PREMIÈRES POÉSIES — VOYAGES
La patience des biographes s'est épuisée à chercher des ancêtres à Milton ; mais elle n'a guère réussi qu'à remplacer l'obscurité par la confusion. Nous ne la suivrons pas dans cette recherche ingrate. Qu'importe de savoir quels furent les aïeux obscurs d'un grand homme ? Gomme ces patients voyageurs qui poursuivent sous le soleil du tropique la véritable source du Nil, espère-t-on retrouver dans ces générations lointaines les traits épars de son génie? Le hasard d'ailleurs semble avoir voulu déconcerter toutes les
recherches; car le nom de Milton se retrouve, comme
nom de ville et comme nom de famille, sur les points les plus opposés de l'Angleterre. Tout ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que Milton descendait d'une famille déjà anciennement établie dans le comté d'Oxford; mais cette famille s'était divisée en plusieurs branches, dont la filiation demeure assez obscure*. Si nous avions à choisir des ancêtres à Milton, nous aimerions à compter parmi eux un certain Richard Milton de Staunton S. John, cité plusieurs fois daus le registre des amendes infligées à ceux qui refusèrent d'abjurer le catholicisme devant des menaces tyranniques. Ce mâle courage aurait été, selon la tradition, le seul patrimoine qu'il eût voulu laisser à son fils , le père du poëte , coupable, à son tour, d'avoir embrassé les doctrines de la réformation. Jean Milton le père aurait ainsi grossi le nombre de ces fils de famille déshérités qui apportent dans des professions modestes, avec l'orgueil d'une naissance distinguée, l'élévation de sentiments et d'intelligence qui peut seule le justifier. Afin de pourvoir par son travail à la subsistance d'une famille qui devint bientôt nombreuse, il ouvrit, à l'enseigne de l'Aiyle éjiloijée, un office de notaire qu'il transjjortaplus tard dans sa maison de Bread streel,
• (Jii a compté jusqu'à vingt villes ou villages du nom de Milton, el plusieurs familles de .Milton ou Mylton, élrangères l'une à l'autre, viviiient au \\' et au .xvi' siècle, dans différents comtés de l'Angielirre. V. .Mdsson, Life of Milton in counexiou tvith llte hlslonj uf lus lime, vol. I, p 6. — Hunier, Critiml nml historicnl Trmh, III, .Millmi. — Genealogicol (>i- 1 e.:'- lalioH.
\ uir la note I à la fin du volume.
une des rues les plus fréquentées de la cité de Londres. Cette enseigne était empruntée, dit-on, aux armoiries de sa famille, et l'eml^lème se retrouve en effet sur le cachet dont Milton signale contrat conclu avec le libraire Symmons, pour la publication du Paradis perdu ^. Les notaires (ver- /rt^Mpr.s) avaient été jadis de véritables écrivains publics; mais depuis l'invention de l'imprimerie, qui avait rendu leurs fonctions primitives en partie inutiles, leur situation avait pris plus d'importance, et la plupart des actes de l'Etat civil se rédigeaient dans leurs bureaux. La maison de Bread street ne tarda pas à ctre fréquentée par un grand nombre de clients. C'est dans cette maison, détruite depuis dans le^grand incendie de Londres, que naquit Jean Milton, le vendredi, 0 décem- ])re lé()8^. Il fut le troisième des six enfants que son père eut deSarah Milton, et dont trois moururent en bas kge'-K Au milieu des confidences intimes assez nombreuses, qu'on peut recueillir dans les poésies latines desajeunesse et ses ouvrages de controverse, Milton a rarement mentionné le nom de sa mère. S'il est vrai pourtant que l'àrae d'une mère est comme le premier berceau du génie, nous aurions aimé à connaître la femme qui berça sur ses genoux le plus grand pointe épique des temps modernes. Milton voulait sans doute entourer d'un voile de délicate réserve le
' Masson, p 3. — Himler, p. 7, fail reriianjiit'r qiio l'.iigl.î éployce ti giiTi! aussi dans los ar. noir. os dr.^ Miliuu, fainillc du Sliro[)sliir'j.
- Aiihrov et Worxl
' Li;s tiuis sursiv;uil> ïiiriMil : Aiiiu', l'ai n'O <lo l.i laniillo; Jeai!, le poo'e , et Clirisloplio, né eu 1615.
culte respectueux qu'il avait conservé pour sa mémoire ; mais nous aimons à penser qu'un souvenir riant du foyer domestique illuminait son àme, quand il peignit d'un trait si pur l'hymen de nos premiers parents. Cette beauté presque féminine, si souvent célébrée parles contemporains, il la tenait sans doute de Sarah Milton, et il lui dut sûrement quelque chose de cette grâce austère qui tempéra son mâle génie. « C'était, dit-il, une femme d'une vertu sévère, et connue dans le voisinage par ses aumônes*. » Voilà tout ce que Milton a voulu dire de sa mère, se souvenant sans doute que Rome païenne et chrétienne n'inscrivit rien de plus sur les tombeaux des plus nobles matrones ^. Milton a été moins sobre de détails sur son père, homme d'une intégrité reconnue, nous dit-il lui-même^, et célèbre, rappoMe son petit-fîls Philips, par son habileté et sa prudente conduite des affaires. Le tribut de reconnaissance que son fils lui paya dans de nombreuses occasions suffirait à prouver, s'il n'était appuyé par d'autres témoignages, que Jean Milton le père n'était pas un homme ordinaire. Le labeur professionnel n'absorbait pas l'àme tout entière du notaire de Bread street. Il aimait les lettres et les arts 4, et s'il apportait dans ses préoccupations littéraires un peu de cette pré-
' Matre probatissima et eleemosynis per vicinium poùssiniuni nota. Defensio secunda.
' Sarah Milton avait les yeux faibles et portait des lunettes à trente ans.
' Vire intogerrimo. Defensio secunda.
* He did not so far quit liis generous and ingenious inclinations as to make liiinself wholly a slave lo the world. — Philips.
tention assez fréquente chez les hommes qui cherchent à relever par le culte de l'esprit la modestie de leur condition, il dut sans doute aux lettres quelque chose de la dignité sérieuse qu'elles répandent sur la vie. Il avait cette piété grave et austère de l'homme à qui sa foi a coûté quelques sacrifices ; mais il n'appartenait pas, à proprement parler, "à la secte puritaine, et ne voulut pas proscrire de l'éducation de son fils les nobles délassements qui rendent la piété plus aimable, sans la rendre moins sévère. A coté de la Bible de famille, toujours ouverte et souvent méditée, les livres profanes avaient aussi leur place. Peut-être la maison du notaire s'ouvrit-elle souvent à quelques-uns des beaux esprits qui se réunissaient à la Taverne de la Sirène, établie dans Bread street, et où se rencontraient Shakespeare, Beaumont, Fletcher et Ben Jonson*. Les veillées d'hiver se partageaient entre la lecture des poètes anglais et italiens et la musique, et le père de Milton allait souvent s'asseoir à son orgue pour y composer des airs charmants qui furent célèbres de son temps -. <( Quoi d'étonnant, s'écrie Milton, dans un de ses poèmes latins, si tu as pour fils un poète, si nous joignons aux liens naturels l'amour et la pratique de deux arts qui se touchent de près. Apollon, voulant se partager entre nous deux, te donna l'un de
' « At Bread slreet's Mermaid liaving (ï\nci\ and merry. .. . (Ron Jonson, cité par M. Masson, p. 32.)
' Il figure avec vingt et un des meilleurs musiciens du temps dans un recueil de madrigaux publié en 1601. Plusiiurs airs religieux, composés par lui, sont encore populains en Angleterre.