‹ Milton, sa vie et ses ouvresChapitre 10 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

• lY, tl7.

a épousé une femme qui a été la cause de ses malheurs. Il est difficile de penser qu'un triste retour sur sa propre infortune ne lui ait pas suggéré les vers énergiques dans lesquels Samson gémit sur les tortures de l'homme qui a perdu la vue. Mais là, suivant nous, se borne tout ce qu'on peut trouver d'intime et de personnel dans le drame de Samson. Milton aimait à parler de lui-même dans ses ouvrages ; mais il aimait à le faire ouvertement, et l'homme qui, dans le ParuOs perdu, c'est-à-dire dans l'œuvre la plus élevée et la plus sévère qu'il ait composée, n'a pas hésité à parler de son but, de ses aspirations et de son malheur n'eût pas choisi un drame aussi simple dans sa structure et sa donnée que le Samson Agonistes pour y exhaler ses douleurs et ses colères. Tout, dans ce drame, révèle le dessein d'une œuvre strictement modelée sur la forme antique. Le Sams$H fait penser à la fois au Prométhée d'Eschyle et à V Œdipe à Colonne. Comme Prométhée, Samson, vaincu et enchaîné, voit venir à lui des amis qui le plaignent et des ennemis qui le défient, et le chœur raisonne sur les tristes conséquences de ses fautes et de ses malheurs, en modérant ses plaintes et son désir de vengeance. Comme Œdipe, il arrive au terme de ses malheurs et doit sauver son peuple en périssant luimême. Les premiers vers du poëme ne sont même qu'une imitation de Y Œdipe à Colonne. Pourquoi donc chercher tant de mystères dans une œuvre dont le but évident est l'application des formes du drame antique à un sujet biblique, une tentative suprême

SA POÊSIS at7

de conciliation entré les deux tendances qui se partagèrent f esprit de Miltonî L'accent même de cette poésie ne le dit-elle pas clairement? Si le Sanuan n'était que l'enveloppe du drame intime qui assiégeait l'esprit de Milton, il montrerait, au lieu de l'énergie calme et soutenue qui y régnent, les élans d'une âme qui ne peut se contenir. Le lyrisme des psaumes eût, pour le moins, passé tout entier dans une œuvre passionnée. S'il y a au contraire un reproche à faire au Sawwon, c'est la froideur de l'action et du langage. D'action même, il n'y en a pas, à proprement parler, puisque le dénoûment est raconté, et Johnson a eu quelque raison de dire, dans son appréciation partiale de ce poëme : « Le poëme a un commencement et une fin, qui eussent contenté Aristote; mais il faut avouer qu'il n'a pas de milieu, attendu qu'il ne se passe rien entre le premier acte et le dernier, qui hàto ou retarde la mort de Samson. Le drame tout entier, si on en retranchait les hors-d'œuvre, ne remplirait pas un seul acte. Et voilà la tragédie que l'ignorance a admirée, et que la superstition a applaudie * I »

. Il s'en faut bien qu'une critique équitable souscrive à la dernière partie de ce jugement. Il y a longtemps qu'elle ne cherche plus chez Aristote autre chose que les éternels aphorismes du goût si bien définis par ce merveilleux génie. On se consolerait donc de découvrir dans le Samson une

' Johnson. Rambler, n" 13d.

inInaoUon à des réglée, que le Pfy$méîhée d'Ëschyle ne respecte guère, si rexécutk)n du poëme répondait complètement au dessein du poëte. Oa n'y peut méconnaître, au premier coup d'œil, une énergie et une majesté qui d^)assent les plus beaux modèles de l'antiquité. L'inspiratioa biblique soutient le poëte et ne le laisse pas faiblir. M^ il faut biea avouer qu'en se refusant, sans doute par une soumission trop aveugle aux modèles antiques, à admettre dans ce drame les riches couleurs et Téclat qu'il avait prodigués dans le Paradis perdu^ Milton s'est condamné à la sécheresse et à la solennité. De plus Milton n'a pas voulu diviser ses chœurs en strophe, antistrophe et épode, ce qui eût reposé l'oreille et l'attention, et dans son rigorisme poétique, il n'a admis qu'accidentellement la rime. Johnson a donc eu quelque raison de dire qu'on discerne à peine en ce poëme la régularité métrique. On peut dire cependant, sans se laisser égarer par la prévention, qu'il n'est pas besoin d'une attention bien soutenue, pour entrer dans le large courant de cette poésie. D est difficile de penser que Milton ait volontairement renoncé à donn^ à ses vers l'harmonie qui ne lui a jamais fait défaut. Il la sentait sans doute autrement que ses critiques, et nous ne (arojons pas nous tromper en disant qu'il avait pour cela ses raisons. On peut faire au Samson A^nistes des reproches que nous ne tentons même pas de repousser. Mais celui qui ne se laisserait pas prendre , au moins par le raisonnement , à cette noblesse et à cette dignité soute-

nue, celui que ne sauraient point émouvoir cette hauteur morale, cette virile énergie que respire ce poëme, celui-là aurait un sentiment bien imparfait de la véritable grandeur poétique. Le Sanwon est bien le testament poétique de Milton vieilli et attristé, de Milton à jamais séparé des illusions et des rêves dorés de sa jeunesse, mais invincible et fier, et emportant dans la tombe l'indomptable pureté de sa conscience, et la foi dans l'immortel avenir du droit et de la raison.

LA

Page 1