‹ MinneChapitre 4 sur 4 · M[NNE · texte numérisé non relu

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montagnes dans cette découpure de cimes japonaises, tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu'une arborescence étincelante relie tour à tour au ciel tragique.

Minne, visionnaire, s'élance vers Torage, vers la lumière théâtrale, vers le roulement assourdissant, de toute son âme amoureuse de la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur les arborescences étincelantes qui donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu'un regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du Frisé, Ten récompensât. Elle sent confusément la facilité et la joie de mourir pour quelqu'un, devant quelqu'un, et que c'est là un courage facile, pour peu que vous y aident un peu d'orgueil ou un peu d'amour.

Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler Témail de ses dents.

L'approche de Forage le rend fou, et fait vibrer les nerfs de femme que cache son corps chevalin.

Il est tout seul; il peut se tordre à Taise, étouffer dans la plume chaude plutôt que de regarder les éclairs, soupirer d'un souffle tremblé, espérer, fervent comme un explorateur mourant de soif, les premières gouttes lourdes de l'averse apaisante.

Il n'a pas peur, non, pas positivement.

Mais c'est plus fort que lui... La violence extrême de la tempête détache pourtant de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, assourdi par les battements de son cœur, il écarté de son front des mèches moites : « Sûr, ça vient de tomber sur un des peupliers du verger! Minne!... Elle doit mourir de peur... »

L'évocation plus précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, les cheveux en

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pluie mêlée d'argent et d'or, précipite dans Tàme d'Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques. Sauver Minne! courir à sa chambre, Tétreindre à Tinstant même où, défaillante, la voix lui manque pour appeler au secours... L'étendre auprès de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur se féminise à peine...

Antoine, les jambes hors du lit, la nuque baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles, ne sait plus s'il fuit l'orage ou s'il court chez Minne. La vue intermittente de ses longues jambes faunesques, dures et velues, attarde son élan; on n'a guère l'idée d'un héros en bannière...

Pendant qu'il réfléchit, tour à tour exalté et timide, le souverain fracas s'éloigne, recule, semble revenir, s'amortit en artillerie loinlaine... Une à une les premières gouttes d'un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles d'aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression exquise

accable Antoine et coule dans tous ses membres rhuile bienfaisante de la lâcheté.

M inné n^apparaît plus sous les traits d'une victime émouvante, mais sous l'aspect, non moins troublant, d'une jeune fille endormie... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras assouplis, baiser ses paupières transparentes que le noir caché de ses prunelles fait bleues...

Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus menue, la plus jeune du sérail coutumier où, chaque soir, il élit une favorite nouvelle : Célénie, la femme de chambre, Claudine-Polaire aux cheveux courtbouclés, M^^^Moutardot qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et Didon qui fut reine de Car th âge.

Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent debout près de la fenêtre fermée et regardent, mélancoliques, tomber la pluie. Fine et serrée, elle fuit de rOuest vers l'Est, en voiles lentement remuées, comme le pan d'une robe de gaze qui marche.

V Antoine assouvit sa faim de croissance sur une large et longue tartine de raisiné, où ses mâchoires solides découpent des demi-lunes.

Minne tient, lé petit doigt en Tair, une tartine plus mince qu'elle oublie de manger pour chercher, là-bas, à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque, chose qu'on ne sait pas.

A cause de la pluie froide, elle a repris son fourreau de velours anglais vert-empire à

ceinture de cuir, sa collerette blanche qui suit la ligne tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit Minne de six mois et fait songer à la rentrée d'octobre...

Plus qu'un mois, et il faudra quitter cette Minne extravagante et mystérieuse, qui dit des monstruosités avec un air paisible de ne pias les comprendre, accuse les gens de meurtre et de viol, qui tend sa joue veloutée et repousse le baiser avec des yeux de haine...

Il tient à cette Minne de tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant craintif, en père aussi quelquefois, par exemple le jour où elle s'est coupée avec le couteau à découper, en jouant, et qu'elle serrait les lèvres, d'un air dur, pour retenir ses larmes... Il ne vivra plus près d'elle, dînera à sa droite seulement le jeudi et le dimanche, gêné dans sa tunique au point de détester Minne...

Cette journée triste gonfle son cœur d'une

tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire ses longs bras, sa tartine achevée, glisse un regard vers sa M inné blonde partie si loin... Il a envie de pleurer, de l'étreindre, et s'écrie: « Fichu temps! »

Minne décroche enfin son regard de l'horizon cendreux, et le dévisage, silencieuse. 11 s'emporte s^ns motif.

— Qu'est-ce que lu as à me regarder, avec cet air de savoir toujours quelque chose de mal sur mon compte?

Elle soupire, enfantine, sa tartine mordue aux doigts.

— Je n'ai pas faim.

— Malin, il est pourtant fameux le raisiné de Célénie!

Minne fronce un nez distingué :

— Il y paraît. Tu manges comme un maçon.

— Je mange comme un garçon qui se porte bien, et pas comme une petite chipoteuse.

— C'est l'orage qui m'a rendue malade, dit

Minne très douce, songeant à la tempête qui souleva, jusqu'à Théroïsme, son petit cœur chimérique.

Antoine se rappelle sa nuit tumultueuse et rougit soudainement.

— Oui, quel orage, hein?

— Je n'ai pas dormi, et toi"^

— Moi, un peu, mais...

(Il pince Tourlet cramoisi de ses oreilles).

— Mais quoi?

— J'avais peur que tu n'aies peur...

Minne daigne rire de la phrase maladroite,

ei de la conjecture saugrenue.

— Peur, moi, mon pauvre ami, ce n'est pas un orage qui m'impressionne! J'ai vu trop de nuits plus dramatiques que celle-ci.

Antoine lève ses sourcils charbonneux et siffle d'incrédulité :

— Où ça donc ? dans tes songes ?

Au lieu de se fâcher, Miniie abaisse ses cils blonds, avec un demi-sourire plein de réticences. Ce procédé agace infailliblement

MINNE Mi

Antoine, qui piétine comme un chiea sous un morceau de sucre offert et retiré.

— Encore des histoires I Dieu, Minne, que tu es menteuse!

— Menteuse, moi?

Minne n'ajoute rien, mais la candeur courroucée de ses yeux large ouverts convainc seule Antoine, qui sent vite vaciller ses idées lorsque Minne le regarde de trop près.

Dompté, il attend « l'histoire », sachant bien qu'il ne l'aura pas s'il insiste encore.

— Veux-tu, s'il te plaît, porter ma tartine à la cuisine? Je n'ai pas faim pour du raisiné aujourd'hui.

--- Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain^chaud? du fromage blanc?

La tartine en main, Antoine ressemble fort à ces comiques de café-concert, qui viennent le bras sous Tanse d'un panier, ânonner les malheurs d'un petit garçon bien sage... Minne chiquenaude sur le velours de sa robe des traces de farine blanche, et réfléchit.

— Non. Je voudrais... une pipe en sucre rouge.

— Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et puis ce n'est pas bon.

— Si, c'est bon. Pose cette tartine sur le bufifet, tu m'agaces comme ça. Et puis, reviens rasseoir.

Blottie contre la fenêtre, elle appuie sa tempe à la vitre, ses cheveux amollis pieuvent en fils plus fins que ceux de Taverse.

— Une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, tu sais, quand le dessus a eu le temps de blanchir et de devenir un peu mou, alors il n'y a plus au milieu qu'un petit tuyau de sucre transparent qui craque comme du verre...

Antoine est revenu, s'asseoir en face d'elle, sur une basse chaise bretonne ; ses jambes trop longues, repliées, remontent ses genoux vers son menton. La tristesse de Minne le tourmente d'un zèle impuissant; lorsqu'elle

était toute petite, il lai donnait à tirer ses cheveux noirs si raides. Maintenant ça ne suffirait plus...Minne appuie entre ses sourcils un index soucieux.

— J'ai trop de choses là, Antoine. Ma tête me pèse. Maman me croit toujours un bébé, tandis que hélas !

Elle lève ses minces épaules avec une douleur importante, secoue ses cheveux, et cette gravité immodérée la vieillit jusqu'à lui faire paraître son âge: quatorze ans dix mois...

— Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi.

La dignité d'ami confère en même temps à Antoine une gêne extraordinaire. « Distrais-moi ! » Il saurait peut-être, mais il n'osera jamais... Si Minne ne montrait tant de douceur faible, il l'enverrait promener pour se tirer d'embarras.

— Veux-tu faire une crapette, puisqu'il pleut ?

— Une crapette ! soupire Minne. Je n'ai

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guère le coaur à jouer. Nous ne sommes plus des enfants, pour jouer... Causons, Antoine... C'est bien ce qu'il craignait. Quand Minne raconte des histoires d'assassinat et d'outrages aux mœurs, ça va bien. Mais parler tout seul, raconter... il s'en déclare formellement incapable.

— ... Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n'a pas un répertoire d'anecdotes pour jeunes filles comme toi.

— Eh bien, et moi donc, riposte Minne blessée, te figures-tu que je pourrais te raconter tout ce qui se passe au cours Souhait?

Va, la moitié de ces chipies qui viennent au cours en automobile^ ça en remontrerait au père Luzeau.

— Non?

— Si ; la preuve, c'est qu'il y en a cinq ou six qui ont des amants.

— Oh!

— Quoi, oh?

Antoine frotte rudement, d'un geste machinal, ses mains sur ses genoux.

— Cinq ou six, c'est beaucoup. Et puis leurs familles le sauraient.

— Pas du tout, Monsieur. Je ne t'ai pas dit que ces demoiselles étaient bêtes.

— ^ Et toi, comment le saurais-tu ?

— J'ai des yeux peut-être.

Oh! oui, elle a des yeux. Des yeux terriblement sérieux, qu'elle penche sur Antoine à lui donner le vertige. Il trouve pourtant la force de parler raison :

— Tu as des yeux, oui. Mais leurs parents en ont aussi. Où se rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs... leurs amants?

— A la sortie du coprs, tiens ! réplique Minne indémontable. Ils échangent des lettres.

— Ah ! ben vrai I crie Antoine qui rit en hennissant. S'ils n'échangent que des lettres ! . . .

— Qu'est ce que tu as à rire ?

— Éh bien, elles ne courront pas le risque d'écoper un enfant, tes amies.

Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète.

— Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer à... à la honte, le... l'élite de la société parisienne ?

(Minne reproduit avec une telle fidélité les clichés de ses lectures favorites qu'Antoine lui-même s'en aperçoit).

— Minne, tu parles comme un journal !

— Et toi comme un voyou ! •

— Minne, tuas un sale caractère...

— Insulte-moi, je ne répondrai pas un mot.

' Pâle comme une souveraine offensée, elle détourne les yeux vers la campagne que noient le crépuscule.et la pluie.

Antoine, debout à trois pas, hésite entre la briavade et la sortie discrète...

Minne chantonne à mi-voix, rajuste son nœud blanc, affiche la liberté de manières d'une jeune fille qui se croit seule. Même, pour resserrer le ruban d'une jarretelle, elle

retrousse sa robe, son jupon de zéphir rose et blanc, montre avec tranquillité une jambe de fillette, cheville fragile, mollet grêle et haut, ganté d'un bas cachou... Quand la robe est retombée, Antoine suffoqué tourne les talons, claque la porte derrière lui si violemment que la verrerie, dans Tarmoire vitrée, tinte longuement...

La pluie a cessé lentement, sans dévoiler d'abord le ciel. Une lourde vapeur suspendue a flotté longtemps, pareille à la frange d'une robe de tulle,, entre les montagnes et la Maison Sèche. Minne, excitée par un internement de trois jours, tend la tête au seuil de la porte pour guetter la fin de Fondée, reçoit de grosses gouttes sur la nuque, jette des cris pointus d'oiseau...

Dès que les feuilles de platane ont dessiné sur le parquet du salon leur ombre aux doigts écartés, elle court au jardin qui pleure encore, suivie d'Antoine qui traîne ses semelles de mauvaise grâce, pour dissimuler son plaisir de la suivre.

Maman trotte de chambre -en chambre,

ouvre les fenêtres, crie du balcon : « Ne te mouille pas les pieds, Minne ! » et Toncle Paul, moins jaune, a pris sa canne d'épine ; il va faire le tour du verger, acheter des cigarettes au village, rapporter un gâteau feuilleté pour « les enfants »...

' Minne suit les allées qui poissent aux pieds, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l'échiné des montagnes fume comme celle d'un cheval surmené, et la terre finit de boire dans un silence fourmillant.

Devant « l'arbre à perruque » Minne s'arrête éblouie. Il est pomponné, vaporeux et rose, à la manière d'un ciel trianon. De sa chevelure en nuages pommelés, diamantée d'eau, ne va-t-elle pas voir s'envoler des amours nus, de ceux qui tiennent des banderoUes bleu tendre, et qui ont trop de vermillon aux joues et au derrière?

L'espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu'on nomme tetons-dé- Vénus, sont demeurées sèches et chaudes

SOUS leur velours imperméable et fardé.

Minne songe qu'aux magasins du Louvre, il y a des pelotes à 1 fr. 95, qui imitent l'abricot, le champignon, et la pêche même, aussi bien que celles-ci, dont la pourpre violacée semble artificielle...

Minne, au pied de Tespalier, gratte la terre du bout du pied, et s'amuse de la trouver farineuse en dessous : « Tu vois, Antoine, c'est comme les vieux bonbons fondants, qui deviennent secs à l'intérieur. »

Pour secouer les roses lourdes de pluie, elle a relevé ses manches et montre des bras d'ivoire fluets, irisés d'un duvet encore plus pâle que ses cheveux ; et Antoine morose se mord les lèvres, pensant au chatouillement qui les agacerait, s'il baisait ce duvet...

Le retour du soleil met fin à son emprisonnement insupportable et grisant, trois jours vécus tout contre Minne, dans son parfum acidulé, trois jours de gentillesses, de disputes, d'humeur changeante, trois jours de

désirs cuisants, d'oreilles chaudes, de courbatures dans la nuque et les genoux... Il maudit un peu ce ciel bleu qui le libère, qui rend Minne turbulente, distraite et telle qu'une fillette de dix ans...

La voilà accroupie, au-dessus d'une limace rouge, absorbée au point de laisser le fin bout de ses boucles frôler une flaque...

— Regarde, Antoine, comme elle est havane et grenue! On dirait qu'elle est en « sac de voyage ! »

Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.

— Antoine, s'il te plaît, retourne-la, je voudrais savoir s'il fera beau.

— Qu'est-ce que tu dis?

— C'est Célénie qui m'a appris. Si les limaces ont de la terre au bout du museau, c'est signe de beau temps.

— Retourne-la, toi.

— Non, ça me dégoûte.

En grognant pour sauvegarder sa dignité,

Antoine retourne avec un brin de bois la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive :

— A quel bout est son nez, dis?

Accroupi près d'elle, Antoine ne peut

défendre à son regard de glisser vers les chevilles de Minne, au-dessus des pieds délicats et plies, sous le jupon blanc à feston, jusqu'aux dents brodées du petit pantalon...

Le vilain animal qui dort en lui tressaille, il songe qu'un geste brusque renverserait Minne sur l'allée humide...

— Tu m'entends, Antoine?

Minne impatiente tire sa manche, rompt son équilibre incertain, et c'est lui qui choit le derrière dans le sable mou, ses grands pieds et ses grandes mains battant Tair, maladroit et lent à se relever comme un cheval tombé, devant Minne qui, penchée, les mains serrées entre ses genoux, rit à perdre le souffle...

Debout, il balaie du plat de la main le

sable qui colle en plaques à son fond de culotte, et se demande s'il battra Minne, s'il rira, s'il feindra une fracture grave... Elle ne lui en laisse pas le temps.

— Viens, mon pauvre vieux, npus mangerons des cornouilles pour te consoler.

Presque rose d'animation, elle l'entraîne par le potager lavé et reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de « diamants cabochons » dit Minne, et les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre rutilant.

— Ces petits arbres-là, c'est des mélèzes très jeunes, n'est-ce pas? demande Minne que la flore du boulevard Berthier a peu renseignée.

Des mélèzes! voilà bien l'instant pour Antoine de prendre une revanche. Il garde son sérieux :

— Oui, des mélèzes d'une espèce spéciale, dont les fruits se mangent le plus souvent à la sauce hollandaise.

— C'est vrai ?

— Tu en as déjà mangé, Minne. .

— Moi?

— Oui. A Paris, ils les débitent en bottes et les baptisent du nom saugrenu d'asperges.

Minne comprend, pince les lèvres, prend une physionomie impersonnelle de jeune femme du monde, qui présage une période redoutable de mutisme obstiné. Antoine regrette déjà son ironie cruelle, et cherche une diversion.

— Minne, un escargot rayé. On dirait un berlingot.

Elle daigne sourire. Antoine chante pour l'amuser :

Escargot

Manigot Montre-moi tes cornes Si tu m' les montres pas T te ferai 'prendre

Par ton père

Par ta mère Par le roi de France !

Minne suit la chanson de sa voix haute et pure, s'interrompt soudain :

— Un escargot double, Antoine!

— Comment, double ?

Il se baisse et reste penaud, n'osant toucher les deux escargots accolés, ni regarder Minne qui observe très tranquille.

— J'en ai vu plusieurs déjà ici. Il y en a beaucoup dans le pays de cette espèce-là.

Se moque-t-elle? Joue-t-elle l'ingénuité?

Antoine trouve plus commode de rester sous l'abri de son chapeau de paille. Mais Minne se penche et ramasse les « berlingots » soudés... Antoine étend la main.

— N'y touche pas, Minne! c'est sale î

— Quoi, sale ? pas plus qu'une amande ou une noisette.

— Comment?

— Dame, oui ! C'est un escargot philippine!

Après cette grande pluie, la chaleur est revenue, brutale, à peine supportable la nuit, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes.

Comme dit Maman, dolente dans ses peignoirs frais de percale à fleurs : « La vie n'est plus possible ». Le foie gonflé, Toncle Paul tue dans sa chambre les lentes heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d'échos et de craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux.

Sa félicité est troublée souvent par la présence de Maman, qui vient s'asseoir d'heure en heure près de ses enfants, tâler le front de Minne, savoir si on a faim, si on a soif ; par celle de Célénie, odorante et brune, qui vient

sans pudeur parler de sa chemise qui « lui colle » et des trois camisoles qu'elle a mouillées la nuit. Minne fronce le nez et demande :

— Qu'est-ce que tu sens donc, Célénie?

— Le navet, probable, répond celle-ci sans s'émouvoir ; j'en épluche à la cuisine avec Irma... Vous savez. Mademoiselle, que le père Corne n'arrête pas de se plaindre, à cause des dommages que les trôleux font dans son potager ?

Non, Minne n'en sait rien. Elle prend même un vif intérêt à cette nouvelle, comme si ses petites mains vindicatives n'eussent pas elles-mêmes haché menu les navets blancs et les carottes, tranché sous terre la tête chevelue des poireaux!... Périsse, de faim et de désespoir, le père Corne dans son potager dévasté ! Minne ne verra plus en rêve ses yeux qui larmoient jaune, ni sa langue affreuse aux trous du flageolet...

Antoine, assis en face de sa cousine à la table d'osier, dispose mollement les treize paquets

de cartes d'une patience. Il est gêné et ravi d'avoir devant lui une Minne changée, les cheveux relevés hardiment sur la tête par un peigne d'écaillé jaspée. Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche, bleutée comme un lis dans l'ombre, où des cheveux impalpables, échappés au chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.

Sous cette coiffure qui la déguise en dame, Minne parade d'un air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais d'élégance balnéaire : pantalon de coutil blanc, chemise de tussor japonais, ceinture haute bien serrée... Sans qu'il s'en doute, avec sa chemise rouge, ses cheveux noirs sur son teint hâlé, il ressemble terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque.

El Minne qui n'a rien dit, qui ne l'a pas complimenté, qui n'a rien vu, peutêtre...

Pour la première fois, le pauvre Antoine éprouve l'indigence des moyens de plaire

dévolus à rhomme et qu'un amoureux ne saurait être beau, s'il n'est aimé.,.

Minne se lève, brouille les cartes.

— Assez, il fait trop chaud.

Elle s'en va contre les volets clos, applique son œil au trou i^ond qu'y fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme :

— Si tu voyais ! Il n'y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de l^ cuisine! Il est fou, cet animal, de se cuire comme ça. Il attrapera une insolation, il est devenu tout plat... Tu peux me croire, je sens la chaleur qui me vient dans l'œil par le trou du volet !

Elle revient en agitant les bras « pour faire de l'air )) et demande :

— Qu'est-ce qu'on va faire?

— Je ne sais pas... Lisons,

— Non, ça tient chaud.

Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente :

— Ça ne pèse pas lourd, pourtant, une robe comrïie ça.

— Encore assez. Et je n'ai rien mis dessous, presque. Tiens.

Elle pince Tourlet de sa robe entre deux doigts, comme une danseuse excentrique.

Antoine entrevoit les bas de fil havane dont les jours laissent deviner la peau nacrée, le petit pantalon dentelé, court, serré au-dessus des genoux. Les cartes à patience, échappées à ses mains tremblantes, glissent à terre.

— Je ne serai pas si bête que Taulre fois, songe-t-il affolé.

Il avale un grand coup de salive et réussit à parler d'un ton indifférent :

— Ça, c'est pour en bas... Mais tu as peutêtre chaud par en haut, sous ton corsage ?

— Mon corsage? J'ai juste ma brassière et ma chemise dessous, tâte !

Elle s'offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée, les coudes levés.

Il tend des mains rapides, cherche la place plate des petits seins... Minne, qu'il a frôlée à peine, saute loin de lui, avec un cri

perçant de souris, éclate d'un rire secoué qui lui remplit les yeux de larmes :

— Bête! bête! oh! ça!... c'est défendu...

Ne me touche jamais sous les bras, je crois que j'aurais une attaque de nerfs !

Elle est énervée, il la croit provocante :

d'ailleurs il a frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Ses doigts, avides comme des yeux, ont la fièvre du besoin de toucher... Toucher la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour, feuilleter les dessous blancs de Minne comme on ouvre de force une rose, oh ! sans lui faire mal, pour voir, pour voir... Il s'efforce à la douceur en se sentant des mains si singulièrement maladroites et puissantes...

— Ne ris pas si haut, chuchote-t-il en avançant sur elle.

Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et s'essuie les yeux du bout des doigts.

— Tiens, tu es bon ! je ne peux pas m'en empêcher... Ne recommence pas ! Non, Antoine... Je crie !

— Ne crie pas, prie-t-il très bas.

Mais comrne il continue d'avancer, Minne recule, les coudes serrés à la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre la porte, elle s'y arc-boute, tend des mains qui menacent et supplient. Antoine, dont elle ne devine pas dans Tombre les yeux de fou et le rir.e animal, saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux et songe confusément que deux autres mains lui seraient en ce moment bien utiles...

Il n'ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine, silencieuse, et dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée...

Dés cheveux envolés frôlent le menton d'Antoine, y suscitent une démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme courante... Pour l'apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il écarle davantage les

bras, se plaque contre elle et s'y frotte à la manière d'un chien jeune, ignorant et excité...

Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent dans ses mains cçmme des cous de cygne étranglés.

— Brutal, brutal ! lâche-moi! je dis tout à maman, lâche-moi !

Min ne crie tout bas, mais Antoine a entendu surtout la menace: « Je dis tout à maman! »

Il recule vers la fenêtre, d'une marche embarrassée d'aveugle, et Minne demeure contre la porte où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles... Elle n'a pas bien compris. Elle s'est sentie en danger. Tout ce corps de garçon appuyé au sien, si fort qu'elle en sent encore les muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle veut parler, invectiver, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée dans son tablier relevé.

Antoine stupéfait la regarde pleurer, torturé de chagrin, de remords, de la crainte moins noble que Maman ne survienne, mais surtout, surtout, du regret d'avoir froissé ces poignets fragiles...

— Minne, je t'en supplie !

— Oui, sanglote-t-elle, je dirai, je dirai... Antoine jette son mouchoir à terre d'un

mouvement rageur.

— Naturellement! naturellement! « Je dirai tout à maman, w Les filles ne sont bonnes qu'à rapporter. Tu ne vaux pas mieux que les autres 1

Offensée et fière, Minne découvre instantanément un visage où les larmes et les cheveux mêlés s'éplorent ensemble.

— Oui ? tu crois cela ? Tu n'es pas digne...

— Digne de quoi ?

— De partager mes secrets! ah ! les filles ne savent que rapporter? Il y a des filles, Monsieur, qu'on brutalise, et qui en ont plus

gros sur le cœur que tous les collégiens du monde !

Ce vocable innocent de « collégien » pique Antoine à l'endroit le plus sensible. Collégien ! cela dit tout ; Tâge pénible, les manches trop courtes, la barbe pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un parfum, pour un murmure de jupe, des années d'attente mélancolique et fiévreuse... La brusque colère qui réchauffe lui est presque un soulagement, qui le délivre de sa trouble ivresse. Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine debout Tun devant l'autre, qui se mesurent avec ce geste du cou familier aux enfants et aux coqs. Minne s'ébouriffe, chignon sur le nez, mousseline froissée, comme une poule blanche ; Antoine, eh nage, relève ses manches de soie rouge de la moins chevaleresque manière... Et Maman paraît, arbitre en percale claire, portant sur ses mains ouvertes, tels les plateaux (J'une balance symbolique, deux assiettes de prunes blondes.

— Qu'est-ce que vous faites là, mes chéris?

Minne! oh! dans quel état!... Comment, vous vous disputez, à votre âge ?... par cette chaleur !

Sa main fraîche essuie les joues moites de Minne, et ses doux yeux d'institutrice aimable reprochent à Antoine son enfantillage. Jamais on ne lui ferait croire, à celte Maman candide, que son neveu, tout à Theure...

— De vrais bébés, de vrais bébés, voilà ce que vous êtes !

Le bébé Antoine ne peut s'empêcher de glisser, vers le bébé Minne, une œillade sournoise ; ses yeux croisent un regard pareil, rancunier et complice. . .

Ils éclatent de rire, chacun d'eux enchanté de sentir qu'il tient l'autre, ou croit le tenir...

— Là ! s'écrie Maman. J'étais bien sûre que ce n'était pas sérieux. Embrassez-vous tout de suite, et je vous donnerai des reines- Claude.

— Les jours raccourcissent, songe* tout haut Antoine^

— Tant mieux, réplique Minne.

— Pourquoi tant mieux?

Froissé personnellement, il quitte la vitre obscure et revient vers la table, où la tiède et courte veillée rassemble, pour une heure encore, Toncle Paul occupé de sa digestion, soulevé de borborygmes sonores, Maman très jeune sous la lampe, avec ses cheveux lisses dont pas un ne s'échappa depuis le matin, Minne enfin, Minne centre du monde.. •

Elle se balance dans un rocking-chair ; le cercle de lumière touche tour à tour la coque blonde arrondie sur son front et le bout blanc de ses souliers de toile...

— Je dis tant mieux parce que c'est agaçant, cettp saison où il fait jour tout le temps...

— Je me demande en quoi ça peut te gêner?

— Et toi te réjouir? si j'aime la nuit, moi ! Au ton agressif, Maman lève la tête.

— Mes enfants, vous êtes impossibles.

Tout dégénère en disputes depuis quelques jours. Quel mauvais ménage vous feriez !

Minne ne daigne pas répondre. D'un mouvement imperceptible des pieds tendus, puis abaissés, elle imprime à son fauteuil un vaet-vient plus vif, tandis qu'Antoine, sur des semelles muettes en caoutchouc, commence une promenade de fauve...

Sur le jardin nocturne, les vitres luisent comme un étang, parfois heurtées, comme d'un doigt invisible, par quelque papillon que la lampe attire, et Minne tressaille... Mais une musique un peu fêlée jaillit de l'ombre : Maman vient de se mettre au piano et commence une polonaise de Chopin.

xMINNE 141

Ce n'est ni très polonais, ni même très Chopin. Maman ne cache point, sous ses bandeaux paisibles, Tâme des czardas. Les doigts sont légers, flous, une grâce discutable attarde les phrases sentimentales... L'oncle Paul soupire de plaisir, et Antoine, atteint aux nerfs sensibles, rêve de lacs, de lune, de chevauchées ; une corde endommagée tinte et chaque fois Antoine entend Técho des talons éperonnés : danseurs et danseuses, bottés de cuir, chapskas, tresses tournoyantes, et tout enfin ce qu'une médiocre littérature peut mettre au service d'un sincère émoi...

Décor héroïque, ou décor lunaire, ou féerie étincelante des lacs, tout cela sert de toile de fond à Minne, à Minne encore, à la seule Minne...

Minne enfourche, elle aussi, sa chimère musicale. La corde, qui sonne en tzimbalon, irrke au bord de ses oreilles, au creux de son estomac, quelque chose qui se crispe délicieusement. Renversée, les yeux clos, elle

accorde au trois-temps de la polonaise le balancement de son rocking, et rêve...

Aujourd'hui même, à cette heure précise, Favenue de Neuilly, les abords silencieux des fortifications s'emplissent de vacarme, de foule et de lumière. Une fête, qui semble être la Fête d'un peuple qu'asservissent, reines éphémères, Casque-de-Cuivre et ses rivales... Minne se souvient, confiante en sa mémoire qui trahit et invente...

Avenue de Neuilly, Porte-Maillot, la Tribu en fête s'exhibe et reçoit, à Taise sous des yeux profaites; Sveltes et Trapus élargissent leurs épaules, traînent leurs pieds mous de baraque en baraque, exagèrent le balancement marin de leur démarche. On vient les voir de loin, Paris se donne le frisson de les frôler, de recevoir le tranchant oblique de leurs regards... Des squaws fidèles et criardes les suivent, cheveux nus où se mire la flamme de l'acétylène, corsages aux couleurs insultantes.. Minne les voit, ^agrippées au col des

cochons de bois, couchées par la vitesse sur le ruban ondulé des montagnes russes, dans quel ouragan joyeux et discord d'orgues à vapeur, de tambours, de trompes et de crécelles ! . . .

Est-il présent, Lui, le roi Frisé de cette liesse ? Promène-t-il, admiré, sa sveltesse animale, le lointain cruel de ses fuyantes prunelles? « C'est là, songe Minne, c'est pendant l'ardeur de ces courtes nuits qu'il impose à son Peuple la reine choisie. Elle arbore, à son bras, la fierté d'une sorte de sacre... w

Puis, les tentes pliées, les torches de naphte éteintes, encagés les cochons de bois et les homards, la Tribu, qui n'a point frayé avec les profanes, replonge dans la nuit, s'y délecte et s'y meut comme dans une onde salutaire, dont le courant les charrie là où le sang doit jaillir, l'or captif s'évader...

— Mais tu dors, Minne?

Le piano s'est fermé, la balancelle qui

porte Minne et ses rêves a tu son grincement.

Il n'y a plus qu'une petite fille endormie, qui a fermé sur ses secrets des paupières armées de cils, comme les grilles d'un parc ténébreux.

Minne rêve dans sa chambre au lieu de se déshabiller. Autour d'un ruban blanc, elle roule lentement une dernière boucle, et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d'or, deux sur les oreilles, quatre sur la nuque, et lui donnent un air vague de villageoise frisonne.

Les volets clos enferment Fair pesant, et Ton y entend distinctement le précieux travail du ver. Si l'on ouvrait, les moustiques se rueraient à la lampe, chanteraient aux oreilles de Minne qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient ses joues délicates de lunes roses et boursouflées.

Minne rêve au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et noirs où se mire, toute petite, Tirnage de la lampe, beaux yeux somnambuliques sous les sourcils en velours blond argenté, dont la courbe noble prête tant de sérieux à cette figure presque trop enfantine...

Minne pense à Antoine, à raff*olement qui le rendit soudain si brutal et si tremblant.

Elle ne sait guère jusqu'où fut allée la lutte, et n'éprouve de le savoir qu'une curiosité modérée. Mais elle voue au Collégien une injuste et sourde rancune, de ce qu'il fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souff*re, seule devant elle-même, comme d'avoir embrassé par méprise un inconnu dans l'obscurité. Point d'indulgence, même physique, pour le pauvre petit mâle ardent et maladroit : Minne proteste, de tout soa être, contre une « erreur sur la personne ».

Car si le nonchalant dormeur de l'avenue Gourgaud fût sorti, au frôlement de la robe

de Minne, de son menaçant sommeil, si les mains fines et moites, brunies de tabac au pouce et à Tindex (peut-être soulignées, aux ongles, d'un sang anonyme) eussent saisi les poignets de la petite fille, et qu'un corps trop souple, fleurant la paresse et le sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne défaille à la sûre prescience qu'un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants, l'eût trouvée servile, à peine étonnée.

« Il faut attendre, attendre encore », songe Minne obstinément. « Il s'évadera de sa prison, et reviendra m'attendre au coin de l'avenue Gourgaud. Alors, je partirai avec lui. 11 m'imposera à son peuple jaloux, et m'embrassera — sur la bouche — devant tous, pendant qu'ils gronderont d'envie... Mais il saura les soumettre d'un regard, comme les dompteurs matent les fauves... Notre amour croîtra dans le danger... »

La Maison Sèche craque — couvant l'incendie invisible. Aussi léger qu'une robe

traînante, un vent chaud balaye à peine, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie.

Le ver patient et minutieux moud en pollen impalpable le bois des volets ; Fhuile baisse lentement dans le ventre renflé de la lampe. La petite fée frisonne, qu'un charme cloue là, reste debout, à lire son sort dans la flamme paisible...

« On aurait vu des choses plus ridicules ! »

conclut Antoine en lui-même.

Il pointillé à Tencre le bois de sa table, mord son porte-plume en merisier odorant.

La version latine Técœure presque physiquement, de même que la rangée de livres classiques, dos de toile verte et bleue, cartonnage orangé de la Troisième année d'arithmétique.

Il éprouve prématurément cette défaillance de la rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du l®"" octobre et les détache, vingtquatre heures durant, du goût de vivre.

A mesure que septembre s'écoule, Tâme d'Antoine se tourne désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne, image rafraîchissante d'un juillet

libre, d'un mois neuf et brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante et insaisissable autant que Theure même, Minne et les

vacances !.

Ses camarades quittés, il se les rappelle gris et lernes, prisonniers des mêmes peines que lui. Il les retrouvera sans joie, reverra, • excédé, leurs tares physiques, suivra sur leurs visages tôt barbus, sur leurs traits que la croissance déséquilibre, les lents progrès de Fâge ingrat. Oh! fuir ceux-là, tous ceux-là, garder Minne, s'affiner peu à peu auprès d'elle, à la subtile influence de sa duplicité voilée de candeur ! Pour obtenir cette grâce, Antoine renoncerait à ses études, à sa vocation (?) de médecin, à la joie de raconter, à Bouquetet surpris et crédule, ses conquêtes imaginaires de Tété, aux récits crus de Dieulegard qui est riche et se paye des femmes...

11 y a bien une solution , un arrangement qui tranquilliserait Antoine. Le malheureux s'évertue, en arrêt sur sa version latine, à

considérer son idée comme une conclusion lumineuse et naturelle.

<< On a vu, se répète-l-il pour la vingtième fois, des choses plus ridicules ! Oui, plus ridicules que des fiançailles à longue échéance, entre un garçon de dix-sept ans et une jeune fille de quinze. Dans les familles princières, par exemple... » Mais il abandonne ce dernier argument qu'il sent de peu de poids, comme les autres. A quoi bon argumenter?

Minne voudra ou ne voudra pas. Le hochement de tête d'une petite fille aux cheveux d'or peut suffire à changer le monde.. ..

La cloche du déjeuner sonne; au tintement familier, Antoine s'estlevé, le front tragique, comme si cette cloche vieillote, enrouée de coucher dehors, lui sonnait son heure dernière... La glace de la cheminée lui renvoie rimage résolue d'un grand diable au nez aventureux, dont les yeux noirs, sous Tabri touffu des sourcils, disent clairement : « vaincre ou mourir! »

Iu2 MINNE

Cette image flatteuse Tenchante; cegarçotflà est bien le mari qu'il faut à Minne, blonde et faible... « Faible? ce n'est pas absolument Je mot, disons délicate », achève Antoine qui biaise avec sa pensée.

Un coup de brosse, de Teau sur les mains; Antoine dégringole l'escalier, talonné par son idée fixe : ce Je suis capable de lui demander, avant les œufs à la coque, si elle veut de moi ! ))

Devant lui la porte de la salle à manger s'ouvre, se referme en tempête. Minne est déjà à table, les mains croisées, ses cheveux, divisés inégalement, pendant en anglaises brillantes comme des bagues. Elle ne sursaute pas au bruit de la porte et lève seulement ses yeux noirs, pleins de cette surprise discrète et malveillante qui a le don de rendre Antoine enragé.

Devant ce calme désapprobateur, il s'arrête consterné, puis, rappelle à lui sa grande résolution déjà en déroute.

— Quoi?

Elle n'a dit qu'un mot, d'une voix claire et si douce. Mais ce mot-là, cette voix-là, signifient tant de méchantes choses sèches, de politesse froide exagérée exprès, qu'Antoine piétine sur place un instant et éclate :

— Pourquoi, pourquoi, .pourquoi me regardes-tu avec celte fîgure-là?

Minne lève seulement les sourcils, attend une seconde, comme si cette voix de charretier lui blessait les oreilles, et répond enfin :

— Ta cravate est de travers.

Le moyen de demander en mariage une personne aussi parfaitement bastionnée d'indifférence, de dignité, de mesquin souci des apparences ! Abîmé dans sa déception , Antoine laisse passer le déjeuner sans appétit, subit sans broncher les sarcasmes de son père, la sollicitude de Maman, et redit tout bas, jusqu'à l'abêtissement: « Demain, je parlerai, demain, je parlerai... Demain... »

« Demain, c'est aujourd'hui, songe Antoine tout le long du chemin. Il n'a pas encore eu le temps de demander Minne en mariage. Maman, ignorante de la dignité nouvelle de san neveu, aspirant à la main de Minne, Ta envoyé, sur le coup de neuf heures et demie, voir à quoi songeait le boucher. « Et puis tu passeras au dépôt de Potin avec cette petite liste, chez le pharmacien pour la camomille de ton père... C'est tout. Ne cours pas, tu as tout le temps. »

Antoine a maudit intérieurement sa gentille tante, qui le traite en bambin et le détourne de ses préoccupations matrimoniales. Quoi qu'elle ait recommandé, il a couru de la maison à la ville^ de la ville à la Maison Sèche.

i56 MINNE

Ses grandes jambes se fendent régulièrement, une, deux... etles bras, lestés de deux paquets ficelés, battent à contre-temps le rythme de son pas. Il se dépêche vers Minne, effrite sous ses souliers h clous la terre fendillée du chemin privé! Une petite nuée de poussière blonde suit ses talons ; les papillons de nacre bleutée s'élèvent devant lui... Léger, anxieux, il marche, soulevé d'espoir et de souvenirs bucoliques, et déchire au passage les fils d'argent que tissent, d une haie à Tautre, les matinées de septembre...

— Voilà, ma tante.

— Oh ! que tu es gentil. Tout y est bien?

oui, tout. Tu vois ce que je fais?

Maman lève, au bout de ses bras nus, des gants lourds de faripe et d'œuf écrasé. Sur son joli visage sans caractère, blondi de gruau envolé, passe une fugace ressemblance de Minne et Antoine détourne la tête. Maman le menace de ses gants de pâte :

— Grand endormi! je fais de la galette à

récume de beurre pour toi et Minne. Tu Taimes, au moins?

— Si je Taime!... Ah! la galette,... oui, oui, matante. Ouest... où est Minne?

— Dans sa chambre. Elle écrit, je crois.

« Elle écrit? à qui? » se demande Antoine qui gravit les marches trois par trois, pour aller plus vite et s'annoncer moins.

Toc, toc.

— Entrez ! crie la voix limpide de Minne, qui grasseyé exagérément, une voix de gamine jouant à la visite.

— Ah, c'est toi Antoine? une minute. Je finis ma lettre. Assieds-toi.

Elle continue de jouer à la visite, posée de biais à sa table, la main gauche bien à plat sur le sous-main, une boucle fluide traînant sur son papier...

A qui écrit-elle ces quatre pages serrées, sur un mauve délicat?

Elle relève la tête, et répond, de sorte qu'Antoine croit avoir pensé tout haut :

— C'est à Henriette Deslandres que j'écris.

— Ah ! fait seulement Antoine gêné.

Il tourne discrètement dans la chambre, guigne le lit couvert de sa perse bleue et verte, puis Minne absorbée.

— Elle a Tair bien jeune ce matin, songet-il.

Mais cette Minne divinatrice lève vers lui des yeux inquiétants, calmes, lointains comme leau ronde et ténébreuse du puits, et Antoine ne trouve p] us qu'elle a Tair si jeune. . . Il veut se remettre d'aplomb sur sa résolution d'hier, et pose, pour se donner du courage, une question inconvenante :

— Henriette Deslandres, ce n'est pas une de celles qui ont... des amants, comme tu dis ?

— Chut! souffle Minne un doigt sur les lèvres, l'œil vers la porte.

Antoine se retourne et ne voit rien.

— Quoi?

— Je dis : chut ! parce que tu parles de

JIINNB 159

ces choses- là comme de la pluie et du beau temps. Tu n'as pas le sens des nuances. Oui, parfaitement, c'est une de celles-là. El, tu sais, elle est dans ma division.

Révolté du petit ton satisfait, Antoine hausse leâ épaules, pour ne montrer point trop de crédulité imprudente:

— On a de jolies relations au cours Souhait!... Dis donc, Minne, attends donc, estce que ce n'est pas une assez grande très blonde, plus forte que toi, avec un catogan, et qui portait cet hiver un. petit chapeau, une toque enfin, à chardons bleus ?

— Mais oui ! tu la connais?

— Oh ! pas moi. C'est un copain de ma boîte, Bouquetet, qui la trouve très à son goût.

— Non? s'étonne Minne intéressée..- (Elle quitte la table, tourne sa chaise.) Raconte moi ça, voyons !

— Il nyapas grand'chose. C'est Bouqucr tet qui l'avait vue, quatre, cinq fois à la

sortie, et qui avait réussi à savoir son nom. Il disait tout le temps « Je la gobe » il en était rasant. Seulement, il pensait qu'il n'y avait rien à faire, elle pinçait la bouche, en passant, et elle regardait par terre. Une chipie, quoil

Les yeux de Minne étincellent, si grands qu'Antoine ne s'y pencherait pag sans vertige.

— Elle ! ah ! mon pauvre Antoine, il n'a pas besoin de se gêner, ton Bouquetin...

— Bouquetet.

— Elle a des amants à la douzaine! Ses cousins germains, les camarades de ^es frères et même...

Minne s'arrête, regarde encore la pofte, fait signe à Antoine de s'approcher.

— ... Et même ses deux frères !

Elle a chuchoté, d'une haleine chaude, cette horreur dans l'oreille d'Antoine qui la regarde, bouleversé du souffle de Minne et de sa maturité dans le vice. Il la contemple

douloureusement, tandis qu'elle pétille de malice, ravie de son invention coname d'une bonne farce.

— Minne ! gémit-il.

— Oh ! mais oui. Il a bien tort d'hésiter, ton Bouquet, elle ne choisit guère, et tout lui est bon.

— Tout lui est bon ! répète Antoine atterré..

Minne s'aperçoit enfin de sa piteuse contenance et quitte la table, intriguée.

— Qu'est-ce que tu as ? tu es donc amoureux d'elle, toi aussi ?

— Moi ! aboie-t-il.

La sincérité d'Antoine assume un côté théâtral qui choque Minne. Jamais soldat boër, à l'Ambigu, ne refusa d'un plus noble accent, d'un geste plus révolté, l'or britannique ! Ils sont là, l'un devant l'autre, très loin l'un de l'autre...

— Je comprends ça, dit enfin la douce voix de Minne. Il y en a, au cours Souhait,

de plus jolies qu^Henriette, Dieu merci.

— Oh ! ça oui, soupire Antoine.

— Marcella Ross, par exemple.

— Ah? questionne poliment Antoine qui ne se soucie guère, à F heure présente, de Marcella ni d'Henriette ; — mais il n'ose ranimer la conversation...

Minne tire sous sa ceinture sa blouse qui remonte, et mire dans la glace son. petit visage d'Ophélie.

— Oui. Tu ne Tas jamais vue ? une Anglaise qui n'a plus que son oncle, qui parle drôlement le français. On peut le dire, qu'elle est jolie! Elle a des yeux couleur... couleur bleu, vert, lilas, de toutes petites dents, des cheveux frisés en rond autour de la tête. Elle quitte le cours cette année

— Ah? dit encore Antoine, morne.

— Oui. C'est dommage. Elle était gentille, gentille avec moi, — c'était bien la seule, d'ailleurs ! — toujours à m'embrasser, à me

demander de venir chez elle. Elle aurait voulu me faire prendre des leçons d'anglais.

— Ah?

— Oui. Elle m'avait même prêté des livres. Mais moi qui en suis encore à the pencil^ le crayon, the pen, la plume, tu penses si j'y comprenais un mot! Je les ai rendus à Marcella, en lui disant que c'était trop fort. Elle a bien regretté, elle m'assurait que ses romans anglais étaient très remarquables. Ça s'appelait... comment, déjà ?.•. Letty^ The Night of orgia^ etc. etc.

^ Oh!...

. Antoine, cramoisi, sent sa cravate Tétrangler. il a lu ces titres, oui, ceux-là même, à côté de titres très français et plus connus.. A quel danger innommable vient d'échapper Minne ! C'en est trop. Une explication nette s'impose. L'indignation lui rend sa noble véhémence d'hier. Il se lève tout droit : le miroir lui renvoie la flatteuse image du jeune pionaier... "

Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, Minne le regarde de profil, sans tourner la tête. Mais le vaillant Antoine ne faiblit pas.

— Minne, m'aimes-tu?

Une intraduisible expression d'ironie, de pitié négligente , d'inquiétude , anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils blonds ; un sourire fugitif étire à peine la bouche nerveuse... En une seconde, Minne a revêtu ses armes...

— Si je t'aime? Bien sûr que je t'aime.

— Je ne demande pas si c'est « bien sûr », je te demande si tu m'aimes?

L'œil noir s'est détourné. Minne à présent regarde la fenêtre et ne montre plus d'elle qu'un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la lumière dorée...

— Fais attention, Minne. C'est une chose très grave que tu vas répondre. C'est aussi une chose très grave que je veux te dire...

Minne... est-ce que tu m'aimerais assez pour m'épouser?

Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui,, une sorte de petit ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà, avant que sa voix nette eût répondu :

— Non.

Antoine ne ressent point d'abord la douleur prévue, la douleur physique espérée qui l'eût détourné de penser, et cela bouleverse la science amoureuse qu'il puisa à des lectures variées. Les hommes de sa trempe n'acceptent point ainsi l'irrévocable ! 11 a seulement l'impression que son tympan crevé laisse sa cervelle s'emplir d'eau, mais il fait bonne figure.

— Ah?

Minne juge superflue une seconde réponse.

Elle guette Antoine en dessous, la tête penchée. L'un de ses pieds, avancé, bat le parquet imperceptiblement.

— Est-ce indiscret, Minne, de te deman-

der la raison ou les raisons de ton refus ?

Elle soupire, d'un long souffle qui soulève, comme des plumes, les cheveux légers égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, Fongle de son petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine, qui, raide comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses tempes, et daigne enfin répondre à l'infortuné :

— C'est que je suis fiancée.

Elle est fiancée. Antoine n'a rien obtenu de plus. Les « avec qui? c'est pas vrai ! Minne c'est de la blague! Minne, lu me détestes! i> etc., etc.; ont échoué devant ces yeux sans fond, devant cette bouche nerveuse, serrée sur un secret ou sur un mensonge.

Il a fallu déjeuner, faire semblant de rire et de parler, jusqu'à l'heure où, n'en pouvant plus, Antoine a, d'un air funèbre, annoncé une migraine et gravi l'escalier qui craque comme un fagot sec.

Puisqu'un amoureux rebuté prend sa tête à deux mains, Antoine crispe ses doigts dans ses cheveux plats — on les compterait, prétend Minne, tant ils sont gros ! — et tente de réfléchir posément.

Minne a menti. Ou bien Minne n'a pas menti. Il ne sait, des deux, quel est le pire. Car si elle a menti, c'est qu'elle ne l'aime pas, et si elle n'a pas pas menti...

« Les filles, c'est terrible » songe-t-il ingénument. Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux cuisants. « La cruauté de la Femme, la duplicité de la Femme... l'inconscience féminine... » Une pitié superflue l'attendrit : u Us ont peut-être souffert, s'avoue-t-il, les gens qui écrivaient ces mots-là... Mais ils ont fini de souffrir, et... Minne ne veut pas de moi...

Si j'allais demander la vérité à ma tante ?>»

Antoine a seulement regardé la porte, sans même le geste de vouloir se lever. Il sait bien qu'il n'ira pas, et s'accuse noblement de timidité. Un peu plus de courage à s'examiner, et il s'avouerait que ce n'est point la timidité qui l'arrête. Sa pensée hue et cachée, c'est que tout lui est sacré, qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieu-

ses paroles de Minne à Antoine s'enfouissent en lui, dépôt inestimable qu'il gardera contre tous.

Minne est fiancée! Il se répète ces trois mots avec uii désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade notable et difficile; il dirait, à peu près de même : « Minne est chef d'escadron » ou bien c< Minne est première en thème grec ». Ce n'est pas sa faute, à cet amant sincère, s'il n'a que dix-sept ans.

Un souvenir 1 éveille en sursaut : cette histoir de Marcella Ross... Mon Dieu, songer que Minne a frôlé cela, encore, que ses mains transparentes ont tenu, feuilleté Letty^ the

J^ight of orgia Machinalement Antoine

fredonne l'abominable chanson :

The old man, he came home one night^ His Utile wïfe to see,..

que lui apprit tout bas, au lycée Deschanel,

no MINNE

le petit américain blond... Un spasme malsain l'agite, quand il imagine ces mots-là, dessinés par la bouche pâlotte de Minne. Il essaie de ne plus penser qu'à son chagrin, recrispe ses mains dans ses cheveux ; — mais son cœur tressaillant bat lui-même le rythme de la mauvaise chanson :

Said she : you fool^ you siupid fooL Youf^e blind and cannot see. . .

Et cette anglaise aux yeux pâles, qui voulait embrasser Minne. « Oh ! qu'elle l'ait embrassée, que Minne ait lu les livres, que Minne ait chanté ces cochonneries, mais que j'aie Minne, que 'je l'aie, rien qu'une fois, rien qu'une heure... »

C'est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit d'Antoine. Le pauvre enfant peine, dans des soupirs de bûcheron, à comprendre ceci : que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu'il lui faudra mûrir, sans doute, pour souffrir purement.

Deux jours de lutte silencieuse, deux nuits d'insomnie ont fait à Antoine une âme convalescente et faible, sinon résignée. Il aborde Minne avec des paroles circonspectes, paternelles ; ses yeux de brigand débonnaire, son nez que la fièvre fit rougeoyer, puis peler légèrement, sa voix amollie et pleine de sousentendus, sa poignée de main semblent inviter Minne à la trêve, à la confiance, aa retour de la vérité.

Minne ne voit rien, n'entend rien. Quand Maman est là, elle chante en petite fille, d'une voix perchée tout là-haut; elle lit, fait du crochet, dessine le portrait d'un platane, avec beaucoup de feuilles minutieusement ombrées.

Près d'Antoine, en tête à tête, elle se lait, regarde sévèrement à dix pas, fuit la conversation et se montre, enfin, telle qu'on rêve une fiancée, jalouse de se garder toute au seul élu. Antoine cherche le moyen de communiquer avec cette nouvelle Minne, creuse des voies de taupe sous le mur qui les sépare. En aurat-ille temps ? Septembre s'avance, plus chaud qu'août et vêtu d'or. Hier, dans le verger, Minne a secoué un petit cerisier devenu couleur de corail, pour faire pleuvoir sur ses cheveux des feuilles roses et rouges. Dans les vases du salon-à-tout-faire, la vigne-vierge sanglante pâlit les roses. Les bouleaux pleureurs jettent, tout le jour des louis d'or sans effigie qu'un maléfice, dès qu'elles touchent le sol, change en feuilles sèches. L'aprèsmidi chauffe encore le mur bas de la terrasse, mais chaque matin, une odeur humide de tan, de champignon et de mousse s'évapore lentement, rend l'âme mélancolique et nomade.

Minne, coiffée d'argent sous les arbres d'or regarde longtemps Thorizon qui n'est plus bleu comme le mois passé, mais d'un blanc Araporeux et tiède. Elle compte les jours, s'élance en pensée vers une ville triste et dangereuse, où s'étire un dormeur qu'éveille l'approche de la nuit, et que la folie de Minne n'a jamais quitté. Caria patience des petites filles est longue, et se satisfait de mystère.

Minne est malade. La maison s'agite en silence ; Maman a les yeux rouges dans une figure tirée. L'oncle Paul peut hausser les épaules, traiter Maman de « Mère Poule », parler de fièvre de croissance, de refroidissement, d'embarras gastrique... Maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc, sa Minne blonde a la fièvre et reste couchée depuis deux jours.

Antoine erre de pièce en pièce, prêt à s'accuser intérieurement de tout ce qui arrive, attentif aux ordres : faut-il courir pour la quinine? la boîte de fer-blanc contient-elle assez de quatre fleurs? Par la porte entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau de chien de chasse. Mais ses gros

souliers craquent, et des chut ! chut ! le chassent jusqu'en bas de l'escalier. A peine a-t-il entrevu Minne couchée, pâle, dans le lit à perse bleue et verte, et qui suit, résignée, l'œil atone, le balancement contre la vitre d'une branche encore fleurie... Elle boit un peu de lait, très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et soupire. Elle ne demande rien ; sauf le cerne mauve des grands yeux, et ce plî désabusé au coin des ailes fines du nez, on pourrait la croire couchée par caprice.

Seulement, le soir, quand Maman a tiré les volets, allumé la veilleuse dans le verre bleu, voilà que Minne soupire plus vite, remue les mains, repousse ses draps, s'assoit, se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes. Maman accourt, entoure la tête de Minne de ses bras en longues manches palpitantes, ailes d'ange gardien.

« Tu veux quelque chose, chérie? tu as soif? » Minne se plaint, écarte Maman d'une

petite main chaude et continue de chuchoter des choses très \agues, on distingue : « 11 dort, il fait semblant de dormir... La reine... La reine Minne... » De courtes phrases puériles, enfin, à la manière d'une enfant qui rêve haut.

Jusqu'au chant des coqs, Minne roule sa tête sur l'oreiller, d'un mouvement régulier ^ qui feutre ses cheveux nattés et fait mourir Maman d'angoisse. Puis elle tombe dans un mauvais sommeil troublé de longs soupirs, ou silencieux à épouvanter.

Par une aube de brouillard rougissant, Minne s'éveille, en déclarant qu'elle se sent guérie et que l'odeur du chocolat l'a réveillée. Avant que Maman ose croire à sa joie, Minne baille, montre une langue pâlotte mais pure, s'étire longue, longue dans son lit, pose cent questions :

— Quelle heure est-il? est-ce qu'il fera beau ? où est Antoine ? est-ce qu'on me donnera du chocolat, ou encore du lait? combien

y a-t-il de jours avant qu'on rentre à Paris?

Cinq minutes après, Toncle Paul est dans la chambre, appelé par Maman qui ne laisserait pas échapper une si belle occasion de reperdre la tête. 11 sourit de travers, appuyé sur une canne, sa tête de buis jaune convulsée par une crise de foie. Il halète :

— Va, ma petite, tu es moins malade que moi ! ...» et reçoit un regard indigné de Maman qui n'entend pas qu'on mette en doute les indispositions de Minne.

Douceur de déguster, au bout d'une mouillette, le lait blanc et la crème jaune d'un œuf à la coque! Minne gourmande, bien calée entre deux oreillers, goûte en même temps la sereine stupeur d'une convalescence. Le contact du linge frais repose sa chair ; Fair délicieux, par la fenêtre ouverte, enfle les rideaux et fait penser à la mer.

Le cerveau de Minne lasse est comme une chambre mi-partie sombre, mi-partie claire.

Dans la clarté vibrent des bruits connus et joyeux : poulie du puits, voix de Célériie qui exubère après trois jours de silence, craquements du parquet qui éclate comme une cosse sèche...

Dansla partie sombre, encore toute fumeuse

de délire confus, de fièvre martelante, Minne aperçoit des corps qui luttent, des cliquetis bleus -de couteaux, un cortège sanglant et triomphal illuminé de torches ; elle écoute des cris lointains : « La reine Minne ! » et compte la foule d'un peuple soumis, dont les casquettes rondes, collées aux crânes, nimbent de leur gloire pommelée Tavènement d'une reine blonde...

Minne se lèvera demain. Aujourd'hui, il fait humide et les feuilles pleuvent. Le vent d'ouest chante sous les portes, avec une voix d'hiver, qui donne l'envie de faire cuire des châtaignes sous la cendre, le goût anticipé des étoffes pelucheuses et sombres, l'amour du feu de pommes de pin. Minne assise dans son lit serre ses épaules sous un grand chàle léger de laine blanche, et garde encore, malgré la vivacité de ses beaux yeux, redevenus secrets et lointains, l'air d'une fillette malade à cause des cheveux nattés et lisses qui découvrent les oreilles de porcelaine rosée.

• MfNNE i81

Elle lit vaguement ; le Roman dune jeune fille (ïaujourcriud n'a rien qui détourne sa pensée têtue. Les pâles histoires de flirt raisonnable, le courage pratique de jeunes nobles ruinés qui s'en vont gagner leur vie à New- York en lavant les escaliers, tout ce fatras pleurard et anglo-saxon ennuie Minne prodigieusement. Où est le livre qu'à la vingtième page elle ne quittera pas pour le continuer à sa guise, à travers des tragédies extraites du Journal? Minne se plaît à récompenser le zèle tenace d'un amoureux par la plus infamante mort, et le vitriol achèvera sûrement la longue fidélité d'une jeune fiancée. Minne détraque à plaisir les dénouements optimistes; elle noie, tue, séquestre, et compte les crimes en disant : « Cela, au moins, c'est la vie ».

Puisque Minne se lèvera demain, on a admis Antoine à lui tenir compagnie, il en témoigne la gratitude discrète d'un chien recueilli à qui l'on fait sa place au feu.

11 est habillé comme pour une visite de cérémonie ; il parle à mi-voix et modère les gestes de ses grandes mains. Le menton amenuisé de Minne l'attendrit aux larmes, il voudrait prendre cette petite dans ses bras, la bercer et l'endormir... Pourquoi faut-il qu'il lise, dans les yeux mystérieux de Minne, tant de malice et si peu de confiance?

Il ne veut rien voir. 11 a déjà joué au loto, fait une crapette, lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de Toncle, — et ce regard pénétrant ne désarme pas! « Si elle n'était pas convalescente, songe-l-il pour s'affermir, ce que j'aurais déjà fichu le camp ! »

11 va reprendre et lire tout haut la page commencée, mais une main effilée se tend hors du^il, interrompt le roman :

— Assez, supplie Minne. Ça m'ennuie.

— Tu es fatiguée ? Tu veux que je m'en aille?

Il quitte déjà sa chaise.

— Non, reste. J'ai quelque chose à te demander.

La résignation des martyrs descend dans Tâme d'Antoine. Il s'est ra^ssis et ose regarder Minne, l'air interrogateur. Elle serre son châle blanc, tend un dos frileux, laisse deviner un bref frisson :

— Antoine, je n'ai confiance qu'en toi.

Ce n'est pas cela, certes, qu'il attendait. Sa raison proteste contre une franchise si soudaine. Il voudrait répondre, crier : a Non, tu n'as pas « si confiance » que ^a ! Tu me regardes d'une manière noire qui ne me dit rien de bon ! Mais tu es encore un peu malade, et je dois tout supporter... »

— Antoine, tu peux me rendre un grand service, un service... que je n'oublieraijamais.

— Oui?

Elle ne s'arrête point à la modestie de la réplique :

— Tu vas écrire une lettre à ma place.

Moi, je ne peux pas. C'est une lettre que

Maman ne doit pas voir, qui devrait être parlie depuis trois jours, mais...

Un regard douloureux vers le plafond achève la phrase.

— Mais pourquoi...

— Comprends-moi, Antoine. Si maman me trouvait en train d'écrire, elle pourrait exiger que je lui montre ma lettre. Toi, tu écris à cette table, comme pour toi, et personne n'a rien à y voir...

La tête basse, Antoine attend des renseignements plus précis, qui ne viennent pas.

— Tu écris à Henriette Deslandres, ou à... Marcella Ross?...

Minne sourit en coin, lisse sur sa tempe la soie plate de ses cheveux :

— Que me font ces petites filles, Antoine?

j'écris à mon fiancé.

Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin ; Antoine, trè§ en progrès, n'a pas bronché ; six semaines de soleil et de vent le protègent, d'un haie épais, contre la

rougeur. Et puis, à vivre auprès de Minne,il a gagaé le sens de l'extraordinaire, du définitif, du variable. Simple comme la férocité mentale de Minne, une idée Ta traversé :

c( Je vais écrire sans faire semblant de rien, alors je saurai qui c'est, et je le tuerai. »

Sans parler, il suit, docile, les indications de Minne : « Dans mon buvard... Non, pas de ce papier-là, du blanc uni... nous sommes obligés à tant de précautions ! »

Lorsqu'il s'est assis, qu'il a humecté la plume neuve, affermi le sous-main, elle commence :

« Mon bien-aimé... »

Il ne tressaille pas, il n'écrit pas non plus. 11 regarde Minne, profondément, sans colère, jusqu'à ce qu'elle s'impatiente:

— Eh bien, écris-donc !

— Minne, dit Antoine d'une voix changée et lente, pourquoi fais-tu cela?

Elle croise sur sa poitrine plate son châle de laine blanche, d'un geste de défense. Une

émotion nouvelle rosit ses joues transparetites, ourle d'un ton artificiel ses oreilles presque trop menues. Antoine lui paraît étrange, et c'est à son tour de le regarder, de cet air lointain et divinateur qui rend si singulières ses prunelles de petite fille. Peut-être voit-elle à travers lui, Tinstant d'un regret, TAntoine qu'il sera dans dix ans, grand, solide, à Taise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille, n'ayant gardé d'aujourd'hui que ses doux yeux de brigand noir?...

Trop peu avertie, Minne prend son pressentiment pour un malaise ; — et d'ailleurs qu'y a-t-il, pressentiment ou regret, qui puisse lutter avec le souvenir toujours brûlant d'un dormeur au long corps de reptile engourdi, cuvant chaque jour l'ivresse du sang versé chaque nuit?

— Pourquoi, Minne?

Elle a seulement un léger mouvement fataliste des épaules, et trouve enfin ce qu'il faut répondre :

— Parce que je n'ai confiance ici qu'en toi.

Confiance! voilà le mol qui suffit à abîmer la volonté d'Antoine. Qu'il possède, seul, une chose aussi précieuse que la confiance de Minne, il ne faut que cela !

Il écrira la lettre, il pardonnera, soulevé par ce flot de lâcheté sublime, qui absout tant de maris complaisants, tant d'amants humbles elpartageurs.

(( Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s'étonnent pas de cette écriture qui n'est pas la mienne. Je suis malade au point de ne pouvoir t'écrire moi-même. Heureusement, quelqu'un de dévoué... »•

La voix de Minne chante, monotone et douce, hésite, semble traduire mot à mot un texte difficile. A ces mots « quelqu'un de dévoué », elle tend la tête, épie enfantine-

188 MINiNE

ment le martyre d'Antoine qui, tout à sa tâche, écrit raide et vite, en bon expéditionnaire habitué à ne rien comprendre à ce qu'il copie. Goût féminin de la torture, qui fait de chaque fillette un petit bourreau-artiste...

(( Quelqu'un de dévoué veut bien se charger de te donner de mes nouvelles, pour que tu te rassures, pour que tu te donnes tout à ta dangereuse carrière. . . »

« Sa dangereuse carrière? rumine Antoine, Il est chauffeur... ou sous-dompteur chez Bostock... ou volontaire en Mandchourie...

ou... »

— Tu y es, Antoine ? « à ta dangereuse carrière... » Je continue :

(( Le temps coule si lentement ! Mon bienaimé... quand me retrou verai-je dans tes bras... (la plume cFache), et respirerài-je ta chère odeur?.. »

Une grande vague amère emplit le cœur du garçon qui écrit. Il endure tout ceci comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en

sachant que c'est un rêve. « Ce n'est pas vrai, songe-t-il. Mais c'est affreux déjà que Minne Tait inventé, espéré... » Il avale une longue gorgée de la vague amère, lève les yeux sur Minne. Les paupières basses, ses cheveux d'or fluide divisés en bandeaux nets, elle ressemble étrangement à une gravure célèbre, et flattée, où Ton voit, presque enfant, la feue reine Victoria, dont un gentilhomme agenouillé baise la main. A comparer mieux, la ressemblance est superficielle, car la jeune princesse n'eut point ce front d'exaltée, cette narine serrée et farouche.

(( Ta chère odeur », redit Minne dans un soupir. (( Je voudrais pourtant, pour ma tranquillité, oublier que je fus à toi... » Tu y es, Antoine?

Il n'y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ.

— Eh bien, va donc !

Il ne (( va » pas. Il secoue la tête, à la

manière des chiens qui chassent les mouches. . .

— Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin.

Ou bien lu ne sais pas ce que tu dis. Tu n'as pas appartenu à un homme !

Rien, plus que l'incrédulité, ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère.

— Si, crie-t-elle, je lui ai appartenu !

— Non.

— Si!

— Non!

Que Maman survienne ; elle n'hésitera pas, devant ce duel risible d'affirmations et de dénégations, à croire qu'il s'agit d'une tartine ou d'un joujou. Ce conflit pourrait, d'ailleurs, s'éterniser, si Minne ne trouvait un argument sans réplique :

— Si, je te dis, c'est mon amant!

L'effet, sur Antoine, d'un mot aussi catégorique est au moins surprenant. Toute son

altitude obstinée et tendue s'assouplit. 11 pose la plume, soigneusement, au bord de Tencrier, se lève sans renverser sa chaise et s'approche du lit où trépide Minne, qui devrait, dans un moment moins violent, remarquer qu'aux prunelles d'Antoine luit la singulière et fauve douceur d'une bête qui va bondir...

— Tu as un amant? tu as couché avec lui?

demande- t-il très bas.

Conime sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots !

La vive rougeur ^e Minne avoue, croit-il, sa faute. Il ne peut deviner que la fillette effarée, ignorante, craint de démasquer son mensonge en parlant davantage.

(( Couché avec?... » s'écrie Minne en ellemême. « Oui, il faut dormir dans le même lit, l'un contre l'autre, pour être amants... Où avais-jela tête? w

— Certainement, Monsieur ! J'ai couché avec lui !

— Oui?... Et OÙ donc?

Par un renversement des rôles, si soudain qu'elle ne l'aperçoit pas, c'est Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine offensif, plein d'une lucidité qu'elle n'a point prévue. Elle croise son châle blanc, le décroise, bombe la nuque, <( encense » pour secouer rinterrogation...

— Où?... Ça t'intéresse? vraiment?

— Ça m'intéresse.

— Eh bien, la nuit... sur le talus des fortifications!

Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetisses et prudents.

— La nuit... sur le talus!... Tu sortais de la maison? Ta mère n'en sait rien?

Touché cruellement par le coup d'œil ironique de Minne, il repart tout de suite :

— Je veux dire... c'est donc quelqu'un dont tu ne pouvais expliquer la présence chez ta mèi^e ?

Sans parole, elle répond « oui » d'un grave signe de tête.

— Quelqu'un... de condition inférieure?

— Inférieure !

Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux grands ouverts. Ses nobles petites narines palpitent. Minne est plus altière qu'une jeune ci-devant au pied de réchafaud, et cette fois, sa révolte crie la sincérité. Inférieur! Inférieur, cet ami silencieux et menaçant, dont le corps souple, jeté en travers du trottoir, gisait, feignant une mort gracieuse... Narcisse en jersey rayé, évanoui aux bords d'une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous ses vêtements le couteau tiède, celui dont les mains fines, aux doigts trop longs, gardent la trace brune des cigarettes (d'Orient), et les marques roses de tant d'ongles épouvantés ! . . .

Minne se ressaisit à temps ; elle abaisse de fières et pudiques paupières, et dit, théâtralement simple :

— Pouvais-je aimer un homme qui ne fût pas un héros ?

« Non », avoue en lui-môme Antoine dompté.

Cette enfant changeante commande le respect par sa royale faiblesse et inspire le chimérique espoir de la protéger un jour.

« Elle aime un héros... Mais j'aurais pu le devenir aussi, moi ! »

L'idéal Cyrano qui sommeille en tout adolescent éclot, l'espace d'un soupir, durant lequel Antoine se rêve bravache, moustachu et svelte, modeste dans la victoire...

Minne effiloche les franges de son châle, grave comme une jeune Norne tisseuse de destinées. Antoine qui observe, slupide, la palpitation légère de ses cils baissés en ombre blonde, sent renaître sur ses lèvres le chatouillement partout propagé qui affola son envie, un jour cuisant d*été... Aujourd'hui, il n'oserait plus, sur Minne, sa brutale et ignorante caresse : il rougit d'angoisse silencieuse

à imaginer que Minne se soutient et compare... Il souffre d'un tourment délicat, qu'il rédige pour lui-même en mots grossiers.

Pourtant, si elle a menti ! ^

— Tu dis : « sa dangereuse carrière », Minne... Qu'est-ce qu'il fait donc ?

Elle le scrute de ses yeux profonds, où la clarté du jour se mire en reflets minuscules, sans y pénétrer ; elle hésite :

— Je ne peux pas le dire, articule-t-elle lentement. Tu n'es pas assez mon ami.

Le son de ces simples mots change aux yeux d'Antoine la couleur du jour, le relègue dans un monde glacé et lointain, déformé par le liquide cristal des larmes.

— Pas assez ton ami ! Moi, pas assez ton ami, moi qui souffre à cause de toi, moi qui me ferais écorcher plutôt que de répéter une de tes paroles ! . . .

Elle l'épie en dessous, avance sa bouche et son menton en museau rusé de souris.

L'aveu désordonné d'Antoine s'accompagne

d'une mimique de moulin à vent, de secousses pénibles pour ravaler les pleurs : elle souhaite un maître aux yeux ironiques et durs, qui saurait souffrir en souriant, ou couver des rancunes patientes. . . .

Elle hoche son petit front uni :

— Tu vois, Antoine, comme lu es égoïste jusque dans tes ennuis. Tu ne parles que de toi ! Ne penses-tu pas que je porte un fardeau plus lourd que le tien ? Crois-tu que ma vie soit bien gaie, à toujours dissimuler comme je fais, à me priver, hélas ! de la présence de celui que j'aime ?

Pris à cette douceur de victime, Antoine frissonne d'une foudroyante certitude : « Elle dit la vérité ». Mais, une minute avant, une autre certitude, non moins foudroyante, ne l'a-t-elle pas averti que Minne mentait?

11 veut se débattre encore :

— Mais, Minne, tu es extraordinaire !

— Je le sais bien, dit-elle gravement.

Donne-moi ma lettre, veux-tu ? Tu n'es pas

dans une disposition d'esprit qui te permette de récrire tranquillement.

— Mais... elle n'est pas finie.

— Je la finirai toute seule.

— Si ma tante te voit ?

Elle jette un bras en travers de sa poitrine, d'un geste de soldat-martyr :

— Jamais ! Je mourrai plutôt.

Antoine veut user de ruse, savoir un nom, une adresse :

— Mais:., s'il attend?

Elle contemple, avec une ardeur de visionnaire, le couchant cerise qui empourpre la chambre :

— Oh ! il y a si longtemps que nous nous attendons, lui et moi !

Un silence les sépare. Antoine lutte contre une basse jalousie physique, puis finit par céder :

— Minne... est-ce que tu me montrerais ^a photographie, si tu Ta vais ?

Elle tressaille, puis glisse détendue au fond

du lit. Le pli de lassitude, reparu, sur son visage, encadre les points nerveux de sa bouche.

— Laisse-moi, dit-elle. Je suis fatiguée.

Et d'ailleurs, Maman va m'apporler mon dîner... Va, je l'en prie.

Il s'avance pour un adieu timide, et se penche sur elle; pour boire au moins — il Ta tellement gagné ! — le parfum de citronnelle, mêlé ce soir à une odeur encore fiévreuse, à un arôme calciné de lointain incendie... Mais elle tend seulement sa main fragile.

— Bonsoir, Antoine.

Il garde un instant la petite main, qu'il craint de baiser maladroitement, et finit par la reposer doucement sur le drap, comme un objet délicat dont il ne sait pas se servir.

— Viens, Antoine, viens !

Cette fillette encapuchonnée, qui saute et crie sur la terrasse, est-ce bien Minne ? Antoine revoit la petite sainte d'hier, couchée entre ses bandeaux blonds, et pâle de ses aveux inoubliables... « Il y a donc plusieurs Minne ? »

Tel qu'un sauvage qui croit, à chaque ravin, toucher le bout du monde, ce garçon, primitif et tendre, compte les transformations de Minne et s'^étonne que chacune ne soit pas la dernière...

Un fait paraît certain, c'est que Minne est guérie. Une turbulence de chevreau l'anime depuis son lever jusqu'à effrayer Maman, faire rire l'oncle Paul dans son verre d'eau

de Vichy chaude additionnée de glycérine :

— Puisqu'elle veut sortir, laisse-la sortir 1 Maman a vêtu chaudement « son poussin

blanc », Ta bardée, sur sa'robe, d'un chàle de laine croisé derrière, à Tenfant, et la regarde s'échapper, aussi émue qu'aux premiers pas de Minne toute petite...

— Comme c'est amusant qu'il fasse froid, Antoine !

Une gelée brusque a sucré le jardin cette nuit, suspendu dans l'air un hiver factice^ qui tremble à l'horizon en vapeur de neige. Les allées sonores craquent, les dernières feuilles des acacias, qu'un fin cristal ankylose, tombent avec un bruit de papier dès qu'un rayon de soleil les touche.

Minne remue du pied l'herbe du verger, dont chaque lame s'élargit d'uûe transparente barbe de glace, plus fine qu'une moisissure.

Elle tend une langue pointue sous une houppe de fils de la vierge, givrée, qui se balance en franges de perles.

— Minne, c'est de la dernière imprudence !

gronde Antoine, qui grelotte un peu dans son veston d'été.

La langue rose dehors, elle tourne vers lui des yeux noirs qui rient. Il sourit tristement en détournant la tête. La gelée blanche ne suffit pas à Tenchanter, lui. Il a froid. Froid dessus, froid dedans. Il tremble comme un chien sous une porte, depuis que Minne a retiré de lui sa confiance, — et l'espoir. « Si au moins elle ne m'avait rien dit! »

Comme si elle avait suivi le funèbre chemin des pensées d*Antoine, Minne, qui contemplait le jardin de Noël avec des yeux rétrécis de chatte éblouie par le soleil, s'écrie impitoyablement :

— Encore quatre jours, et on part !

Quatre jours, et Antoine n'a rien tenté !

Quatre jours funestes et rapide^s, si rapides qu'il s'imagina parfois en sentir à ses oreilles le vent léger de vitesse inappréciable !...

Du reste il se l'avoue en son for intérieur : Minne fut, pendant ces quatre jours, parfaitement insupportable ! Excitée, frivole, bondissant atout instant sur les marches crépitantes de l'escalier pour un bibelot oublié dans la malle, précieux caillou qui porte l'empreinte creuse d'un coquillage, chardons bleutés cueillis dans lasablonnière, coloquinte verruqueuse volée au jardin du père Corne...

Et bavarde, et autoritaire, et parlant du cours Souhait, des modes de l'hiver prochain, de sa première robe longue, « avec

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des godets rapportés pour donner de Tampleur au bas de jupe ! »....

Il est bien temps, à présent qu'on attend la charrette qui doit emporter les malles, il est bien temps que Minne, sa fièvre tombée, s'asseye au petit mur de la terrasse, face au jardin, si pensive et si charmante, les mains croisées sur son manteau, qu'Antoine, qui Ta vue par la fenêtre, venge son gros chagrin sur sa malle, où il bourre pêle-mêle ses chaussures, ses livres classiques et ses larmes !

Minne silencieuse! que regarde- t-elle dans le temps couleur de cendre, couleur d'octobre, couleur de départ? Le jardin rouillé, ou les rondes petites montagnes, ou les platanes amaigris? Peut-être regrettet-elle les longues et vides journées heureuses, les goûters dans l'ombre fraîche de la grande salle, les prunes chaudes, la tarte paysanne luisante de beurre, le lit vert et bleu dans la chambre rose où les rideaux orange se gonflent comme des voiles? Peut-être,

impatiente, s'élance-t-elle vers Paris, vers celui qu'elle aime et qu'elle avoue, avec une si fière impudeur, pour son unique maître ?

Antoine n'ose pas descendre. Il se sent trop faible, les membres mous et vides de sang. Le départ, le collège, Minne hors d'atteinte, Minne perdue...

Le son des grelots, qui annonce la charrette, suscite en lui un tel transport impuissant, qu'il s'écrie tout bas, avec l'espoir de désoler Minne, de la jeter dans d'éternels remords : « Si j'allais mourir ? »

Un train vide et lent les emmène tous quatre, s'arrête devant de petites gares désertes aux noms frais, repart à regret, s'arrête un quart d'heure plus loin... Antoine et Minne, désœuvrés, et que rend silencieux l'heure inquiétante du crépuscule, se tiennent debout dans le couloir, s appuyant du front aux vitres, regardant la campagne noircir.

Maman les a appelés pour nianger une aile de poulet froid prise entre deux tranches de pain, des poires duchesses dont le parfum lutte avec celui du gruyère. (« J'ai pourtant mis trois doubles de papier ! » allègue Maman pour excuser le véhément fromage.) Les enfants n'ont pas faim.

Ils guettent, vers le Nord, le premier jet

208 M INNE

électrique, mauve dans la bruine, qui décèlera la tour Eiffel et Paris proches. Une chanson stupide obsède Antoine, rythmée par le pata-tan galopeur du train. Il lutte, essaie de changer de refrain, et se rappelle un mot de Minne toute petite : « Le chemin de fer sait toutes mes chansons ! » Il tente un essai de conversation avec Minne, et ne trouve à lui dire que ceci :

— Est-ce qu'il sait que tu arrives ce soir ?

Elle tourne vers lui des prunelles agrandies, emplies de tout le noir qu'elles contemplèrent.

— Oui?

— Mais, dame... ton ami, le Monsieur-à-ladangereuse-carrière ?

Elle hausse un coin d'épaule, replonge, sans répondre, dans le noir. Ce silencieux mépris ulcère le collégien. Toujours du dédain I Toujours cette façon de regarder quelque part par-dessus sa tête ! Comme s'il n'était pas capable de comprendre... c'est elle

qui ne peut pas comppendre, la méchante...

(( Et puis, qu'est-ce que j'ai encore à perdre? Manions T ironie ! » se dit-il.

— Dis donc, Minne?... Minne?... qu'est-ce qu'il fait, le Monsieur-à-la-dangereuse-carrière? Il est couvreur, n'est-ce pas? C'est une haute situation, hein, une situation.,, élevée?

Elle arrête sur lui des yeux meurtriers.

L'heure obscure, le retour vers tous les dan^ gers, vers tous les espoirs, l'emplit d'ivresse contenue et de bravade:

— Tu veux le savoir, ce qu'il fait?

— Oh ! tu sais, je disais ça...

— Tu veux le savoir?

— Oui, j'aime mieux.

— Il est assassin.

Antoine lève ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre une bouche badaude et part d'un jeune éclat de rire. Cette bonne grosse plaisanterie le remet; le rassure ; il ne peut plus comprimer sa joie et tape sur ses

cuisses d'un geste plus convaincu que distingué.

Minne frémit; dans ses yeux, que la lampe du plafond recule sous Torbite, passe la distincte envie de tuer Antoine.

— Tu ne me crois pas?

— Si, si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais!

— Tu ae me crois pas?... Et si je te le montrais?

— Connu, ma chère! Tu me montrerais une vieille photographie de Pranzini, ou de Prado, ou de... Ravachol; il y en a tant!

Le train halète, siffle toutes les trois secondes; un halo d'incendie vers le* Nord, des faisceaux tournants de feu lilas annoncent la gare, là, dans une minute. Minne ne connaît plus de raison ni de patience :

— Si je te le montrais vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais; il a un jersey bleu et rouge, une casquette à carreaux violets, des mains douces comme celles d'une

femme; il tue, toutes les nuits, d'affreuses vieilles qui cachent de l'argent dans leur paillasse, des vieux abominables qui ressemblent au père Corne ; il est chef d'une bande terrible d'Apacheè, qui terrorise Levallois- Perret... il m'attend tous les soirs au coin de l'avenue Gourgaud...

Elle s'arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à enfoncer :

— Il m'attend là, et quand maman dort, je sors, et je vais le retrouver, et nous passons la nuit ensemble!

Elle a fini ; elle attend. Il va éclater de fureur, ou s'effondrer en une humilité consternée : « Minne, pardon, j'ai eu tort, je ne suis pas digne de t'aimer, etc., etc.. » Et voilà au contraire qu'Antoine lui montre une figure épanouie, éclaircie de contentement, l'effusion d'un homme à qui on vient d'enlever l'arête qu'il avait dans la gorge!... Pendant que le train trépigne brutalement sur les plaques tournantes, que Maman appelle

les enfants pour les manteaux et les valises, la chanson idiote, qui ne Ta pas quitté, chante éperdue sur des paroles inédites dans Tàme d'Antoine :

C'est d' la blague j Cest d' la blague y

C'est!

J'ai bien failli couper.

Eir m'aurait fait marcher.

Ah!

Cest d' la blague, C'est d' la blague...

« Il ne sait pas que je suis revenue. Sans ça... Mais il n'est pas en prison. Est-ce qu'il y a des serrures,. des prisons, des murailles, pour un Frisé? Il est comme... Chiquita, dans le Capitaine Fracasse, Chiquita qui passe par les trous des serrures, danse sur les pointes des grilles... Pourvu qu'un caprice ne Fait pas entraîné vers quelque favorite, depuis que Casque-de-Cuivre est arrêtée!... Les hommes comme lui vivent dans une atmosphère d'amour, convoités par cent mille femmes. . . »

Dans l'imagination effrénée de Minne, l'image se concrète : cent mille femmes indistinctes, une nébuleuse de suppliantes aux mains tendues, dont on n'aperçoit que les yeux levés d'extase, les lèvres qui murmurent

des louanges... Au milieu d'elles, centre lumineux, le Frisé indolent, dont les dents cruelles luisent entre des lèvres rouges, sourit à un rêve. Le regard perdu, il suit la fumée opaline de sa cigarette (d'Orient) . . . Minne soupire.

Elle s'est accoudée , petite gargouille blonde, au rebord de la fenêtre, le menton sur ses poings, penchée. Un brouillard poisseux humecte ses boucles déroulées, emplit lentement sa chambre blanche ponctuée de boutons de roses : roses sur la cretonne des meubles, sur le papier des murs, le satin du couvre-pieds, la porcelaine crème des cuvettes... Tètes joufflues de roses naïves, qui écartent, à gauche, à droite, des feuilles vertes symétriques, comme des mains étonnées...

Une àme ensorcelée se débat dans cette prison fleurie, victime d'un impérieux penchant, d'une suggestion croissante, qu'elle subit sans surprise : « Mon destin est làl... »

Jeanne d'Arc n'obéit pas aux Voix plus aveuglément que Minne à sa chimère. Seulement Minne, illuminée pratique, entoure d'ombre son cher secret. Car les temps sont changés, et son cri de : « Mon Dieu m'appelle ! Suivezmoi, vous le verrez de vos yeux! » ne lèverait qu'une faible armée de sergents de ville apitoyés, peut-être goguenards...

Depuis que Minne a quille la Maison Sèche, deux dimanches seulement onl ramené, aulour de la larle Iradilionnelle, l'oncle Paul et Antoine.

Minne détourne d'eux ses yeux sauvages, parce que la vue de Toncle Paul, fripé, verdâtre, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce qu'Antoine, — à nouveau revêtu d'une livrée bleue boutonnée d'or, plus laid, les cheveux trop courts, un air d'enfant de troupe cuit au soleil — abonde en clins d'œil, en sifflolemenls ironiques, à l'adresse de Minne seule, et qui signifient : « Ça tient toujours, ce fameux bateau du Monsieur-à-la-dangereuse-carrière?... Hein, Minne, ce qu'on en a rigolé ces vacances, nous deux!... »

Encore un peu grandie, sa longue taille enfantine à Taise dans le même velours verl, Minne rêve dédaigneusement de confondre rincrédule Antoine, en même temps qu'elle soumettrait un peuple grondant de sujets qui ignore encore sa souveraine... Elle crée des mots historiques : « C'est par des coups d'audace qu on s'impose aux multitudes!... »

Une soirée d'hiver, pareille à celle-ci en silence, en pluie régulière, en intime et triste douceur, Minne était assise à cette même table, sous la lampe qui pâlit ses cheveux couleur de miel clair. Cela date de Thiver passé, et Minne y songe comme si des années déjà séparaient cette heure-là de Theure présente. Elle revoit curieusement la Minne de Fautre année : « une enfant! » et compare...

La différence n'est pas sensible à des yeux vulgaires : rallongement de deux centimètres, une finesse moins floue du masque enfantin qui se précise, et cette inquiétude écouteuse dans le beau regard noir...

Minne, le porte-plume aux dents, tantôt méprise ses semblables, tous ses semblables.

tantôt se congratule : « Us ont des yeux de limaces, pense-t-elle, pour ne pas s'exclamer de surprise, en admirant la transformation qu'un grand amour opère en moi... Mais c'est qu'aussi ma dissimulation égale celle des criminels fameux... Ah! je serai digne, le jour venu, d'être des leurs. 11 m'apprendra, d'une caresse de ses yeux, d'un frôlement de ses cheveux frisés, ce que j'ignore encore, ce que je devinerai si vite... Et le langage de convention, l'argot mystérieux, n'aura plus de secret pour moi... » Ainsi Minne rédige ses pensées, d'un tour emphatique et puéril.

Cependant l'encre tarit au bec de la plume, la narration française reste à mi-page ; Minne rapporte depuis la rentrée des notes médiocres du cours Souhait...

Maman pronostique que la longue enfance de Minne va prendre fin, redouble de soins, d'œufs frais, de vins toniques, inspecte la lingerie de Minne avec une pudique sollicitude, questionne discrètement, et se heurte à

la même gentillesse ennuyée, à des « Oui, maman » dont une mère moins aveugle suspecterait la superficielle douceur. Ce soir, on dirait qu'elle brode saccadé (c'est un galon roumain pour les chemise ttes de Minne) , parfois elle se retourne pour scruter innocemment sa chérie...

Il ne faut pas en vouloir à Maman si Dieu ne Ta pourvue que d'un don d'amour sans profondeur, et d'ailleurs, tant d'honnêtes poules couvèrent, sous leurs plumes rognées, l'essor supérieur, vert et bleu métallique, d'un canard sauvage !

Oui, ce soir justement, il y a quelque chose qui émeut Tair entre Maman et Minne.

Quelque chose d'inexplicable, qui pousse Maman elle-même à des paroles en apparence saugrenues, mais qui n'étonnent point Minne.

— Minne chérie, tu n'as tien contre moi?

Minne tourne la tête, fixe sur Maman des yeux dont le vide noir se trouble peu à peu, où la compréhension frétille enfin telle qu'un goujon d'argent malicieux.

— Contre toi, maman? oh! bien, par exemple! Ce serait le monde renversé !

Le cœur encore gonflé, Maman timide incline sur sa broderie ses bandeaux châtains, i pour que Minne ne la voie pas rougir.

22i MINNE

— C'est que tu es tellement silencieuse depuis la rentrée, mon petit poulet! J'ai peur que tu ne t'amuses guère ici, tu regrettes la campagne...

Minne secoue la. tête simplement, sans répondre. Quand il y a trop de choses à expliquer, ou à cacher,le mieux, n'est-ce pas? c'est de ne rien dire.

— Ce serait ton droit, tout à fait ton droit. Un de ces jours, va, nous vendrons ce petit hôtel que papa nous a laissé, nous quitterons ce vilain dangereux quartier, et nous vivrons toute Tannée à la Maison Sèche, avec l'oncle. Et j'aurai une belle Minne toute rose, une Minne toute forte qui mangera des côtelettes et des côtelettes, comme un vrai petit loup...

L'humble verbiage tendre peut continuer, verser longtemps sa tiédeur insipide, Minne n'a entendu que ceci : vendre l'hôtel, quitter Paris... Il serait temps d'aviser. Elle rédige déjà une lettre éperdue de captive. « On veut m'emmener, m'éloigner d'ici... Tenez-vous

prêt, postez vos hommes les plus dévoués pour mon enlèvement... » Mais où est-Il?

Cela importe peu. Il est quelque part dans Tombre et surgira quand Theure sera venue.

Oui, mais qu'il ne tarde guère!

L'étrange folie de Minne distribue les fidèles armés, accroche l'échelle de corde, crochète la porte au judas de cuivre qui protège le petit hôtel. Une foi si exaltée la soulève, qu'elle quitte la table d'un sursaut brusque, tire les plis de sa robe, lisse ses cheveux pour partir.

— Tu as fini, mon amour?

— Fini?... ah! non. Mais ça ne va pas.

Le... la tête...

Il faut que la préoccupation imprécise de Maman soit bien forte. Elle ne se précipite pas, comme d'habitude, en murmurant les noms conjurateurs delà fleur d'oranger, du tilleul, de la rhubarbe... Elle roule maladroitement sa broderie, et jette enfin après un grand effort :

— Minne... Minne mon amour, j'ai peur que tu m'aimes moins 1

Là-dessus, elle se penche davantage, pour ramasser de problématiques aiguilles tombées, tandis que, sous ses paupières, brillent deux petites larmes, où les rayons de la lampe se cassent en fines aiguilles cuisantes...

Minne a tressailli. Elle regarde avidement la nuque penchée de Maman, cette nuque encore si jeune que plie en ce moment la tendre honte d'avoir avoués d'avoir quémandé un peu plus d'affection...

Quoi ! quelqu'un, qui n'est pas Minne, souffrait, à côté de Minne, d'une peine secrète, d'une privation qui peut-être ressemble - — en plus petit — à celle qui fait languir Minne? Et ce quelqu'un là, c'est Maman?

Maman paisible, si occupée de soins médiocres, de blanchissage, de couture, d'hygiène?.,.

Une singulière émotion agite le cœur dç

Minne, mêlée de stupeur, de pitié tout à coup chaude et câline, d'irritation orgueilleuse aussi : car elle abandonne à regret l'amère joie de se croire isolée, exhaussée, par une passion au-dessus de son âge...

Une réserve toute nouvelle, une gaucherie pleine d'arrière-pensée ralentit l'élan de Minne vers Maman. Sa petite main froide se glisse seulement sur ces genoux où le corps d'un bébé délicat, aux cheveux de soie plate et légère, berça si longtemps son poids douillet.

— Maman...

Les bras gardiens l'enveloppent, deux pleurs roulent dans les cheveux de soie. Maman, folle et silencieuse, étreint sa Minne comme SI elle l'avait perdue et retrouvée.

— Ca n'est pas ça. Maman, pas du tout; seulement, tu comprends, je ne suis plus une petite fille et souvent tu me parles trop comme à une petite fille... (Elle rit d'un rire argentin un peu forcé :)

— Songe donc, Maman, dans pas bien longtemps je serai bonne à marier !

Bonne à marier! cette enfant pas formée, si frêle... Hélas 1 que Minne ait songé à cela, c'est déjà trop...

Maman navrée, qui boit ses larmes, emporte Minne vers sa chambre blanche et rose, la déshabille, la couche, la borde, et ne se rassure un peu qu'au moment où, hors du lit bien emmailloté, ne passe plus de Minne qu'une tète toute petite, hérissée d'escargots d'or et de rubans blancs, une tête, enfin, d'enfant si enfant, qu'à cette idée de mariage. Maman ne peut s'empêcher de rire, de rire aux larmes.

— ... Alors je sors, tu comprends. Je descends l'escalier, sur mes bas, je fais glisser le verrou de sûreté, et je suis dehors.

— Oui. Et la porte?

— La porte ?

— Oui. Tu as la clef?

— Bien sûr, Antoine! Maman Taccroche dans le vestibule pour que Célénie puisse sortir la boîte le matin.

— La botte?

— Oui, la boîte aux ordures.

— Ah!... Et si ma tante se réveille la nuit?

— Elle ne se réveille jamais.

— Mais enfin, Minne, elle peut se réveiller, pour ceci, pour cela, pour n'importe quoi !

Minne lève les yeux, les épaules, les mains, vers une fatalité supérieure :

— Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami! qui ne risque rien n'a rien.

— Evidemment, murmure Antoine machinalement.

Après une lourde réflexion, il interroge encore :

— Et tu sors habillée comme ça, avec ta robe en velours, tes cheveux pendants, ton chapeau blanc qui a du velours vert ?

Minne Teffleure d'un mince sourire. Décidément ce garçon est trop simple.

Et puis cette touche dans la tunique bleue, ce grand nez que l'hiver précoce pèle, ces mains de jardinier 1 La glycérine n'est pourtant pas faite pour les chiens... Il finira bien par abdiquer sa sécurité incrédule, ses sifflotements blagueurs...

— Antoine, tu m'attristes. Penses-tu que j'aille le retrouver dans cet accoutrement de

petite bourgeoise? Retourne-toi vers la fenêtre, tu vas voir.

Pendant qu'il dépolit la vitre, d'un souffle résigné, elle dégrafe elle-même, ses bras graciles retournés, le fourreau de velours vert qui déguise sa forme souple. Le jupon de percale rose et blanche, une chemisette en toile lavande, de l'été passé... ah! et puis les cheveux... vite, un grand peigne. Là, bien en avant, presque sur le nez, un chignon serré et dur. Et n'oublions pas le ruban rouge, qui pâlit le cou délicat jusqu'au ton d'ivoire vert... La cocarde rouge dans les cheveux...

— Antoine, tu regardes !

Un bond farouche l'a jetée derrière la porte ouverte du placard.

— Non, je ne regarde pas.

— Tu as envie de regarder, c'est tricher!

Vite, le tablier à poches. Ah ! si elle avait

au moins un peu de rouge pour les lèvres...

Une morsure cruelle en tiendra lieu, qui enfièvre la bouche serrée. Les yeux brûlent

assez, noirs à effrayer, dans cette pâleur, auprès de ce rouge.

Minne, enivrée d'elle-même, oublie de rappeler Antoine. Son démon la possède :

« Je suis digne de lui o , proclame-t-elle tout bas.

Ses pensées galopent :

<( Si je descendais, tout de suite, ne viendraient-z/.y pas tous, Tun après Taulre, de leur pas de chats silencieux, flairer autour de moi, s'étonner, m'admirer, me reconnaître?

La reine des fortifs elle-même, la Reine Minne ! »

— Antoine, regarde ! crie-t-elle enfin.

Il se retourne et ne quitte pas la fenêtre, comme s*il craignait, en bougeant, de fondre en ténèbres la vision éclatante. 11 croise derrière lui de sages mains respectueuses, — tout son amour gauche et profond monte à ses yeux, les lustre, les étire, s'en évade en caresses vers Minne, Minne encore une fois nouvelle, Minne incomparable...

Elle parade et tourne, fière et non surprise, se sourit avec complaisance, essaie une cambrure qui creuse ses reins, ombre sa nuque penchée...

— Je suis sLnislre, pas?

Il proteste, fervent:

— Oh! non, Minne. Tu as Tair... tu as Tair...

— Oui, hein? j'en ai J^ien Fair, d'une ?

— Oh! non, Minne. Tu ressembles tellement à un petit portrait que je vois tous les jours, chez un bric-à-brac. Un portrait de marquise de Tancien temps, elle porte une rose rouge, comme ça, dans les cheveux...

« Je ne sais même pas pourquoi je tarde tant », médite Minne devant son livre ouvert, a Qui me retient ? Antoine est un balourd, incapable de comprendre quoi que ce soit.

A-t-on vu chose pareille? il m'a prise pour une marquise! Il n'y a pas grand'chose à espérer de ce garçon. Un instant, j'ai pensé que, parce qu'il m'aimait... Mais non. 11 ne quitterait pas sa famille, lui, pour embrasser une vie nouvelle!... »

Elle sourit vaguement à un résumé d'histoire de la semaine dernière, qui tient en vingt lignes de l'écriture capricieuse de Minne. Un gros 5, à l'encre rouge, le stigmatise...

Minne s'en moque. C'est tout au plus si depuis la rentrée, elle consent à faire acte

236 M INNE

dej)résence au cours « le mieux fréquenté de Paris ».

Les automobiles rouges et jaunes, somptueuses à la manière des chars de dentistes forains, emportent ses compagnes devant elle, sans que son dépit se manifeste autrement que par un petit sourire pointu. « Patience, patience ! je sais où vous habitez toutes, et quand j'aurai donné vos adresses au Frisé, nous verrons ce qui vous arrivera, une belle nuit!... Les portes qui tombent, pas de lumière, des mains dans l'ombre sur votre cou, et vous crierez sottement: « Au secours!

maman ! j'ai peur!... » Tout ça, tout ça, ce sera la revanche de Minne ...»

Minne s'éveille en sursaut. « Déjà sept heures ! Antoine qui doit venir dîner, et deux problèmes à résoudre encore!... Sûr, c'est un cinq demain. Mais demain, où serai-je ?

six fois sept cinquante-deux, non, cinquantesix. . . qu'est-ce que je dis ?. . . Pauvre maman. . . « Elle est si gentille. Mais aussi pourquoi est-

elle restée si enfant? on ne peut rien lui raconter. Elle crierait à la mésalliance. Il est stupide, ce problème ! Quel sale individu, ce « coquetier », qui vend tant de poules et d'œufs ! D'abord un « coquetier », c'est un petit chose creux où on loge des œufs à la coque pour qu'ils se tiennent debout, je ne peux pas m'habituer à croire que c'est un homme... Un coquetier porte au marché soixante-trois douzai?îes dœufs quil compte vendre à raison de... »

— Au revoir, tante, au revoir Minne.

— Tu t'en vas tout seul, si tard, Aatoine?

— Si tard, ma tante? Il n'est que neuf heures et quart.

— C'est que nous habitons un si vilain quartier... Dépêche-toi, au moins.

— Oui, ma tante... Adieu, Minne, à dimanche.

Minne reconduit son cousin jusqu'à l'étroit vestibule dallé, où la lanterne à gaz brûle en veilleuse. Elle est bien singulière ce soir.

Douce, distante, presque affectueuse en même temps ; ses beaux yeux profonds si reculés sous le noble sourcil, qu'il ne pouvait en admirer que la forme...

Décontenancé par la sollicitude détachée

de Minne : « Tu n'as pas eu de thé ? tu ne reprends pas de gâteau?... » il s'est tenu à peu près coi et penaud, attendant tout d'elle, sauf le bonheur...

— A dimanche, alors, Minne?

— A dimanche, peut-être. . . Je ne sais pas. . .

— Comment, tu ne sais pas ?

Elle secoue ses cheveux légers, dont l'argent bleuit sous la faible lumière qui creuse encore ses yeux invisibles, laisse pointer un nez fin aux narines étroites, susceptible^...

— On ne sait jamais.

Puis elle rit tout à coup, d'un rire fragile, argentin ; on dirait le son même du précieux métal dont fut coulée sa chevelure...

— Tout le mgnde peut mourir, Antoine !

Vois-tu ça, que demain matin nous soyons tous morts? A dimanche, Antoine, prends garde aux voitures, aux tramways, aux mauvaises rencontres de notre « vilain quartier », aux croquemitaines ! Va, va vite, mon petit garçon!

Méchante et gaie, elle claque derrière lui la porte épaisse, et remonte Fescalier en deux bonds de chèvre, tandis qu'il s'en va lentement d'abord, puis très vite, transi à cause du tiède salon qu'il quitte, de la moquerie de Minne et de son pauvre amour qu'elle cahote sans pitié. '

— C'est lui. C'est Lui! Je reconnais sa démarche...

Elle ne Fa vu que couché, presque endormi.

Elle reconnaît, quand même, sa démarche.

Ses yeux, son cœur le reconnaissent, et Texaltation glace ses petites mains sur l'espagnolette de la fenêtre fermée.

— Il n'y a que Lui pour marcher si bien.

Qu'il est souple ! A chaque pas, on voit le balancement de ses hanches. La prison Ta maigri, on dirait... Je ne peux pas voir sa figure... Paris est bien mal éclairé. Est-ce que c'est la même casquette, à carreaux noirs et violets? On dirait que oui. Peut-être que c'est l'insigne particulier à sa bande...* « Ralliez-vous à ma casquette noire et violette, vous la trouverez toujours sur le che-

min de la victoire ! » Il ne leur dit peut-être pas ça textuellement, mais le sens doit être le même. 11 m'attend... Je voudrais me montrer. J'ai peur que la fenêtre craque...

Les petites mains glacées tournent la crémone ; Minne épie, les oreilles agrandies et remuantes, le premier craquement. Le ripolin presque neuf colle encore.

— Je dirai que Célénie avait oublié mes volets. D'ailleurs c'est la vérité.

Rien n'a bougé dans la maison. Minne se penche, cherche la longue silhouette paresseuse... Dieu ! la voici... Il revient.

C'est un long rôdeur d'une souplesse désossée, qui fume et se promène. La clarté de cette fenêtre ouverte, au premier étage, l'étonné; il lève la tête. Minne affolée, penchée à tomber, devine sur ce visage levé une pâleur verte qu'elle jurerait unique, et la cigarette (d'Orient) fume vers elle comme un encens.

<( Psst! » fait Minne.

L'homme s'est retourné, d'une manière courbe qui révèle la bête toujours au guet.

C'est cette gosse, là-haut ? A qui en veut-elle ?

Une petite voix légère descend : « Il faut descendre? vous venez me chercher? »

A tout hasard, et parce que la silhouette est jeune et fine, l'homme envoie, des deux mains, une obscène et silencieuse réplique,

« Bien sûr, c'est le signe! » se dit Minne, « mais je ne peux pas descendre comme ça ».

Fiévreuse, elle recommence la parure baroque où se méprit ce niais d'Antoine, les rubans, le chignon, — oh I ce peigne qui glisse tout le temps ! — le tablier à poches ..• Faut-il prendre un manteau? Non. On n'a pas froid quand on s'aime... Vite, en bas!

Les pieds bondissants de Minne, chaussés de pantoufles rouges, effleurent le tapis...

Un craquement terrible... Minne dans sa hâte a oublié la vingt-deuxième marche, disjointe, et qui gémit insupportablement...

Un instant elle s'aplatit, les mains au mur,

cherchant un creiix, une cachette, ou peutêtre une arme. .

Que les secondes sont longues ! Rien n'a bougé pourtant. En bas, les verrous de sûreté ont obéi à la petite main qui tâtonne, la porte tourne, lourde et muette, mais comment la refermer ?

. — Eh bien, je ne la referme pas !

11 fait frais, presque froid. Le vent, qui n'agite plus de feuilles aux platanes, fait chanceler la clarté des becs de gaz.

— Où est-il?

Personne sur le boulevard Berthier. Quelque agent — pouah ! l'ignoble race ! — Taurait-il contraint à s'éloigner ? Personne...

Quelle direction choisir? Minne désespérée tord enfantinement ses mains nues.

Là-bas, très loin, une forme s'éloigne...

— Oui, oui, je reconnais le balancement de ses hanches !

Une main au chignon qui oscille, l'autre tenant la jupe légère, elle s'élance....

L'heure inusitée, la gravité de ce qu'elle accomplit portent Minne sur des pieds qui effleurent à peine la terre. L'état d'étrangeté, habituel aux rêves, Tempêche de s'étonner.

Elle étendrait les bras et volerait, sans plus de surprise. Elle se dit seulement: « C'est mon âme qui court. » Il faut courir, et très vite, car la longue forme de celui qu'elle suit n'est plus, du côté de la Porte Malesherbes, qu'une larve onduleuse dans la demi-clarté qui halète en rond autour des becs de gaz.

Minne dépasse l'avenue Gourgaud — oh !

coin arrondi du trottoir, où dormait celui qui se fond là-bas ! — atteint la grille du chemin de fer, le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n'est jamais allée

plus loin. Le boulevard continue, jalonné d'arbres pareils. Mon Dieu! Comme le Frisé est loin ! Minne n'ose pas crier, ils ne criçnt jamais, eux. Et elle ne sait pas siffler...

Là-bas, c'est lui... Non, un arbre plus gros. Ahl le voilà! Arrêtée un instant, la main sur son cœur qui emplit sa poitrine d'une boule douloureuse, elle part, rejoint quelqu'un qui semble attendre, quelqu'un de muet, qui dérobe, sous le bord ramolli d'un feutre, le haut d'un visage anonyme...

— Pardon, Monsieur...

La petite voix suffoquée peut à peine parler, l'homme ne montre de lui-môme, sous le gaz verdâtre, qu'un menton bleui par une barbe de trois jours.

Pas de front, pas d'yeux, les mains mêmes restent invisibles, jusqu'au coude dans des poches insondables.. Mais Minne n'a pas peur de ce mannequin sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne...

— Monsieur, vous n'auriez pas vu passer

un... un homme qui allait par là, un homme grand, qui se balance un peu en marchant?...

Elle a peine à respirer et repique en parlant les épingles de son chignon. Elle sent çur elle un regard qu'elle ne voit pas. Les épaules de Thomme montent, retombent.

Minne s'impatiente :

— Pourtant, il a dû passer près de vous.

Monsieur !

Sa petite figure volontaire, presque irritée, cherche bravement la figure d'ombre.

La course à rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques d'eau, elle ferme et rouvre tour à tour sa bouche nerveuse, attendant une réponse.

L'homme vide hausse encore les épaules, 'et dit enfin d'une voix sourde :

— Personne.

Elle secoue furieusement sa tête casquée d'argent, et repart plus vite, affolée du temps perdu, prête à pleurer d'angoisse.

C'est plus noir, de ce côté-là. Mais la

Î50 MINNE

pente douce est bonne pour courir, et elle court, elle court, occupée seulement d'aller très vite et de maintenir d'une main son chignon qui la gêne... Le manque d'habitude...

Elle vient de heurter, presque sans les voir, un couple paisible de sergents de ville, qui remonte le boulevard. Le choc d'une épaule solide a fait chanceler Minne, elle distingue des paroles bourrues et lentes :

— Qu'est-ce qui m'a fichu une sacrée petite bougresse...

Elle court; le vent bourdonne avec ses pensées dans ses oreilles. Elle va droit devant elle. Il n'a pu que suivre les fortifications qui lui constituent un royaume disputé, un territoire d'asile peu sûr ; ce n'est pas l'heure encore de descendre dans Paris.

Au fond de la tranchée, un train rampe, dépasse Minne en versant sur elle un flot dense de fumée qui l'aveugle un instant. Elle ralentit ses pieds fatigués, considère, la tête basse, ses petites pantoufles rouges dont le

nez effilé se camuse déjà de boue, s'appuie à la grille pour suivre les yeux verts du train... Comme il va vite, lui! Et puis, il sait siffler...

« Où suis-je? »

A cinquante mètres, une baie d'ombre ferme la route, un portail noir au faîte duquel soudain passe une bête vive et longue, coiffée de fumée, trouée de feux rouges et verts....

— Encore un train ! il passe au-dessus du boulevard.. Je ne connaissais pas ce pont..

C'est un de leurs asiles... 11 m'attend là.

Ses décisions se suivent, faciles, irréfutables; dans cet enchantement qui la guide Minne reconnaîtrait la seconde vue que dispense, seul, l'amour.

Elle court, les lèvres tremblantes d'essoufflement. Sa main, qui tient l'anse de son chignon, semble follement la soulever, tout entière, de trois doigts délicats et le vent, qui frappe trop fort son gosier, le dessèche péniblement.

La bouche noire du pont, qui grandit devant elle, ne l'effraie pas. Au contraire.

Elle y devine le seuil d'une autre vie, l'approche sacrée des mystères qui unissent tant d'êtres, traqués et fiers, par le besoin de l'argent, du meurtre et de l'amour.

Des mèches déroulées, que n'a pas retenues son peigne à l'espagnole, la suivent horizontales, ou bien retombent sur sa nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes. ..

Quelque chose a remué, plus noir que l'ombre rougeàtre, quelque chose d'assis à même le sol, sous le halo de brouillard irisé qui dépolit la flamme du gaz....

Lui ? non. Une femme accroupie, deux femmes, un homme très petit et malingre.

Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas avertis ; d'ailleurs le pont vibre encore d'un grondement assourdi, ronron de bête énorme...

L'enfant qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces silhouettes atterrées, la sta-

ture plus noble de celui qu'elle poursuit, en vain.

Il n'est pas là. Ceux-ci sont ses congénères, ses sujets peut-être ; Thomme — une sorte d^enfant chétif, assis sur le trottoir, les genoux dans ses bras — arbore le jersey connu, la molle casquette de lainage qui colle au crâne, sur une tête petite, sculptée en masque macabre, dont les yeux de Minne, habitués à la nuit, devinent la mobilité ' bavarde et maladive.

Derrière le groupe, une futaie de piliers trapus, cannelés, s'enfonce — église ou -catacombes ?

— C'esttout à fait Pompéi, constate Minne .

Elle respire, cherche dans le vent humide une odeur de voûte et de sépulcre... L'ombre d'une colonne la dérobe toute.

Elle ne voit pas très bien les deux femmes, dont l'une vient de se lever. Voici pourtant le tablier, le corsage indigent et criard, le chignon en casque, chez celle-ci d'un noir

254 M INNE

métallique, si lisse, si tendu, qu'il miroite, en carapace dure d'insecte batailleur.

Min ne regarde avidement, compare : ce qui lui manque, c'est ce chic particulier de coiffure d'où pas un cheveu ne s'échappe, sauf sur les tempes en frisons laineux. C'est ce corsage de laine rouge, qu'un papillon de grossière dentelle épingle au cou. Le tablier peut aller... Mais ce je ne sais quoi, dans l'attitude, d'agressif et de découragé, ce cynisme d'animal qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en plein air, voilà ce que seule peut donner l'habitude !

Minne, rassurée, ne se hâte point de repartir. « Ceux-ci sont désormais les miens, songe-t-elle, orgueilleuse. Ils me diront, si je les questionne, où m'attend le Frisé. A moins que cette femme ne soit une de mes rivales ?» Une rivale peu dangereuse, qui étire à cette minute, dans un bâillement rugissant, ses bras masculins, son dos barré par la saillie du corset. Non, pas même une rivale. Une

sujette, à qui le Frisé peut jeter les mots de passe, les instructions brèves de besognes inférieures...

Inattentive aii froid, qui se glisse entre sa chemisette légère et sa peau moite, Minne observe, enregistre, goûte avec fièvre le rêve d'être là, sous ce pont, en ce voisinage louche, et tâte le mur glacé, inquiète de savoir s'il ne se transmuera pas, comme tant d'autres nuits, en satin ouaté, en linge fin... Elle gratte la pierre, y appuie sa joue, et s'appelle avec force, tout bas : « Minne, éveille-toi ! » Minne est bien éveillée, tout est vrai ; Tune des deux pierreuses tousse convulsivement, renâcle et crache, et jure le nom de Dieu, d'une voix épuisée.

« Il faut que je passe, pourtant », songe Minne résolue.

Le chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort de sa guérite d'ombre et s'avance, un pied au bord de la jupe :

— Mesdames, vous n'avez pas vu passer

un homme, grand, qui se balance un peu en marchant?

Elle parle haut, vite, en petite comédienne neuve qui a plus de feu que d'expérience.

Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent, stupides, cette enfant déguisée.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demande la voix épuisée de celle qui toussait.

— C'est une gosse, dit la noire au casque d'insecte. Elle est rigolotte, pas ?

— Elle cherche quelqu'un, probable.

En bas, par terre, le gringalet ramassé en crapaud rit par secousses, puis élève une voix nasillarde de bossu :

— Qui s'tu serches, la môme?

Blessée, Minne abaisse sur l'avorton un regard royal :

— Je cherche le Frisé.

Elle attendait un signe d'entente, un empressement après ce nom magique. L'avorton se lève seulement, plus petit qu'elle, ôte sa casquette molle d'un rond de bras d'arsouille

cérémonieux, découvre un crâne maigre aux cheveux déjà rares.

— Le Frisé, c'est moi, pour vous servir.

Au rire flatteur des deux femmes, Minne

fronce ses sourcils veloutés, et va passer outre, courant vers Test noir.

Le rôdeur s'approche davantage, et lui glisse ces mots en confidence :

— Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans rinlimité.

Puis, comme il tend vers la taille de Minne une main sournoise, elle frémit de tous ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un traînement de savates, par la voix des deux femmes : « Antonin ! Antonin ! laisse-la donc, j' te dis!... »

de monde, celte nuit. Où sont-ils tous? Peutêtre y a-t-il grand conseil dans une carrière?

Elle veut s'asseoir sur un banc, pour vider ses pantoufles où roulent des grains de sable, des petits cailloux blessants. Mais un couple serré et confus, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le sens lui demeure obscur....

Cinquante pas plus loin, un autre groupe, où la femme affairée se penche sur un corps vague aux bras morts et traînants. Une sorte de plainte... Minne entrevoit une tache blanche de linge...

— Ah! un blessé... Elle le panse, pauvre femme... J'entre enfin dans la zone dangereuse... laissons-les.

Un « Psst » jailli du talus Tarrête, l'attire. Elle s'avance de quelques pas: «C'est vous?»

crie-t-elle.

— Oui, c'est moi, répond une voix de fausset que Ton change exprès. Minne est devenue défiante, on ne l'attrapera plus.

— Qui VOUS ?

— Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or....

— Ce n'est pas vous que je cherche, dit Minne sévèrement. Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau de moulons; petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme disloquée, odeur pacifique et caséeuse. Minne entend le souffle des chiens, dont le va-et-vient endigue incessamment le flot des rondes croupes laineuses...

Ils passent comme la grêle et Minne peut croire, rien qu'un instant, qu'ils ont balayé avec eux tous les bruits de la nuit. Mais un train bout au loin, s'élance rageur, circuite dans un lointain de campagne immense, crachant derrière lui une mitraille de charbons encore rouges... Minne, dans une pause fatiguée de son esprit, songe aux petits chiens qui lancent derrière eux, de leurs pattes irritées, le sable et le gravier, puis s'en vont arrogants sans tourner la tête...

Le dos à un arbre, elle a cessé de marcher et sent, dès qu'elle s'arrête, une brûlure insoutenable à la plante des pieds. Elle se dit encore : « Je vais dans un peu de temps le retrouver, en me renseignant...» Mais la lassitude, un commencement de désespérance, font déjà qu'elle formule cette phrase, avec entêtement, pour se forcer à la penser.

Elle s'accuse :

— C'est ma faute, aussi ! Je suis descendue trop tard, j'ai voulu me faire belle à leur manière... A-t-il pu croire que j'ai douté? Non, je n'ai pas douté, je n'ai pas douté! Je ne doute pas de Lui plus que de moi-même !

Redressée, balayant des deux mains sur sa figure les cheveux d'argent, aussi fins que la soie d'araignée, qui pleuvent de son chignon bousculé, elle brave la Nuit, ses yeux recèlent assez d'ombre pour lutter en ténèbres avec elle....

— Il faut penser avec calme . Ils sont calmes, eux. Lui, surtout, il s'est fait un front impas-

sible. Il tue paisiblement, et dort après, d'un sommeil armé. Je crains mes nerfs pour commencer, c'est trop naturel.

« Et puis on ne se débarrasse pas, en une heure, de toutes les tares d'une longue éducation. Je veux oser. Au premier passant qui portera la casquette et le jersey, j'ordonne — la reine Minne, enfin ! — de me conduire vers Lui ! ^

Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la lueur d'un gaz enfumé de brume, ses mains raidies de froid. Elle rit toute seule, d'un petit rire ironique et triste :

— Si Maman était là... elle ne manquerait pas de dire : « Ma petite Minne, c'est bien la peine que je t'achète des moufles en lièvre blanc !... » Ce n'est pas de ça que je me soucie. J'aimerais mieux avoir une brosse, ou un linge, pour enlever la boue de mes pantoufles. Paraître devant Lui en pieds crottés I

Pour trouver, le long du talus, un peu d'herbe où essuyer ses semelles, elle traverse

Tavenue déserte, et tressaille. Elle n'a\ait pas vu une femme qui arpente, d'un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver d'issue aux parois de sa cage, le sable mou. Une femme... ce n'est pas trop l'affaire de Minne, qu'un instinct de rivale retient. Pourtant celle-ci porte le casque de cheveux, armure d'amour et de bataille, le tablier de cotonnade rouge, et des souliers à bouffe ttes, pitoyables dans les flaques...

« Madame ! » crie Minne résolument, caria créature s'éloigne, jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente des bas gibiers...

— Madame !

La femme se retourne, mais continue de s'éloigner à reculons. C'est un être hommasse et carré, avec une figure violacée, de petits yeux porcins, méfiants, des yeux qui n'ont jamais dû avoir le temps d'exprimer autre chose que l'affût, la vigilance du guet nocturne...

Minne, qui lui trouve quelque ressemblance avec Célénie, reprend sa plus royale assurance, et lui parle du haut de sa tête décoiffée, les mains au fond de ses poches en cœur.

— Madame, voilà. Je me suis égarée.

Pouvez-vous me dire le nom de cette rue?

Une voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent toujours dehors, répond après un silence :

— C'est écrit sur les plaques, que je pense.

— Je sais bien, répond Minne impertinente. Mais je ne connais pas le quartier. Je cherche quelqu'un. Et quelqu'un que vous connais^z sûrement, Madame !

— Quelqu'un que je connais? (L'être hommasse répète les derniers mots de Minne, d'un parler épais où traîne un vague accent de terroir.) Je connais pas grand monde...

Minne veut rire, et tousse parce qu'elle a vraiment froid. Mais elle rit, en effet, dès qu'elle ne tousse plus.

— Ne faites donc pas de cachotteries avec

moi! Je suis des vôtres... ou je vais en être.

Elle savoure le silence de la femme, a un silence de stupeur », pense Minne.

La femme, qui conserve sa distance, n'a pas Tair d'avoir compris qu'elle parle à une future reine.... Elle lève sa tête vers le ciel noir, péniblement (on voit qu'elle est un peu bossue) et dit, pour dire quelque chose :

— Je crois bien qu'il va flotter...

— Qui ça? demande Minne.

— Oui, continue la femme sans entendre la question, y aura de la pluie avant le jour.

Minne frappe du pied. De la pluie! Bête inférieure !... La pluie, le vent, la foudre, estce que tout cela compte, devrait compter?...

Il y a seulement des heures de nuit et des heures de jour. Le jour on dort, on fume, on rêve...

Mais sous la nuit, tente veloutée, voile itapalpable dont le frôler seul exalte toute Minne, on tue, on aime, on secoue des pièces d'or encore poissées de sang, on échange des

récits qui enrichissent les annales du meurtre...

Ah ! trouver le Frisé! oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à lui, à lui seul !

Minne piaffe, hume la nuit, reprise de fièvre et d'enthousiasme.

— T'as Fairbien jeune, murmure la grosse voix sourde de chien de garde enroué.

Minne regarde la femme de haut, entre ses cils :

— Très jeune ! J'aurai seize ans dans huit mois.

— Dépêche-toi de les avoir. C'est plus sûr.

— Ah ! fait Minne étonnée.

— Tu travailles toute seule?

— Je ne travaille pas, dit Minne fièrement, les autres travaillent pour moi.

— T'as bien de la veine, soupire la voix de chien. C'est des sœurs plus petites, ou plus grandes que toi ?

— Je n'ai pas de sœurs. Et puis ça ne vous

regarde pas. Si vous vouliez seulement me dire... Je cherche le Frisé. J'ai quelque chose de grave à lui communiquer, quelque chose de tout à fait sérieux.

Le monstre triste s'est rapproché, regarde curieusement cette petite fille frêle, qui parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un carnaval et dépeignée que c'en est honteux, et qui demande « le Frisé ».

— Le frisé ? quel donc frisé ?

— Le Frisé, voyons ! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef des Aristos de Levallois-Perret.

La créature carrée recule, toise Minne de son mufle levé :

— Celui qui était avec Casque-de-Cuivre ?

celui qui... Est-ce que je connais des espèces comme ça? Qu'est-ce qui m'a foutu une petite gadoue pareille !

— Mais...

— Tache moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête femme, et qu'on n'a

jamais vu un marlou traîner dans mes jupes depuis l'exposition de 89 ! Ça n'a pas plus de poils que ma main et ça parle de bande et de Frisé, et de ci et de ça et de l'autre I Veux-tu me fout' le camp, et vivement, ou je t'en mets une, de frisure, qui ne sera pas ordinaire !

« Voilà une chose inouïe ! »

Minne, hors de souffle, s'est assise au bord du trottoir, délivrée enfin de la poursuite affreuse de cette mégère qui a couru sur elle, avec des bonds batraciens, des menaces incompréhensibles : (( C'est que je te ferais coffrer, tu sais, et tu n'en mènerais pas large, toi et tes quinze ans !... »

Minne affolée s'est jetée dans une petite rue transversale, puis dans une autre, jusqu'à ce boyau noir et désert, où le vent cljante comme à la campagne et gèle les épaules moites de Minne qui, frileusement, les coudes au corps, tousse et tâche de comprendre.

— Oui, c'est extraordinaire. On me traite en ennemie. 11 y a trop de choses qui m'échap-

pent, le langage surtout. On m'a bien donné un dictionnaire d'anglais ; mais d'argot, non. Celui-ci m'aurait rendu plus de services...

Elle m'a prise pour une rivale. Ou bien une simple question de concurrence . . .

Elle n'est plus très jeune, et c'est chez eux un peu comme dans les salons, où on regarde méchamment les nouvelles venues qui sont jeunes et jolies... Tout de même, tout de même, il y a trop longtemps que je suis sur mes jambes, je n'en peux plus.

L'accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers ses genoux qu'elle serre contre le froid ; pour la première fois depuis sa fuite, le corps fragile de Minne se souvient d'un lit tiède, d'une chambre silencieuse...

Une honte la secoue, à se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l'éçhine tendue, pareille aux plus viles de ses sujettes... Ses sujettes, hélas!... A cause de ce mot-là, Minne a souri , de quel sourire désenchanté ! . . .

MINNE 27a

Tout est à recommencer. Il faudra de nouveau attendre, de nouveau espérer la venue nocturne du Frisé, de nouveau s'échapper, parée^ fiévreuse...

Oh ! que du moins cette nuit-là soit belle,, complète, débordante d'amour, féconde en alertes pçirtagées! Qu'un bras dont elle devine la force traîtresse guide ses premiers pas^ qu'une main infaillible lève un à un tous les voiles qui cachent l'inconnu !... car Minne se sent épuisée jusqu'au sommeil, jusqu'à la mort.

Le silence l'éveille. Le froid aussi. Pour quelques minutes d'assoupissement, au bord de ce visqueux trottoir, la voici éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l'heure, prête à croire qu'un cauchemar la portée dans un de ces pays trop connus où le seul visage des choses immobiles suffit à créer une atmosphère de terreur sans nom... ^ Qu'est devenue la Minne< sauvage, l'amante d'un assassin fameux, la Reine d'un Peuple

rouge? Celle-ci, petit oiseau maigre, à peine couvert d'une chemisette rose d'été, grelotte au bord du trottoir; toussotte, tourne sur place, avec des yeux noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa bouche tremble, pour retenir des larmes et surtout le mot qui devrait guérir toutes les épouvantes, appeler Fétreinte, la lumière, l'abri : « Maman »... Ce mot-là. Min ne ne le criera que si elle se sent mourir, si des bêtes effroyables l'emportent, si son sang, par sa gorge ouverte, s'épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c'est le dernier recours, il ne faut pas l'user en vain.

Elle se remet en route, courageusement, en ressassant des choses raisonnables :

— Je vais regarder le nom de la rue, n'est-ce pas, et puis je retrouverai le cheniin de la maison, puis je rentrerai tout doucement par la porte entr'ouverte, et puis je me coucherai et tout sera fini, et demain il fera jour, et je n'aurai pas peur...

Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, grandit encore sa taille en se cramponnant au bec de gaz, pour lire :

« Rue... rue.... Qu'est-ce que c'est que ça?

Je n'ai jamais entendu parler de cette ruelà... » La suivante, peut-être que je la connaîtrai.

La suivante, déserte encore, bossuée de pavés disjoints, d'immondices en tas, elle en voit le nom, lui aussi, pour la première fois. Et Minne demeure debout, les mains pendantes, envahie peu à peu de la crainte folle d'avoir été transportée, pendant son sommeil, dans une ville inconnue...

« Si encore je rencontrais un sergent de ville... » Un coup d'œil sur ses vêtements effraie son espoir timide : « Faite comme me voilà, le moins qui puisse m'arriver, c'est qu'il me conduise au poste... »

Elle marche encore, s'arrête, le cou renversé, pour lire des noms de rues, des noms bizarres ou amorphes comme ceux qu'on

invente en rêve : la rue... la rue... la rue...

— Si je m'assieds encore, je mourrai là.

Celte pensée soutient les pas de Minne.

Non que l'idée de la mort Teffraie ; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant^ finir en son gîte, et que des mains ignobles ne cherchent pas, sur elle, le matin venu^ un nom, un indice...

Maman si douce, xVntoine bébête et tendre, le Frisé même, aux yeux inquiétants comme Teau nocturne. . . tout cela a-l-il jamais existé ? Et Minne, infante blonde qui régna sur leurs cœurs, où donc est-elle?...

Le froid plus vif, on ne sait quelle saveur de départ que porte le vent, des bruits lents et lointains de charrettes, tout cçla sent le matin proche. Mais Minne n'en sait rien.

Elle marche encore, insensible, renverse la tête par habitude, quand le trottoir fait un coude, lit un nom inconnu...

Elle boite, parce que ses pieds lui font mal et que Tune des pantoufles rouges a perdu en courant son talon cambré.

Soudain, elle s'arrête, tend Foreille : un

pas s'approche, que rythme gaiement un xefrain fredonné.

Minne lève, vers le ciel encore invisible, ses yeux profonds et dit à demi-voix, avec un reste de son emphase enfantine : « Voici venir pour moi la vie ou la mort... y>

C'est un homme.

Un « monsieur » plutôt.

Il marche, un peu lourd, un peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui Tengonce ; toute Tâme de Minne se relève :

— Qu'il a Tair bon ! qu'il est rassurant !

que sa pelisse fourrée doit être chaude et douce !... De la chaleur, de la douceur, cela me manque depuis si longtemps !

Elle va courir, se jeter vers l'homme comme vers un grand-père, lui balbutier en

pleurant qu'elle est perdue, que Maman saura tout si le jour vient, qu'elle n'ose pas demander... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un long malheur. Si Thomme incrédule la chassait, la prenait pour la sœur avilie de cette mégère qui criait, là-bas, d'une bouche noire et rectangulaire?...

Sous la pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste comme elle peut sa chevelure de soie humide, repasse, d'une main gourde, les plis souillés du tablier rose, tâche de prendre Tair bien naturel, et pas autrement gêné, mon Dieu, d'une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin, le soir, en se promenant...

— Je vais lui dire. . . comment déjà? je vais lui dire : « Pardon, Monsieur, vous seriez bien aimable de m'indiquer le chemin le plus court pour aller au boulevard Berthier? Je suis déjà si en retard?... »

11 est si proche qu'elle peut sentir Todeur de son cigare. Elle sort de l'ombre, s'avance

SOUS le gaz verdàtre, va parler : « Pardon, Monsieur ». Mais à la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée, le promeneur s*est arrêté. Il regarde attentivement, il tend la tête.

<( Il se méfie w, songe Minne, et sa parole défaille avant d'être entendue.

Le Monsieur a fait un pas.

« Il est bon, soupire Minne, il devine mon embarras. Je vais lui dire... »

— Qu'est-ce qu'elle fait là, la petite fille? Il a parlé, lui, un peu pâteux, mais extrêmement cordial.

— Mon Dieu, Monsieur, c'est bien simple. . .

— Oui, oui. Elle m'attendait, la fifille.

— Vous vous trompez. Monsieur...

(La pauvre douce voix de Minne... Elle recommence à avoir peur, une peur d'enfant retrouvée et reperdue...)

— Elle m'attendait, reprend la voix engageante d'ivrogne heureux. La fifille a froid, elle va me mener près d'un bon feu !

— Oh ! je voudrais bien, Monsieur, mais...

L'homme est tout près, le bord du chapeau haut de forme laisse invisible sa figure, hors une barbe de foin grisonnant.

— Mâtin de mâtin ! qu'est-ce que c'est donc qu'une enfant comme ça? Dis-moi ton âge?

Il souffle l'eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne désespérée recule un peu, se colle au mur, essaie encore d'être gentille, de ne pas le contrarier...

— Je n'ai pas tout à fait quinze ans et demi, Monsieur... voilà ce qui s'est passé... Je suis sortie de chez Maman...

— Hein ! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon feu, sur mes genoux...

Un bras capitonné de fourrure ceint la taille de Minne que la force abandonne...

Mais l'haleine de cigare et d'alcool, sur sa figure, galvanise son évanouissement. D'un tour d'épaules, elle se rend libre, et toute

fîère, redevenue Finfante blonde qui terrorisait Antoine :

— Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez !

Il hennit plus doucement :

— Ça va bien ! La petite fillç aura tout ce qu'elle voudra. Je suis un bon papa, un bon papa... Petite chérie... tout ce qu'elle voudra... mimi...

— Je ne m'appelle pas Mimi, Monsieur!

Comme il marche sur elle, elle bondit,

s'échappe, recommence à courir... Mais sa pantoulle boiteuse la quitte à chaque pas ; elle ne peut que marcher le plus vite possible...

— 11 est vi<3ux, il ne pourra pas me suivre...

Au premier tournant, elle s'arrête, déjà épuisée, écoute avec terreur... Rien!... Oh!

si! Uncliquetement de talons et de canne, et tout de suite surgit le Vieux qui emboîte le pas, s'acharne, murmure en hennissant :

— Petite Chérie... mimi... tout ce qu'elle

voudra... Elle me fait courir... Mais j'ai encore de bonnes jambes...

L'enfant affolée se traîne comme une caille dont Taile cassée pend. Il n'y a plus qu'une pensée sous son front douloureux : « Peutêtre qu'en marchant si longtemps j'arriverai à la Seine, et alors je me jetterai dedans. »

Le vent du matin près de pâlir chasse la pluie. Minne croise sans rien voir des voitures de laitier qui secouent au trot leur ferblanterie, des tombereaux lents, où le charretier s'est endormi.

Sous le rayon d'une lanterne, elle vient d'entrevoir le vieux et son cœur s'est arrêté : le père Corne, il ressemble au père Corne!

« Je comprends maintenant, je fais un rêve, un mauvais rêve. Mais comme il dure longtemps, et comme j'aimai partout! Pourvu que je m'éveille avant que le vieux m'attrape... ))

Un dernier, un suprême élan pour courir...

Elle manque le bord d'un trottoir, tombe, les

genoux meurtris j et se relève gainée de boue froide, une joue souillée. .- . . . . •

Avec un grand soupir abandonné, elle regarde autour d'elle, reconnaît sous une vague blancheur grisâtre, qui se lève du bas du ciel, ce trottoir qui a trahi ses pieds faibles... C'est... non... Si! C'est l'avenue Gourgaud... le boulevard Berthier... '

— Ah I crie-t-elle tout haut, c'est la fin du rêve ! vite, vite, que je m'éveille à la porte 1

Elle se traîne, elle arrive.

La porte est. en tr'ou verte, comme hier soir. Minne appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule évanouie sur la mosaïque du vestibule

Antoine dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui retire tour à tour mille beautés qui toutes s'appellent Minne, et dont pas une ne ressemble à Minne. Pitoyables à sa timidité de garçon tout neuf, elles ont des précautions de mères, des sourires de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni sororales ni maternelles... Et tout ce facile bonheur s'empoisonne peu à peu ; — il y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, cachée sous des voiles de tulle, une horloge qui va sonner sept heures, précipiter Antoine, la tête la première, en bas de son paradis de Mahomet.

Adieu, beautés...! D'ailleurs il rêvait sans espoir... Voici la sonnerie redoutée, les sept

coups stridents qui vibrent jusque dans le creux de restomac... Ils persistent, se prolongent en grelottement rageur de timbre, si réel qu'Antoine, éveillé pour de bon, se dresse, hagard comme Lazare ressuscité.

Il s'y attendait bien... Il se cramponnait à «on rêve en enfant peureux, il serrait les paupières... La sonnerie Ta rejeté dans cette vallée de misère, dans ce logis où manque la grâce d'une femme, et d*où l'oncle Paul a banni les tentures, les bibelots, les coussins, tous ces réceptacles du microbe...

— Mais, bon Dieu, c'est en bas qu'on sonne!

Antoine tombe dans ses pantoufles, enfile son caleçon à tâtons.

— Papa descend. . . quelle heure peut-il être? Elle est raide celle-là! Comme si je ne me réveillais déjà pas assez tôt!...

Il entr'ouvre la porte. Par Tétroit escalier monte une voix pleurante, que la hâte suffoque, et tout de suite Antoine sent trembler

ses joues d'un singulier frisson, au seul no m entendu de « Mademoiselle Minne ^).

— Antoine ! de la lumière ; mon garçon !

Antoine cherche la bougie, sa main fiévreuse casse une allumette, une autre. Il se dit : « Si la troisième ne prend pas, c'est que Minne sera mortel »

Puis il s'injurie de sa stupidité...

En bas, Célénie achève et recommence, pleurarde, un récit qui ressemble à un fragment de feuilleton :

— Elle était là, par terre. Monsieur, évanouie, et faite !... De la boue jusque dans ses cheveux, sans chapeau, sans rien... Pour moi, je n'ai pas d'avis n'est-ce pas, mais mon idée, c'est qu'on l'a enlevée, qu'on lui a fait les mille et une abominations, et qu'on l'a rapportée pour morte...

— Oui... dit machinalement l'oncle Paul qui croise et recroise son pyjama marron.

— Toute mouillée. Monsieur, toute...

— Fermez donc la porte! J'y vais.

11 est tout jaune d'émotion et de bile, et son haleine de malade à jeun impressionne Antoine, déjà prêt à se trouver mal.

— Tu vas remonter, mon garçon.

— Non, papa, je vais là-bas avec toi.

— Mais non, mais non, tu n'as rien à y faire. C'est une histoire de l'autre monde qu'elle nous raconte là... On n'enlève pas les filles dans leur chambre...

— Si papa! Je te dis que j'y vais!

Antoine crie presque, au bord d'une attaque de nerfs. Il a tout compris, lui, lui seul. Tout était vrai, et Minne n'a pas menti. Les nuits sur les talus, les amours inavouables, le Monsieur-à-la- dangereuse-carrière, tout, tout!... Voici la fin logique du drame :

Minne souillée, blessée à mort, agonise làbas...

Antoine attend, Tépaule contre la porte fermée.

De Tautre côté de cette porte, dans la chambre de Minne, Toncle Paul et Maman, courbés sur le lit taché de boue, achèvent une effrayante recherche; la lampe, au bout du bras de Maman, chancelle...

— Mais, bon Dieu, on n'y a pas touché !...

Elle est plus intacte qu'un bébé... Si j'y comprends quelque chose !

— Tu es sûr, Paul? Tu es sûr?

— Ça, oui. Il n'y a pas besoin d'être bien malin... Tiens donc ta lampe!... Allons, bon, trouYC-toi mal à présent, c'est ingénieux !

— Non, laisse, ça va bien...

Elle a autre chose à faire qu'à se trouver mal. Antoine qui s'attendait à une Maman en

cris, en larmes, folle, vocératrice, ne peut retenir un regard d'étonnement, presque de reproche, quand s'entre-bâille enfin la porte.

— C'est toi, mon pauvre petit ? Entre vite. . . Ton père vient de l'ausculter.

Maman est, en vérité, comme tous les jours.

Pourtant une rapidité insolite dans les gestes, la vigilance de ses yeux gris, décèlent la volonté forcenée d'une mère chienne résolue à enlever son petit à la mort.

Une de ses mains tient fermement le mouchoir mouillé d'éther sous les narines de Minne, l'autre main caresse le front, tâte les mains de Minne.

Minne, mon Dieu! est-ce Minne? Antoine voit bien, sur le lit, — le lit non défait — une petite pauvresse en tablier rose ourlé de boue, dont l'un des pieds minces, tout raidis, porte encore une pantoufle rouge sans talon... Delà figure, à demi cachée sous le mouchoir imbibé d'éther, il ne distingue que la barre noire de deux paupières fermées...

L'onôle Paul, penché sur la petite pauvresse, se relève :

— Elle respire bien. Un peu enrhumée. Je ne lui vois rien qu'une fièvre de fatigue...

On saura le reste plus tard, qu'est-ce que tu veux...

Une plainte l'interrompt; une plainte courte, un peu enrouée. Maman se penche, avec un geste de couveuse farouche.

— Tu es là, Maman ?

— Mon amour !

— Tu es là pour de vrai ?

— Oui, ma vie.

— Qui est-ce qui parle? ils sont partis ?

— Qui? dis-moi qui? ceux qui t'ont fait du mal?

— Oui... le père Corne, et... l'autre.

Maman soulève Minne, l'assied contre son

cœur... Antoine s'approche, si exaspéré de ne pouvoir retenir le claquement de ses dents qu'il voudrait se battre...

11 reconnaît à présent la tête pâle et pen-

. chante, sous des cheveux blonds tout gris de boue séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a Tair d'un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots pressés qui lui font mal à mourir...

— Chut! souffle Maman.

Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne, toutes noires dans son visage cireux, se soulèvent...

Beaux yeux profonds sous le noble sourcil, .

égarés de ce qu'ils ont vu, ce sont bien les yeux de Minne ! Ils roulent vers le plafond, cherchent étonnés, enfantins, s'arrêtent sur Antoine qui pleure debout et sans mouchoir.

Un rose brûlant enflamme les joues de cire; Minne se dresse, s'accroche à Maman, veut parler, semble faire un terrible effort, tend ses pauvres mains fragiles et maculées, crie enfin : •

— Tu sais Antoine, ce n'était pas vrai !

Rien n'était vrai ! N'est-ce pas, tu ne crois pas que c'était vrai?

M INNE 2^3^

D'un grand hochement de tête, il dit « Non, non » en reniflant ses larmes.

Il pleure sur Minne ; il pleure égoïstement sur lui-même, sur Tirrévocable certitude que Mintie est perdue, avilie, marquée à jamais d'un sceau immonde.

Il croit, effondré, que cette enfant charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis épouvantée, puis bnutalisée, à un — à plusieurs misérables, peut-être? Il le croit, il le croit !...

Il le croira toute sa vie

ÊVKEUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉKISSEY

Il ' i

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