MEMBRE DE L INSTITUT
Souvenir d'Aiœ et hommage respectueux de son ancien élève
Il y aura bientôt quatre ans, nous publiions une étude sur Mirabeau et la Provence en 1789.
Cette étude , qui portait particulièrement sur la période électorale, s'arrêtait au 5 mai de cette année mémorable.
Nous voudrions la reprendre et la continuer jusqu'à la mort du grand orateur.
Notre plan et notre but seront les mêmes que dans notre précédent travail.
Nous nous efforcerons de reproduire , dans leur vivante réalité, les principaux épisodes de la révolution à Aix et à Marseille pendant cette période, en insistant principalement sur la part qu'y prend Mirabeau et sur le rôle qu'il y joue.
Les événements que nous aurons à retracer dépassent, le plus souvent, soit par leur origine, soit par leur portée, l'horizon de l'histoire provinciale.
Ils ne sont, dans bien des cas, que le contre-coup et la conséquence de ceux qui s'accomplissent à Paris, dans l'Assemblée nationale ou au delà de la frontière ; en revanche , ils ont un retentissement qui se prolonge, à plus d'une reprise, jusque dans les débats les plus éclatants de la Constituante. Si Ton cherchait une épigraphe à cette monographie, on pourrait choisir ces mots : « Paris en Provence et la Provence à Paris. »
Iiiiporlaiits par (Mix-iih^iiu's, ces (''V(''nomenls cnipruiiW'nl un plus haut iuluivl à l'iulervcnlidu do Miralieau.
Celte inlervenliou, donl lo (uraclcro varie avec; les circonstances, est, le plus souvent, celle (Vuw luodéralcur chez lequel les préoccupations de la pojjularilé et de la lutte pour le pouvoir se croisent avec des conseils empreints d'une haute sagesse.
Avant d'ahorder ce côté particulier de la vie politique de Mirabeau et pour le mieux comprendre, il semble ojjportun do rappeler ses idées , ses principes et son attitude à l'Assemblée nationale.
Chez Mirabeau, l'homme privé et l'homme public présentent un étrange contraste.
Le premier a vécu dans une longue succession de désordres qu'un moraliste, croyant à la loi de l'hérédité, ne doit pas juger sans invoquer, comme explications, et, peutêtre , comme circonstances atténuantes , la déraison de sa mère et la folie de sa grand'mère paternelle. Le second a montré un admirable bon sens et un grand instinct de l'ordre unis à l'ardent amour de la liberté.
Ce puissant agitateur était un partisan très convaincu de la prérogative royale. A la tribune , dans la séance du 7 août 1789, il la déclarait le vc plus précieux domaine du » peuple. )) Il défiait, pour répéter ses propres expressions, « le plus respectable de ses collègues, d'en porter plus loin » que lui-même, le respect religieux (1). »
Sans veto aux mains du roi , il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'en France (2) ; et ce -veto, à ses yeux, ne doit pas être suspensif, mais absolu. Le 10 octobre 1789, il dit à la Constituante : « Ravivez le pouvoir exécutif;
(1) Archives parlemenlaires, 1" série, t. VIII, p. 359.
(2) Ibid., p. 118.
» étayez-le de tout le secours des bons citoyens, autre- » ment la société tombe en dissolution, et rien ne peut » nous préserver des horreurs de l'anarchie (1). » L'énergie, la violence même de l'expression témoignent de toute la crainte virile que lui cause ce péril. Il estime que la Révolution ne rétrogradera pas jusqu'au despotisme , mais qu'elle peut encore avorter au profit de l'anarchie (2).
Dans sa dix-neuvième lettre à ses commettants, après les scènes atroces des meurtres de Foulon et de Berthier , il écrit : « La société serait bientôt dissoute, si la multitude, » s'accoutumant au sang et au désordre, se mettait au-des- » sus des magistrats et bravait l'autorité des lois. Au lieu » de courir à la liberté, le peuple se jetterait dans l'abîme » de la servitude ; car , trop souvent , le danger rallie à la » domination absolue , et , dans le sein de l'anarchie , un » despote même paraît un sauveur (3) ! »
Mirabeau va au-devant du danger le plus pressant et ne s'attarde qu'à contre-cœur sur les hauteurs de la spéculation où se plaisent trop la plupart de ses collègues , les constituants. Si, dans la méditation du cabinet, le métaphysicien saisit la vérité dans son énergique pureté, l'homme d'Etat est obligé de tenir compte des antécédents, des difficultés et des obstacles (4). Mirabeau insiste sur cette vérité. Profondément convaincu qu'il y a une différence énorme entre voyager sur la mappemonde ou en réalité sur la terre (5) , il se défie de l'absolu qui , en politique , n'est pas toujours bien loin de l'absurde. « Il ne nous reste , » s'écrie-t-il le 15 juin 1789, devant les députés du tiers état, « que des partis décisifs et peut-être extrêmes. Extrêmes ! )) oh ! non, Messieurs ; la justice et la vérité sont toujours
(1) Archives parlementaires, t. IX, p. 404.
(2) Lettres de Mirabeau écrites à un de ses amis d'Allemagne (le major Mauvillon), p. 524.
. (3) Lettres de Mirabeau, à ses commettants, p. 458.
(4) Archives parlementaires, t. VIII, p. 113.
(5) Lettres de Mirabeau écrites à un de ses amis d'Allemagne (lettre du IG juin 1789), p. 409.
4 INTllODUCTION.
» dans lin sa^^o iiiiliou (1)! » — « J'ai toujours dcsii-c rcs- » tt'i- ou rcvt'uir au juste milieu, » disail-il cuulideulii^llcraent îi sa sduir, M'"" du Saillant (5).
Ce ne sont ('(îi-tcs pas là les idées et le lallyai^e d'un tribun; pourtant Mira ht '.m t'Iail et dtivait rester très j»o[»ulaire !
Dans la nuit du 5 au b octobre, on la souveraineté de l'assemblée ne l'ut guère plus resjieclée que celle du roi par l'émeute parisienne , une poissarde qui , dans une galerie, dirigeait les mouvements, les buées, les applaudissements d'une centaine de femmes, et surtout de jeunes femmes, criait, sans égard pour l'orateur qui avait la parole : « Qui est-ce qui parle là-bas ? Faites taire ce bavard ! Il ne s'agit pas de cela (la discussion roulait sur un point de droit criminel) , il s'agit d'avoir du pain ; qu'on fasse parler notre petite mère Mirabeau ! Nous voulons l'entendre!... » Et tout le groupe de femmes de répéter : « Notre petite mère Mirabeau (3) ! »
Mirabeau n'eut garde de répondre à ce vœu , presque à cette sommation. Sa popularité , comme il le disait luimême, n'était pas populacière. Peu de temps auparavant, il avait élevé la voix pour imposer silence au peuple qui venait de faire ripaille , dans la salle des séances , avec des cervelas , du vin et des liqueurs , et n'interrompait pas moins la discussion par des cris répétés : « Du pain ! du pain !» — « Je voudrais bien savoir , » s'était écrié Mirabeau, « pourquoi l'on se donne des airs de nous dicter ici des lois? » Et le peuple d'applaudir (4).
Cette popularité de Mirabeau, d'assez vieille date, d'ailleurs, ne tenait pas tout entière à l'autorité souveraine de
(1) Archives parlementaires, t. VIII, p. 110.
(2) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau el le comte de La Marck, t. I, p. 428.
(3; Souvenirs de Mirabeau, par Et. Dumont, de Genève, p. 181. (4) Archives parlementaires, t. IX : Exposé de la conduite de M. Mounier dans l'Assemblée natioiiale, etc., p. 57G (en note).
son geste, de sa parole, de son regard, et à ce qu'il appelait lui-même la puissance de sa laideur (1). Sous ses hauteurs de grand seigneur , Mirabeau avait je ne sais quelle bonhomie familière qui s'élevait jusqu'à la bonté. Ses gens l'adoraient. Son valet de chambre, Teutch, un ancien contrebandier, fut inconsolable à sa mort. Il prenait comme des marques d'amitié même les coups de pied et de poing que lui donnait son maître , et ne se résignait pas facilement à s'en passer. Lorsque ces bourrades se faisaient trop attendre , Teutch était tout triste : « Qu'avez-vous ? » lui demandait Mirabeau. — « Monsieur le comte me néglige tout à fait. )) — « Comment ? que voulez-vous dire ?» — « Monsieur le comte est si sérieux avec moi. » Monsieur le comte savait ce que Teutch désirait, et, pour l'égayer, rétendait à terre d'un coup de poing appliqué dans le creux de l'estomac (2).
Mélange de sentiments aristocratiques et d'allures populaires, Mirabeau plaisait au peuple sans se mêler à lui.
« Né avec l'âme, la tête et le caractère d'homme public, » il méprisait cette popularité sans la dédaigner (3) ; il la cultivait même. Le soin qu'il en prenait, n'allait pas jusqu'au sacrifice de ses opinions , mais il permettait à ses amis de les voiler quelquefois. Il est certain que la masse des Parisiens le crut un des adversaires du veto. Lui-même ne répondit pas à l'appel de son nom, le jour du vote sur cette question irritante (4).
On lui sut gré , sans doute aussi , d'une véritable erreur politique et constitutionnelle. Il ne comprit pas tout ce qu'offrent de garantie contre les entraînements , on pour-
(1) Et. Dumont, p. 281.
(2) Ibid., p. 305-6.
(3) Lettres écrites à un ami d'Allemagne, p. 462 : « Si mon attente n'est » pas déçue, j'aurai une vraie récompense, car je ne la trouve que dans un » petit nombre de suffrages; et ce roulis de la faveur publique est trop » mobile, trop irréfléchi, trop emporté, pour que l'émotion qui en naît se » prolonge assez pour être une vraie jouissance. »
(4) Et. Dumont, p. 156.
r» INTRODUCTION.
rail presque dire contre les affolements de l'opinion , surtout dans un [tays tel (ine la Franco , rcxistencc et le jeu c()ud)ine de deux Chambres.
A la faveur d'un sophisme qui ressemblait, ^ (ju'on innis permette l'expression, malj,n'é sa trivialité, — à un loin- do passe-passe, il essaya, dans la séance du 9 seplenibrc, d'escamoter le vote de la Constituante sur ce point capital. 11 soutint qu'il n'y avait pas lieu de délibérer. L'assemblée, en décrétant la permanence du Corps législatif, en avait, du même coup , décrété l'unité (1). Cette solution . aussi commode que peu rationnelle , fut d'abord accueillie par des applaudissements , mais perdit peu à peu du terrain et fut eniin repoussée, après avoir soulevé un violent orage parlementaire. Le lendemain , on vota sur la question. Ce vote, qui vint après une discussion étouffée par les violences de la gauche, eut le résultat suivant : 490 voix pour une Chambre unique et 89 pour deux Chambres (2).
La Constituante venait de commettre une de ses fautes les plus irréparables pour la plus grande joie de l'abbé Maury et des royalistes.
Mirabeau en est partiellement responsable. Sa responsabilité peut d'autant moins s'atténuer que ce n'est pas chez lui l'erreur d'un moment , mais celle d'un système. Il ne conçoit un grand empire bien gouverné que comme une congrégation de petits Etats fédératifs, dont le lien fédéral serait dans une seule assemblée représentative à côté d'un monarque (3).
Chez Mirabeau , le théoricien politique ne s'est pas toujours élevé au-dessus des préjugés, même des sophismes de son temps ; mais l'homme d'action et de gouvernement a montré ou fait pressentir une incontestable supériorité. Un publiciste , qui l'a beaucoup connu et l'a jugé plutôt avec sévérité , le genevois Etienne Dumont ,
(1) Archives parlementaires, t. VIII, p. 604.
(2) Ibid., t. VIII, p. 605-7.
(3) Lettres écrites à un nmi d'Allemagne, p. 506 et 527.
admirait sa profonde sagacité politique, sa prévoyance des événements (1). Il avait de ces mots qui résument toute une situation. « La monarchie, » écrivait-il le 3 décembre 1789 au major Mauvillon, « est plutôt un danger, parce qu'on ne gouverne pas que parce que l'on conspire (2). »
A ces talents, Mirabeau joignait le don d'entraîner et de dominer même ceux qui ne l'aimaient pas et le craignaient. Il avait , dans toute la force du terme , le tempérament, le caractère, le génie d'homme d'Etat.
Promu tardivement à la présidence de l'Assemblée, il déploya dans l'exercice de cette charge une activité, une présence d'esprit, une impartialité qui relevèrent de beaucoup au-dessus des [autres présidents. Il mit, assure Dumont, un ordre et une netteté dans le travail, dont on n'avait point d'idée ; d'un mot, il éclaircissait une question ; d'un mot, il apaisait un tumulte (3).
Président, il fit voir ce qu'il aurait été comme ministre.
Le ministère avait été le grand objet de son ambition.
Dès la fin de mai 1789, il avait sollicité une conférence de Necker et de M. de Montmorin , par l'intermédiaire de leur ami Malouet (4). M. de Montmorin refusa de le voir (5). Necker le reçut, la tête renversée avec toute la pruderie de sa vertu quelque peu vaniteuse, et l'accueillant comme s'il venait se vendre, lui demanda quelles propositions il avait à lui faire. — « Ma proposition, » lui répondit Mirabeau, « est de vous souhaiter le bonjour. » Et il lui tourna le dos. — « Votre homme est un sot, et il aura de mes » nouvelles , » dit-il à Malouet qu'il rencontra à l'Assemblée. Et, en prononçant ces mots, il était tout rouge de colère (6). Repoussé par les ministres, il s'adressa plus
(1) Et. Dumont, p. 290.
(2) LrAlres écrites à un ami d'Allemagne, p.
(3) Et. Dumont, p. 264.
(4) Mém.oires de Malouet, t. I, p. 277.
(5) Ibid., t. I, p. 279.
(6) Ibid., p. 280-282.
8 INTnODlICTION.
haut : « Faih^s donc (lu'au cliAleau , » dil-il à son ;mii le (M)inle de La Marck. <« on me sache plus disposé pour eux )' que contre eux ^1). » Kt ce n'étaient pas seulement ses otTres de service qu'il faisait transmettre à la Cour, c'étaient aussi ses idées, son programme. « Le système que l'on » suit, » assurail-il à M. de La Marck, « est absurde, in- » sensé î On abandonne l'Assemblée à elle-même, et on se » flatte ou de la soumettre par la force, comme le prétend » le parti aristocratique, ou de la ramener par les phrases » vides et redondantes de M. Necker, tandis qu'il faudrait « que le gouvernement cherchât à s'y former un i)arti au » moyen des hommes qui ont le pouvoir de l'influencer, » de l'entraîner, de la calmer (2). »
C'était se désigner clairement lui-même.
Les événements, en se précipitant, devaient le désigner mieux encore.
A la fin' d'octobre 1789, il fut sérieusement question de le porter au ministère avec le secours de Lafayette. En caressant cet espoir, Mirabeau entendait que son élévation coïncidât avec une réforme complète dans les rapports de la Constituante et des ministres tenus jusqu'alors en dehors de ses délibérations.
Le 6 novembre, il proposa à l'Assemblée de décréter que les ministres seraient invités à venir prendre dans son sein voix consultative jusqu'à ce que la constitution eût fixé les règles qui seraient suivies à leur égard (3). Malheureusement, il invoqua en vain les plus hautes considérations et l'exemple de l'Angleterre ; il suscita un amendement dont le succès fut pour lui un pire échec que ne l'aurait été le simple rejet de sa motion. Sur la proposition du député Blin (4) et sur celle de Lanjuinais (5), dont le garde
(1) De Bacourt, t. I, p. 94.
(2) Ibid., t. I, p. 93.
(3) Archives parlementaires, t. IX, p. 710-711.
(4) Ibid., t. IX, p. 711-713.
(5) Ibid., p. 716.
des sceaux, l'archevêque Champion de Cicé avait adroitement échauffé la probité (1), l'Assemblée nationale vota, le 5 novembre 1789, qu'aucun de ses membres ne pourrait obtenir une place de ministre pendant la durée de la session actuelle (2).
Au dire d'Etienne Dumont, la déception de Mirabeau se traduisit par une vive irritation. En s'apaisant, cette irritation lui laissa une sorte de fatigue morale. « J'approche du » soir de la vie, » disait-il à sa sœur M'"*" du Saillant ; « je » ne suis pas découragé, mais je suis las (3). » Pourtant, il ne croyait pas que la Constituante maintint le fatal décret des ministres. « Il faudra bien que l'on y revienne, » ajoutait-il. « On y reviendra, ou la Révolution ne sera jamais » consolidée (4). » Si, le plus souvent, il jugeait cette Assemblée avec trop de sévérité et de dédain, dans ce cas, il lui prétait une sagesse qu'elle ne devait point avoir. Elle ne lui permit jamais de travailler, comme ministre, à l'exécution de son beau programme que résumait la pensée de raviver le pouvoir exécutif, de régénérer l'autorité royale et de la concilier avec la liberté nationale (5). Il dut se contenter de déployer une activité infatigable, de diriger des bureaux qui ressemblaient à ceux d'un ministère, recevaient, chaque jour, cent lettres (6) et en cachetaient cent cinquante (7), de conseiller la Cour en secret et d'exercer sur la Constituante l'empire de son éloquence.
Pour se faire l'idée de cette éloquence, il ne faudrait pas se borner à lire dans ses œuvres complètes le recueil de ses discours. Beaucoup paraissent aujourd'hui froids et languissants ; en assez grand nombre, ils ne sont pas de lui.
(1) Mémoires de Lafayetle, t. II, p. 370. Mémoires de M. le comte de Monllosier sur la Révolution française, t. I, p. 338 et 339.
(2) Archives parlementaires, t. IX, p. 718 (.3) De Bacourt, t. I, p. 430.
(4) Ibid., p. 429.
(5) Ibid., p. 429-430.
(6) Archives parlementaires, t. XVIII, p. 719.
(7) Lettres écrites à un ami d'Atlemarjne (21 janvier 1790), p. .506.
La mode olail alors aux discours écrits. L'eio(iuciice de la lril)uiie garda loiiylenips, sous la Révolution , le lour aradéniiciui'. Or. Mirabeau écrivait péniblement de suite ; il avait l'horreur de la paiic blanche (1). D'ailleurs, le recueillement et la méditation lui étaient, de son aveu, pres(]ue entièrement ravis {"2).
11 lui fallait des collaborateurs [)Our lui fournir des matériaux et un premier fonds auxquels il donnait le trait, la force, la vie et le mouvement de la pensée (3).
Ses collaborateurs furent assez divers ; c'étaient l'avocat marseillais Pellcnc (4), le mystique marquis de Cazeaux (5), les genevois Clavière (6), Etienne Dumont et le pasteur Reybaz.
En public, il prenait pour lui les applaudissements; mais dans l'intimité, il les renvoyait à qui de droit. Le 27 août, après un grand discours sur les assignats, il félicitait Reybaz, qui l'avait rédigé, et en même temps s'excusait de deux ou trois mots qu'il avait glissés dans le texte. « Je » vous demande, » continuait-il, « d'exercer la dictature la » plus absolue sur le discours où vous voulez bien donner » droit de cité au petit nombre de pages que j'y ai ajoutées. »
« Au reste, » disait-il en terminant, « je me suis aperçu )) que l'écriture, toute charmante qu'elle soit, est un peu » petite à la tribune. Mes respects aux pieds du secrétaire. » C'était M"" Reybaz (7).
Mirabeau ne traitait pas tous ses collaborateurs avec les mêmes égards. Il faut voir comme il menait Pellenc. Un soir, celui-ci faisait quelque difficulté pour composer et livrer, le lendemain matin, la Réfutation complète d'un discours de l'abbé Maury qu'il n'avait pas entendu. Mirabeau
(1) Et. Dumont, p. 276.
(2) Ph. Plan, Un collaborateur de Mirabeau, p. 85.
(3) Et. Dumont, p. 276.
(4) Ibid., p. 222 et suiv.
(5) Ibid., p. 152.
(6) Ibid., p. 401.
(7) Ph. Plan, p. 64 et 65.
le prit à la gorge, en le poussant contre un mur, et lui dit qu'il voulait être servi sans délai. Pellenc n'avait qu'à prendre garde à sa conduite. Le lendemain, la réfutation était terminée et fort remarquable pour la marche des idées et la force de l'argumentation (1).
Les secours que Mirabeau demandait à ses auxiliaires ne le diminuent pas aux yeux de Gœthe. « C'est, m déclare Goethe (2), « parce qu'il s'entendait à agir par les autres et » avec les autres qu'il avait du génie, de l'originalité et » une grandeur à lui. » Il y a, dans cette appréciation, beaucoup de vérité et une vérité piquante ; mais il y a aussi un peu de paradoxe.
Mirabeau nous paraît encore plus grand, plus extraordinaire lorsqu'il est lui-même et rien que lui-même. Dans sa fameuse improvisation sur la banqueroute, il s'est élevé jusqu'au sublime, et l'Assemblée secouée, transportée hors d'elle-même, a éclaté en applaudissements frénétiques (3). Ce sont les termes mêmes de l'un des comptes rendus de la séance.
Au nombre de ses auditeurs était l'acteur Mole. Il s'approcha de Mirabeau pour le féliciter. « Ah ! Monsieur le » comte, » lui dit-il d'un ton pathétique, « quel discours, » et avec quel accent vous l'avez prononcé ! Mon Dieu ! » Comme vous avez manqué votre vocation! » Mole, prétend Dumont, ne put s'empêcher de sourire lui-même de la singularité de cet éloge. Mirabeau en fut très flatté (4). Pourquoi ne l'aurait-il pas été ? La tribune n'exige-t-elle pas quelques-unes des qualités de diction qui sont indispensables au théâtre ? L'un des premiers conseillers de Démosthéne n'a-t-il pas été un acteur ?
Mirabeau disait admirablement ; sa voix était pleine, large, sonore, caressante et flexible. Il prononçait les
(1) Et. Dumont, p. 224, 225.
(2) Cité par Plan, p. 32.
(3) Archives parlementaires, t. IX, p. 195-6. El. Dumont, p. 190.
(4) Et. Dumont, [). 192.
12 INTH0DIICT10N.
liiialos avec tant de soin (ju'oii ne i)f'i(lail Jamais les derniers mots; iinhiie dans les nioiiieuls les plus iniiMilueux, il s'interdisait celle volubilité et celle fausse chaleur qu'il appelait les tonnerres et les tempêtes de l'opéra (1). Il ne se dépariait jamais de la gravité d'un sénaleiii'. Celle allilude <|ui. dans les débuts surtout, n'était pas exemple d'un j»eu d'apprêt et de prétention, pouvait tenir au remarquable empire que Mirabeau à la tribune exerçait sur ses idées comme sur ses passions. Les plus violentes interpellations le laissaient maiire de lui-même. Un jour, pendant la lecture d'un rapport sur Marseille, la droite le harcelait d'invectives, en vocabulaire des halles. « J'attends, » se prit-il à dire doucement, « que ces aménités soient épuisées (2). »
Calme, lier, hautain et superbe dans la défensive, il était irrésistible dans l'attaque. Il faut voir son portrait i)ar Boze dans la bibliothèque du château de Mirabeau. Ce portrait est en pied, presque au niveau du parquet. L'orateur a Tair de s'élancer comme pour une charge oratoire. Sa pose, son regard fascinent. Sa parole va subjuguer.
Avec tous ces talents et ces puissances, il ne parvenait pas à faire oublier l'immoralité de sa jeunesse. Il sentait lui-même combien cette immoralité « faisait de tort à la chose publique (3). » « Dans certains moments, « écrit Duraont, « il eût consenti à passer à travers les flammes pour )) purifier son nom (4). »
En Provence, le souvenir des désordres dont Mirabeau s'était rendu coupable, servit à colorer les préventions que sa gloire et sa popularité irritèrent, au lieu de les désarmer.
(1) Et. Dumont, pp. -280-281.
(2) Ibid., p. 278.
(3^ De Bacourt, t. I, p. 109.
(4) Et. Dumont, p. 287.
Arthur Young nous les signale. Les colères de l'esprit de parti et les ressentiments deè intérêts blessés y entrèrent pour une large part ; mais leur concert n'empêcha pas l'admiration et la confiance d'aller au-devant du grand orateur.
De nobles dames, comme M™" de Montalet née d'Arbaud de Ruffo, louaient son âme noble, généreuse, sensible et fîère, son génie ardent, son esprit vif, très instruit, son cœur tendre, simple et franc (1). Dès les premiers jours de mai 1789, la comtesse de Mirabeau voulait absolument, malgré l'opposition intéressée de sa famille, revenir vers son cher et glorieux époux (2). Le peuple, les jeunes gens, les amis de la Révolution, saluaient dans Mirabeau leur protecteur, leur guide, leur vengeur, leur conseiller, leur maître. Son prestige allait sans cesse grandissant en Provence. Il se vantait un jour lui-même du crédit dont il y jouissait, « Le voilà qui se croit déjà comte de Provence ! » s'écria son collaborateur le genevois Duroverai. — « Eh » bien ! » reprit Mirabeau , « beaucoup sont partis de plus » bas ! » Sous cet échange humoristique de plaisanteries qui ne laissaient pas que d'avoir une saveur un peu acerbe, se cachait une allusion très nette à l'autorité de Mirabeau sur la majorité de la nation provençale (3).
Dans le précédent travail, dont cette monographie pourrait être le second volume, nous avons essayé de rappeler comment se forma cette autorité. Nous nous proposons de raconter maintenant la manière dont Mirabeau la conserva et l'usage qu'il en fit.
Nous avons puisé aux sources mêmes les éléments de notre récit et consulté avec un soin tout particulier les recueils imprimés ou manuscrits des bibliothèques publiques
(1) Lettre autographe de M"'" de Montalet à M. Lucas de Montigny (28 juillet 1807), communiquée par M. Cli. de Loménie (collection Lucas de Montigny),
(2) Lettre autographe de M, Baud (16 mai 1789), communiquée par M. Ch. de L.jménie (collection Lucas de Montigny).
(3) Et. Dûment, p. 170-171.
14 INTMODLC/riON.
il'Aix cl (il' Marseille cl les (locmiieiils eu narlic iiicdils que poss^dcut surco sujet los arcliives uatioual(5S, les archives (le|»arleuicutaies des Bouclies-du-Rliùne oA les arcliives nuiuicipales de Marseille et d'Aix. Aux archives natiouales, les liasses V^ 3lil5, 6 et 7, il 1574 ; les papiers des comités des rapports et des recherches; aux archives départementales, les nomhreuses lettres adressées aux trois commissaires des communautés, MM. de Baux, Philibert et Juglar, le re^nstre de celles (ju'ils ont eux-mêmes écrites ; les procès-verbaux des séances des conseils et directoires du département des Bouches-du-Rhône, des districts d'Aix et lie Marseille ; quelques pièces curieuses possédées par la section des archives départementales installée dans les combles du palais de justice d'Aix ; les registres de cori-espondance et de délibérations du corps municipal et du conseil général de la commune conservés aux hôtels de ville de Marseille et d'Aix, nous ont fourni des renseignements précieux.
En indiquant les riches dépôts à travers lesquels il nous a été donné de poursuivre nos investigations, nous tenons à exprimer nos remerciements à MM. les directeurs, conservateurs ou archivistes dont l'obligeance les a facilitées ou secondées. MM. Guérin et Le Grand des archives nationales; MM Reynaud et Michel, des archives départementales des Bouches-du-Rhône, et leur savant directeur, M. Louis Blancard; MM. Gaut, conservateur de la Méjanes; Séjallon, ex-secrétaire de la mairie d'Aix, et Ollivier, préposé aux archives municipales de Marseille, voudront bien recevoir le témoignage tout particulier de notre reconnaissance. M. 0. Teissier, l'auteur de tant de curieuses monographies d'histoire locale, et qui, avec l'inventaire de la chambre de commerce de Marseille, a élevé un véritable monument; MM. Lucas de Montigny, qui ont honoré nos recherches d'un sympathique intérêt, M. Charles de Loménie , qui a eu la bonté de nous communiquer quelques papiers de famille provenant de la riche collection de
M. Lucas de Montigny, confiée alors à ses soins, et M. Gabriel Marcel, conservateur de la Bibliothèque nationale, nous permettront de les comprendre dans l'expression publique de nos sentiments de gratitude.