LA PEUR DO MAL
Pour la première fois, depuis quatre mois bientôt, en
rentrant ce jour-là^ chez lui, Emile Valtin songeait à sa femme.
A sa femme qu’il avait, depuis quatre mois, délaissée, trahie pour une rivale indigne.
A sa femme, vers laquelle, — maintenant qu’il reeon-
naissait et détestait son erreur, — il revenait plus amoureux que jamais.
A sa femme, près de qui il voulait expier ses fautes nombreuses par des preuves de tendresse plus nombreuses encore.
Mais lorsqu’on a eu tort longtemps, lorsqu’on s’est longtemps mal conduit, il n’est pas aussi facile qu’on croit de rentrer tout de suite dans le sentier de la vertu.
D’abord, on n’a plus l’habitude de marcher convenablement dans ce sentier...
Ensuite, ceux près desquels on veut y reprendre route, s’étonnent, naturellement de vous y revoir.
Camille était, selon son habitude, à broder, près d’une • des fenêtres du salon de l’appartement, lorsqu’Emile parut près d’elle.
A l’aspect de son mari, la jeune femme, qui savait qu’il ne rentrait depuis longtemps qu’à l’heure du dîner 1 regarda, tout étonnée, à la pendule... croyant qu’elle se trompait et qu'il était plus tard qu’elle ne pensait.
Mais elle ne se trompait pas; il n’était bien que trois heures.
Le mouvement de Camille n’avait pas échappé à Emile...
Il le comprit, et s’asseyant près d’elle :
« — Tu ne m’attendais pas si tôt, n’est-ce pas ? lui
dit-il; est-ce que cela te fâche de me voir?
— Me fâcher, répliqua-t-elle naïvement, pourquoi cela ? J’ai été un peu surprise, il est vrai, en t’apercevant.
Mais c’est que tu as eu terminé aujourd’hui tes affaires plus vite que les autres jours, voilà tout ce que j’ai pensé. »
« — Après cela, pensa-t-il, je ne puis pourtant pas exiger qu’elle me saute au cou, parce que je rentre chez moi deux heures plus tôt que d’habitude. »
« — Que fais-tu là? cela me parait joli.
— Un tabouret de pied pour ma mère.
— Ah !... ta mère... il y a longtemps que je ne me suis trouvé avec elle... est-ce qu'elle ne vient plus?
— Mais si vraiment, tous les mois... comme toujours.
Emile attendait encore ces mots à la suite de la réponse
de Camille.
Il est certain que vous ne pouvez plus vous trouver avec elle, puisque vous ne vous trouvez même plus avec moi. »‘
Mais Camille ne prononça pas ces mots.
Emile commença à froncer le sourcil. •
« — Elle me boude, se dit-il encore, cela se passera. »
Il se mit au piano, et tout en jouaillant une valse :
■» — Et Louis? qu’est-ce qu’il devient? » lit-il pour ne pas laisser tomber la conversation.
« — Mais, répliqua-t-elle, sans savoir ce qu’elle répondait, il me rend quelques visites... de temps en temps... quand il n’est pas trop occupé... comme toi. »
Camille mentait... Louis venait la voir tous les jours et tous les soirs.
C’était le premier mensonge de la jeune femme... il lui coûta.
Emile continuait de pianoter, et il cherchait le moyen d’amener Camille sur un terrain où elle ne pût résister au besoin de briser l’enveloppe de glace dont elle semblait s’être entourée . „
« — Enfin, dit-il d’unton de douce pitié, enfin, ma pauvre Camille... tu ne t’amuses pas beaucoup, depuis quelque temps, n’est-ce pas? et tu m’en veux de ce que je vis si séparé de toi. »
« — Tu me demandes si je m’ennuie, répliqua-t-elle avec une vivacité irréfléchie, mais du tout... du tout... je ne m’ennuie pas ! Je n’ai jamais parlé de cela !
Pour le coup Emile, n’y tint plus. Il abandonna sa valse et se tourna brusquement vers Camille.
« — Comment ! s’écria-t-il, tu te t’ennuies pas!... tu ne t’ennuies pas !... et je ne suis plus jamais une seule soirée avec toi... et je ne te mène nulle part... et je ne te procure aucun plaisir...
— Mais... puisque cela est indépendant de ta volonté... puisque tes affaires te le commandent, sans doute...
— Mes affaires ! mes affaires ! répéta Emile, eh ! ma chère, il s’agit bien...
« — Camille, reprit-il, je sais bien que je mérite... en apparence... que tu ne m’aimes plus.
Cependant, je serais bien malheureux, va, si tu avais cessé de m’aimer !
Mais lu n’en es pas arrivée là, dis... dis, Camille? »
« — Tu ne me réponds pas, Camille? poursuivit Emile, en prenant la main de sa femme.
Tu veux continuer ce jeu cruel que tu joues, depuis un moment avec moi.
Feindre de m’avoir chassé de ton cœur... pis que cela...
de ne me plus considérer que comme un étranger...
Camille tressaillit. L’erreur d’Emile la touchait plus que n’eût pu le faire le plus sanglant reproche !...
Elle n’était pas assez coupable encore pour s'imaginer que les fautes de son mari devaient compenser ses propres fautes! * ’
« — Mais... je ne sais pas ce que vous voulez dire, mort ami... balbutia-t-elle.
— f'ous\... reprit Emilie avec un accent désolé:., tu me dis vous, Camille, et tu nies que tu m’en veuilles !
La jeune femme serra vivement la main de son mari; '
— Je ne sais ce que tu veux dire... fit-elle en essayant de sourire, tu arrives là... sans que je m’y attende... me parler d’une foule de choses...
Je ne puis te répondre tout de suite... tu dois le comprendre, il me semble... »
Emile secoua la tête.
« — C’est vrai, dit-il, j’ai tort... Pour me faire pardon* ner tout à fait, il faut d’abord que je le mérite? .
Mais tu me jures que tu m’aimes toujours, n’est-ce pas?
— Pourquoi ne t’aimerais-je plus? »
A cette réponse évasive, Emile fut de nouveau sur le point de s’emporter... de se plaindre.
Mais il se retint... Il sentait trop bien qu’il n’avait pas le “ droit de se plaindre ni de se fâcher.
Et il reculait encore, par pudeur, devant une confession entière, le seul moyen qui lui parût infaillible pour amener ce pardon complet qu’il désirait si fort.
« — Allons ! s’écria-t-il, en portant à sa bouche la main
* ^ de sa femme, tu es plus sage que moi, chère petite... il ne
faut rien brusquer, tu as raison.
Laissons donc tout cela.
Tiens!»., il fait beau... veux-tu aller dîner dehors... au restaurant... comme aux premiers temps de notre ménage... en garçons ?... Il y a longtemps que cela ne nous est arrivé... cela dous amusera. Après dîner nous ferons un tour de promenade aux Champs-Elysées, puis je te mènerai au théâtre... à l’Opéra-comique, à l’Opéra... aux Français, où il te plaira ?.. . Est-ce convenu ?..
— C’est convenu, repartit Camille, toujours avec son sourire grimaçant.
« — Vas donc t’habiller bien’vite... je suis à toi dans la minute. »
Camille obéit ; elle passa dans sa chambre..» mais sitôt qu’elle se trouva seule elle se prit à pleurer.
Elle songeait qu’elle n’allait pas voir Louis ce soir-là.
Cependant, tout en pleurant, elle s’habillait... puisqu’on le lui avait commandé... et,- tout en s’habillant, elle se regardait dans une glace.
Et tout en se regardant d’abord, elle ne s’occupait point de ces larmes qui ruisselaient sur son visage, tant sa pensée était concentrée sur son chagrin même.
Lorsque tout à coup elle recula.
* Elle venait enfin d’apercevoir s’échappant de ses yeux, ces pleurs amers qu’un regret blâmable arrachait de son cœur.
— Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle.
Emile arrivait près d’elle à cet instant. Oh ! il n’avait pas été longtemps à sa toilette, lui ! -
« — Eh bien! es-tu prête, petite feînrae? » s’écria-t-il.
Camille avait eu le temps déjà de se passer de l’eâu fraîche sur la figure ; elle était pâle encore, mais touie tradé de larme avait disparu de ses traita
« — Je suis prête, mon ami, # répliqua-t-elle.
Bras dessus, bras dessous, le mari et la femme, s’en allèrent aussitôt comme deux amants.
Elle, en essayant de paraître toujours joyeuse. *
Lui.. v heureux! oh! mais heureux comme il ne l’avait jamais été de sa vie.
Le repentir sincère donlie tant de force à l’amour.
Et Emile se repentait si franchement, alors.
Il faut avoir passé par là pour savoir de combien de traits de galanterie recherchée et de tendresse inouïe est capable un mari ou un amant infidèle revenant à sa femme où à sa maîtresse...
— Quand il adore cette femme ou cette maîtresse, bien entendu !
Au reste, les dames un peu expérimentées ne se trompent pas à ces recrudescences subites de passion et de petits soins.
Mais, en général, elles sont si bonnes, qu’elles se contentent d’accepter le plaisir sans trop chercher à remonter à sa source.
Et elles font bien ! Qu’importe de quel coin de terre elle jaillit... par quels bancs de sable et de marne elle a passé, si l’eau qu’on offre à vos lèvres avides est fraîche et , pure.
En premier lieu, Emile fit monter sa femme, au boulevard, en face du passage de l’Opéra, dans un coupé élé-
gant... coquet... qui flanait là, doucement, le drôle, comme s’il ne se fût douté qu’un mari amoureux de sa femme — une des. plus rares mais aussi des plus frénétiques espèces d’amoureux — allait s’emparer de lui !
Devant l’église de la Madeleine on s’arrêta : c’était jour de marché aux fleurs, et Emile voulut absolument descendre pour acheter un délicieux bouquet de roses à Camille.
On repartit bientôt d’un trot rapide, et laissant derrière soi les Champs-Elysées, et leur poussière, et leurs curieux, on entra dans le bois de Boulogne.
■ Le bois n’était pas encore bien feuillu, bien vert.. s mais on commençait à y respirer ce parfum de printemps qu’avril répand sur la nature. Le soleil y était plus chaud. Les oiseaux y fredonnaient leurs amours... La violette y pointillait sous l’herbe.
On resta deux heures au bois... à six on était de retour aux Champs-Elysées et l’on entrait au restaurant Ledoyen.
Emile souriait à sa femme en prenant place à ses côtés dans un cabinet particulier.
a — Que désires-tu manger? » lui dit-il.
— Ce qué tu voudras. »
Ce que tu voudras ! Un mot stupide, par parenthèse, que les femmes devraient rayer sans pitié de leur vocabulaire r. intime !
Mais nous voulons toujours ce que vous voulez, mesdames... n’en doutez donc jamais...
— Quand vous nous permettez de vous offrir à dîner.
Emile demanda des primeurs, du vin de choix.
Il servait sa femme avec précaution, avec délicatesse.
Il tâchait île lire sur son visage si elle était satisfaite...
11 eut voulu inventer de nouveaux plats, de nouveaux fruits, pour lui faire plaisir.
Au dessert, il s'était rapproché d’ellei
Il avait passé sa main autour de sa taille... et il la contemplait.
Du passé, dès l’instant où ils étaient sortis de chez eux, il n’en avait été nullement question entre les deux époux.
C’était d’ailleurs presque toujours Emile qui avait parié, et pour lui le présent était tout.
Il avait dit cent fois, jusque-là, à sa femme ;?« Je t’aime! »
Et, à ce moment, bien seul avec elle, dans ce petit espace, il le lui répétait encore, en tâchant de trouver au fond des yeux de Camille qu’elle était heureuse de l’entendre...
Il allait poser ses lèvres sur les siennes...
Mais Camille se dégagea de son étreinte.
a — IMait trop chaud ici, dit-elle, j’étouffe.
Emile retomba du ciel sur la terre.
« — Elle ne m’a pas encore pardonné, pensa-t-il.
Il ouvrit la fenêtre.
« — Oh ! parlons ! cela vaut mieux ! reprit Camille, il doit être tard .. et si nous allons au théâtre... »
Emile dévora un soupir.
« — Partons, » répliqua- 1- il.
Quelques instants après, on étaitdans une loge de balcon, à l’Opéra-Comique.
On écoutait le ïal d'Àndorre.
Ou plutôt on feignait d’écouter...
Emile regardait, à part, à chaque minute, à sa montre.
Et Camille, à laquelle aucun des mouvements de son mari n’échappait, frissonnait malgré elle chaque fois qu’impatient, il semblait ainsi mesurer le temps.
Ils avaient tous deux la même pensée.
Mais quand, pour lui, cette pensée aboutissait à l’oubli et au bonheur.
Pour elle, au contraire, elle ne se. résolvait qu’en douleurs et en craintes.
Et puis, à mon avis, la musique ne calme pas... elle énerve au contraire, elle irrite les nerfs et l’esprit agacés.
Le Val d’Andorre déplut horriblement ce soir-là à Emile.
Quant à Camille, elle ne voyait et n’entendait rien.
Comme la toile tombait sur le second acte de l’Opéra, Emile hasarda ces mots :
« — Tu n’es pas fatiguée, petite ?
Camille ouvrit la bouche pour répondre : non I
Mais Emile était si pâle Qu’elle répondit : oui!»
« — Viens! viens, alors, » s’écria-t-il...
Il est de ces mystères de la vie conjugale qu’il faudrait être Balzac pour oser aborder.
Et pour bien décrire.
Voiles, chastes encore, — malgré les faibles taches que la fatalité avaient jetées sur vous, — du ménage d’Emile et de Camille je ne vous soulèverai pas.
Ma itiain n’est ni assez légère, ni assez adroite, peutêtre, pour vous toucher sans vous froisser...
Mais ce que je puis dire, je le dirai.
Je dirai donc que, comme une heure du matin sonnait , dans la chambre à coucher de Camille, Emile, sautant subitement à bas du lit de sa femme, s’écria, en allant se jeter, la tête dans les mains, sur un fauteuil :
« — Oh ! Camille ! Camille ! tu ne m’aimes plus ! non 1 tu ne m’aimes plus ! #
Puis il y eut un silence durant lequel on n’entendit que des sanglots étouffés... les sanglots de Camille qui se cachait la figure dans son oreiller... les sanglots d’Emile qui, après avoir revêtu à la hâte une robe de chambre, se promenait à grands pas, laissant sans honte s’exhaler ainsi son désespoir.
Enfin Emile rappela son courage à lui.
Et son courage lui dicta une résolution.
Il essuya ses larmes, puis se rapprochant du lit :
a — Camille, dit-il d’une voix douce, mais grave, Camille, voulez-vous’m’écouter. »
Elle releva la tête.
« — Oui... je vous écoute, murmura-t-elle.
Il la considéra une seconde avec ivresse, avec passion... elle était si belle sur cette couche, ses noirs cheveux épars sur sa poitrine blanche 1
Mais nous avons dit qu’Emile avait rappelé son courage à lui. i
a — Camille, ma vie adorée, reprit-il, vous ne m’aimez plus, je le sais.
Et vous ne m’aimez plus parce*que vous ne pouvez me pardonner si vite ma faute.
Eh bien ! tenez...
En parlant ainsi, Emile tomba à genoux devant le lit.
a — Je confesse que je vous ai offensée, moi... et que je me repens du chagrin que je vous ai causé.
C’est à genoux, vous le voyez, que je reconnais mes torts...
Oui, à genoux devant vous, mon trésor, mon ange, mon amour!
Et maintenant, Camille, le jour où vous aurez pitié de moi... le jour où vous sentirez qu’il y a encore une place pour moi dans votre âme...
Car il faut me laisser l’espérance, n’est-ce pas, Camille ?
Eh bien! ce jour-là, ce jour*là... appelez- moi... entendez-vous, je reviendrai.
* Jusqu’à ce jour je ne suis plus votre amant, votre mari, Camille... je ne suis que votre ami. »
Et Emile s’enfuit sans se retourner, dans sa chambre. Camille n’avait pas eu la force de le retenir.
Que voulez-vous ! cela prouvait en sa faveur, après tout. La pauvre enfant ne savait pas encore mentir.
Sans cela, Emile se fut-il si vite aperçu qu’elle ne l’aimait plus !
LE CŒUR d’une MÈRE.
Il y avait quelqu’un qui avait presque aulant-souffert que Camille de la conduite d’Emile Yaltin, au commencement de l'intrigue de ce dernier avec Minette.
Ce quelqu’un là était Rosine Petit.
Rosine Petit ne se connaissait plus depuis longtemps qu’un bonheur sur terre : sa fille. Depuis longtemps elle avait sacrifié à sa fille toutes ses autres joies.
On comprend donc facilement qu’en voyant Camille malheureuse, la pauvre mère ne pouvait plus goûter de repos.
Et qu’elle devait d’autant plus être triste et désolée des chagrins de son enfant qu’il lui était interdit de les soulager en les partageant avec elle.
Rosine Petit avait juré à Emile Valtin, en lui donnant Camille pour femme, qu’elle ne se permettrait jamais d’aller embrasser son enfant plus d’une fois par mois.
Et, esclave de son serment, malgré le regret qu’elle en éprouvait, quand sa fille semblait avoir si besoin de ses consolations, elle n’osait pas enfreindre la loi qu’elle s’était faite.
Elle eût craint, en agissant autrement, qu’Emile, dans les mauvaises dispositions surtout où il se trouvait alors, ne lui retirât sans pitié, ce qui pour tout autre n’eût été qu’un droit, mais ce qui pour elle était, avant tout, une faveur.
Cependant s’il lui était défendu de voir souvent sa fille, Rosine, pouvait au moins, lui écrire tous les jours.
A la suite des premiers chagrins de Camille, une correspondance régulière s’était donc établie entre elle et sa mère. Chaque matin, Camille écrivait à Fontainebleau ce qui se passait à Paris... et chaque soir Fontainebleau renvoyait à Paris des exhortations à la patience... des conseils de courage... des paroles d’espoir.
Cela dura un mois ainsi... puis, quand Rosine Petit revint de nouveau à son jour autorisé embrasser sa fille, comme elle la trouva plus calme, plus résignée, elle se félicita de ce que ses lettres avaient produit un si heureux effet sur la pauvre abandonnée.
Et elle la complimenta elle-même, de ce qu’elle mettait
si bien en pratique ses leçons.
Néanmoins, le mois suivant, la correspondance commença à se ralentir un peu, principalement du côté de Camille.
Rosine Petit ne s’en étonna pas. Elle savait que le temps use la douleur.
Mais, vers la fin du troisième mois, Camille cessa complètement d’écrire à sa mère.
Et cette fois, Rosine ne se rendit pas compte du calmeplat qui paraissait être survenu si brusquement dans le cœur et l’esprit de sa fille.
Et, à sa visite de ce mois, en apercevant Camille seulement joyeuse à son aspect, et ne paraissant plus disposée à parler de son mari que pour mémoire, quoiqu’il n’eût rien changé, assurait-elle, à son indigne manière de vivre, d’inquiète, Rosine Petit devint effrayée...
Pour que le chagrin de sa fille se fût si complètement métamorphosé en indifférence, il fallait une cause puissante.
Rosine Petit avait vécu : c’était celte cause inconnue qui lui faisait peur.
Elle repartit pourtant, sans rien savoir alors, pour Fontainebleau.
La visite mensuelle de Rosine Petit à Camille tombait
justement trois jours après cette soirée, cette nuit, dans laquelle Emile Valtin avait si douloureusement proféré ces mots en repoussant sa femme de ses bras :
« Ah ! vous ne m’aimez plus. »
Il était onze heures du matin... l’heure à laquelle Rosine avait coutume d’arriver. Camille, impatiente, regardait à la fenêtre. Elle attendait sa mère.
Elle devinait, instinctivement, que sa mère pouvait seule la tirer de l’embarras où elle se trouvait.
Une voiture s’arrêta devant la maison.
Rosine Petit descendit de cette voiture.
Et Camille poussa une exclamation de joie en saluant d’un baiser son ange gardien que le ciel lui envoyait.
« — Oh ! ma mère, que je suis contente de vous voir, s’écria Camille ; j’ai tant de choses à vous conter !
— Vraiment! repartit Rosine. Eh bien! mon enfant... parle... parle... je t’écoule...
» Mais d’abord... pardonne-moi d’être si pressée... ce que tu as à me conter doit être heureux, n’est-ce pas % ? car tu me semblés plus joyeuse qu’à l’ordinaire. »
Camille se cacha le visage dans le sein de sa mère.
« — Tu ne me réponds pas, » reprit cette dernière...
* Mais parle donc?... ton mari?
— Il m’a demandé pardon, » murmura Camille.
« Il s’est mis à genoux.
Il m’aime encore. »
« — Et tu pleures en me disant cela ! » fit-elle.
« — Voyons... explique-toi, je t’en prie... je ne te comprends pas, moi...
» Comment ! tu me*dis que ton mari est revenu à toi...
qu'il t’a demandé pardon... et à genoux... — oh !... à genoux! un homme !.. c’est qu’il t’aime bien, — va !.. et tu pleures !...
« — Mais... mais... fit-elle, pour que tu ne sois pas plus ravie du repentir de ton mari, c’est donc alors... que tu ne l’aimes plus, toi ! »
* & — Ma mère! balbutia-t-elle, ne m’accusez pas... si vous saviez... »
Rosine Petit interrompit la jeune femme.
« — Je sais, dit-elle, que vous venez de m’avouer que vous n’aimiez plus votre mari.
» Et ce que je veux savoir maintenant, c’est qui vous aimez !
— Ma mère ! répéta Camille, oh ! ma mère, si vous me parlez et si vous me regardez ainsi, mais vous m’ôterez la force de vous répondre... et, pourtant, je vous le jure... j’avais besoin de ne vous rien cacher ! »
Rosine Petit se rapprocha de sa fille.
« — Tu as raison ! tu as raison ! fit-elle en la serrant de nouveau dans ses bras, il ne faut pas que je te gronde... je ne dois pas te gronder !...
# Voyons... Camille... ma Camille chérie, c’est ta mère qui est près de toi... ne crains rien... ouvre-lui ton âme... Oh ! il est impossible, n’est-ce pas, que, secourue, soutenue par moi, tu ne réussisses pas à en chasser les mauvaises pensées qui la ternissent...
» D’abord... sois franche, ma Camille, entends-tu? D’abord... tu n’es pas coupable... bien coupable, n’est-il pas vrai? Tu n’as que des étourderies à te reprocher... c’est déjà trop sans doute... mais enfin, cela se répare... »
« — Ma mère, répliqiTa-t-elle d’une voix ferme, je suis digne encore de porter le nom de mon mari... croyez-le.
» — Je le crois... j’en suis sûre, fit vivement Rosine Petit, mais alors...
— Mais... puisqu’il faut que je vous le confesse... Eh bien ! non !... non ! je n’aime plus mon mari, continua Camille du même ton décidé, je ne l’aime plus parce qu’il a tout fait pour que je ne l’aimasse plus...
» Parce que... je ne suis pas un jouet, que l’on prend et que l’on quitte à son gré...
» Parce que je ne puis oublier qu’il a été l’amant d’une autre femme,..
v Parce que, malgré son repentir et ses remords, je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir trahie.
» Et parce qu’enfin... »
« — Parce qu’enfin ? » répéta Rosine Petit avec anxiété.
« — J’en aime un autre, à présent, à mon tour, moi ! » * murmura Camille.
Rosine Petit tressaillit.
Elle se leva lentement et se dirigea vers la porte de la chambre.
Elle ouvrit cette porte... elle sortait...
« — Ma mère!... ma mère! s’écria Camille stupéfaite de cette action, de ce silence, en courant à ellp, où allezvous ? ■»
« — Où je vais ? répliqua-t-elle simplement.
y> Mourir.
— Mourir! vous! * répéta Camille, frappée d’épouvante.
« - Oui, mourir, reprit Rosine Petit.
» Je n’ai plus de fille.
« — Oh ! » fit-elle, « ma mère, ma mère!... ne me dites pas cela... j’étais folle... folle, entendez-vous !... Je vous en conjure... ne partez pas... ne m’abandonnez pas...
d Ma mère !... tuez-moi plutôt, mais ne me parlez pas ainsi... ne me dites pas que je ne suis plus votre fille ! »
Rosine Petit releva son enfant agenouillée, et, lui tendant la main :
« — Ecoute, Camille, » lui dit-elle, « il en est temps encore, veux-tu que nous ne mourrions ni Tune ni l’autre? »
Camille se serra avec tendresse contre sa mère.
a. — Eli bien, poursuivit cette dernière, tu vas m’avouer que j’ai deviné le nom de celui... je ne dis pas que tu aimes, mais que tu crois aimer... c’est ce jeune homme qui vient ici, n’est-ce pas?.... l’ami d’Emile... M. Louis Perraut. »
Camille inclina la tête.
« — Il suffit, reprit Rosine Petit. Et maintenant, si je te sépare à jamais de cet homme, que feras-tu? »
« — Je vous obéirai, ma mère, dans tout ce que vous me commanderez, » murmura-t-elle.
Rosine Petit embrassa à plusieurs reprises la jeune femme, en lui disant :
« — Attends-moi. »
Et elle s’éloigna à grands pas.
Deux heures après, la mère et la fille se trouvaient de nouveau réunies dans la chambre où s’était passé le petit drame que nous venons de raconter.
Et la mère présentait à sa fille ce billet signé : Louis, qu’elle lui rapportait :
« Madame,
» Vous avez dû remarquer que, depuis trois jours, j’ai cessé de me présenter chez vous... c’est que depuis trois jours je sais déjà qu’Emilc a mérité le droit d’être pardonné de vous... et que je considérerais comme une lâcheté de ma part de me mettre entre lui et ce pardon.
» D’après ma conduite, vous devez donc comprendre que je n’avais pas besoin des prières de madame votre mère pour oublier le passé.
» Cependant je ne l’en remercie pas moins, du fond du cœur, d’être venue à moi.
■» Ses larmes m’oiît montré le peu de valeur des miennes. Elle m’a appris à faire mon devoir avec plus de courage.
» Adieu, madame, vous ne me reverrez plus. Soyez heureuse autant que vous le méritez et que je le désire !...
» Adieu. » '
Après avoir lu ce billet, Camille demeura un instant pensive.
Mais tout aussitôt, revenant à elle et honteuse de s’être arrêtée devant un regret... qui sait !.. une pensée d’amourpropre blessé seulement, quand sa mère était là, près d’elle, qui venait de lui prouver toute sa tendresse par un acte adorable de dévouement.
Camille s’écria, en se précipitant sur le sein de Rosine Petit :
« — Oh ! vous m’avez sauvée, ma mère ! merci ! merci 1 »
Rosine Petit sourit à son enfant.
Sa mère, lui glissant doucement la main sur le cœur, lui dit :
« — Pour qui bat-il maintenant ? »
« — Pour vous, ma mère, » répliqua-t-elle, « et pour Emile.
— Pour Emile d’abord, mon enfant, » reprit Rosine Petit.
« Pour Emile qui t’aime.
» Et que tu dois aimer.
» Dont tu dois oublier les torts.
» Près de qui tu dois réparer les tiens.
» Pour Emile, qui est ton mari, ton soutien, ton meilleur ami.
» Et à qui Dieu te commande de* îaisser pur ton dernier baiser de femme ! »
Miquit sonnait.
Minuit! l’heure des spectres... mais l’heure aussi des amoureux... ce qui est indubitablement son plus joli côté.
Seul, hélas ! dans son lit, Emile Valtin venait de souffler sa bougie.
Et, avec un soupir, il avait laissé retomber sa tête sur l’oreiller.
Tout à coup un bruit léger se fait entendre dans sa chambre.
Il prête l’oreille, incertain encore sur la ‘cause de ce bruit.
Mais bientôt il ne peut plus s’abuser... quelqu’un s’approche.
« — Qui est là? » dit-il vivement.
On ne répond pas, mais une petite main s’est emparée de la sienne.
Un corps souple et parfumé se glisse à ses côtés.
Une bouche suave se pose sur ses lèvres.
« — Camille! » balbutie-t-il éperdu.
« — Oui, Camille, ta femme qui te demande pardon... et qui te pardonne.
» Camille qui t’aime !... »
O douces nuits de bonheur, pourquoi passez-vous si vite!...
Ils se demandaient pardon, en même temps, tous les deux. •
Et il y avait longtemps déjà, pourtant, qu’ils s’étaient pardonnés !