‹ Mille et un fantômes, vol. 2Chapitre 4 sur 5 · II - Ov.v- -■ .v · texte numérisé non relu

II - Ov.v- -■ .v

98 iiES M1LLIÏ £T UK FANTÔMES.

leurs houhoulements le chemin de l'es-

planade , — chemin étroit , difficile, raboteux, creusé dans le roc, percé à tra-

vers les broussailles.

Je ne puis pas dire que j'eusse peur.

— L'homme qui croit en Dieu , qui se confie à lui, — ne doit avoir peur de rien, — mais j'étais ému.

On n'entendait au monde que le tictac monotone du moulin de la basseville, le cri des hibous et des chouettes, et le sifflement du vent dans les broussailles.

La lune entrait dans un nuage noir.

dont elle brodait lés extrémités d'une

frange blanchâtre,

Mon cœur battait. 11 me semblait que j'allais voir, non pas ce que j'étais venu pour voir, mais quelque cbose d'inat- . tendu. Je montais toujours.

Arrivé à un certai n point de La montée, je commençai à distinguer l'extrémité supérieure du gibet! , composé 'de ses trois piliers et de cette double traverse de chên e do nt j ' ai déj à p a rlé .

C'est à ces traverses de chêne que pendent les croix de fer auxquelles on attache les suppliciés.

J'apercevais, comme une ombre' mo- . bile, le corps du malheureux l'Àrtif aille,

que le vent balançait dans l'espace.

Tout à coup, je m'arrêtai ; je décou-

vrais maintenant le° gibet de son extrémité supérieure à sa base. J'apercevais une masse sans forme qui semblait un animal à quatre pattes et qui se mouvait.

Je m'arrêtai et me couchai derrière un

rocher. Cet animal était plus gros qu'un chien, et plus massif qu'un loup.

Tout à coup il se leva sur les pattes de

derrière et je reconnus que cet animal n'était autre que celui que Platon appelait un animal à deux pieds et sans plumes, — c'est-à-dire un homme.

Que pouvait venir faire à cette heure un homme sous un gibet, à moins qu'il n'y vînt avec un cœur religieux pour

prier, ou avec un cœur irréligieux pour y faire quelque sacrilège ?

Dans tous les cas , je résolus de me tenir coi et d'attendre.

En ce moment, la lune sortit du nuage qui l'avait cachée un instant, et donna en plein sur le gibet.

Alors je pus voir distinctement Thonime et même tous les mouvements qu'il faisait.

Cet homme ramassa une échelle couchée à terre, puis la dressa contre un des poteaux, le plus rapproché du cadavre

du pendu. , Puis il monta à l'échelle.

Puis il forma avec le pendu un groupe

:02 LiïS MILLE.LT un FANTOMES.

étrange ou ie vivant et le mort semblé' rent se confondre dans un embrasse

ment

, * Tout à coup un cri terrible retentit. Je vis s'agiter les deux corps"; j'entendis crier à l'aide, d'une voix étranglée qui cessa bientôt d'être distincte; puis un des deux corps se détacha du gibet, tandis que l'autre restait pendu à la corde, et agitait-ses bras et ses jambes.

Il m'était impossible de deviner ce qui se passait sous la machine infâme; mais enfin, œuvre de l'homme ou du démon, il venait de s'y passer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui appelait à l'aide, qui réclamait du secours.

LES MTLLE ET UK FANTÔMES.. - 103

Je m'élançai. A ma vue, le pendu parut redoubler d'agitation, tandis que, dessous lui, était immobile et gisant le

corps qui s'était détaché du gibet.

Je courus d'abord au vivant. Je montai vivement les degrés de l'échelle, et, avec mon couteau, je coupai la corde ; le pendu tomba à terre, je sautai à bas de l'échelle.

Le pendu se roulait dans d'horribles convulsions, l'autre cadavre se tenait toujours immobile.

Je compris que le nœud coulant continuait de serrer le cou du pauvre diable.

Je me couchai sur lui pour le fixer, — et,

à grand'peine, je desserrai le nœud cou- '■ lant qui l'étranglait. -

Pendant cette opération, qui -me. forçait à regarder cet homme face à face, je reconnus avec étonnement que cet , homme était le bourreau.

Il avait les yeux hors de leur orbite, - ia face bleuâtre, la mâchoire presque

tordue, et un* souffle qui ressemblait plus à un râle qu'à une respiration, s'échappait de sa poitrine.

, Cependant, l'air rentrait peu à peu dans ses poumons, et avec l'air la

vie.

Je l'avais adossé à une grosse pierre ; au bout d'un instant, il parut reprendre

1 , ses sens, toussa, tourna le col en tous-

sant, et finit par me regarder en face.

Son étonnement ne fut pas moins grand que l'avait été le mien.

— Oh! oh! Monsieur l'abbé, dit-il, .. c'est vous?

— Oui, c'est moi.

— Et que venez- vous faire ici ? me demanda-t-il.

Mais vous-même?

Il parut rappeler ses esprits. 11 regarda encore une fois autour de lui; mais, cette fois, ses veux s'arrêtèrent sur le cadavre.

— Ah ! dit-il, en essayant de se lever,

— allons-nous-en, Monsieur l'abbé, au nom du ciel, allons -nous en !

"— Allez -vous-en , si vous voulez, mon ami ; mais moi, j J ai un devoir à accom-

plir.

Ici?

- — Quel est-il donc ?

— Ce malheureux, qui a été pendu par

vous aujourd'hui, a désiré que je vinsse dire au pied du "gibet cinq pater et cinq ave pour le salut de son âme. ,

— Pour le salut de son âme ? oh ! Monsieur l'abbé, vous aurez de la besogne, si vous- sauvez celle-là, c'est Satan en

personne

— Comment ! c'est Satan en personne?

— Sans doute, ne venez-vous pas de voir ce qu'il m'a fait ?

— Comment ce qu'il vous a fait, et que vous a-t-il donc fait ?

— Il m'a pendu, pardieu !

— Il vous a pendu? mais il me semblait, au contraire, que c'était vous qui lui aviez rendu ce triste service.

Oui, ma foi ! et je croyais l'avoir

bel et bien pendu même. Il paraît que je m'étais trompé! Mais comment donc -n'a-t-ii-pas profité du moment où j'étais branché à mon tour pour se sauver ?

J'allai au cadavre, je le soulevai, il était rôide et froid.

108 LES MILLE' HT UK FARÏOMIÎS.

— Mais parce qu'il est mort, dis-je.

— Mort! répéta le bourreau. Mort!

ah ! diable ! c'est bien pis ; alors sauvons-nous, Monsieur l'abbé, sauvons-

nous.

Et il se leva.

— Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'à se relever et à courir après moi. ■— . Vous, au moins, qui êtes un saint homme, vous me défendrez.

— Mon ami, dis-je à l'exécuteur en le regardant fixement, il y a quelque chose là -dessous. Vous rne demandiez tout-àl'heure ce que je venais faiue ici à cette

LES MILLE liï US FANTÔMES. 109

heure. A mon tour, je vous demanderai :

que yeniez-vous faire ici, vous ?

Ah ! ma foi, Monsieur l'abbé, il faudra toujours bien que je vous le dise en confession bu autrement. Eh bien !

je vais vous le dire autrement. Mais, attendez donc...

Il fît un mouvement en arrière.

Quoi donc ? ,

— Il ne bouge pas là-bas ?

— Non, soyez tranquille, le malheureux est bien mort.

— Oh! bien mort... bien mort..; n'importe ! — Je vais toujours vous dirç

pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me démentira, voilà tout.

110 LES BULLE JiT IJ« l'AKTÔÎlJîti

— Dites.

— Il faut vous dire que ce mécréantlà n'a pas voulu entendre parler de confession ; — il disait, seulement de temps en temps : — L'abbé Mo.ùlle est-il arrivé ?

— On lui répondait :*— Non, pas encore.

— Il poussait un soupir; on lui offrait un prêtre, il répondait : — Non ! l'abbé Moulle... et pas d'autre.

— Oui, je sais cela.

, — Au pied de la tour de Guinette. il s'arrêta : — Regardez donc, me dit-il, si vous ne voyez pas venir l'abbé Moulle.

— Non, lui dis-je.

Et nous nous r émîmes en chemin.

Au pied de l'échelle il s'arrêta encore.

LES MILLE Lï UJS L'AKTÔMES. I 1 1

L'abbé Moulle ne vient pas? de-

nianda-t-il.

Eh non ! que l 'on vous dit; — Il n'y a rien d'impatientant comme un homme qui vous répète toujours la même chose.

— Allons) dit-il.

— Je lui passai la cordé au cou. — Je lui nlis, les pieds contre l'échelle, et lui dis : Monte.

Il monta sans trop se faire pi'ier; mais quand il fut arrivé aux deux tiers de

l'échelle:

. — Attendez, me dit-il, que je m'assure que l'abbé Moulle ne vient pas.

Ah ! regardez, lui dis-je, ça n'est

pas défendu.

112 LES MILLE Et UN F A B TOMES.

Alors il regarda une dernière fois dans

ia foule; mais, ne vous voyant pas, il

poussa un soupir.

Je crus qu'il était résolu et qu'il n'y avait plus qu'à. le pousser; mais il vit

mon mouvement. *

— Attends, dit-il.

— Quoi encore ?

— Je voudrais baiser une médaille de Notre-Dame qui est à mon cou.

^- Ah ! pour cela, lui dis-je, c'est trop juste : baise.

Et je lui mis la médaille contre les lè-

vres.

Qu'y a-t-il donc encore? deman-

dai-je

Je veux être enterré avec cette mé-

daille.

— Hum ! hum fis-je, il me semble que toute la défroque du pendu appartient au bourreau.

Cela ne me regarde pas, je veux être enterré avec ma médaille.

Je veux, je veux; comme vous y

allez !

Je veux, quoi !

La patience m'échappa; il était tout prêt, il avait }§ corde au cou, l'autre bout de la corde était au crochet.

Va-t-en au diable ! lui dis-je.

Et je le lançai dans l'espace.

— Notre-Dame ayez pi

Ji4 LES MILLE ET UN FAHTÔMES.

Ma foi c'est tout ce qu'il put dire ; la corde étrangla à la fois l'homme et la phrase.

Au même instant, vous savez comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses épaules, et han! han!

tout fut dit. Il n'eut pas à se plaindre de moi, et je vous réponds qu'il n'a pas

souffert-

Mais tout cela ne dit pas pourquoi

tu es venu ce soir.

— Oh ! c'est que voilà ce qui est le plus difficile à raconter.

—Eh bien ! je vais te le dire, moi, tu es venu pour lui prendre sa médaille.

— Eh bien ! oui, le diable m'a tenté.

je me -suis dit: bon, bon ! tu veux; c'est bien aisé à dire, cela ; mais quand la nuit sera venue, sois tranquille, nous verrons. Alors quand la nuit a été venue, je suis parti de la maison. J'avais laissé mon échelle aux alentours ; je savais où la retrouver. J'ai été faire une promenade ; je suis revenu par le plus long, et puis, quand j'ai vu qu'il n'y avait plus personne dans la plaine, quand je n'ai plus entendu aucun bruit, je me suis approché du gibet, j'ai dressé mon échelle, je suis monté, j'ai tiré le pendu à moi, je lui ai décroché sa chaîne, et

Et quoi ?

Ma foi ! croyez-moi, si vous voulez:

116 lks mille et ujs fantômes.

au moment où la médaille a quitté son cou, le pendu m'a pris, a retiré sa tête du nœud coulant, a passé ma tête à la place de la sienne, et, ma foi ! il m'a poussé à mon tour, comme je l'avais poussé, moi. Voilà la chose.

Impossible, vous vous trompez.

M'avez-vous trouvé pendu, oui ou

non (

Oui.

— Eh bien ! je vous promets que je ne me suis pas pendu moi-même. Voilà tout ce que je puis vous dire.

Je réfléchis un instant.

— Et la médaille, lui demandai-je, où est-elle ?

lï:s mille et un fantômes. 117

Ma foi, cherchez à terre, elle ne doit pas être loin. Quand je me suis senti pendu, je l'ai lâchée.

Je me levai et jetai les yeux à terre.

Un rayon de la lune donnait dessus comme pour guider mes recherches. -

Je la ramassai. J'allai au cadavre du pauvre l'Àrlifaille, et je lui rattachai la médaille au cou.

Au moment où elle toucha sa poitrine, quelque chose comme un frémissement courut par toui. son corps, et un cri aigu et presque douloureux sortit de sa poi-

trine.

Le bourreau fit un bond en arrière.

Mou esprit venait d'être illuminé par

ce cri. Je me rappelai ce que les saintes

Ecritures disaient des exorcismes et du cri que poussent les démons en sortant du corps des possédés.

Le bourreau tremblait comme la feuille.

— Venez ici, mon ami, lui dis-je, et ne craignez rien.

Il s'approcha en hésitant.

— Que me voulez-vous? dit-il.

— Voici un cadavre qu'il faut remettre à sa place.

— ' Jamais. — Bon ! pour qu'il me pende encore !

— Il n'y a pas de danger, mon ami, je

vous réponds de tout

Mais, Monsieur l'abbé! Monsieur

l'abbé !

— Venez, vous dis-je Il fit encore un pas.

— Hum ! murmura- t-il, je ne m'y fie

pas

Et vous avez tort, mon ami — Tant

que le corps aura sa médaille, vous n'aurez rien à craindre,

— Pourquoi cela?

— Parce que le démon n'aura aucune prise sur lui. — Cette médaille lé protégeait, vous la lui avëzôtée"; — à l'instant même le mauvais génie qui l'avait poussé au mal, et qui avait été écarté par son bon ange, est rentré dans le cadavre,

er'î

120 LES MILLE ET UiN FANTÔMES.

et vous avez vu quelle a été l'œuvre de ce mauvais génie.

— Alors ce cri que nous venons d'entendre.

— C'est celui qu'il a poussé quand il a senti que sa proie lui échappait.

— Tiens, dit le bourreau, en effet,' cela pourrait bien être.

— Cela est.

Alors, je vais le remettre à son cro-

chet.

Remettez-le; il faut que la justice

ait son cours; 11 faut que la condamnation s'accomplisse.

Le pauvre diable hésitait encore.

— Ne craignez rien, lui dis-je je réponds de tout.

— N'importe, reprit le bourreau, ne me perdez pas de vue, et, au moindre cri, venez à mon secoures.

— Soyez tranquille, vous n'aurez pas besoin de moi.

Il s'approcha du cadavre, le souleva doucement par les épaules et le tira vers l'échelle tout en lui parlant :

— N'aie pas peur, l'Àrlifaille, lui disait-il, ce n'est pas pour te prendre ta médaille. Vous ne nous perdez pas de vue, n'est-ce pas, Monsieur l'abbé ?

— Non, mon ami, soyez tranquille.

— Ce n'est pas pour te prendre ta mé-

daille, continua l'exécuteur du ton le plus conciliant; non, sois tranquille;

puisque tu Tas (tésiré, tu seras enterré avec elle. C'est vrai, il ne bouge pas, Monsieur l'abbé.

— Vous le voyez.

— Tu seras enterré avec elle, en attendant, je te remets^ à ta place, sur le désir de M. l'abbé, — ■ car, pour moi, tu comprends !...

— Oui, oui, lui dis-je,.sans pouvoir m'empêcher de sourire, mais faites

vite .

Ma foi, c'est fait, dit-il en lâchant

le corps qu'il venait d'attacher de nou

LES MILLE ET UN FAJNTÔftlES. 123

veau au crochet, et en sautant à terre du même coup.

Et le corps se balança dans l'espace, immobile et inanimé.

Je me mis à genoux et je commençai les prières que l'Àrlifaille m'avait demandées.

— Monsieur l'abbé, dit le bourreau en se mettant à genoux près de moi, vous plairait-il de dire les prières assez haut et assez doucement pour que je puisse les répéter?

Gomment ! malheureux ! tu les as

donc oubliées ?

Je crois que je ne les ai jamais

sues V

124 LES MJLLE Eï UW FAWTGMJiS.

Je dis les cinqpater et les cinq ave. que le bourreau répéta consciencieusement après moi.

La prière terminée, je me levai.

L'Artifaille , dis-je tout au haut supplicié, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour le salut de ton âme, c'est à la bienheureuse Notre-Dame à faire le reste.

— Amen ! dit mon compagnon.

En ce moment un ravon de lune illumina le cadavre connue une cascade

d'argent. Minuit sonna à ,!No Ire-Dame.

— Allons, dis-je à l'exécuteur, nous n'avons plus rien à faire ici.

— Monsieur l'abbé, dit le pauvre dia-

ble, seriez-vous assez bon pour m'accor-

der une dernière grâce ?

— Laquelle ?

— C'est de me reconduire jusque chez moi; tant que je^ne sentirai pas ma porte bien fermée entre moi et ce gaillard-là, je ne serai pas tranquille.

— Venez, mon ami.

Nous quittâmes l'esplanade, non sans que mon compagnon, de dix pas en dix pas, se retournât pour voir si le pendu était bien à sa place.

Rien ne bougea.

Nous rentrâmes dans la ville. Je conduisis mon homme jusque chez lui. J'attendis qu'il eût éclairé sa maison, puis

il ferma la porte sur moi, me dit adieu, et me remercia à travers la porte. Je rentrai chez moi, parfaitement calme de corps et d'esprit.

Le lendemain, comme je m'éveillais, on me dit que la femme du voleur m'attendait dans ma salle à manger.

Elle avait le visage calme et presque

loveux

— Monsieur l'abbé, me dit-elle, je viens vous remercier : mon mari m'est apparu hier comme minuit sonnait à Notre-Dame, et il m'a dit :

Demain matin, tu iras trouver

l'abbé Moulle, et lu lui diras que, grâce à lui et à Notre-Dame, je suis sauvé.

lit

Le Braceiet de cheveux.

Mon cher abbé, dit AUiette, j'ai la plus grande estime pour vous et ia pi us grande

vénération pour Gazotte ; j'admets parfaitement l'influence de votre mauvais génie, mais il y a une chose que vous oubliez et dont je suis, moi un exemple :

130 LES MILLE ET tJK FANTÔMES.

c'est que la mort ne tue pas la vie ; — la mort n'est qu'un mode de transformation du corps humain ; la mort tue la mémoire, voilà tout, Si la mémoire ne mourait pas, chacun se souviendrait de toutes les pérégrinations de son âme, depuis le commencement du monde jusqu'à nous.

— La pierre philosophale n'estpas autre chose que ce secret ; c'est ce secret qu'avait trouvé Pythagore, et qu'ont retrouvé

le comte de Saint-Germain etCagliostro ;

— c'est ce secret que je possède à mon tour, et qui fait que mon corps mourra, comme je me rappelle positivement que cela lui est déjà arrivé quatre ou cinq

fois, et encore, quand je dis que mon

corps mourra, je me trompe, il y a certains corps qui ne meurent pas, et je suis de ceux-là.

— Monsieur Alliette , dit le docteur, voulez-vous d'avance me donner une permission?

— Laquelle?

— C'est de faire ouvrir votre tombeau un mois après votre mort.

— Un mois, deux mois, un an, dix ans, quand vous voudrez, docteur ; seulement

prenez vos précautions car le mal

que vous ferez à mon cadavre pourrait nuire à l'autre corps dans lequel mon âme serait entrée.

— Ainsi vous croyez à cette folie ?

132 LEâ MILLK Et UK FANTÔMES.

— Je suis payé pour y croire : j ai vu.

— Qu 1 avez-vousvu?...un de ces morts vivants?

— Oui.

— Voyons, Monsieur Allie tte, puisque

chacun a raconté son histoire, racontez aussi la vôtre ; il serait curieux que ce fût

la plus vraisemblable de la société.

— Vraisemblable ou non, docteur, la voici dans toute sa vérité. J'allais de Strasbourg aux eaux de Louesche. Vous connaissez la route , docteur ?

— Non; mais n'importe, allez toujours.

—J'allais donc de Strasbourg aux eaux de Louesche, et je passais naturellement

LKS MILLE liT UN FANTOMES. Ï33

par Bàle où je devais quitter la voiture publique pour prendre un voituiïn.

Arrivé à l'hôtel de la Couronne que Ton m'avait recommandé, je m'enquis d'une

voiture et d'un voiturin, priant mon hôte de s'informer si quelqu'un dans la ville n'était point en disposition de faire la même route que moi ; alors il était chargé de proposer à cette personne une association qui devait naturellement fendre à la fois la route plus agréable et moins coûteuse. .

Le soir, il revint, ayant trouvé ce que je demandais ; la femme d'un négociant bàlois, qui venait de perdre son enfant, koè de trois mois, qu'elle nourrissait elle-

134 LES MILLE ET UJN FÀKTOMESj

même, avait fait, à la suite de cette perle, une maladie pour laquelle on lui ordonnait les eaux de Louesche. C'était le premier enfant de ce jeune ménage marié depuis un an.

Mon hôte me raconta qu'on avait e grand'-peine à décider la femme a quitter son rnari. Elle voulait absolument ourester à Bàle ou qu'il vînt avec elle à Louesche; mais d'un autre côté l'état de sa santé exigeant les eaux, tandis que l'état de leur commerce exigeait sa présence à Baie, elle s'était décidée et partait avec moi le lendemain matin. Sa femme de chambre raccompagnait."

Un prêtre catholique, desservant l'é-

glise d'un petit village des environs , nous accompagnait et occupait la quatrième place dans la voiture.

Le lendemain, vers huit heures du matin, la voiture vint nous prendre à l'hôtel; le prêtre y était déjà. J'y montai à mon tour, et nous allâmes prendre la dame et sa femme de chambre.

Nous assistâmes, de l'intérieur de la voiture, aux adieux des deux époux, qui, commencés au fond de leur appartement, continuèrent dans le magasin, et ne s'achevèrent que dans la rue. Sans doute îa femme avait quelque pressentiment, car elle ne pouvait se consoler. On eût dit qu'au lieu de partir pour un voyage d'une

1 3 6 les mi ll £ rr u rs f am tomes -

cinquantaine de lieues, elle partait pour

faire le tour du monde.

Le mari paraissait plus calme qu'elle,

mais néanmoins était plus ému qu'il ne convenait raisonnablement pour une pareille séparation.

Nous partîmes enfin.

Nous avions naturellement, le prêtre et moi, donné les deux meilleures places à la v oy a ge u s e -e t a s a f e m m e de ch a m br e ,

c'est-à-dire que nu us étions sur je devant et elles au fond.

Nous primes la route de Soleure, et le premier jour nous allâmes coucher à Mundischwyll. Toute la journée, notre compagne avait été tourmentée, inquiète.

Le soir, ayant vu passer une voiture de retour, elle voulait reprendre le chemin de Baie. Sa femme de chambre parvint

cependant à la décider à continuer sa route.

Le lendemain, nous nous mîmes en route vers neuf heures dn matin. La journée était courte ; nous ne comptions pas aller plus loin que Soleure.

Vers le soir, et comme nous commencions d'apercevoir la ville, noire malade tressaillit. Ah! dit-elle, arrêtez, on court après nous.

Je me penchai hors de la portière.

Vous vous trompez, Madame, répondis-je. la route est parfaitement vide.

C'est étrange, insista-t-elle. J'en-

tends le galop d'un cheval.

Je crus avoir mal vu. Je sortis plus avant hors de la voiture.

— Personne , Madame, lui dis-je.

Elle regarda elle-même et "vit comme

moi la route déserte.

— Je m'étais trompée, dit-elle en se rejetant au fond de la voiture ; et elle ferma les yeux comme une femme qui veut concentrer sa pensée en elle-même.

Le lendemain nous partîmes à cinq heures du matin. Cette fois la journée était longue-. Notre conducteur vint coucher à Berne. A. la même heure que la veille, c'est-à-dire vers cinq heures,

notre compagne sortit d'une espèce de sommeil où elle était plongée, et étendant le bras vers le cocher :

— Conducteur, dit-elle, arrêtez. Cette fois j'en suis sûre , on court après nous.

— Madame se trompe, répondit le cocher. Je ne vois que les trois paysans qui viennent de nous croiser, et qui suivent tranquillement leur chemin.

— Oh! mais j'entends le galop du cheval.

Ces paroles étaient dites avec une telle conviction, que je ne pus m'empècher de regarder derrière nous.

Comme la veille, la route. était absolu-

ment déserte.

— C'est impossible, "Madame, répondisse, je ne vois pas de cavalier.

— Gomment se fait-il que vous ne voyiezpoint de cavalier, puisque je vois, moi, l'ombre d'un homme et d'un cheval?

Je regardai dans la direction de sa main, et je vis en effet l'ombre d'un cheval et d'un cavalier. Mais je cherchai inutilement les corps auxquels les ombres appartenaient.

Je fis remarquer cet étrange phénomène au prêtre, qui se signa.

Peu à peu cette ombre s'éclaircit, devint d'instants en instants moins visible, et enfin disparut tout à fait,

LES MILLE ET UK FANTOMES. l4t

Nous entrâmes à Berne.

Tous ces présages paraissaient fatals à la pauvre femme ; elle disait sans cesse qu'elle voulait retourner, et cependant elle continuait son chemin.

Soit inquiétude morale, soit progrès naturel de la maladie, en arrivant à ïhun, la malade se trouva si souffrante, qu'il lui fallut continuer son chemin en litière.

Ce fut ainsi qu'elle traversa le Kandre- Thal et le Gemmi. Eii arrivant à Louesche, un érésypèle se déclara et pendant plus d'un mois elle fut sourde et aveugle.

Au reste, ses pressentimens ne l'avaient pas trompée, à peine avait-elle fait vingt

lieues que son mari avait été pris d'une fièvre cérébrale .

La maladie avait fait des progrès si rapides que, le même jour, sentant la gravité de son état, il avait envoyé un homme à cheval pour prévenir sa femme et l'inviter à revenir. Mais entre Lauffen et. .Breinteinbach, le cheval s'était abattu, et le cavalier étant tombé, sa tête avait donné contre une pierre, et il était resté dans une auberge, ne pouvant rien pour celui qui l'avait envoyé que de le faim prévenir de l'accident qui était arrivé.

Alors on avait envoyé un autre courrier ; mais sans doute il y avait une fata- ' lité sur eux, à l'extrémité du Kander-

Thaï, il avait quitté son cheval et pris un guide pour monter le plateau du Schwalbach, qui sépare TOberland du Valais, quand, à moitié chemin, une avalanche, roulant du mont At tels, l'avait entraîné avec elle dans un abîme ; le guide avait été sauvé comme par miracle.

Pendant ce temps, le mal faisait des progrès terribles. On avait été obligé de raser la tête du malade qui portait des cheveux très longs, afin de lui appliquer de la glace sur le crâne. A partir de ce moment, le moribond n'avait plus conserve aucun espoir, et dans un moment de calme il avait écrit à sa femme :

« Chère Bertha,

« Je vais mourir, mais je ne veux pas me séparer de toi tout entier. Fais-toi faire un bracelet des cheveux qu'on vien de me couperet que je fais mettre à par t Porte-le toujours, et il me semble qu'ainsi

nous serons encore réunis.

« Ton Frederick. »

Puis il avait remis cette lettre à un troisième exprès, à qui il avait ordonné de partir aussitôt qu'il serait expiré.

Le soir même il était mort. Une heure après sa mort, l'exprès était parti, et, plus heureux que ses deux prédécesseurs, il était, vers la fin du cinquième jour, arrivé à Louesche.

LES MILLE ET UN FA1NTÔMKP. Ho

Mais il avait trouvé ia femme aveupie

et sourde; au bout d'un mois seulement, grâce à l'efficacité des eaux, cette double infirmité avait commencé à disparâître- Ce n'était qu'un autre mois écoulé qu'on , avait osé apprendre à la femme la fatale nouvelle à laquelle du reste les différentes visions qu'elle avait eues l'avaient préparée. Elle était restée un dernier mois pour se remettre complètement; enfin, après trois mois d'absence, elle était repartie pour Baie.

Comme, de mon côté, j'avais achevé mon traitement, que l'infirmité pour laquelle j'avais pris les eaux et qui était un rhumatisme, allait beaucoup mieux, je

lui demandai la permission de partir avec elle, ce qu'elle accepta avec reconnaissance, ayant trouvé en moi une personne à qui parler de son mari, que je n'avais fait qu'entrevoir au moment du départ, mais enfin que j'avais vu.

- Nous quittâmes Louesche , et le cinquième jour, au soir, nous étions de retour à Baie.

Rien ne fut plus triste et plus douloureux que la rentrée de cette pauvre veuve dans sa maison ; — comme les deux ieu-

nés époux étaient seuls au monde, — le mari mort,. on avait fermé le magasin, — le commerce avait cessé comme cesse le mouvement, lorsqu'une pendule s'arrête.

Î,US MILLE ET UiV FANTÔMES. 147

On envoya chercher le médecin qni avait

soigné le nialade, les différentes personnes qni l'avaient assisté à ses derniers moments, et par eux en quelque sorte, on ressuscita cette agonie, on reconstruisit cette mort déjà presque oubliée chez ces cœurs indifférents.

Elle redemanda au moins ces cheveux que son mari lui léguait. '

Le médecin se rappela bien avoir ordonné qu'on les lui coupât ; le barbier se souvint bien d'avoir rasé le malade, mais voilà tout. Les cheveux avaient été jetés au vent, dispersés, perdus.

La femme fut désespérée ; ce seul et unique désir du moribond, qu'elle portât

Î48 LES --MILLE £T UK FANTÔMKS,

un bracelet de ses cheveux; était donc impossible à réaliser.

Plusieurs nuits s'écoulèrent; nuits profondément tristes, pendant lesquelles la veuve, errante dans la maison, semblait bien plutôt une ombre elle-même qu'un être vivant.

À peine couchée, ou plutôt à peine endormie,, elle sentait son bras droit tomber dans l'engourdissement, et elle

ne se réveillait qu'au moment où cet engourdissement lui semblait gagner le

cœur.

Cet engourdissement commençait au poignet, — c'est-à-dire à la place où au-

rait dû être le bracelet de cheveux, — et

où elle. sentait une pression pareille à celle d'un bracelet de fer trop étroit; et du poignet, comme nous l'avons dit, l'engourdissem eut gagnait le cœur.

Il était évident que le mort manifestait son regret de ce que ses volontés avaient

été si mal suivies.

La veuve comprit ces regrets qui venaient de l'autre côté de la tombe. — Elle résolut d'ouvrir la fosse, et si la tète de son' mari n'avait pas été entièrement rasée, d'y recueillir assez de cheveux pour réaliser son dernier désir.

En conséquence, sans rien dire dé ses projets à personne, elle envoya chercher le fossoveur.

150 LES MILLE ET UJ\ FAKTÔMES

Mais le fossoyeur qui avait enterré son mari était mort. Le nouveau fossoyeur, entré en exercice depuis quinze jours seulement, ne savait pas où était la tombe.

Alors, espérant une révélation, — elle, qui, par la double apparition du cheval, du cavalier, elle, qui, parla pression du bracelet, avait le droit de. croire aux prodiges , — elle se rendit seule au cimetière, s'assit sur un tertre couvert d'herbe verte et vivace comme il en pousse sur les tombes, et là elle invoqua quelque nouveau signe auquel elle pût se rattacher pour ses recherches.

Une danse macabre était peinte sur le mur de ce cimetière. Ses yeux s'arrête-

rent sur la Mort et se fixèrent lormtemns sur cette figure railleuse et terrible à la fois.

Alors il lui sembla que la Mort levait son bras décharné, et du "bout de son doigt osseux désignait une tombe au milieu des dernières tombes.

La veuve alla droit à cette tombe; et, quand elle y fut, il lui sembla voir bien distinctement la Mort qui laissaifretom- Ler son bras à la place primitive.

Alors elle fit une marque à la- tombe, alla chercher le fossoyeur, le ramena à l'endroit désigné, et lui dit :

Creusez, c'est ici!

J'assistais à cette opération. J'avais

152 LES MILLE 'ET UJN t FAKTÔMES.

voulu suivre cette merveilleuse aventure

jusqu'au bout.

Le fossoyeur creusa.

Arrivé au cercueil, il leva le couvercle.

D'abord il avait hésité; mais ia veuve lui avait dit d'une voix ferme :

—Levez, c'est le cercueil de mon mari.

Il obéit donc, tant cette femme savait inspirer aux autres la confiance qu'elle possédait elle-même.

Alors apparut une chose miraculeuse et que j'ai 'vue de mes yeux. Non-seulement le cadavre était le cadavre de son mari, —non-seulement ce cadavre, à 3a pâleur près, était tel que de son vivant, mais encore depuis qu'ils avaient été ta-

ses, c'est-à-dire depuis le jour de sa mort, ses cheveux avaient poussé de telle sorte, qu'ils sortaient comme des racines par toutes les fissuivs.de la bière.

.Alors la pauvre femme se pencha vers ce cadavre, qui semblait seulement endormi : elle le baisa au front, coupa une mèche de ses longs cheveux si merveilleusement poussés sur la tête d'un mort,

et en fit faire un bracelet.

Depuis ce jour, l'engourdissement nocturne- cessa. Seulement, à chaque fois qu'elle était prête à courir quelque grand danger, une douce pression, une amicale étreinte du bracelet l'avertissait de se tenir sur ses gardes.

154 LES MILLE J5T UJS FAHTÔMES.

— Eh bien ! croyez-vous que ce mort lût réellement mort ; que ce cadavre fut bien un cadavre? Moi, je ne le crois pas.

Et, demanda la dame pâle avec un timbre si singulier, qu'il nous fît tressaillir tousdans celte nuit où l'absence de lumière nous avait laissés, vous n'avez pas entendu dire que ce cadavre fût jamais sorti du tombeau, vous n'avez pas entendu dire que personne eût eu à souffrir de sa vue et de son contact?

Non, dit Âlliette. — J'ai quitté le

pays

Ah! dit le docteur; vous avez tort,

monsieur Alliette, d'être de si facile composition. — Voici madame Grégoriska

LES MILLE ET UK FAKTÔMES. 155

qui était toute prête à faire de votre bon marchand de Baie en Suisse, un vampire polonais, — valaque ou hongrois. —Estce que, pendant votre séjour dans les monts Carpathes, continua en riant le docteur, est-ce que par hasard vous auriez vu des vampires ?

— Ecoutez, dû la dame pâle avec une étrange solennité, puisque tout le monde ici a raconté une histoire, j'en veux raconter une aussi. D'octeur, vous ne direz pas que l'histoire n'est pas vraie ; c'est la mienne... Vous allez savoir pourquoi je

suis si pale.

En ce moment, un rayon de lune glissa par la fenêtre à travers les rideaux, et

}56 LLS MILLE JiT UK-rAflT-ÔMES.

venant se jouer sur le canapé où elle était couchée , l'enveloppa d'une lumière bleuâtre qui semblait faire d'elle une statue de marbre noir couchée sur un tombeau.

Pas une voix n'accueillit la proposition , mais le silence profond qui régna dans le salon annonça que chacun attendait avec anxiété.

tes inonls Krapachs.

Je suis Palonaise, née à Sandomir, c'est-à-dire dans un pays où les légendes deviennent des articles de foi, où nous •croyons à nos traditions de famille autant, plus peut-être qu'à l'Évangile. Pas un de nos châteaux qui n'ait son spectre, pas une de nos chaumières qui n'ait

son esprit familier. Chez le riche comme chez le pauvre, dans le château comme dans la chaumière, on reconnaît le principe ami comme le principe ennemi.

Parfois ces deux principes entrent en lutte et combattent.. Alors ce sont des bruits si mystérieux dans les corridors, des rugissements si épouvantables dans

les vieilles tours, des tremblements si

effrayants dans les murailles, que l'on s'enfuit de la chaumière comme du château, et que paysans ou gentilshommes courent à l'église chercher la croix bénie ou les saintes reliques, seuls préservatifs contre les démons qui nous tourmentent.

LES MILLE F/T TTN FANTÔMES, t 59

Mais îà aussi deux principes plus terribles, plus acharnés, plus implacables encore, sont en présence, la tyrannie et la liberté.

L'année 1825 vit se livrer entre la.

Russie et la Pologne une de ces luttes dans lesquelles on croirait que tout le sang d'un peuple est épuisé comme souvent s'épuise tout le sang d'une famille.

Mon père et mes deux frères s'étaient levés contre le nouveau czar, et avaient été se ranger sous le drapeau de l'indépendance polonaise, toujours abattu, —

toujours relevé.

Un jour, j'appris que mon plus jeune

frère avait été tué; un autre jour, on m'annonça que mon frère aîné était blessé à mort; enfin, après une journée pendant laquelle j'avais écouté avec ter-

?eur le bruit du canon qui se rapprochait incessamment, je vis arriver mon père avec une centaine de cavaliers, débris de trois mille hommes qu'il commandait.

— Il venait s'enfermer dans notre châ-

teau-, avec l'intention de s'ensevelir sous

ses ruines.

Mon père, qui ne craignait rien pour lui, tremblait pour moi. En effet, pour mon père, il ne s'agissait que de la mort, car il était bien sûr de ne pas tom-

LES MILLE ET UX FANTÔMES. i ï, [

ber vivant aux mains de ses ennemis; mais, pour moi, il s'agissait de l'esclavage, du déshonneur, de la honte.

Mon père, parmi les cent hommes qui lui restaient, en choisit dix, appela l'intendant, lui remit tout l'or et tous les bijoux que nous possédions, et se rappelant que, lors du second partage de la Pologne, ma mère, presque enfant, avait trouvé un refuge inabordable dans le monastère de Sahastru, situé au milieu des monts Ivrapachs, il lui ordonna de me conduire dans ce monastère qui, hospitalier à la mère , ne serait pas moins hospitalier, sans doute, à la fille.

Malgré le grand amour que mon père

avait pour moi, les adieux ne furent pas longs, •— Selon toute probabilité, les Russes devaient être le lendemain en vue du château. 11 n'y avait donc pas de

temps à perdre.

Je revêtis à la hâte un habit d'ama- ,zone, avec lequel j'avais l'habitude d'ac-

compagner mes frères à la chasse. — On me sella le cheval le plus sûr de F écurie, — mon père glissa ses propres pistolets, chef-d'œuvre de la manufacture de Toula, dans mes fontes, m'embrassa, et donna l'ordre du départ.

Pendant la nuit et pendant la journée

du lendemain nous fîmes vingt lieues en suivant les bords d'une de ces ri-

vieres sans nom qui viennent se jeter dans la Yistule, — .Cette première étape, doublée, nous avait mis hors de la portée des Russes.

Aux derniers rayons du soleil, nous avions vu étincelerles sommets neigeux des monts Krapachs. — Vers la fin de la journée du lendemain , nous atteignîmes leur base ; enfin, dans la matinée du troisième jour, nous commençâmes à nous engager dans une de leurs gorges.

Nos monts Krapachs ne ressemblent point aux montagnes civilisées de votre Occident. Tout ce que la nature a d'étrange et de grandiose s'y présente aux

égards dans sa plus- complète majesté.

Leurs cimes orageuses se perdent dans les nues, couvertes de neiges éternelles; leurs immenses forêts de sapins se peuchentsur le miroir poli de lacs pareils à des mers; et ces lacs, jamais une nacelle ne les a sillonnés, jamais le filet d'un pêcheur n'a troublé leur cristal, profond comme l'azur du ciel; — là voix humaine y retentit à peine de temps en temps, faisant entendre un chant moldave auquel répondent les cris des animaux sauvages;. chant et cris vont éveil- 1er quelqu'écho solitaire , tout étonné qu'une rumeur quelconque lui ait appris sa propre existence, — Pendant

LES MILLE JiT UN l'A ATOMES. Ifi5

bien des milles, on voyage sons les voûtes sombres de bois coupés par ces merveilles inattendues que la solitude nous révèle à chaque pas, — et qui font passer notre esprit de rétonnement à l'admiralion. — Là le danger est partout, — et se compose de mille dangers diffé-

rents; mais on n'a pas le temps d'avoir peur, tant ces dangers sont sublimes.

Tantôt ce sont des cascades tmpro visées par la fonte des glaces, qui, bondissant de rochers en rochers : envahissent toutà-coup l'étroit sentier que vous, suivez,

— sentier (racé par le passage de la bète fauve — et du chasseur qui la poursuit; tantôt ce sont des arbres minés par le

166 Lls mille lt uk j?ak tomes.

temps qui- se détachent du sol et tom-

bent avec un fracas terrible qui semble être celui d'un tremblement de terre; . — tantôt enfin ce sont les ouragans qui vous enveloppent de nuages au milieu

desquels on voit jaillir, s'allonger et se tordre l'éclair, pareil à un serpent de feu.

Puis après ces pics alpestres, après ces forêts primitives, comme vous avez eu des montagnes géantes, comme vous

avez eu des bois sans limites, vous avez des steppes sans fin. véritable mer avec ses vagues et ses tempêtes, savanes arides et bosselées où la vue se perd dans

un iiOîizon sans bornes; alors ce n'est

plus la terreur qui s'empare de vous, c'est la tristesse qui vous inonde; c'est une vaste et profonde mélancolie dont rien ne peut distraire; car l'aspect du pays, aussi loin que votre regard peut s'étendre, est toujours le même. Vous montez et vous descendez vingt fois des pentes semblables, cherchant vainement un chemin tracé : en vous voyant

ainsi perdu dans votre isolement au milieu des déserts, vous vous croyez seul dans la nature et votre mélancolie devient de la désolation ; en effet, la marche semble être devenue une chose inutile et qui ne vous conduira à rien ;■ vous ne rencontrez, ni village, ni château, ni

chaumière, nulle trace d'habitation luirnainej parfois seulement, comme une tristesse de plus dans ce morne paysage, un petit lac sans roseaux, sans buissons, endormi au fond d'un ravin, comme une autre mer Morte, vous barre la route avec ses eaux vertes,, au-dessus des-

quelles s'élèvent à votre approche quelques oiseaux aquatiques aux cris prolongés el discordants. Puis, vous laites

un détour; vous gravissez la colline qui est devant vous, vous descendez dans une nuire vallée, vous gravissez une autre colline, et cela dure ainsi, jusqu'il ce que vous ayez épuisé la chaîne mou-

tonneuse qui va toujours en s 'amoindrissant.

Mais, cette chaîne épuisée, si vous faites un coude vers le midi, alors le paysage reprend du grandiose , alors vous apercevez une autre chaîne de montagnes plus élevées, de formé plus pittoresque, d'aspect plus riche; cellelà est tout empanachée de forets, toute coupée de ruisseaux : avec l'ombre et l'eau, la vie renaît dans le paysage; on entend la cloche d'an ermitage; on voit serpenter une caravane au flanc de

quelque montagne. Enfin aux derniers rayons du soleil, on distingue, comme une bande de blancs oiseaux appuyés

•les uns aux autres, les Biaisons de quel* que village qui semblent s'être groupées pour se préserver de quelque attaque nocturne; car avec la vie est revenu le danger, et ce ne sont plus, comme dans les premiers monts que Ton a traversés,

des bandes d'ours et de loups qu'il faut craindre, mais des hordes de brigands moldaves qu'il faut combattre.

Cependant nous approchions. Dix journées de marche s'étaient passées sans accident. Nous pouvions déjà apercevoir la cime du mont Pion, qui dépasse de la tète toute cette famille de géants, et sur le versant méridional duquel est situé le couvent de iiahastru, où je me

LES MILLE ET Ui\ FANTÔMES. i/1

rendais. Encore trois jours , et nous étions arrivés.

Nous étions à la fin du mois de juillet, la journée avait été brûlante, et c'était avec une volupté sans pareille, que, vers quatre heures , nous avions commencé d'aspirer les premières fraîcheurs du soir. Nous avions dépassé les tours en ruines de Niantzo. Nous descendions vers une plaine que nous commencions d'apercevoir à travers l'ouverture des montagnes. -Nous pouvions déjà, d'où nous é Lions, suivre des yeux le cours de la Bistriza , aux rives ém aillées de rouges aiï'rines et de grandes campanules aux fleurs blanches. Nous co-

172 LES MILLE ET UN FAiYJ'ÔMKS,

toyions un précipice au fond duquel roulait la rivière, qui là n'était encore qu'un torrent. A peine nos montures avaient-elles un assez large espace pour marcher deux de front.

Notre guide nous précédait , couché de côté sur son cheval, chantant une chanson morlaque aux monotones inoduiations, et dont je suivais les paroles avec un singulier intérêt. -

Le chanteur était en même temps le poète. Quant à l'air, il faudrait être un de ces hommes des montagnes , pour vous le rendre dans toute sa sauvage tristesse, dans toute sa sombre simplicité.

En voici les paroles :

Dans le marais de Stavila , Où tant de sang guerrier coula , Voyez-vous ce cadavre-là 1 Ce n'est point un fils d'illyrie ; C'est un brigand plein de furie Qui , trompant la douce Marie , Extermina, trompa', brûla.

Une balle au cœur du brigand À passé comme l'ouragan , Dans sa gorge est un yatagan.

Mais depuis trois jours , ô mystère , Sous le pin morne et solitaire , Son sang tiède abreuve la terre Et noircit le pâle Ovigan.

Ses yeux bleus pour jamais ont lui , Fuyons tous, malheur à celui Qui passe au marais près de lui , C'est un vampire ! Le loup fauve Loin du cadavre impur se sauve , Et sur la montagne au front chauve , Le funèbre vautour a fui.

Tout-à-coup , la détonation d'une

174 LES MILLE ET UK FA.KTÔMES.

arme à feu se fit entendre, une balle

siffla. La chanson s'interrompit, et le guide, frappé à mort, alla rouler au fond du précipice, tandis que son cheval s'arrêtait frémissant, en allongeant sa tête intelligente vers le fond de l'abîme où avait disparu son maître.

En même temps un grand cri s'éleva, et nous vîmes se dresser aux flancs de la montagne une trentaine de bandits; nous étions complètement entourés.

Chacun saisit son arme, et quoique pris à l'improviste , comme ceux qui

m'accompagnaient étaient de vieux soldats habitués au feu, — ils ne se laissérent pas intimider et ripostèrent, — moi-

LES MILLE r.T UN FANTÔMES. 175

même, donnant l'exemple, je saisis un

pistolet, et sentant le désavantage de la position, — : je criai : en avant, — et piquai mon cheval qui s'emporta dans la direction de la plaine.

Mais nous- avions affaire, à des montagnards, bondissant de rochers en rochers comme de véritables démons des abîmes, faisant feu tout en bondissant, et gardant toujours sur notre flanc la position qu'ils avaient prise.

D'ailleurs, notre manœuvre avait été prévue. — à un endroit où le chemin s'élargissait , où la montagne faisait un plateau, — un jeune homme nous attendait à la tête d'une dizaine de gens à

1 76 LES MILLE ET UN b?A.JSTrt&îES

cheval; en nous apercevant, ils mirent

leurs montures au galop et vinrent nous heurter de front, tandis que ceux qui nous poursuivaient se laissaient rouler des flancs de la montagne et, nous ayant coupé la retraite, nous enveloppaient de

tous côtes.

La situation était grave, et cependant

habituée dès mon enfance aux scènes de guerre, je pus l'envisager sans en perdre un détail.

Tous ces hommes vêtus de peaux de mouton , portaient d'immenses chapeaux ronds couronnés de fleurs naturelles comme ceux des Hongrois. Ils avaient chacun à la main un lon^ fusil

turc qu'ils agitaient après avoir tiré, en poussant des cris sauvages, et à ia ceinture un sabre recourbé et une paire de pistolets.

Quant à leur chef, c'était un jeune homme de vingt-deux ans à peine ;- au

teint pâle, aux longs yeux noirs, aux cheveux tombant bouclés sur ses épaules. Son costume se composait de la robe moldave garnie de fourrures et serrée à la taille par une écharpë à bandes d'or et de .soie. Un sabre recourbé brillait à sa main, et quatre pistolets étincelaient-.v sa ceinture: Pendant le combat, il poussait des cris rauques et inarticulés qui semblaient ne point appartenir

ii. «

à la langue humaine et qui cependant

exprimaient ses volontés, car à ces cris

ses hommes obéissaient, se jetant ventre à terre pour éviter les décharges de nos soldats, se relevant pour faire feu à leur tour, abattant ceux qui étaient debout

encore , achevant les blessés et chan-

géant enfin le combat en boucherie.

J'avais vu tomber l'un après l'autre les deux tiers, de mes défenseurs: — ■ Quatre restaient encore debout, se serrant autour de moi, — ne demandant

p:2.s une grâce qu'ils étaient certains de ne pas obtenir, et ne songeant qn'à une chose, à vendre leur vie le plus cher possible.

Alors le jeune chef jeta un cri plus expressif que les autres, en étendant

la pointe de .son sabre vers' nous. Sans doute cet ordre était d'envelopper d'un

cercle de feu ce dernier groupe, et de nous fusiller tous ensemble , — car les longs mousquets moldaves s'abaissèrent d'un même mouvement. Je compris que notre dernière heure était venue. — Je levai les yeux et les mains au ciel avec une dernière prière , et j'attendis la

mort

En ce moment je vis, non pas des-

cendre, mais se précipiter, mais bondir

de rocher en rocher, un jeune homme, qui s'arrêta, debout, sur une pierre do-

minant toute cette scène, — pareil à une statue sur un piédestal, et qui, étendant la main sur le champ de bataille, ne prononça que ce seul mot :

Assez.

A cette voix, tous les yeux se levèrent, chacun parut obéir à ce nouveau maître.

Un seul bandit replaça son fusil à son épaule et lâcha le coup.

Un de nos hommes poussa un cri, la balle lui avait cassé le bras gauche.

Il se retourna, aussitôt pour fondre sur l'homme qui l'avait , blessé , mais avant que son cheval n'eût fait quatre pas, un. éclair brillait au-dessus de notre

LES MILLE LT Ui\ FANTÔMES. 181

tête, et le bandit rebelle roulait, la tête fracassée par une balle.

Tant d'émotions diverses m'avaient conduite au bout de mes forces, je m'é-

vanouis.

Quand je revins à moi, j'étais couchée sur l'herbe, la tête appuyée sur les ge-^

noux d'un homme dont je ne voyais

que la main blanche et couverte de bagues entourant ma taille , tandis, que,' devant moi, debout, les bras croisés, le sabre sous un de ses bras, se tenait le jeune chef moldave qui avait dirigé Fattaque contre nous.

— Kostaki, disait en français et d'un ton d'autorité celui qui me. soutenait,

vous allez à l'instant même faire' retirer vos hommes et me laisser le soin de cette jeune femme.

—Mon frère, mon frère, répondit celui

auquel ces paroles étaient adressées et qui semblait se contenir avec peine ; mon frère, prenez garde de lasser ma patien-

ce, je vous laisse le château, laissez-moi '

la forêt. Au château, vous êtes le maître, mais ici je suis tout puissant. Ici, il me

suffirait d'un mot pour vous forcer de m'obéir.

-— • Kostaki, je suis l'aîné, c'est vous dire que je suis le maître partout, dans la forêt comme au château, ià-bas comme ici. Oh! je suis du sang des Bran co van

comme vous, — sang royal qui al'hahi-

tude de commander, et ie' commande.

Vous commandez, vous, Grégoris-

ka, à vos valets, oui; à mes soldats, non.

— Vos soldats sont des brigands, Kos-

taki... des brigands que je ferai pendre aux créneaux de nos tours, s'ils ne nrobéissent pas à l'instant même.

— Eb bien ! essayez donc de leur commander. ' -■ '

Alors je sentis- que celui qui me soutenait, retirait son genou et posait doucement ma tête sur une pierre. Je le suivis du regard avec anxiété-, et je pus voir le même jeune homme qui était tombé, pour ainsi dire, du ciel au milieu de la

mêlée, et que je n'avais pu qu'entrevoir, m' étant évanouie au moment même où

il avait parlé.

C'était un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, avec de grands yeux bleus dans lesquels on lisait une résolution et une fermeté singulières. Ses longs cheveux blonds, indice de la race slave, tombaient sur ses épaules comme ceux de P archange Michel, encadrant des joues jeunes et fraîches; ses lèvres étaient relevées par un sourire dédaigneux, et laissaient voir une double ran-

gée de perles ; son regard était celui que croise l'aigle avec l'éclair. Il était vêtu d'une espèce de tunique en velours noir ;

LES MILLE ET UK FAMÏÔMES. 185

un petit bonnet pareil à celui de Raphaël, orné d'une plume d'aigle, couvrait sa tète ; il avait un pantalon collant et des bottes brodées. Sa taille était serrée par un ceinturon supportant un couteau de chasse; il portait en bandoulière une petite carabine à deux coups, dont un des bandits avait pu apprécier la justesse.

Il étendit la main, et cette main éten-

due semblait commander à son frère lui-même.

Il prononça quelques mots en langue moldave.

Ces mots parurent faire une profonde

impression sur les bandits.

Alors, dans la même langue, le jeune

chef parla à son tour, et je devinai que

ses paroles étaient mêlées de menaces et

d'imprécations.

.Mais à ce long et bouillant discours, ,' l'aîné des deux frères ne répoudit qu'un

mot.

.Les bandits s'inclinèrent.

Il fît un geste, les bandits se rangèrent derrière nous.

— En bien ! soit, Grégoriska, dit Kostaki reprenant la langue française. Cette femme n'ira pas à la caverne, mais elle

n'en sera pas moins à moi. Je la trouve belle, je l'ai conquise et je la veux.

Et en disant ces mo'ts , il se jeta sur moi et m'enleva dans ses bras.

— Cette fernnie sera conduite au château et remise à ma mère, et je ne la quitterai pas d'ici là, répondit mon pro-

tecteur.

— Mon cheval ! cria Kostaki en langue " moldave. - -

Dix bandits se hâtèrent d'obéir et amenèrent à leur maître le. cheval qu'il demandait.

Grégoriska regarda autour de lui, saisit par la bride un cheval salis maître, et ' sauta dessus sans toucher les étriers, Kostaki se mit presqu'aussi légère-

ment en selle que son- frère, quoiqu'il me tînt encore entre ses bras, et partit au-

galop..

tS"S LiiS MILLS ET. UN FA»TÔSlfcS.

Le cheval de Grégoriska sembla avoir reçu la même impulsion, et vint; coller sa tète et son flanc à la tête et au flanc du cheval de Kôstaki.

C'était une chose curieuse à voir que ces deuxcavalîersvolantcôte à côte, sombres, silencieux* ne se perdant pas un seul ins-

tant de vue, — .sans avoir l'air de se regarder, s'abandonnant à leurs chevaux

dont la course, désespérée les emportait à travers les bois, les rochers et les précipices. Ma tête renversée me permettait de voir les beauxyeux de Grégoriska

fixés sur les miens. — Kostaki s'en aperçut, me releva la tète, et je ne vis plus que son' regard sombre qui me dévorait.

LES: -MILLE ET UI\ T FASTÔMES. fS9

Je baissai mes paupières, mais ce fut inutilement, à travers leur voile, je continuais à voir ce regard lancinant qui pénétrait jusqu'au fond de ma poitrine et me perçait.le cœur, — alors une étrange hallucination s'empara de moi ; — il me sembla être la Lénore de la ballade, de Burger, emportée par le cheval et le cavalier fantômes, et lorsque je sentis que nous nous arrêtions , ce ne fut qu'avec terreur que j'ouvris les yeux, tant j'étais convaincue que je n'allais voir autour de mo i — que croix brisées et tombes ou-

vertes.

Ce que je vis n'était guère plus gai,

c'était la cour intérieure d'un château

moldave, bâti au XIV e siècle.

Le Château des Brankovan.

Kostaki me laissa glisser de ses bras à terre, et presqu'aussitôt descendit près de moi ; — mais si rapide qu'eût été son

mouvement, il n'avait fait que suivre celui de Grégoriska.

Comme l'avait dit Grégoriska, au château il était bien le maître.

192 ' -LES MILLE. ET UiV F^TÔMES.

En voyant arriver les deux jeunes gens et cette étrangère, qu'ils amenaient, les

domestiques accoururent; mais, quoi-

que les soins fussent partagés entre Rostaki et Grégoriska, on sentait que les plus grands égards, que les plus profonds respects étaient pour ce dernier.

Deux femmes s'approchèrent;. Grégoriska leur donna un ordre en langue moldave et me fit signe de la main de les suivre.

Il y avait tant de respect dans le regard qui accompagnait ce signe, que je n'hé-

sitai point. Cinq minutes après, j'étais dans une chambre, qui, toute nue et toute inhabitable qu'elle eût paru à

LES MtLLE F.T UN FANTÔMES. ''193

l'homme le moins difficile, était évidem-

ment la plus belle du château.

C'était une grande pièce carrée, avec une espèce de divan de serge verte :

siège le jour, lit la nuit. Cinq ou six grands fauteuils de chêne, un vaste bahut, et dans un des angles de cette chaîn-

er

bre un dais pareil à une grande et magntfique stalle d'église.

De rideaux aux fenêtres, de rideaux su lit, il n'en était pas question.

On montait dans cette cl) ambre par un escalier, où, dans des niches, se tenaient debout, plus grandes que nature, trois statues des Brankovan.

Dans cette chambre, au bout d'un

instant, on monta les bagages, au mi- .

lieu. desquels se trouvaient mes malles.

Les femmes m'offrirent leurs services.

Mais tout en réparant le désordre que cet événement avait mis dans ma toi-

lette, je conservai ma grande amazone,.

costume plus en harmonie avec celui de mes hôtes qu'aucun de ceux que j'eusse pu adopter,

A peine ces petits changements étaient-ils faits que j'entendis frapper doucement à ma porte.

— Entrez, dis-je naturellement en français, le français, vous le, savez, étant pour nous autres Polonais une langue presque maternelle.

bregoriska; entra.

Ah! Madame, je suis heureux que vous parliez farncais. : .

— Et moi aussi, Monsieur, lui répondis-je, je suis heureuse de parler cette langue, puisque j'ai, pu, grâce à ce ha-" sard, apprécier votre généreuse conduite vis-à-vis de moi. — C'est dans cette langue que vous m'avez défendue contre les desseins de votre frère, c'est dans cette langue que je vous offre Fexpression de ma sincère reconnaissance.

— Merci, Madame. — Il "était tout simple v que je m'intéressasse à une femme, dans la position où vous vous trouviez.

Je chassais dans la montagne, lorsque

LES MILLE ET XJS FARTOMÊS,

j'entendis des détonations irrégulières

et continues ; je compris qu'il s'agissait

de quelqu'attaque à in ai n armée, et je marchai sur le feu, comme on dit en

termes militaires.

Je suis arrivé à

temps, grâce. au ciel; mais me permettrez-vous de m'informer, Madame, par quel hasard une femme de distinction comme vous êtes, s'était aventurée dans

nos montagnes?

— Je suis Polonaise, Monsieur, lui répondis-je, mes deux frères viennent d'être tués dans la guerre contre la Russie ; mon père, que j'ai laissé prêt à défen d re n otre château con tre 1* en ri en] i , les a sans do nie rejoints a cette heure, et

LES MlLLlï ET UK FA MÔMES. 197

moi, sur l'ordre de mon père, fuyant tous ces massacres, je venais chercher un refuge au monastère de Sahastru, où ma mère, dans sa jeunesse et dans des

circonstances pareilles, avait trouvé un asile sûr.

— Vous êtes l'ennemie des Russes; alors tant mieux, dit le jeune homme, ce titre vous sera un auxiliaire puissant au château, et nous avons besoin de toutes nos forces pour soutenir la lutte qui se prépare. D'abord, puisque je, sais qui vous êtes, sachez^ vous, Madame, qui nous sommes : le nom de Brankovan ne vous est point étranger, n'est-ce pas, Madame?

LES MILLE ET UN FAKTOMESé

Je m'inclinai.

Ma mère est la dernière princesse de

ce nom, Ja dernière descendante de cet

illustre chef que firent tuer les Cantimir,

ces: misérables courtisans de Pierre I er .

Ma mère épousa en premières noces

mon père, Serban Waivady , prince comme elle, mais de race moins il-

lustre.

Mon père avait été élevé à Vienne ; il

avait pu y apprécier les avantages de la civilisation. ïl résolut de faire de moi un Européen. Nous partîmes pour la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allema-

gne.

Ma mère, ce n'est pas à un fils, je le

sais bien, de vous raconter ce que je vais vous dire; mais comme, pour notre" salut,, il faut que vous nous connaissiez

bien, vous apprécierez les causes de cette révélation; ma mère qui, pendant les premiers voyages de mon père, lorsque^'étais, moi, dans ma plus jeune enfance, avait eu des relations coupables avec un chef de partisans, c'est ainsi, ajouta Grégoriska en souriant, qu'on appelle dans ce pays les hommes qui vous ont attaquée, — ma mère, dis -je, qui avait eu des relations coupables avec un comte Giordaki Ebproli, moi-

tié Grec, moitié Moldave, écrivit à mon père pour tout lui dire et lui demander

200 li$s milu: hr ok fabtomes.

le divorce ; sappuyant, dans cette demande., sur ce qu'elle ne voulait pas, — elle, une Brankovan — demeurer la

femme d'un homme qui se faisait de jour en jour plus étranger ù son pays. — Hélas ! mon père n'eut pas besoin d'accorder son consentement à cetie demande, qui peut vous paraître étrange à vous,

mais qui, chez nous, est la chose la plus commune et la plus naturelle. — Mon père venait de mourir d'un anévrisme dontii souftrail depuis longtemps, — et ce fut moi qui reçus la lettre.

Je n'avais rien à faire, sinon des vœux bien sincères pour -le bonheur de ma -mère. — Ces vœux, — une lettre de moi '

LES MILLE LT UN FAJNTÔMJîS, 201

les lui porta en lui annonçant qu'elle était veuve .

Cette même lettre lui demandait pour moi là permission de continuer mes voyages, permission qui me fut accordée.

Mon intention bien positive était de

me fixer en France ou en Allemagne,

pour ne point, me trouver en face d'un

homme qui me détestait et que je ne pouvais aimer, c'est-à-dire du mari de ma mère, quand, tout à coup, j'appris que le comte Giordaki Koproli venait

d'être assassiné, à ce que l'on disait, par les anciens Cosaques de mon père.

Je me hâtai da revenir; j'aimais ma

mère ; je comprenais son isolement, son besoin d'avoir auprès d'elle, dans un pareil moment, les personnes qui pouvaient lui être chères. Sans qu'elle eût jamais eu pour moi un amour bien tendre, j'étais son fils- Je rentrai un matin sans être attendu dans le château de nos -

pères.

J'y trouvai un jeune homme que je

pris d'abord pour un étranger et que je sus ensuite être mon frère.

C'était Kostaki, le fils de l'adultère,

qu'un second mariage a légitimé, — Kos-

taki, c'est-à-dire la créature indomptable , que 'vous avez vue, dont les passions sont la seule loi, qui n'a rien de sacré en

LES MILLE LT UK FAÏÏTOMES 203

ce monde que~ sa mère, qui m'obéit comme le tigre obéit au bras qui l'a 'dompté, mais avec un éternel rugissement entretenu par le vague espoir de

me dévorer un jour. — Dans l'intérieur du château, dans la demeure des Brankovan et des Waivady, je suis encore le maître ; mais, une fois hors de cette enceinte,. une fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des bois et des monts, qui veut tout .faire ployer sous sa volonté de fer. Comment a-t-il

cédé aujourd'hui, comment ses hommes ont-ils cédé? je n'en sais rien; une vieille habitude, un reste de respect.

Mais je ne voudrais pas hasarder une

LLS AJILLt fcT UJ> FANTOMES.

nouvelle épreuve. Restez ici, ne quittez pas cette chambre, cette cour, l'inté-

. rieur des murailles enfin, je réponds de tout ; faites un pas hors du château, je ne

réponds' plus de rien, que de me faire , tuer pour vous défendre. - '"

Ne pourrais-je donc, selon les désirs de mon père, continuer ma route -

vers le couvent de Sahastru ?

— Faites, essayez, ordonnez, je vous ac-

compagnerai ; — mais moi, je resterais

en route, —et vous, vous vous n'ar-

riverez pas. ~

•- 1 - Que faire, alors ?

— Rester ici, attendre, prendre conseil des événements et profiter' des cir-

constances. — Supposez que vous êtes tombée dans un repaire de bandits, et

* que votre courage seul peut vous tirer d'affaire, que votre sang-froid seul peut vous sauver. Ma mère, malgré sa préférence pour Kostaki, le fils de son amour, est bonne et généreuse. D'ailleurs, c'est une Brankovan, c'est-à-dire, une vraie princesse. Vous la verrez; elle vous défendra des brutales passions de Kostaki.

Mettez-vous sous sa protection ; — vous

êtes belle, elle vous aimera. D'ailleurs, il me regarda avec une expression indéfinissable, — qui pourrait vous voir et ne pas vous aimer? Venez maintenant dans la salle du souper, où elle nous a(-

tend. Ne montrez ni embarras ni déiiance ; parlez en polonais : personne, ne connaît cette langue ici ; je traduirai vos paroles à ma mère, et, soyez tranquille, je ne dirai que ce qu'il faudra dire. Sur-

tout, pas un mot sur ce que je viens de

vous révéler ; qu'on ne se doute pas que

nous nous entendons- Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus

sincère entre nous. Venez.

Je le suivis dans cet escalier éclairé

par des torches de résine brûlant à des

- mains de fer qui sortaient des murailles.

Il était évident que. c'était pour moi

qu'on avait fait cette illumination inac-

coutumée.

LES MELJJî ET UiV «FA^ÏOâîEê, 207

Nous arrivâmes à la salle manger.

Aussitôt que Grégoriska en eut ouvert, la porte, et eut, en moldave, prononcé un mot, que j'ai su depuis vouloir dire : Cetrangère, une grande femme s'avança

vers nous.

(./était la princesse Brankovan.

Elle portait ses cheveux blancs nattés

autour de sa tête ; elle était coiffée d'un petit bonnet de marte-zibeline, surmonté d'une aigrette, témoignage de son

origine princière. Elle portait une espèce de tunique de drap d'or, au corsage

semé de pierreries, recouvrant une longue robe d'étoffe turque, garnie de fourrure pareille à celle du bonnet.

208 LES Î\HLL1S KT CW FAIS TOMES.

Elle tenait à la main un chapelet à grains d'ambre qu'elle roulait très vite

entre ses doigts.

À côte d'elle était Kostaki, portant lé splendide et majestueux costume ma-

gyare sous lequel il me sembla plus

étrange encore. „

C'était une robe de velours vert, à larges manches, tombant au-dessous du

genou. Des pantalons de cachemire rouge, des babouches de marocain brodées d'or ; sa tête était découverte,- et ses

longs cheveux, bleus à force d'être noirs,

tombaient sur son col nu, qu'accompagnait seulement le léger filet blanc d'une chemise de soie.

f II m.e salua gauchement et prononça en moldave quelques paroles qui resté-

pour moi

— Vous pouvez parler français, mon frère, dit Grégoriska, Madame est Polonaise et entend cette langue.

Alors, Kostaki prononça en français quelques paroles presqu'aussi inintelli-

gibles pour moi que celles qu'il avait prononcées en moldave ; mais la mère étendant gravement le bras, les inter-

rompit. Il était évident pour -moi qu'elle déclarait à ses fils que c'était à elle à me'

recevoir.

Alors elle commença en moldave un discours de bienvenue, auquel saphysio-

nonaie donnait un sens facile à expliquer.

Elle nie montra 3a table, m'offrît un

siège près d'elle, désigna du geste la maisou tout entière, comme pour me dire qu'elle était à moi ; et s' asseyant la première avec une dignité bienveillante, elle fit un signe de croix, et commença

une prière.

Alors chacun prit sa place : place fixée

par l'étiquette, Grégoriska près de moi.

J'étais l'étrangère, et par conséquent je

créais une place d'honneur à Kostaki

près de sa mère Smérande.

C'était ainsi 'que s'appelait la .com-

tesse.

Grégoriska lui aussi avait changé de

LES MILl.E ET UTs F A TV TOME S. "2[\

costume. Il portait ]a tunique magyare comme son frère; seulement cette tunique était de velours grenat et ses pantalons de cachemire bleu. Une magnifique décoration pendait à son col : c'était le Nisliam du sultan Mahmoud. .

Le reste des commensaux de la maison soupait a la même- table, chacun au rang que lui donnait sa position parmi

les amis ou parmi les serviteurs.

Le souper fut triste, pas une seule fois Kostaki ne m'adressa la parole, quoique son frère eût toujours l'attention de me parler en français. Quant à la mère, elle

m'offrit de tout elle-même avec cet air solennel qui ne la quittait jamais. Gré-

2t2 LES MILLE ET UN FANTÔMES*

goriska avait dit vrai, c'était aine vraie

princesse.

Après le souper Grégoriskà s'avança

vers sa mère. ïl lui expliqua en langue moldave le besoin que je devais avoir d'être seule, et combien le repos m'était

nécessaire après les émotions d'une pareille journée. Smérande fit de la tête un signe d'approbation, me tendit la main, me baisa au front comme elle eût fait de sa fille, et me souhaita une bonne nuit dans son château.

Grégoriskà ne s'était pas trompé : ce

moment de solitude, je le désirais ar-

' demment. Aussi remerciai-je la prin-

cesse, qui vint me reconduire jusqu'à la

LES MILLii EX fJK i'AKTOMÊS. 213

porte, où m'attendaient les deux fem-

mes qui m'avaient déjà conduite dans ma chambre.

Je la saluai à mon tour, ainsi que ses

deux fils, et rentrai dans ce même ap-

partement, d'où j'étais sortie une heure auparavant.

Le sopha était devenu un lit. Voilà le seul changement qui s'y fût fait.

' Je remerciai les femmes. Je leur fis signe que je me déshabillerais seule; elles

sortirent aussitôt avec des témoignages de respect, qui indiquaient qu'elles avaient ordre de m' obéir en toutes cho-

ses.

Je restai dans cette chambre immense

dont ma lumière, en se déplaçant, n'éclairaitque les parties que j'en- parcourais sans jamais pouvoir en éclairer l'ensemble. Singulier jeu de lumière, qui

établissait une lutte entre la lueur de ma bougie et lès rayons de la lune, qui passait par ma fenêtre sans rideaux.

Oufre la porte par laquelle j'étais entrée, et qui donnait sur l'escalier, deux autres portes s'ouvraient sur ma chambre; .mais d'énormes verroux; placés à ces portes, et qui se tiraient de mon

côté suffisaient pour me rassurer.

J' allai à la porte d'entrée que je visitai. Cette porte comme les autres avait ses moyens de défense.

LES. MULE ET li\ i'AKTÔMES. 215

J'ouvris ma fenêtre elle donnait sur

un précipice.

Je compris que Grégoriska avait fait de cette chambre un choix réfléchi.

Enfin, eu revenant à mon sopha, je trouvai sur une table olacée à mon chevet, un peiit billet plié.

Je l'ouvris et' je lus en polonais :

<l Dormez tranquille, vous n'aurez rien c à craindre tant que vous demeurerez « dans l'intérieur du château. »

« Grégokïska. «

Je suivis le conseil qui m'était donné, et la fatigue remportant sur mes préoc-

ciipalions, je me couchai et je m'endor- .

mis.

les deux frères.

A dater de ce moment, je fus établie au château, et, à dater de ce moment, commença le drame que je vais vous ra-

conter.

Les deux frères devinrent amoureux de moi, chacun avec les nuances de son

caractère,

Kostaki, dès le lendemain, me dit qu'il m'aimait, déclara que je serais à -lui , et non à un autre, et qu'il me tuerait plutôt que de. nie laisser appartenir à

qui que ce fût.

Grégoriska ne dit rien ; mais il m'en-

toura de soins et d'attentions. Toutes les ressources^ d'une éducation brillante,

tous lès-souvenirs d'une jeunesse passée dans les plus nobles cours de l'Europe, furent employés pour me plaire. Hélas !

ce n était pas difficile : au premier son , de sa voix, j'avais senti que cette voix caressai! mon âme; au premier regard

de ses yeux, j avais senti que ce regard

pénétrait j usqu a mon cœur.

Au bout de trois mois, Kostaki 1 m'avait cent fois répété qu'il m'aimait, et je le haïssais ; au bout de trois mois, Grégoriska ne m'avait pas encore dit un seul mot d'amour, et je sentais que lorsqu'il l'exigerait, je serais toute à lui.

Kostaki avait renoncé à ses courses. —

11 ne quittait plus le château. ~ II- avait momentanément abdiqué en faveur d'une espèce de lieutenant, qui, de temps en temps, venait lui demander ses ordres et disparaissait,'

Smérande aussi m'aimait d'une ami-

tié passionnée, dont l'expression me faisait peur. Elle protégeait visiblement Kostaki, et semblait être plus jalouse de

220 LES MILLE JiT UjN- FA.HTÔMLS.

moi qu'il ne l'était lui-même. Seulement, comme elle n'entendait ni le polonais ni le français, et que moi je n'entendais pas le moldave, elle ne pouvait faire près de moi des instances bien 'pressàn-

tes en laveur de son fils ; — mais elle

avait appris à dire en français trois mots qu'elle me répétait chaque fois que ses lèvres se posaient sur mon front.

— Kostaki aime Hedwige.

Un jour j'appris une nouvelle terrible

et qui venait mettre le comble à mes malheurs : la liberté avait été rendue à

ces quatre hommes qui avaient survécu au combat ; ils étaient repartis pour la Pologne, en engageant leur parole que

LfcS MILLE ET UN 'FA3ITÙMËS. 221

l'un d'eux reviendrait avant trois mois me donner des nouvelles de mon père.

L'un d'eux reparut, en effet, un matin. Notre château avait été pris, brûlé et rasé, et mon père s'était fait tuer en

le défendant.

J'étais désormais seule au monde.

Kostaki redoubla d'instances, et Smérande de tendresse ; mais cettefois je pré-

textai le deuil de mon père. Kostaki insista-, disant que plus j'étais isolée, plus j'avais besoin d'un soutien ; sa mère insista, comme et avec lui, plus que lui peut-être.

Grégoriska m'avait parlé de cette puis-

sance que les Moldaves ont sur eux-

222 LES MILLE LT U" n.*.i--TO*ï.t>.

mêmes, lorsqu'ils ne veulent pas laisser lire dans leurs sentiments. Il en était,

lui. un vivant" exemple. Il était impossi-

ble d'être plus certaine de l'amour d'un homme que je ne Tétais du sien, et cependant si l'ou m'eût demandé sur quelle preuve reposait cette certitude, il m'eût été impossible de le dire : nul dans le château n'avait vu sa main toucher la mienne, ses veux chercher les miens. La jalousie seule pouvait éclairer Kostaki sur cette rivalité, comme mon amour seul pouvait m'éclairer sur cet amour.

Cependant, je l'avoue, cette puissance de Grégoriska sur lui-même m'inquiétait. — Je croyais, certainement, mais ce

n'était pas assez, j'avais besoin d'être convaincue, — lorsqu'un soir, comme je venais de rentrer dans ma chambre,

j'entendis-frapper doucement à l'une de ces deux portes que j'ai désignées comme fermant en dedans ; à-la manière dont on frappait, je devinai que ceÇappel était celui d'un ami. Je m'approchai et je demandai qui était là.

— Grégoriska, répondit une voix à l'accent de laquelle il n'y avait pas dé danger que je me trompasse.

— Que me voulez- vous ? lui demandai-

je toute tre'mblante.

— Si vous avez confiance en moi, dit

Grégoriska, si vous me croyez un nom-

me d'honneur, accordez-moi ma demande.

— Quelle est-elle?

— Éteignez votre lumière comme si vous étiez couchée, et, dans une demiheure, ouvrez-moi votre porte.

> — Revenez dans une demi-heure, fut ma seule réponse. J'éteignis ma lumière et j'attendis.

Mon cœur battait avec violence, car je comprenais qu'il s'agissait de quelqu'ëvènement important.

La demi-heure s'écoula; j'entendis

frapper plus doucement encore que la première fois. Pendant l'intervalle, j'a-

LES MILLE ET Uj\~ l'AKTÔïiIES.

vais tiré les verroux ; je n'eus donc qu'à ouvrir la porte.

Grégoriska entra, et sans même qu'il me le dît, je repoussai la porte derrière

lui et fermai les verroux.

Il resta un moment muet et immobile, m'imposant silence du geste. Puis, lorsqu'il se fut assuré que nul danger urgent ne nous menaçait, il m'emmena au milieu de la vaste chambre, et sentant à mon tremblement que je ne saurais rester debout, il alla me chercher une chaise.

Je m'assis, ou plutôt je me laissai tomber sur cette chaise.

— Oh! mon Dieu ! luidis-je, qu'y a-t-il

donc et pourquoi (ant de précautions?

— Parce que ma vie, ce qui ne serait rien, parce que la vôtre peut-être aussi, dépendent dé la conversation que nous allons avoir.

Je lui saisis la main, toukeffrayée.

Il porta ma main à ses lèvres tout en

me regardant, pour me demander pardon d'une pareille audace.

Je baissai les yeux : c'était consen-

tir.

Je vous aime, me dit-il de sa voix

mélodieuse comme un chant ; m'aimezvous ?-

— Oui, -— lui répondis-je.

LES MILLE JiT U \ FANTÔMES. 227

Gonsen tiriez-vous à être ma fem-

me?

Oui.

Il passa la main sur son front avec une profonde aspiration de bonheur.

— A'ors, yous ne refuserez pas de me suivre ?

— Je vous suivrai partout !

Car vous comprenez, continua-t-il

que nous ne pouvons être heureux qu'en fuyant.

— Oh oui! m'êcriai-je, fuyons.

— Silence! fit-il en tressaillant; — silence !

Yous avez raison.

Et je me rapprochai toute tremblante de lui.

— Voici ce que j'ai fait, me dit-il ; voici^ ce qui fait que j'ai été si longtemps sans vous avouer que je vous aimais. — C'est que je voulais, une fois sûr de votre amour, que rien ne pût s'opposer à notre

union. Je suis riche, Hedwige, immensément riche, mais à la façon des seigneurs moldaves : — riche de terres , de troupeaux, de serfs. — Eh bien ! j'ai vendu,

au monastère delïango, pour un million de terres, de troupeaux, de villages. Ils m'ont donné pour trois cent mille francs de pierreries, pour cent mille francs d'or,

LtS MILLE J-T LK FA K TOMES.

le reste en lettres de change sur Vienne.

Un million vous suffira-t-il?

•Je lui serrai la main.

— Votre amour m'eût suffi, Grégoriska, jugez.

Eh bien! écoutez : demain je vais

au monastère de Hango pour prendre mes derniers arrangements avec le supé-

rieur. Il me tient des chevaux prêts ; ces chevaux nous attendront à partir de neuf heures, cachés à cent pas du château.

Après souper, vous remontez comme aujourd'hui; comme -aujourd'hui vous éteignez votre lumière : comme aujourd'hui j'entre chez vous. Mais demain, au lieu d'en sortir seul, vous me .suivez,

930 LES MILLE ET UN EATN T TÔ]\tES.

nous gagnons là porte qui donne sur ]a

campagne, nous trouvons nos chevaux, nous nous élançons dessus, et après-demain au jour nous avons fait trente

lieues.

Que ne sommes-nous à après-de-

main!

— Chère Hedwige.'

Grégoriska me serra' contre son cœur, — nos lèvres se rencontrèrent. Oh ! il l'avait bien dit : c'était un homme d'hon-

neur à qui j'avais ouvert la porte de ma chambre ; — mais il le comprit bien : si je ne lui appartenais pas de corps, je lui appartenais d'âme.

£a nuit s'écoula sans que je pusse dor-

LES MILLE 1ÏT US FAK1ÔMES,

mir un seul instant. Je me voyais fuyant avec Grégoriska, —je me sentais emportée par lui comme je l'avais été par Kostaki ; — seulement, cette-fois, cette course terrible, effrayante, funèbre, se changeait en une douce et ravissante étreinte à laquelle la vitesse ajoutait la volupté, car la vitesse a aussi une volupté à elle.

Le jour vint. Je descendis. Il me sembla qu'il y avait quelque chose de plus sombre encore qu'à l'ordinaire dans la façon dont Kostaki me s.alua. — Son sourire nétait même plus une ironie, c'était une menace. Quant à Smérande, elle me parut la même que d'habitude.

Pendant le déjeuner, Grégoriska or-

donna ses chevaux. — Kostaki ne parut faire aucune attention à cet ordre.

Vers onze heures, il nous salua, an-

nonçant son retour pour le soir seulement, et priant sa mère de ne pas Fat-

tendre à dîner; puis, se retournant vers moi,^ — il me pria, à mon tour, d'agréer

ses excuses.

Il sortit. L'œil de son- frère le suivit jusqu'au moment où il quitta la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet œil un tel éclair de haine, que je frissonnai.

ajournée s'écoula au milieu de tran-

ses que vous pouvez concevoir. Je n'avais fait confidence de nos projets à personne, à peine même dans mes prières, si j'a-

LES MILLE LT UK FANTÔMLS. , 233

vais osé en parler à Dieu, et il me semblait que ces projets étaient connus de tout le monde, que chaque regard qui se fixait sur moi pouvait pénétrer et lire au fond de mon cœur.

Le dîner ïul un supplice : sombre et taciturne, Kostaki parlait rarement;

cette lois il se contenta d'adresser deux ou trois fois la parole en moldave à sa mère, et chaque fois l'accent de sa voix me fit tressaillir.

Quand je nie levai pour remonter à ma chambre, Smérande, comme d'habitude, m'embrassa, et, en m'embrassant, elle me dit cette phrase que, depuis huit

jours,. je n'avais point entendue sortir de sa bouche :

— Kostaki aime Hedwige !

Cette phrase nie , poursuivit comme une menace ; une fois dans ma chambre, il me semblait qu'une voix fatale murmurait à mon oreille : Kostaki aime

Hedwige!

Or, l'amour de Kostaki, Grégoriska me l'avait dit, c'était là mort.

Vers sept heures du soir, et comme le jour commençait à baisser, je vis Kostaki traverser la cour. — Il se retourna pour regarder de mon côté, mais je me rejetai en arrière, — afin qu'il ne pût me voir.

• J'étais inquiète, car aussi longtemps

que la position de ma fenêtre m'avait permis de le suivre, je l'avais vu sediri-

géant vers les écuries — Je me hasardai à tirer les verroux de ma porte, et à me glisser dans la chambré voisine, d'où je m pouvais voir tout ce qu'il allait faire.

En effet, il se rendait aux écuries. — Il en fit sortir alors lui-même son cheval favori, le sella de ses propres mains et £vec le soin d'un homme qui attache la plus grande importance aux moindres détails. — Il avait le même costume sous

lequel il m'était apparu pour la première fois. Seulement, pour toute arme, il por-

, tait son sabre.

Son cheval sellé, il- jeta les-yeux encore

LES MILLE ET UN TAKTOMliS.

une fois sur la fenêtre de ma chambre.

Puis, ne me voyant pas, il sauta en selle,

se fit ouvrir la même porte par laquelle

v était sorti et par laquelle devait rentrer

son frère, et s'éloigna au galop, dans îa direction du monastère de îf ango.

Alors mon cœur se serra d'une façon terrible, un pressentiment fatal me disait que Kostaki allait au-devant de son frère.

Je restai à cette fenêtre tant que je pus distinguer cette route, qui, à un quart de lieue du château, faisait un coude, et se perdait dans ie, commencement d'une forêt. Mais la nuit descendit à chaque instant plus épaisse, la route finit par

s'effacer tout à fait. Je restais encore.

Enfin mon inquiétude, par son excès même, me rendit ma force , et comme c'était évidemment dans la salle d'en bas

que je devais avoir les premières nouvelles de l'un et l'autre des deux frères, je descendis.

Mon premier regard fut pour Smérande. Je vis, au calme de son visage, qu'elle ne ressentait aucune appréhension, elle donnait ses ordres pour le souper habituel , et les couverts des deux frères étaient à leurs places.

Je n'osais interroger personne. D'ailleurs qui eussé-je interrogé ? Personne au château, excepté Kostaki et Grégo-

riska, ne parlait c àucune des deux seules langues que je parlasse .

Au, moindre bruit je tressaillais.

C'était à neuf heures ordinairement que l'on se mettait à table pour le souper. J'étais descendue à huit heures et

demie ; je suivais des yeux l'aiguille des minutes, dont la marche, était presque visible sur le vaste cadran de l'horloge.

L'aiguille voyageuse franchit la dis- ., iance qui la séparait du quart. Le quart .. sonna. : — La vibration retentit sombre et triste, — puis l'aiguille reprit sa marche silencieuse, et je lavis de nouveau parcourir la distance avec la régularité et la lenteur d'une pointe de compas.

LES MILLE ET UR fAHTÔMES. "i39

Quelques minutes avant neuf heures, il me sembla entendre le galop d'un cheval dans la cour. — Smérande l'entendit aussi, car elle tourna la tête du côté de la fenêtre ; mais la nuit était trop épaisse pour qu'elle pût voir. ~

Oh ! si elle m'eût regardée en ce moment, comme elle eût pu deviner ce qui se passait dans mon cœur. — On n'avait entendu que le trot d'un seul cheval, — et c'était tout simple. Je savais bien, moi, qu'il ne reviendrait qu'un seul cavalier.

Mais lequel ? >

Des pas résonnèrent dans l'antichambre. — Ces pas étaient lents et semblaient peser sur mon cœur.

4 240 LES MILLE ET UK FAMFÔMES .

La. porte s'ouvrit, je vis dans l'obscu-

rite se dessiner une ombre. Cette ombre

s'arrêta un moment sur la porte. Mon cœur était suspendu.

L'ombre s'avança, et, au fur et à mesure qu'elle entrait dans le cercle de lu-

miere, je respirais

Je reconnus Gré'goriska. Un instant de douleur de plus et mon cœur se brisait.

Je reconnus Grégoriska , mais pâle comme un mort. Rien qu'à le voir on devinait que quelque chose de terrible venait de se passer.

•Est-ce toi, Kostaki? demanda Smérande.

— Non, ma mère, répondit Grégoriska d'une voix sourde.

— Ah! vous voilà, dit-elle; et depuis quand votre mère doit-elle vous attendre?

— Ma mère, dit Grégoriska en jetant un coup-d'œil sur la pendule, il n'est que neuf heures.

Et en même temps, en effet, neuf heu-

res sonnèrent.

— C'est vrai, dît Smérande. Où est votre frère?

Malgré moi, je songeai que c'était la même question que Dieu avait faite à Caïn. . .

Grégoriska ne répondit point.

il. 16

2r2 LES MILLE ET UN FANTÔMES.

Personne n'a-t-il vu Kostaki? de-

manda Smérande.

Le vatar, ou majordome, s'informa autour de lui.

— Vers les sept heures, dit-il, le comte a été aux écuries, a sellé son cheval luimême, et est parti par la route de Hango.

Eh ce moment, mes yeux rencontrèrent les yeux de Grégoriska. Je ne sais si c'était une réalité ou une hallucina-

tion, il me sembla qu'il avait une goutte de sang au milieu du front.

Je portai lentement mon doigt à mon propre front, indiquant l'endroit où je croyais voir cette tache.

Grégoriska' me comprit; il prit son

LES MILLE TT C« FAiSTÔMES. 243

mouchoir et s -essuya.

— Oui, oui , murmura Smérande , il aura rencontré quelque ours, quelque loup, qu'il se sera amusé à poursuivre.

Voilà pourquoi un enfant fait attendre sa

mère. Où l'avez- vous laissé, Grégoriskaï dites.

— Ma mère, répondit Grégoriska d'une voix émue, mais assurée, mon frère et moi, ne sommes pas sortis ensemble. '

— C'est bien ! dit Smérande. Que l'on serve, que l'on se mette à table et que l'on ferme les portes ; ceux qui seront

dehors coucheront dehors.

Les deux premières parties de cet ordre furent exécutées à la lettre, Smé-

24 ï LES MILLE ET UN FATS'ToMES.

rande prit sa place, Grégoriska- s'assit à sa droite, et moi à sa gauche.

Puis les serviteurs sortirent pour accomplir la troisième, c'est-à-dire pour fermer les portes du château.

En ce moment on entendit un grand bruit dans la cour, et un valet tout effaré entra dans la salle en disant :

— Princesse, le cheval du comte Rostaki vient de rentrer dans la cour, seul , et tout couvert de sang.

— Oh ! murmura Smérande, en se dressant pâle. et menaçante, c'est ainsi qu'est rentré un soir le cheval de son père.

Je jetai les yeux sur Grégoriska : il n'était plus pâle, il était livide. '

LliS MILLE L'J' UK L\.\K TOMES. 245

En effet, le cheval du comte Koproîy ."' était rentré un soir dans la cour du château, tout couvert de sang, et, une heure après, les serviteurs avaient retrouvé et rapporté le corps couvert de blessures.

Smérande prit une torche des mains d'un des valets, s'avança vers la porte,

l'ouvrit et descendit dans la cour.

Le cheval , tout effaré, était contenu malgré lui par les trois ou quatre serviteurs qui unissaient leurs efforts pour

l'apaiser. .

Smérande s'cfvanoa vers ranimai, regarda le sang qui tachait sa selle et re-

connut une blessure au haut de son iront — Kostaki a été tué en face, dit-elle..

246 LES MILLE ET UK L'AKTÔMES.

en duei et par un seul ennemi. Cherchez son corps, enfants, plus tard nous chercherons son meurtrier.

Comme le cheval était rentré par la porte de Hango, tous les serviteurs se

précipitèrent par cette porte, et on vit leurs torches s'égarer dans la campagne

et s'enfoncer dans la forêt, comme , dans un beau soir d'été, on voit scintiller les lucioles dans les plaines de Nice et de Pise.

Smérande, comme si elle eût été conyaincue que la recherche ne serait pas longue, attendit debout à la porte. Pas une îarme ne coulait des yeux de cette mère désolée, et cependant on sentait

gronder le désespoir au i'oiid de son cœur.

Grégoriska se tenait derrière elle, et j'étais près de Grégoriska.

Il avait un instant, en quittant la salle, eu l'intention de m' offrir le bras, mais il n'avait point osé.

Au bout d'un quart- d'heure à peu près, on vit au tournant du chemin reparaître une torche , puis deux, puis toutes les torches.

Seulement cette ibis, au lieu de s'éparpiller dans la campagne , elles étaient massées autour d'un centre commun.

Ce centre commun , on put bientôt voir qu'il se composait d'une litière et d'un homme étendu sur cette litière..

248 LES HILLIÎ iiï UN FAiVTOMJiS.

Le funèbre cortège s'avançait lentement, mais il s'avançait. Au bout de dix minutes, il fut à la porte. En apercevant la mère vivante qui attendait le fils mort, ceux qui le portaient se découvraient instinctivement, puis ils rentrèrent silencieux dans la cour.

Smérande se mit à leur suite, et nous, nous suivîmes Smérande. On atteignit ainsi la grande salle-, dans laquelle on déposa le corps. [

Alors, faisant un geste de suprême

majesté, bmérande écarta tout le monde, et Rapprochant du cadavre, elle mit. un genou en terre devant lui, écarta les cheveux qui faisaient un voile à son visage,

LES MILLE ET US l'AKTÔMES. 249

le contempla longtemps, les yeux secs toujours, puis ouvrant la robe moldave,

écarta la chemise souillée de sang.

Cette blessure était au côté droit de la poitrine. Elle avait dû être faite par une lame droite et coupante des deux côtés.

Je me rappelai avoir vu le jour même, au côté de Grégoriska, le long couteau de chasse qui servait de baïonnette à sa carabine.

Je cherchai à son côté cette arme; mais elle avait disparu.

' Smérande demanda de Peau, trempa son mouchoir dans cette eau, et lava la plaie.

Un sang frais et pur vint rougir les lèvres de la blessure.

Le spectacle que j'avais sous les yeux présentait quelque chose d'atroce et de sublime à la fois. Cette vaste chambre, enfumée par. les torches de résine, ces visages barbares, ces yeux brillants de

férocité, ces costumes étranges , cette mère qui calculait, à la vue du sang encore chaud, depuis combien de temps la

mort lui avait pris son fils, ce grand silence, interrompu seulement par les sanglots de ces brigands, dont Kostaki était le chef, tout cela, je le répète, était atroce et sublime à voir.

'Enfin Smérande approcha ses lèvres

du front de son fils, puis, se relevant, — puis rejetant en arrière les longues nattes de ses cheveux blancs qui s'étaient déroulées :

— Grégoriska ! dit- elle.

Grégoriska tressaillit, —secoua la tête, et, sortant de son atonie :

Ma mère, répondit-il.

Venez ici, mon fils, et écoutez-moi.

Grégoriska obéit en frémissant, mais il obéit.

À mesure qu'il approchait du corps, le sang, plus abondant et plus vermeil, sortait delà biessuier Heureusement, Smé-

rail de ne regardait plus de ce côté, car,

à la vue de ce sain;' accusateur, elle n'eût

plus eu besoin de chercher qui était le

meurtrier.

— Grégoriska, dit-elle, je sais bien que Kostaki et toi ne vous aimiez point. Je sais bien qne tu es Waivady par ton père, et lui, Kopi'oly par le sien; mais, par votre mère , vous étiez tous deux des Brankovan. Je sais que toi tu es un homme des villes d'Occident, et lui un enfant des montagnes . orientales ; mais enfin, par le ventre qui vous a portés tous deux, vous êtes frères. Eh bien ! Grégoriska, je veux savoir si nous allons porter mon fils auprès de son père s&ns que le serment ait été prononcé, si je puis pleurer tranquille, enfin, comme une femme, me re-

posant sur vous, c'est-à-dire sur un homme de la punition.

Nommez-moi le meurtrier de mon frère. Madame, et ordonnez, je vous jure

qu'avant une heure, si vous l'exigez, il aura cessé de vivre.

Jurez toujours, Grégoriska, jurez, sous peine de ma malédiction, entendezvous, mon fils? — Jurez que le meurtrier mourra, — que vous ne laisserez pas pierre sur pierre de sa maison ; — que sa mère, ses enfants, ses frères, sa femme ou sa fiancée périront de votre main.

Jurez, et en jurant, appelez sur vous la colère du ciel si vous manquez à ce serment sacré. — Si vous manquez à ce ser-

254 LES MILLE ET TJK FAKTÔMES.

ment sacré, soumettez-vous à la misère, à l'exécration de vos amis, à la malédiction de votre mère .

Grégoriska étendit la main sur le ca-

davre.

Je jure que le meurtrier mourra,

dit-il.

A ce serment étrange et dont moi et le mort, peut-être, pouvions seuls comprendre le véritable sens, je vis ou je crus voir s'accomplir un effroyable prodige.

Les yeux du cadavre se rouvrirent et s'attachèrent sur moi plus vivants que je ne les avais jamais vus, et je sentis, comme si ce double rayon eut été palpable, pénétrer un fer brûlant jusqu'à mon cœur.

LES MILLE ET UIv 1 L'AKTOMES.

C'était plus que je n'en pouvais sup-

porter -, je m'évanouis.

te monastère de Hango.

Quand je me réveillai, j'étais dans ma

chambre, couchée sur mon lit; une des deux femmes veillait près de moi.

Je demandai où était Smérande; on me répondit qu'elle veillait près du corps de son fils.

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