‹ Minnie BrandonChapitre 41 sur 68 · Oh1 ma mère, mon père, mes sœurs · texte numérisé non relu

Oh1 ma mère, mon père, mes sœurs

Jusque l’auberge, la laide auberge, Minn parla, parla ainsi. Mais j’avais cessé de l’entendre.

« Comme vous, John, de l’absinthe! »

me répétais-je avec inanité. « Comme vous, comme vous, de l’absinthe !... »

Les rues se déroulaient, glaciales; le ciel charriait de la bise, du crêpe, des lueurs sournoises.

Notre départ pour Londres, un soir de vent, de pluie, un de ces soirs mouillés où les voyageurs prennent des allures falotes, sentent la bourbe, le cuir, la bête !...

Le train se hâte, vole; — mais, à quoi

MIN ME BIIANDON

bon? les flèches liquides tourbillonnent de plus en plus, les flèches cinglent, battent le paysage nocturne.

Point de villes! quelques agglomérats piqués de lumières, sabrés d’eau. Point de vastiludes champêtres, point d’arbres :

l’ombre, une ombre humide, une ombre laborieuse.

El dans les gares, des caoutchoucs, des plaids, des cols rébarbatifs. Ils geignent, ils invectivent, avec la même phrase.

Minn seule est souriante, Minn endormie, paisible, Minn fatiguée, Minn qui gazouillait tout à l’heure, sa toque de loutre sur les yeux, sa mèche furlive hors de la toque. Vêlues pareilles, — invenlion récente de my lovel — nos jambes accrochées tiédissent aux profondeurs d’une large couverture...

Je bâille... dormirais volontiers à mon tour... et je bâille de nouveau, quand de nouveau me persécute : « Comme vous, John, de l’absinthe ! »

Ah! détester une peine, un lieu, un son, et de force les contenir : « Comme vous, John, de l’absinlhe! » Voilà cependant où m’a réduit le Café d’Irlande, — parce que j’estimais, me figurais Minn bien à moi, parce qu’elle n’avait plus l’air de couver son défaut !

Le couve-t-elle, d’ailleurs?... Ai-je une preuve cerlaine qu’il dure?... A-t-il jamais exislé?... Je cherche, m’agace, ne trouve que du probable, ne lève que des pistes : rue Gluck... chez les Wilding... au restaurant... et loin, très loin, — suis-je fou ? — vers la dame ignoble du square...

Ma chérie s’éveille, me lance une œillade, referme les cils.

Ce que je vais dire est complexe. Je me fâche de le dire, de paraître me dérober, perdre la boussole, éteindre mes raisons de muette colère... Toutefois, en me taisant, je tairais mon cœur, pauvre cœur, miroir de beaucoup de miroirs, et je veux descen-

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dre aux caves, aux anomalies de l’amour.

J’affirme donc que si, fut-ce dès l’abord, Minn élait survenue telle que je la soupçonne, je l’eusse aimée d’une allégresse égale... Elle n’en aurai! pas élé moins blonde, moins charmeuse, moins chimérique;" je me serais imaginé la guérir; l’amour n’est pas qu’un, l’amour est plusieurs amours dissemblables; les tares de la femme, les souffrances nées de son approche ont leur cantharide, leur haschich... Puis les désirs ambiants rénovent nos désirs. . . el, il y a trois hommes, près de nous, dans le wagon, trois hommes jeunes, qui ne cessent de regarder Minn, se dépêchent de l’aimer un peu...

Le train ralentit, le train stoppe. Une casquette passe, hurle un nom de bourgade... Et l’ordinaire signal, le rude effort de la locomotive, notre marche, vite accélérée... Le ciel croule... Je perçois ses murmures frigides, sa plainte... Ils me bercent, me

MtNNIE BRANDON

lassent... me pénètrent d’égoïsme... Aucuns bruits, à présent... aucuns!... Plus de spectacle que des nuages moroses, que des nuages ternes... que Minn...

Elle m’observe.. . dissimule un flacon dans sa poche, un flacon jaune, plat, plein... le dissimule avec méfiance... le débouche avec lenteur... le monte, monte sous la couverture, sous son manteau... Oui, leste, heureuse de boire, elle porte le flacon à ses lèvres, — lorsque je tressaute, ouvre les paupières : Minn est innocente, Minn continue de dormir. J'ai rêvé!

Mais, fini le sommeil! je deviens un garde, une sorte de geôlier, malgré moi, jusqu’à Dieppe.

Et là, tandis que chauffe le steamer , à quai, tandis que le vent brutalise, gifle son maigre panache de fumée, — il me faut conduire ma maîtresse aux ténèbres d’un hangar, d’un sale hangar, et, pour me reprendre, baiser, goûter sa bouche, n’y

reconnaître que le suave, le chasle parfum de reine-claude.

— Nous aurons de la houle! — grognonne une voix, à l’embarquement.

Deuxième voix :

— Per Diol sour cette nacelle, sour celle périssoire!...

Le fait est que notre steamer s’allonge petit, très petit, très noyable.

— Combien de voyageurs, Minn?

— Vingt-cinq, trente.

11 pleut toujours... L’écoutille avale nos bagages...

— Si nous descendions, dearest?... Vous ne risqueriez point un rhume.

Elle refuse, préfère ne pas se réfugier dans le ladie's room \ puisque je ne pourrais la suivre, m’en irais avec les gentlemen...

Et le sleamer largue ses amarres, trépide, bouge, siffle , arbore un panache copieux... Et le quai s’éloigne, le quai glauque, ses bornes, ses flaques, sa forêt de bateaux graves, de lanternes indicatives... Et derrière la nuit, la pluie, tout à coup Dieppe fond... Dieppe me manque...

Je voudrais voir omnicolore, voir plus que de l’eau brune, de l’eau bruissante, clapotante, de l’eau écumeuse, de l’eau fouettée d'eau... De l’est, il est vrai, émergent des nuées, des écharpes de cuivre... Mais le vent baisse, nous attaque, s’occupe d’irriter les vagues... Et Minn rôde déjà par Londres, Minn se précède...

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