HUE DE LA HAKI'E
Les Tourteaux de Saint-Denis,
— 'Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve, docteur? demanda M. Ledru.
— Gela prouve que les organes qui transmettent au cerveau les perceptions qu'ils reçoivent, peuvent se déranger par suite de certaines causes — au point
2 LIS MILLE ET Utf FANTOMES.
d'offrir à l'esprit un miroir infidèle, et qu'en pareil cas, on voit des objets et on entend des sons qui n'existent pas Voilà
tout.
Cependant, dit le chevalier Lenoir, avec la timidité d'un savant de bonne foi, — cependant il arrive certaines choses qui laissent une trace, certaines prophéties qui ont un accomplissement.
Comment expliquerez - vous , docteur,
que des coups donnés par des spectres ont pu faire naître des places noires sur le corps de celui qui les a reçus? comment expliquerez-vous qu'une vision ait pu, dix, vingt, trente ans auparavant,
révéler l'avenir? Ce qui n'existe pas,
peut-il meurtrir ce qui est ou annoncer ce qui sera?
— Ah ! dit le docteur, vous voulez parler de la vision du roi de Suède.
— Non, je veux parler de ce que j'ai
vu moi-même.
Vous!
— Moi .
— Où cela ?
— À Saint- Denis.
— Quand cela?
— En 4794, lors de la profanation des
tombes.
— Ah oui! écoutez cela, docteur, dit
M. Ledru.
— Quoi, qu'avez -vous vu? — dites.
4 LES MrLLE ET UN FAKTÔÏVIES.
— Voici : — en 4795 j'avais été nomme directeur du Musée des monuments français, et, comme tel, je fus présent à l'exhumation des cadavres de l'abbaye de Saint-Denis, dont les patriotes éclairés avaient changé le nom en celui de Franciade. — Je puis, après quarante ans, vous raconter les choses étranges qui ont signalé cette profanation.
La haine que Ton était parvenu à inspirer au peuple pour le roi Louis XVI, et que n'avait pu assouvir Féchafaud du 2f janvier, avait remonté aux rois de sa race :■ — on voulut poursuivre la monarchie jusqu'à sa source — les monarques
LES MIU-E ET ON 1-A.XÏOMES,
jusque dans leur tombe — jeter au vent ia cendre de soixante rois.
Puis aussi peut-être eut-on la curiosité de voir si les grands trésors que l'on prétendait enfermés clans quelques-uns de ces tombeaux, s'étaient conservés aussi intacts qu'on le disait.
Le peuple se rua donc sur Saint-Denis.
Du. G au 8 août, il détruisit cinquanteel-un tombeaux, l'histoire de douze
siècles.
Alors le gouvernement résolut de ré-
gulariser ce désordre, de touiller, pour son propre compte, les tombeaux, et d'hériter de la monarchie, qu'il venait
de frapper dans Louis XVI, son dernier représentant.
Puis il s'agissait d'anéantir jusqu'au nom, jusqu'au souvenir, jusqu'aux ossements des rois ; il s'agissait de rayer de l'histoire quatorze siècles de monarchie.
Pauvres fous qui ne comprennent pas que les hommes peuvent parfois changer l'avenir... jamais le passé.
On avait préparé dans le cimetière une grande fosse commune sur le modèle des
fosses des pauvres. C'est dans cette fosse et sur un lit de chaux que devaient être
jetés comme à une voirie, les ossements de ceux qui avaient fait de la France lu
première des nations, depuis Dagobert jusqu'à Louis XV.
Ainsi, satisfaction pétait donnée au peuple, mais surtout jouissance était donnée à ces législateurs, à ces avocats,
à ces journalistes envieux, oiseaux de proie des révolutions, dont l'œil est blessé par toute splendeur, comme l'œil
de leurs frères, les oiseaux de nuit, est blessé par toute lumière.
L'orgueil de ceux qui ne peuvent édifier est de dé traire.
Je fus nommé inspecteur des fouilles; c'était pour moi un moyen de sauver une
ouïe de choses précieuses. J'acceptai.
Le samedi î - octobre , pendait que
l'on instruisait le procès de la reine, je fis ouvrir le caveau des Bourbons du côté des chapelles souterraines , et je commençai par en tirer le cercueil de Henri IV, mortassassiné le 14 mai 1610, âgé de cinquante-sept ans.
Quant à la statue du Pont-Neuf, chefd'oeuvre de Jean de Bologne et de son élève, elle avait été fondue pour en faire
des gros sous.
Le corps de Henri IV était merveilleusèment conservé} ies traits du visage, parfaitement 'reconnaissantes , étaient bien ceux que l'amour du peuple et le pinceau de Rubens ont consacrés. Quand on le vit sortir le premier de la tombe et
paraître au jour dans son suaire, bien
conservé comme lui , l'émotion fut grande, et à peine si ce cri de : Vive Henri IV ! si populaire en France , ne retentit point instinctivement sous les voûtes de l'église.
Quand je vis ces marques dé respect, je dirai même d'amour, je fis mettre le corps tout debout contre une des colonnes du chœur, et îà chacun put venir le contempler.
II était vêtu comme de son vivant, de son pourpoint de velours noir, sur lequel se détachaient ses fraises et ses manchettes blanches; de sa -trousse de -velours pareil au pourpoint de bas de soie
de même couleur, de souliers de velours.
Ses beaux, cheveux grisonnants faisaient toujours- une auréole-autour de sa tête, sa belle barbe blanche tombait tou-
jours sur sa poitrine.
Alors commença une immense procession comme à la chasse d'un saint : des femmes. venaient toucher les mains du bon roi, d'autres, baisaient le bas de son manteau, d'autres faisaient mettre leurs enfants à genoux, murmurant tout bas :
— À il ! s'il vivait, le pauvre peuple ne serait pus si malheureux. Et elles eussent pu ajouter : ni si féroce ; car ce qui fait
la férocité du peuple, c'est le malheur.
Cette procession dura pendant toute
la journée du samedi 12 octobre, du dimanche 15 et du lundi 14.
Le lundi les fouilles recommencèrent, après le dîner des ouvriers, c'est-à-dire
vers trois heures après-midi.
Le premier cadavre qui vit le jour après celui de Henri [V, fut celui de son fils, Louis XIII.- ïl était bien conservé, et quoique les traits du visage fussent affaissés, on pouvait encorde reconnaître à sa moustache.
Puis vint celui de Louis XIV, inconnaissable à ses grands traits qui ont fait de son visage le masque typique des Bourbons; seulement il était noir comme
de l'encre
12 LES MILLE ET U!N FAiVTÔMr.S.
Puis, vinrent successivement ceux de Marie de Médiçis, deuxième femme de Henri IV; d'Anne d'Autriche, femme de
Louis XIII ; de Marie-Thérèse, infante d'Espagne et femme de Louis XIV ; et du (jrand dauphin.
Tous ces corps étaient putréfiés. — Seulement celui du grand dauphin était
en putréfaction liquide.
Le mardi, 45 octobre, les exhuma-
tions continuèrent'.
Le cadavre de Henri IV était toujours là debout contre sa colonne, et assistant
impassible à ce vaste sacrilège qui s'accomplissait à la fois sur ses prédécesseurs et sur sa descendance.
LES MILLE ET DM FAXTÔMES. 13
Le mercredi 46, juste au moment où
la reine Marie- Antoinette avait la tête tranchée — sur la place de la Piévolution, c'est-à-dire à onze heures du malin — on tirait à son tour du caveau des Bourbons — le cercueil du roi Louis XV.
Il était, selon l'antique coutume du cérémonial de France, couché à rentrée du caveau où il attendait son successeur qui ne devait pas venir l'y rejoindre. — On le prit, on l'emporta et on l'ouvrit dans le cimetière seulement, et sur les bords de la fosse. -
D'abord le corps retiré du cercueil de
plomb, et bien enveloppé de linge et de bandelettes, paraissait entier et bien
M LES MtLLK ET W FANTOMES.
conservé; mais, dégagé de ce qui i enveloppait, il n'offrait plus que l'image de la plus hideuse putréfaction, et il s'en échappa une odeur tellement infecte, que chacun s'enfuit, et qu'on fut obligé de brûler plusieurs livres de poudre pour purifier l'air.
On jeta aussitôt dans la fosse ce qui restait du héros du Parc-aux-Cerfs, de l'amant de madame de Chàteauroux, de madame de Pompadouret de madame du Barry, et tombé sur un lit de chaux vive, on recouvrit de chaux vive ces im-
mondes reliques.
J'étais resté le dernier pour faire brûler les artifices et jeter la chaux, quand
LES MLLLE 1LT UK FANTÔMES. 15
j '-en tendis un grand brait dans l'église ; j'y entrai vivement, et j'aperçus un ouvrier qui se débattait au milieu de ses camarades, tandis que les femmes lui montraient le poing et le menaçaient.
Le misérable avait quitté sa triste besogne, pour aller voir un spectacle plus triste encore, l'exécution de Marie-Antoinette ; puis, enivré des cris qu'il avait poussés et entendu pousser, de la vue du sang qu'il avait vu répandre, il était revenu à Saint- Denis, et, s'approehant de Henri IV dressé contre son pilier, et toujours entouré de curieux, et je dirai presque de dévots ;
— De quel droit, lui avait-il dit, restes-
tu debout ici, toi, quand on coupe la tête des rois sur la place de la Révolution ?
. Et, en même temps, saisissant la barbe de la main gauche, il F avait arrachée, tandis que de la droite, il donnait un soufflet au cadavre roval.
Le cadavre était tombé à terre en rendant un bruit sec, pareil à celui d'un sac d'ossements qu'on eût laissé tomber.
Aussitôt un grand cri s'était élevé de tous côtés. — A tel autre roi que ce fût, on eût pu risquer un pareil outrage, — mais à Henri IV, au roi du peuple, c'était presque un outrage au peuple.
L'ouvrier sacrilège courait donc le
plus grand risque, lorsque j'accourus à
son secours.
Dès qu'il vit qu'il pouvait trouver en
moi un appui, il se mit sous raaprdtection .
Mais, tout en le protégeant, je voulus le laisser sous le poids de l'action infâme qu'il avait commise.
Mes enfants, dis-je aux ouvriers,
laissez ce misérable ; celui qu'il a insulté est en assez bonne position là-haut, pour
obtenir de Dieu son châtiment.
Puis, lui ayant repris la barbe qu'il avait arrachée au cadavre, et qu'il tenait toujours de la main gauche, je le chassai de l'église, en lui, annonçant qu'il ne
faisait plus partie des ouvriers que j employais.
Les huées et les menaces de ses camarades, le poursuivirent jusque dans la
rue.
Craignant de nouveaux outrages à Henri IV , j'ordonnai qu'il fût porté dans
la fosse commune; mais, jusque-là, le
cadavre fut accompagné de marques de respect. Au lieu d'être jeté, comme les autres, au charnier royal, — il y fut descendu, déposé doucement et couché avec soin à l'un des angles; puis une couche de terre, au lieu d'une couche de chaux, fut pieusement étendue sur lui.
LES MILLE hT UN FANTÔMES. 19
La journée finie, ies ouvriers se retirèrent, le gardien seul resta : c'était im brave homme que j'avais placé là, de peur que, la nuit, on ne pénétrât dans l'église, soit pour exécuter de nouvelles mutilations, soit pour opérer dé nouveaux vols ; ce gardien dormait le jour et veillait de sept heures du soir à sept heures du matin."
Il passait la nuit debout, et se prome-
riait pour s'échauffer, ou assis près d'un feu allumé, contre un des piliers les plus proches de la porte.
Tout présentait dans la basilique l'image de la mort, et la dévastation rendaît cette image de la mort plus terrible
encore. Les caveaux étaient ouverts et les dalles dressées contre les murailles ; lés statues brisées jonchaient le pavé de l'église ; çà et là , des cercueils éven- N très avaient restitué les' morts, dont ils croyaient n'avoir à rendre compte qu'au jour du jugement dernier. Tout enfin portait l'esprit de l'homme , si cet esprit était élevé, à la méditation; s'il était faible, , à la terreur.
Heureusement le gardien n'était pas un esprit , mais une -matière organisée.
Il regardait tous ces débris du même œil qu'il eût regardé une forêt en coupe ou
un champ fauché, et n'était préoccupé que de compter les heures de la nuit,
LES MILLC £T UK FAKTÔMES.
voix monotone de .l'horloge, seule chose qui fût restée vivante dans la basilique
désolée. - ^ '
Au moment où sonna minuit; et où vibrait le dernier coup du marteau dans les sombres profondeurs de l'église, il entendit de grands cris venant du côté du cimetière. Ces cris étaient des cris d'appel , de longues plaintes, de douloureuses lamentations.
Après le premier moment de surprise, il s'arma d'une pioche et s'avança vers la porte qui faisait communication entre l'église et le cimetière; mais, cette porte ouverte, reconnais-.
sant parfaitement que ces cris venaient
delà fosse des rois,' il n osa aller plus loin, referma la porte, et accourut me réveiller à l'hôtel où je logeais.
Je me refusai d'abord à croire à Fexistence de ces clameurs sortant de la fosse royale; mais comme je logeais juste en face de l'église , le gardien ouvrit ma fenêtre, et, au milieu du silence troublé
par le seul bruissement de la brise hivernale , je crus effectivement entendre de longues plaintes qui me semblaient'n'êire pas seulement la lamentation du vent.
Je me levai et j'accompagnai le gardien jusque dans l'église. Arrivé là, et le
porche refermé derrière nous , nous entendîmes plus distinctement les plaintes
dont il avait parlé. Il -était d'autant plus facile de distinguer d'où venaient ces plaintes , que la porte du cimetière, mal fermée par le gardien , s'était rouverte derrière lui. — C'était donc du cimetière effectivement que ces plaintes ve-
naient
Nous allumâmes deux torches et nous nous acheminâmes vers la porte ; mais trois fois, en approchant de cette porte , le courant d'air qui s'était établi du dehors au dedans , les éteignit- —Je compris que c'était comme ces détroits dif-
ficiles à franchir, et qu'une fois- étant dans le cimetière , nous n'aurions plus
la mèméiutte a soutenir. — Je fis, outre
nos torches, allumer une lanterne.
Nos torches s'éteignirent; mais la lan-
terne persista. — Nous franchîmes le détroit, et, une fois dans le cimetière, nous rallumâmes nos torches que respecta le vent. ,
Cependant, au fur et à mesure que nous approchions, les clameurs s'en étaient allées mourantes, et, au moment où nous arrivâmes au bord de la fosse *
elles étaient à peu près éteintes.
Nous secouâmes nos torches au-des-
sus de là vaste ouverture, et, au milieu
des ossements, sur cette couche de
chaux et de terre toute trouée -par eux,
LES MILLE ET UJV l'AJNTÔMES. 25
nous vîmes quelque chose d'informe qui se débattait.
Ce quelque chose ressemblait à un .
homme.
— Qu'avez-vous et que voulez-vous?
demandai-je à cette espèce d'ombre.
Hélas ! murmura-t-ëlle ; je suis le
misérable ouvrier qui a donné un soufflet à Henri IV.
— Mais comment es- tu là? demaridai-je.
Tirez-moi d'abord de là, monsieur
Lenoir, car je me meurs, et ensuite vous saurez tout.
Du moment que le gardien des morts
s'était convaincu qu'il avait affaire à un
vivant, la terreur qui d'abord s'était emparée de lui avait disparu, il avait déjà dressé une échelle couchée dans les herbes du cimetière, tenant cette échelle , debout et attendant mes ordres.
Je lui ordonnai de descendre, l'échelle dans laibsse, et -..j'invitai l'ouvrier à
monter. Il se traîna, en effet, jusqu'à la base de l'échelle; mais, arrivé là, lorsqu'il fallut se dresser debout et monter les échelons, il s'aperçut qu'il avait une jambe et un bras cassés.
Nous lui jetâmes une corde avec. un nœud coulant; il passa cette corde sous ses épaules. — Je conservai l'autre extrémité de la corde entre mes mains ; le
L'ES MILLE ET UW FATCTÔMES. 27
gardien descendit quelques échelons, et grâce à ce- double soutien , nous parvînmes à tirer ce vivant delà compagnie des morts. A peine fut-il hors de la fosse, qu'il s'é-
vanouit.
Nous l'emportâmes près du feu; nous le couchâmes sur un lit de paille : puis j'envoyai le gardien chercher un chirurgien. • . t -
Le gardien revint avec un docteur
avant que le blessé eût repris connais-
■ sance , et ce fut seulement pendant l'opération qu'il ouvrit les yeux.
Le pansement fait, je remerciai le.
chirurgien, et comme -je voulais savoir
LKS MILLE ET UK FAKTUMCS.
par quelle étrange "circonstance le profanateui' se trouvait dans la tombé royale, je renvoyai à son tour le gardien.
Gelui-ci ne demandait pas mieux que d'aller se coucher après les émotions d'une pareille nuit, et je restai seul près de l'ouvrier. Je m'assis sur une pierre près de la paille où il était couché et en
face du foyer dont la flamme tremblante
éclairait la partie de l'église où nous
: étions, laissant toutes les profondeurs
dans une obscurité d'autant plus épaisse,
que la partie où nous nous trouvions
était dans une plus grande lumière.
J'interrogeai alors le blessé; voici ce qu'il me raconta :
Son renvoi l'avait peu inquiété. — Il avait de l'argent dans sa poche , et jusque-là il avait vu qu'avec de l'argent on ne manquait de rien.
En conséquence il était allé s'établir
au cabaret. . . .
Au cabaret , il avait commencé d'entamer une bouteille; mais au troisième verre il avait vu entrer l'hôte.
Avons-nous bientôt fini ? avait demandé celui-ci,
— Et pourquoi cela? avait répondu l'ouvrier.
— Mais parce que j'ai entendu dire que c'était toi qui avais donné un spu.fflet à Henri IV.
LlîS MiLL£ ET UK ' LAMTÔMES.
— Eh bien ! oui , c'est moi , dit inso-
lemment l'ouvrier. — Après?
— Après 7 je ne veux pas donner à boire à un méchant coquin comme toi , qui appellera la malédiction sur ma
maison
■ — Ta maison -, — ta maison est la mais on de tout le monde, et du moment où l'on paie, — on est chez soi.
— Oui, mais tu ne paieras pas, toi.
* — Et pourquoi cela ?
Parce que je ne. veux pas de ton ■■'•* argent.— Or, comme. tu ne paieras pas,
tu ne seras pas chez toi
mais chez
moi; et comme tu seras chez moi , j'au rai le droit de te mettre à la- porte.
LES MILLE lîT US FAIS TOMES* "31
Oui , si tu es le plus fort.
- — Si je ne suis pas le plus fort, j'appellerai mes garçons..
Eh bien ! appelle un peu, que nous voyions.
Le cabaretier avait appelé; trois garçons , prévenus d'avance, étaient entrés à sa voix , chacun avec un bâton à la main, et force avait été à l'ouvrier, si bonne envie qu'il eût de résister , de se retirer sans mot dire.
Alors, il était sorti, avait erré quelque - .temps par la ville, et, à l'heure du dîner, il était entré chez le gargotier où les ouvriers avaient l'habitude de prendre leurs repas.
• 32 LES MILLE ET tm FAHTÔMES.
Il venait de manger sa soupe quand les ouvriers , qui avaient fini leur journée, entrèrent.
En l'apercevant, il s'arrêtèrent au seuil, et, appelant l'hôte, lui décla-
rèrent que si cet homme continuait à prendre ses repas chez lui , iis déserteraient sa maison depuis le premier jusqu'au dernier.
Le gargotier demanda ce qu'avait fait cet homme qui était ainsi en proie à la réprobation générale.
On lui dit que c'était l'homme qui avait donné un soufflet à Henri IV.
— Alors , sors d'ici , dit le gargotier,
en s'avancant vers lui, et puisse ce que tu as mangé te servir de poison !
Il y avait encore moins possibilité de
résister chez le gargolier que chez le marchand de vin. — L'ouvrier maudit se leva en menaçant ses camarades, qui s'écartèrent devant lui, non pas à. cause des menaces qu'il avait proférées , mais à cause de la profanation qu'il avait
commise.
Il sortit la rage dans le cœur , erra une partie de la soirée dans les rues de Saint-Denis, jurant et blasphémant.
Puis , vers les dix heures , il s achemina
vers son garni.
Contre l'habitude de la maison, les portes étaient fermées.
Il frappa à la porte.
Le logeur parut à une fenêtre. Comme il faisait nuit sombre, il ne put reconnaître celui qui frappait.
— Qui êtes-vous? demanda-t-il.
L'ouvrier se nomma.
— Ah ! dit le logeur, c'est toi qui as donné un soufflet à Henri IV; attends.
— Quoi, que faut-il que j'attende ? dit l'ouvrier avec impatience.
En même temps , un paquet tomba à ses pieds.
■ — Qu'est-ce que cela? demanda l'ou-
vrier.
LES MILLE FT UiV FANTÔMES". 3T
Tout ce qu'il y a à toi ici .
Gomment! tout ce qu'il y a à moi
— Oui, tu peux aller coucher où tu voudras ; je n'ai pas envie que ma maison me tombe sur la tête.
L'ouvrier, furieux, prit un pavé et le jeta dans la porte.
— Attends, dit le logeur, je vais réveiller tes compagnons , et nous allons
voir.
L'ouvrier comprit qu'il n'avait rien de bon à attendre. Il se retira, et ayant trouvé une porte ouverte à cent pas de là, ilentra et se coucha sous un hangar.
Sous ce hangar, il y avait de la paille ;
36 LES ÏVULLE ET UN FAÎ\TÔMES.
il se coucha sur cette paille et s'endormit.
A minuit moins un quart , il lui sembla que quelqu'un lui touchait sur l'é-
paule.
Il se réveilla, et vit devant lui une forme blanche ayant l'aspect d'une femme, et qui lui faisait signe de le :
suivre .
Il crut que c'était une de ces malheureuses qui ont toujours un gîte et du plaisir à offrir à qui peut payer le gîte et lé plaisir, et, comme il avait de l'argent , comme il préférait passer la nuit à couvert et couché dans un lit , à la passer
LES 1VJ.ILLE ET UiN FAiM'OMES. 3/
dans un hangar et couché sur la paille , il se leva et suivit la femme.
La femme longea un instant les maisons du côté gauche de la Grande-Rue ,
puis elle traversa la rue, prit une ruelle à droite, faisant toujours signe à l'ouvrier de la suivre.
Celui-ci, habitué à ce manège nocturne, connaissant par expérience les ruelles où se logent ordinairement les femmes du genre de celle qu'il suivait , ne fit aucune difficulté et s'engagea dans la ruelle.
La ruelle aboutissait aux champs ; il crut que cette femme habitait une maison isolée, et la suivit encore.
38 LES MILLE LT UJN PAISTOMES,
Au bout de cent pas, ils Iraversèrtnt une brèche; mais tout-à-coup, ayant levé les yeux, il aperçut devant luiia vieille abbaye de Saint-Denis , avec son clocher gigantesque et ses fenêtres légère-
ment teintées par le feu intérieur, près duquel veillait le gardien.
Il chercha des yeux la femme ; elle avait disparu.
Il était dans le cimetière.
Il voulut repasser par la brèche.
Mais sur cette brèche, sombre, menaçant, le bras tendu vers lui, il lui sembla voir le spectre de Henri IV.
Le spectre fit un pas en avant, et l'ou-
vrier un pas en arrière
Au quatrième ou cinquième pas , la terre manqua sous ses pieds, et il tomba à la renverse dans la fosse.
Alors il lui sembla voir se dresser autour de lui tous ces rois , prédécesseurs
et descendants de Henri IV; — alors il lui sembla qu'ils levaient sur lui les uns
leurs sceptres, les autres leurs mains de
justice , en criant malheur au sacrilège.
Alors il lui sembla qu'au contact de ces mains de justice et de ces sceptres pesants comme du plomb, brûlants comme du feu, il sentait l'un après l'autre ses membres brisés.
C'est eu ce moment que minuit son-
40 L£S MILLE ET UN L'AKTOMIïS,
nait et que le gardien entendait les plaintes.
Je fis ce que je pus pour rassurer ce malheureux; mais sa raison était égarée, et, après un délire de. trois jours, il
mourut en criant : grâce !
— Pardon, dit le docteur, mais je ne
comprends point parfaitement la conséquence de votre récit. L'accident . de votre ouvrier prouve que , la tête préoccupée de ce qui lui était arrivé dans la
journée, soit en état de veille, soit en état de somnambulisme , — il s'est mis à errer la nuit, qu'en errant, ii est entré dans le cimetière, et que tandis qu'il regardait en l'air, au lieu de regarder à
LES MILLE ET UN FAKTÔMES. 4i
ses pieds, il est tombé dans la fosse où naturellement il s'est, dans sa chute, cassé un bras et une jambe. Or, vous avez parlé d'une prédiction qui s'est réalisée, et je ne vois pas dans tout ceci la plus petite prédiction.
— . Attendez, docteur, dit le chevalier, l'histoire que je viens de raconter et qui, vous avez raison - n'est qu'un fait— mène tout droit à cette prédiction que je vais vous dire, et qui est un mystère.
Cette prédiction, la voici :
Vers le 20 janvier 4 794 , après la démolition du tombeau de François I er , on
ouvrit le sépulcre de la comtesse de Flandre, fille de Fhilippe-le-Long.
Ces deux tombeaux étaient les derniers qui restaient, à fouiller, tous les caveaux étaient effondrés , tous les sépulcres étaient vides, tous les ossements étaient au charnier.
Une dernière sépulture était restée inconnue, c'était celle du cardinal de Retz.
— qui , disait-on , avait été enterré à Saint-Denis.
Tous les caveaux avaient été refermés ou à peu près , caveau des Valois , et caveau des Charles.
Il ne restait que le caveau des Bourbons que l'on devait fermer le lende-
main.
Le gardien passait sa dernière nuit
dans cette église où il n'y avait plus sien
' à garder , permission lui avait donc été
donnée de dormir , et il profitait de la
permission
À minuit il fut réveillé par le bruit de l'orgue et des chants religieux.
Il se réveilla , se frotta les yeux et tourna la tête vers le chœur, c'est-à-dire
du côté où venaient les chants.
Alors il vit avec étonnement les stalles
du chœur garnies par les religieux de Saint-Denis ; il vit un archevêque officiant à l*autel; il vit la chapelle ardente allumée ; et , sous la chapelle ardente allumée., le grand drap d'or mortuaire
4 4- L!ÎS MILLE £T UN ËAflTQMËS.
qui,, d'habitude^ ne recouvre que le corps des rois.
Au moment où il se réveillait, la messe était finie et le cérémonial de l'enterrement commençait.
Le sceptre, la couronne et la main de justice posés sur un coussin de velours rouge, étaient remis aux hérauts, qui les présentèrent à trois princes, lesquels les prirent.
Aussitôt s'avancèrent, plutôt glissant que marchant, et sans que le bruit de leurs pas éveillât le moindre écho dans
la salie, les gentilshommes de la .chambre qui prirent le corps et qui le portèrent dans le caveau des Bourbons , resté
seul ouvert , tandis que tous les autres étaient refermés.
Alors le roi d'armes y descendit , et lorsqu'il y fut descendu , il cria aux autres hérauts d'avoir à v venir faire leur
office.
Le roi d'armes et les hérauts étaient
au nombre de cinq.
Du fond du caveau, le roi d'armes appela le premier héraut, qui descendit , portant les éperons.
Puis le second, qui descendit, portant les gantelets.
Puis le troisième, qui descendit, portant l'écu .
46 LES MILLE ET tJJV .FAKTÔTVTES.
Puis le quatrième, qui descendit, por-
tant Tarmet timbré.
Puis le cinquième, qui descendit, portant la cote d'armes.
Ensuite il appela le premier valet tranchant, qui apporta la bannière.
Les capitaines des suisses, des archers de la garde et des deux cents gentilshommes de la maison.
Le grand écuyer, qui apporta l'épée royale.
Le premier chambellan , qui apporta la bannière de France.
Le grand-maître, devant lequel tous les maîtres d'hôtel passèrent, jetant leurs
bâtons blancs clans le caveau et saluant
L¥S MILLE I-.T UK FANTOMES. 47
les trois princes porteurs de la couronne, du sceptre et de la main de justice , au fur et à mesure qu'ils défilaient.
Les trois- princes , qui apportèrent à leur tour sceptre, main de justice et
couronne.
Alors le roi d'armes cria à voix haute et par trois fois :
Le roi est mort ; vive le roi !
Le roi est mort ; vive le roi î
Le roi est mort ; vive le roi !
Un héraut, qui était resté dans le chœur, répéta le triple cri.
Enfin , le grand-maître brisa sa baguette en signe que la maison royale
4 S LES MILLE F.T UN fAKTÔMÉS.
était rompue , et que les officiers du roi
' pouvaient se pourvoir.
Aussitôt les trompettes retentirent et l'orgue s'éveilla.
Puis, tandis que les trompettes sonnaient, toujours plus faiblement , tandis .
que l'orgue gémissait de plus en plus bas , les lumières des cierges pâlirent , les corps des assistants s'effacèrent , et , au dernier gémissement de l'orgue , au dernier son de la trompette, — tout disparut.
Le lendemain, le gardien, tout en
larmes , raconta l'enterrement royal qu'il avait vu, et auquel lui, pauvre homme, assistait seul, prédisant que ces torn-
beaux mutilés seraient remis en place et que, malgré les décrets de la Conven-
tion et l'œuvre de la guillotine, la France reverrait une nouvelle monarchie et Saint-Denis de nouveaux rois.
Cette prédiction valut la prison et prèsque l'échafaud au pauvre diable, qui,
trente ans plus tard, cest-à-dire, le 20 septembre \ 824 , derrière la même colonne où il avait eu sa vision ," me disait en me tirant par la basque de mon habit :
— Eh bien ! - monsieur Lenoir, quand je vous disais que nos pauvres rois reviendraient un jour à Saint-Denis, — m'étais-je trompé ?
En effet, ce jour -là on enterrait
LES MiLf G ET TJK FA.1VFOMES .
Louis XVIII avec le même cérémonial que le gardien des tombeaux avait vu pratiquer trente ans auparavant.
— Expliquez celle-là , docteur.
L'Arlif aille.
Soit qu'il fût convaincu, soit, ce qui est plus probable, que la négation lui parût difficile vis-à-vis d'un homme
comme le. chevalier Lenoir, le docteur
se tut.
Le silence du docteur laissait le champ
libre aux commentateurs ; l'abbé Moulle s'élança dans l'arène.
— Tout ceci me confirme dans mon
système, dit-il.
Et quel est votre système ? demanda le docteur, enchanté de reprendre la polémique avec de moins rudes jouteurs que M. Ledru et le chevalier Lenoir.
— Que nous vivons entre deux mondes invisibles, peuplés l'un d'esprits infernaux, l'autre d'esprits célestes; qu'à l'heure de notre naissance, deux génies,
l'un bon y l'autre mauvais, viennent.
prendre place à nos cotés, nous accompagnent toute notre vie,, l'un nous soiif- -flant-ie^bien, -l'autre le mal, et cas";!
LES MILLE ILT CM FAKTÔMES. 53
l'heure, de notre mort celui qui triomphe
'empare de nous ; ainsi notre corps de-
vient, ou la proie d'un démon ou la demeure d'un ange; chez la pauvre Solange, le bon génie avait triomphé, et c'était lui qui vous disait adieu, Ledru, par les lèvres muettes de la jeune martyre ; chez le brigand condamné par le juge écossais, c'était le démon qui était resté maître de la place, et c'est lui qui venait successivement au juge sous la forme d'un chat, dans l'habit d'un huissier, avec l'apparence d'un squelette ; enfin, dans le dernier cas, c'est l'ange de la monarchie, qui a vengé sur le sacrilège la terrible profanation des tombeaux, et
qui, comme le Christ, se manisfestant aux humbles, a montré la Restauration future de la royauté à un pauvre gardien de tombeaux, et cela avec autant de pompe que si la cérémonie fantastique
avait eu pour témoins tous les futurs. dignitaires delà cour de Louis XVIII.
— Mais enfin, Monsieur l'abbé, dit le
docteur, tout système est fondé sur une
conviction*
— Sans doute. *
— Mais cette conviction, pour qu'elle soit réelle, il faut qu'elle repose sur un
fait.
C'est aussi sur un fait que la mienne.
repose
— Sur un fait qui vous a été raconté par quelqu'un en qui vous avez toute
confiance, ■ — Sur un fait qui m'est arrivé à moi-
même .
— Âh ! l'abbé ; voyons le fait.
— Volontiers. Je suis né sur cette partie de l'héritage des anciens rois, qu'on appelle aujourd'hui le département de l'Aisne, et qu'-on appelait autrefois l'Ile- •de-France; mon père -et ma mère habi-
taient un petit village situé au milieu de la forêt de Villers-Cotterets, et qu'on appelle Fieury. Avant ma naissance, mes parents avaient déjà eu cinq enfants, trois Uarcons et deux lilles, qui tous
étaient morts. ïî en résulta que lorsque ma mère se vit enceinte de moi; elle me
voua au blanc jusqu'à l'âge de sept ans, et mon père promit un pèlerinage à
- Nolre-Dame-de-Liesse.
Ces deux vœux ne sont point rares en province, etils avaient entre eux une relation directe, puisque le blanc est la
couleur de la Vierge, et que Notre-Damede-Liesse n'est autre que la vierge Marie..
Malheureusement mon père mourut pendant la grossesse de ma mère; mais ma mère, qui était une femme pieuse, ne résolut pas moins d'accomplir le
double vœu dans toute sa rigueur : aussitôt ma naissance, je fus habillé de blanc
LES WJLLE fcT UX BAKÏOMES. 57
, des pieds à là tète, et aussitôt quelle put
marcher, ma mère entreprit à pied, comme il avait été voté, le pèlerinage
sacré.
Notre-Dame de-Liesse heureusement n'était située qu'à quinze ou seize lieues du village de Fleury ; en trois étapes ma mère fut rendue à destination.
Là, elle fit ses dévotions et reçut des mains du curé une médaille d'argent qu'elle m'attacha au cou.
Grâce à ce double vœu, je fus exempt de tous les accidents de la jeunesse, et, lorsque j'eus atteint l'âge de raison, soit résultat de l'éducation religieuse que j'avais reçue, soit influence de la médaille,
58 LES MILLE Eï UN FANTÔMES.
je me sentis entraîné vers l'état ecclésiastique; ayant fait mes études au séminaire de Soissons, j'en sortis prêtre en • 4780, et fus envoyé vicaire à Ê lampes:
Le hasard fit que je fus attaché à celle des quatre églises d'Étampes, qui est sous l'invocation de Notre-Dame.
Cette église est un des merveilleux
monuments que l'époque romane a lé-
gués au moyen -âge. Fondée par Robertle-Fort, elle fut achevée au XII e siècle seulement; elle a encore aujourd'hui
des vitraux admirables qui, lors de son édification récente, devaient admirablenient s'hannonier avec la peinture et la
dorure qui couvraient ses colonnes et en enrichissaient les chapitaux.
Tout enfant, j'avais fort aimé ces merveilleuses efflorescences de 'granit que la foi a fait sortir de terre du X e au XVI e siècle, pour couvrir le sol.de la France, cette fille aînée de Rome, d'une forêt d'églises, et qui s'arrêta quand la foi mourut dans les cœurs, tuée par le poison de Luther et de Calvin.
J'avais joué, tout enfant, dans les
ruines de Saint-Jean deSôissons; — j'avais réjoui mes yeux aux fantaisies de toutes ces moulures, qui semblent des fleurs pétrifiées; de sorte' que, lorsque je vis Notre-Dame d'Étampes, je fus heu-
60 LES MILLE ET UK FAKTÔHTES
reux que le hasard, ou plutôt la Providence, m'eût donné, hirondelle, un semblable nid, — alcyon, un pareil vaisseau.
Aussi mes moments heureux étaient ceux que je passais dans l'église. Je ne veux pas dire que ce fût un sentiment
purement religieux qui m'y retînt; non,
c'était un sentiment de bien-être qui peut se comparer à celui de l'oiseau que l'on tire de la machine pneumatique où l'on a commencé à faire le vide, pour le rendre à l'espacé et à la liberté. Mon espace à moi, c'était celui qui s'étendait du portail à l'abside; ma liberté, c'était de rêver pendant deux heures à genoux sur une tombe ou accoudé à une colonne.
LES' MILLE ET DM FANTÔMES, 6t
A quoi rêvais-je ? ce n'était certainement pas à quelque argutie théologique ; non, c'était à cette lutte éternelle du bien
et du mal, qui tiraille Thomme depuis le jour du péché : c'était à ces beaux anges aux ailes blanches, à-ces hideux démons aux faces rouges, qui, à chaque rayon de soleil, étincel aient sur les vitraux, les uns resplendissants du feu céleste, les autres flamboyants aux flammes de l'en-
fer. Notre-Dame enfin, c'était ma demeure : — là je vivais, je pensais, je priais. La petite maison presbytérienne qu'on m'avait donnée, n'était que mon pied-à-terre, j'y mangeais et j'y couchais,
voua tout.
62 / £es Mille et on fantômes.
Encore souvent ne quittais-je ma belle Notre-Dame qu'à minuit ou une heure du matin.
On savait cela. — Quand je n'étais pas au presbytère, j'étais à Notre-Dame. — On venait m'y chercher et l'on m'y trou-
vait.
Des bruits du monde, bien peu parvenaient jusqu'à moi, renfermé comme
je Tétais dans ce sanctuaire de religion
et surtout de poésie.
Cependant parmi ces bruits, il y en avait un qui intéressait tout le monde,
petits et grands, clercs et laïques. Les environs d ! Étampes étaient désolés par les exploits d'un successeur ou plutôt
LES MILLE ET CK FAïïTÔMES. 63
d'un rival de Cartouche et dfe Poulailler, qui, pour Fa'udace, paraissait devoir
• suivre les traces de ses prédécesseurs.
Ce bandit, qui s'attaquait à tout, mais particulièrement aux églises, avait nom :
• . l'Artifaille.
Une chose qui me fit donner une atten-
tion plus particulière aux exploits de ce
brigand^ c'est que sa femme, qui de-
J meurait dans la ville basse d'Étampes,
était une de mes pénitentes les plus assi-
dues. Brave et digne femme, pour qui le
! crime dans lequel était tombé son mari,
était un remords, et qui, se croyant res-
ponsable devant Dieu comme épouse, passait sa vie en prières eten confession,
espérant, par ses œuvres saintes, atténuer l'impiété de son mari.
Quant à lui, je viens de vous le dire, c'était un bandit ne craignant ni Dieu, ni
diable, prétendant que la- société était mal faite, et qu'il était envoyé sur la terre pour la corriger ; que, grâce à lui, l'équi-
libre se rétablirait dans les fortunes, et qu'il n'était que le précurseur d'une secte que l'on verrait apparaître un jour, et qui prêcherait ce que, lui, mettait en '
pratique, c'est-à-dire la communauté des
biens.
- Vingt fois, il avait été pris et conduit en prison; mais, presque toujours, à la deuxième ou troisième nuit, on avait
LfiS MtrXE El' UK FA.MXJMES. <J5
trouvé la prison vide'; comme on ne savait de quelle façon se rendre compte de ces évasions, on disait qu'il avait trouvé
l'herbe qui coupe le fer.
Il y avait donc un certain merveilleux qui s'attachait à cet homme.
Quant à moi, je n'y songeais, je l'avoue, que quand sa pauvre femme venait se confesser à moi, m'avouant ses ter-
reurs et me demandant mes conseils.
Alors vous le comprenez, je lui conseillais d'employer toute son influence sur son mari pour le ramener dans la bonne voie. Mais l'influence de la pauvre
femme était bien faible. Il lui restait
6G, LES MILLE ET UN FANTOMES. t
donc cet éternel recours en grâce que la prière ouvre devant le Seigneur.
Les fêtes de Pâques de l'année 4785
approchaient. C'était dans la nuit du
: jeudi au vendredi saint. J'avais, dans la
journée du jeudi, entendu grand nombre
de confessions, et vers huit heures du
soir, je m'étais trouvé tellement fatigué,
que je m'étais endormi dans le confes- » sionnal.
Le sacristain m'avait vu endormi;
mais, connaissant mes habitudes, et sa~- , chant que j'avais sur moi une clé de la petite porte de l'église, il n'avait -pas même songé à nr éveiller : ce qui m' arrivait ce soir- là, m'était arrivé cent fois.
Je dormais donc, lorsqu'au milieu de mon sommeil, je sentis résonner comme un double bruit.
L'un était la vibration du marteau de bronze sonnant minuit.
L'autre était lé froissement d'un pas sur, la dalle. ' .
J'ouvris les yeux et je m'apprêtais à sortir du confessionnal, quand, dans le
rayon de lumière jeté par la lune à travers les vitraux d'une des fenêtres, il me
sembla voir passer un homme.
Comme cet homme marchait avec précaution, regardant autour de lui à chaque pas qu'il faisait, je compris que ce n'était, ni un des assistants, ni le be-
deau, ni le chantre, ni aucun des habitués de l'église, mais quélqu'intrus se trouvant là en mauvaise intention.
Le visiteur nocturne s'aehemina vers le chœur. Arrivé là, il s'arrêta, et au bout d'un instant j'entendis le coup sec du fer sur une pierre à feu ; je vis pétiller une étincelle , un morceau d'amadou s'enflamma, et une allumette alla fixer sa-lumière errante à l'extrémité d'un cierge
posé sur l'autel.
À la lueur de ce cierge, je pus voir alors un homme de taille médiocre, portant à la ceinture deux pistolets et un poignard, à la figure railleuse plutôt que terrible, et qui, jetant un regard inves-
LES MILLE ET. Ui\ fAMÔMES. 69
tigateur dans toute retendue de la çir-
conférence éclairée par le cierge, parut complètement rassuré par cet examen.
En conséquence, il tira de sa poche,
non pas un trousseau de clés, mais un trousseau de ces instruments destinés à les remplacer, et que Ton appelle rossignols, — du nom sans doute de ce fanleux Rossignol, qui se vantait d'avoir la clé de tous les chiffres. — À l'aide d'un de ces instruments, il ouvrit le ta-
be-rnacle, en tirant d'abord le saint-ci-
boire, magnifique coupe de vieil argent, ciselée sous Henri II, puis un ostensoir massif qui avait été donné à la ville par
LES MILLE ET DK FAlNTÔMEë
la reine Marie-Antoinette, puis etian deux burettes de vermeil.
Comme c'était tout ce que renfermait
le tabernacle, il le referma avec soin et se mit à genoux pour ouvrir le dessous
de l'autel qui faisait châsse.
Le dessous de l'autel renfermait une Noire-Dame en cire couronnée d'une couronne d'or et de diamans, et couverte
d'une robe toute brodée de pierreries.
Au bout de cinq minutes, la châsse dont, au reste, le voleur eût pu briser les parois de glace, était ouverte, comme le tabernacle, à l'aide d'une fausse clé, et il s' apprêtait à joindre la robe et la cou-
roune a l'ostensoir, aux burettes -et au
LES MILLE. Lï UN F AIN TOMES
saint-ciboire, lorsque, ne .voulant pas qu'un pareil vol s'accomplît, je sortis du confessionnal et m'avançai vers l'autel.
Le bruit que je produisis en ouvrant la porte fit retourner le voleur, lise pencha
de mon côté, et essaya de plonger son re-
gard dans les lointaines obscurités de l'église ; mais le confessionnal était hors de la portée de la lumière, de sorte qu'il ne me vit réellement que lorsque j'entrai dans le cercle éclairé paria flamme trem-
biotante du cierge.
En apercevant un homme, le voleur s'appuya contre l'autel, tira un pistolet de sa ceinture et le dirigea vers moi.
Mais à ma longue robe noire, il put
72 LES MILLE ET IJiV F A ATOMES.
bientôt yoir que je n'étais qu'un simple prêtre inoffensif, et n'ayant pour toute sauve-garde que la foi, pour toute arme que la parole.
Malgré la menace du pistolet dirigé
contre moi, j'avançai jusqu'aux marches de l'autel. -Je* sentais que s'il tirait sur moi, ou le pistolet raterait, ou la balle dévierait; j'avais la main à ma médaille, et je me sentais tout entier couvert du
saint amour de Notre-Dame.
Cette tranquillité du pauvre vicaire paru t érno u voir le ban di t.
— Que voulez- vous ï me dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre assurée.
— Vous êtes TA rti faille ? lui dis'-je.
LES- MILLE ET. UW 1- AiYTOMIÎS. 7
Parbleu, répondit-il, qui donc oserait, si ce n'était moi, pénétrer seul dans une église, comme je le fais?
— Pauvre pécheur endurci qui tires "orgueil de ton crime, lui dis-je, ne comprends-tu pas qu'à ce jeu que tu joués, tu perds non-seulement ton corps, mais encore ton âme ?
— Bah ! dit-il , quant à mort corps, je
l'ai -sauvé déjà tant de fois, que j'ai bonne espérance de le sauver encore, et quant
a mon.ame....
— Eh bien ! quant à ton âme !
- Gela regarde ma femme : elle est sainte pour deux et elle sauvera mon âme
en même temps que la sienne.
— Vous avez raison, votre femme est une sainte femme, mon ami, et elle mourrait certainement de douleuiv si elle apprenait que vous eussiez accomjpli le crime que vous étiez en train d'exé-
cuter.
Oh! oh ! vous croyez qu'elle mourra de douleur, ma pauvre femme ! /
— J'en suis sûr.
— Tiens ! je vais donc être veuf, <x>ntinua le brigand, en éclatant de rire et étendant les mains vers les vases sacrés.
Mais je montai les trois marches de - L'autel et lui arrêtai le bras . ,;
— Non, lui dis-je, car vous ne com-
mettrez pas ce sacrilège.
Et qui m'en empêchera?
Moi. ' . '
— Par la force?
— Non, par la persuasion. Dieu n'a pas envoyé ses ministres, sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu céleste. Mon ami, ce n'est pas pour l'église, qui peut se procurer d'autres vases, mais pour vous, , qui ne pourrez pas racheter, votre pé-' ché; mon.ami, vous ne commettrez pas ce sacrilège. '
— Ah çà mais ! vous croyez donc que ■ c'est le. premier, mon brave homme?
— Non, je sais que c'est le dixième, le
76 LES MILLE ET Off FANTÔMES.
vingtième, le trentième peut-être, mais qu'importe? Jusqu'ici vos yeux étaient fermés, vos yeux s'ouvriront ce soir, voilà tout. N'avez-vous pas entendu dire
qu'il y avait un homme nommé Saûl qui gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne ? Eh bien ! cet homme, il avait les yeux couverts d'é-
cailles, comme il le dit lui-même; un jour les écailles tombèrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint Paul.
— Dites-moi donc, Monsieur l'abbé, saint Paul n'a-l-il pas été pendu?
— Oui. -
— Eh bien ! à quoi cela lui a-t-il servi de voir'/
— Cela lui a servi à être convaincu que parfois le salut est dans le supplice.
Aujourd'hui saint Paul a laissé un nom vénéré sur la terre et jouit de la béatitude éternelle dans le ciel.
— A quel âge est-il arrivé à saint Paul de voir ?
— A trente-cinq ans.
— J'ai passé l'âge, j'en ai quarante.
— Il est toujours temps de se repentir.
— Sur la croix, Jésus disait au mauvais larron : Un mot de prière, et je te sauve.
— Ah çà i tu tiens .donc à ton argenterie? dit le bandit en me regardant.
— Non. Je tiens à ton âme, que je veux
sauver.
— A mon âme ! — Tu me feras accroire
cela; tu t'en moques pas mal.
— Veux- tu que je te prouve que c'est à ton âme que je tiens? — lui dis-je.
— Oui, donne-moi cette preuve, — tu me feras,plaisir.
— A combien estimes-tu lé vol que tu vas commettre cette huit? :
— Eh ! eh ! fit le brigand en regardant
les burettes, le calice, l'ostensoir et la
robe de la Vierge avec complaisance, à mille écus.
À mille écus ?
— Je sais bien que cela vaut le double ; mais il faudra perdre au moins les deux
tiers dessus ; ces diables de' juifs sont si
voleurs !
Viens chez moi.
Chez toi ?
— Oui, chez -moi, au presbytère. l'ai une somme de mille francs, je te la donnerai à-compte.
Et les deux autres mille ?
— Les deux autres mille ? eh bien ! je te promets, foi de prêtre, que j'irai dans mon pays ; ma mère a quelque bien, je, vendrai trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille francs, et je te les donnerai.
— Oui, pour que tu me donnes un
80 LES MILLE ET Ui\ PAS TOMES.
rendez-vous et que tu me fasses tomber
dans quelque piège?
— Tu rie crois pas ce que tu dis là,
fis-je en étendant la main vers lui.
— Eh bien ! c'est vrai, je n'y crois pas, — dit-il d'un air sombre. — Mais ta mère,
. elle est donc riche ? - ^ '
— Ma mère est pauvre.
— Elle sera ruinée, alors?
Quand je lui aurai dit qu'au prix de
sa ruine j'ai sauvé une âme, elle me bénira. D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et j'aurai toujours pour deux.
— J'accepte, dit-il; allons chez toi.
— i Soit, — mais attends.
LES MILLE ET Ui\ T FANTÔMES. " 81
— Quoi ?
■ — Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as pris, — referme-le à clé, cela te portera bonheur.
Le sourcil du bandit se fronça comme celui d'un homme que la foi envahit malgré lui : il 'replaça les vases sacrés dans le tabernacle et le referma.
— Viens, dit-il.
— Fais d'abord le signe de la croix,
lui disrj e . * '
Il essaya de jeter un rire moqueur,
mais le rire commencé s'interrompit de
lui-même.
Puis il fit le signe de la croix.
— Maintenant, suis-moi, lui dis-je.
Nous sortîmes par la petite porte ; — en moins de cinq minutes nous fûmes
chez moi.
Pendant le chemin, si court qu'il fût, le bandit avait paru fort inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le faire tomber dans quelque embuscade.
Arrivé chez moi, il se tint près de la
porte.
Eh bien!, ces mille francs? dé-
ni an da-t-il .
— Attends, ré-pondis-je.
J'allumai une bougie à mon feu mourant; j'ouvris une armoire, j'en tirai
un sac.
— Les voilà, lui dis -je.
Et je lui donnai le sac.
— Maintenant les deux autres mille, quand les aurai-je?
— Je te demande six semaines.
— C'est bien, jeté donne six semaines.
À qui les remettrai-je 'i
Le bandit réfléchit un instant
À ma femme, dit-il.
C'est bien !
— Mais elle ne saura pas d'où ils viennent ni comment je les ai gagnés?
— Elle ne le saura pas, ni elle ni personne. Et jamais, à ton tour, tu ne tenteras rien ni contre Notre -Dame-d'Étampes
84 LES MILLE ET UK FATJTOMES,
ni contre toute autre église sous l'invocation de la Vierge ?
— Jamais î
— Sur ta parole ?
— Foi "de l'Artif aille.
— Va, mon frère, et ne pèche plus.
Je le saluai en lui faisant signe de la main qu'il était libre de se retirer.
Il parut hésiter un moment ; puis, ouvrant la porte avec précaution, il disparut.
Je me mis à genoux... et je priai pour cet homme.
Je n'avais pas fini ma prière que j'entendis frapper à la porte.
— Entrez, dis-je sans me retourner.
Quelqu'un effectivement me voyant en prière s'arrêta en entrant et se tint debout derrière moi.
Lorsque j'eus achevé mon oraison, je me retournai, et je vis l'Arlif aille immobile et droit près de la porte, ayant son sac sous son bras.
— Tiens, me dit-il, je te rapporte tes mille francs.
— Mes mille francs ?
— Oui, et je te tiens quitte des deux mille autres.
— Et cependant la promesse que tu m'as faite, subsiste ?
— Parbleu !
— Tu te repens donc?
S6 Les mille- et dn faktômes
— Je ne sais pas si je aie repens, oui ou non, mais je ne veux pas de ton argent, voilà tout.
Et il posa le sac sur le rebord du buffet.
Puis, le sac déposé, il s'arrêta comme pour demander quelque chose; mais cette demande, on le sentait, avait peine à sortir de ses lèvres. -
— Que désirez-vous ? lui demandai-je.
Parlez, mon ami. Ce que vous venez de faire est bien ; n'ayez pas honte de faire
mieux.
Tu as une grande dévotion à Notre
Dame? me demanda-t-il.
— Une grande.
El tu crois que, par son interces-
sion, un homme, si coupable qu'il soit, peut être sauvé à l'heure de la mort? Eh bien ! en échange de tes trois mille francs, dont je te tiens quitte, donne-moi quelque relique, quelque chapelet, quelque reliquaire que je puisse baiser à l'heure de ma mort.
Je détachai la médaille et la chaîne d'or que ma mère m'avait passées au cou le jour de ma naissance, qui ne m'avaient jamais quitté depuis, et je les donnai au brigand.
Le brigand posa ses lèvres sur la médaille — et s'enfuit.
Un an s'écoula sans que j'entendisse parier de l'Arlifaille ; sans doute il avait
88 LES MILLE ET Uj*?FANTÔMES.
quitté Etampes pour aller exercer ailleurs.
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon confrère, le vicaire de Fleury..
Ma bonne mère était bien malade et
m'appelait près d'elle. J'obtins un congé et je partis.
Six semaines ou deux mois de bons soins et de prières rendirent la santé à ma mère. Nous nous quittâmes, moi joyeux, elle bien portante, et je revins à E lampes.
J'arrivai un vendredi soir; toute la ville était en émoi. Le fameux voleur 1* Ârtifaille s'était fait prendre du côté d'Orléans, avait été jugé au présidial de
cette ville, qui, après condamnation, l'avait envoyé ,à Elampes pour être pendu, le canton d'Elampes ayant été principalement le théâtre de ses méfaits.
. L'exécution avait lieu le matin même.
Voilà ce que j'appris dans la rue; — mais, en entrant au presbytère, j'appris autre chose encore : c'est qu'une femme de la ville basse était venue depuis la veille au matin, c'est-à-dire depuis le moment où l'Artifaille était arrivé à Etampes pour y subir son supplice, était venue s'informer plus de dix fois si j'étais de retour.
Cette insistance n'était pas étonnante.
J'avais écrit pour annoncer ma pro-
chaine arrivée , et j'étais attendu d'un
moment à l'autre.
Je ne connaissais dans la ville basse que la pauvre femme qui allait devenir veuve. Je résolus d'aller chez elle avant
d'avoir même secoué la poussière de
mes pieds.
Du presbytère à la ville basse, il n'y avait qu'un pas. — Dix heures du soir sonnaient, il est vrai; mais je pensais que, puisque le désir de me voir était si ardent, la pauvre femme ne serait pas dérangée par ma visite.
Je descendis donc au faubourg et me fis indiquer sa maison. —Gomme tout le monde la connaissait pour une sainte,
nul ne lui faisait un crime du crime de son mari, nul ne lui faisait une honte de
sa honte.
J'arrivai à la porte. Le volet était ouvert, et par le carreau de vitre, je pus voir la pauvre femme au pied du lit, agenouillée et priant.
Au mouvement de ses épaules, on pouvait deviner qu'elle sanglotait en priant.
Je frappai à la porte.
Elle se leva et vint vivement ouvrir.
Ah ! Monsieur l'abbé ! s'écria-t-elle, je vous devinais. Quand on a frappé,
j'ai compris que c'était vous. Hélas ! hélas! vous arrivez trop tard : mon mari est mort sans confession.
— Est-il donc mort dans de mauvais sentiments ?
— Non ; bien au contraire, je suis sûre qu'il était chrétien au fond du cœur; mais il avait déclaré qu'il ne voulait pas d'autre prêtre que vous, qu'il ne seconfesserait qu'à vous, et que, s'il ne se confessait pas à vous, il ne se confesserait à
personne qu'à Notre-Dame.
— Il vous a dit cela?
— Oui,-et, tout en le disant, il baisait une médaille de la Vierge pendue à son cou avec une chaîne d'or, recommandant par-dessus toute chose qu'on ne lui ôtât point cette médaille, et affirmant que si on parvenait à l'ensevelir avec
cette médaille, le mauvais esprit n'au-
rait aucune prise sur son corps.
— Est-ce tout ce qu'il a dit ?
— Non. En me quittant pour marcher à l'échafaud, il m'a dit encore que vous arriveriez ce soir, que vous viendriez me voir sitôt votre arrivée ; voilà pourquoi je vous attendais.
— Il vous a dit cela? fis-je avec éton-
nement.
Oui ; et puis encore il m'a chargée d'une dernière prière.
Pour moi ?
Pour vous. — Il a dit qu'à quelqu'heure que vous veniez, — je vous priasse Mon Dieu! je n'oserai ja-
94 LÈS MILLÏÏ ET UN FASTOM'ES.
mais vous dire une pareille chose.
— Dites, ma bonne femme, dites:
— Eh bien ! que je vous priasse d'aller à la Justice *, et là, sous son corps» de dire, au profit de son âme, cmqpaieret cinq ave. - 11 a dit que vous ne me refuseriez pas, Monsieur l'abbé.
— Et il a eu raison, car je vais y aller.
— "Oh ! que vous êtes bon !
Elle me prit les mains, et voulut me les baiser.
Je me dégageai.
— Allons, ma bonne femme, lui dis-je,
du courage.
* On appelait ainsi l'endroit où l'on pendait les voleurs et les assassins.
LES MILLE Lï UN FAKTÔMES. 95
— Dieu m'en donne, Monsieur l'abbé, je ne m'en plains pas.
— II n'a rien demandé autre chose?
Non.
— C'est bien ! S'il ne lui faut que ce désir accompli pour le repos de son âme,
son ame sera en repos.
Je sortis .
Il était dix heures et demie à peu près.
— C'était dans les derniers jours d'avril, la bise était encore fraîche. Cependant
le ciel était beau, — beau pour un peintre surtout, car la lune roulait dans une mer de vagues sombres qui donnaient
un grand caractère à l'horizon.
Je tournai autour des vieilles murailles
96 LES MILLE JîT UN FANTÔMES.
de la ville, et j'arrivai à la porte de Paris. — Passé onze heures du soir, c'était la seule porte d'Etampes qui restât ouverte.
Le but de mon excursion était sur une esplanade, qui aujourd'hui comme alors domine toute la ville. Seulement aujour-
d'hui il ne reste d'autres traces de la potence, qui alors était dressée sur cette esplanade, que trois fragments de lama-
çonnerie qui assurait les trois poteaux reliés entre eux par deux poutres et qui
formaient le gibet.
Pour arriver à cette esplanade, située à gauche de la route quand on vient d'Etampes à Paris, et à droite quand on vient de Paris à Etampes ; pour arriver
à cette esplanade, ii fallait passer au pied de la tour de Guinette, ouvrage
avancé qui semble une sentinelle posée isolément dans la plaine pour garder la ville.
Cette tour que vous devez connaître ?
chevalier Lenoir, et que Louis XI a essayé -de faire sauter autrefois sans y réussir, est éventrée par l'explosion et semble regarder le gibet dont elle ne^ voit que l'extrémité, avec l'orbite noire
d'un grand œil sans prunelle.
Le jour , c'est la demeure des corbeaux ; la nuit, c'est le palais des chouettes et des chats-huants.
Je pris, au imUietMte leurs cris et de