‹ MinetteChapitre 2 sur 27 · ONE FEMME HONNÊTE · texte numérisé non relu

ONE FEMME HONNÊTE

Au moment où Paula passait dans son salon, la dame au cachemire de l’Inde et à la voilette d’Angleterre y était occupée à regarder, sur une étagère, un groupe en bronze, de Feuchères, d’une composition un peu risquée peut-être, mais qui n’en avait pas moins de charme pour cela : un faune et une hamadryade se donnant mutuellement leur âme dans un baiser.

Paula aimait beaucoup les objets d’art.

Au bruit, quoique léger, des pas de la maîtresse de la maison, la dame se retourna vivement, et, honteuse d’être prise ainsi en flagrant délit de trop grande admiration pour la sculpture, elle demeura interdite et rougissante comme une jeune fille qui bégaie son premier mot d’amour. »

Paula, tout d’abord, en entrant, avait remarqué l’objet qui captivait si singulièrement l’attention de l’étrangère; d’un second coup-d’œil, quand celle-ci se retourna, tout en la trouvant jeune et jolie, l’actrice s’aperçut,, en même

temps, de l’émotion qui troublait la dame au cachemire de l’Inde et à la voilette d’Angleterre.

« — Pauvre petite !» se dit Paula, « elle rougit parce que je la surprends heureuse peut-être d’un souvenir devant mon faune et ma nymphe qui s’embrassent ! Allons ! c’est quelque femme du monde qui veut jouer la comédie * en société et qui se risque à venir me demander des conseils. > *

» Trânquillisons-la bien vite. »

Et du ton le plus aimable et comme si le trouble de sa visiteuse eût passé invisible pour elle, l’actrice, s’inclinant gracieusement, s’écria : .

« — Vous vous ennuyiez en m’attendant, madame, et vous daigniez perdre quelques regards à des babioles qui n’ont d’autre valeur que celle de m’être données par des amis.

» Pardonnez-moi de vous avoir laissée seule un instant... Mais j’étais à ma toilette...

» Vous voyez, je me permets même de vous recevoir bien sans façon... je suis encore en peignoir...

» Vous désirez me parler... veuillez prendre la peine de vous asseoir... je suis tout à vous. »

Durant ces quelques mots de Paula, le feu qui animait le visage de la jolie visiteuse avait eu le temps de se dissiper ; en se rendant à l’invitation qui les terminait, elle était devenue complètement calme, presque souriante.

Assises l’une près de l’autre, les deux femmes, qui s’examinaient de côté, en ayant l’air, de s’occuper, celle-ci d’une bride de son chapeau, celle-là de la dentelle de sa manche, demeurèrent d’abord silencieuses.

Enfin Paula lança un petit « hum ! hum ! » qui signifiait : j’y suis... quand il vous plaira?

L’étrangère, par une légère inclination de tête, fit entendre qu’elle avait compris, et regardant, cette fois, l’actrice en face :

« « — Madame, » dit-elle résolument, « je viens réclamer

de vous un service.

— C’est bien cela ! pensa Paula, elle va jouer Estelle , ou la Demoiselle à marier , et il faut que je lui apprenne ce qu’on fait de ses mains en scène. »

Et, tout haut, l’actrice repartit :

« — Uu service, madame, mais tout ce qui vous sera agréable, je m’y engage d’avance... »

La visiteuse secoua gaiment la tête.

« — C’est peut-être beaucoup vous engager, madame, prenez garde ! » répliqua-t-elle.

Paula fronça le sourcil.

Evidemment, ce ne pouvait être les ressources de son talent qu’on mettait ainsi en question.

Or donc elle ne comprenait plus.

« — Expliquez-vous, madame, » fit-elle d’un ton plus bref.

On s’irrite toujours un peu, malgré soi, de ce qu’on ne comprend pas.

« — Tout de suit®, madame, » reprit la jolie dame, à qui le changement de physionomie et de ton de Paula n’avaient pas échappé, « mais, auparavant, une prière en deux mots.

» On vous dit bonne et spirituelle, madame, et, dès le

premier moment où vous m’êtes apparue, tout à l'heure, j’ai acquis la persuasion qu’on ne vous flattait pas...

» Au nom de votre bonté et de votre intelligence, madame, promettez-raoi donc de ne point vous fâcher de ma démarche, de ne point vous moquer de ma demande? »

Paula considéra son interlocutrice dans les -deux yeux.

« — Pouvez-vous me dire votre nom, avant tout, madame ? * fit-elle.

« — Pas encore, » répliqua l’étrangère, « ce serait prendre mon récit par la fin et il n’aurait plus, par conséquent, autant d’intérêt pour vous.

— « Vous pensez?... »

Et Paula réfléchit une seconde.

Elle se croyait sur la voie... elle avait envie de s’en assurer en brisant d’un mot le mystère dont sa visiteuse semblait vouloir s’envelopper...

« — Bah! » se dit-elle, « si je me trompe... ne soyons pas maladroite... si je ne me trompe pas... soyons aimable. Des deux façons il y a plus d’esprit à écouter. »

Elle tendit la main h la jeune femme.

« — Qu’il en soit donc comme vous le souhaitez, madame, » Gt-clle. « Je ne sais si l’on vous a vraiment conté que j’étais bonne et pas trop sotte... mais quoique vous me disiez et me demandiez, je vous promets de me conduire de manière à mériter, à vos yeux, cette flatteuse réputation. »

a — Merci ! madame, » repartit la dame au cachemire, en serrant cordialement la main qu’on lui offrait.

» Je commence mes confidences; ma prière viendra ensuite.

» Je* suis mariée, madame.

» Et je suis très-malheureuse d’être mariée. »

Paula leva sur son interlocutrice un regard malicieux ; le sourire qui se jouait sur les lèvres de cette dernière, en entamant ainsi ex abrupto ses confidences, permettait ce regard.

« — Très-malheureuse madame, » répéta l’actrice, « ah ! tant pis !..

» Mais comment l’entendez-vous, s’il vous plaît? #

— Mon Dieu ! tout simplement. Mon mari ne m’aime pas... et ce n’est pas là qu’est le mal, car je dois vous avouer que je le lui rends bien... mais il se comporte encore à mon égard d’une façon inconvenante... souvent brutale... Et c’est de cette conduite que je me plains.

— Oui ! oui ! j’y suis, reprit Paula, vous avez affaire à un jaloux, à un tyran, sans doute ?

— A un Jaloux, non... mais à un tyran ; mon mari ne s’occupe pas assez de moi pour cire jaloux... il s’en occupe trop pour me contrarier sans cesse, me gêner, me tourmenter... me faire souffrir.

— Mais quel vilain être c’est là !... Mais vous êtes toute jeune... Depuis combien de temps êtes vous donc au pouvoir de cet affreux monsieur ?

— Député six mois, madame.

— Six mois ! .. le temps qu’un mari emploie d’ordinaire à se montrer amoureux !... ne fût-ce que par respect pour lui-même... Mais c’est un fou que vous avez épousé peut-être, madame ?

— Pis que cela, c’est un imbécile.

Paula éclata de rire.

La jolie dame en fit autant.

C’était charmant ! Il y avait déjà accord tacite entre la dame au cachemire et l’actrice ; l’une sautait si hardiment par dessus les préjugés pour accuser son tyran l’autre était instinctivement si enchantée de voir une femme du monde, une femme mariée, une femme honnête se livrer à de telles évolutions devant elle !

« — Voici le portrait de mon mari, madame, » reprit la femme honpête, lorsque son accès de gaité, ainsi que celui de l’actrice, se fut à peu près calmé, « voyons si vous le reconnaîtrez. »

— Je le connais donc ? s’écria Paula.

— « Mon mari, » poursuivit la jeune dame, sans répondre à cette question, « est grand... mince... et jeune. Je ne sais pas s’il est beau ou laid... je n’ai jamais songé à le regarder en face... Cependant on m’a assuré qu’il n’était pas trop mal. Garçon, mon mari, à ce qu’il parait, était le modèle des bons sujets ; premier clerc d’une étude d’avoué il travaillait sans relâche, n’avait pas de maîtresse et mettait tous les dimanches à la caisse d’épargne.

» Depuis qu’il est devenu en même temps possesseur d’une étude et d’une femme, de l’une, grâce à ma dot et à quelque fortune du côté de sa famille, de l’autre, grâce à mon père qui s’était plu ainsi à se donner d’un coup un gendre et un successeur, mon mari a complètement changé. Un mois après son mariage il s’occupait à peine de son étude; un mois plus tard, il n’y mettait plus le pied que par hasard, pour y aller chercher de l’argent à sa caisse. Bientôt, enfin, il se faisait des amis avec les-

quels ir passait ses jours à table, ses nuits au jeu ; il prenait des maîtresses auxquelles il prodiguait l’or...

» Bref, se transformant, jusqu’au bout, au moral comme au physique, — le tout à son désavantage, — de simplement niais qu’il était autrefois, timide par nullité, silencieux par ignorance, il devenait subitement un sot... un sot qui crie et tranche sur tout... qui sait tout, qui parle de tout.

d Je termine, madame ; furieux de ce que je m’éloignais de lui, couvrant de mon dégoût ses turpitudes, accueillant par mon mépris ses impertinences, mon mari achevait un jour sa brillante métamorphose en me traitant... comme on ne traite pas une femme qui a commis une faute...

» Il m’obligeait à renoncer à la société de mes connaissances... Il m’empêchait d’aller dans le monde... Il m’interdisait les visites de deux intimes amies...

» Hier enfin, madame... hier... »

Et ici la voix de la femme honnête s’altéra... Ses yeux qui avaient été jusque là étincelants de sarcasme se voilèrent sous des larmes.

— Hier ? » répéta Paula avec un vif intérêt.

« — Hier... dans un moment de colère de brute... il me menaçait... il osait lever la main sur moi !... »

Paula bondit sur son siège comme une tigresse blessée.

« — lia voulu vous battre, » s’écria-t-elle, «vous!... vous... une enfant !... Oh ! mais c’est un vrai drame que vous me contez, madame !

» Et je connais à ce qu’il paraît le traître de ce drame

« Mais le nom !... le - nom de ce gueux ?... Apprenez-le moi donc bien vite ?... »

Le sourire avait déjà remplacé les larmes sur le visage de la visiteuse ; elle prévoyait l’effet qu’elle allait produire.

« — Je me nomme madame Becquet, madame, » ditelle.

L'actrice se rejeta en arrière, stupéfaite, médusée...

Hortense Becquet souriait toujours, pourtant.

« — Vous êtes madame Becquet! » exclama Paûla, « comment... et vous venez... »

« — Je viens vous demander de me prendre tout à fait mon mari que je déteste et qui vous adore... il me l’a assuré lui même, hier, en me disant qu’il n’y avait que les dames de théâtre qu’un homme pût-se permettre d’aimer. »

Pour le coup, Paula n’y tint plus... Elle fut forcée de se lever.

Elle, qui avait vu et entendu tant de choses extraordinaires dans sa vie, n’en avait cependant jamais ni entendu ni vu une de cette force-là ! Une femme honnête, et une femme honnête de dix-huit ans à peine, venant, pour cause d’ennuis domestiques, prier une maîtresse, une rivale, de lui prendre tout à fait son mari.

Hortense considérait l’actrice : elle jouissait de son triomphe. Elle étonnait une femme qui ne devait, par métier autant que par habitude, s’étonner de rien !

« — Eh bien ! madame, dit-elle, la première, vous ne me répondez pas?... vous me refusez ? »

Paula laissa échapper un nouvel éclat de rire ; c’était ce qu’elle avait de mieux à faire.

Et s’agenouillant amicalement devant Hortense, ses

coudes sur les genoux de la jeune femme pour la contempler plus à son aise :

« — Ma chère petite, » répliqua-t-elle, « vous serez un jour une des grandes célébrités de Paris, c’est moi qui vous le prédis !

» Pour l’instant, confiance pour confiance...- Avant de vous répondre, un mot encore de vous.

» Aimez-vous quelqu’un ? » ■

Quelque habile en physionomie que fût Paula, elle n’aperçut pas l’éclair qui sillonna le regard d’Hortense comme elle prononçait gaîment ce mot rapide.

« — Non. »

— Non ! » répéta Paula.

« — Eh bien ! ma chère, ne vous en déplaise, je ne vous prendrai pas tout à fait votre mari... parce qu’ainsi que vous l’avez très-bien dépeint tout à l’heure... c’est un sot et un imbécile...

» Que les sots et les imbéciles me pèseptsur les épaules.

» Et que, d’ailleurs, si vous ne le savez pas, votre mari n’est pas en position de continuer longtemps de se permettre d’adorer les dames de théâtre.

* Mais je vous donnerai un moven de vous débarrasser de lui, je vous le promets.

» Et ce que je vous demanderai, pour toute récompense, ce sera de m’aimer un peu et de me laisser vous rendre heureuse.

» J’ai des vues sur vous...

* Vous n’êtes pas faite pour vivre avec des honTmes de

loi... lors même qu’ils ne songeraient point à vous battre un peu... ' 4 .

» Ma proposition vous sied-elle ?

d Puisque vous avez eu assez d’esprit pour oser venir demander assistance à qui pouvait seule vous secourir... aurez- vous assez d’audace encore pour croire en celle qui vous offre ses conseils et ses services pour l’avenir?..

» Quoique je ne sois qu’une actrice, enfin, voulez-vous de moi pour amie? »

Hortense n’hésita pas, elle se jeta dans les bras de Paula.

Et Paula appuya, avec joie, ses lèvres sur un front presque virginal encore.

Le sort en était jeté. P y avait pacte entre la femme honnête et la femme de théâtre.

« — - Entre l’ange et le démon !... » n’eussent pas manqué de s’écrier de bons bourgeois, témoins effrayés de cette scène.

Hélas ! qu’est-ce qui distingue le démon de l’ange, ô bourgeois ! le savez-vous ?

C’est que le démon n’a pas de cœur, — Dieu le lui a ravi pour le punir, — et qu’il ne peut plus aimer...

Tandis que l’ange en possède un, doux et tendre, qui bat régulièrement dans sa poitrine.

Eh bien ! vous verrez plus tard qui, de Paula et d’Hortense, était l’ange ou le démon.

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