‹ Mille huit cents sept comédie en un acte [par] Adolphe Aderer & Armand EphraimChapitre 8 sur 19 · ANTOINE · texte numérisé non relu

ANTOINE

Parlez, mon brave, parlez !... (Faisant entrer Léonidas.)

Madame de Mélusay ne vous mangera pas...

LÉONIDAS, murmurant.

Je serais un morceau trop dur pour d'aussi jolies dents!...

MADAME DE MÉLUSAY, qui a entendu.

Décidément, le soldat français est aussi galant que brave...

LÉONIDAS

Dans la garde, madame, dans la garde!... La simple troupe n'a pas nos belles manières! oh I non!

MADAME DE MÉLUSAY.

Vous venez de la part du colonel Montcornet?

LÉONTDAS.

Madame le sait?... Madame a la double vue...

Non! mon ami! Je ne suis pas sorcière... Nous attendons la visite du colonel Montcornet ; comme, à sa place, nous voyons arriver un soldat de son régiment, nous en concluons que vous venez nous annoncer que votre colonel ne viendra pas...

CHARLOTTE

Est-ce qu'il est malade?

LÉONIDAS

Malade? mon colonel?... Quand on s'appelle le colonel Montcornet, on n'est jamais malade!...

MADAME DE MÉLUSAY, à Charlotte.

Puisse ce privilège s'étendre autour de lui... (a Léonidas.) Le service l'a retenu loin d'ici?

LÉONIDAS

Loin d'ici!... En étendant un peu le bras, vous pourriez lui serrer la main!...

CHARLOTTE

Il est tombé de cheval, peut-être?

LÉONIDAS

Tombé de cheval, mon colonel ! lui ! le plus beau cavalier de Sa Majesté l'Empereur!...

MADAME DE MÉLUSAY.

Mais alors, pourquoi n'est-il pas ici?

LÉONIDAS

Je vais vous dire... Mon colonel a pensé qu'il ne

pouvait arriver comme cela, de but en blanc, dans ce château, sans que les... rudement belles personnes qui l'habitent soient prévenues de son arrivée... Et alors, quand nous avons été en vue de la maison, devant l'hôtel de Marengo, qui est au coin du pont, il m'a dit : LéonidasI

MADAME DE MÉLUSAY.

Vous vous appelez Léonidas?

LÉONIDAS

C'est un surnom ! En réalité, je m'appelle Cloutier, comme mon père 'et ma mère, Eusèbe Cloutier. C'est le Petit Caporal qui m'a donné le surnom de Léonidas, à Arcole, parce que, pendant les trois jours de la bataille, je n'avais pas bougé de place. Il paraît qu'un ancien avait fait la même chose, autrefois. C'est donc la même chose, sauf que l'ancien Léonidas n'existe plus, tandis que le nouveau Léonidas, il n'est pas mort!... Donc, mon colonel m'a dit : « Léonidas!... tu vois cette maison? C'est là que nous sommes attendus!... Nous ne pouvons pas y entrer comme dans un moulin... Va demander à madame de Mélusay si elle veut nous faire l'honneur de nous recevoir. .. Je t'attends ici!... Reviens vite!... » Entre nous, le colonel s'est arrêté parce que nous avions récolté en route beaucoup de poussière, et qu'avant de se présenter devant d'aussi belles dames, il a tenu à se faire épousseter. Pendant que je parle, toute l'auberge de Marengo est en train d'épousseter mon colonel ! Quand vous le verrez, il reluira comme un sou neuf...

CHARLOTTE

Vous semblez l'aimer beaucoup, votre colonel ?

LÉONIDAS

Si je l'aime ! Je me ferais hacher pour lui! Je lui ai sauvé la vie à Austerlitz : il m'a sauvé la mienne à Iéna.

CHARLOTTE

Comment cela?

LÉONIDAS

C'est bien simple... A Austerlitz — une belle bataille ! Fichtre de Dieu, que les Russes se battent bien !... Après la Gardé Impériale, il n'y a pas mieux que la Garde Russe, et je m'y connais! — A Austerlitz, donc, quand nous avons chargé les Préobar... les Préobra... je... ji...

CHARLOTTE, souriant.

Les Préobrajinski...

LÉONIDAS

Je n'ai jamais pu le dire, ce nom-là... En arrivant sur le front de l'ennemi, le capitaine reçoit, en même temps, une balle dans la cuisse droite et une autre dans le bras gauche. *

CHARLOTTE

Mon Dieu!

LÉONIDAS

S'il était tombé, il était nettoyé... Je le saisis dans mes bras, je le mets en travers de mon cheval et je l'emporte à l'ambulance... Je n'ai pas besoin de vous conter comment il m'a sauvé la vie...

CHARLOTTE

Mais si ! mais si !...

LÉONIDAS

C'est à Iéna, comme j'ai eu l'honneur de vous le

dire... Un grand diable de uhlan m'avait passé sa lance dans l'épaule droite.

JULIE, retenant un cri d'effroi.

Seigneur Jésus!

LÉONIDAS,, à Julie.

Vous êtes bien honnête, mademoiselle... Le uhlan allait m'achever quand mon commandant abattit d'un seul coup la lance et la main qui la tenait!... A partir de ce moment, le uhlan m'a laissé tranquille... C'est ce jour-là que mon commandant fut nommé colonel... pas seulement pour m'avoir sauvé la vie... bien entendu...

CHARLOTTE

Mais vous, mon brave Léonidas, on ne vous a rien donné?...

LÉONIDAS, montrant sa croix.

Et ça, alors, ce n'est rien?...

MADAME DE MÉLUSAY.

Eh! bien! Léonidas, allez dire au colonel...

CHARLOTTE

Pardon, un mot encore, mon brave.

LÉONIDAS

Madame est bien bonne.

Couvert de gloire, comme vous l'étiez, vous avez dû ravager tous les cœurs?

LÉONIDAS

Il y a de cela, madame, il y a de cela! Mais voyezvous, pour un homme qui s'y connaît... (il regarde Julie.) il n'y a encore que les Françaises.

JULIE, à part.

Voilà un homme de goût !

CHARLOTTE

Et... le colonel... est-il de votre avis?

LÉONIDAS

Certainement, madame, certainement! Et pourtant, il en a fait des conquêtes, lui!...

CHARLOTTE

Ah!

LÉOXIDAS.

Tenez, madame, à Varsovie, une princesse... je ne me souviens plus de son nom, cela finit en zska... Dieu! qu'elle était jolie, la mâtine! Eh! bien, elle a failli revenir avec nous...

CHARLOTTE

Ah! Ah!

LÉOXIDAS.

Mais le colonel vous racontera cela lui-même... Faut-il lui dire que vous l'attendez?

Allez vite! Léonidas! Allez vite!... Antoine, conduisez ce brave militaire !

Antoine et Léonidas sortent.

CHARLOTTE, à madame de Mêlusay.

Vraiment ces Polonaises ont un aplomb!... Comprenez-vous cela?... le suivre à Paris!... Il y a des femmes qui n'ont aucune pudeur I...

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