‹ Mille huit cents sept comédie en un acte [par] Adolphe Aderer & Armand EphraimChapitre 10 sur 19 · CHARLOTTE, LE COLONEL · texte numérisé non relu

CHARLOTTE, LE COLONEL

LE COLONEL, à part.

Voilà le moment de charger... En avant!... C'est singulier comme je suis ému... (il tousse.) Hum! Broum!...

Un petit temps.

CHARLOTTE

L'Empereur a de l'amitié pour vous, colonel?...

LE COLONEL

Sa Majesté veut bien m'honorer de son estime. Elleme le prouve, particulièrement aujourd'hui, en

me permettant d'aspirer à... au... à la faveur qui... que... (a. part.) Je n'en sortirai pas.

CHARLOTTE, le repêchant.

Vous ne regrettez pas les circonstances imprévues qui nous mettent en présence?

Dites plutôt que ma chance est trop grande, et que, simple colonel de cavalerie, je ne méritais pas tant de bonheur.

CHARLOTTE

Croyez-vous que je sois bien la femme qu'il vous faut?

LE COLONEL

Où en trouverai-je une plus belle?

CHARLOTTE, souriant.

En Pologne !

LE COLONEL

Si j'avais trouvé en Pologne la femme de mes rêves, je l'aurais épousée! L'Empereur qui sait tout, avait deviné mes inclinations et mes goûts, quand il me permit d'aspirer à votre main.

CHARLOTTE

Vraiment, vous avez de l'inclination pour moi?

LE COLONEL

Chaque mot qui sort de vos lèvres m'attache plus fermement à vous...

CHARLOTTE

Je vous l'avoue sans honte : vous ne me déplaisez pas. J'aime les natures fières et les caractères décidé?, mais, n'est-ce pas un peu par ordre que vous

me faites la cour? Je tiens à être sûre que, si ]e hasard nous avait réunis, vous auriez eu les mêmes sentiments pour moi.

LE COLONEL

Je n'ai qu'une crainte, -c'est que vous ne me jugiez pas digne de vous.

CHARLOTTE

Pourquoi?

LE COLONEL

Mon Dieu! Je puis bien vous l'avouer. Je manquais un peu de confiance au moment de me présenter. Je craignais de vous trouver hautaine... Vous pouviez avoir des préjugés, que sais-je? Mon nom pouvait vous sembler trop roturier. Une marquise de Fronsac...

CHARLOTTE

Vous vous trompiez, colonel. Je n'aurai nul préjugé à vaincre pour devenir la comtesse Montcornet.

LE COLONEL

Ah! Madame, je sais bien que ce titre de comtesse est peu de chose pour vous; mais, soyez tranquille, que nous ayons seulement deux ou trois ans de guerre encore, et je jure de vous mettre sur la tête une couronne de duchesse.

CHARLOTTE

Qu'importe ! Votre jeune gloire peut se passer de parchemins. Dans la hiérarchie que les femmes conçoivent, les nobles passent après les héros et vous êtes un héros.

LE COLONEL, souriant.

Comme tant d'autres.

CHARLOTTE

Plus que d'autres, je le sais! Mes aïeux qui furent tous de vaillants soldats ne vous renieraient pas, j'en suis sûre, et je pourrai rentrer fièrement, à votre bras, dans ce vieux domaine de ma famille que l'Empereur va me rendre et que je n'ai pas revu depuis mon enfance...

LE COLONEL

Madame, je serai trop heureux de vous suivre au bout monde...

CHARLOTTE

Nous n'irons pas si loin... dans les Vosges, seulement.

LE COLONEL, surpris.

Vous êtes du pays vosgien?

CHARLOTTE

Vous ne le saviez pas?

LE COLONEL

Je ne m'en doutais pas... C'est curieux...

CHARLOTTE

Pourquoi?

LE COLONEL

C'est que je suis vosgien, moi aussi.

Vous voyez que nous devions nous retrouver... En pleines Vosges, à quelques lieues de Dieuze !

LE COLONEL

A quelques lieues de Dieuze! Ce t trop fort!

CHARLOTTE

Le Château de Hautmont!...

LE COLONEL

Hautmont! Vous êtes de Hautmont?

CHARLOTTE

Oui... Et vous?

LE COLONEL, d'une voix émue.

En effet, Charlotte de Hautmont!... vous êtes partie en décembre 92...

CHARLOTTE

Vous le saviez?...

LE COLONEL

Je ne savais pas que mademoiselle de Hautmont fût devenue la marquise de Fronsac, et je ne vous avais pas reconnue... Vous étiez si jeune!...

CHARLOTTE

Vous m'avez donc connue ?

LE COLONEL, se remettant de son émotion peu à peu.

Oui... nous sommes d'anciennes connaissances!... Je vous ai vue (il fait un geste.) haute comme cela, et je n'étais guère plus grand que vous!

CHARLOTTE

Expliquez-vous?

LE COLONEL

Vous ne vous rappelez pas le petit Jacques?...

CHARLOTTE

Quel petit Jacques?...

LE COLONEL

Le fils de votre fermier de Romilly.

CHARLOTTE

Ah! oui!... un gamin très décidé qui me dénichait de w nids d'oiseaux...

LE COLONEL

Vous l'avez dit...

CHARLOTTE

Mais ce gamin était marmiton... à la cuisine 1

LE COLONEL

Tout juste...

CHARLOTTE

Et alors... ce marmiton?

LE COLONEL, très fier.

C'était moi!

CHARLOTTE, décontenancée.

Ce n'est pas possible !

LE COLONEL

C'est tout à fait certain, au contraire.

CHARLOTTE

Jacques, le petit marmiton de chez nous!...

LE COLONEL

Lui-même!... Vous vous souvenez, maintenant.

CHARLOTTE, décontenancée.

En effet... Je me rappelle très bien... Je vous vois... ou plutôt je le vois, lui, le petit Jacques... Je le vois très nettement, avec une veste blanche, un tablier blanc retroussé, une toque de toile blanche... Quelquefois, quand j'allais à la cuisine pour chercher mon goûter, qui n'arrivait jamais assez vite, il était aux prises avec les bassines de cuivre. Manette, la vieille cuisinière l'appelait gâte-sauce... c'était vous!...

LE COLONEL, toujours très fier.

Oui, lorsque votre père a quitté la France, en vous emmenant, le gâte-sauce était resté inoccupé. Toutes

les bassines avaient été enlevées de sa cuisine, et vous n'étiez plus là pour lui demander des nids de pinsons Un jour, un régiment de hussards passa au village Le gate-sauce aperçut dans une voiture du régiment une trompette. Il demanda au cavalier la permission d en jouer un peu. Et voilà le gâte-sauce se promenant sur la route en faisant un bruit d'enfer. « Veux-tu la garder ? » dit un capitaine au gâte-sauce qui répondit: «Oui, certes, je veux la garder. » - « Mais il faudra partir avec nous. ,, Et, le soir-même, après avoir embrassé les parents qui pleuraient, le gâtesauce partit... C'est lui qui sonna la charge à Fleuras, si bravement, paraît-il, qu'on le nomma brigadier sur le champ de bataille. Le petit trompette°de Fleurus, le gâte-sauce de Hautmont, est aujourd'hui e colonel Montcomet. Demain, il sera comte de 1 Empire et, puisque vous y consentez, l'époux de la plus adorable châtelaine des Vosges... Trouvez-vous que votre petit marmiton ait fait son chemin?...

CHARLOTTE

En effet, c'est à ne pas y croire!...

LE COLONEL

Sans tous ces événements, je serais peut-être en tram, a l'heure qu'il est, de gâter une de vos sauces .. Est-ce assez drôle?...

CHARLOTTE

Très drôle!...

LE COLONEL

Gomme vous dites cela!... Est-ce que l'aventure ne vous fait pas rire?

CHARLOTTE

Si! Si! Marmiton!... gâte-sauce!... Colonel!... Comte de l'Empire!... Quel bizarre mélange!...

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LE COLONEL, riant.

Bah ! ce n'est pas plus bizarre que de voir le fils de l'aubergiste Murât grand duc de Berg, le maréchal Augereau, fils d'une fruitière, duc de Castiglione, et le maréchal Ney, ancien tonnelier, duc d'Elchingen... Pour moi, je me vante de n'avoir pas tout à fait oublié ce que m'apprit jadis votre cuisinière, la vieille Manette; je suis sûr que, dans toute la Grande Armée, il n'y a pas un officier qui sache rôtir un poulet aussi bien que moi.

CHARLOTTE

Est-ce qu'on sait, à Saint-Cloud, que vous avez commencé de cette façon?

LE COLONEL

Certainement, on le sait...

CHARLOTTE, dépitée.

Ah !... Vous êtes bien sûr d'avoir été marmiton chez mon père?...

LE COLONEL

Ai-je l'air d'un homme qui rêve ?

CHARLOTTE

C'était donc bien nécessaire que vous fussiez... marmiton?... Vos parents n'avaient-ils pas trouvé pour vous un autre emploi?

LE COLONEL

Mes parents étaient pauvres et, lorsqu'ils avaient acquitté leur redevance au château, il ne leur restait pas grand'chose. Quand ils n'eurent plus ni à me nourrir, ni à me loger, ni à me vêtir, ce fut un gros soulagement pour eux!

CHARLOTTE

Marmiton! marmiton!...

LE COLONEL

J'aurai un vif plaisir, je vous l'avoue, à revoir ma cuisine!... On ne l'a pas démolie, au moins?

CHARLOTTE

Je ne sais pas...

LE COLONEL

C'est vrai ! Vous n'êtes pas retournée à Hautmont, pas plus que moi... Nous irons la revoir ensemble...

CHARLOTTE

Rien ne presse...

LE COLONEL

Vous sembliez avoir tant de hâte de faire ce voyage.

CHARLOTTE

C'est que je réfléchis.

LE COLONEL

Vous avez changé d'avis... parce que... j'ai été... parce que je vous ai dit...

CHARLOTTE

11 y a bien encore à Hautmont des habitants qui nous ont connus tous deux, alors que mon père était leur seigneur à tous... Quand ils vous reverront, ils vous acclameront, ils fêteront le petit Jacques parti marmiton et revenu colonel... Mais moi .. quelle figure ferai-je à votre bras ? Ne se moqueront-ils pas, entre eux, de la fille de leur ancien châtelain?...

LE COLONEL, froissé, mais se contenant.

En effet, eux aussi, m'ont connu marmiton, avec * un bonnet de toile blanche et un tablier taché... Vous rougiriez de moi?...

CHARLOTTE

Non, non... Je ne dis pas cela...

LE COLONEL

Mais, vous le pensez... Vous voyez que vous avez plus de préjugés que vous ne disiez...

CHARLOTTE

Mais non, je vous jure que non... je ne vous fais pas reproche d'avoir été marmiton, ce n'est pas votre faute... mais que ne le fûtes-vous à cinq cents lieues des Vosges et non devant moi... chez moi...

LE COLONEL

Qu'importe ?

CHARLOTTE

Il importe beaucoup... Je vous ai vu autrefois... Vous me rappelez maintenant des images que j'avais oubliées... Tout à l'heure, vous étiez pour moi le brillant colonel que je me représentais chargeant à la tête de ses soldats, maintenant, j'ai beau faire, je tous revois... je vous revois... autrement.

LE COLONEL

Devant mes fourneaux, n'est-ce pas ?... Vous ne me le pardonnez pas...

Je n'ai rien à vous pardonner... mais...

LE COLONEL

Mais l'orgueil de votre caste se révolte en vous.

CHARLOTTE

Je vous assure...

LE COLONEL5 ironique, se montrant de plus en plus froissé.

Je ne vous en veux pas... votre sentiment est si na-

turel, madame; je sens moi-même combien je suis indigne de la faveur à laquelle j'osais aspirer...

CHARLOTTE

Mon estime pour vous n'a pas diminué...

LE COLONEL

Votre estime?... Tout à l'heure j'espérais davantage...

CHARLOTTE

Ne désespérez pas encore. Laissez-moi réfléchir. Je m'habituerai peut-être à cette idée. Je tâcherai de la chasser de mon souvenir.

LE COLONEL

Non, non, le sacrifice serait trop grand pour vous!

CHARLOTTE

Vous m'en voulez, colonel, vous êtes injuste je

vous assure que sans cette révélation inattendue j'aurais été heureuse... Donnez-moi quelques jours...

LE COLONEL

Ce serait prolonger inutilement votre embarras. Permettez-moi de prendre immédiatement congé de vous pour toujours. (Avec fermeté.) Il ne me reste plus qu'à présenter mes devoirs à madame deMélusay...et je pars... Adieu, madame...

Il sort.

CHARLOTTE

Il s'en va.... je l'ai blessé.... mais aussi, il est bien susceptible !... pourquoi a-t-il été marmiton? Etcomment ce |marmiton a-t-il pu devenir un si bel officier ?...

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