‹ Milton, sa vie et ses ouvresChapitre 11 sur 12 · THÉOLOGIE DE MILTON · texte numérisé non relu

THÉOLOGIE DE MILTON

En Tannée 1823, M. Lemon, archiviste des papiers d'État de la couronne d'Angleterre, faisant des recherches historiques dans lesquelles la vie et les opinions de Milton n'étaient nullement intéressées, trouva, dans une liasse de documents de toute sorte, un manuscrit portant le titre suivant : Johatmis Miltonii Angli, de Doctrina Christiand, ex sacris duntaœat Kbris petita^ Disquisitionum libri duo posthumi. Le manuscrit était enveloppé dans plusieurs feuilles de papier imprima, et accompagné de divers documents relatifs aux conspirations catholiques de ce temps; c'est également dans cette liasse oubliée que se trouva une collection complète et corrigée des Lettres d'État de Milton, c'est-à-dire ses dépêches rédigées en latin pour le conseil d'État de la République. Le paquet

Si

m HILTON

portait comme suscription générale : A M. Skinner, marchand.

Il suflBsait d'un coup d'œil même rapide pour reconnaître dans ce manuscrit l'œuvre de Milton. Aux preuves extrinsèques les plus concluantes venaient s'ajouter celles que fournissait l'examen du texte qu'on venait de découvrir. Il était impossible de méconnaître les ressemblances d'opinion et même de langage qui le rapprochaient des œuvres déjà connues de Milton ; et d'ailleurs, l'auteur oubliant un instant le caractère anonyme qu'il avait entendu lui donner, renvoyait lui-môme le lecteur à un passage du Tetrachordon, De plus, presque tous les biographes de Milton, Toland, Newton, Symmons avaient constaté l'existence de ce traité. Au moment où il avait abandonné son emploi de secrétaire du conseil d'État de la République pour les affaires latines, il avait voulu, sans tarder, consacrer ses nouveaux loisirs à la composition de trois ouvrages dont il méditait le plan dep\iis longtemps, le Paradis perdu, un Tàesoikrut latin et un traité de religion puisé dans l'Écriture. Ge« trois ouvrages furent terminés sous la Restauration. Wood, après avoir énuméré les ouvrages déjà publiés de Milton, ajoutait : « Les ouvrages de lui qui n'ont pas été publiés sont : un corps de doctrine religieuse, à laquelle mon ami (Aubrey) donne le nom de Idea tkeologm et qui est, ou du moins était, il n'y a pas longtemp?^, entre les mains d'un ami de l'auteur, Cyriak Skinner, et le Tfwwirns laticLy confié à Philipps, neveu de Miltojpi, » hd titr^

donné par Aubrey {Idea theologiœ) avait été successivement adopté par les autres biographes. Aucun d'eux ne disait dans quelle langue il était écrit; car, ainsi que le fait observer M. Sumner, l'éditeur et le traducteur du manuscrit retrouvé, il était assez conforme aux usages de Milton et de ses contemporains de donner un titre latin à un livre de théologie , même lorsque Touvrage était écrit en langue vulgaire. Il eût donc été difficile de se prononcer sur cette question, si M. Lemon n'eût découvert le manuscrit même du traité. Aucun doute ne pouvait s'élever sur l'authenticité de l'œuvre de Milton; mais comment ce traité de théologie était* il venu s'enterrer dans les archives de l'État, où il sommeillait depuis près de deux cents ans ? Diverses conjectures, mises en avant et habilement suivies par M. Lemon, le mirent bientôt sur la trace de la vérité. On sut bientôt, par un ensemble de documents irrécusables, que ce manuscrit avait été confié avec les Lettres d'État, à Daniel Skinner, neveu sans doute de Cyriak Skinner, l'ami bien connu de Milton. Celui-ci se rendait en Hollande, et devait le remettre à Elzevier pour l'imprimer. L'imprimeur hollandais recula sans doute devant l'entreprise; car le livre ne parut pas. Quelque temps après, il courut à Londres des exemplaires des Lettres d'État, imprimés par un libraire anglais sur des copies dérobées sans doute à Elzevier. Cette publication attira l'attention du gouvernement, qui fit des recherches pour se saisir d'autres papiers de Milton, s'il en existait. Le se-

crétaire d'État chargé de cette perquisition, sir Joseph Williamson*, parvint sans doute à effrayer Daniel Skinner, qui était rentré en possession du manuscrit du Traité théologique. Celui-ci finit par le lui livrer, et c'est des mains de sir Joseph Williamson qu'il est certainement passé dans les archives de l'État.

Si les passages dès longtemps signalés du Paradis perdu, laissaient planer encore quelques doutes sur le caractère hétérodoxe de la doctrine religieuse de Milton, le traité de Doctrinâ Ckristianâ, rapproché de ces passages et de certains autres écrits de Milton, soulève tous les voiles. Milton jugea sans doute qu'il était inutile de troubler les dernières années de sa vieillesse, et de réveiller des haines qui n'étaient qu'assoupies, en jetant au milieu delà réaction antipuritaine de la Restauration ce défi aux opinions triomphantes, mais il n'a pas voulu du moins que la postérité se méprît sur la nature des opinions auxquelles s'était arrêté son esprit hardi et indépendant. Sa pensée avait, comme nous l'avons vu, franchi pas à pas tous les degrés qui séparent l'orthodoxie anglicane, contre laquelle il n'élevait dans sa jeunesse que des objections modérées, des confins extrêmes du radicalisme chrétien. Ce n'est point que dans l'indépendance hautaine de sa conscience religieuse, il eût devancé, dans le champ de la critique, les novateurs qui devaient déplacer cent ans plus tard le terrain des controverses dogmatiques. L'indépendance de Milton

< Secrétaire d'État de rintérienr de 1674 à iô84.

n'était que l'excès même de son attachement à la doctrine centrale du protestantisme, l'interprétation littérale des Écritures. Il n'en sortit jamais que sur des questions qui ne se rattachaient qu'indirectement au symbole chrétien, et encore n'obéit-il, en cette exégèse périlleuse, qu'à l'inspiration exclusivement scripturaire de son esprit. Nous allons le retrouver ici tout entier, avec les qualités et les défauts de son génie, tempérés toutefois par une certaine onction qu'il devait à Vapaisement de son âme et à ses malheurs. Il avait, nous avons pu le voir, presque toutes les aptitudes requises d'un théologien et plusieurs de celles d'un philosophe. Une foi ardente à côté d'une indépendance ombrageuse, une sincérité scrupuleuse unie à une logique captieuse, une soumission aveugle au texte de l'Écriture à côté d'une méthode d'interprétation qui devient téméraire à force d'être littérale, telles étaient les dispositions qui avaient survécu en lui au naufrage de plus d'une opinion et de presque toutes les illusions de sa jeunesse. Il comprit la liberté chrétienne dans toute son étendue ; mais il était loin d'admettre, dans les matières religieuses, la liberté de penser. 11 eût effrayé par son indépendance plus d'un rationaliste de son temps, mais la force d'impulsion qui l'entraînait, venait du centre même de l'esprit chrétien. Au milieu d'une société, dans laquelle l'incrédulité faisait de profonds ravages, il ne semble pas soupçonner qu'il puisse même y avoir des incrédules : c'était bien le même homme qui offrait le plan de la meilleure des

dM MILTON

républiques à un peuple qui brûlait de se donner un maître. Non-seulement son livre n'a aucun caractère apologétique ; mais il est aisé de voir que l'auteur est singulièrement plus préoccupé de sauvegarder l'indépendance de sa conscience individuelle que la vérité intrinsèque des dogmes chrétiens. « C'est à la foi individuelle de chacun, dit-il, dès les premières lignes de son avant-propos, que Dieu a ouvert la voie du salut * ». « Si je mentionne, dit-il encore, ce qui a été pour moi bienfaisant, c'est dans Tespoir que d'autres, avec le même désir de perfectionnement, y trouveront des motifs de poursuivre la même méthode *. Il différait surtout, en un point, de la tendance d'esprit des hommes distingués de son temps; il avait l'horreur de la théologie métaphysique. Il lui semblait que l'esprit humain ne devait point sonder trop profondément les mystères, offerts à sa croyance et non à son raisonnement. Bien qu'il se soit laissé entraîner plus d'une fois lui-même à des subtilités scolastiques , quand il semblait avoir la tradition chrétienne contre lui, comme dans ses considérations sur la nature de Jésus-Christ, il ne laisse pas échapper une occasion de témoigner son mépris pour la sophistique pédante des écoles : « Il faudra bien, avait-il dit dans un autre traité, qu'on trouve quelque part un corps sérieux de science religieuse, sans term s d*éeole et sans ces notions métaphysiques, qui ont contribué à obscurcir notre ' religion plus qu'à

i Dédicace, p. 2, s Ibid.

l'expliquer, et qui Tont rendue inutilement difficile à comprendre*.

Si Milton se trouve novateur à la fois en théologie et en philosophie, c'est donc par excès de soumission au principe de son Église. C'est assez dire qu'il ne soupçonne même pas ces tendances hardies de la critique sacrée, qu'inaugurait obscurément Richard Simon, au grand scandale de toutes les orthodoxies. 11 a su de la science biblique ce qu'en a su le xvii® siècle, et rien de plus. Ce n'est point qu'en ces matières, il s'en soit rapporté au témoignage d' autrui ; s'il avait imaginé la possibilité d'une application des procédés scientifiques à l'étude des textes, il l'eût pratiquée sérieusement et hardiment. Il donne les textes originaux, et les a étudiés longuement et consciencieusement, et il signale m-êmeles interpolations probables qu'avait fait découvrir déjà la comparaison de divers manuscrits ; mais il ne faut pas lui demander une opinion sur la question fondamentale du dogme chrétien, celle de l'inspiration des Écritures. Contester un mot des textes sacrés serait, à ses yeux, tenter d'obscurcir la clarté même du soleil : « Voici, dit-il, comment nous procédons, dans notre croyance aux Écritures. Nous partons d'une croyance générale à leur authenticité basée sur le témoignage de l'Église visible ou des manuscrits existants ; puis, par un procédé inver3.e, l'autçrité

* Considerationt on the meant of removing hirelingt of o%4 the ekurçh, t. ni, p. 26.

de rÉglise et des différents livres contenus dans les manuscrits estconfirmée par l'évidence interne qu'implique la teneur uniforme de l'Écriture, considérée dans son ensemble ; enfin, la véracité du volume entier est établie par la persuasion intérieure de l'esprit qui opère dans l'âme de chaque croyant individuellenient *. » On sent que ce procédé de logique intrinsèque dispense tout d'abord Milton de tout recours à la science si répandue en Angleterre, sous le nom d'Évidences du Christianisme. La théologie naturelle du christianisme sort également toute vivante et tout armée de cet acte de foi. Mystères, surnaturel, foi, grâce, toutes ces questions dans lesquelles s'est débattu le cartésianisme naissant, et que Leibnitz se préparait à résoudre dans une vaste synthèse, sont lettre close pour Milton. Rien, dans ses écrits, ne laisse soupçonner qu'elles aient traversé son esprit : « Je demande , dit-il , dans un traité antérieur au de Doctrind Christiandy à la raison de tout homme si la connaissance de la religion chrétienne est plus difficile à atteindre que tout autre art ou tout autre science. Je suis persuadé qu'il trouvera la tâche beaucoup plus aisée par elle-même et par l'assistance de l'esprit de Dieu '. » L'étude de l'Écriture est la seule théologie, dit-il, dans le même écrit. L'Écriture est donc la règle

* De Doetrina Chrittiana, ch. xxx, p. 449.

' Contideralions on th$ meant of removing hirelingt out of ihe church t. III, p. S3.

de foi universelle 4. Pour l'interpréter, l'assistance de l'esprit est nécessaire, mais elle n'est pas refusée au chrétien qui la demande hum*)lement. Quelques conditions extérieures sont cependant nécessaires à une exégèse rationnelle : la science des langues, Texamen des originaux, le contexte, le soin de distinguer les expressions littérales des expressions figurées, enfin la considération des causes, des circonstances , des antécédents et des conséquents, la comparaison des textes et l'égard aux analogies de la foi. On peut tenir compte encore des anomalies de la syntaxe, et il faut avant tout ne demander aux textes que ce qui leur appartient clairement et nécessairement ^. Milton n'admet qu'en de rares occasions, et pour l'Ancien Testament seulement, la combinaison du sens littéral ou historique avec l'explication typique ou allégorique. Cette exégèse restreinte est encore plus que suflSsante pour mener loin un esprit aussi hardi et aussi absolu que celui de Milton. A ses yeux, du reste, tout croyant a le droit d'interpréter l'Écriture pour son propre compte avec le Saint-Esprit pour guide ^.

< Considérations,., etc., p. 27.

Left only in those written records pure Though not but by the spirit understood.

(Paradis perdu, xii, v. 5i2, 13.)

He who receives.

Light from above, from the fountain of light Noother doctrine needs, though granted true.

« De Doctr. Christ., xxx, p. 443.

* /bid., 444. Voir aussi : Treatise ofeimt Power, ii, 524 «

Aucune Église visible n'a donc le droit d'imposer sa propre interprétation ni de proscrire des explications différentes. Il n'y*a pas d*autre règle de foi que l'Écriture : l'Église n'en est que l'appui et le gardien. Sans doute plusieurs des instructions des apôtres aux Églises primitives n'ont pas été écrites ou ne nous sont pas parvenues : c'est qu'elles n'étaient pas nécessaires au salut; TEsprit qui les dicta alors les inspirera à notre cœur. Nous avons donc comme un double Évangile , l'Évangile écrit et le Saint-Esprit ^ Le fondement de la foi est bien la parole écrite; mais la parole intérieure, c'est-àdire l'Esprit lui-même, marche avant elle; caria parole écrite a été corrompue par la dissimulation ou la mauvaise foi, tandis que l'Esprit ne peut être corrompu, ni l'homme spirituel être trompé. « 11 est difficile de conjecturer le dessein de la Providence en confiant les écrits du Nouveau Testament à une gardé si incertaine et si variable, à moins qu'elle ait voulu montrer par là que l'Es*prit qui nous a été donné est un guide beaucoup plus sûr et beaucoup plus digne d'être suivi que l'Écriture 2. »Si TEsprit, tel que Tentend Milton, n'était pas l'Esprit Saint des Écritures, quelle nuance le séparerait du mysticisme rationaliste?

Nous connaissons maintenant le point de départ , la pierre angulaire des opinions religieuses de Milton, et quelles que «oient la sincérité, la fermeté de

* De Doclr. Christ., 447.

M6W., ^xx, 449,

SA THÉOLOGIE ddi

son adhésion au dogme central des Églises réformées, on sent que si sa pensée se fût arrêtée longtemps sur ces questions délicates, elle Teût peut-être entraîné aux extrêmes limites de la liberté d'examen : « Je ne suis aucune secte, dit-il, ni aucune hérésie. Je n'avais pas encore lu un seul des livres des soi-disant hérétiques, lorsque les erreurs de ceux qu'on appelle orthodoxes et leur inhabile emploi de l'Écriture m'ont appris à être d'accord avec leurs adversaires, quand ces adversaires étaient d'accord avec l'Écriture *. » Chez Milton, le besoin de Tindépendance est presque une maladie ; mais cette indépendance se meut dans un cercle dont il ne lui semble pas possible que l'intelligence humaine puisse sortir. Pourquoi chercher puisque nous avons les oracles mêmes de Dieu? Nous avons déjà vu Milton leur demander une politique et une morale ; nous allons voir en sortir une religion et une philosophie, et si cette religion n'est point celle que la tradition a consacrée, si cette philosophie rencontre des opinions singulières et que repoussait non-seulement le christianisme, mais la philosophie spiritualiste, telle que l'avait inaugurée Descartes , c'est qu'aux yeux de Milton, quand il s'agit des oracles de Dieu, nous ne devons pas, comme Pope le disait plus tard :

Bejudge his justice, and he the God af Go A . Milton aborde donc hardiment quoique succinc-

* Dg Dûdu ChrisL DjecUcace, jp. 9. Voir ausoi : He/oraiatio» ofBnglmd, t. H,p. 37^.

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tement les questions de philosophie religieuse qu'il rencontre en son chemin. Après avoir exposé , sans grande originalité d'argumentation, les preuves généralement reçues de l'existence de Dieu , il interroge l'Écriture sur sa nature, et se lance, avec la témérité d'une exégèse radicale, dans l'anthropomorphisme le plus complet. La raison ne suffit pas, suivant lui, à nous donner une notion claire de la Divinité : « Il vaut mieux, dit-il, contempler sa Divinité et nous en faire une idée conforme non pas aux opinions des hommes qui ne se lassent pas de former mille subtiles imaginations sur sa nature, mais à celles de T Écriture : c'est-à-dire considérer Dieu tel qu'il s'est offert lui-môme à notre contemplation. Gardons -nous de concevoir sur Dieu, quelque chose qui ne soit pas d'accord avec l'opinion qu'il a voulu nous donner de son caractère. Ne demandons pas de meilleure autorité que Dieu luimême pour déterminer ce qui est digne ou indigne de lui. » Et après avoir cité les passages de l'Écriture, dans lesquels Dieu s'attribue lui-même la forme humaine, il conclut ainsi : « Pour parler sommairement. Dieu est ou n'est pas tel qu'il se représente lui-même. S'il est réellement tel, pourquoi aurionsnous de lui une opinion différente ? S'il ne l'est pas, au nom de quelle autorité disons-nous ce que Dieu n'a pas dit ? Si enfin c'est sa volonté que nous pensions ainsi de lui , pourquoi notre imagination vat-elle s'égarer dans d'autres conceptions? Pourquoi bésiterions-nous à avoir sur Dieu Tidée qu'il n'a pas

hésité à déclarer lui-même? Ea parlant ainsi,

nous ne disons pas que Dieu a la forme humaine dans toutes ses parties et dans tous ses membres, mais que, autant que nous en pouvons savoir, il a la forme qu'il s'attribue lui-même dans les Écritures*. Il est curieux de voir avec quelle suite Milton enchaîne ses idées sur la substance réelle de Dieu. Selon lui la demeure de Dieu n'est pas une figure*. Il distingue entre les cieux visibles dont la création est indiquée par Moïse, et les cieux invisibles, demeure de Dieu, et créés avant le monde. C'est dans les cieux qu'est sans doute la demeure des bienheureux. Les anges sont contemporains de la création de l'univers visible ; mais beaucoup de Pères latins et grecs veulent qu'ils aient été créés avant le monde matériel , rien ne prouvant que le mouvement et l'espace n'aient pas préexisté à la création.

L'imagination de Milton flottait sans doute entre la notion commune de la Divinité qu'il trouvait dans la tradition chrétienne, et l'opinion que lui suggérait rinterprétation littérale des textes sacrés, quand il faisait dire à Raphaël, dans le Paradis perdu : « Ce qui dépasse les limites de l'intelligence humaine, je le désignerai en assimilant les formes spirituelles aux formes corporelles qui les représenteront le mieux. Et pourquoi la terre ne serait-elle pas l'ombre du

* De Doctr. Christ, p. 49.

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ciel, et les choses ne se ressembleraieat-elleâ pa^ plus qu'où ue se Timagiiie sur la terre? » Ainsi s'explique comment cet esprit vigoureux, qui n'aimait pas à se payer de mots, a pu promener sa puissante imagination dans des espaces dont la seule pensée nous donne le vertige : c'est que le merveilleux poétique était pour lui la réalité même des choses. Si le mysticisme chrétien eût tenu plus de place dans cette intelligence, cette assimilation du monde visible au monde spirituel eût pu l'entraîner loin. Comment eût-il trouvé, par exemple, le courage d'accuser d'idolâtrie l'Église catholique, qui a tant fait pour donner aux choses de la terre la figure des choses du ciel, et qui dans le dogme auguste de l'Eucharistie, semble avoir voulu réunir dans une mystique union. Dieu, la matière et l'homme. Si la doctrine de Milton est poussée à ses dernières conséquences, le mot même d'idolâtrie ne doit pas exister : la matière n'est plus seulement le reflet de l'esprit ; elle est l'esprit luimême. C'est uA spectacle étrange que de voir cet esprit sensé côtoyer, sur la foi d'un texte de l'Écriture, les abîmes du panthéisme et du matérialisme. Ainsi, suivant lui, la création est bien l'œuvre de Dieu, mais accomplie par l'intermédiaire de la Parole (le Fils) et de l'Esprit, de l'Esprit, attribut de Dieu et non personne divine, puisque si l'Esprit était le véritable Créateur, il le serait à l'exclusion du Fils de Dieu. Milton ne s'est pas appesanti sur ce prologue divin de l'histoire du monde ; mais, s'il en

SA THÉOLOÛIE m

fallait juger par certains passages ^ du Paradi$ perdu , ses opinions auraient penché sous ce rapport vers le gnosticisme ^ En les rapprochant de sa doctrine sur la nature du Fils de Dieu, émanation première de la Diyinité, mais non coessentiel à la Divinité, nous tirerions facilement des écrits de Milton une théorie de l'émanation qui, bien que conforme à plusieurs textes de l'Écriture (Jean, t, 3, 10. — I Cor., vin, — Éphés., III, 9» — Col., I, 16), inclinerait visiblement vers le mysticisme alexandrin 2. Mais nous ne sommes pas encore au terme de nos étonnements. Ce monde, que Dieu n'a pas créé directement, mais par

» Heavenly born

Before ihe hill appearéd, or fotintain flowed. Thom wi(h eternal wisdoi» didst eonrene Wisdom thy sister, and with her didsl play In présence of the Almighty father pleased With thy celestial song

Voir anssi Tetraehordon, III, 331 : « Dieu lui-même ne nous cache pas la naiure de ta dirine réordation, avant que le monde fût. » '^ • l'^late dit l'éternelle Sagesse, ses délices journalières^ jouant sans cesse devant lui. »

* Il y a tout une phik^opMe dans le passage suitant du Pafadiipêfé»f y. 469-485 :

Adam, one almighty is froM whom.

AU things proceed, and up to him return, It not deprav'd from good, creatcd ail, Sueh to perfection, one first matter ail, Ëndued wiih varions forms, varions degrees Of substance and, in things that live, of life ; But aore reflned, more spiritoous and p«re, As nearer to him plac'd, or oearer tending Each in their seveval active sphères assign'd Till body up to spirit work, in bounds Proportion'd to each kind.

rintermédiaire du Fils, û ne l'a pas tiré du néant. L'opinion généralement reçue lui parait également contraire à TÉcriture et à la raison*. Si, comme le dit rÉcriture, Dieu a tiré la lumière des ténèbres {II Cor., IX, 6), les ténèbres existaient donc substantiellement et non comme simple négation de la lumière. La matière a préexisté à la création, soit indépendante de Dieu, soit comme étant sortie de lui à un moment quelconque de sa durée; car « puisque l'activité et la passivité sont des termes relatifs, et que, conséquemment, aucun agent ne peut agir extérieurement, s'il n'y a pas un patient tel que la matière, il serait impossible que Dieu eût créé le monde de rien, non parce que le pouvoir lui a manqué, mais parce qu'il est nécessaire que quelque chose ait existé antérieurement pour recevoir passivement l'action divine. Toutefois, en raison même de cette passivité, elle ne peut avoir existé de toute éternité. D'où vient-elle donc? elle vient de Dieu comme toute chose. Dieu est la cause première, éternelle, absolue et unique : il comprend donc et embrasse tout en lui. La cause de la matière doit donc être Dieu, ou rien. Or, le néant ne peut être la cause de rien; le monde ne vient donc pas de rien. Une vertu pareille doit être substantiellement inhérente à Dieu, et il ne peut faire autrement que de l'étendre et de la déployer incessamment. La matière est une substance et ne peut venir que de la source de toute

t De Doctr, Chriit,, p. 175 et suiy.

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substance. Elle a été d'abord confuse et imparfaite : « c'était, suivant l'expression du Paradis perdu ^ le large sein de la nuit incréée vide de sentiment et de mouvement *. » Il est vrai que cette théorie suppose une substance imparfaite, ce qui paraît contradictoire; mais, dit Milton, qu'importe que Dieu Tait produite dans cette imperfection en la tirant du néant, ou de lui-même? L'essence de la matière est par elle-même incorruptible. Ce n'est qu'après avoir été séparée de Dieu, qu'elle a pu être souillée par le mal.

Une conséquence nécessaire sort aux yeux de Milton de cette théorie de la création; c'est que, toute création étant une substance, aucune substance ne peut être annihilée. « Dieu qui crée tout pour un but n'a pu rien faire qui doive disparaître. » L'existence est un bien; la non-existence est donc un mal. Or, l'homme est une substance: « il est dit, en conséquence, qu'il devint une âme vivante ^, » ce qui signifie, à moins que nous n'empruntions aux païens nos idées sur la nature de l'âme, que l'homme est un être vivant, intrinsèquement et proprement un et individuel, non composé et séparable; il n'est donc pas, suivant l'opinion commune, composé et formé de deux natures distinctes et différentes, d'un corps et d'une âme ; mais l'homme tout entier est âme, et

* The wide worob of uncreated night

Deroid of sensé and motion (ii, 15.)

Voir aussi Paralit Perdu, m, 12; m, 708; vu, '.9i^275. ^ DeDoetr. ChriiL, p. 188.

rame tout entière est homme, c'est-à-dire un corps ou substance individuelle, animée, sensible et raisonnable. Le souffle de vie n'était donc ni une partie de l'essence divine, ni l'âme elle-même, mais quelque chose comme une inspiration de la vertu divine, façonnée pour l'exercice de la vie et de la raison , et infusée dans un corps organique : car c'est l'homme lui-même, l'homme tout entier qui, après sa création, est appelé, en termes exprès, « une âme vivante *. * L'Écriture donne à Tâme tous les attributs du corps. Quand Dieu a dit : Faisons l'homme à notre ressemblance, il a voulu évidemment dire qu'il faisait en même temps le corps et l'âme. Avec une semblable opinion sur la nature de l'âme, on sent bien que Milton ne peut pas croire à la création journalière des

* Hilton semble avoir étendu à la nature humaine l'opinion qu'il n'appliquait d'abord qu'à celle des purs esprits^ quand il disait dans le Parants perdu, Yi, 344 :

For spirits that live throughout

Vital in eyery part, not as frail man la entrails, Ueart or head, liver or reins, Cannot but by annihiiating die, Nor in their Hquid texture mortal wound Reeeire, no mort tban ean the fluid air.

AU heart Ihey live, ail head, ail eye, ail ear, AH inlelleet, àll ume ;

Et Samson Agon., y. 9i :

If it be trae That light is in the seul, She ail in every part :

Prieslley, dont le nom s'associe naturellement à celai de Mil ton, dans une exposition d'opinions unitairiennes, chercha aussi à identifier l'âme et la matiôre; mais pour y parvenir, il fut obligé de faire de la matière une force et non une substance, ce qui était en réalité la supprimer.

SA THÉOLOGIE Zm

âmes par un acte immédiat de Dieu ; il incline donc vers Topinion soutenue par Tertullien, Augustin, et presque toute l'Église d'Occident au iv* siècle, c'està-dire la propagation naturelle des âmes du père aux enfants. Dieu ne peut avoir laissé son œuvre imparfaite et s'être asservi à la tâche de créer chaque jour des âmes nouvelles. Sans cela, recevant notre âme immédiatement de Dieu, nous la recevrions pure et non souillée de péché *. Jésus-Christ seul a pu, selon lui, être excepté de cette loi, parce que sa génération a été surnaturelle.

Telle est, dans ses traits essentiels, la théologie naturelle de Milton. Si nous voyons ce grand esprit chanceler devant ces vastes problèmes de la métaphysique, en s' appuyant exclusivement sur l'autorité des Écritures, ce n'est point sur le terrain de la révélation divine que nous pouvons espérer le voir échapper aux hasards de cette voie périlleux. Lui qui a fait de la religion naturelle une branche de la théologie, que n'osera-t-il pas dans le champ de la théologie proprement dite? Si l'orthodoxie anglaise a pu longtemps refuser de prendre pour l'expression de la pensée religieuse de Milton les passages du Pê*radis perdu qui avaient dès l'abord éveillé les susceptibilités théologiques, afin de pouvoir garder à son compte la plus grande renommée poétique de l'Angleterre, tout voile est tombé devant la pubUcar tion du traité de Doctrind Christiand, et il faut biei^ se résigner à faire à Milton sa place légitime au mi*

1 DeDocir, Chriit., 492.

lieu de ce groupe d'esprits indépendants qui a compté dans son sein Newton, Locke, Clarke, Lardner et Priestley, et que l'Église unitairienne réclame avec plus ou moins de raison pour ses ancêtres. Nous allons voir jusqu'à quel point, en ce qui concerne Milton, cette attribution est légitime, et si ce libre esprit^ au milieu des écarts de sa théologie aventureuse, ne :plonge pas ses plus profondes racines dans le grand courant de la doctrine évangélique. Nous ne sommes plus au temps où la portée religieuse d'un homme tel que Milton peut se mesurer tout entière par l'adhésion donnée ou refusée à une formule religieuse. Le protestantisme devra recueillir au moins comme une épave précieuse du grand naufi^age de ses Églises particulières, une intelligence plus réfléchie et plus profonde des manifestations de la conscience religieuse. Nous n'avons plus le droit de iuger un chrétien à son enseigne, et c'est bien le moins que dans cette revue rétrospective des grands mouvements de la Réformation, nous Xious montrions fidèles au précepte : La lettre tue, et l'esprit vivifie. Il faudrait plaindre une Église qui, au premier signe d'une opinion hétérodoxe sur un dogme chrétien, rayerait d'un seul trait de plume le nom des plus illustres et des plus fidèles de ses enfants. Le christianisme est un édifice assez solide, pour qu'une pierre qui s'en détache n'en entraîne pas la ruine : celui-là seul qui a scruté dans ses profondeurs les fondations même ot les assises d'une conscience religieuse, pent porter sur elle un juge-

ment équitable, et encore doit-il se dire que tel quel ;ce jugement pourra n'être pas ratifié par le seul Juge qui ne se trompe point. Il doit sembler étrange surtout que ceux qui font encore de l'interprétation littérale des Écritures la pierre angulaire du christianisme réformé, puissent opposer une fin de nonrecevoir absolue à toute discussion sur des textes qui ne sauraient être en dehors de la controverse, puisque Finterprétation en a agité l'Église primitive, et qu'il a fallu tant de conciles pour en fixer le sens. Il est diflScile de contester que, abstraction faite de la grande tradition chrétienne, du travail d'exégèse et de haute métaphysique qui aboutit à la déclaration du concile de Nicée, le dogme de la Trinité, qu'il est es'sentiel de ne point confondre purement et siniplement avec le dogme de la divinité de Jésus-Ghrist, ne sortirait pas tout armé dés textes mêmes dé l'Écriture. La doctrine de la Trinité n'est qu'une déduction légitime et comme tm couronnement de l'édifice chrétien : il s'impose comme une conséquence et non comme un axiome évangélique. Il ne suffit donc ni d'en prononcer le nom pour posséder la pure doctrine des Écritures, ni de l'écarter pour se trouva, par ce seul fait, hors du sein de l'Église chrétienne. Le dogme de la Trinité, pris en lui-même, n'est pas la source qui.alimente lai conscience chrétienne; c'est la. doo* trine de la Rédemption et du salut qui est? ^vant tout le critérium religieux des.esf)rits. : -

GQoibien.d'wnitairiens ne rejettent-ils la doctrine

de la Trinité que pour fonder plus solidement une autre doctrine non moins essentielle, celle de Tunité de Dieu. Si Tenchaînement du dogme ér^igélique rappelle comme un anneau nécessaire, on ne saurait dire que la pratique religieuse en fasse le pôle même de la conscience chrétienne. Une fois proclamé, ce dogme est resté comme embaumé dans le tabernacle chrétien, et les lévites même soulèvent à peine le voile qui cache Tauguste mystère du Dieu unique en trois personnes. Le dogme de la Trinité n'a pas reçu dans la théologie chrétienne les ricdies développements qui ont rapproché de notre faible intelligence l'ineffable mystère de la Rédemption, La prière chrétienne s'élève d'un seul élan vers le Dieu unique et vers le Rédempteur; elle ne divise pas l'objet de son adoration, et la pensée n'essaie pas de sonder les profondeurs inaccessibles qui cachent le Dieu en trois personnes . Les théologiens ont rassemblé avec peine quelques analogies lointaines qui figurent bi^a misérablement la conception qu'ils veulent représenter à notre esprit. Aussi le christianisme orthodoxe n'a-t-il pas même besoin de se justifier du reproche que lui adressent les unitairiens de côtoyer le polythéisme. Quemd il invoque le médiateur, il oublie le Père; quand il invoque le Père, il ne songe point aux personnes. Son inconséquence sublime n'a pas laissé entamer un instant le dogme central de l'unité divine, et l'Église ottholique a pu, s«ns que le soupçon de polythéisme pût l'effleurer, abaisser d'un degré encore l'idée divine jusqu'aux pieds de la Vierge Im-

maculée. Le christianisme orthodoxe demeurerait le rempart de l'unité de Dieu, quand le monde aurait oublié jusqu'au nom de son Créateur.

L'unitarianisme pourrait-il se prévaloir d'une inconséquence aussi heureuse dans la carrière qu'il a parcourue, depuis qu'il a brisé avec la grande tradition chrétienne. H prononce comme le christianisme trinitairien les mots de Rédempteur et de Fils ' de Dieu; mais le christianisme semble, pour ainsi dire, se dissoudre entre ses mains. Là où le Christ n'est plus Dieu, il semble qu'il n'est plus rien. Le christianisme unitairien, si fort quand il déduit certaines conséquences du dogme de la Trinité, balbutie et s'enveloppe de nuages, quand on le somme de dire ce qu^il entend par ce Fils de Dieu et ce Rédempteur qui fut semblable en tout à l'un de nous. L'unitarianisme a commencé par Tarianisme, se contentant d'affirmer que Jésus-Christ n'est pas le Dieu unique, consubstantiel au Père; il a déjà dépassé aujourd'hui la doctrine de Socin, qui laissait subsister quelque chose du péché originel et de la Rédemption. Qui pourra dire où le pousseront ses concessions au rationalisme populaire, quand il n'aura plus pour enfler ses voiles ce souffle chrétien si large, si généreux qui respire encore dans les écrits de Channing. L'unitarianisme voit aujourd'hui toute sa doctrine suspendue dans l'espace, sans attache et sans appui. Il réclame Milton comme un dé ses ancêtres. S'il suffit, pour être compté parmi ses adhérents, d'avoir interprété dans un sens contraire à la doctrine

Zii mLTON

de la Trinité un certain nombre de textes de TÉcriture, s'il suffit en un mot d'avoir affirmé que Jésus ne pouvait à la fois procéder du Père et être son égal, Milton est, sans contredit, unitairien. Mais les noms par lesquels se désignent les sectes chrétiennes changent moins vite que leur doctrine, et Milton pourrait s'étonner avec raison d'être enrôlé sous un drapeau qui, si nous ne nous trompons, n'était pas le sien. Quand il s'agit d'un homme tel que lui, qui n'a jamais mis l'indépendance de son esprit à l'abri d'ambiguïtés et de sous-entendus, quand on a sous les yeux un traité qui est l'expression complète et définitive de sa pensée sur ces augustes problèmes, on n'a nul besoin de presser les textes, d'étendre les interprétations, d'atténuer et d'adoucir les audaces du style et de la controverse. Ce que Milton a voulu dire, il l'a dit expressément: il faudrait s'aveugler pour se méprendre sur ses sentiments. Nous allons essayer de les exposer, tels qu'ils ressortent clairement à nos yeux du traité de Doctrind ChrisUand, ainsi que des derniers écrits de Milton qui furent manifestement contemporains de ce testament religieux. On ne nous accusera pas, d'autre part, d'outrer les conséquences de la doctrine unitairienne. Nous en cherchons l'expression la plus simple, et sans doute la plus autorisée, dans divers écrits de -Channing, c'est-à-dire auprès de l'homme qui en est resté, aux yeux de nos contemporains, le plu« illustre représentant. Mettre en face l'un de V^autre Milton et Channing, c'est associer la noblessQ

SA THÉOLOGIE di5

du génie à celle des sentiments, et l'indépendance austère de l'esprit à la fermeté et à la sincérité des convictions. Si de cette équitable confrontation, il en résulte que Milton eût repoussé sans doute l'honneur que lui faisait Ghanning en Tinscrivant en tête des précurseurs de l'unitarianisme, il faudra renoncer à ces classifications superficielles qui rangent de force un esprit sous un drapeau qu'il n'eût pas reconnu, en ne regardant qu'à l'enseigne de sa pensée. . -C'est à la racine même de la croyance chrétienne qu'apparaît tout d'abord la différence profonde qui sépare les opinions religieuses de Milton de celles des unitairiens. Aux yeux de ceux-ci, le sens des Écritures, acceptées elles-mêmes au nom des règles ordinaires du témoignage humain doit être cherché par les mêmes moyens qui expliquent pour nous tout autre livre; Dieu ne saurait contredire dans ^Écriture les grandes leçons que révèlent ses œuvres. La révélation surnaturelle n'est que le complément de la révélation naturelle. Si la raison humaine était incapable de discerner dans ce domaine le vrai d'avec le faux, elle serait également impuissante dans tous les autres. Elle est donc le critérium unique de la vérité. La renonciation à la raison est .plus da^gereuse que l'usage excessif qu'on en peut faire. Dieu, le maître deréternelle sagesse, n'a pu. faire de sa créature le jouet d'une éternelle erreur. La bonté de Dieu nous est un gage de l'aptitude de notre raison. La révélation est une œuvre de lumière ; elle ne saurait aveugler celui qui s'en approche avec un

esprit droit et un cœur pur. La Bible tout entière est utile au salut ; mais l'Ancien Testament ne doit servir au chrétien que pour illustrer le Nouveau. Jésus-Christ est le seul maître des chrétiens *. L'Ancien Testament est le code de l'enfance de l'humanité : le Nouveau est la loi de l'homme adulte.

Si quelques paroles hardies de Milton semblent rapprocher tout d'abord sa pensée de celle de Channing, l'examen le plus superficiel ne laisse point de place à cette confusion. Milton croit bien, nous l'avons vu, que personne ici-bas n'est chargé d'interpréter rÉcriture; mais son indépendance ne se révolte qu'à la pensée d'obéir à des explications humaines. Ce qu'il conteste à l'autorité des hommes, il le porte aux pieds du Tout-Puissant, le seul maître des chrétiens. Tout homme peut comprendre l'Écriture ; mais il a besoin pour cela, de l'assistance de l'Esprit de Dieu, assistance qu'il ne refuse jamais au chrétien qui la demande humblement. La Bible n'est pas seulement pour lui un document sacré destiné à nous édifier et à nous instruire ; c'est la loi, par excellence, la loi de notre raison comme celle de notre vie, et quand elle semble contredire le bon sens et l'opinion commune, c'est au bon sens et à l'opinion commune de s'incliner devant elle. Comme Channing, il

1 Channing, Unitarian Christianity , t. I, p. 530. Édition de Londres (ISKI). — Voir aussi : Objections io unitarian Christianity contidered, t a* IKi 366; Unitarian Christianity mo$i fynQHrable Ut piety, t. J^

est vrai, Milton affiche le plus grand dédain pour toute théologie ; mais qu'est-ce que le traité de Doctrinâ Christiand, si ce n'est une longue dissertation de théologie? Milton dédaignait lathéologiedes autres ; Channing s'éloigne avec mépris de toute théologie. L'un et l'autre semblent, il est vrai, également peu préoccupés des problèmes métaphysiques ; mais aux yeux de Milton, toute la métaphy^que est dans la révélation, et nous avons vu quelle singulière théodicée sort de ce long entretien de son esprit avec la parole révélée. Channing ne connaît pas ces écarts; mais c'est qu'il ne connaît pas, ou semble ne vouloir pas connaître les vastes problèmes qui agitent l'esprit humain. Son esprit demeure dans ces régions moyennes qui servent de terrain commun à la philosophie et à la morale. Ne lui parlez pas de l'extase, ne lui parlez pas de la spiritualité chrétienne. Une sainte Thérèse, un Wesley, un Fox, un Bunyan sont pour lui des êtres inexplicables. Tout mysticisme est pour lui « une horrible corruption et une dégradation de la religion *. » Le long procès de Bossuet et de Fénelon est pour lui lettre close. Or, si Milton ne semble jamais avoir partagé les ravissements d'esprit ni les sombres désespoirs d*un Vane ou d'un Fleetwood, il a connu et respecté ces états extraordinaires de la conscience chrétienne. Ceux qu'il a aimés, ceux dont il a suivi les projets audacieux et les sanglantes erreurs étaient des mystiques

\ Objecliom to uniiarian Christianity consideredy t. U, 36^^

346 AlILTOiN

chrétiens. L'homme qui dans la nuit éternelle que Dieu avait répandue sur son âme rêvait à l'aurore de l'humanité, et qui, dans le vol sublime de sa poésie, remontait jusqu'aux mystérieuses origines de toutes choses, ne saurait être rangé parmi les adversaires de la métaphysique : le Paradis perdu n'est qu'un admirable exposé du système de l'univers. La popularité de ce poëme a trop souflfert de l'excessive portée de la pensée de Milton, pour que le poëte n'en recueille pas le bénéfice dans le domaine de la pensée et de l'abstraction.

Ce n'est point au reste, à propos des problèmes de la religion naturelle, qu'on peut s'attendre à voir se prononcer des divergences bien profondes entre Jdilton et les modernes unitairiens. S'il y a même quelque chose dont nous ayons lieu d'être surpris, c'est que la hardiesse de cette extrême gauche du protestantisme ait désarmé si facilement devant la libre recherche des vérités métaphysiques. Si tout est du domaine de la raison, tout est discutable, et là, comme ailleurs, les unitairiens ne sauraient ignorer que tout a été discuté. Admettre comme des axiomes les vérités de la religion naturelle, y rattacher même par un lien continu certaines données de l'ordre surnaturel, comme l'a fait Channing dans ses Evidences of Christianity^ c'est se donner, en face de la librô pensée, une foi d'autorité qu'il est difficile d'écarter, ensuite dans le domaine de la. théologie. À cent cinquante ans de distance, Milton çt Channing se donnent la main pour replacer au

SA TtlÉOLOGlE 340

seuil de la religion naturelle, la borne qu'ils ont arrachée devant la liberté d'examen en matière théologique. L'Allemagne a prouvé depuis combien ce temps d'arrêt est illusoire , et combien le bon sens de l'humanité est compté pour peu de chose par les partisans de la libre recherche illimitée. Channing, né aux confins de ce siècle, n'a pas laissé effleurer son esprit par le souffle de l'incrédulité voltairienne. Il a pour le xvin® siècle le mêmemépris que celui-ci avait pour ses devanciers. On s'en étonne moins, quand on songe que le théisme chrétien est, à vrai dire, le fond même de la religion unitairienne. Ces arguments d'école sur Dieu, ses attributs et sa providence, c'est le plus clair de sa théologie : c'est même son arsenal de guerre contre les autres communions chrétiennes. C'est au nom même de la doctrine communément reçue du spiritualisme, que Channing s'élève contre le dogme de la Trinité. Les textes scripturaires tiennent peu de place dans ce débat. La doctrine de l'unité de Dieu exclut la Trinité : celle de la justice de Dieu exclut l'élection et la grâce, celle de la bonté de Dieu exclut la réprobation divine. Dieu ne saurait contredire la révélation naturelle par la révélation biblique. Rousseau, que les unitairiens ne réclament pas^ je ne sais pourquoi, pour un des leurs, n'en a jamais dit davantage.

Mais c'est au point même qui semble le traitd'union entre Channing et Milton que va bientôt éclater leur dissentiment profond sur le fondement

de la foi chrétienne. S'ils se donnent la main pour condamner en bloc toutes les communions chrétiennes qui font du dogme de la Trinité la pierre angulaire de l'édifice religieux, ils se séparent avec éclat, quand il s'agit de savoir ce que c'est que le Fils de Dieu, quel est le prix qu'il a payé pour la rédemption de l'humanité, quelle est la nature de sa médiation et celle du salut qu'il a apporté au monde. On sait quel est le résumé de Targumentation unitairienne. Il n'y ^ qu'un Dieu, c'est-à-dire une seule substance, une seule intelligence, une seule personne divine, et des casuistes religieux peuvent seuls admettre ces distinctions quintessenciées sur la distinction de l'essence et de la qualité. Le dogme de la Trinité, tout en reconnaissant nominalement l'unité de Dieu, la détruit dans son essence même : elle nous présente trois agents devenus distincts, ayant une existence, une volonté, une action difiérentes. Il n'y a qu'un Dieu qui est le Père. Nous l'adorons, comme Jésus-Christ lui-même l'a adoré. Pourquoi l'Écriture ferait-elle cette distinction perpétuelle entre le Père et le Fils, si ce titre appartenait également à Jésus. Il n'y a pas un seul passage de l'Écriture où le mot de Dieu désigne trois personnes ; or, une doctrine si difficile, si étrange à concevoir, devrait au moins être enseignée distinctement. Le christianisme agrandi au milieu d'ennemis acharnés qui n'auraient pas manqué de relever le caractère contradictoire du dogme de la Trinité. Jamais ils ne Vont fait dans les temps apostoliques. Si c'était là le

point central d'une doctrine détestée, pourquoi ne provoque-t-il pas une controverse.

Outre qu'elle n'est appuyée ni sur la raison, ni sur l'Écriture, cette doctrine divise et distrait l'àme chrétienne dans sa communion avec Dieu. Le dogme de l'unité de Dieu nous ofifre un unique objet d'adoration. Si cette adoration se divise entre trois personnes, elle perd quelque chose de sa pureté et de son ardeur. Elle retire au Père une part de notre amour, pour la transporter au Fils. Il y a plus. Jet* sus-Christ, mis en possession de l'éternelle Divinité» devient infiniment plus intéressant à nos yeux que le Père. Ce Dieu que Thomme rapproche ainsi de lui, devient son Dieu unique : c'est le principe de l'idolâtrie. Un Dieu» qui a revêtu la chair humaine, qui a connu nos besoins et nos misères, parle mieux à notre esprit qu'un être purement spirituel, impalpable, à peine compréhensible. Dieu devient le ven*geur : le Fils, le médiateur, le miséricordieux. Cela ne saurait être. Comme Dieu est un, Jésus-Christ aussi est un, une essence, une intelligence, une personne unique, et essentiellement distincte de Dieu. Le dogme de la Trinité attribue à Jésus- Christ deux existences, et provoque ainsi une inévitable confusion. Les deux natures de Jésus-Christ sont impénétrables l'une à l'autre : elles subsistent côte à côte, et la théologie, par cette incroyable création,semble jeter un défi au bon sens de Thumanité. Que si les trinitairiens prétendent qu'elle est nécessaire à l'harmonie des Écritures, attendu que certains textes

35i MILTON

attribuent à Jésus-Christ des propriétés divines, outils beaucoup gagné en substituant au mystère la confusion et l'obscurité? Jésus-Christ ne fait aucune allusion à la distinction de ses deux natures. C'est qu'il n'en a possédé qu'une seule. Il va de soi que, en repoussant à priori la doctrine de trois personnes en Dieu, les unitairiens ne peuvent admettre que, Jésus-Christ soit le Dieu unique. Quand il parle de Dieu , semble-t-il parler de lui-même ? En aucune façon. Il a soin, au contraire, de se distinguer du Dieu unique, affirmant ainsi son infériorité. 11 est le Fils de Dieu, en ce sens qu'il est l'envoyé de Dieu, qu'il parle et opère des miracles au nom de Dieu. Il semble que Jésus-Christ mette un soin particulier à établir lui-même une distinction que confirment assez ses souffrances et sa mort. Les deux ou trois textes, qui semblent lui attribuer des qualités divines, doivent être interprétés selon la teneur générale des Évangiles. Le tout emporte la partie. L'homme aussi est appelé Dieu dans l'Écriture, et cependant il ne nous viendra jamais à la pensée de prendre cette expression pour autre chose que pour une figure.

Voilà, en résumé, l'argumentation de Channing. Telle n'est pas, il s'en faut bien, la doctrine de Milton. Toute sa thèse se résume dans cette unique assertion : c'est que le Christ, tel qu'il apparaît dans les Écritures, tel qu'il se représente lui-même, n'est pas la seconde personne de la sainte Trinité, qu'il est subordonné au Père, qu'il n'est pas de toute éternité.

Fidèle à sa ferme croyance en Tinspiration littérale des Écritures, c'est sur ce terrain qu'il s'établit tout d'abord. Il ne met pas, comme Ghanning, la foi chrétienne en demeure de se conformer aux notions premières de la raison. C'est avec une sorte de solennité respectueuse qu'il aborde ce grave débat : il lui en coûte, on le voit, de se séparer sur ce point essentiel de la tradition chrétienne. « Si ceux avec lesquels j'ai à discuter, dit-il, pouvaient apporter un témoignage direct du ciel, qui établit la doctrine qu'ils ont adoptée, ce ne serait pas moins qu'une impiété que d'essayer de soulever, je ne dirai pas une clameur, mais un simple murmure contre elle. Mais comme ils n'ont pour eux qu'un pouvoir humain, assisté d'une illumination spirituelle commune à tous les chrétiens, il n'est pas déraisonnable qu'ils concèdent le droit d'une recherche sérieuse et d'ime libre discussion à un homme qui cherche la vérité par la même voie qu'eux-mêmes, et dont le désir d'être utile à l'humanité est égal au leur. » Toutefois ce que proclame l'Écriture, il faut bien' l'accepter, quoi qu'il en coûte. Dieu a parlé : toute métaphysique doit s'incliner devant lui. Milton réunit tous les passages du Nouveau Testament qui affirment l'unité de Dieu, et certes, on ne saurait dire qu'ils laissent quelque place à la controverse et à la négation. En face de cette doctrine qui éclate en traits de feu dans tout le Nouveau Testament, quels textes peut-on opposer dafis lesquels apparaisse clairement le dogme de la Trinité des personnes dans Tunité divine? Ces textes

se réduisent à deux (Jean, vii, 30:) «Moi et mon pèi^, nous sommes un, » et {Man, vu, 7 :) « Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, la Parole et le Saint-Esprit, et cestrois-là sont un. » Milton n'ignore pas qu'on peut élever des doutes sur l'authenticité de ce dernier passage, attendu qu'il manque dans plusieurs manuscrits et dans toutes les traductions antérieures à la Vulgate ; mais fût-il authentique, il n'aurait en aucune façon, suivant lui, le sens que lui donnent les théologiens Trinitaires. En vain, prétendrait-on que Jésus-Glirist est souvent appelé dans le Nouveau Testament Dieu et même Jehovah, et que les caractères de la Divinité lui sont attribués;, car, dans une foule de passages, l'expression usitée pour désigner Dieu, et même le pluriel hébreu Elohim comportent le sens le plus étendu : l'Écriture l'applique fréquemment aux anges et même aux hommes.

Milton rejette naturellement, comme Ghanning, la doctrine de la double nature de Jésus-Christ, et ne lui trouve aucun fondement dans l'Écriture : « Ceux, dit-il, qui soutiennent cette opinion, se servent de la double nature de Jésus-Christ comme d'un subterfuge commode pour échapper aux arguments qui les pressent. Ce que l'Écriture dit du Fils, ils l'appliquent, suivant leur convenance, dans un sens restreint et partiel, tantôt au Fils de l'Homme, tantôt au Médiateur dans sa divine mission, tantôt au Médiateur dans sa mission humaine, et bientôt après à Jésus-Christ dans l'union de ses deux natures. »

L'Écriture ne donne aucun préterte à de pareils mbterfuges. C'est en vain qu'on allègue le passage de l'épître aux Philippiens , ii, 6 : « Qui étant en forme

de Dieu » Si ce passage prouve la divinité de

Jésus-Christ, pourquoi le verset suivant : « A pris la

forme d'un serviteur » ne prouverait-il pas que

Jésus a été réellement aussi un serviteur? Nulle part l'Écriture ne désigne Texistence réelle par ce terme de « forme. » Selon Milton, « être en forme de Dieu» veut dire « être à l'image de Dieu, » expression qui est fréquemment appliquée au Sauveur et même à l'homme.

Nous n'imposerons pas au lecteur la longue énumération des textes que Milton apporte en témoignage de son opinion. Quelle opinion a jamais manqué de textes I Mais Milton ne serait pas un controversiste, s'il n'employait pas contre ses adversaires des arguments qu'il se fût indigné de voir tourner contre lui. Les théologiens deviennent volontiers rationalistes et logiciens, quand il s'agit de réduire à l'absurde l'opinion de leurs adversaires. Nous venons de voir Milton invoquer exclusivement Tautorité des Écritures : le voici qui s'établit maintenant le champion de la raison, et qui demande qu'avant tout on respecte ses droits : « Comment, s'écrie-t-il , la raison peut-elle établir, comme elle y serait obligée en pareil cas, une doctrine contraire à la raison? 11 est hors de doute que le produit de la raison don être d'accord avec la raison, et non une notion aussi absurde qu'elle est éloignée de toute compréhensioti

35i MILTON

humaine* » Hume n'en aurait guère dit davantage. Quel dogme chrétien, je le demanda, ne succomberait sous les efforts d'une logique aussi subtile que celleci : « Celui qui a été conçu de toute éternité ne peut avoir été engendré par le Père ; car ce qui a été fait de toute éternité ne peut pas avoir été l'objet d'un acte particulier : celui que le Père a engendré de toute éternité, le Père l'engendre encore : celui qu'il engendre encore n'est pas engendré déjà et n'est pas encore un fils ; car une action qui n'a pas de comlùencement ne peut avoir de terme. Il paraît, en outre, également impossible que le Fils ait pu être engendré ou soit né de toute éternité. S'il est le Fils, il doit avoir été originairement dans le Père et procéder de lui, ou il doit avoir toujours été , comme il est maintenant, séparé du Père, existant par luimême et indépendant. S'il était originairement dans le Père et qu'il existe maintenant séparément , il a subi à un moment quelconque un changement, et dès lors il est sujet au changement. S'il à toujours existé séparément et indépendamment du Père , comment peut-il avoir été engendré, comment peut-il être le Fils, comment peut-il être séparé en existence, s'il ne l'est également en essence, puisque (laissant de côté toute subtilité métaphysique) une essence substantielle et une existence sont la même chose * ? » On voit si Milton a laissé lui-même de côté toute

* IMilton ajoute encore dans un autre chapitre : t Son essence ne peut être la même que celle du Père ; car si elle était la même, elle n'eût pu se fondre dans une seule personne avec l'homme» sans que le Père fût ren-

subtilité métaphysique. Bayle, caché dans une ville de Hollande, l'eût regardé de son fin et sceptique sou* rire, s'il l'eût entendu parler ainsi et prendre à son compte des arguments devant lesquels succomberait toute doctrine surnaturelle? La doctrine de la Trinité est-elle la seule dans ce livre, dont Milton faisait rame et la règle de sa foi, qui expose à de semblables raisonnements la folie de la croix?

Ainsi, ni l'Écriture ni la raison ne témoignent, suivant Milton, en faveur de ceux qui font de Jésus- Christ la seconde personne de la sainte Trinité. On veut que celui qui a été fait homme soit nécessairement le Dieu suprême, parce que, d'après l'épître aux Hébreux, vu, 26, 27, il fallait un sacrificateur saint, sans méchanceté, sans souillure, séparé des pécheurs et élevé plus haut que les cieux. Que prouvent ces paroles ? Pas même que Jésus-Christ est Dieu^ et bien moins encore qu'il était nécessaire qu'il le fût. Le texte dit qu'il a été élevé au-dessus des cieux, et non qu'il était élevé au-dessus des cieux par nature. La vie éternelle lui est attribuée. Ne l'estelle pas aux anges et aux hommes ? Où l'Écriture dit-elle que Dieu seul peut approcher de Dieu, effacer le péché, apaiser et vaincre la colère de Dieu, accomplir la loi, en un mot, nous rendre les bénédictions que nous avons perdues ? Elle dit simplement que celui-là a le pouvoir de le faire, à qui Dieu l'a

fermé dans la même union, à moins que Thommo ne devint une seule personne avec le Père et le Fils, ce qui est impossible. • {fie Doctr, Christ., p. 293.)

a» MILTON

accordé, c'est-à-dire le Fils de Dieu en qui il a mis toute sa complaisance ^. Aussi Jésus ne s'est-il jamais donné lui-même aucun des attributs divins. Il ne s'attribue jamais le nom de Dieu, ni la suprême domination sur le ciel et sur la terre , ni la suprême bonté, ni la suprême gloire. 11 n'est donc pas la seconde personne de la Trinité : il n'est pas le Dieu unique et tout-puissant, il a eu un commencement dans- l'espace et dans la durée.

Cependant Jésus a sauvé et racheté le monde.

Qu'est-ce donc que cet être mystérieux qui a apaisé en notre faveur la justice de Dieu? C'est ici que Milton se sépare des unitairiens, et qu'il semble vouloir rendre à Jésus, au nom de l'immensité de son oeuvre, ce qu'il vient de lui arracher, au nom de l'infaillible parole de l'Écriture. Qu'est-ce que Jésus, selon la proyance de Channing et des unitairiens ? Il semble au premier abord assez difficile de le déterminer. Là, où ils ne sont pas mis au pied du mur par les nécessités de la controverse, les unitairiens prodiguent, à l'envi des orthodoxes les plus sévères, les noms de Fils de Dieu, de rédempteur, de médiateur. Mais il

< De Dôctr, CkrUt, Of fMn** rettoration, p. 5193. Milten semble aller plos loin encore. On lit dans le Paradis reconquis^ i, 290, les vers suivants :

Now by some étrange motion 1 am led Into the vilderness, to what intent, I know not yet, perbaps I need not know, For vbat concerns my kuowledge God reveals.

n semblerait résulter de ce passage que, selon Milton, le Christ ne possédait pas toute la science qne la nature humaine pouvait posséder, par suite de l'union de ses deux natures.

SA THË0L06IE 359

n'est pas nécessaire d'aller très-au fond de la doctrine unitairienne, pour s'assurer qu'ils n'entendent pas attribuer à Jésus autre chose que des titres ho-, norifiques et des mérites tout humains. Il ne faut jamais douter de la sincérité de personne, et surtout d*un homme tel que Channing; mais si nous ne savions quel est le pouvoir magique des mots, et combien l'esprit s'habitue facilement à dépasser dans l'expression la portée réelle de la pensée, nous serions tentés de lui demander compte du mystère qu'il laisse ainsi planer sur ses véritables opinions. Ne croyant ni au péché originel, ni à la rédemption, quelle valeur les unitairiens attribuent-ils au sacrifice accompli par Jésus sur la croix? A ceux qui disent qu'il fallait à l'homme déchu un médiateur infini et divin, ils répondent : « Pourquoi? Les Trinitaires croient-ils que Dieu ait souffert sur la croix? Non: suivant eux, Jésus seul a souffert sur la croix. C'est l'homme en lui qui a souffert : il n'est donc pas un médiateur infini. Leur cœur s'émeut à la pensée qu'un Dieu a pris notre chair et notre sang, et souffert pour nous ; mais si Dieu est venu dans le monde, il n'a pu dépouiller ni sa perfection ni sa félicité infinies. En prenant notre chair, il est donc demeuré avec le Père et remplissait avec lui le ciel, la terre et l'immensité. Ainsi la souffrance et l'humiliation d'un Dieu ne peuvent être qu'une fiction. Les unitairiens pensent au contraire que l'humiliation du Christ a été entière et réelle, que le Sauveur tout entier^ et non pas une partie de lui-même, a souffert sur la

croix. Jésus mourant est pour eux un être, une intelligenœ unique, et cette plénitude du sacrifice le rend plus adorable et plus touchant. »

Mais qu'est-ce que ce sacrifice et ce salut, qu'est-ce que cette médiation opérée par le Christ ? Certes, nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce soit peu de chose d'accepter comme divine la mission de Jésus-Christ et son œuvre. Si Jésus a parlé au nom de Dieu, le monde a une loi divine, et ceux qui refusent le nom de chrétiens aux hommes qui regardent comme divins les enseignements du Christ, à part de sa personne, oublient sans doute qu'il y a dans le monde des esprits qui ne reconnaissent rien de divin dans ce monde et dans l'univers. Mais il est permis de dire néanmoins qu'en ce qui concerne la personne de Jésus-Christ, les unitairiens pourraient s'épargner la peine de lui décerner les titres pompeux de Fils de Dieu et de Sauveur? Suivant eux, Jésus a été envoyé par le Père pour délivrer spirituellement et moralement l'humanité, sauver l'homme du péché et de ses conséquences. Il a accompli cette œuvre par sa prédication, par l'idée de Dieu qu'il a répandue autour de lui, par la promesse qu'il a faite au nom de Dieu au pécheur repentant, par la grâce promise aux hommes de bonne volonté , par son exemple incomparable qui a fait voir en lui la vertu vivante et marchant sur la terre, par ses souffrances et par sa mort, par sa résurrection qui a été le sceau de sa divine mission, par son intercession auprès de Dieu, et par le pouvoir qui lui a été donné de juger

S\ théologie: 361

les vivants et les morts. Il y a, au reste, parmi les unitairiens, divergence d'opinion sur la nature de la médiation opérée par le Christ. Les uns pensent que sa mort ne nous procure le pardon qu'en représentant sans cesse à nos yeux son image, et en nous amenant ainsi au repentir ; les autres attribuent à sa mort même une influence spéciale qui dégrève la nature humaine de son péché; mais ces derniers sont en petit nombre. Tous s'accordent à rejeter ridée que la mort de Jésus-Christ apaise sans cesse le ressentiment de Dieu : c'est là, suivant eux, donner une idée dégradante de la Divinité. C'est la miséricorde divine, au contraire-, qui a fait de lui notre Sauveur. Ils ne sauraient non plus admettre que l'homme ayant péché contre un être infini était condamné à une peine infinie, et qu'il fallait une victime infinie pour le racheter. Aucun texte de^'Écriture ne justifie cette doctrine. Dieu ne peut pas soufirir pour ses créatures. Il est impossible de concilier un caractère inexorable dans la punition et un amour infiniment miséricordieux dans la rédemption. Le Christ est venu pour changer le caractère de l'homme et non celui de Dieu, pour écarter la punition, et non pour communiquer sa divine sainteté.

Ce Christ dépouillé et couronné,, ce Christ des Sociniens paré de quelques oripeaux pompeux , ept-il celui de Milton? Non certes. Si la raison peut concevoir un être qui, n'étant pas le Dieu suprême, participe souverainement à tout ce qui émane de la Pivi-

nité, si la pensée peut saisir dans les mystères de l'éternité la première incarnation de la volonté de Dieu dans un être qui, n'étant pas lui, est cependant sorti de lui ; cet être est le Christ que Milton reconnaît dans l'Écriture. « Il est certain, ditril, quoi qu'on ait pu alléguer contre cette assertion , que le Fils existait au commencement sous le nom de Logos ou de Parole , et fut le premier-né de toute création, celui par lequel toute chose a été faite ensuite sur le ciel et sur la terre. » Milton sait donc qu'il existe des chrétiens qui ne reconnaissent en Jésus qu'un prophète, et il ne veut pas être confondu avec eux. S'il est quelque doctrine hétérodoxe dont il semble se rapprocher, sans toutefois s'abandonner à ses rêveries, c'est celle des hiérarchies alexandrines : « Jésus est appelé le Fils de Dieu, dit-il encore, simplement parce qu'il n'a pas eu d'autre père que Dieu ; c'est pour cela qu'il dit lui-même que Dieu est son père {Jean, v, 18). On doit comprendre par là que Dieu a donné à son Fils autant qu'il lui a paru bon de sa nature divine, et même de la divine substance elle-mêm«, pourvu qu'on ne confonde pas la substance avec l'essence divine tout entière, ce qui alors voudrait dire que le Père a donné au Fils ce qu'il retenait numériquement pour lui-même. Ce serait une contradiction de termes et non un mode de génération. Voici tout ce qui est révélé concernant la génération du Fils de Dieu. Quiconque veut être plus sage que cela s'aveu-, gle dans sa poursuite de la sagesse, déçu par l'as-

pect trompeur d'une vaine philosophie ou plutôt du sophisme, et plongé dans les ténèbres. Cette opinion n'est d'accord ni avec l'Écriture, ni avec la raison. Il faut donc adopter l'autre alternative , c'est-à-dire que si Dieu est un Dieu unique, et si ce Dieu unique est le Père, et si néanmoins le Fils est appelé aussi Dieuj le Fils doit avoir reçu le nom et la nature de la Divinité de Dieu le père. »

Achevons de mettre en tout son jour cette figure du Christ, telle que l'a comprise Milton^ en la faisant descendre du ciel sur la terre, et nous verrons ce que, dépouillée de sa suprême puissance et subordonnée au Père, elle conserve encore de divin. On vient de voir si l'horreur qu'inspirait à Milton la théologie métaphysique du concile de Nicée le met lui-même à l'abri de la métaphysique. De la position intermédiaire qu'il prend entre les orthodoxes et les unitairiens, il est obligé de soulever et de résoudre à sa manière les mystérieux problèmes que recèle le dogme de l'Incarnation. Émanée ou consubstantielle, la nature de Jésus-Christ participe à la Divinité : elle s'est donc trouvée ici-bas mêlée et comme accolée à la nature humaine. Milton ne recule pas devant ces abîmes, et il les franchit avec cette hardiesse que lui donne le point d'appui solide qu'il croit trouver dans l'Écriture. « Celui, dit-il, par qui toutes choses ont été faites dans le ciel et sur la terre, et les anges eux-mêmes, celui qui, au commencement, était la parole, et Dieu avec Dieu, et quoique n'étant pas le Dieu suprême, le premier-né de toute créature, doit

avoir existé avant son incarnation, quelles que soient les subtilités par lesquelles ceux qui plaident pour la nature purement humaine de Jésus-Christ, ont cherché à se soustraire à cette conclusion*. » C'est là, Milton le reconnaît lui-même, un auguste mystère. Pourquoi ne pas nous incliner devant lui, comme l'ont fait ces écrivains sacrés? Croit-on apaiser ces doutes de l'esprit au moyen de la doctrine de l'union hypostatique? Mais si la nature humaine du Christ n'a jamais eu une existence propre et indépendante, ou si le Fils de Dieu n'a pas assumé cette existence, il n a pas été un homme véritable, il n'a pas assumé la substance, l'essence humaine ^. Il y a évidemment en Christ ^nne union des deux natures, et par conséquent des deux personnes : le mode de cette union nous est inconnu. Si on prenait le parti de définir l'union des deux natures, il faudrait aussi définir leurs 4brmes. Car si la nature humaine et la nature divine se sont fondues en une seule personne, ces deux natures doivent avoir eu également une forme extérieure unique. Dès lors, ou la forme divine aurait disparu dans la forme humaine, ce qui serait absurde, ou vice versd la nature humaine aurait disparu dans la nature divine, comme l'ont soutenu les Eutychéens, à moins qu'on ne dise, comme les Nestoriens, qu'il a eu deux formes. Pourquoi ne pas nous contenter de savoir que le Fils de Dieu, notre médiateur, a été fait chair, et qu'il a été à la

« DeDoctr. Christ., p. 288.

? X>« Doctr. ÇhrisL, p. V%

SA THÉOLOGIE 3ê.>

fois Dieu et homme *. Ne sait-on pas qu'avec la doctrine de la consubstantialité, on arrive à déclarer nécessaire l'incarnation du Père? Suivant Miltôn, les deux substances, divine et humaine, se sont pénétrées réciproquement, au point que la mort s'est étendue à la nature divine elle-même, et ainsi se trouve résolue là difiSculté qu'a soulevée la descente de Jésus aux enfers, puisque, suivant Milton, la mort frappe également l'âme et le corps *. Aussi, la nature humaine du Christ, quoique élevée à un état de gloire supérieure, existe néanmoins dans un lieu défini, et n'a pas possédé, comme on l'a prétendu parmi les réformés, le don d'ubiquité.^. De même, comme il s'est dépouillé et sacrifié dans ses deux natures, toutes deux participent à son exaltation, sa divinité par sa restauration et sa manifestatioi^ son humanité par une accession de gloire *.

Voilà ce qu'on appelait au xvii^ siècle se piquer de dédain pour la théologie et la métaphysique I La simple attention que Milton prête à ces mystérieux problèmes eût fait sourire Channing. C'est que pour Milton, ils tiennent aux entrailles mêmes du christianisme. C'est en entrant dans le grand courant de

« Ibid., p. 293.

« DeDoctr, Christ., p. 305. — Ibid., p. 308.

* Milton oubiie ici sadoclrine quasi panthéiste sur la confusion de l'esprit et de sa matière.

* Ibid., p. 309 (voir aussi Paradis perdu, m, 3i3).

Therefore thy humiliation shail exalt With the thy manhood atso to this ihrone; Hère shalt thou sit incarnate, hère shait reign Both God and man, son both of God and man.

la tradition chrétienne que Milton aborde le mystère de la chute et celui de la rédemption. Chute véritable à ses yeux, puisque de la longue contemplation, de la pensée toujours présente de cette source des misères humaines, est sorti le poëme du Paradis perdu. Rédemption non moins véritable, puisque Milton a trouvé dans le Paradis reconquis le couronnement de son premier poëme. Gomment classer sérieusement Milton parmi les unitairiens, quand l'œuvre qui fut comme le sommaire de sa pensée, repose sur une donnée qui n'a guère à leurs yeux plus de réalité que celle des poèmes d'Homère et de Virgile I Suivant Milton, au contraire, le péché de nos premiers parents a été commis d'abord par suite de l'instigation du démon, puis en vertu de la faillibilité humaine. La désobéissance de l'homme contenait par le fait une transgression de toute la loi, puisqu'elle contenait tous les vices et toutes les mauvaises actions dans le fait de la désobéissance. Toute la race humaine future a dû partager ce péché, puisqu'elle en a partagé la punition ; et c'est là, en effet, une tradition commune à toutes les nations; à toutes les religions. La mort est la principale des peines qui ont suivi la transgression: mort spirituelle, ou perte de la grâce divine et de l'innocence, mort corporelle, mort éternelle enfin par le supplice infligé aux damnés. Tout mourrait donc dans l'homme sans la restauration opérée par le Christ. Cette restauration comprend la rédemption et la résurrection. Ré- • demption de la nature humaine par le sacrifice de

la croix, résurrection accomplie par le pécheur repentant. La rédemption a été opérée par Jésus-Christ au prix de son propre sang et par un acte volontaire. La satisfaction payée par lui a consisté à remplir la loi d'une manière parfaite; il a aimé l'homme au point de donner sa vie pour lui, et de payer le prix exigé pour la rédemption de l'humanité tout entière. Ce n'est pas, dans la pensée de Milton, une rédemption abstraite dont* la contemplation nous rachète du péché ; ce n'est pas non plus un exemple divin qui suflElt à régénérer l'âme : c'est la transformation de la nature humaine par le sacrifice de Jésus-Christ. « C'est en vain, dit-il, que cherchent à échapper à l'évidence des textes, ceux qui soutiennent que Christ est mort non à notre place, et pour notre rédemption, mais pour notre intérêt abstrait et comme exemple pour l'humanité, En même temps, je me déclare incapable de comprendre comment ceux qui considèrent le Fils comme étant de la même essence que le Père, peuvent expliquer l'incarnation et la satisfaction *. » Et ici, le vaste géoie de Milton semble planer d'un vol hardi au-dessus de l'intolérance théologique de toutes les Églises, et comprendre dans son sens le plus élevé et le plus étendu la révolution que le sacrifice de la croix a apportée dans l'humanité. Suivant lui, la satisfaction a été payée pour la race humaine tout entière et non pas seulement pour les élus. Il dit bien qu'en déclarant

* De Doetf, ChrUt,, p. 310.

que « quiconque croira en lui ne périra pas. » Dieu semble avoir partagé le monde en croyants et non croyants, et promettre aux croyants seuls le salut ; mais comme, en réalité, toute créature reçoit la grâce suffisante, le Christ a satisfait pour toute l'humanité*.

Cette universalité des moyens de salut ne diminue en rien l'efficacité du salut personnel. La Rédemption n'est pas la purification. Christ a racheté tous les transgresseurs, mais il ne purifie que ceux qui s'adonnent avec ardeur aux bonnes œuvres. Tous sont rachetés, même ceux qui ne le savent pas, même ceux qui sont encore ennemis et pécheurs ; mais nul n'est purifié si sa volonté ne consent et s'il n'a la foi *, « On peut objecter , dit-il, que tous n'ont pas connu le Christ. Je réponds que cela ne prouve rien contre la doctrine que tous sont appelés en Christ seul. . . Comme la rançon qu'il a payée est en elle-même suffisante pour la rédemption de toute l'humanité, tous sont appelés à en partager le bénéfice, quoique beaucoup puissent en ignorer la source... Le sacrifice parfait de Christ peut être abondamment suffisant, même pour ceux qui n'ont jamais entendu le nom du Christ, et qui ne croient

qu'en Dieu Il ne doit pas paraître extraordinaire

que plus d'un d'entre les Juifs ou des autres hommes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou depuis, mais à

• Ibid., p. 3li.

« /6»rf., p. 314.

qui il n'a jamais été révélé, aient été sauvés par la seule foi en Dieu... *> L'expiation accomplie par Jésus est donc universelle et complète, et c'est ce qui fait qu'aux yeux de Milton, rien ne justifie la doctrine catholique dû purgatoire; car, outre qu'elle n'est indiquée dans aucun texte de l'Écriture, elle semblerait prouver que Christ n'a pas fait pour nous une expiation complète, et que nous devons être purifiés par le feu.

Au reste, si on veut voir, dans son reflet immédiat, la véritable pensée de Milton sur le caractère etl'œuvre de Jésus-Christ, ce n'est pas dans la sécheresse théologique d'un traité qu'il faut l'aller chercher. Le Christ sauveur et réparateur, tel que Milton l'a compris, vit et respire dans le Paradis perdu, avec son divin caractère de mansuétude et de pureté. L'homme n'a pas encore péché , et déjà ce Fils , dans son ineffable compassion, prévoit sa chute et s'offre en victime expiatoire. « Me voici, dit-il au Père, vie pour vie, je me présente. Que ta colère retombe sur moi; que je devienne Thomme à tes yeux. Afin de le sauver, je quitterai ton sein; j'abandonnerai librement la gloire dont je jouis auprès de toi; pour lui je mourrai satisfait. Que la mort exerce sur moi sa fureur T.. . Ses paroles cessèrent, mais, dans son aspect miséricordieux, le silence parla encore. » Quand le Fils vient prononcer la sentence terrible du jugement divin, quelle compassion suprême tempère par la

« De Doclr. Christ., p. 340.

> Paradis perdu, III, !237.

promesse du pardon Tamertume du châtiment I II descend dans le jardin d'Éden, « comme un vent doux du soir, » et sa parole mêle à la sentence terrible comme le murmure d'une brise harmonieuse : « Voyant ces deux criminels debout et nus, au milieu d'un air qui allait souffrir de grandes altérations, il en eut compassion ; il ne dédaigna pas de prendre dès ce moment la forme de serviteur, qu'il prit plus tard, lorsqu'il lava les pieds de ses disciples. Avec l'attention d'un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes../ Il eut aussi pitié de leur nudité la plus ignominieuse, celle du cœur ; il la couvrit de sa robe de justice, l'étendant entre eux et les regards de son Père, vers lequel il retourne aussitôt. » Toute la roideur du génie de Milton se fond et s'attendrit à la pensée du divin bienfait de la rédemption. Je sais que de nos jours surtout, il n'est pas besoin dune ferme croyance au dogme central du christianisme, pour sentir l'infinie compassion et la douceur céleste qu'exhale la figure de Jésus-Christ. Jamais tant de respect et d'admiration n'a entouré son nom, que depuis qu'on l'a découronné de sa divinité ; mais le sentimentalisme de notre temps ne s'est attaché qu'à, Jésus vivant et marchant parmi les hommes. Quel acte de foi, au contraire, de foi ardente et faisant corps avec l'àme, que ce colloque du Fils de Dieu avec son Père aux confins de l'éternisé et de la durée I Avec ce commentaire éloquent , la pensée de Milton n'a pas besoin d'être défendue. Avoir conçu le dessein d'écrire le Paradis perdu, c'est

proclamer Timmensité du bienfait de la rédemption.

Si nous suivons Milton sur le terrain même où se livrèrent, au xvii® siècle, les grands combats de la théologie chrétienne, nous le trouvons encore aussi différent de ses contemporains par la modération de ses opinions, que de ses modernes imitateurs par la netteté de son adhésion à la doctrine qui tente de concilier la liberté humaine avec la grâce. L'unitarianisme trouve à ces vastes problèmes qui, depuis saint Augustin, agitent la pensée chrétienne, une solution commode. Des deux termes à concilier, la grâce et la liberté, il supprime le premier, et déclare la question résolue. «Les unitairiens, ditChanning, se font, de Dieu, une idée différente des autres chrétiens. Ils voient avant tout en lui un Dieu infiniment bon, infiniment bienveillant, infiniment aimant, pour tous les êtres qu'il a créés. Ces attributs doivent se traduire par un gouvernement clément et équitable des créatures. La théologie orthodoxe met la contradiction dans les attributs divins. Les unitairiens voient surtout en Dieu le Père. Le monde est un lieu d'éducation où il exerce l'homme par la prospérité et l'adversité, par le combat de la raison et de la passion , et d'où il peut sortij' digne d'habiter avec son Créateur. Le Dieu des théologiens est, avant tout, un Dieu vengeur et cruel. Il nous amène dans ce monde dépravés et dégradés, élpignés de tout bien, déjà dignes de la colère de Dieu. Notre dépravation est donc infaillible, en sorte que la bonté de Dieu est absente

37S MiLTON

de son œuvre. Au milieu decett' :3asse corrompue, il choisit un certain nombre d'élus prédestinés au salut par une providence spéciale et purement arbitraire. Le reste de Thumanité ne peut arriver au salut que par une repentance qui, privée delà grâce, ne peut que rarement produire son effet. » Les unitairiens ont horreur, disent-ils, de cette injustice, de cette partialité divine. Ils n'admettent pas l'élection ; ils n'admettent en Dieu qu'une volonté et une justice. Selon eux, la fermeté et la responsabilité morales sont les attributs les plus élevés de la nature humaine, et sa valeur est en raison de l'intensité de leur action. Les unitairiens ne croient pas, en conséquence, qu'aucune disposition infuse et opérant sur la conscience, puisse produire la vertu. Ils repoussent donc la doctrine d'une influence divine irrésistible sur l'âme humaine. Ils veulent bien accorder à l'esprit de Dieu une influence morale iUuminante, mais c'est par pure politesse pour les textes innombrables de l'Écriture : la doctrine de la grâce et toutes les conséquences qui en découlent est, pour eux, comme non avenue *.

Tout cela est fort raisonnable ; on parle de la liberté humaine en termes qu'aucun professeur de philosophie et même aucun théologien ne voudrait contredire ; mais tout cela ne répond en aucune façon aux questions que soulève l'intervention de la Providence dans le monde, et la conciliation de cette

* Unitarian ChrUttanity. Voir aussi », 580.

Providence avec la liberté humaine. L'unitarianisme peut trouver que ce sont là des questions oiseuses ; mais ce sont des questions de la religion naturelle et non de la théologie. Personne, pas même Calvin, n'a nié la responsabilité humaine ; mais personne non plus n'oserait dire que nous arrivons tous en ce monde également armés pour la lutte de la conscience avec la passion. C'est se jouer de l'âme humaine que de contester l'effrayante inégalité des natures morales, l'échelle ascendante et descendante des instincts, là fatalité des aptitudes et des penchants, et celle des circonstances. Ce sont là des faits palpables sous lesquels gémit l'humanité, et qui ont fait pousser des millions de cris de douleur vers le ciel. L'unitarianisme semble penser que la responsabilité sera mesurée à l'épreuve. Il le dit; mais le prouvât-il mieux que tous les livres d'école sur la morale et le devoir, encore resterait-il l'inégalité de notre condition morale sur la terre; et ce serait assez pour remettre en question tout ce bel équilibre philosophique. Ghanning ne parle pas mieux que Pascal de la grandeur de l'homme; mais il oublie sa misère. Il ne concilie pas; il lie les mains à la Providence, et trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Mais le christianisme a vu plus loin dans la nature humaine. Il sent que cet être fait pour Dieu est cependant un être faible et misérable ; il sent qu'il est incapable par lui-même de briser ses liens, et si la théologie chrétienne s'égare parfois dans la solution dupro^ blême, elle n'en méconnaît pas dumoins la portée. Elle

374 MlLTOlf

peut mal résoudre plus ou moins bien la difficalte; mais elle la reconnaît. Seul le christianisme a compris à la fois combien l'homme peut être grand et combien il est petit.

L'esprit de Milton semble avoir hésité devant ces graves problèmes. Ne pouvant se flatter d'en trouver une solution originale, il a voulu du moins s'arrêter à la plus raisonnable. Ici, la Bible Fembarrassait. Il savait bien que dans maint passage de l'Ancien et du Nouveau Testament, Dieu semble déclarer que c'est lui-même qui précipite l'homme dans le péché, qui endurcit son cœur, qui aveugle son entendement. Il savait bien sur quelle formidable série de textes s'appuyait la doctrine qui avait passé de Calvin aux presbytériens d'Ecosse, et de ceux-ci aux puritains. 11 n'ignorait pas que l'excessive rigueur des doctrines calvinistes sur la grâce était la pierre angulaire , et , chose singulière , le principe énergique d'action des hommes qu'il était habitué à considérer comme ses frères dans la foi* Mais cette doctrine impitoyable révoltait sa conscience et sa raison, et, avec cette indépendance d'esprit qui attaquait cette fois le rempart le plus solide de ses opinions religieuses, il courbait l'Écriture elle-même devant l'inflexible exigence du bon sens et de la justice. Il reconnaissait avec candeur qu'ici les textes semblaient être contre lui; « mais, dit-il, en raison de l'infinie sainteté de Dieu, on ne peut le considérer en aucune façon, comme l'auteur du péché. » Comment donc concilier d'une manière accep-

table l'infinie prescience et la toute -puissance de Dieu avec le libre arbitre de l'homme. Ces questions agitaient l'esprit de Milton comme celui de tous les h-ommes de son temps. Il les rencontrait d'ailleurs en son chemin, quand son esprit passait des hauteurs de la métaphysique à celles de la poésie. Le péché du premier homme les rendait sans cesse présentes à sa pensée. Il ne faut donc pas s'étonner si toute la discussion à laquelle donne lieu la question de la Providence et du libre arbitre dans le traité théologiqùe de Milton, n'est que le commentaire d'un passage célèbre du Paradis perdu : « Il tombera, lui et sa race infidèle. A qui sera la faute? A qui, sinon à lui seul? L'ingrat, il avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir; je l'avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, aussi bien ceux qui se soutinrent que ceux qui tombèrent. C'est donc en pleine liberté que les uns se sont soutenus et que les autres sont tombés. N'ét9.nt pas libres, quelle preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur constante foi ou de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait que ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, quand la volonté et la raison (la raison est aussi un choix) inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de la liberté, toutes deux passives, eussent servi la nécessité et

376 BIILT09f

non pas moi? Ainsi créés, comme ils devaient Têtre, ils ne peuvent donc accuser avec justice leur créateur ou leur nature, ou leur destinée, comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposait par un décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont décrété leur propre révolte et non moi : si je l'ai prévue, ma prescience n'a eu aucune influence sur leur faute qui, si elle n'avait pas été prévue, n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi, sans la moindre impulsion, sans l'ombre de fatalité, ou d'immuable prévision de moi, ils pèchent, auteurs de tout eux-mêmes, en ce qu'ils jugent et choisissent; car je les ai créés libres ainsi, et libres ils doivent demeurer, jusqu'à ce qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, révoquer des décrets irrévocables, étemels, par lesquels fut ordonnée leur liberté : eux seuls ont décrété leur chute *. »

< Paradit perdu, lU, 95. -* Mil ton n'avait pas toujours professé des doctrines auési modérées sur la question de la prédestination. Au temps de ses grandes querelles théologiqnes sur le mariage, il arait fait dans un de ses pamphlets : Doeirine and DUâpUne of Divorce, profession complète de sa croyance à la prédestination, bien qu'en en tempérant la rigueur : t l^ jésuites, et la secte qu'on nomme parmi nous arminienne, nous accusent ordinairement de faire de Dieu l'auteur du péché, pour deux raisons, sans parler de la permission qu'il donne : parce que nous croyons qu'il a destiné certains hommes à la damnation (et conséquemment au péché, disent-ils) ; ensuite, parce que les moyens, qui sont le salut des autres, deyiennent pour ceux-ci une occasion de plus grand péché. Cependant, connaissant la perfection dans laquelle l'homme a été créé et dans laquelle il aurait pu se soutenir, et attendu qu'aucun décret ne forçait son libre arbitre, mais était l'effet, non dans le temps, mais dans l'ordre, de causes qui étaient en son pouvoir, nos adversaires pourraient épargner à Dieu et à BOUS cette accusation. •

On trouvera peut-être, non sans raison, qu'il y a trop de métaphysique dans cette poésie et de poésie dans cette métaphysique. Milton pose la ques- . tion plus qu'il ne la résout; mais là où Leibnitz et tant d'autres ont échoué, il avait peu de chance de réussir. Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir su résister à la tentation alors presque irrésistible de sacrifier à l'action de la Providence cette liberté humaine dont , dans la sphère politique , on faisait tant de bruit, c'est de n'avoir pas supprimé un des éléments de la question pour la mieux résoudre. A ses yeux, prescience et prédestination sont deux termes parfaitement distincts. Dieu, pouvant conférer ou refuser à l'homme le libre arbitre, a préféré faire de lui un être libre, sachant très-bien l'usage qu'il ferait de sa liberté, ce qui n'est en aucune façon la même chose que de l'influencer. Milton remarque, avec un parfait bon sens, qu'entre la connaissance qu'un être quelconque a de l'action que je fais et le motif qui me détermine à la faire, il n'y a aucune corrélation. La liberté d'un êtreVest en aucune façon influencée par la connaissance qui appartient à une autre. Le moment où la difficulté commence est celle de l'intervention de la Providence dans l'exercice de la volonté humaine. La doctrine de la prédestination, prise dans sa rigueur extrême, suppose l'action directe de Dieu dans l'aveuglement et l'endurcissement du pécheur. Ainsi ne la comprend pas Milton. A ses yeux, la prédestination n'implique que l'élection et non la réprobation,

c'est-à-dire que Dieu veut le salut de tous les hommes, et qu'il peut accorder des grâces spéciales à quelques-uns d'entre eux ; il ne veut la réprobation de personne. Il connaît par sa divine prescience l'endurcissement du pécheur, et le condamne aux conséquences de son crime; mais jamais il ne prédestine l'innocent à la faute et au châtiment. Le but de la prédestination est donc, à proprement parler, le salut de ceux qui croient; et pour qu'on ne s'y trompe pas, Milton ajoute que, pour lui, l'élection ne s'applique pas à tel ou tel être humain choisi par Dieu arbitrairement, mais au croyant qui persévère dans la foi *. Aussi l'élection est expressément conditionnelle. Dans l'apôtre Pierre , ce n'est pas Pierre qui est choisi , c'est le pécheur repentant, c'est celui à qui Jésus-Christ a dit : « Si je ne te lave, tu ne peux avoir part avec moi. » {Jean, xiii, 8.) Et, ajoute Milton, le don de la raison a été accordé à tous les hommes ; ils peuvent donc par eux-mêmes résister aux mauvais désirs, en sorte que personne ne peut se plaindre, en donnant pour excuse la dé-

< Voir De Doetr. ChrUt., p. 57.

' De Doctr, Christ., p. 43 el suiv.

The will

And high permission of all-ruling Heaven

Left him at large to his own dark designs,

That with reiterated crimes he might ,

Heap on himself damnation, while he songht

Ëvil to others, and, enraged, might see

How ail his malice served but to bring forth

Infinité goodness, grâce, and mercy, shown

On man, by him seduced; but on himself

Treble confusion, wraih and vengeance poured.

(Paradis perdu, I, 211.)

pravatiou de sa propre nature comparée avec celle des autres *. Milton sent bien que, prise au pied de la lettre, une telle doctrine limiterait singulièrement l'œuvre de la grâce. Aussi ajoute-t-il que la grâce de Dieu se montre infinie, en ceci d'abord qu'il n'a aucune pitié pour l'homme qui tombe par sa propre faute, ensuite par l'infinie bonté avec laquelle il a donné au monde son Fils bien-aimé, enfin en nous accordant la puissance de volition, c'est-à-dire d'agir librement par le renouvellement de l'esprit. Au reste, en admettant même que la condition dont dépend ce décret soit entièrement au pouvoir de l'agent libre, la grâce de Dieu n'en demeurerait pas moins entière, attendu que le croire et le vouloir sont, dans tous les cas, un don émané de lui, soit par dispensation spéciale, soit par une faculté naturelle. Milton se laisse emporter par le large soufile de tolérance chrétienne qui respire dans tous ses derniers écrits, et il affirme comme une vérité certaine et irréfragable* que Dieu n'exclut aucun homme du don

* De Doct. Christ, p. 63.

God made thee perfect, not immatable

And gool he made thee, but to persévère

He left it io Ihy power; ordained tby •will

By nature free, not oyer ruled by fa te

Inextricable, or strict necessity :

Our Yoluntary service he requires

Not our necessitated ; such with him

Finds no acceptance, nor can find ; for how

Can hearts, not free, be tried whether they serve

Willing or no, who will but what they must

By desUoy, and can no other choose.

Paradis perdu, V. 524.

' De Doclr, Christ., p. 69.

de la repentance et du salut étemel, tant qu'il n'a pas méprisé et rejeté les inspirations de la grâce sufi^ante, oflferte même à l'heure dernière, pour que sa miséricorde et sa gloire se manifestent dans tout leur éclat. En vain, quelques textes semblent donner raison à la doctrine de la réprobation étemelle; Milton persiste à ne vouloir accorder l'éternité qu'à l'élection. Et tandis qu'il s'abandonne au sentiment viril et généreux qui aime mieux exalter la bonté de Dieu que son inexorable justice, son esprit cherdie à opposer aux sombres peintures d'une théologie aride la conscience universelle de l'humanité, et il en retrouve l'écho dans le poëte inspiré qui, aveugle comme lui, semble parfois dans un âge barbare, avoir comme un pressentiment des plus hautes vérités :

""n irMTct, colv ^Ti vu ôtcuç ^vn\ axtitùmu, 'E^ i^ptittv ^àp (^oun xax c(&(ttvai oc it xal ouîrct Sf^v àraoOocXÎTKnv, &irtp p^'pov, âX'^é l^ouotv.

fidyis., », 32.)

Milton concilie également dans une large tolérance les opinions si divergentes des communions chrétiennes sur la justification. Il sait bien que si la révolution religieuse accomplie par Luther s'est faite au nom de la justification par la foi, la doctrine excessive des premiers réformateurs était avant tout une énergique protestation contre le débordement des pratiques serviles et mécaniques qui tendaient à dominer dans TÉglise. Il sait bien que, dans le véritable esprit chrétien, il n'y a pas plus de foi sans

œuvres que d'œuvres sans foi. Au fond, cette grande querelle est une querelle de mots, et si Milton n'est pas le premier à s'apercevoir qu'en répudiant l'efficacité des œuvres, le Sauveur et les traducteurs inspirés ont entendu par là les œuvres de la loi, et non les bonnes œuvres, les œuvres de la piété fervente et de l'amour, il a été du moins l'un des premiers à essayer de faire rougir les chrétiens de l'inanité de ces disputes. Il n'accepte pas davantage les théories extrêmes de l'Église à laquelle il semblait appartenir sur la persévérance finale : il croit que cette persévérance est toute conditionnelle, et que. les élus peuvent retomber à jamais dans le péché. Selon lui. Dieu a fait un pacte avec l'homme; or, un pacte implique certaines conditions à accomplir, non par une seule des deux parties, mais par toutes deux *. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments dont Calvin et son école ont étayé cette effrayante doctrine de l'inamissibilité de la grâce et de la persévérance finale. « On peut, dit-il, dire de quelqu'un : S'il avait été un ami véritable, il n'aurait jamais été infidèle, non qu'il soit impossible qu'un ami réel soit infidèle, mais parce que le cas se présente rarement

..De même de vrais croyants peuvent perdre la

foi ; mais cela doit arriver rarement 2. » Encore une circonstance où Milton, infidèle aux conséquences de sa doctrine sur l'interprétation littérale des Écritufes, se réfugie contre l'inexorabilité apparente de

* De Doetr. ChrUL, p. 369.

* De Doelr. Christ., p. 373.

3tt )IILTON

certains textes dans le sentiment intime de la conscience chrétienne, et ne recule pas devant Timputation presque infamante, dans le temps et le milieu où il vivait, d'arminianisme. Ce n'est pas lui qui, chargé des iniquités dont Cromwell avait souillé sa carrière, aurait trouvé la paix, à son lit de mort, dans la persuasion, qu'une fois obtenue, la grâce était inamissible. S'il s'endormit en paix, c'est qu'il put se rendre le témoignage qu'il n'avait rien fait pour eflfacer en lui la divine empreinte de la foi.

Si nous ne nous trompons il est facile de voir, par cet exposé comparé des doctrines de Milton et de celles des unitairiens, en quoi il se rattache à cette communion chrétienne , en quoi il en diffère. Au reste, Channing lui-même, examinant au moment où il fut découvert et édité le traité dans lequel Milton a voulu faire sa profession de foi chrétienne, a reconnu avec son honnête loyauté, que Milton se séparait , sur des points essentiels , des doctrines communément reçues par les unitairiens. « Il « accepte comme vraie la doctrine du péché originel. « Sur ces grands sujets de la nature humaine et de » la rédemption, nous avouons que nous sommes » désappointés en voyant que l'esprit de Milton se » contenta des doctrines dégradantes qui dominaient » autour de lui. Mais nous nous souvenons que par » une disposition de la Providence, les plus grands » esprits sont condamnés à sympathiser avec leur » temps, et qu'ils contribuent davantage au progrès » de l'humanité, en ne dépassant pas trop le niveau •

» de leurs contemporains *. » Channing remarque également que sur la question de la rénovation de rhomme, Milton ne s'écarte pas des sentiers battus. Ceux qui savent la place immense, prépondérante, que ces dogmes tiennent dans le développement de la doctrine évangélique, sauront apprécier quel droit ont les unitairiens de compter Milton pour un des leurs. S'il est un point qui les réunit, c'est leur éloi- ^ement commun des doctrines particulières de l'Église calviniste. La dépravation totale de l'homme, la réprobation, l'irrésistibilité de la grâce, la persévérance des saints et la justification par la foi seule, autant de points essentiels de l'ancienne confession de foi calviniste que, dans son indépendance méritoire vu le milieu dans lequel il vivait, Milton a repoussés avec insistance et ardeur. L'unitarianisme se trouve d'accord avec lui, quand il faut les combattre ; mais il se contente de les avoir ébranlés, et n'essaie même pas de les remettre dans leur \raie lumière. Le christianisme de Milton ne se fonde pas, comme celui de Channing, sur une série de négations dogmatiques. Il n'abat que pour relever.

Nous ne poursuivrons pas le détail minutieux des points sur lesquels l'opinion de Milton se rapproche ou s'éloigne des doctrines professées par les diverses Églises de son temps. Ce qui importait, c'était de classer par ses tendances générales la profession de foi religieuse de Milton, et nous avons vu que le trait

* On the eha: acier and wrilingg of MUtun, t. I, p. 29.

essentiel en est une indépendance absolue à l'égard de toutes les communions chrétiennes. Que sur les points secondaires, Milton se sépare avec plus de netteté encore de la confession de foi de toutes les Églises réformées, c'est ce qui n'étonnera personne : c'était, au xvii® siècle, précisément sur ce terrain que les Églises se combattaient, et Milton ne pouvait se dispenser de prendre parti. Nous toucherons rapidement à ces questions qui, alors, eussent souleva des controverses interminables, et dont la tolérance et peut-être l'indifférence de notre temps ont fait des questions de détail.

L'alliance nouvelle de l'homme avec Dieu doit se manifester par des symboles extérieurs : ces symboles sont les sacrements. L'ancienne loi en reconnaissait deux : la Pàque et la Circoncision : la loi nouvelle en a établi deux également : le Baptême et la Communion. Milton est opposé au baptême des enfants, attendu que ce sacrement entraîne une profession de foi qu'ils sont incapables de faire : l'eau n'est que le signe de la purification ; c'est le témoignage de la conscience qui est le gage de sa régénération. L'Écriture semble exiger le baptême par immersion. Milton insinue, du reste, que le baptême pourrait bien n'être nécessaire que pour les prosélytes, si l'Écriture ne semblait pas en avoir fait en même temps un symbole de notre mort, de notre ensevelissement et de notre résurrection avec le Christ. Sur la question de la communion, il semble se rapprocher de la doctrine zwinglienne ; car il dit

expressémeût qu'elle est une solennité dans laquelle il est fait commémoration de la mort du Christ par la rupture du pain et la distribution du vin, par lesquelles les mérites de son sacrifice sont imputés à chacun des communiants. Il insiste, avec une extrême vivacité, sur le caractère éminemment spirituel et figuratif des paroles par lesquelles Jésus identifie son corps et son sang avec la vie nouvelle ' qu'il est venu apporter au monde. Il n'hésite pas à flétrir du nom d}ahthropophagiel2i doctrine catholique de la transsubstantiation. Une interprétation aussi grossière, dit-il, aussi matérielle, de paroles qui sont esprit et vie , a converti la communion du Seigneur en un banquet de cannibales^. La signification métaphorique des discours par lesquels la Cène a été instituée ne fait pas question à ses yeux. Elles laissent si peu de prétexte à tout l'échafaudage mystico-sensuel, sur lequel l'Église de Rome a édifié la puissance de ses prêtres, qu'il ne semble même pas nécessaire que la communion soit administrée par un ministre désigné, et qu'elle peut être prise en commun par les fidèles, sans autre consécration. C'est assez dire qu'à ses yeux la transsubstantiation produite par la parole du prêtre et Vopus operatum lui semblent constitaer, par leurs conséquences possibles, une indigne profanation. Au reste, pas plus que le baptême, la communion n'est nécessaire au salut. Si le sacrement n'est qu'un signe visible des bienfaits de Dieu à notre égard, celui qui témoigne de sa foi inébran-

1 DeDoctr.ChritL, p. 145.

38« MtLTOH

lable dans là piomeate de Dieu Bans cette oéoBgmÊ^ tion exténeurei m (xmunetfMmt ue iEfraetioii mo commandemetit ditin. Toute Humifertation de notlriÉ Goofianceet de notre reeoimaissaiiee earers Die« est réquivaleiit de cette oonfinnation sensible.

Il est à peine besoin défaire remaïqn^ que MiUon combat Tigoureusement les prétentioHs de fÉglise catholique à TiMitorité universeUe. Quand fl serait prouvé que Pierre a reçu du Christ «ne pxîmavté sur les autres apôdres^rien n'indique que cette primauté ait été transmise à ses successeurs, les éyéques de Rome. L'Église est, à ses yeox, l'assemblée 4tefi fidèles et n'est en aucune foçon rq)résentée exdusivement par ses pasteurs. Au reste, les fonctions pas* torales elles-mêmes n'ont aucun caractère spécial qui les distingue des devoirs de tout chrétien. Que celui-là enseigne et dirige qui est capable d'enseignement et de direction, qu'il ait reçu ou non l'imposition des mains. Conformément à l'organisation apostolique, l'Église enseignante doit se composer de prêtres ou évêques (ce qui est la même fonction sous deux noms différents), et de diacres, les uns et les autres choisis par le peuple, après avoir été soumis à diverses épreuves. Milton admet bien qu'ils doivent recevoir un salaire pour leur ministère^ mais non pas un salaire fixe qui prenne 4)our les fidèles la forme d'un impôt, tel que dîmes, taxes, redevances, etc. Les apôtres ont vécu du travail de leurs mains ; que leurs successeurs les imitent, ou subviennent à leurs besoins par toute autre industrie. Mil ton, enchaîné à

la do<stâtiti« de Tiîitôr^étatîôû littérale, né |>ott^ait chetchef ailleurs qu'e dans l'Église primitive le type idéal de rÉgli^e elirétienne. Sôti est)^it né recelant jamais devant lés <KAiséquences extt^ââ^s d'une idée admise, ne mesurait jamais tes dMc\iltéd de l['à{>|)1i^ cation, il vo«tlait que les ministres de rÉ^sèfyisÉétit tous des saint Paul. Qui ne le voudrait cottàitie lui ? Les premiers monastères ont été fondés souâ f fempire de ôette grande pensée, de Punidn d^ travail manu^i^vec la coÂtemplation spirituelle. Qu'est de- Tenu cet idéal ii.prète avoir traversé les sièetest Au l^este, Milton, toiàt en élargissant singulièrement la HOtion de r%lise, était resté attaché à ses arUdennel idées sur l'autorité que i)oi^édait l'assemblée dés fidèles sur ses membres. L'excommunication était le droit sta*ict de TJÉglise; mais Texcommunication devait être purement spirituelle. L'interventi<^n du pouvoir temporel dans le jugement des affaires ecclésiastiques en viciait le principe et l'application. Le christianisme de Milton n'est pœnt, dans son indépendance presque ab^ue, un minimum de croyance accepté par la raison comme couronnement de son ceuvre philosophique* Il tient aux racines les {dus pr(^oûdes de «on esprit. Milton est si bien habitué à confronta à ^tte grande lumière toutes les faces de la destinée humaine^ qu'il la fait pénétrer jusqu'aux dernières profondeurs de l'âtre moral. Il faut que la vie immortelle de l'homme tout entière regoive desdocutnents sacrés ses lois et ses principes, et qu'elle révèle les secrets de son origine et ceux de

sa fin. Pour lui, la venue du Christ au jugement dernier n'est pas une figure. U la décrit dans ses traits essentiels, et la couronne par la résurrection des morts et le jugement dernier. Toutefois, la doctrine de la résurrection est encore pour lui Toccasion d'une divergence avec l'universalité des chrétiens. Ne croyMit pas, comme nous Tavons dit, à la séparation de rame et du corps, et forcé par une conséquence logique de faire au corps humain du Christ sa part dans la glorification étemelle, il devait naturellement fcire ressusciter ensemble l'âme et le corps qu'il avait fait mourir ensemble. Aussi n'hésite-t-il pas à contredire sur ce point les textes même de l'Écriture, dans lesquels saint Paul parle d'un corps glorieux qui doit sortir de notre poussière mortelle. Au reste, sur toute cette question de la consommation des choses, Milton partage les espérances les plus exaltées des chrétiens de son temps. Peut-être cette grande âme, frappée dans ses croyances et dans ses illusions les plus chères, éprouva-t-elle, aux derniers temps de son séjour terrestre, l'irrésistible besoin de croire que l'éternelle justice aurait son jour, même sur cette terre souillée de tant de crimes. On se souvient qu'à ses yeux, ce monde n'était que la figure du monde céleste ; sa pensée, dans la longue contemplation de cette aurore de l'humanité, où les hiérarchies diverses de la création semblaient encore palpiter sous le soufile divin, et se retrouver unies à cette source ineflable, s'était habituée à rattacher tous les anneaux dispersés de l'œuvre universelle, et

le poëme du Paradis perdu était sorti de ce commerce incessant avec les mondes et les esprits invisibles. Jamais esprit ne fut plus éloigné que celui de Milton du mysticisme, qui voit passer ce monde comme une ombre néfaste qui nous cache le soleil de notre véritable patrie. Tout ce qui vit, matière et esprit, prenait à ses yeux une forme concrète et palpable, et faisait une partie indissoluble du grand tout jeté par Dieu dans l'espace et dans la durée. Il lui fallait donc même pour ce monde, où devait s'achever une part de notre immortelle destinée, une ère de boûheur réel et substantiel dont la venue du Christ devait être l'introduction. Il lui semble que le temps de ces grandes assises divines que l'Écriture désigne par le mot de jour du jugement, pour n'en pas déterminer exactement la durée, sera ici-bas la glorieuse fête de Jésus et de ses saints. Le millénium céleste se présente aux yeux du vieillard aveugle dans toute la splendeur de son avènement. Puis Jésus prononcera la sentence finale qui réunira autour de lui les bénis de son Père, et précipitera les maudits dans le feu éternel, et, après l'exécution de la sentence, il remettra au Père son^royaume. Mais ce royaume aura duré des temps incommensurables ; l'œuvre entière du Christ y aura été accomplie, et toutes choses j atteindront leur perfection et leur consommation. Les maudits frappés par la seconde mort seront torturés à la fois par la privation de la vue de Dieu et par des tourments sensibles étemels. L'esprit de Milton hésite toutefois devant rétemité des peines.

Peulfêtre labonl4 ii^finie 4^ Dieu.eii^gafûjb4-el}e, à sas yeux» que le supplice çùt pcm? terine \ak k>i^ae q% clpUjlo^reusQ régénératiiod^ da Q9i^pabl^ par 1ô« épreuves terribles qu'il subit d^$ un lieu» dont Mil^ t(^ détermine rempliu^em^ant ^rWdessous du monde visible. Quant aux joies qui attendeut les élus dans le sein de Dieu» le poëte qui avait peint en traits si vivants le bonheur de l'homme innocent et les regrets cuisante de Satan» dépossédé des splendeurs, célestes, ose à peine les ej^trevoir, « La glorifiuQation, parfaite» dit^il, consiste dans la vie éteirnelle et le bpnheur parfait que procure la vision de Dieu. Il semblerait que tous les. sainte n'atteindront pas un état de gloire égale. La place Qn sera au ciel. £Ue sera accompagnée de la rénovation du ciel et de la terre, et de tout ce qu,'elle contient,^ qui sera désc^majs adapté à notr^ service et èk nos jouissapoes daa$ une possession éternelle. ^

La doctrine rQligi,euse de Miltpn» si qomplt^te» si mtnutieiiise da^a tourt ce qui regai^d^ la (^oyancp^ se simplifie et; s'él^argit singulière^^^i^t daqs.l^ do* maine de la^ prat^uQ, e% ici uq^s poi^voQs ^server à loisir combjiei;i u^e (m)ya#iQe» q^i ayaâjt pr^ é cemplét^fio^e^t p<«ï|es9icm de s^ eis^rit» qjtti awt, en rencontrant toutefois va QP^ii^ant d'idies affcuté m lui paç so^ édWîSitâQP «lasmqiie^ n^rq^^é de^«W i^eff^ablft empiteiftt€| tQl*tes ses, opinions et im^u'à ses revins p!oéttq-W*vS'an;ètait^pour ^jpsi dii:e, ai^ix portes d» (^m^ Nou Gwt^^t A'^QW établi «a» fcwtaiBeiadépendanoe cm deboirs et an-des^ni^ d^ tputai^ les qpi-

SA Tlt£OU)GIE m

nkmsfteçvmf mm l»e ne eheiTchaîtpasi même oette cemn^nmoii das oowrs qiie nourrit Im ^titra ^t lè c»z}te on commua. La tradition racentte que <laB« îe» dermères ioraées de sa i^,. il ua firéquecntai auicim ealtepubHe>,«t 00 â'en étoime ineins quand on Mt dans son traité que^ Jésua-Cbrist n'ayant donné de dftreetions positives que pour hi prièi:*erindividueite, toute prièi^e cg^mmune eat abâoluittent facultatiirs. Il n'avait pas besoin de l'édification du procâiain, et son âme un peu dure semblait chérir jusqu'à l'isolement des entretiens avec Dieu. Peut-être eût-il iippris à aimer plus, ses &èr^» en priant a^ec eux. !#' auteur du traité él$ k^ Teléramf^ eût mas doule oublié pour un ii^ant U^ imple^^les ei;;einples des liéros derAn(H€^ T6ataei;^Qt. e^il n'aurait; p9« antaiisô les chcétiem à appeler la ivuiiédiotioa de Dieu sur sea ennemis et sur omt de l'IiigpUa&t et méi^e, ajôuta4ril, $ur tm pAtns. Il n^avait que ttof^ usé^ d^Mi^ ^ea jsou^ de lutte-, du droill <|tt'ii desaiem*dait pwr tous, et ide^atîfié ses pmpres^ qi^n^eUes aveQ ceUes de T>imu JX n'aarait pas ncm phDS aaM^ tiiQ^néiipie praJâque wt^parujatée ans lyikitade»^ des iMHl^eg d^ l'ap^ienne M, ceUit d'^9* dppeler w ^M^^narfl p§)ir dÂ^er$ker la. ydonlié de SMknit. Q'étaâA 1» iB/om^^» qpapd m pi^eotaiecit i Im ^s emisipto 4'u|^ teinps q/ai n'est poii^ piH^posé k nâ^ mUm^ tio^, da se sQHve:!^ ^¥^ s^i^aot. smvtOifm epnion* p^ d^une partie d^ Va^eime Vm afVftit 4té^ ^bf^o^ée par la loi, 4e j9jâ^.^^/bfli?w» ,q# n'WiNiteit pi^ à ^édf^mr qjue les a^icies du déoalogue relatifs à l'ob-

Mi MILIOfl*

senration du sabbat n'étaient obligatoires que pour les Juifis, devait se rappeler que la haine et la ma* lédiction ont été bien plus radicalement abrogées par l'exemple divin du Sauveur, et songer aussi à ces millions d'âmes, sur lesquelles n'est point tombé le rayon de l'amour divin, et qui viennent chercher, grâce au repos du dimanche, cette manne céleste de la parole de Dieu, que le Sauveur des hommes n'a pas voulu sans doute leur refuser.

La composition du traité de Doctrind ehristiand remplit sans doute les dernières années de la vie de Milton; car il ne publia à cette époque que des écrits qui paraissent avoir été composés longtemps auparavant. L'année même de sa mort (1674), il réunit ses lettres écrites â des amis [Episiolm famtiares) et les livra à l'impression avec ses exercices latins de Cambridge. {Prohmones oraimœ.) On voit que les malheurs n'avaient point abattu la haute fierté de Milton, et que l'insuccès relatif dn Paradis perdu n'avait pu lui enlever sa confiance dans le jugement final de la postérité. Après sa mort, on ne trouva dans ses portefeuilles qu'un seul écrit non publié, une sorte de compilation des récits des voyageurs sur la Moscovie. Si la prudence et le désir de vivre en paix pendant ses dernières années ne l'eussent empêché de donner au public son traité théologique, Milton n'eût laissé derrière lui rien à glaner à ceux qui recherchent dans la poudre des biblio-

SA THEOLOGIE ZH

thèques les reliques oubliées des maitres de Teaprit humain.

. Milton sentait depuis longtemps sa santé décliner. Il 4Souflfrait de la goutte et s'affaiblissait de jour en jour. Les derniers temps de sa vie furent cependant exempts de graves soufiErances. « Un ancien dergyman de Dorsetshire, dit Richardson, le visita vers cette époque ; il fut introduit dans une chambre tendue de vert pâle : il était assis dans un vaste feiuteuil, et proprement vêtu da noir, pàle^ mais non d'une pâleur ^cadavérique, ses mains et sefS pieds étaient enflés par la goutte. On le voyait aussi, quand le soleil brillait, s'asseoir, pour respirer l'air, devant sa maison, vêtu d'un habit de drap gris commun, et il recevait là, comme dans sa maison, les visites des gens distingués et de qualité. » Vers le mois de juillet, se sentant plus faible, etvoycmt approcher la mort sank pâlir, il déclara devant son frère, qui était venu le visiter, son intention de laisser à sa femme tout son bien. Une des persoiraes appelées en témoignage dans le procès que poursuivirent ses héritiers, le vit au commenocanent d'octobre dînant seul avec sa femme dans la <misine : « n causa et discourut avec un sens parfait^ se montra fort gài^ et semblait se porter bien: » Le dimanche, 8 ndvemabre, il s'éteignît si dcmoeraeût qu^n ne s'aperçut pas même du moment où il cessa de rëi^rer. Ses restes mortels fureht^déposés k côté de <^èux de son pèi»é, àSaînt-Giles, Cripplegate^ au milieu d'un grand concours d'amis, de gens distingués et

IH M9LTON

méiM de pei^le. n àHait avoir, $m momesi ^ sa mort, soixante-six ans.

Les bemroes^ de gé^e semMeiit ^Muser ea une flenûson gigastosque, ooittode owkaHies piantes des tropîqaes, toate la néfe intale de leor sonche. On eberohetait en yam anjonrdimi ta fioetérité des grands hemme» que deux sièctes k prâae séparent de noua. La âuioiHe de Milton n'a point édiappé à cette loi fatale ; elle s'est éteinte en moins dfun siàds dans robscDiité ?t dai». Teubli. Annev l'alliée de ses fiUesi, qui arait; airea im visage agc^khbsv ^n OHfpei ài&otme^ se maria oependast a|)rèa la mixtt de aon père. Son mari étpût mu entr^^eneur e«i peuiMtBS un. avehiteote : eMe mourot en dottaattt le jour à un cvfuit qui ne yéoiil pas. Mar^, eelle qui reassm- Uait le pfai» à sa mère physiquement et K^G«^ale«^ent» mewut sam sa mariet. Qwoi i £>€ft)oraii, la pl|i« j«atne! et U mxSSèmw dô» filles de&mtan, ostt^ qui tettrà la plume pour \m^ ^e quitta la nwK^onpa^ tarage ^elque terop& avwt I9 9^rt de Mil^n poiu* s'aÉtMfaer ^ lUMdame qui Vewu^^a ^i| Ivlm^* fiUe s'y )^«r»s^pi9e)MM9«aeoJb at^^t la iftwkde^ s^^pè». Se» HATw un ». Clari», éteitmefoîer^sijwant Mbfi^^et vMdaiii ^ U wl^nt ïk^fmm^ieA eurMglQ^ t^tfi» dîft leur fitt^ pmdAut le^/^Efwtd^ q^ é^ lÂrwtt fu {pl<md#^#0usi Jaoques^ Ih p» Glack^ tcwi^ ^«Aa doute i> enoi^w s^w D^^ei? ^$^ta]<^eda„<^ il sfétabbt^ Sepit ai[;^Ml^ umqy^ûrB^^. ^ q%, ^wiaga: dml;£Q^ieIU«B^ t4w<9At^'J(L¥^9i^ 0»;^ lav»^ d3s ^a(^4Q leiir 9iii6t€yftc^. lrf«r mère laaçuir^t w iîïT,

SA THÉOLOGIE HS

kVégt ée soîxante^seize mis. Imidligento et lettrée^ elie âdoiait à parbr de son père, et intéressa. viTé^ meâii A4dison, qui, l'ayant trouvée dans un étaA ^p^isin de rindigence, lui donna un beaiu présent et lui M Qnyojer par la princesse de Galles une bouirse de 50 guinées. « Vous n*afez pas besmn de me dire qui TOUS êtes, lui avait-il dit en l'abordant, vot»e fl^re dit bien de qui vous êtes la fille. »

Le fils de Deborah Milton mourut obscurémont dans les Indes. Sa fille Elisabeth épousa un tisserand de Spitalfieds, et en eut sept enfants, qui moururent tous avant leurs parents. Forster, son mari, ne réussit sans doute pas dans ses affaires ; car elle ouvrit une boutique d'épicerie près de l'église de Shoreditch. C'est là que la trouva le D'' Birch, qui a écrit la vie de Milton. Il intéressa Johnson au sort de la petitefille du Milton. Cornus fut joué à son profit le 5 avril 1750, et Johnson fit pour cette représentation un prologue, qui doit racheter, aux yeux de la postérité, l'amertume de ses critiques contre Milton. « Elle savait si peu, dit-il lui-même, ce que c'était que le divertissement et la gaieté, qu'elle ne comprenait même pas ce que c'était qu'une représentation à son bénéfice. » Bien que de généreux donateurs eussent grossi la recette, elle s'éleva en tout à 130 livres. C'est tout ce que la famille de Milton a dû à là générosité du peuple anglais. Il était temps, au reste, de rendre à la gloire du poëte ce faible témoignage. On lit, en effet, dans un journal du temps : « Jeudi dernier, 9 mai 1754, est morte à Islington, dans s«^

soixante-onzième mmée, {^rès une longue éternelle maladie, supportée avec un courage dirétien, Elisabeth Forster, la petite-fille de Milton. )► Ainsi, quatrevingts ans après la mort de Milton, sa famille avait disparu de la scène du monde. La destinée jalouse né permet pas que la postérité trouve à exercer sa tardive reconnaissance envers les descendants de ceux qui ont fait la grandeur intellectuelle de leur pays.

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