NUMÉROTÉS A LA PRESSE
xMINNE "'^
— Minne? Minne chérie, c'est fini celle rédaction? Minne, tu vas abîmer tes yeux !...
Minne murmure d'impatience. Elle a déjà répondu « oui, maman », trois fois à Maman qui brode derrière le dossier de la grande bergère.
Minne n'a pas levé la tête et mord son porte-plume d'ivoire, si penchée sur son cahier qu'on ne voit que l'argent de ses cheveux blonds, et un bout de nez fin entre deux boucles pendantes.
Le feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les secondes, Maman soupire. Sur la toile cirée de sa broderie
(c'est un grand col pour Minne), Taiguille toque du bec à chaque point.
Dehors, les sycomores du boulevard Berthier i^uissellent de pluie, et les tpamways de Tavenue de Villiers, au tournant du boulevard extérieur, grincent musicalement sur leurs rails.
Maman coupe le fil de sa broderie. Au tintement des petits ciseaux, le nez fin de Minne se lève, les cheveux d'argent s'écartent, les beaux yeux foncés de Minne guettent...
Maman enfile une autre aiguillée, Minne se penche de nouveau sur sa tâche, mais ses yeux foncés glissent en dessous vers un journal ouvert, dissimulé par le devoir d'histoire, et lisent lentement, soigneusement, la rubrique Paris la nuit :
« Nos édiles se doutent-ils seulement que « certains quartiers de Paris, notamment les <( boulevards extérieurs, sont aussi dange- « reux pour le promeneur qui s'y aventure, m que la Prairie Test pour le voyageur blanc ?
<K Nos modernes Apaches y donnent carrière
« à leur naturelle sauvagerie, il ne se passe
« pas de nuit sans qu'on ramasse un ou plu-
« sieurs cadavres.
« Remercions le ciel — il vaut mieux s'en
« remettre à lui qu'à la police — quand ces
« messieurs se bornent à se dévorer entre
« eux, comme cette nuit, où deux bandes
c< rivales se rencontrèrent et se massacrèrent
« littéralement. La cause du conflit? « Clier-
« chez la femme ! » Celle-ci, une fille Eugé-
« nie Desfontaines, dite Casque-de-Cuivre à
a cause de ses magnifiques cheveux roux,
« allume toutes les convoitises d'une dou-
a teuse population masculine. Inscrite aux
« registres de la Préfecture depuis un an,
« cette créature, qui compte à peine seize
« printemps, est connue sur la place pour
a son charme équivoque et son caractère
« audacieux. Elle boxe, lutte, et joue du
« revolver à l'occasion. Tailhade dit l'Orang,
« le chef de la bande des « Frères-de-Belle-
« ville » et le Frisé, chef des « Aristos » de
« Levallois-Perret », un souteneur dangereux
« dont on ignore le véritable nom, se dispu-
. (( talent cette nuit les faveurs de Casque-de-
(( cuivre. Des menaces on en vint aux cou-
<( teaux. Solvey, dit Pipi-la-Vipère, bookma-
« ker belge, grièvement blessé, appela le
« Frisé à son aide ; les acolytes de TOrang
<( sortirent leurs revolvers et alors commença
« une véritable boucherie. Les agents arrivés
(( après le combat, selon leur immuable Ira-
« dition, ont ramassé cinq individus laissés
(( pour morts, Defrémont et Busenel, dits
<( les puceaux nantais », Henry Ner, dit le
« Pou et Degorsse dit Schnock, qui ont été
« transportés d'urgence à Thôpital, ainsi que
« le sujet de Léopold: Pipi-la-Vipère.
« Quant aux chefs de bandes, et à la
« Colombine, cause première du duel, on
<( n'a pu mettre la main dessus. Ils sont acti-
(< vement recherchés, v
Maman roule sa broderie. Minne, prise de
court, écrit rapidement sur son cahier :
« Par ce traité, la France perdait deux « de ses plus belles provinces. Mais elle « devait quelque temps après en signer un (c autre, beaucoup plus avantageux. »
Un point, un trait d'encl^e à la règle au bas du devoir ; le papier buvard qu'elle lisse de sa main longue et transparente.
— Fini !
— Ce n'est pas trop tôt! dit Maman, soulagée. Va vite au lit, ma souris blanche. Tu as été longue ce soir. C'était donc bien difficile, ce devoir?
— Non, répond Minne qui se lève. Mais j'ai un peu mal à la tête.
Comme elle est grande ! Aussi grande que Maman, presque. Une très longue petite fille, l'air d'un bébé de huit ans qu'on aurait tiré, tiré... La taille et les épaules étroites dans son fourreau de velours anglais vert-empire que serre à peine une ceinture de cuir blanc, Minne s'étire les bras en l'air, s'allonge
encore. Elle passe ses mains sur son front, rejette en arrière ses cheveux si pâles. Maman s'inquiète tout de suite :
— Bobo ? une compresse ?
— Non, dit Minne. Ce n'est pas la peine.
Ça sera parti demain.
Elle sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile dont les coins nerveux remuent sans cesse. Son cou mince plie au-dessus du grand col pèlerine. Elle a la peau si claire, les cheveux si tins aux racines qu'on ne voit pas d'abord où finissent ses tempes. Maman regarde de près la petite figure qu'elle connaît veine par veine, et se tourmente, une fois de plus, de tant de fragilité. « On ne lui donnerait jamais ses quatorze ans huit mois... »
— Viens, Minne chérie, que jfe roule tes boucles.
Elle montre un petit fagot de rubans blancs.
— Oh ! s'il te plaît, non, maman. A cause de ma tête, pas ce soir.
— Tu as raison, mon joli. Veux-tu que j'aille avec toi dans ta chambre? As-tu besoin de moi ? Un peu de fleur d'oranger ?
— Non, maman, merci. Je vais me coucher vite.
Minne prend sa lampe à huile, embrasse Maman et monte Tescalier, sans^ peur des coins noirs, de Tombre de la rampe qui grandit et tourne devant elle, de la vingt-deuxième marche qqi crie si lugubrement. A quatorze ans et huit mois, on ne croit plus aux fantômes.
— Cinq, songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq laissés pour morts. Et le Belge aussi! Elle, on ne Ta pas prise, ni les deux chefs ! Mais Casque-de-Cuivre ! . . .
En jupon de nansouk blanc, plissé dans le bas, en corset-brassière à bretelles, de coutil blanc, Minne se regarde dans la glace.
— Des cheveux rouges, c'est beau. Les miens sont trop pâles... Je sais comment elles se coiffent.
A deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule très haut sur sa tête, presque sur le front. Dans un placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en forme de cœur. Puis' elle parade devant la glace, le menton levé... Non, Tensemble reste fade. Qu'est-ce qui manque donc? Un ruban rouge dans les cheveux. Là. Un autre au cou.
Les mains dans les poches du tablier, les coudes maigriols en dehors, Minne, charmante et gauche à la façon d'un Boutet de Monvel, se sourit et constate :
— Je suis sinistre.
Minne ne s'endort jamais tout 4.e suite. Elle entend, au-dessous d'elle, Maman fermer le piano, tirer les rideaux qui grincent sur leur tringle, entr'ouvrir la porte de la cuisine pour s'assurer qu'aucune odeur de gaz ne filtre par les robinets du fourneau, monter à pas lents, toute empêtrée de sa lampe, de sa corbeille à ouvrage et de sa jupe longue.
Devant la chambre de Minne, Maman s'arrête une minute, écoute... Enfin la dernière porte se ferme, on ne perçoit plus que des bruits étouffés derrière la cloison.
Minne est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et sent ses yeux s'agrandir dans l'ombre. Elle n'a pas peur. Elle épie tous les bruits comme une petite bête nocturne,
et gratte seulement le drap, avec les ongles de ses orteils.
Une goutte de pluie tombe de seconde en seconde sur le rebord en zinc de la fenêtre, lourde et régulière comme le pas du sergent de ville qui arpente le trottoir.
— Il m'agace ce sergent de ville, songe Minne. A quoi ça peut-il servir, des gens qui marchent si gros? ^'wjt, on ne les entend pas, ils marchent comme des chats. Us ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles brodées au point de croix... Comme il pleut!
Je pense bien qu'ils ne sont pas dehors à cette heure-ci. Pourtant, TOrang et l'autre, le chef... le chef des Frères, le Frisé. Us sont enfuis, ils sont cachés. Cachés dans... dans des carrières. Je ne sais pas s'il y a des carrières près d'ici. Oh! ce gros pas! Pouf, pouf, pouf, pouf... S'il y en avait ww, tout d'un coup, qui vienne par derrière le sergent de ville et qui lui enfonce un couteau dans sa vilaine nuque rouge... Devant la porte, juste
pendant qu'il passe... Ah ! ah! je voisCélénie demain matin : « Madame, Madame ! il y a un sergent de ville de tué devant la porte. » Et elle crierait, et elle se trouverait mal...
Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés d'un seul côté et découvrant une oreille menue, s'endort avec un petit sourire.
Mînne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à côté d'elle, remplit et borne le présent et l'avenir de Maman, qui est une assez jeune veuve, craintive et casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la mort soudaine de son mari; et puis ce grand chagrin a pâli dans Tombre dorée des cheveux de Minne. La santé de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, le cours de Minne, les robes de Minne.*, Maman n'a pas trop de temps pour y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni Tune ni l'autre.
Pourtant, Maman n'a que trente-trois ans, et il arrive qu'on remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes unies
U MINNE
d'institutrice de bonne maison... Maman n'en sait rien. Elle sourit sans arrière-pensée, quand les hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit vivement lorsqu'un jeune vaurien apostrophe sa fiUe^ — il n'y a guère d'autres événements dans sa vie occupée et petite de mère-fourmi.
Donner un beau-père à Minne? Vous n'y pensez pas ! (Maman ne s'avise même pas qu'un beau-père pour Minne serait un mari pour elle). Non^^non, elles vivront toujours seules dans le petit hôtel du boulevard Berthier, qu'a laissé Papa à sa femme et à sa fille ; jusqu'à cette époque, confuse et terrible comme un cauchemar, où Minne s'en ira avec un Monsieur de son choix.
L'oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de. temps en temps sur elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de perdre la tête ; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances, Minne suit le cours Souhait pour se distraire, y ren-
contrer des amies bien élevées et, mon Dieu, s'instruire à l'occasion. . . Tout cela est très bien arrangé, se dit Maman qui craint l'imprévu, et si l'on pouvait aller ainsi jusqu'à la fin de la vie, serrées l'une contre l'autre dans un tiède et étroit bonheur, comme la Mort serait vite franchie, sans péché et sans peine...
« Minne chérie, c'est sept heures et quart ».
Maman dit cela à demi-voix, comme pour s'excuser.
Du fond de Tombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing et retombe.
Puis la voix de Minne, faible et légère, demande :
— Il pleut encore ?
Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui sent Therbe et Tasphalte.
— Un temps superbe !
Minne, assise sur son lit, fourrage à deux
mains sa têle d'où pleuvent des soies emmêlées. Parmi la clarté de ses cheveux, la pâleur rose de son teint, la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux grands ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l'arc élégant des sourcils mélancoliques... La bouche mobile sourit, tandis qu'ils restent graves.
Pour rinstant, Minne regarde remuer les feuilles, d'un air vide, elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font le§ hannetons avec leurs antennes... La nuit n'est pas encore sortie d'elle. Elle vagabonde à la suite de ses rêves, sans entendre Maman qui tourne par la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux tordus en natte...
— Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine, et une chemisette... une chemisette comment?
Enfin réveillée, Minne soupire et détend son regard.
— Blanche, maman, ou bleue, comme tu voudrsis.
Comme si d'avoir parlé lui déliait tous les membres, Minne saute sur le tapis, se penche à la fenêtre... 11 n'y a pas de sergent de ville étendu en travers du trottoir, un couteau dans la nuque.
— Ce sera pour une autre fois, songe Minne un peu déçue.
L'arôme vanillé du chocolat qui bout s'est glissé dans la chambre, et stimule sa toilette minutieuse de petite femme soignée; elle sourit aux fleurs roses des tentures.
Des roses partout : sur les murs, sur le velours anglais des fauteuils, et le tapis à fond crème, jusqu'au fond de cette cuvette longue, montée sur quatre pieds laqués de blanc...
— J'ai faim, dit Minne qui, devant l'armoire à glace, noue sa cravate sur son col blanc, luisant d'empois.
Quel bonheur ! Minne a faim ! Voilà Maman contente pour la journée. Elle admire sa
grande fille, si longue, et si peu femme encore, le torse enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent les beaux cheveux en copeaux d'argent.
— Descendons, ton chocolat t'attend...
Min ne prend son chapeau aux mains atten« tives de Maman et dégringole Tescali^sr, leste comme une chèvre blanche, en flairant son mouchoir où Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle...
Le cours des demoiselles Souhait n'est pas un cours pour rire. Demandez à toutes les mamans qui y conduisent leurs fillettes de six à quinze ans. La réppnse ne variera guère. On vous répondra, avec un air de quiétude supérieure : « C'est ce qu'il y a de mieux fréquenté dans Paris. » Et l'on vous citera coup sur coup les noms de M"®^ X..., des petites Z..., delà fille unique du banquier H.., On vous parlera des salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître qui stationnent devant la porte, et il est sans exemple qu'une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie de noms connus et fastueux, s'aventure jusqu'à éplucher le programme d'études.
Les amis de Maman ont affirmé : (^ Vous ne pouvez pas envoyer votre fille ailleurs qu'au cours Souhait- » L'oncle Paul a concédé : «Envoies-yla petite, va, là ou ailleurs... »
Minne, déjà raisonnable à huit ans autant qu'aujourd'hui, a remarqué : « Maman, le cours Souhait est en. haut du boulevard Malesherbes; depuis la maison, en suivant les fortifications, il n'y a pas plus d'un quart d'heure à pied. »
Et tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de Célénie, suit les fortifications, du boulevard Berthier à la porte d'Asnières. Bien gantée, une serviette de maroquin au bras, droite et les yeux graves, elle salue d'un regard l'avenue Gourgaud ^erte et provinciale, dune caresse les chiens de Thaulow, vagabondant en maîtres sur le boulevard Berthier, pêle-mêle avec une tribu de beaux enfants, blonds et libres, qui parlent un norwégien guttural. Minne connaît de vue ces petits pirates du Nord et les envie, « Tous
seuls, sans bonne, le long des fortifications ! Mais ils sont encore trop jeunes, ils ne savent que jouer... Ils ne regardent pas les choses intéressantes... »
Ce matin-là, comme les autres matins, Minne quitte Célénie sous la porte cochère du cours Souhait.
— C'est toi qui viendras me chercher à onze heures et demie, Célénie?
— Non, Mademoiselle, Madame a dit qu'elle viendrait.
— Bon; adieu, Célénie.
— Adieu, Mademoiselle.
Minne se dirige vers une porte toute luisante de plaques en cuivre jaune; la grosse femme de chambre hâte vers la maison son dos lourd.
Minne, revenue sur ses pas, tend le cou
pour suivre Célénie des yeux, sort, traverse la rue d'un pas décidé, et s'en va acheter Le Journal dM prochain kiosque. Après quoi, elle entre au cours, où M"® Souhait elle-même commence une leçon de géographie.
Arthur Dupîn, le styliste du Journal^ a ciselé un nouveau chef-d'œuvre :
c Encore nos Apaches. — Capture impor-tante. — Le Frisé introuvable. »
« Nos lecteurs ont encore présent à l'esprit « le récit lugubre et véridique de la nuit de « mardi à mercredi. La police n'est pas restée « inactive depuis ce temps, et vingt-quatre «heures ne s'étaient pas écoulées que Tinspec- « leur Joyeux mettait la main surPeriIhou,dit « Mangeot, qui, dénoncé par un des blessés « transportés à l'hôpital, se faisait pincer dans « un garni de la rue Norvins. De Casque-de- « Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait « même que ses amis les plus intimes igno- « rent sa retraite, et Ton nous fait savoir que
« Tanarchie règne parmi ce joli peuple privé « de sa reine. Le Frisé a réussi jusqu'à « présent à échapper aux recherches. »
Dans son lit, Minne songe :
« Elle est cachée. Probablement aussi dans une carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a sûrement des amis fidèles, qui lui apportent à manger la nuit. Si on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs personnes de la police avant qu'on la prenne. Mais voilà, son peuple se mutine pendant ce temps-là ! Les Aristos-de-Levallois vont se disperser aussi, sans le Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour gouverner en Tabsence de Casque-de- Cuivre... »
Pour Minne, tout cela semble monstrueux et simple à la manière d'un vieux roman de Gustave Aymard. Elle sait que la bordure pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la nôtre, et qu'on reconnaît aisément aux insi-
gnes qu'ils arborent : la casquette de cycliste, le jersey noir ou rayé de vives nuances, qui colle à la peau comme un tatouage bariolé.
Leur race produit deux types distincts :
1° Le trapu, qui balance en marchant des mains de viande crue, et dont les cheveux, plantés bas sur le front, semblent peser sur les sourcils plissés.
2** Le svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses souliers Richelieu montrent des chaussettes fleuries, quelque-^ fois de soie. Parfois aussi ils laissent voir, à la place des chaussettes, une peau délicate.
L'œil est long, souvent beau, et presque tou-f jours doux, la prunelle tourne avec une langueur singulière jusqu'au coin externe des paupières. Des cheveux souples descendent sur la joue bien rasée, en manière d'accroche-cœur, et la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.
D'après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type noble de la race mys-
térieuse. Le Trapu chante souvent, promène à ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse volontiers ses mains dans les poches d'un pantalon ample, et fume, les yeux mi-clos, tandis qu'une inférieure et furieuse créature, à son côté, crie, pleure et reproche.
« Elle Tennuie, songe Minne, d'un tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l'écoute même pas, il rêve, il suit la fumée de sa cigarette d'Orient... »
Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et, pour elle, il n'est de cigarettes qu'orientales.
Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la Race singulière restent patriarcales. Lorsqu'elle revient de son cours, vers midi, elle les aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps étendus pendent, assoupis. Les femmes de la tribu, accroupies sur leurs talons, ravaudent et se taisent, où lunchent comme à la campagne, un papier gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes amicale^ entretiennent la souplesse de leurs muscles...
Minne, intérieurement, les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, aiguisent leurs griffes courbes au bois
des parquets. Leur quiétude ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d'enfants étranglés parviennent jusqu'à Minne, pour troubler son sommeil fragile.
La Race mystérieuse ne crie point la nuit ; elle siffle. Des coups de sifflet vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, portent de poste en poste une télégraphie incomprise des étrangers. Minne, à les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d'une aiguille...
« Ils ont sifflé deux fois... une espèce de ui ui ui tremblé a répondu, loin, là-bas... Estce que ça veut dire « Sauvez-vous ! » ou bien « Le coup est fait » ? Peut-être qu'ils ont fini, qu'ils ont tué la vieille dame... La vieille dame est maintenant au pied de son lit, par terre, dans « une mare de sang... » Ils vont compter l'or et les billets, et boire et dormir. Demain, sur le talus, ils se raconteront la vieille dame, ils partageront le butin.
« Mais leur Reine est absente, et Tanarchie règne : le Journal Ta dit.
« Etre leur reine avec un ruban rouge et un revolver, comprendre le langage des sifflets, caresser les cheveux du Frisé et indiquer les coups à faire... La Reine Minne...
Pourquoi pas ? on dit bien la Reine Wilhelmine... »
Minne dort déjà et divague encore.
Ce dimanche-là, comme tous les dimanches, ronde Paul est venu déjeuner chez Maman avec son fils Antoine.
Ça sent la fête de famille et la dînette. Il y a un bouquet de roses serrées au milieu de la table, une tarte aux mirabelles sur le dressoir. Ce parfum de prunes et de fleurs qui flotte entraîne la conversation vers les grandes vacances proches ; Maman songe au verger où jouera Minne dans le bon soleil ; son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement d'air dépaysera, comme tous les ans, ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman, qu'il traite toujours en petite sœur ; sa figure creusée et longue semble taillée dans un buis très dur et plein de nœuds.
Maman lui parle avec déférence, penche pour le regarder son cou serré dans le haut col blanc. Elle porte une robe triste, en voile gris, qui accentue son allure déjeune femme habillée en grand'mère.
Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n'ose pas. 11 craint le petit sifflement désapprobateur de son père, et l'observation inévitable : « Mon garçon, si tu crois que c'est en mangeant des salaisons que tes boutons passeront... » Antoine s'abstient et considère Minne en dessous. De deux ans plus âgé qu'elle, il s'intimide dès que les yeux noirs de Minne se posent sur lui ; il sent ses boutons rougir, ses oreilles s'enflammer, et boit de grands verres d'eau.
Dix-sept ans, c'est un âge bien difficile pour un garçon et Antoine subit douloureusement son ingrate adolescence. L'uniforme bleu à petits boutons d'or lui pèse comme une livrée humiliante, et le duvet noir qui salit sa lèvre et ses joues font hésiter l'œil
non prévenu. <c Est-il déjà barbu, ou pas encore lavé ? » Il faut une longue patience aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le nez long, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme, mais qui couve dans la peau d'un assez vilain potache.
Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses :
« Ma tante a la rage de servir de la romaine, c'est rudement difficile à manger. Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne dira que je mange comme une chèvre. C'est épatant, les filles, ce que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire.
Qu'est-ce qu'elle a encore ce malin? Mademoiselle a les yeux accrochés. Elle n'a pas démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières ! . . . »
Antoine pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche ombrée de noir et dévisage Minne, l'œil froid et arro-
gant. Ce pendant qu'il semble la dédaigner, de quelle hauteur I il songe :
« C'est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont beau la chiner à la boite, parce que sur les photographies ses cheveux viennent blancs, ils n'ont guère de cousines aussi chouettes, ni si distinguées.
Ce pied de Bouquetet qui la trouve maigre !
Possible, mais je n'apprécie pas, comme lui, les femmes au poids. »
Min ne est assise face au grand jour ; le reflet des feuilles, l'éclat dur de ce boulevard Berthier qui est plutôt une route, la pâlissent encore. Distraite et absorbée depuis le matin, elle fixe sans baisser les paupières la fenêtre éblouissante, avec une attention vide de somnambule. Elle suit des visions familières, cauchemars longuement inventés, tableaux recomposés cent fois, et que varie la minutie des détails :
« ... la Tribu honnie et redoutable, coalition des Sveltes et Trapus, assaille Paris terrifié...
Un soir vers dix heures, les vifares tombent, des mains, tant de mains armées de couteaux et d'os de mouton renversent la table paisible, la lampe gardienne... elles égorgent confusément, parmi des râles doux et des bondisse* ments ouatés de chats... Puis, toujours dans des ténèbres rosées d'incendie, les Mains enlèvent Minne, l'emportent, d'une force irrésistible, on ne sait pas où... »
— Minne chérie, un peu de tarte ?
— Oui, maman, merci.
— Et du sucre en poudre?
— Je veux bien un peu.
Maman, inquiète de sa Minne pâle et absente, la désigne du menton à Toncle Paul, qui hausse les épaules pour la rassurer.
— Peuh ! la croissance, je te dis. Rien de nouveau ?
— Rien du tout. Tu ne trouves pas cela dangereux ?
— Ma foi non. J'ai vu des cas... Les grandes vacances pourront précipiter les
événements. Que diable, tu ne veux pas la marier cette année ?
— Moi, grand Dieu !
Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux, comme si elle avait vu tomber la foudre de Tautre côté du boulevard Berthier.
« Les journaux ne saventrien, songe Minne, ou bien on les a payés pour se taire. J'ai pourtant retourné le Journal sur toutes ses faces, une fois en ouvrant mes cahiers, la deuxième fois en soufflant de la poussière et en secouant les pages... C'est tout de même commode, pour lire les faits divers, d'avoir une Maman comme la mienne, qui ne voit jamais rien.
« Henriette Deslandres, elle, n^a pas une minute de repos chez elle ; sa mère s'assied à la même table qu'elle quand elle travaille, et emporte la lumière quand Henriette est couchée. C'est sa faute, aussi ! Quand on la prend à lire un journal ou à ouvrir un roman, elle devient rouge, elle pleure, elle demande pardon . . .
« Tout le monde ne sait pas très bien dissimuler, conclut Minne en se retournant d'un saut de carpe, dans son lit, pour chercher une place fraîche. »
La chaleur de juillet est venue tout d'un coup. La Tribu, sous la fenêtre de Minne, halète dans rombre maigre, sur la pente pelée du talus. Les bancs mêmes du boulevard s'encombrent de dormeurs aux membres morts, dont la casquette, posée comme un loup, cache le haut du visage- Minne, en robe de lingerie à fleurettes roses, un grand .paillasson-cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d'eux, jusqu'à frôler leur sommeil mystérieux. Elle cherche à deviner les traits des visages masqués et se dit :
« Il n'y a plus que des suicides et des insolations. C'est la morte-saison. »
Maman qui conduit Minne l'oblige à changer de trottoir à chaque instant et soupire :
« Ce quartier n'est pas habitable. » Minne n'ouvre pas de grands yeux et ne demande pas, l'air innocent : « Pourquoi donc, maman ? » Ces petites roueries-là sont indignes d'elle.
Minne ne parle presque pas. Et» lorsque Maman répond à une visiteuse qui la complimente sur la longueur de sa fille : « Oh î c'est un bien grand bébé! Si vous saviez comme elle est restée enfant! c'est à se demander comment une fillette pareille pourra jamais devenir une femme ».•.
Minne se tait, lève sur l'amie de Maman ses beaux yeux noirs et la considère, imperceptiblement horrifiée si la dame, attendrie, vient à passer la main sur sa chevelure nacrée, que lie un ruban blanc.
La dame sourit, boit une gorgée de thé que Minne sucra de ses doigts longs et minces, et Minne divague férocement :
a La stupide créature ! elle est laide, elle a une verrue sur la joue, et on appelle ça un
grain de beauté ! Elle doit sentir mauvais toute nue...
« Oui, oui, qu'elle soit toute nue dans la rue, et emportée par Eux, et qu'ils dessinent sur son laid derrière des signes fatidiques, avec la pointe d'un couteau... Qu'ils la traînent, jaune comme du beurre rance, sans souliers et sans bas, sans rien que son chapeau à aigrette-colonel. . .
« Qu'ils dansent la danse de guerre sur son corps, et qu'on la précipite dans un four à mortier... non, un four à plâtre, je veux dire... »
Miane s'agite dans sa chambre fleurie, ner^ Yeuse.au point de piétiner^ Célénie se fait attendre. S'il était parti?
iDepuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l'avenue Gourgaud. Le premier jour, il dormait assis, adossé au mur, et barrant le trottoir. Célénie effrayée tira Minne par sa manche du côté de Tavenue, mais Minne — elle est si distraite I — avait déjà frôlé les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux sans remuer. Quels yeux ! Minne en eut le frisson des admirations absolues. Des yeux noirs en amande, dont le blanc bleuissait dans un visage d'une pâleur verte. La moustache si fine, dessinée à Fencre (ce n'est pas Antoine qui aurait une moustache comme celle-là!)
et des cheveux noirs fout bouclés de moiteur. Il avait jeté, pour dormir, la casquette reconnaissable, à carreaux noirs et violets ; mais sa main droite serrait, du pouce et de l'index, une cigarette éteinte... Il dévisagea Minne avec une effronterie si outrageusement flatteuse, qu'elle faillit s'arrêter.
Ce jour-là, Minne eut 5 en histoire, et comme on dit au cours Souhait « Cinq, c'est la honte ». Minne s'entendit admonester, tranquille et modeste, tandis qu'elle vouait la sèche M"® Souhait à des tortures ignominieusement compliquées...
— Au revoir, Minne.
— Adieu Minne. Quelle chaleur ! quand partez-vous ?
— Bientôt. Et vous, vous achevez Tannée des cours?
— Y pensez- vous ? Maman quitte Paris la veille du Grand Prix. Votre ceinture tourne.
— Merci. Dieu que ces petites filles sont turbulentes. Quand je pense que nous avons peut-être été comme ça... !
— J'ai honte d'y penser.
Minne et ses amies épinglent leur chapeau, font glisser leurs gants, assurent le lacet des bottines, dans la rumeur discrète d'une sortie de cours. Toutes ces fillettes bien élevées, qui ont grandi entre des murs min-
ces où chacun se tait de peur de gêner le voisin, tressaillent pour une porte claquée et craignent les sons aigus. M^® Souhait ellemême réprime les cxis des toutes petites, qui trépignent encore aux fins de leçons :
« Mesdemoiselles, nous ne sommes pas à la laïque ».
Les compagnes de Minne, treize à seize ans, sont de petites femmes policées qui savent marcher, s'asseoir, relever une jupe, verser du thé et parler aux domestiques. Leur jeunesse les rend enclines à mépriser le rire et les mouvements brusques. Elles savent dénigrer une toilette en termes modérés, sans acrimonie. Elles travaillent quotidiennement, paisiblement, ne donnent point d'effort inutile, et la « bûcheuse » fourvoyée au cours Souhait, n'y suscite pas d'envie ni d'émulation, mais plutôt une considération un peu ironique.
Minne a appris, au cours Souhait, à ne pas s'enfiévrer sur un résumé difficile, à n'user
des larmes que rarement, à surveiller ses attitudes lorsque, debout devant la grande carte qui couvre le mur, elle voyage « du bout d'un bâton » de Marseille à Pékin.
Quelques-unes — celles qu'une automobile ronronnante attend à la porte — lui tendent une main molle et vide, un petit sourire vite effacé : Minne va toujours à pied, flanquée de Maman ou de Célénie. Ces chauffeuses-là, Minne les dévisage de son air le plus impénétrable, souhaitant des catastrophes où Tautomobile rouge et blanche, réduite en esquilles, se mêle aux chairs roses, lance aux murs des fragments méconnaissables, laisse sur la chaussée un cartable de maroquin noir, une petite main encore palpitante...
Ces premiers jours de juillet, pourtant, qui sentent les vacances, animent toutes ces petites poupées, qui bavardent comme à la veille d'une séparation. Minne sait que celleci rejoint un château des Pyrénées, que cette autre partira pour, la mer et s'en désole à
cause du hàle et des taches de rousseur. Les plus naïves lui ont confié qu'un cousin, qu'un ami du frère, pendant les vacances... Par politesse pure, pour donner la réplique^ Minne n'a pas hésité à vieillir Antoine d'un bon lustre, de le gratifier d'une paire de moustaches noires... et voilà. Cela ne s'appelle pas « mentir » mais « raconter». On oublie cela, le dernier shake-hand donné, pour penser aux cl|^ses sérieuses, le long du , boulevard brûlant et silencieux, où chaque pas rapproche Minne du lazzarone en casquette...
Depuis cinq jours, Minne le frôle et il regarde Minne, Minne, toute claire dans ses robes d'été, et qui ne détourne pas devant lui ses yeux sérieux. Elle pense : « Il m'attend. 11 m'aime. Il m'a comprise, comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre? Si je pouvais lui glisser un papier où j'aurais écrit : Je suis prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble. C'est encore ce qu'il y aurait de plus pratique ».
Car elle s'étonne un peu de Finerlie de son « amoureux » qui somnole, élégant et sans linge, au pied d'un sycomore. Mais en réfléchissant, elle s'explique celte veulerie exténuée, cette pâleur d'herbe des caves: « Combien en a-t-il tué cette nuit? » Elle cherche, d'un coup d'œil oblique, le sang qui pourrait marquer lès ongles de son inconnu... Point de sang. Des doigts fins un peu trop longs, une cigarette éteinte entre le pouce et l'index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières dormantes ! comme son bondissement serait terrible, pour occire Célénie et emporter Minne 1
Maman a dû remarquer l'inconnu au repos inquiétant. Elle presse le pas, rougit, soupire longuement quand le péril est passé et l'avenue Gourgaud franchie...
— Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne?
— Quel homme ? demande Minne ingénue, ses beaux yeux écarquillés.
— Ne te retourne pas,.. Un homme assis par terre, au coin de Favenue Gourgaud.
— Je n'ai pas fait attention.
— J'ai toujours peur que « ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire dans le quartier ».
Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d'orgueil. « C'est moi qu'il guette, c'est pour moi qu'il est là ! Une maman ne peut comprendre... »
Vers le sixième jour, Minne fut frappée d'une idée, qu'elle appela tout de suite une c< révélation ». Cette pâleur mate, ces cheveux noirs qui moutonnent en boucles... C'est le Frisé ! Mais oui, le Frisé lui-môme ! Les journaux l'ont dit. « On n'a pu réussira s'emparer du Frisé. » Il est au coin du boulevard Berthier et de l'avenue Gourgaud, le Frisé ; il est amoureux de Minne et s'expose pour elle, tous les jours, à être arrêté.. .
Minne palpite, ne dort plus, se lève trois fois la nuit pour. chercher sous sa fenêtre l'ombre du Frisé.
Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit Minne. Un soir, il sifflera sous la fenêtre, je descendrai par une échelle de cordes, et
il m'emportera sur une motocyclette jusqu'aux carrières, où Tattendront ses sujets assemblés... 11 dira « voici votre Reine! »
el... et... Ce sera terrible.
Un jour, le Frisé manqua au rendez-vous.
Minne agitée, navra Maman en oubliant de déjeuner.
Le lendemain, ni les jours suivants., point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur Minne des yeux si soudains lorsqu'elle le frôlait. . .
. Quand Minne eut perdu l'espoir, quand elle fut sûre oh 1 sûre — il y a des pressentiments qui ne trompent pas î — que la police avait arrêté, peut-être guillotiné le Frisé, elle eut une crise de larmes, affreuse.
Maman, éperdue, envoya chercher l'oncle Paul, qui ordonna quinine, bouillon, poulet, vins légers et toniques, et pronostiqua que « la crise approchait ». Là- dessus Maman, aidée de Célénie, se mit à remplir les malles avec une activité de fourmi devant l'orage.
Minne, dolente, s'appuyait du front aux vitres.
Il est en prison perpétuelle. Il souffre pour moi. 11 écrit dans son cachot des vers d'amour a A une inconnue ».
Minne, éveillée en sursaut à un grincement de poulie, ouvre des yeux épouvantés sur la chambre paisible: a Où suis-je? »
Arrivée depuis deux jours chez Toncle Paul, Minne n'est pas encore habituée à sa maison des champs.
Elle cherche, au sortir de son tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, Tombre bleue et claire de sa chambre parisienne, l'odeur citronnée de son eau de toilette.,. Ici, derrière les volets pleins, c'est la nuit noire, malgré les coqs qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui vient de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit déjeuner^ la nuit massive, percée seulement à la fenêtre du levant, d'un rai d'or vif^ mince coinme un crayon...
Ce petit bâton étineelant guide seul Minne, qui va pieds nus, à tâtons, ouvrir les persiennes et recule aveuglée, incendiée de lumière...
Elle reste là, les mains sur les yeux, l'air, dans sa longue chemise, d'un ange repentant.
Quand le soleil a percé l'obscurité rose de ses mains, Minne retourne à son lit, s'assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entr'ouverte et les yeux noirs si grands et si naïfs, à un baby de magazine anglais... Mais les sourcils s'abaissent, une pensée habite soudain les prunelles larges qui se moirent comme un étang: Minne songe que tout le monde ne jouit pas de ce soleil bourdonnant, qu'il y a, dans une grande ville, un cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs en boucles.. «
Il faut pourtant s'habiller, descendre, humer le lait qui mousse, rire, s'intéresser à la santé
MIN.N.B; Cl.
de Toficle Paul... <« C'est la vie »,, sOiipire Minùe en traçant du peigne, bien droite^ la raie qui divise à Tinfante ses cheveux que le soleil pénètre et dévore, comme s'ils étaient de verre file.
Au pas léger de Minne, le plancher gémit:
Si elle reste une minute immobile, lés fau^ teuils Empire s'étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur répond. La maisofl desséchée et sonore pétille, comme travaillée d'un. commencement d'incendie. Debout depuis un &iè^ dedans le soleil et le vent, sa charpente, lisse et chaude geint sans cesse et Maman la croit un peu hantée. Dans le pâyp on l'appelle la Maison Sèche.
Minne l'aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire, qu'un perron de cinq marches sépare du jardin, pour ses parquets de bois blanc toujours lièdes aux pieds nus, pour les dix hectares, mi-verger mi-parc, qui l'entourent. En petite Parisienne accoutumée aux arrangements de nuances
discrètes, elle s'étonne qu'en sa seule chambre, tant de nuances crues réjouîssenl les yeux. Le papier à rayures, d'un rose foncé, s'accorde au couvre-lit de perse criblé de liserons bleus, de guirlandes vertes ; des rideaux de mousseline orange ondulent aux fenêtres, et le jasmin de Virginie, lourd de fleurs, balance jusque dans la chambre d'ardents bouquets. Minne, pâle comme une nuit de lune, se réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute nue, le dos au soleil, un miroir à la main, hantée par je ne sais quel souvenir d'une séance Roentgen, cherche en vain, à travers son corps mince qu'irise un duvet d'argent, l'ombre plus noire de son squelette élégant.
— Une lettre pour toi, Minne,.. Ça, c'est Femina^ ça, c'est le Journal de la Santéy et puis la Chronique médicale^ et puis.., des prospectus.
— Iln'y a rien pour moi? implore Antoine.
L'oncle Paul émerge du bol de lait qu'il
tient à deux mains.
— Mais, mon pauvre garçon, tu es extraordinaire ! Tu n'écris à personne» pourquoi veux-tu qu'on t'écrive?,.. Fais-moi la grâce de me répondre?
— Je ne sais pas, dit Antoine.
La boutade de son père Tagace ; l'ironie supérieure de Minne l'exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion. Elle boit son lait tiède à petites gorgées, «reprend haleine de
temps en temps et regarde la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. Ses yeux noirs, mystérieux, reflètent étrangement le vert du jardin et le courant d'air imperceptible soulève pourtant le duvet argenté de ses tempes...
-^ iE^le est bien.fière, pour une lettre! se dit Antoine, inconscient de son propre enfantillage.
Fière? il n'y paraît pas. Comme un diplomate excédé de correspondance, et qui s'ac- (^ofjde une minute de récréation, Minne a posé la lettre bleu-lavande auprès de son assiette, ^t vide son bol de lait. L'oncle Paul qui ne lit guère que ses journaux de médecine, se plonge dans la prose du docteur Cabanes, et Maman feuillette Femïna^ Femina tout humide d'encre fraîche, qui salit les doigts, qui répand dans la salle à manger embaumée de cacao, une malsaine odeur d'iodoforme et de colle.
Antoine, penché sur Tépaule de Maman, regardé les. images.
— ViensYoir, Minne... c'est épatant 1 II y a des photos de la journée des drags, on voit un tas de gens... oh I on voit Polaire!
— Qui, Polaire? daigne questionner Minne.
Antoine reprend du coup tous ses avantages :
— Tu ne connais pas Polaire? ah! vrai!...
La sévère petite figuré de Minne devient
méfiante.
— Non, et toi?
Antoine hausse ses épaules dégingandées.
— Quand je dis connaître^ naturellement je ne lui dis pas bonjour dans la rue... C'est une actrice. Je Tai vue à un bénéfice aux Variétés. Elle faisait, avec quatre autres, une pierreuse...
— Antoine!... gronde la voix douce de Maman...
— Oui, ma tante... Une femme, enfin, des boulevards extérieurs. ,
Les yeux de Minne grandissent, étincellent.
— Ah? elle était habillée comment?
M MINNE
: :-r- ! Gomme elles, soat, pardi : Un corsage roiige et up; tablier, et puis les cheveux jusque dans les yeux, et puis une casquette ! non lïfâis iune casquette.. .
•— Gomment,^ une casquette? interrompt Minne choquée par Tinexaclitude du détail.
. -T- Oiiivteh soie, très haute. Il paraît que c 'était tout à: fait çà .
Minne a haussé les épaules, soudain désintéressée. Une casquette en soie! Voilà pourtant: comment on fausse les traditions !
.. — Moi, Je n'aurais pas mis de casquette, dit-iélle. naturellement.
Minne regarde son cousin si fixement qu'il détourné la(.tôte,-^ gêné par la beauté de Minne? ou par la petite flamme diabolique die ses yeux noirs? Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros., brosse d'Unigleste^i avantageux. le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche de paille jetée sous sa chaise.. .':j ^L:..--. .'; .:., r -, ;.': :. .
— Je vais.maE^èiPvdBS mii^abèlles, déclare-
t-il à la cantonade, sans inviter personne.
— Pas trop, prie Maman.
— Laisse donc, dit Toncle Paul derrière son journal, ça purge.
Antoine rougit violemment et sort comme si son père l'avait maudit.
Minne, en tablier rose, se lève longue, longue, et noue sous son menton les brides d'une capeline anglaise en lingerie blanche ruchée, qui la rajeunit encore. Elle a glissé dans sa poche la lettre bleue.
— Qui t'écrit, ma Minne ?
— C'est Henriette Deslandes, maman, elle est à Cabourg. Tu veux voir ?
Toute gentille, elle tend la lettre.
Maman prend Minne et Tembrasse à baisers claquants.
— Mais non, trésor. Tu me la donneras après, si ça ne t'ennuie pas.
— Ohl je n'ai pas de secrets, dit Minne en riant sincèrement. Adieu, maman, je vais manger des prunes.
L'herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de chiendent, Ternies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées difficiles, comme si elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille sauterelles, bleues en l'air, grises à terre. Le soleil traverse la capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d'un feu si vif qu'elle frissonne. Les fleurs du panais sauvage font la roue, encensent le passage de Minne d'une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche parce que les pointes de Therbe, enfilées aux mailles de ses bas cachou, la piquent : Si c'étaient des bêtes? La prairie ondulée monte et descend, creuse des courbes où Tombre bleuit; par-deissus la clôture à demi ruinée, les
petites montagnes rondes et régulières paraissent continuer la houle du sol...
« Est-il bête de ne pas m'avoir attendu cet Antoine, songe Minne. S'il venait un serpent, pendant que je suis toute seule... Eh bien, je tâcherais de l'apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais je ne saurais pas reconnaître une vipère d'une couleuvre... »
Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de terre. 11 appuie, d'un air pensif, ses doigts à sa tempe, car il a vu venir Minne. Minne ralentit le pas, rassurée.
— Te voilà? dit Antoine, qui feint la surprise comme au théâtre.
— : Me voilà. Qu'est-ce qu'on fait?
— Moi, rien. Je réfléchissais.
— Je ne veux pas être indiscrète...
Antoine tremble de la voir partir et répond
maladroitement qu'il y a assez de place pour deux dans le verger,
Minne s'assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent frais touche ses oreilles.
MINNE 7i
Elle considère Antoine sans ménagement, durant qu'il mâche un brin d'herbe.
— Tu sais, Antoine, je Vaime mieux comme ça, en chemise de flanelle.
Le potache rougit encore une fois, passe un mouchoir sur ses cheveux.
— Tu m'aimes mieux comme ça que...
comment ?
— Qu'en collégien, ou même qu'en dimanche. Seulement, cette cloche en paille, elle te donne l'air d'un... d'un jardinier.
— Merci !
— J'aimerais mieux, poursuit Minne sans l'entendre, rien sur ta tête, ou bien... une casquette.
Elle le dévisage profondément, comme si elle ne le voyait pas. 11 se révolte, détourne sbn nez droit et long ; sa lèvre noircie boude.
— Une casquette I Tu sai^, Minne, tu as un grain I
— Une casquette de cycliste, donc. Et puis les cheveux... attends...
72 M INNE
Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux contre lui et lui enlève son chapeau. Troublé, il devient grossier et ramène ses pieds sous lui.
— Vas-tu me laisser, sacrée gosse !
Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche remuante du prunier...
Elle cherche un petit peigne de poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme elle habillerait un mannequin.
— Ne remue donc pas ! Là comme ça sur le front, et puis sur le^ côtés... mais ils sont trop courts sur les tempes... Ton coiffeur ne vaut rien... Enfin! c'est déjà mieux. Une casquette à carreaux noirs et violets...
Ces mois ont évoqué trop vivement le dormeur languissant de Tavenue Gourgaud, Minne s'arrête, bat des cils, laisse son mannequin et s'assied par terre sans mot dire.
— Encore une lune ! songe Antoine.
Lui non plus ne dit rien, agité de rancune et d'envie confuse. Cette Minne si près de lui — il aurait compté ses cils 1 — ces petites niains maigres et froides comme des souris, les doigts pointus dans les oreilles, sur les tempes... Le long nez d'Antoine palpite pour rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle.
Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités saugrenues de Minne. Mais elle rêve les mains croisées, les yeux droit devant elle, inatténtive à la gêne d'Antoine, à sa laideur donquichottesque :
grand nez osseux et bon, yeux creusés d'adolescent, teint inégal, enflammé, au menton, de boutons qu'écorchèrent des ongles rageurs...
Soudain, Minne s'éveille, serre les lëvres, tend un doigt pointu :
— Là-bas ! dit-elle.
— Quoi? fait Antoine qui se lève, étire ses jambes héronnières, ses bras gourds qui craquent aux épaules.
— Tu le vois ?
Elle entr'oLivre une bouche frémissante, darde des yeux vindicatifs.
Alitoine rabat son chapeau sur ses yeux, bâille avec indifférence.
— Eh bien, c'est le père Corne. Qu'est-ce qui te prend?
— Oui, c'est lui, chuchote Minne profondément.
Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de furie :
— Je le déteste !
Antoine sent venir quelque crise, une « lune » qui le laissera encore une fois déçu. 11 prend un visage neutre, où la méfiance combat l'apitoiement.
— Qu'est-ce qu'il t*a fait?
Minne considère ce barbare, cet animal inférieur, ce joujou mal équarri, Antoine.
— Il m'a fait... qu'il est laid... que l'oncle Paul lui a donné un morceau de verger pour en faire un potager, que je ne peux plus
v«nir ici sans rencontrer le père Corne qui ressemble à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des poireaux à la place de Therbe... Dieu! que je souffre!
Elle tord ses bras ingénument, en petite fille qui jouerait la tragédie. Antoine craint tout de cette Ménade.... Mais elle change de visage, se rassied accroupie sur une pierre plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux .présagent le potin et le mystère.
— Et puis, tu sais, Antoine...
— Quoi?
Il replie ses jambes, s'installe près d'elle. « Avec lui ça prend toujours », se dit Minne.
— Tu sais, c'est un vilain homme. Il vole les melons jde Toncle Paul.
— Allons donc ! il est trop bête.
— Si!... D'abord je Tai vu.
— Toi? oh! la la...
— Il n'y a pas de oh ! la la, dit Minne vexée.* Tu ferais mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n'a
pas besoin de savoir que ton caleçon est mauve.
Ce genre d'observations plonge Antoine dans une irritation mélancolique dont Minne se délecte.
— Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin,
Antoine se roule dans l'herbe sur le dos, comme un àne.
— Du flageolet! non, Minne, tu es tordante.
11 ne sait pas !
— Je n'ai pas dit qu'il savait jouer, accorde Minne condescendante. Je te dis qu'il en joue, Célénie l'a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales et il joue du flageolet... Ho!
Un frisson d'horreur secoue Minne de la tête aux pieds, elle enfouit son visage dans ses mains longues.
<K Les filles, c'est toujours un peu maboul », songe Antoine, qui connaît le père Corne
depuis dix ans et n'a jamais rien remarqué d'extravagant dans ce vieil expéditionnaire retraité, geignard et malpropre, que tolère dans son verger l'oncle Paul et qui cauchemarde Minne.
Minne, invisible, fourrage des ongles ses cheveux qui s'épanchent en ruisseaux d'argent. Quand elle reparaît, elle semble plus calme.
— Qu'est-ce qu'on pourrait bien lui faire, Antoine ?
— A qui?
— Au père Corne.
— Je ne sais pas, n^oi.
— Tu ne sais pas ! tu ne sais jamais. As-tu un couteau?
Il pose la main sur la poche de son pantalon .
— Non.
— Si, affirme Minne pressée et péremptoire. Prête-le.
Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte.
— Dépêche-toi, Antoine !
Résolue, elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et s'eiEK pare d'un couteau de jardinier à manche de buis.
Antoine, qui ne dit mot, sent ses oreilles devenir violettes.
— Tu vois, menteur ! 11 est beau ton couteau ! Il te ressemble. Viens, le père Corne est parti.
— Où?
— Dans son jardin, donc. On va jouer, Antoine. Les poireaux sont les ennemis, les carottes sont les ennemis, les potirons sont les forteresses... C'est Farmée du père Corne !
Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert. Grisée par la campagne, Minne divague tout haut et piétine les laitues.
— Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les violerons !
— Hein?
— Nous les violerons, je dis ! Dieuque j'ai chaud !
Elle dénoue les brides de sa capeline et se jette à plat ventre dans" un plant de persil frisé. Antoine, médusé, regarde cette petite fille blonde, qui vient de proférer quelque chose d'inouï.
— J'entends bien,.. Tu sais ce que ça veut dire?
Elle lève sur lui ses yeux noirs, moirés de vert sombre par le reflet du persil :
— Bien sûr !
— Ah ?
Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de sécheresse.
— Dis-le, pour voir.
Il s'enrroue un peu. Minne, essoufflée, essuie d'un petit mouchoir son front à peine moite.
— Que tu es bête 1 Tu espères toujours m'en remontrer. C'est maman qui m'a expliqué ce que ça veut dire...
— C'est... c'est ma tante qui...
— Oui ; un jour je lisais dans une leçon :
« Et leurs sépultures furent violées. » Alors, je demande à maman : « Qu'est-ce que c'est, violer une sépulture? » Maman dit : « C'est l'ouvrir sans permission. ^> Eh bien ! violer un cadavre, c'est l'ouvrir sans permission. Tu bisques?
Antoine, encore plus serin que d'habitude, regarde Minne, regarde Thorizon voilé de vapeur tremblante, le saccage des laitues et des poireaux, et ne trouve rien à répondre que :
— Je crois qu'il faut rentrer pour déjeuner.
A table, Antoine s'essuie le front avec sa serviette, boit de grands verres d'eau.
— Tu as donc bien chaud, mon pauvre loup? demande Maman.
— Oui, ma tante ; on a couru, alors...
Mais cette diablesse de Minne, pâlotte et
paisible, crie de l'autre bout de la table :
— Qu est-ce que tu racontes ? On n'a pas couru du tout. On a regardé le père Corne qui jardinait.
L'oncle Paul hausse les épaules :
— II est congestionné, ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le plaisir de te remettre dès ce soir à boire de la gentiane. Ça te fera passer tes boutons.
- — Ce melon a du mal à descendre, soupire l'oncle Paul, affalé dans un fauteuil de canne. — C'est Testomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger autant de haricots rouges que ça me convient]
Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, fume sa pipe, Tœil embusqué sous des poils roussâtrès. Il a la figure dure et magnifique d'un vieil aigle retraité. Ce. solide débris est une faiblesse de l'oncle Paul, qui se résigne, une fois par semaine, à héberger sa stupidité solennelle. Le père Luzeau « pipe » ^vec bruit, souffle une fumée vile de caporal,
fleure le cabaret et le sang de lièvre, étend le bras et profère des paroles lentes : « Je monterais sur Testrade et je leur dirais : Citoyens... » Minnele déteste et le redoute.
ft II a l'air d'un reître, pense-t-elle. On prétend que c'est un brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil!... Il doit enlever des petits enfants la nuit et les donner aux porcs... »
Une tiède soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d'antennes méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d'oiseaux, fourrés de duvet, l'oncle Paul et le père Luzeau, Minne et Antoine sont venus s'asseoir sur la terrasse.
Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa pierre grise, restera tiède jusqu'à minuit.
Minne et Antoine, assis jambes pendantes sur le mur bas de la terrasse, ne disent mot. Antoine cherche à distinguer dans Tobscurité les yeux de Minne. Mais la nuit est trop dense. Il a chaud, il est mal à Taise dans sa peau comme dans une chemisemouillée,et supporte patiemment cette sensation très familière.
Minne, immobile, regarde devant elle. Ses yeux dilatés laissent entrer tant de noir qu'elle les sentdevenir plus noirs. Elle écoute les pas de la Nuit froisser le sable du jardin, et crée dans Tombre des figures épouvantables qui la font frémir de volupté. Cette heure apaisée et lourde l'emplit d'impatience, et devant tant de beauté calme et incomprise, elle évoque le peuple aimé que gouvernent ses songes.
Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son cousin.
86 M INNE
— Siffle, Antoine.
— Siffle quoi?
— Siffle uii grand coup, aussi fort que tu pourras.
Le collégien siffle, mais sa bouche n'émet qu'un son pauvre. Minne désabusée secoue les épaules.
— Assez, tu n'y connais rien.
Elle joint ses mains, fait craquer nerveusement toutes ses phalanges et bâille au ciel comme une chatte.
— Quelle heure est-il? Il ne va pas s'en aller, le père Luzeau ?
— Pourquoi ? Il n'est pas tard. Tu as sommeil ?
Une moue de mépris. Sommeil !
— Il m'agace, ce vieux.
— Tout t'agace, aussi! C'est un brave homme, un peu bassin.
Sans le regarder, elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.
— Tout le monde est un brave homme^
avec toi. Tu n'as donc pas vu ses yeux. Va, je sais ce que je sais.
— Tu sais peau de balle.
— Sois plus convenable, je te prie. A qui crois-tu parler? Le père Luzeau est un vétéran du crime.
Antoine enjambe le mur, se plante à califourchon près de Minne qu'il contemple stupéfait. Elle parle toujours à la nuit, et quoiqu'il lâche, il ne distingue d'elle qu'un halo d'argent autour d'un visage de ténèbres.
— Un vétéran du crime, lui! Ben, Minne, s'il t'entendait!
— S'il m'entendait, il n'oserait plus revenir ici. Dans sa petite cabane de chasse, il attire des fillettes, et puis il abuse d'elles et il les étrangle. C'est comme ça que la petite Quenet a disparu.
— Oh !
— Oui.
Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment :
— Mais c'est pas vrai ! Tu sais bien que ses parents ont dit qu'elle était partie pour Paris en compagied'...
Il s'arrête court, mais Minne poursuit avec le calme d'une certitude renseignée :
— En compagnie d'un commis voyageur, je sais. Mais c'est une histoire arrangée. Le père Luzeau les a payés pour ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, çà n'aime que l'argent.
Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il s'enhardit jusqu'à prendre, dans ses mains rudes, les poignets frais de Minne.
— Écoute, Minne, on n'avance pas des horreurs comme ça en l'air, sans être sûre. Qui t'a dit tout ça ?
Le nimbe argenté tremble, secoué par le rire de Minne.
— Ah ! Ah ! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui ?
Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d'infante.
— J'en sais bien d'autres, Monsieur. Mais je n'ai pas assez de confiance en vous.
Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de pleurer. 11 prend une voix rogue :
— Pas confiance ! est-ce que j'ai jamais rapporté quelque chose ? Encore ce matin quand le père Corne est venu se plaindre pour ses légumes, est-ce que j'ai pipé ?
— Il ne manquerait plus que ça, dit Minne, C'est l'enfance de l'art.
— Alors ?... supplie Antoine.
— Alors quoi, mon cher?
— Tu me diras encore ?
Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille raide vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous ses cheveux de poudre blonde.
— Je verrai, dit-elle.
— Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la porte.
Antoine, effaré comme une vierge, court de côté et d'autre en répondant : « Non ! non 1 » et cherche éperduement sa cravate.
Un petit grattement d'impatience sur le panneau, et Minne ouvre la porte, offusquée et paisible.
— Comment « non, non I » parce que tu es en bras de chemise ! Ah I mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne ?
Minne en bleu de lin, les. cheveux lisses sous le ruban blanc, nette et fluette autant qu'une poupée, tourne dans la chambre de son cousin, qui noue, tremblant d'énervemenf, sa cravate enfin retrouvée.
Minne s'arrête devant lui et le dévisage de ses profonds yeux noirs, où tremble et se mire Therbe flnede ses cils. Devant ces yeuxlà, Antoine admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère des yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu'ils ne parlent pas encore. Mais leur eau sombre boit les images changeantes et devant eux, devant cette petite bouche mince et mobile qui cesse de se taire pour parler vite, et s'arrête court, froncée sur des secrets terribles, Antoine, gêné en manches de chemise comme un guerrier sans cuirasse, sent son sang-froid se fondre.
— Pourquoi mets-tu de l'eau sur tes cheveux ? questionne Minne agressive.
Antoine guigne de côté sa raie dans la glace ; une allée de Versailles n'est pas plus rectiligne.
— Pour que ma raie tienne, dame.
— Ce n'est pas joli, ça te fait des cheveuxplaqués de Peau-Rouge.
Antoine manque la manche de son veston.
— Si c'est pour me dire ça que lu viens me voir quand je suis en chemise !...
Minne hausse les épaules. Elle s'est installée les mains sur les genoux, dans une pose de dame en visite.
— En chemisa? ça m'est joliment égal, que tu sois en chemise... J'en ai bien vu d'autres.
— Minne, gronde Antoine, sincèrement choqué.
Minne dresse sa taille mince et gracieuse.
Antoine, qui se sent plus à l'aise sous son veston, ne sait pourtant que dire. Elle se penche sur une boîte vitrée, pointe un index.
— Qu'est-ce que c'est que ce papillon-là?
Il se penche à son tour, cligne ses yeux
myopes.
— Lequel? ah !. c'est un grand Sylvain.
— 11 est beau.
Le collectionneur s'anime.
— N'est-ce pas ? j'ai eu un mal de chien !
Cet animal-là, je pensais le tenir, et puis
crac I d'un coup d'aile il passait par-dessus un bois. Quand je Tai tenu je le croyais en loques.
Minne s'émeut, rejoint ses sourcils.
— Pourquoi Tas- tu tué, méchant?
— Dame, il fallait bien. Je ne pouvais pas le nourrir en cage.
Il rit sottement, chatouillé par les fins cheveux de Minne toute proche.
Elle songe tristement, fâchée.
— Il ne fallait pas, il ne fallait pas. Les bêtes sont libres. Les gens ça n'a pas d'importance.
— Tu m'en veux, Minne?
Saisi d'un grand courage, d'une peur plus grande encore, Antoine a pris Minne par là taille, sans qu'elle cessât de gratter la vitre, d'un ongle grinçant. 11 ne sait pas du tout ce qu'il va faire ensuite. Un parfum de citronnelle, blond comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et claire...
— Minne, pourquoi ne m'embrasses-tu plus en me disant bonjour ?
Réveillée, elle se dégage et reprend son air pur et grave.
— Parce que ce n'est pas convenable.
Éloigné d'elle, le grand garçon sent son
courage le quitter. Pourtant il trouve la force de répondre :
— Mais... il n'y a personne.
Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe, les yeux vers la fenêtre. Elle semble calculer un problème difficile, ou se remémorer la chronologie des Capétiens.
— C'est vrai, il n'y a personne. Mais, ça ne me ferait aucun plaisir.
— Qu'en sais-tu ?
Ayant parlé, il s'effraie de son audace.
Mais Minne n'a pas bougé, ni quitté son air raisonnable d'écolière. Antoine entend siffler ses oreilles, des picotements électriques fourmillent au bout de ses doigts. Il écoute loin-
taine et distincte, la voix de Célénie qui chante dans la cour :
L'ondre s'approche ecumante et ?'ouleuse.
Il se souvient d'une après-midi de lectures vilaines, qui l'ont laissé, ainsi qu'à présent, vibrant, les yeux, chauds et les mains gelées...
Minne semble se décider tout à coup :
— Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux.
— Tu me trouves laid ?
Point touchée de l'accent si pauvre et si sincère, elle secoue ses boucles en ruisseaux.
— Non. Mais c'est à prendre ou à laisser.
Elle ferme les yeux, resle toute droite,
attend. Les yeux noirs disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune, une fillette endormie... Antoine, d'un élan mal calculé, atteint sa joue d'une bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux petites mains raidies et griffues, tandis
que les yeux ténébreux, brusquement dévoilés, lui crient sans paroles :
— Va-t'en, tu n'as pas su me tromper ! ce n'est pas lui !
Minne dort mal, d'un sommeil inquiet d'oiseau. Quand elle s'est couchée, le ciel bas, tout proche, avançait à TOuest en muraille noire; l'air sec et sableux durcissait les narines.
Après dîner, l'oncle Paul très mal à Taise, le foie congestionné, a cherché vainement une heure de repos sans souffrance dans les fauteuils de canne, sur la terrasse. Et puis il est monté de bonne heure, laissant Maman impressionnée par l'orage, troublée comme avant une bataille. Minne l'entendait courir d'un pas jeune et pressé, du haut au bas de la Maison Sèche, cadenasser les volets, gourmander Célénie : « La petite porte du jardin? — Elle est f r ornée ^ Madame. — La lucarne