace., ie le vis debout 'derrière moi.
Comme- la veille, jejne couchai, mais
à une heure du matin seulement. Aussitôtque je fus dans mon lit, je le vis dans mon fauteuil.
Le lendemain au jour il disparut.
La vision dura un mois.
Au bout d'un mois, elle manqua à ses
habitudes et faillit un jour. ; ,
Cette fois, je ne crus plus comme la
première aune disparition totale, mais à quelque modification terrible, et, au
LliS s MlLLE ET UN FATVTÔMES.
lieii de jouir de mon isolement, j'attén-
dis le lendemain avec effroi.
Le lendemain, au dernier coup de six
heures, j'entendis un léger , frôlement
dans les rideaux de mon lit, et au point
d'intersection qu'ils formaient dans la
ruelle contre la muraille, j'aperçus, un
squelette.
Cette fois* mon ami, vous comprenez, c'était, si je^puïs m'exprimer ainsi* fimage vivante de la mort. , t
Le squelette était là, immobile, me regardant avec ses yeux vides.
Je me;levai, je fis plusieurs tours dans
ma chambre; la tête me suivait-dans toutes mes évolutions^ Les yeux ne ma-
bandonnèrent pas un instant, le corps
demeurait immobile. , ■ .
Cette huit, je n'eus point le courage de me coucher. Je dormis j ou plutôt je res-
tai les yeux fermés dans le fauteuil où se tenait d'habitude le fantôme, dont j'étais arrivé à regretter la présence.
Au jour ^ le squelette disparut.
J'ordonnai à John de changer mon lit de place et de croiser les rideaux.
Au dernier coup de six heures, j'en*' tendis le même frôlement, je vis les ri-
LÈà Mille et i js fàjntômés. 307
deaiix s v agitfer,' puis f aperçUs les ëxtré-
mités dé deux mains osseuses quiêcàftaient les rideaux de ihôn lit , ; et , les ,
rideaux écartés, le squelette prit dans l'ouverture la place qu'il avait occupée
la veille. >
Cette fois j'eus le courage de me cou-
cher.
La tête qui, comme la veille, m'avait
* 'ni
suivi dans tous mes mouvements, s'in-
clina alors vers moi.
Les yeux qui, comme la veille, ne m'avaient pas^ un instant perdu de vue, se fixèrent alors sur moi.
Vous comprenez la nuit .que je passai !
Eh bien \ mon cher docteur, voici Vingt
nuits pareilles que je passe. Maintenant
vous savez ce que j ai , en
rez-
yous encore de me guérir 'i
J'essaierai du moins, répondit le
docteur.
Comment cela? voyons.
* — Je suis convaincu que le fantôme
que vous voyez n'existe que dans votre imagination.
Que m'i mpprte qu'il existe pu
n'existe pas, si je le vois ?
LEfr MILLE ET UN EÀRTÔtaES.
Vous voulez que j'essaie de Je voir,
moi?
Je ne demande pas mieux.
Quand cela ?
Le plus tôt possible. Demain.
Soit, demain... jusque-là; bon cou-
rage
Lé malade sourit tristement.
Le lendemain, à sept heures du matin, le docteur entra dans la chambre de son
ami.
Eh bien ! lui demancJaTt-il , Je sque-
lette ?