‹ Mimes et ballets grecsChapitre 13 sur 30 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

simj:the, thestylis.

SIM^THE

Puis-je être sûre de toi, Thestylis ?

THESTYLIS

Quelle question !

SIMJîTHE

Suis-je sure de moi-même ?

(Un silence.)

THESTYLIS

C'est rheure d'Hypnos, le dieu des songes bienheureux. J'ai préparé ta couche depuis longtemps, N'iras- tu pas te reposer de toute cette longue nuit ?

siM^THE, se levant, tragique.

En efifet, c'est Theure.

THESTYLIS, avcc effroî.

Quelle heure ?

/ SIMJETHB

L'heure de m*en aller loin de lui.

THESTYLIS

Je ne comprends pas. Tu me fais peur. Quelle vie ! Eros est un terrible dieu.

siMiETHE, marchant lentement, puis s^arrêtant pour regarder au dehors,

La soirée est merveilleuse. La lune n'a jamais été plus resplendissante. En vérité, c'est un beau soir pour mourir.

THESTYLIS

Ne plaisante pas ainsi... Qu'est-ce que ce bruit ?

SIMiETHE

Ce sont les jeunes chiens qui jappent à travers le sang, dans le cimetière.

THESTYLIS

Ou croirait qu'ils sont tout près d'ici.

SIM.ETHE

Ils sont tout près d'ici. — Ils ont faim et soif. — Ils mangent et s'abreuvent — qui sait.^ ils regardent peut-être, tout simplement, cette splendeur nocturne qui les amuse.

THESTYLIS

Leurs hurlements donnent le frisson.

SIM.ETHE

Ce cimetière, c'est le palais de mes rêves qui s'écroule. Le sang des suppliants y coule à flots, et va tout inonder

THESTYLIS

J'ai peur.

SIM.ETHE

La peur m'empêche-t-elle démarcher délibérément vers le but? Le moment est venu... Assiste-moi, déesse des sûres vengeances, redoutable Hécate !

THESTYLIS

ïu as la fièvre. Tu deviens folle.

siMJ^THE, lui broyant les poignets.

Ah, je deviens folle .^ je pourrais te tuer, alors?

THESTYLIS

Pardonne-moi.

simtEthe, lui lâchant les mains.

Tuvois bien que je suis plus raisonnable que toimême.

(Elle s'assied et songe.)

THESTYLIS, buS.

0 bergeronnette, oiseau des tendres sortilèges, ramène, ramène vers Simaethe, pendant qu'il en est temps encore, l'amant cruel qui l'a délaissée.

SIMiETHE

Ecoute-moi avec attention. Te rappelles- tu que tu

LES MAGICIENNES 5l

m'avais promis une obéissance aveugle en toutes choses ?

THESTYLIS

Tu étais autre.

siM^THE, lui prenant de nouveau les poignets. Folle alors ?

ïHESTYLis, suppliante. Pitié !

SIM.«THE

Ecoute donc, et obéis.

THESTVLÏS

J'écoute et j'obéirai.

SIM/ETIIE

Où sont les lauriers? Apporte- les-moi. Bien. — Entoure cette coupe de la toison rouge d'une brebis.

THESTYLIS

Que veux-tu faire ?

SIM^THE

Un enchantement sur l'homme lâche et cruel qui m'a abandonnée. Continue de resplendir, ô Sélènè ! j'entends te célébrer, divinité tranquille, toi et la sombre puissance qui s'élève des tombeaux... Assistemoi, effrayante Hécate, de toute l'énergie de tes charmes empoisonnés !

THESTYLIS

Est-ce bien Simaethe qui parle ?

Sa MIMES ET BALLETS GRECS

SlMiETHE

Delphis m*a torturée implacablement. J'entends le torturer à mon tour. Je brûle ce laurier sur lui. Comme ces feuilles s'embrasent, pétillent et se consument, comme ces cendres légères s'envolent et disparaissent, ainsi se consume et périsse la chair du beau Delphis, mon amant ! — Thestylis !..

THESTYLIS

Que veux-tu encore ? ^

SIM^THE

Il faut à présent brûler le son... La déesse est dans les carrefours. Frappe sur l'airain retentissant...

THESTYLIS

0 Dieux!

SIMiETHE

Ah I il s'est joué de Simsethe ! Ah ! il ne m'a point épousée ! Ah ! il méprise la petite vierge qu'il a séduite ! Eh bien, qu'il paie son crime de la mort 1 — Je verse trois libations et je dis trois fois : qu'il cause maintenant de la palestre avec Eudamippe, ou qu'il soit couché avec Doris, sa maîtresse, périsse Eudamippe, périsse Doris et qu'il les oublie à jamais comme autrefois Thésée oublia Ariadne aux belles tresses. Fais avec moi les libations > Thestylis.

THESTYLis, docUe Qvec terreur.

Je ne te croyais pas si cruelle.

SIM.ETHE

Je suis juste.

THESTYLIS

Ton âge est celui de l'amour.

SIMiETHE

La justice n'a pas d âge. Comme Thippomane, cette plante d'Arcadie, afTole et rend furieuses les cavales rapides et les pouliches, — qu'un affreux délire s'empare du beau Delphis, mon amant !

Cette frange vient de son manteau. . .(/a déchirant) Au feu, ce souvenir qui m'irrite! ô barbare Eros ! es-tu content ? pareil à la sangsue des marais, as-tu assez sucé toutes mes forces ?

THESTYLIS, Suppliante.

Simaethe !

SIM.ETHE, la repoussant.

Je n'omettrai nul point des recettes de la vieille. — C'est pour toi, Delphis, que j'écrase ce lézard. Prends ce jus d'herbe, Thestylis, et frottes-enle seuil de cette porte. Eh bien, tu n'obéis pas?

THESTYLIS, obéissaut.

Nous ne dormirons donc plus jamais? ô Hypnos, Hypnos, ferme enfin nos misérables paupières.

SlMiETHE

Il fermera merveilleusement les miennes, et sans tarder.

THESTYLis, tressaillant.

Dieux ! les aboiements qui reprennent.

SIM^THE

Au contraire, c'est fini. Ecoute, tout se tait. Plus un soupir de flot ou de brise... {A soi-même.) Seule Tangoisse est en rumeur au fond de mon faible cœur. {Une pause ; brusquement et joyeusement.) Thestylis !

THESTYLIS

Que dis-tu ?

SIMAETHE ^

Je suis au bout de mes souffrances... Je me sens exaucée !

THESTYLIS, buS.

0 bergeronnette, ramène Delphis pendant qu'il en est temps encore !

(La tête dans ses mains, elle pleure longuement.)

SIMAETHE, à part.

Comme une araignée enveloppante, voici les songes noirs... {Souriant.) Oh ! les souvenirs, les souvenirs I plus on les chasse, plus ils reviennent... Ma nourrice m'avait suppliée d'aller jusqu'au bois sacré d'Artémis voir un cortège d'animaux^ parmi lesquels se trouvait

une lionne... Je ne voulais pas. Elle me força, par caprice de vieille femme, plus curieuse que les enfants. Je cédai. J'étais vêtue'de ma plus belle tunique et enveloppée du manteau de Kléarista. Vers le milieu de la route, j'aperçus Delphis, marchant avec Eudamippe. Ils étaient beaux comme Eros — lui, surtout. Leur barbe était plus dorée que Thélichryse, leur poitrine luisante [levant les bras vers le ciel) comme toimême, ô Sélènè!... Tous deux venaient de quitter le gymnase. {Une pause,),,, et c'est ainsi que je devins amoureuse — d'un regard de ses yeux!... J'ignore comment je regagnai la maison. Je restai couchée dix jours et dix nuits. Un mal aigu me dévora. Je pensai mourir. {Une pause,) Vint aux Dieux que cela eût pu être ! {Nouvelle pause,) Thestylis me soigna, elle me guérit en me parlant de lui. Elle lui porta mon message... Et les mystères s'accomplirent. Nous nous aimâmes, pareils aux fleuves rapides qui parcourent et dévorent les collines... Et je vais mourir ! — Qu'est-ce là ? Déjà les étoiles qui pâlissent et disparaissent une à une.

Ne serais-je pas entendue ? {Se dressant triomphante.) Si, je sens que je suis exaucée, queje vais l'être à l'instant même.

Adieu, Hellas ! Ni la charrue, ni la pioche, ni le glaive ne font ou ne défont le miel de tes abeilles. C'est Eros

qui le donne ou le retire. 11 me Tavait donné, il me Ta retiré, je n*ai rien à regretter... Thestylis !

THESTYLIS

Que veux-tu ?

SIM.ETHE

Va ouvrir.

THESTYLIS

Personne n'a frappé

SIMJETHE

Ouvre! te dis-je. {A part.^ 0 dieux, vengez-moi et maintenez la justice.

THESTYLIS, ouvraiit.

Il fait un froid glacial. Il n'y a personne^ je le savais bien.

siMiETHE, criant.

Il y a lui !

(Elle étend les bras comme vers quelqu'un d'invisible mais de présent.)

THESTYLIS

Cette fièvre te tuera.

siMiETHE, les bras toujours étendus.

Tu ne Tentends pas ? je l'entends, moi. Ecoute. . .

Une pause, (Simœthe laisse tomber ses bras avec lenteur.

Page 1