CONCLUSION
Conclusion ! Je venais d’écrire ce mot chéri des romanciers en tête de ce chapitre.
Ou je ne croyais plus avoir à vous dire que ces quelques mots :
Emile Yaltin et sa femme s’adorent plus que jamais.
Louis Perraut est en Angleterre.
Paula Marcel est toujours une charmante femme et une charmante comédienne.
Saint-Aignan va se marier.
Edmond Defresne continue d’être le médecin des pauvres...
Rosine Petit d’éère la meilleure amie de sa fille... et l’exavoué Rigaut d’aller, toutes les semaines, chercher un peu de bonheur près de Rosine, à Fontainebleau.
Enfin je croyais terminer tout uniment par ceci :
Quant à Minette et à d’Harblay, ils sont encore en Espagne.
Et, comme je ne possède pas de correspondants en Espagne, il m’est impossible de vous apprendre si d’Harblay est devenu plus gracieux près de Minette.
Et si Minette, instruite par l’expérience, est devenue moins coquette avec tout le monde.
Lorsqu’un de mes amis entra brusquement chez moi.
C’était Théodore Spindler, un artiste de talent, un pianiste de premier ordre, un cœur d’or, un esprit d’élite... une tête admirable...
Je n’avais pas vu Spindler depuis six mois environ, époque à laquelle il était parti, m’avait-il dit, pour donner des concerts en Allemagne; sa visite me causa donc le plus vif désir.
Je lui tendis les deux mains avec effusion.
Mais il ne m’en donna qu’une... la gauche.
Et, seulement alors, je m’aperçus du motif qui le rendait si avare de ses mains.
Spindler portait le bras droit en écharpe.
« — Qu’est-ce que cela ? » m’écriai-je, « nous sommes blessé ?
» Est-ce un duel... ou un accident? »
« — Ne m’en parlez pas, mon cher, me dit-il, je suis désolé de cette bêtise qui me donne un air fort intéressant, il est vrai...
» Mais je ne trouve rien de sot, pour un homme, comme un air intéressant...
» Et qui m’empêche de travailler depuis plus de trois semaines. . .
— Et c’est une indiscrétion que de vous demander où vous avez attrapé cette bêtise ? «#
« — De la part de tout autre, oui, fit-il, mais de la vôtre, non.
■t> Je me suis battu pour une femme et j’ai été blessé. »
« — Se battre pour une femme, c’est une action bien grave ou une insigne niaiserie, repris-je.
» Dois-je me moquer de vous ou vous féliciter ?
— Ma foi, dit Spindler, je n’en sais trop rien. Voulezvous que je vous conte celte histoire. . . ce ne sera pas long, du reste... vous m’aiderez ensuite à me faire une opinion, car, franchement, je n’en ai pas encore de bien arrêtée sur celle pour qui je me suis battu.
— Vous n’avez pas d’opinion... c’est possible, mais
avez- vous de l'amour ? ’ *
— Hum ! hum ! Elle est bien jolie... mais elle me parait bien rouée.
— Ah î allons ! si vous l’analysez si bien, c’est que vous n’en êtes pas encore fou à lier ! Et où avez-vous déniché cette nature équivoque ?
— En Espagne.
— Comment 1 en Espagne... mais je croyais que vous arriviez de Prusse.
— Je suis resté, en effet, quelque temps en Prusse et en Autriche... mais le climat de ce pays m’avait glacé les
doigts et les sens... il n'y a en moi d’allemand que le nom... j’ai été me réchauffer à Madrid.
— Ah ! bah !... et c’est à Madrid que se sont passés vos amours... et votre duel...
» Et la dame était une naturelle du pays?
— Du tout... une Française... une parisienne pur sang... toute de rubans et de dentelles... de* minauderies et de charme... qui voyageait avec son mari... ou quelque chose qui en portait le titre. »
Ma curiosité s’éveillait.
« — Eh bien, dis-je à l’artiste, contez donc, je suis à vous.
— Mon Dieu, repartit Spindler en allumant une cigarette que je m’étais empressée de lui confectionner, vu son impuissance manuelle, mon Dieu, cela n’est pas bien intéressant, après tout, je vous assure.
» L’intérêt n’existe guère, n’est-ce pas, que là où il y a un peu de passion, d’entrainement.
» Et, vrai ! je doute si fort de ma jolie voyageuse, à présent surtout que je ne subis plus l’empire de ses grands yeux, que je me demande parfois si je ne ferais pas mieux de l’oublier... entièrement...
» Gomme j'oublierai bientôt ma bjessure.
» Que de l’attendre... et de continuer à attiser le feu de mon amour... par pure eonliance en ses promesses...
— Ah 1 vous devez donc la revoir à Paris ?
— Parbleu ! une femme pour laquelle on s’est conduit en héros ne doit-elle pas vous revoir toute sa vie?...
t > Voici l’aventure :
» J’étais à Madrid depuis quinze jours.
» Lorsque, un matin, comme je sortais de l’hôtel que j’habitais, j’y vis arriver deux nouveaux visages... des Français... une jeune femme et un monsieur décoré, d’une quarantaine d’années.
' — Ah ! décoré !... il était décoré- le monsieur? b interrompis-je.
Spindler me regarda avec étonnement.
« — Pourquoi pas ? reprit-il. Qu’est>ce que cela a donc d’extraordinaire, selon vous, un homme décoré?...
— Continuez... continuez, repris-je, je ne sais ce que je disais.
Spindler poursuivit.
« — Vous n’ignorez pas le plaisir qu’on ressent à se rencontrer, à l’étranger, avec des compatriotes.
» Je suis artiste... le monsieur décoré était un homme de lettres... sa femme était charmante.
» Nous eûmes donc bientôt fait connaissance tous trois. .. nous devînmes inséparables bientôt...
» Enfin, à force de ralfoler l’un de l’autre, au bout d’un mois j’étais devenu l’ami intime du monsieur...
— Et l’amant de la dame...
— Pas tout à fait... mais cela en était bien près...
» Quand un incident survint qui renversa tout d’un coup mes projets...
» En remettant à l’avenir le dénouement d’une intrigue que j’étais en droit d’attendre, au premiér moment, aussi flatteur qu’il m’était possible de le désirer.
» Un soir, comme nous étions à nous promener, mon ami, sa femme et moi... un jeune homme, un Français aussi, un lion que je connaissais de vue pour l’avoir ren-
contré souvent dans les théâtres de Paris, passant devant nous, au bras d’un autre, s’écria assez haut pour que nous l’entendissions tous trois, à l’aspect de madame...
» Mettons de madame... Charles :
— Ah!... madameÆharles... Tiens !... cette farceuse-là est en Espagne, maintenant !... Gare aux Espagnols.
# M. Charles fit semblant de n’avoir pas entendu.
» Mais madame Charles avait rougi à l’exclamation de l’insolent.
» Je ne pouvais laisser impunément insulter une femme à qui j’avais dit que je l’aimais.
» Un mari... voire même un amant, dont je pratiquais l’amitié.
» Feignant un rendez-vous oublié, je rejoignis à la hâte mon lion.
» Il était brave, par hasard, quoique impertinent.
» Et, le, lendemain, je le punissais du tort de parler trop haut en lui donnant un magnifique coup d’épée dans l’épaule.
» Et, par contre, il m’apprenait que le métier de redresseur de torts n’est pas tout roses, en me transperçant la main droite. »
« — Après, » lui dis-je.
« — Après? reprit-il, mais après, je fus adorablement accueilli, ma blessure aidant, par madame Charles.
» Peu s’en fallût même qu’elle ne m’accordât alors, dans un élan de reconnaissance, ce qu’elle m’avait refusé jusque-là...
» Mais je souffrais beaucoup... et puis une main emmaillotée, c’est si gênant.
— Puis?..
— Puis de baisers en baisers, de serments en serments, de compliments en compliments, le temps s’écoula.
» Ma blessure ne se guérissait pas... l’exercice m'était interdit, je suivais un régime rigoureux.
# M. Charles m’avait déjà laissé entendre qu’il ne pouvait plus guère prolonger son séjour à Madrid.
# Un matin, madame Charles vint m’apprendre en pleurant que son mari voulait à toute force partir le lendemain pour Barcelone.
» Qu’elle était au désespoir de se séparer de moi... mais qu’il lui fallait obéir.
» Et, le surlendemain, après avoir reçu les adieux touchants du mari et de la femme, je restais seul dans mon hôtel, maudissant ce mari trop pressé.
» Et lisant cette lettre que la femme m’avait glissée dans la main en s’éloignant de moi.
Spindler tira un papier de sa poche et me le tendit.
Mes pressentiments ne m’avaient pas menti.
a — Pourquoi riez-vous d’avance ? me dit Spindler.
— Parce que vous rirez après, repartis-je. Mais laissez moi parcourir ceci, puisque vous le permettez. »
« Cher Théodore,
» Le malheur a sans cesse pesé sur ma vie, je vous l’ai dit souvent. Une nouvelle épreuve m’était réservée, vous le voyez.
■» Une volonté de fer me sépare de vous... de vous qui souffrez et qui souffrez à cause de moi, de vous qui auriez tant besoin, à ce moment, de ma présence... de mon aide, de mes soins.
• Mais si je suis forcée de vous dire adieu, ami, croyezle bien, mon âme, du moins, ne vous abandonne pas.
» Vous êtes le premier homme que j’aie aimé, que j’aime au monde... le seul pour lequel je suis prête à tous les sacrifices... tous les dévouements.
y> Pardonnez-moi donc mon départ involontaire.
» Bientôt, nous nous reverrons à Paris.
t> Et là, je m’y engage par tout ce que j’ai de plus cher, je vous prouverai que je suis digne de vous.
» Et que mon amour n’était pas une vaine parole.
d Ma reconnaissance une banalité.
d Au revoir donc. Courage!.. Soignez- vous bien pour vous et pour moi... Je vous aime, Théodore, et je vous aimerai toujours. » '
« — C’est très-joli, dis-je à Spindler, après avoir lu ces lignes dont je reconnaissais si bien le style.
« Mais madame Charles a oublié de signer son épître.
— Voulez-vous que je supplée à l’omission de cette dame, mon cher ? »
Spindler se prit à rire.
« — Parbleu ! répliqua-t-il, je ne m’y oppose pas, si cela vous amuse ?
» Mais vous connaissez donc ma jolie voyageuse ? ■»
Pour toute réponse, j’écrivis au bas du billet ci-dessus ce nom : « Minette ! »
« — C’est bien cela! s’écria-t-il, oui, c’est son nom... son petit nom!., celui que lui donne son mari... son amant... je ne sais lequel des deux.
» Ah ! puisque vous la connaissez si parfaitement, mon ami, je ne vous lâche plus.
» Il faut que vous m’appreniez ce qu’elle fait... ce qu’elle est... ce qu’elle a été.
» Et, si j’ai raison de l’aimer.
» Et si elle peut m’aimer, elle.
» Et si je dois attendre son retour.
» El si elle se pressera de revenir ? »
Je regardai Spindler dans les yeux.
a — Voyons, lui dis-je, vous êtes un garçon de cœur et d’esprit, Spindler, on peut vous parler... cartes sur table.
» La main sur la conscience, êtes-vous décidément amoureux de Minette ?
« — Dam ! répliqua-t-il, si vous m’interrogez sur ce ton-là, je conçois qu’il faut que je vous réponde à peu près de même.
». Eh bien !... la main sur la conscience... je vous répéterai ce que je vous disais tout à l’heure.
» Elle est bien jolie, mais elle me paraît bien rouée ! »
Je secouai cordialement la main valide de l’artiste.
« — A la bonne heure ! m’écriai-je, vous voilà comme je vous espérais.
Venez donc dîner avec moi et vous saurez, dans une heure, à quoi vous en tenir sur votre conquête.
Et, installé chez Cachette, près de Spindler, je lui contai tout ce que vous venez de lire, cher lecteur, aimable lectrice.
Et, quand j’eus terminé mon récit, Spindler murmura avec un soupir :
«■ — C’est dommage !.. elle est bien jolie !..
# Mais pas d’âme !.. pas d’âme !..
» Allons! c’est un service que vous m’avez rendu, mon ami...
d Je vous en remercie, je ne la reverrai plus !..
» Oh ! dire qu’un homme venait de mourir pour elle... un autre... de la mépriser... un troisième, de lui avouer sa haine...
» Et qu’elle avait si vite oublié tout cela !..
» Et qu’elle s’engageait déjà 'sans craintes, sans remords, sans honte, sans un regard en arrière, dans une nouvelle aventure!..
» Mais c’est infâme, savez-vous !
— Infâme ! dis-je, non... mais triste.
» Après tout, est-ce la faute de cette femme, si Dieu lui a refusé un cœur ?
— Mais j’aurais pu l’aimer, s’écria Spindler, et j’eusse été malheureux, moi aussi, comme les autres...
Seulement je ne lui aurais pas pardonné, moi, entendez-vous! »
« — Vous auriez pardonné, tout comme un autre, lui dis-je.
o Parce qu’il vaut toujours mieux pardonner dans ce monde, croyez-le bien.
» Aux gens qui vous trahissent, mais qui vous ont chéri autrefois. Par respect pour eux.
» A ceux qui vous brisent le cœur... après vous avoir menti jadis par des semblants d’affection...
jj^Jpar respect pour soi. Buvons, Spindler.
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