Minette
Vous connaissez, n’est-il pas vrai, Paula Marcel, qui tient l’emploi des grandes coquettes au théâtre du Gymnase dramatique ?
Paula Marcel a trente-trois ans... Elle ne s’en donne que que trente au théâtre, et vingt-huit avec ses amants ; — les nouveaux bien entendu.
La vérité est qu’elle parait fort jeune encore, et qu’en scène, sous un costume qui lui sied bien, ou dans son boudoir, lorsque la lumière y est convenablement disposée, Paula Marcel est fort en droit, de par sa beauté, sa fraîcheur et sa grâce, d’accuser son acte de naissance de la calomnier d’au moins trois ans de trop.
Paula Marcel n’est plus ce qu’elle a été, cependant. Elle a été mince, et elle est grosse ; légère, et elle est quelque *peu lourde; son visage a reflété le coloris ferme et
velouté de la pêche... et il a besoin, aujourd’hui, du secours de la poudre de riz pour fondre finement ses nuances... Bref, elle a possédé une forêt de cheveux... et elle n’en a plus qu’un bois... encore assure-t-on que la moitié de la plantation est née et a grandi sur une autre tête que la sienne. . ,
Quoi qu’il en soit, avec ses mains grandes au plus comme celles d’upe fillette de dix ans ; avec son pied que la pantoufle de Cendrillon eût chaussé trop au large ; avec ses charmants yeux bruns, ses dents blanches, son nez gracieusement recourbé et sa bouche vermeille, Paula Marcel est certes, encore une très-jolie femme... elle est, surtout, ce que la suite nous prouvera, une femme de beaucoup de cœur et de passablement d’esprit... et, vraiment, en faveur de toutes ces qualités, on peut bien lui pardonner la petite faiblesse de vouloir rendre au bon Dieu trois ou quatre années qu’il lui a peut-être octroyées trop vite.
Il y a tant de gens dans ce monde, rien que laids, sots et méchants, à qui l’on passe, sans compensations, quantité de ridicules.
Or, c’était un matin du mois de mai 1847, Paula Marcel était dans son cabinet de toilette. En corset, en jupon court, couverte seulement d’un fin peignoir de batiste, elle allait et venait en face d’une immense glace, devant un meuble surchargé de flacons d’essences, de vases de Chine, de parfumeries, de fleurs, de brosses d’ivoire et de peignes d’éeaille.
Derrière l’actrice, témoins de toutes ces fantaisies d’une toilette féminine, assis l’un à droite, l’autre à gauche de la cheminée, se tenaient deux hommes. *
L’un de ces deux hommes était d’une taille ordinaire, mais bien prise ; il avait des traits agréables, sinon distingués, l’air très-satisfait de lui-même toujours, et parfois spirituel, voire même railleur. Il était mis avec assez de goût, néanmoins un véritable homme du monde eût peutêtre trouvé quelque chose à reprendre à la coupe un peu plébéienne de son pantalon et aux couleurs un peu éclatantes de son gilet.
Celui-ci était M. Anatole d’Haéblay, auteur dramatique.
L’autre, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, — huit années, à peu près, de moins que le premier, — était laid, et d’une laideur presque repoussante, avec un visage régulier ; petit , avec une taille au-dessous de la moyenne et bête, avec une dose d’esprit très-suffisante pour un fils d’Adam. Je m’explique : ce monsieur semblait laid parce qu’il grimaçait sans cesse ; petit, parce qu’il se tenait perpétuellement courbé ; et bête, parce qu’il n’employait ses facultés, du matin au soir, qu’à gâter sa pehsée, ses paroles et ses . gestes par une affectation souverainement fatigante.
Celui-là avait nom Théodose Richer ; c’était un poète.
Anatole d’Harblay et Théodose Richer assistaient donc, ensemble, à la toilette de Paula Marcel, mais chacun d’eux s’y comportait à sa façon. Le premier ne regardait rien, parce qu’il connaissait tout, je suppose... Le second regardait tout assurément parce qu’il ne connaissait rien.
Au reste, l’actrice y mettant une décence, presque une pudeur extrême. Sans doute, ces toileltes-là, quoique en présence d’intimes ou d’élus, ne sont jamais qu’une sorte de cérémonies mi-voluptueuses, mi de conventions, qui ne tirent point à conséquences... Cependant le bas d’une
jambe ou le haut d’une épaule, une éclaircie dans les plis du peignoir, peuvent encore, en pareil cas, par l’inadvertance de la jambe, de l’épaule ou du peignoir, faire étin- . celer tout à coup un regard trop curieux...
Mais nous répétons que Paula Marcel paraissait fort avare, ce malin-là, de ces oublis furtifs de ses attraits... Pourquoi ? Mon Dieu, tout simplement parce qu’il y avait longtemps qu’elle ne se mettait plus en frais de coquetterie pour d’Harblay, et que, quant à Théodose Richer, l’intention bien arrêtée de la charmante actrice, dès le premier instmt où elle avait rencontré le poète, avait été de se soucier fort peu de lui inspirer des désirs. Encore une fois, Paula Marcel est douée d’un cœur excellent : il lui serait cruel, en amour, de contracter des dettes qu’elle ne pourrait pas acquitter.
« — On fume chez vous, Paula, n’cst-ce pas ? » fit brusquement d’Harblay, comme Théodose Richer arrondissait une métaphore sur les mains de la Vénus de Médicis, au moment où l’actrice polissait, du coin d’une lime d’acier, l’extrémité de ses ongles rosés.
« — Comment donc ! mon ami, » repartit Paula, « mais sans doute ! Fumez, fumez ! ne vous gênez pas !... Et vous aussi, monsieur Richer, entendez-vous ? »
— Oh ! madame, » murmura le poète en fermant à demi les yeux et en ouvrant le plus possible les narines,
« pour moi... dans cet asile où vous daignez me permettre, profane, de pénétrer, il y a tant de senteurs qui m’enivrent, que je perdrais, je vous le jure, en me livrant, au milieu d’elles à la vulgaire jouissance que vous me proposez.
— Vulgaire jouissance ! vous appelez cela une vulgaire
jouissance... des londrès pareils!» s’écria d’Harblay, montrant au poète dédaigneux un cigare doré qu’ri venait * de tirer de sa prison de paille.' « Allons ! vous n’êtes pas fumeur, mon cher Théodose... et çela m’étonne... je m’imaginais que les gens qui vivent, ainsi que vous, dans les nuages, ayaient assez de penchant pour les brouillards du tabac. Hoffmann, ne fumait-il pas comme un Turc, dites-moi ?
— Sans doute... et il se grisait aussi comme un Suisse.
— Eh bien !... vous préférez ce dernier passe-temps ?
— Ni le tabac, ni le vin, monsieur, quand j’ai l’honneur de me trouver près d’une femme.
— Mais si cette femme vous permet l’un ou l’autre... Vous le voyez, madame m’autorise à brûler un' cigare, et j’ai eu des maîtresses, ma parole ! que cela égayait beaucQup de me fréquenter, par hasard, un peu gris...
— Je ne nie pas la bonté de madame et le caractère enjoué de vos maîtresses... .
» Mais je vous réitère que, pour mon compte, il me plaît de respecter et d’adorer le beau, lors même qu’il consent à me sourire, à moi chétif...
» Et que je ne veux pas plus fumer devant notre divine Paula, que je n’oserais perdre la raison à ses côtés, autrement qu’en l’écoutant ! »
Paula se tourna vers d’Harblay, et, les bras croisés, l’œil comiquement sérieux :
* — Eh bien ! qu’est-ce que vous dites de cela, mon bon?» fit elle, a En voilà des principes qui sont de l’hébreu pour vous, j’espère!... pour vous... mauvais auteurs cyniques et blasés que vous êtes !
— J’avoue que je ne suis pas un poète de la force de Théodose, répartit d’Harblay avec un sourire sardonique... mais que voulez-vous, ma bonne... tout le monde n’est » pas fait pour bâtir une Léda !...
— Ou pour démolir une Jeanne Hachette !...»
Le poète et l’auteur dramatique échangèrent un regard fielleux...
Léda était une mauvaise tragédie de Théodose Richer, qu’on avait eu le tort de jouer quatre fois à l’Odéon.
Jeanne Hachette était un mauvais mélodrame de d’Harblay, qui avait eu le tort de ne pas faire un sou à la Gaîté.
La riposte valait l’attaque. Mais Paula, tout en riant tout bas de. ce commencement d’escrime littéraire, se jeta généreusement aussitôt entre les deux combattants.
« — Eh bien ! eh bien ! » s’écria -t- elle. « Qu’est-ce que cela! Jeanne Hachette et Léda à propos d’un cigare!... mais vous vous égarez, je crois, messieurs... et vous oubliez que vous êtes tout prosaïquement dans le cabinet de toilette d’une pauvre comédienne! Allons! un peu plus d’entente cordiale, je vous prie...
» Voici que rien ne me retient plus ici, et l’heure de mon déjeuner qui approche ; me faites-vous le plaisir de partager mon modeste repas, messieurs, ou faut-il que je vous dise adieu? »
Théodose Richer et d’Harblay se levèrent à ces mots, l’un en cherchant une réponse à l’invitation qu’on venait, à peu près, de lui adresser, l’autre en se demandant si, décidément, avant de s’éloigner, il expliquerait à l’actrice le but de sa visite matinale explication qui ne manquait pas, à ce qu’il parait, de difficultés.
A ce moment, Anna, la femme de chambre de Paula, parut à la porte du cabinet de toilette.
a — Qu’est-ce? » fit l’actrice.
— Une personne qui désire parler à madame.
— Une personne !... quel genre de personne?
— Uçe dame.
— Une dame... son nom?
— Elle a refusé de le dire.*»
— Et vous l’avez fait entrer ?
— Au salon... oni, madame... Oh! madame n’a pas à* se fâcher... c’est une personne très-bien... un cachemire de l’Inde... upe voilette d’Angleterre !... »
Paula sourit en regardant d’Harblay.
« — Il est certain, » dit ce dernier, « que si cette dame a une voilette d’Angleterre et un cachemire de l’Inde, vous ne pouvez refuser de la recevoir. " »
» Adieu donc, madame.
« Un de ces matins que cet imbécile ne sera pas là, je te conterai ce que j’ai dans la tête, entends-tu ? »
Ces derniers mots avaient été prononcés par d’Harblay à l’oreille de Paula, tandis que Théodose Richer prenait . son chapeau et sa canne dans un des coins de la pièce.
« — Mais pourquoi pas tout de suite ? C’est donc bien long? » repartit Paula, du même ton, en serrant la main de son ancien amant. ,
« — Ce ne serait pas long à te dire... mais pour te remercier d’avance, ensuite, comme il conviendrait, je n’aurais peut-être pas assez de temps aujourd’hui.
— Ah ! lu as encore besoin de me remercier... je com- ? prends.,. Ta visite était intéressée.,..
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— Méchante... des reproches déjà! vous voulez donc que je n’ose plus vous supplier... *
— Allons ! je sais bien, et toi aussi, que tu oses toujours !
— Madame... avez-vous la bonté de permettre... »
* C’était Théodose Richer qui, jugeant que la conversation mezzo voce , de Paula et de d'Harblay, avait assez duré, venait y intcrcaller sa révérence et son organe traînards..*
* D’Harblay se pinça les lèvres avec humeur en laissant tomber la main de Paula.
L’actrice, qui se rappela à cet instant qu’çyi l’attendait ailleurs, s’inclinant en disant :
« — Eh bien ! au revoir, alors, messieurs... vous me pardonnez... au revoir. »
Et, se dirigeant vers une porte du cabinet de toilette qui donnait sur le salon, elle disparut sans plus de cérémonies.
« — Maintenant que le beau n’est plus avec nous, voulez-vous un cigare, Théodose ? » fil d’Harblay, qui rallumait le sien.
% Le poète considéra l’auteur dramatique d’un air méprisant.
« — Vous êtes bien heureux de gagner de l’argent, avec vos pièces, mon cher ; » lui dit-il ; « cela vous fait pardonner, à eWes et à vous, bien des choses !...
— Bah! Eh bien! je vous trouve également heureux, vous, mon bon, d’avoir hérité, assure-t-on, ces jours derniers, d’une somme de cent mille livres... un joli denier !...
•» Si vous savez manger cela dignement... en deux ou trois ans, par exemple... c’est deux ou trois ans que vous
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possédez, je vous le garantis, à être le plus Sublime poète du monde. »