‹ Mirabeau et la ConstituanteChapitre 34 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dès le commencement de Tannée 1791 , les jours de Mirabeau étaient comptés; le grand orateur allait disparaître à l'heure même où son influence était le plus considérable. L'Assemblée, qui avait si longtemps résisté à son ascendant, reconnaissaait enfin la supériorité de son génie, et la majorité paraissait disposée à l'accepter pour chef. Ses ennemis le comprenaient et redoublaient d'injures contre lui. Des pamphlets envenimés le dénonçaient à l'indignation du peuple ; sa vie entière était l'objet des plus vives attaques, et, comme si les griefs légitimes ne suffisaient pas, on y ajoutait de violentes calomnies. Mais ces outrages ne pouvaient pas l'arrêter; il redoublait au contraire d'énergie pour défendre îa royauté et la liberté.

A la fin du mois de février, il eut l'honneur d'intervenir dans un débat important , la question des émigrés , et de faire triompher le droit et la justice. Ces débats empruntaient une singulière gravité à l'émotion populaire. Depuis quelque temps rémigration prenait des proportions vraiment inquiétantes;

les nobles qui avaient quitté la France se pressaient sur les frontières , et menaçaient de rentrer bientôt Tépée à la main ; ils se vantaient hautement de l'appui des étrangers, et se flattaient d'avoir des intelligences avec le roi et la reine. Louis XVI lui-même était soupçonné de méditer un départ furtif; on racontait tout haut qu'il allait dans quelques jours se porter sur la frontière, joindre les soldats de Bouille aux armées étrangères pour revenir sur la capitale avec des projets de vengeance.

A ce moment , Mesdames, tantes du roi, songèrent à quitter Paris pour se rendre à Rome. Dans des circonstances ordinaires , ce voyage de deux femmes sexagénaires et exclusivement absorbées par des pratiques de piété n'aurait rien eu que de naturel ; mais tout le monde crut que c'était pour la famille royale le signal du départ. Mirabeau, dans une note adressée à la cour, s'était opposé à.ce projet, et en avait fortement indiqué les inconvénients. Les faits ne tardèrent pas à lui donner raison. Parties avec deux passe-ports, l'un du roi , l'autre de la municipalité de Paris, Mesdames furent arrêtées d'abord à Moret, puis définitivement à Arnay-le-Duc. C'estde là qu'elles adressèrent une lettre à l'Assemblée, pour être autorisées à continuer leur route . Mirabeau soutint que le voyage des princesses pouvait être imprudent, impolitique , mais qu'il n'était pas illégal. L'Assemblée se décida sur quelques paroles dédaigneuses de Menou: «L'Europe sera bien étonnée d'apprendre que nous avons délibéré pour savoir si deux vieilles femmes entendront la messe à Paris ou à Rome. » Mais la sollicitude du peuple était éveillée, et quelques jours après il fallut discuter un projert de loi sur l'émigration. Chapelier, qui avait été chargé de rédiger le décret, déclara qu'il

MOHT DE MIRABEAU. 3(17

était inconstitutionnel. Mirabeau demanda l'ordre du jour. Il lut un passage de sa lettre au roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, où se trouvaient ces belles paroles : « L'homme ne tient pas par des racines a la terre; ainsi il n'appartient pas au sol. L'homme n'est pas un champ, un pré, un bétail ; ainsi il ne saurait être une propriété. L'homme a le sentiment intérieur de ces vérités simples; ainsi l'on ne saurait lui persuader que ses chefs aient le droit de 1'enchàtner à la glèbe. Tous les pouvoirs se réuniraient en vain pour lui inculquer cette infâme doctrine. Le temps n'est plus où les maîtres de la terre pouvaient parler au nom de Dieu, si même ce temps a jamais existé. Le langage de la justice el de la raison est le seul qui puisse avoir un succès durable aujourd'hui, et les princes ne sauraient trop penser que l'Amérique anglaise ordonne à tous les gouvernements d'être justes et sages, s'ils n'ont pas résolu de dominer bientôt sur des déserts, ou de voir des révolutions..» Les chefs du parti jacobin s'abstinrent. Robespierre déclara qu'en principe il était opposé à une loi sur l'émigration, mais que la question devait être discutée. Lameth, DuportjSe turent. Rewbel, Prieur, soutinrent que l'émigration devait être punie, et invoquèrent le fameux principe qui allait servir à justifier tant d'excès, le Salut public. On décidajque le décret serait lu; Chapelier l'apporta à la tribune. Il était ainsi conçu: «Une commission de trois personnes nommées par l'Assemblée aura le droit d'au dre la sortie du royaume, sous pt de la fortune et delà dégradation < Cette sanglante ironie souleva l'A reprit la parole : « L'Assemblée n au comité de constitution le même honneur que les

Athéniens firent à Aristide , qu'ils laissèrent juge de la moralité de son projet. Mais le frémissement qui s'est fait entendre à la lecture du projet du comité a montré que vous étiez aussi bons juges de cette moralité qu'Aristide, et que vous avez bien fait de vous en réserver la juridiction. Je ne ferai pas au comité l'injure de démontrer que sa loi est digne d'entrer dans le code de Dracon, mais elle ne pourra jamais entrer parmi les décrets de l'Assemblée nationale de France. Une mesure de police est en votre puissance ; reste à savoir s'il est de votre devoir de la prononcer, si vous voulez retenir des citoyens dans l'empire autrement que par le bénéfice des lois , que par les bienfaits de la liberté ; car, de ce que vous pouvez prendre cette mesure, il n'est pas dit que vous deviez le faire; mais je n'entreprendrai pas de le prouver, je m'écarterais de la question. Elle consiste à savoir si le projet du comité doit être mis en délibération , et je le nie. Je déclare que je me croirais délié de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient l'infamie de nommer une commission dictatoriale (applaudissements). La popularité que j'ai ambitionnée, et dont j'ai eu l'honneur (murmures à l'extrême gauche), dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre , n'est pas un faible roseau ; c'est dans la terre que je veux enfoncer ses racines sur l'imperturbable base de la raison et de la liberté (applaudissements). Si vous faites une loi contre les émigrés, je jure de n'y obéir jamais. »

Le projet fut rejeté à l'unanimité ; mais un membre delà gauche, Vernier, demanda l'ajournement. Mirabeau voulait l'ordre du jour pur et simple; il reprit la parole.

«Quel est, s'écria le député Goupil, le titre de die-

MORT DE MIRABEAU. Wê

tateur qu'exerce M. Mirabeau dans cette assemblée? — Je prie, répond Mirabeau, messieurs les interrupteurs de se rappeler que j'ai toujours combattu le despotisme, et que je le combattrai toujours; il ne suffit pas de compliquer deux ou trois proposi lions... » Interrompu par des murmures, il se tourne vers les bancs où siégeaient Lameth et Duport : « Silence aux trente voix ! Si l'ajournement est adopté, il faut qu'il soit décrété que, d'ici là, il n'y aura pas d'attroupements. »

La bataille n'était pas finie ; elle recommença le soir aux jacobins où les adversaires de Mirabeau espéraient prendre leur revanche. La séance devait être agitée, car ce n'est pas seulement à l'Assemblée que la journée avait été orageuse : dès le matin, une foule nombreuse s'était portée sur Vincennes ; on prétendait qu'il existait entre cette forteresse et les Tuileries un souterrain par lequel devait s'échapper la famille royale. La Fayette partit en toute bâte pour prévenir l'émeute , et ne revint à Paris que pour se trouver en face de nouveaux troubles. On avait surpris aux Tuileries un chevalier de Saint-Louis qui portait sous son habit un petit poignard. Le bruit se répand qu'il a voulu tuer le roi; aussitôt trois cents gentilshommes courent au palais ; ils sont à leur tour accusés d'avoir voulu égorger les gardes nationaux, et, à l'aide du désordre, favoriser le départ du roi. C'est à ce moment qu'arriva la Fayette ; il désarma les gentilshommes qui passèrent au milieu des rangs de la garde nationale ; c'est l'histoire de la conspiration des chevaliers du poignard , histoire trop simple pour n'être pas aussitôt embellie. On répéta qu'il y avait eu évidemment un complot; la Fayette n'était allé à Vincennes que pour donner aux royalistes le temps

d'agir, et cette combinaison, trop profonde pour son génie étroit , était l'œuvre de Machiavel-Mirabeau.

C'est au milieu de ces rumeurs que s'ouvrit la séance des jacobins. Mirabeau n'hésita pas à s y rendre. Duport occupait la tribune. Il parut d'abord •embarrassé, puis se décida à l'attaque : «Les hommes les plus dangereux pour la liberté ne sont pas loin de vous, d et en finissant, comme s'il était sans aigreur : « Que Mirabeau soit un bon citoyen, je cours l'embrasser. » Mirabeau répliqua : « Il y a deux sortes de dictatures: celle de l'intrigue et celle du talent. Mon sentiment sur l'émigration est celui de tous les grands hommes, et, quand bien même je serais dans l'erreur, je me consolerais aisément de la partager avec tant de grands hommes.» Il descendit delà tribune au milieu d'un profond silence* Lameth lui succéda ; il fut amer et violent , reprit dans le discours de Mirabeau toutes les expressions qui pouvaient blesser les jacobins, releva les mots de chefs d'opinions, de factieux, de grands hommes, et faisant allusion à l'interruption que l'orateur s'était permise à l'Assemblée : « Nous ne sommes plus trente ici, mais cent cinquante députés, cent cinquante qui font la force de l'Assemblée. »

Pendant ce discours , Mirabeau restait immobile , suant à grosses gouttes ; il était, dit Camille Desmoulins , devant le.calice dans le Jardin des oliviers. Il répondit à Lameth, débuta par l'éloge des jacobins : «J'aiboudé les jacobins, mais en leur rendant justice. Je pense d'eux , comme l'abbé Sieyès , qui disait du club de 89 : A Fexception de deux ou trois jacobins que j'ai en horreur, j'aime tous les membres de cette société , et, excepté une douzaine de membres que j'aime parmi vous, je vous méprise tous. » Il termina en disant :« Je resterai parmi vous jusqu'à l'ostracisme.»

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d'agir, et cette combinaison, trop profonde pour son génie étroit , était l'œuvre de Machiavel-Mirabeau.

C'est au milieu de ces rumeurs que s'ouvrit la séance des jacobins. Mirabeau n'hésita pas à s y rendre. Duport occupait la tribune. Il parut d'abord -embarrassé, puis se décida à l'attaque: «Les hommes les plus dangereux pour la liberté ne sont pas loin de vous, » et en finissant, comme s'il était sans aigreur : « Que Mirabeau soit un bon citoyen, je cours l'embrasser. » Mirabeau répliqua : a II y a deux sortes de dictatures : celle de l'intrigue et celle du talent. Mon sentiment sur l'émigration est celui de tous les grands hommes, et, quand bien même je serais dans l'erreur, je me consolerais aisément de la partager avec tant de grands hommes.» 11 descendit delà tribune au milieu d'un profond silence* Lameth lui succéda; il fut amer et violent , reprit dans le discours de Mirabeau toutes les expressions qui pouvaient blesser les jacobins, releva les mots de chefs d'opinions, de factieux, de grands hommes, et faisant allusion à l'interruption que l'orateur s'était permise à l'Assemblée : « Nous ne sommes plus trente ici, mais cent cinquante députés, cent cinquante qui font la force de l'Assemblée. »

Pendant ce discours , Mirabeau restait immobile , suant à grosses gouttes ; il était, dit Camille Desmoulins , devant le,calice dans le Jardin des oliviers. Il répondit à Lameth, débuta par l'éloge des jacobins : «J'aiboudé les jacobins, mais en leur rendant justice. Je pense d'eux , comme l'abbé Sieyès , qui disait du club de 89 : A l'exception de deux ou trois jacobins que j'ai en horreur, j'aime tous les membres de cette société , et, excepté une douzaine de membres que j'aime parmi vous, je vous méprise tous. » Il termina en disant: «Je resterai parmi vous jusqu'à l'ostracisme.»

Grâce à ces concessions, il put se défendre et se faire applaudir; il justifia en même temps la Fayette, auquel il fît , à cette époque , une dernière avance , qui échoua comme les précédentes.

Cette journée , que nous avons racontée longuement, fait le plus grand honneur à Mirabeau; il faut lui en savoir gré, car c'est au péril de sa popularité qu'il résista en cette occasion à un des plus grands préjugés de cette époque, et qu'il lutta avec courage poiir la justice et la liberté.

Le lendemain, 10 mars, il prit de nouveau la parole à l'Assemblée, mais comme membre de l'administration du département de la Seine. Dans ce discours , il fit l'éloge de la révolution , et célébra l'accord du monarque avec le corps législatif, en même temps qu'il promit de faire les plus sérieux efforts pour maintenir l'ordre et combattre les factieux. Le même, jour, dans une adresse au roi , il disait : « Il n'y a de véritable puissance que dans la réunion de toutes les forces de l'empire vers un seul but, et de gouvernement durable que celui où la loi conserve dan? son exécution toute l'énergie de la volonté générale qui l'a formée. Le trôné avait un éclat trompeur, il a maintenant des bases inébranlables. Un grand arbre couvre de son ombre une large surface; ses racines profondes s'étendent au loin , s'entrelacent à des rochers éternels ; pour l'abattre, il faut bouleverser la terre; telle est, Sire, l'image de la royauté dans la constitution que vous avez acceptée, et qui chaque jour va se perfectionner et s'achever sous vos auspices. »

Que Mirabeau voulût le triomphe des principes de la révolution et le développement de la liberté sous la protection d'une royauté fortement organisée , il

n'est pas permis d'en douter; qu'il fût à peu près le seul à savoir nettement ce qu'il voulait, à comprendre quelles devaient être les vraies conditions de la monarchie dans un gouvernement constitutionnel , nous l'avons déjà prouvé par l'analyse de nombreux débats, nous le verrons aussi clairement dans la discussion sur la régence. Cette question fut débattue à la fin du mois de mars. Il s'agissait de savoir si, le roi laissant un fils mineur,- la régence serait élective ou héréditaire , c'est-à-dire reviendrait de droit au plus proche parent du roi. Le côté gauche voulait que la régence fût élective, et s'agitait beaucoup en faveur de cette théorie. « Nous sommes .dans un très-grand danger, écrivait Mirabeau au comte de la Marck, le 24 mars. Soyez sûr que l'on veut nous ramener aux élections, c'est-à-dire à la destruction de l'hérédité , c'est-à-dire à la destruction de la monarchie. L'abbé Sieyès n'a jamais courtisé l'Assemblée ni agioté une opinion comme il le fait , et ses partisans sont trèsnombreux. Je n'ai jamais été vraiment effrayé qu'aujourd'hui. Je me garderai bien de proposer demain ma théorie; je porterai toutes mes forces à ajourner, .en critiquant le projet du décret, en prouvant qu'il est insuffisant, incomplet, qu'il préjuge de grandes questions, etc. Certainement ma théorie ne passera pas, et très-probablement l'ajournement réussira; alors on peut travailler. Je ne veux que laisser voir ma doctrine , je ne veux point la hasarder. Gagnons du temps, tout est sauvé. Soyez sûr, mon cher comte, que je ne m'exagère pas le danger et qu'il est immense. Oh ! légère et trois fois légère nation ! Notre armée est, dans cette question, pour les trois quarts à l'abbé Sieyès (i). »

(1) Correspondance, i. II.

Que voulait Mirabeau? quels dangers prévoyait- il ? C'est, on peut aisément le deviner, un nouvel affaiblissement de l'autorité royale , une porte ouverte à la guerre civile , en cas de régence. Mirabeau avait pour lui la logique et le bon sens. Tel était cependant l'entraînement de l'Assemblée , telle était la défiance? contre le pouvoir exécutif et la famille royale, qu'il n'y avait en ce moment , pour les partisans de Théredite, qu'un seul moyen de salut, l'ajournement.

Ainsi s'explique le tour singulier que Mirabeau donna à la discussion. Après avoir longuement insisté sur les inconvénients de l'hérédité , il n'en conclut pas moins en faveur de ce principe. Jeter l'incertitude dans les esprits, retarder toute décision jusqu'au moment où il pourrait reprendre en entier la théorie de la royauté , et fonder un édifice solide, voilà ce qu'il se proposait, sans songer que le temps allait lui manquer.

11 souffrait en effet beaucoup depuis quelque temps,, et son mal prenait un caractère de gravité tel qu'il ne pouvait plus le dissimuler. Il n'en montrait que plus d'activité et d'énergie. A la fin de mars , il préparait un long travail sur les testaments, et se livrait à des études approfondies sur une question spéciale, sur la question destines. 11 s'agissait de déterminer quels étaient les droits de l'État, et ceux des propriétaires du sol. Le comité proposait de déclarer les mines propriété de l'État, avec le droit de concession. Mirabeau , en défendant ce système, ne défendait pas seulement l'intérêt général , il servait aussi son ami le comte de la Marck, dont la fortune était en grande partie engagée dans la question. Quoique très-souffrant, il se rendit à l'Assemblée, parla cinq fois , et décida la victoire. Il accourut chez M. de la Marck ,

et lui dit: «Votre cause est gagnée, et moi je suis mort. » 11 n'avait plus que six jours à vivre.

En sortant de chez le comte de la Marck, il se fit transporter à une maison de campagne qu'il venait de louer près d'Argenteuil, et qui se nommait le Marais. Assailli de douleurs affreuses pendant la nuit, il revint à Paris, prit un bain qui le calma, et le soir se crut assez fort pour aller au théâtre. Mais il fut obligé de partir au milieu de la représentation, et, ne trouvant pas de voiture, dut se traîner jusque chez lui, appuyé sur le bras d'un ami , et en proie aux plus cruelles douleurs. Il se mit au lit pour ne plus se relever. Nous avons de ses derniers moments une relation écrite par son ami et son médecin Cabanis , qui est pleine de détails touchants. Il refusa le secours de tout autre médecin , voulant que Cabanis eût la gloire desaguérison : « Qu'il est doux, lui disaitil, de devoir la vie à son ami î «Attentif pour ceux qui l'entouraient , il exigea que la femme qui le soignait allât prendre du repos ; 'empressement du peuple qui remplissait la rue, attendant des bulletins , et les accueillant avec des transports de joie ou de douleur, le toucha profondément :«Que ce peuple est bon ! ditil ; je sens qu'il est doux de mourir au milieu de lui! » Bientôt, en effet , l'illusion ne fut plus possible , et Mirabeau comprit qu'il était perdu, a Tu es un grand médecin, dit-il à Cabanis ; mais il est un médecin plus grand que toi : l'auteur du vent qui renverse tout, de l'eau qui pénètre et féconde tout , du feu qui vivifie et décompose tout. » Puis, songeant aux affaires publiques , il fit remettre à l'évêque d'Autun son discours sur les testaments, et parla aussi de l'Angleterre : « Ce Pitt est le ministre des préparatifs; il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu ! il

fait. Si j'eusse vécu, je lui aurais donné du chagrin. » Il sentait, en effet, ce qu'il valait :« Soulève cette tête, dit-il à son domestique, tu n'en porteras pas une pareille. »Et à Frochot : « Quel malheur de ne pouvoir vous la laisser en héritage! » Une autre fois, entendant tirer le canon : « Célébrerait-on déjà les funérailles d'Achille ? >

Dans Paris, à la nouvelle de cette maladie, le deuil fut universel. La rue de la Chaussée-d'Antin était littéralement assiégée par la foule , qui s'écartait respectueusement pour laisser passer les parents et les amis du malade , le comte de la Marck, Frochot, M me du Saillant, qui assista son frère jusqu'à ses derniers moments. Des bulletins étaient distribués d'heure en heure ; des inconnus donnaient des marques de douleur ou de dévouement; un jeune homme proposa de se laisser ouvrir les veines pour infuser un' sang nouveau dans le corps épuisé de Mirabeau. Le roi , la reine , le comte de Provence, envoyaient demander des nouvelles. « Sachons gré au roi de n'y être pas allé lui-même, écrivait le successeur de Loustalot; on l'aurait idolâtré. » La société des jacobins, Barnave , Camille Desmoulins , allèrent se faire inscrire. Lameth refusa. «Je ne sais pas mentir, » ditil. «Je savais qu'il était factieux, dit Mirabeau, instruit de cette parole; je ne savais pas qu'il fût un sot. »

Cependant la mort arrivait ; le 2 avril était le jour marqué par le destin. Mirabeau ne voulait plus avoir auprès de lui que ses amis, auxquels il ne cessa de marquer le plus vif intérêt , s'inquiétant de leur sort et voulant assurer leur avenir. Il se prépara ensuite à la mort, telle qu'il la comprenait. Il fit ouvrir ses fenêtres, et dit à Cabanis: «Mon ami, je mourrai aujourd'hui ; quand on en est là, il ne reste plus

qu'une chose à faire, c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs et de s'environner de musique, afin d'entrer plus agréablement dans le sommeil dont on ne se réveille plus. » Puis, regardantle soleil qui brillait d'un vif éclat : « Si ce n'est point là Dieu, c'est du moins son cousin germain. »Ses dernières paroles furent pour recommander Frochot à M. de la; Marck. Il ne pouvait plus témoigner ses sentiments que par des signes; un moment il reprit un peu de force; il réclama de l'opium) et écrivit d'une main assez ferme le mot dormir. A huit heures et demie, il ne souffrait plus.

La/mort de Mirabeau produisit une véritable coiisternation ; la douleur fut immense, et la douleur accueillant aisément les soupçons, quelques personnes voulurent que Mirabeau eût péri par le poison. Que l'on ait quelquefois songé à un crime, que la famille au moins eût souvent éprouvé ces craintes, on ne peut en douter; M me du Saillant raconte qu'elle faisait souvent jeter des provisions envoyées par des inconnus; quand son frère se rendait à Argenteuil, elle le faisait suivre de loin par son fils et des domestiques qui veillaient sur sa vie; des complots étaient souvent dénoncés à Mirabeau lui-même; nous en avons la preuve .dans une lettre qui est de cette époque : « Je n'ai jamais trompé personne, bien que j'aie été trompé toute ma vie ; et certes, je ne commencerai pas par celle qui veut me rendre un si grand service. Ni votre mari , ni le malheureux qui n'a pas voulu, ne seront jamais compromis*. Comps ne saura rien, Frochot rien, Pallene lui-même ne saura quelque chose que parce que vous lui en avez parlé la première. » Mirabeau faisait allusion à-ces dangers , quand, après la discussion sur la loi des émigrés , il

disait à sa sœur: «J'ai prononcé là mon ztrH 4e mort. » Enfin , le jour même où Mirabeau expirait , son secrétaire Comps essayait de se tuer, et ee suicide causé par la douleur, l'opinion publique l'attribuait au remords: Comps aurait versé le poison, et »'eu serait puni. Hâtons-nous de le dire , il n'y avait là que des suppositions gratuites , comme l'imagination populaire aime à les reproduire à toutes les époque» , quand il s'agit d'un grand deuil public. C'est une de* formes par lesquelles se manifeste la douleur de* foules. Celte de Paris fut extrême; les orateurs populaires improvisaient des oraisons funèbres sur le» bornes ; les théâtres furent fermés ; une marquise ayant voulu persister à donner un bal, la foule se porta à son hôtel, cassa les carreaux, et s'opposa à la fête. La municipalité de Paris, l'Assemblée, prirent le deuil; dans la salle des séances la place de Mirabeau restait vide, nul n'eût osé aller s'y asseoir.

Les funérailles furent magnifiques. L'Assemblée nationale, les jacobins, le département, les ministres, l'état-major de la garde nationale, des députations des Cent-Suisses , des canonniers des soixante bataillons, tous voulurent lui rendre les honneurs funèbres. Bailly malade ne put y assister; mais on y voyait Bouille , et Sieyès donnant le bras à Lameth, qu'il protégeait ainsi contre d'injustes soupçons. Le cortège se déroula pendant trois heures, au milieu d'une foule empressée'; sur le passage du mort toutes les maisons étaient pleines de monde; des fenêtres , des balcons , on saluait les dépouilles d'un grand homme. A Saint-Eustache, Cerutti prononça l'oraison funèbre ; il était près de minuit quand on arriva au Panthéon, que l'Assemblée avait ouvert à Mirabeau par un décret, auquel s'étaient opposés seulement

Rochebrune, cTEspréménil et Montlosier; Robespierre l'avait appuyé. Les ténèbres de la nuit, la lueur des torches, le son du trombone et du tamtam employé ce jour-là pour la première fois , tout augmentait la grandeur de cette scène lugubre, et exprimait éloquemment la désolation publique.

Los oraisons funèbres ne manquèrent pas à Mirabeau : l'Assemblée lui rendit quelques jours après un dernier hommage. Quand on discuta la loi sur les successions , Talleyrand lut le discours préparé par Mirabeau, discours dans lequel il demandait la suppression du droit d'aînesse, des substitutions, et restreignait au dixième la part dont un père pouvait garder la libre disposition. Les légendes espagnoles nous racontent que le Cid remporta après sa mort une dernière victoire sur les Maures; Mirabeau, lui aussi, après sa mort, défendait encore la Révolution.

Au milieu des hommages qui lui furent prodigués, il y eut cependant quelques protestations : Pétion avait refusé d'aller à son enterrement; Camille Desmoulins écrivit dans son journal des paroles violentes, et désavoua son ancienne amitié pour Mirabeau; mais l'attaque la plus passionnée vint de Marat. L'ami du peuple se réjouit de voir disparaître l'homme qui a trompé les patriotes , trahi la Révolution , soutenu toutes les lois funestes à la liberté. Mais il insiste principalement sur le crime qu'on a commis en lui accordant les honneurs du Panthéon, a Cette entreprise ridicule était digne des Target, des Dandré, des Demeuniers, qui sans doute, espéraient pour eux le même sort. — Cet honneur, après lequel ils soupirent, ajoutait Marat, ferait le désespoir d'une grande âme, et quel homme intègre pourrait consentir à ce que sa cendre reposât avec celles de pareils confrères?

Rousseau et Montesquieu rougiraient de se voir en si mauvaise compagnie , et Pami du peuple en serait inconsolable. — Si jamais la liberté s'établissait en France, et si jamais quelque législateur se souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie était tenté de me décerner une place dans Sainte-Geneviève, je proteste, ici, hautement, contre ce sanglant affront. Oui, j'aimerais mieux ne jamais mourir, que d'avoir à redouter un aussi cruel outrage (1). »

(1) Cité par Louis Blanc, Histoire de la Révolution, VI. — Dans sa haine contre Mirabeau, Marat n'était pas seulement excité par son patriotisme ; il devait se rappeler les paroles dédaigneuses qu'avait prononcées le grand orateur dans la séance du 22 août 1790, où Ton dénonçait un pamphlet de Marat. Après avoir rendu compte de la motion du licenciement des troupes faite par Mirabeau, Marat ajoutait : « Si les noirs et les ministres gangrenés, archi-gangrenés, sont assez hardis pour la faire passer, citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l'infâme Riquetti l'aîné... » Malouet voulait que Marat fût livré aux tribunaux. Mirabeau : « Je demande si ce n'est pas une dérision tout à fait indigne de l'Assemblée que de lui dénoncer de pareilles démences ; sans doute, il est bon de faire des lois sur les délits qui se commettent par la voie de la presse, comme sur les autres délits ; il est vrai que ceux-ci méritent peut-être une plus grande considération, parce que leur propagation est plus rapide ; mais ce qui est mauvais, c'est de se hâter sur une semblable matière, c'est de se hâter, parce qu'on publie des extravagances.

« Je vous prié de remarquer que, dans ce paragraphe d'un homme ivre, qui vient d'être lu, je suis seul nommé. On parle des noirs dans ce libelle. Eh bien ! c'est au Chàtelet du Sénégal qu'il faut dénoncer ce libelle. Eh! que signifie, en effet, cette expression : les noirs? Messieurs, parmi les libelles infâmes, il en est un, le libellus famosus; et celui-là est de l'homme à qui l'on veut renvoyer l'extravagance qu'on vous dénonce ; cet homme est M. le procureur du Roi du Chàtelet de Paris. Passons à l'ordre du jour. » (OEuvres de Mirabeau, t. VIII, p. 213.) Marat n'avait pas dû supporter patiemment autant de mépris.

380 MIRABEA 1£T LA COUR.

Amère ironie du sort ! Qui ne serait tenté de sourire à ces paroles dictées par la folie de l'orgueil ? Et pourtant peu de temps après MaraJ sera mis au Panthéon, et Mirabeau en sortira pour lui faire place*

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