‹ Mirabeau et la ConstituanteChapitre 35 sur 35 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous avons suivi Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à sa mort, nous avons demandé à l'histoire de ses ancêtres l'explication de son caractère et de ses actes. Essayons maintenant d'apprécier en quelques mots cet homme extraordinaire sur lequel hésite encore le jugement de la postérité. Dans Mirabeau, ce qui domine, c'est la grandeur. Sa physionomie est l'expression même de son âme; te masque parait d'abord repoussant, mais, en l'étudiant de près, on y trouve une grâce et une douceur que la difformité des traits n'a pu effacer; son âme présente de même un extraordinaire mélange de grandeur et de bassesse. Il avait toutes les qualités qui font l'homme supérieur, la générosité, le courage, la délicatesse; il aima toujours les pauvres, il pardonna toujours à ses adversaires, je ne dis pas à ses ennemis, il n'en avait pas. Victime de sa famille, il lui resta toujours attaché. Il vénérait le bailli, aimait son frère, et, malgré leurs dissentiments politiques , le défendit aux dépens de sa popularité ; enfin, plein de respect pour la mémoire de son père, il demanda à être enterré près de lui à Argenteuil. C'est pourtant le même homme qui s'abandonne à toutes les faible ses , vend sa plume, trafique des secrets qu'on lui confie, fait la

guerre à son père, et trompe ses amis. Il inspire les passions les plus ardentes; il les partage, mais il y mêle les amours les plus vulgaires ; à défaut d'autres, il prend les maîtresses de son valet de chambre qu'il lui dispute à coups de poing, ou se compromet avec des comédiennes riches et laides comme la Saint- Huberti. Seulement, au milieu môme de cette abjection, si bas qu'il soit tombé, il est toujours capable d'un de ces élans généreux qui le ramènent tout d'un coup aux cimes les plus élevées; il roule dans la fange, et d'un coup d'aile remonte vers le ciel. Toujours porté aux extrêmes dans le bien comme daos le mal, il allait au-delà de toute mesure et dépassait les proportions naturelles. On peut même dans ses chutes les plus honteuses lui appliquer lies beaux vers de Milton :

He, above the rest In shape and gesture proudly eminent, Stood like a tower; his form had not yet losl AU ber original brigthness, nor appeared Less than archangel ruin'd.

Les défauts de son caractère disparaissent dans l'éclat de son génie. Nul, à son époque, n'a possédé au même degré les qualités de l'orateur et de l'homme d'État. L'orateur avait des parties excellentes : d'abord l'action, qui ne s'est jamais rencontrée chez les modernes avec une égale puissance. Seulement on a trop loué chez Mirabeau la partie extérieure et matérielle de son éloquence, le geste et la voix(l); on a trop insisté sur cette hure dont il parlait lui-même quelquefois avec une sorte d'orgueil. Aux qualités extérieures et secondaires de l'orateur il joignait les dons les plus rares de l'esprit: la grandeur des sentiments,

(1) Notamment M* Victor Hugo dans son Étude sur Mirabeau*

la vivacité de la réplique, la force de Vïtotm, i* pm.sance toujours si rare d'embrasser une <{tie*tVHi 4'W coup d'œil, d'en tirer à l'instant toutes les (conséquences, d'embarrasser son adversaire par mut w%fr* mentation serrée, de l'enfermer dans un diUmnm^ pour l'écraser enfin sous le coup d'une éloqumtS apostrophe. Parmi ses contemporains, il n'a pm 4# rivaux. Yergniaud seul en approche quelquefois \m? l'abondance des pensées, l'harmonie du style, l'éclat des images; mais Yergniaud n'a pas comme Mirabeau le coup d'œil qui pénètre une situation, la hauteur qui la domine, l'esprit de suite qui donne à l'orateur politique sa véritable autorité.

Non, pour trouver des hommes dignes d'être comparés à Mirabeau, il faut prendre les plus grand» noms de l'histoire, Bossuet, Cicéron et Démos thèno; encore Bossuet ne peut-il guère lui être comparé, parce que, avec un génie supérieur, il vit dans un monde trop différent. Interprète de l'Église dans un siècle d'autorité, Bossuet expose des doctrines qu'il n'a pas besoin de prouver. Du haut de la chaire il enseigne la vérité à un auditoire confiant et soumis ; il n'a pas, comme l'orateur politique, à lutter avec les intérêts ou les passions de partis opposés; c'est au nom de Dieu qu'il parle, et son langage est digne de celui dont il se fait l'interprète. L'orateur politique ne monte pas àde pareilles hauteurs ; mais, dans une sphère moins élevée, il a aussi à lutter contre de plus grands obstacles ; il a des adversaires à combattre, des calculs à déjouer, il doit étudier les passions humaines, les événements de ce mondé, en prévoir les conséquences, en dirigerla marche. Tel fut Mirabeau, tels furent dans l'antiquité Cicéron et Démosthèue. Seulement ici, ce qui nous frappe d'abord chez Mira*

beau, c'est une certaine infériorité. C'est qu'il lui manque pour la postérité ce qui fait de Cicéron et de Démosthène des modèles éternels, ce don admirable de la forme, cette perfection du langage qui revêt même des pensées communes d'une véritable majesté. Mirabeau est parfois lourd et traînant, barbare môme, souvent aussi emphatique et prétentieux. Ses discours, nous le savons d'ailleurs, ne sont pas entièrement de lui ; quelquefois il apportait à la tribune l'œuvre de ses secrétaires, il corrigeait en parlant ces grossières ébauches qu'il animait du feu de son génie. Cicéron et Démosthène ne nous ont légué que des statues aux traits arrêtés et sculptées dans tous leurs détails; le dernier coup de ciseau de l'artiste ne leur manque jamais. Mirabeau se laisse au contraire surprendre dans le travail même, au moment où le bronze bout encore dans la fournaise, sans que le pur métal soit débarrassé des scories. Tel qu'il est cependant, il nous représente bien le grand orateur, et, en relisant à distance ces pages où la passion vit encore, nous pouvons nous écrier comme Eschine : « Que serait-ce si nous avions entendu hurler le monstre luimême ! »

Mais il est un côté par où Mirabeau s'égale à ces grands orateurs : s'il ne les dépasse pas, c'est le génie politique. Cicéron ne se rendait pas bien compte des nécessités de Rome; il manqua surtout de caractère pour défendre les institutions républicaines ; il ne vit pas où était le remède, et ne lutta pas avec courage ; il ne sut que bien mourir. Démosthène fut aussi aveugle sur les destinées de la Grèce ; seulement il avait des illusions qui lui font honneur. Il croyait à la puissance d'Athènes, à la possibilité de vaincre Philippe; noble erreur dont il faut lui savoir gré , car s'il n'a

pas sauvé sa patrie, il lui a du moins fourni l'occasion de succomber avec gloire en combattant pour la liberté de la Grèce; ce n'est pas un médiocre honneur. Mais Mirabeau dans des circonstances aussi difficiles voit juste et comprend tout. 11 saisit les défauts de la monarchie qui succombe, et les erreurs de ceux qui sur les ruines d'un édifice écroulé veulent en construire un nouveau. La critique est toujours aisée ; Mirabeau ne s'en tient pas là. Au moment môme où la monarchie constitutionnelle est encore à fonder, il en comprend toutes les conditions ; il voit dans ce système compliqué de transactions entre des principes si opposés, ce qu'il faut accorder à l'autorité royale pour la maintenir, quels droits le peuple doit garder, et comment doit être réglé l'exercice de ces droits. A une profonde connaissance des théories constitutionnelles, il joint dans la pratique le sentiment exact des situations, des hommes et des choses. Ce n'est pas, comme il l'a dit spirituellement de Siéyès, un métaphysicien voyageant sur une mappemonde ; c'est un homme d'État sachant que la politique est avant tout l'art de concilier les principes éternels avec les nécessités présentes.

Mirabeau aimait la gloire ; il savait qu'il l'obtiendrait un jour. «Souvenez-vous, écrivait-il quelques heures avant sa mort, que la seule dédicace qui nous soit venue de l'antiquité, celle d'Eschyle, ne porte que ces mots : Au Temps. Eh bien, cette dédicace est la devise de quiconque aime sincèrement et atant tout la gloire. Au Temps. Us auront beau faire, je serai moissonné jeune et bientôt, ou le Temps répondra pour moi, car j'écris et j'écrirai pour le Temps et non pour les partis.» Cette espérance ne sera pas trompée. Le Temps, qui dans sa course emporte le souvenir des

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hommes et des empires, le Temps respectera la mémoire de Mirabeau. Les défauts qui souillèrent ce grand génie seront oubliés, mais, tant qu'il y aura des peuples pour aimer la liberté, des philosophes pour chercher à lui donner des fondements solides, des orateurs pour la défendre, les discours de Mirabeau seront lus et médités, comme ils méritent de l'être; la postérité les commentera avec fruit et reconnaîtra dans ces ouvrages le génie d'un grand homme.

La mort de Mirabeau était une perte irréparable pour la Constituante et pour la France. En disparaissant, le grand orateur laissait l'Assemblée nationale sans lest, flotter au gré des partis, qu'il contenait encore; il laissait sans appui et sans conseil une cour qui, après lui, n'écouta plus que des amis dangereux, et prit par faiblesse quelques-unes de ces mesures extrêmes après lesquelles il n'est plus de retour. Un seul mot peint la situation de l'assemblée : Mirabeau mort, Robespierre parle en maître. Dès le 7 avril, il monte à la tribune et demande qu'aucun député ne puisse devenir ministre avant quatre ans; la motion est adoptée, Un peu plus tard, il impose à ses collègues cette fatale mesure par laquelle les membres de la Constituante s'interdisaient de siéger à la Législative; désintéressement aveugle de la part des hommes d'État qui pouvaient diriger le pays, facile encore pour Robespierre qui, en condamnant ses anciens rivaux à un véritable ostracisme, se réservait la tribune des Jacobins. La cour, de son côté, entre dans des relations plus étroites avec les émigrés, et décide maladroitement le voyage de Varennes, qu'elle accomplit plus maladroitement encore. L'arrestation du roi, sa déposition très-réelle quoique voilée sous des formes de respect, précipitent la chute du parti

CONCLUSION. '&fi

constitutionnel ; il est accablé par Je ftm*#tm 4v Champ de mars, où le sang français coule wr Yw&d de la patrie. Dès lors éclate entre les partie um *vt. sion, qui, sous l'action incessante des club* et 4>* journaux, va toujours s'élargissant, et la répuMUtm apparaît à l'horizon. Pour mieux servir les mtmhït delà royauté, les puissances étrangères oublient Um* anciennes querelles, et, coalisées par une terreur commune , nous menacent de leurs efforts tfat» nis; la déclaration de Pilnitz annonce la guerre & U France qui, justementindignée, confond dans les m£* mes colères et les étrangers et le roi qu'ils prétendent sauver. En vain, quelques hommes comme Malouet veulent-ils profiter de la révision de la constitution pour revenir sur l'œuvre accomplie ; en vain Barnave conquis par la reine au retour de Varennes, en vain les Lameth, qui, à leur tour, essayent le rôle de Mirabeau, tentent-ils de ramener l'assemblée nu but qu'elle poursuivait d'abord : la conciliation de la royauté avec la liberté; leurs efforts sont impuissants, ils sont défaits avant même d'avoir combattu. Le 30 septembre, l'assemblée se dissout, et lègue à la Législative le soin de continuer la révolution.

On prétend que les membres de la Constituante se séparèrent le cœur plein de tristesse. Rien n'est plus probable ; la plupart étaient las et découragés; combien peu avaient gardé les espérances de la première heure ! combien qui étaient venus avec le désir de fonder la liberté se retiraient épouvantés de leur œuvre et craignant de n'avoir que favorisé le désordre ! Plusieurs avaient fui à l'étranger, et ceux qui restaient supportaient avec peine le poids de ces trois années de luttes violentes et d'efforts continus.

Aux plus glorieuses époques de l'humanité, les ac-

teurs mêmes du drame activement mêlés aux événements aperçoivent plutôt les petits côtés dés hommes et des choses ; les membres de la Constituante, après ces longs efforts, étaient plus>sensibles aux faiblesses de leurs collègues, aux incidents vulgaires de chaque discussion. Et pourtant quelle assemblée sera jamais aussi justement fière de ses travaux ? En moins de trois ans, la Constituante a renouvelé la face de la France, détruit tous les privilèges, anéanti les divisions entre les provinces comme entre les hommes, a fait entrer la justice et le droit dans les institutions nouvelles, a donné à tous les Français une patrie, a relevé partout la dignité humaine. Si les défauts de son œuvre frappaient trop les contemporains, le temps a fait justice de ces critiques. Dans un paysage Uéloignement efface peu à peu les aspérités des rochers, les inégalités du terrain, pour montrer la nature dans toute .sa splendeur. Les années produisent le même effet pour les œuvres de l'homme. La postérité, elle aussi, laisse peu à peu se perdre dans l'ombre les défauts de l'édifice pour en apprécier la beauté et l'harmonie. « A la Constituante, a dit un membre de cette assemblée, nous avions allumé un phare; la Législative Ta éteint, et à la Convention on s'est entre-tué. » Non, le phare n'a pas été éteint; sa lumière n'était que voilée ; peu à peu les nuages qui l'enveloppaient se sont dissipés, et les générations nouvelles peuvent la prendre pour guide ; elle brille d'un éclat immortel.

La Constituante restera toujours comme la plus illustre de nos assemblées politiques. Née dans un moment d'enthousiasme extraordinaire, elle a dignement répondu aux espérances qu'elle avait excitées. Chargée des destinées de la patrie dans une

époque d'agitation continuelle, divisée de bonne heure par les passions et les intérêts, également exposée aux soupçons de la cour et à ceux de la multitude, troublée dans ses délibérations, tantôt par les cris menaçants des soldats, tantôt par l'invasion tumultueuse de la foule, cette assemblée a su pendant plusieurs années pourvoir aux nécessités du moment et donner à la société nouvelle une organisation qui a survécu à tous les changements. La Constituante a commis des fautes, sans doute, mais qui peut se flatter de n'en pas commettre? Éclairés par l'expérience de tant d'années et de tant de révolutions, oserionsnous donc nous vanter d'être beaucoup plus sages, et ne semble-t-il pas que la vertu qui nous convient le mieux, c'est la modestie ? Placée au début de cette période de transformation, où nous sommes encore, la Constituante avait à accomplir une. double tâche : des réformes civiles, des réformes politiques. Lès premières, elle les a exécutées en quelques joifrs, sans hésitations ni incertitudes; si elle n'a pas aussi bien réussi dans les réformes politiques, il est facile de comprendre pourquoi. Les députés de la- Constituante arrivaient à Paris, sans avoir été jamais mêlés aux affaires, n'ayant pour guide que leur conscience et leurs principes; placés en face d'une monarchie qui ne vivait plus que d'abus, la haine de l'arbitraire les avait tous rendus républicains, à leur insu; les principes d'ailleurs dans leur logique mènent toujours à la république, tandis que la monarchie est une œuvre de transaction; cette transaction, les députés l'admettaient en théorie, et la refusaient dans la pratique; sur toutes les questions importantes, les droits du pouvoir exécutif, le veto, les deux chambres, la faiblesse du roi, l'impopularité de la no-

blesse et du clergé autant que la rigueur de leurs principes les entraînaient au-delà des ménagements nécessaires pour maintenir la royauté. De là sortit la fameuse -Constitution de 91, qui désarmait le monarque, et le mettait dans la nécessité de périr. Mais ces fauteâ furent celles du temps plus que des hommes. Ce que cette assemblée a de plus que les assemblées qui Tont suivie, c'est sa confiance dans la nature humaine, dans la puissance des idées, enfin dans le triomphe de la justice et de la raison. Un trait plus remarquable encore, c'est que la plupart des membres de cette assemblée ont gardé les convictions qui les animaient à cette époque. Ni l'exil, ni la mort, ni les défaillances dont ils ont été témoins, ni le découragement qui accompagne si souvent la vieillesse, rien n'a pu détruire la foi héroïque de ces belles années. Cette constance rachèterait bien des fautes; elle suffit, hommes illustres, pour vous recommander -au respect de la postérité. Mais vous méritez plus encore ; fondateurs de la liberté, vous n'avez jamais désespéré d'elle; aux heures les plus douloureuses, quand elle paraissait à jamais perdue ; vous avez pensé que vos descendants reprendraient votre œuvre, et réussiraient où vous aviez échoué; nous devons justifier votre confiance, et si vos âmes généreuses prennent encore, comme nous l'espérons, quelque intérêt aux destinées de la France, nous avons le droit de ne rien épargner pour vous consoler de vos épreuves, en .montrant que ni votre sagesse ni vos sacrifices n'ont été perdus.

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