ÎS MIHAIlliAU ET LA l'HOVENCE
le bras aux grenadiers de la garde nationale, el semblaient figurer cette alliance de la vieille monarchie avec le nouvel ordre de choses à laquelle Mirabeau s'était attaché de toute la force de sa pensée, de toute la puissance de son génie. Le comité de la section de la Grange-Batelière, accompagné de M. Cerutti, — électeur et membre du département de la Seine, que cette section avait chargé de prononcer l'oraison funèbre de Mirabeau, — continuait le cortège, où il avait pris place avant le curé de Saint-Eustache et le clergé. Après le clergé venait le bataillon dont le défunt avait été le commandant et qui, les armes renversées, entourait sa dépouille comme sa famille militaire. Seize gardes nationaux ou, suivant une autre version, douze sergents se relayaient pour porter le cercueil, orné d'une couronne civique et recouvert du drapeau du bataillon. Ils n'avaient pas voulu souffrir qu'on le mît sur le char funèbre qui, avec ses six chevaux caparaçonnés, dut suivre à vide. M. Dudouit-Lavillette tenait dans ses bras une urne funéraire renfermant le cœur de Mirabeau. D'après les Révolutions de Paris, dont M. Louis Blanc reproduit le témoignage (1), cette urne était décorée d'une couronne de comte masquée sous des fleurs.
Au départ du cortège, les tambours voilés de deuil et la musique de la garde nationale qui formait un orchestre militaire de soixante-dix-huit musiciens (2), marchaient en avant du clergé. — Une fois parvenus sur le boulevard, ils se rangèrent entre le corps et la famille.
« Après le deuil, » racontent les Révolutions de Paris, « l'Assemblée nationale presque toute entière, précédée de » son président qu'entouraient les douze huissiers de la » chaîne, imprimait à ce cérémonial le caractère le plus » auguste. Il semblait, en la voyant, que tout le peuple
(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n° xci, p. 647. — Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, t. VI, pp. 213-4.
(2) M""» do Bawr, Histoire de la musique, citée par le baron Poisson, t. I, pp. 338-9 (en note).
» des quatre-vingt-trois départements assistait en corps aux » funérailles du plus éloquent des orateurs de la liberté (1). »
M. Louis Blanc assure que, par une condescendance singulière et caractéristique du temps, le président de l'Assemblée nationale avait voulu céder le pas aux Jacobins, qui le refusèrent (2). Malgré l'autorité du comte de Montlosier, qui affirme le fait sans en avoir été d'ailleurs témoin (3), cette assertion parait contraire aux vraisemblances (4). La Constituante était l'expression de la souveraineté nationale. Son président ne pouvait pas l'oublier. C'était déjà bien assez qu'un club puissant, mais sans mandat, eût pris rang après l'Assemblée et avant les représentants des pouvoirs publics, tels que les ministres, tous présents, excepté celui de la guerre, Duportail (5), les administrateurs du département de la Seine , les officiers de la municipalité de Paris, les juges des tribunaux, les électeurs, les présidents et les députés des sections autres que celle de la Grange-Batelière. Une longue suite de citoyens et d'étrangers vêtus de noir, une grande file de voitures, dont deux drapées et attelées de quatre cbevaux, de forts détachements de garde nationale complétaient le cortège et fermaient la marche (6).
Ce cortège ne tenait pas moins d'une lieue. Les gardes
(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n° xci, p. 647.
(2) Louis Blanc, Histoire de la Révolution française (1878), t. VI, p. 214.
(3) Mémoires du comte de Montlosier, t. II, p. 67 : « L'Assemblée nationale, conduite par son président, se rencontra avec le club des Jacobins, conduit par le sien. L'Assemblée offrit le pas au club des Jacobins , qui le refusa. On pense bien que je n'étais pas là, mais je m'étais placé do manière à avoir commodément tout ce spectacle sous les yeux. M. de La Fayette était probablement à la tète de sa garde nationale; je ne le remarquai pas. » Voilà un observateur non moins distrait que partial et prévenu. M. Louis Blanc n'invoque pas son témoignage ; il semble se contenter de celui de l'abbé de Montgaillard.
(4) Elle parait démentie par le soin avec lequel le procès-verbal de l'Assemblée nationale (t. XXIV, p. 557) constate que cette Assemblée suivait immédiatement le corps du défunt.
(5) Il avait eu la petitesse de ne pas oublier ce jour-là un mot sarcasticjue de Mirabeau lancé contre lui.
(6) Les Révolutions de Paris, t. VII, n" xci, p. 645.
540 MIRADEAU ET LA PnOVENCE.
nationaux, qui formaient sur ses deux eôtés une haie mouvante, rehaussaient la majesté de cette pompe funèbre; ils n'avaient pas besoin de la protéger.
La foule faisait elle-même la police, tant la pensée du grand tribun et de l'illustre homme d'État qui venait de mourir la dominait ! Elle avait déjà entendu plus d'une fois son éloge débité aux coins des rues, du haut des bornes, par des orateurs populaires (1). A ces discours improvisés semblaient faire écho des complaintes naïves, fort pauvres de poésie, si l'on en juge par celles que chantaient, dans les groupes , les bouquetières des Bons-Enfants et du Palais-Royal :
Français, versons des larmes; Nous perdons Mirabeau.
Que nos vives alarmes Le suivent au tombeau (2).
A l'approche du convoi, tout ce bourdonnement de discours et de chants s'apaisait. Le peuple se rangeait de luimême, sans s'interdire les réflexions et les commentaires ; mais quand le cercueil passait, il se taisait, et son silence était un recueillement ému, presque religieux. Le Parisien a le respect de la mort.
Le cortège se dirigea par les boulevards et la rue Montmartre. Sa marche fut très lente. Huit heures sonnaient lorsque, à la lueur des torches, il arriva à Saint-Eustache (3).
L'église était toute tendue de noir. La dépouille de Mirabeau fut déposée sur un catafalque surmonté d'un dais. La famille, le président et le bureau de l'Assemblée prirent place dans le chœur. L'office funèbre commença. Au moment où le clergé récitait les sept psaumes, la garde
(1) Les Révolutions de Paris, etc., p. 645.
(2) Détail circonstancié de la mort de M. de Mirabeau (extrait de la Chronique de Paris); quelques circonstances additionyielles sur le convoi de Mirabeau, p. 7.
(3) Les Révolutions de Paris, t. VII, n" xci, pp. 646-7.
nationale, pour rendre au défunt les honneurs militaires, déchargea ses- armes. Ce fut une salve de vingt mille fusils dans l'intérieur de l'église, tandis que le canon tonnait au dehors, sur la place. La commotion fut telle, qu'on eût dit que le temple^ pour parler le langage du temps, allait crouler. Un éclat de corniche blessa assez grièvement un spectateur. Il en résulta un moment de tumulte et d'émoi (1).
Le calme rétabli, Cerutti, debout sur le premier degré auprès de l'autel, à droite et à trois pas de distance du président de l'Assemblée nationale, prit la parole pour lire son éloge funèbre de Mirabeau.
Il pria les braves citoyens dont il s'honorait d'être l'organe, « de pardonner au style abattu d'un écrit sorti avec » tant de précipitation de sa plume troublée. » Il n'avait pu en commencer la composition qu'à six heures du matin. Il aurait eu bien assez de temps, si un sentiment sincère et profond l'eût animé ; mais ce sentiment n'existait pas en lui.
De jésuite devenu journaliste, il avait rompu pourNecker des lances contre Mirabeau. Malmené par ce dernier, il se souvenait trop de cette polémique. Il y fit, dans son discours, deux allusions déplacées.
Ses éloges eurent je ne sais quoi de contraint, de forcé, d'artificiel. Il cherchait les mots à effet ; il en avait trouvé un à peu près heureux. Dans une sorte de prosopopée, il représentait Mirabeau collaborant à la genèse du nouvel ordre de choses avec Fénelon, Montesquieu, Mably, Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes, et se disant à luimême : « Ils ont créé la lumière ; je vais créer le mouvement (2). »
Le meilleur passage de son discours , le seul qui ait un
(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n° xci, p. 649.
(2) Eloge funèbre de M. Riquetti de Mirabeau l'aîné, prononcé le 4 avril 1791 dans l'église de Saint-Eustache, par M. Cerutti, au nom de la section de la Grange-Batelière, devant l'Assemblée nationale {Archives parlementaires^ t. XXIV, p. 557-559. Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 49G-497).
peu r;i{){)arence d'une pensée, est celui où il rappelle que si le génie révolutionnaire de Mirabeau a servi la France, son génie constitutionnel l'a sauvée.
« Sauvé la France ! » continue-t-il, « et de quels périls? » — Des fausses terreurs, des émotions aveugles, des écarts » ruineux, des pièges adroits, des lueurs précipitantes et » des mouvements rétrogrades.
» Sauvé la France ? Et de quels ennemis ? — Des enne- » mis les plus dangereux, parce qu'ils sont des amis im- » prudents; d'un peuple bien intentionné, mais peu me- » sure dans sa marche; d'un parti vraiment patriote, mais )) qui outrepasse la limite où unit le bien ; des sages eux- » mômes, embarrassés ou fatigués dans le labyrinthe des » incertitudes et à qui il restituait ou le discernement ou » l'énergie (1). »
A l'exception de ce développement qu'il est inutile de suivre jusqu'au bout, on ne trouve plus dans toute cette oraison funèbre , d'ailleurs assez courte , que des phrases sonores, des tours affectés et des combinaisons de mots réprouvés par le goût.
En somme, ce discours était l'œuvre d'un rhéteur intelligent, mais d'un rhéteur.
L'assistance applaudit ; elle mit dans le langage de Cerutti l'émotion qui n'y était pas. La Constituante adopta cette oraison funèbre. Elle en ordonna l'insertion dans son procès-verbal de la cérémonie.
Ne semble-t-il pas étrange que l'Assemblée nationale se soit contentée de cette amplification, et qu'aucun de ses membres n'ait, en son nom, adressé un suprême adieu à son plus illustre orateur ?
Ce ne fut pas la parole, ce fut la musique qui traduisit , ce jour-là, la douleur du peuple.
Un ancien pâtre des Ardennes, maintenant grand artiste, Gossec, avait composé, pour cette occasion, une marche
(1) Eloge funèbre de Mirabeau {Archives parlementaires, t. XXIV, p. 558).
véritablement funèbre et religieuse, dont les témoins de cette imposante solennité ont conservé une profonde impression. « Les notes détachées l'une de l'autre , » disent Les révolutions de Paris, « brisaient le cœur (1). » Le trombone, que Gossec venait d'introduire dans l'orchestration, le tam-tam que l'on entendait pour la première fois (2), semblaient faire passer, dans leurs sonorités majestueuses et déchirantes, les plaintes et les angoisses de la nation.
Michelet a bien remarqué le caractère de plus en plus lugubre que prit la cérémonie, lorsque le convoi s'enfonça dans l'ombre doublement obscure de la nuit et des rues profondes de la rive gauche (3). Il quitta Saint-Eustache à dix heures du soir, et n'arriva à Sainte-Geneviève qu'à minuit. Le clergé attendait dans l'église. Après un nouveau service, le corps fut déposé dans un caveau, sous le cloître, en présence du président et de plusieurs députés de l'Assemblée nationale , des membres du comité de la Grange-Batelière et de la famille. Il y devait attendre le moment où il pourrait être transporté dans la nouvelle Sainte-Geneviève, le Panthéon actuel, que déjà l'on commençait d'appeler le Westminster de Paris.
Ces obsèques de Mirabeau avaient été comme son triomphe funèbre.
Rien ne manqua aux hommages publics qui l'accompagnèrent
Sous la voûte sacrée Où la gloire donne un tombeau.
Rien, pas même les impertinences de Camille Desmoulins, les injures de Fréron, les outrages de Marat (4).
Ces notes aigres et stridentes furent comme étouffées sous
(1) Les Révolutions de Paris, t. VII, n" xci, pp. 646-7.
(2) Revue de la Révolution (octobre 1887); Bernard, La musique et les musiciens français pendant la Révolution, pp. 336-7-8.
(3) Michelet, Histoire de la Révolution, t. II, pp. 166-7.
(4) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 503-5. — Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant, n" Lxxii, pp. 326-334.
544 MIUAUEAU ET 1,A IMIOVKNCE.
l'accord des louanges et des regrets, répétés \ku' tous les échos de Paris. Le Lycée, qui était à la fois un cercle littéraire et un institut libre de cours publics, retentit de l'éloge funèbre de Mirabeau, [)rononcé à l'envi par les talents les plus distingués. Cabanis y lit lire son journal de la maladie et de la mort de son illustre ami. Cette lecture fut suivie d'une « musique lugubre dont les accents déchirants rem[)lirent d'effroi tous les cœurs (1). » Etait-ce la marche de Gossec exécutée à grand orchestre ?
La province ne s'émut pas moins que Paris.
A Aix, ce fut la société des Amis de la constitution qui manifesta avec le plus d'éclat son admiration et sa douleur.
Son président lui annonce, le 7 avril, la mort de Mirabeau. La consternation se peint sur tous les visages, mais n'empêche pas le défilé des motions. Un membre rappelle et veut imiter celle de Mirabeau à la mort du célèbre Franklin (2). Il demande que la société prenne le deuil, et que le bureau soit tendu de noir. Un autre, un lettré, propose d'écrire sur un tableau : « Mirabeau est mort ; Diogène peut éteindre sa lanterne ! » Un troisième pense que le seul nom de Mirabeau en dirait plus que cette réminiscence classique. Il est si profond dans son laconisme qu'on ne le comprend pas. On passe outre, sous couleur d'ajournement, et les motions continuent de se succéder. L'assemblée les approuve en principe (3). Le président nomme six commissaires pour en étudier la mise à exécution.
Le 9 avril, une lettre circulaire du bureau qui, sur cinq membres, compte trois ecclésiastiques, le président compris, porte à la connaissance des frères et amis les mesures
(1) Gaston Maugras, Journal d'un étudiayit pendant la Révolution, pp. 120-
(2) Le secrétaire écrit Franglin ; il n'a évidemment qu'une notion un peu vague de l'illustre américain.
(3) Bibliothèque Méjanes, manuscrits de Roux-Alphéran, LIX, second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 212.
qui viennent d'être arrêtées. Pendant huit jours toute la société portera le deuil ; le lieu des séances sera tendu de noir ; les applaudissements en seront bannis ; nul ne pourra monter à la tribune jusqu'à ce qu'elle ait retenti de l'éloge funèbre de Mirabeau. Cet éloge sera prononcé le lendemain dimanche, 10 avril, et réitéré le samedi suivant, 16, à rissue d'une messe de requiem^ chantée à Saint-Sauveur. Une bannière et un vase lacrymatoire seront suspendus dans l'enceinte de la salle ; enfin l'on fera demander à la municipalité de Paris , par celle d'Aix , le cœur du grand citoyen, « ce cœur brûlant de patriotisme. » La société sollicite à ce sujet l'intervention de l'Asseijnblée nationale. L'adresse qu'elle lui envoie pousse l'hyperbole à sa dernière limite. « Ah ! sans doute, » écrivent nos Amis de la constitution, « si la vie de ce grand homme eût pu se » racheter par celle de ses concitoyens, ils en auraient fait » avec joie le sacrifice! Mirabeau vivrait (1)! »
Une telle exagération de sentiment pourrait en faire suspecter la sincérité. Ce serait à tort. Ces jacobins de province ont dans leur manière de penser^ de sentir et de rendre^ je ne sais quoi de guindé, d'artificiel, de violent et de démesuré qui tient beaucoup à la pauvreté et à l'inexpérience de leur talent. Leur style a des tons criards, discordants et faux ; le fond , c'est-à-dire le sentiment , est vrai.
Les Amis de la constitution d'Aix ont une idée très incomplète , très étroite de Mirabeau ; mais ils l'admirent et le regrettent. En outre, ils ne sont pas fâchés de faire, autour de ce grand nom, un bruit qui attire sur eux l'attention. Le 9 avril, ils décident de convoquer à leur premier éloge funèbre les corps administratifs, le commandant comte de Boissieu, l'état-major de la garde nationale et celui du régiment de La Marck , alors en garnison dans
(1) Bibliothèque Méjanes, papiers de Roux-Alphéran, LXXI, les affiches d'Aix, liasse de 1791.
54fi MIRABEAU ET LA PROVENCE.
la ville. Plusieurs dames désirent participer à la douleur de la société. M. Nau-llocheforl, un des membres les plus actifs du club, se l'ail l'interprète de leur désir, que l'assemblée accueille avec empressement. Des places leur seront réservées (1).
Le lendemain, le président, le prêtre Frégier, ouvre la séance en disant à la société qu'elle a le bonheur de posséder dans son sein les représentants des autorités civiles et militaires. Quelques questions incidentes se présentent d'abord; on les ajourne au lendemain pour ne pas faire languir le désir impatient que l'assistance a d'entendre l'éloge de Mirabeau. Il ne faut pas d'ailleurs oublier « que la salle, — ici nous citons textuellement le procès- » verbal, — est ornée d'un cordon d'aimables citoyennes » qui sont venues mêler leurs douces larmes à celles des » Amis de la constitution (2). »
M. Emeric, encore un prêtre, monte à la tribune.
Nous ne connaissons de son discours que l'extrait qu'en donne le livre des délibérations de la société patriotique ; mais cet extrait permet d'en ressaisir la composition, l'esprit et le ton.
L'orateur passe rapidement en revue les divers événements de la vie privée et publique de Mirabeau.
Le procès-verbal déclare le tableau magnifique. Il cite, comme morceau à effet, une apostrophe qui peut donner l'idée de cette éloquence : « 0 Mirabeau, ô toi, digne » ûls de l'Ami des hommes, je ne trouve d'éloge digne » de toi que toi-même! Te nommer, c'est dire tout ce » qu'on peut penser et sentir de plus digne du plus » grand des hommes (3). » — Singulier pathos doublé de galimatias!
Le beau succès de cette séance encourage les Amis de la
(1) Second livre des délibérations des Amis de la constitution, p. 215.
(2) Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 216.
(3) Second livre des délibérations des Amis de la constitution d'Aix, p. 216.
conslilutioii à ne rien négliger pour que la cérémonie religieuse du samedi suivant, 16 avril, y réponde. La maîtrise de Saint-Sauveur chantera très volontiers une messe de requiem en musique. Pour renforcer l'orchestre, la société charge, le 13 avril, quatre de ses membres de recruter des musiciens amateurs. Sur la motion du sculpteur Chardigny (1), elle arrête que la municipalité sera priée de faire sonner le glas à toutes les églises, la veille et le jour de la messe. M. Nau-Rochefort propose et l'assemblée décide d'inviter la communauté de Mirabeau à la cérémonie qui va être célébrée en l'honneur de son ci-devant seigneur. Enfin, pour compléter l'ensemble de ces mesures, on forme, à l'instar des Jacobins de Paris, le vœu de consacrer désormais l'anniversajre du 2 avril par une messe , un éloge de Mirabeau et un deuil de trois jours (2).
Dans cette même séance du 13, les oraisons funèbres recommencent à la tribune de la société, et se succèdent, le 14, le 15, le 16, prononcées tour à tour par MM. Fouque, homme de loi, Nau-Rochefort, Borrelly, Constans (3).
A côté des démonstrations et de l'initiative si bruyante des Amis de la constitution, l'attitude de la municipalité paraît un peu froide.
Le 9 avril, le directoire du département la devance et la prie d'assister à un service religieux qu'il a délibéré de faire célébrer pour honorer Riquetti Mirabeau. Elle se résout à revendiquer l'honneur et la charge de cette solennité. Le département y consent. La municipalité publie alors une proclamation d'un accent simple et vrai, prescrit à tous les habitants de la ville un deuil de trois jours (4),
(1) Bartliclcmy-Fraiiçois Cliardiguy, né à Rouen, en 1757, premier prix de sculpture à Paris en 1782 (Et. Parrocel, Les beaux-arls en Provence, p. 72), Histoire documenlaire, etc., t. II, pp. 227-230.
(2) Second livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Ai.K, p. 219.
(.3) Second livre des délibérations de la Société des Amis de la constitution d'Aix, pp. 219-220.
(4) Les 11, 12, et 13 du présent mois.
548 MIRABEAU ET LA PnOVENCE.
et annonce, pour le 11, une messe de mort (I). Cette messe est chantée par la niaitrise de Saint-lSauvenr, à laquelle l'abbé Michel (2), le maître de chapelle, a i)ris soin d'adjoindre un urand nombre d'artistes étrangers (3).
Au retour, le maire dit à son conseil général : « Les » tristes devoirs que nous venons de rendre à la mémoire )) du grand homme (jue la France regrette, ne sauraient » sullire à notre reconnaissance. »
On croirait que, dans leur émotion , les membres de la municipalité vont encore ajouter aux témoignages de leur deuil. Pas du tout ; ils veulent les restreindre, revenir sur l'élan du premier moment, qui n'a pas été, d'ailleurs, bien spontané.
Trois jours auparavant, sous la dictée des Amis de la constitution , ils ont exprimé à la municipalité de Paris le désir d'élever à Mirabeau un monument qui éternisât la mémoire de leur reconnaissance et de leur douleur (4). Maintenant ils s'avisent de songer que cette érection grèvera leurs finances, et qu'il vaut mieux en charger celles de la nation. Dans une adresse à la Constituante, ils prétendent compléter, par un vœu additionnel, la pétition du département de la Seine, relative à la sépulture des Français qui ont bien mérité de la patrie. Ils prient l'Assemblée nationale de décréter que le cœur de ces illustres citoyens sera transporté dans le lieu de leur origine, ou dans celui qui les aura élus pour une fonction publique , et que la nation y fera élever un monument attestant sa reconnaissance (5).
(1) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du corps municipal, commencé le 5 octobre 1790, et fini le 18 avril 1791, f"' 209-210.
(2) Il est désigné par le titre de maître de musique. Ce titre équivalait à celui de maître de chapelle {Notre maîtrise, par l'abbé Marbot, p. 116).
(3) Registre des délibérations du corps municipal, commencé le 5 octobre 1790, etc., f" 219. — Allocation d'une rémunération à la maîtrise.
(4) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du corps muni- .cipal, commencé le 5 octobre 1790 , f°' 208-9. — Premier registre de correspondance : à la municipalité de Paris (9 avril 1791), p. 332.
(5) Idem, registre des délibérations, ut supra, f°' 211-212.
La pensée d'économie qui inspire cette démarclie n'est pas douteuse. Elle n'échappera point aux Amis de la constitution d'Aix ; ils en ressentiront quelque honte (1).
Les officiers municipaux n'éprouvent aucun embarras à recommander aux députés de la sénéchaussée cette requête où ils se montrent, un peu à contretemps, soucieux des deniers de la ville i2).
(1) Archives municipales d'Aix, extrait des registres de la société patriotique (20 mai 1791), pièces non classées. La société discute une motion tendant à faire pétition à la municipalité pour qu'elle l'autorise à ouvrir une souscription destinée à élever un monument à la gloire de Mirabeau.
« M. Raillanc a observé (sic) que la municipalité a demandé , par une » adresse, à l'Assemblée nationale, qu'un monument soit élevé aux frais de » la nation, dans cette ville, et que cette demande ayant été envoyée au » comité de constitution, il demande l'ajournement jusqu'à ce que l'Assem- » bléc nationale ait statué sur cet objet.
» Divers membres, appuyant la mention, combattent l'opinion de M. Rail- » lane, et sont surpris qu'on demande d'attendre, pour élever ce monument » à ce grand homme que la France pleure, que la nation fasse des frais qui » doivent être peu à charge à tous les Amis de la constitution. »
Rien ne permet de supposer que le vœu de la municipalité et celui des Amis de la constitution d'Aix aient été exaucés; m.ais le département reçut, du sculpteur Lucas de ^lontigny, un portrait de Mirabeau incrusté en relief dans une pierre des cachots de la Bastille. L'envoi de ce portrait était accompagné d'une lettre curieuse quoique un peu informe, adressée à MM. les membres du département des Bouches-du-Rhône. Nous en donnons quelques extraits. Après des généralités emphatiques sur la Révolution française, l'artiste annonce qu'il a déjà offert deux exemplaires de ce portrait : l'un au canton d'Egreville. oii Mirabeau a pris naissance, l'autre à celui d'Argenteuil, où il allait se délasser des fatigues de son travail (a) : « Je me suis fait, » continue-t-il, « un devoir de vous en adresser un. C'est » vous, Messieurs, qui le nomma (sic) pour être votre représentant. C'est » dans votre sein et sous vos yeux que doit être placé le sénateur français, » afin que vos derniers neveux, en voyant ce précieux dépôt, puissent » dire : « Voilà l'homme immortel , celui qui a soutenu les droits de nos » pères devant la nation entière, qui a renversé les factieux, écarté les » ennemis du bien public, et qui nous a montré à conserver notre liberté. »
Billet à part. — « Je vous prie de vous informer quel marché le départe- I) ment a pris avec le sieur Le Gros ;
» Aussi de me faire réponse si le portrait de Mirabeau que j'ai envoyé a » fait de l'effet, de vouloir en demander le procès-verbal de réception. »
(2) Archives municipales d'Aix, premier registre de correspondance : lettres à M, le président de l'Assemblée nationale et à MM. les députés d'Aix, p. 335,
(a) Papiers de M. Lucas de Montigny. (Lettre communiquée par M. Ch. de Loménie.)
55U MIllABEAU ET LA IMiOVENCR.
MM. d'André et Audier-Massilloii leur répoiideiil, le 29 avril, que leur pétition a été lue à l'Assemblée et mentionnée sur le procès-verbal (1). « Nous veillerons, » continuent-ils , « à ce que le comité de constitution y ait » égard , lorsqu'il rédigera le projet de loi concernant les » honneurs à rendre à la mémoire des grands hommes qui » ont bien mérité de la patrie. »
« Collègues de M. de Mirabeau et témoins de ses Ira- » vaux, nous sentons , plus que personne , l'étendue de la » perte que nous avons faite et nous ne négligerons rien » de ce qui pourra contribuer à honorer sa mémoire et si- » gnaler la reconnaissance de nos concitoyens (2). »
Depuis l'ouverture de la Constituante, Mirabeau avait eu avec Marseille des rapports plus intimes , une correspondance plus active qu'avec l'ancienne capitale de la Provence. Mais, dans les derniers mois, cette correspondance et ces rapports étaient devenus rares et froids. En dépit des apparences, tant bien que mal sauvées, la divergence entre les pensées politiques de Mirabeau et les inspirations révolutionnaires de la cité jadis pacifiée par son influence n'avaient fait que s'accentuer. Sa mort sembla plus renouveler sa gloire que raviver sa popularité à Marseille.
La municipalité fut officiellement informée de ce douloureux événement le 8 avril.
Le 9 , dans une proclamation dont les considérants rappelaient que Mirabeau avait été, jusqu'à la tombe, l'homme de la liberté publique , elle annonçait qu'elle prendrait le deuil, le lundi 11, pour le garder toute la semaine.
Le même jour , la Bourse et les spectacles publics seraient fermés et une messe de Requiem chantée dans toutes les paroisses de la ville. Le conseil général de la commune et des députations de la garde nationale étaient
(1) Archives yjarleinentaires, t. XV, p. 309.
(2) Archives municipales d'Aix : lettre de MM. d'André et Audier-Massillon. 29 avril 1791 (pièce non classée),
convoqués au service funèbre de l'église des Accoules (1).
Avec sa douleur, le corps municipal voulut aussi manifester sa reconnaissance. — Le 14 avril , à l'instigation d'un de ses membres, M. Bertrand, il autorisa l'ouverture d'une souscription pour élever un monument à cet illustre fils adoptif de Marseille, sur la plaine Saint-Michel, appelée désormais place Mirabeau. En attendant l'érection du monument, ce même nom, inscrit sur des plaques de marbre, serait donné à la rue Cannebière. Désireuse de conserver le dépôt de la pensée de Mirabeau et de consacrer son souvenir, la ville décidait d'acheter la collection de ses œuvres pour la placer dans ses archives (2).
Tandis qu'elle lui rendait ces hommages, la municipalité était partagée entre son deuil et l'irritation que lui causaient les pouvoirs des commissaires civils Gay, Laflsse et Debourge, étendus par le décret du 2 avril 1791. Ces commissaires qui, d'après M. Mougins de Roquefort, avaient la confiance des honnêtes gens et dont Bouche demandait le rappel, en protestant de son estime pour eux, étaient désormais autorisés à requérir seuls la force publique, tant à Aix que dans toute l'étendue des départements des Bouches-du-Rhônc et du Var (3).
La municipalité de Marseille se considéra comme menacée d'une déchéance politique. Son premier mouvement fut d'offrir sa démission en masse ; puis elle se ravisa. Le dimanche soir, 10 avril, la veille de la messe de Requiem et du deuil public, le maire, accompagné de plusieurs officiers municipaux et de quelques administrateurs du district , courut à Aix pour engager le directoire du départe-
(1) Proclamation de la municipalité (de Marseille) sur la mort de Mirabeau, de l'imprimerie de Jean Mossy, père et fils, imprimeurs de la nation. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites par la municipalité, du 20 décembre 1790 au 28 août 1791 : à MM. les commissaires de l'Académie de Marseille, p. 138.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations du corps municipal, du 28 juillet 1790 au 22 février 1792 : séance du 14 avril 1791, pp. 125-6.
(3) Archives parlementaires, t. XXIV, pp. 503-4.
552 MIMAHKAU liT l-A IMlO\'KNr.K.
meiil à (loiiiaiidcr la suppression du (lùcroL Le directoire fut d'avis qu'il n'y avait j)as lieu à délibérer. Le lendemain malin. M. Etienne Martin repartait pour Marseille. Les sections volèrent à sa rencontre; il les assura que, malgré le refus d'adhésion du département, tout irait bien. Encouragées par cette parole, elles tinrent séance, tandis que la Bourse et les théâtres restaient fermés. Elles arrêtèrent de dénoncer Brémond-Julien et de réclamer le rappel des commissaires civils. Le soir, l'assemblée du club patriotique était très nombreuse et fort effervescente. On y parlait de couper la tête à MM. Gay, Lafisse et Debourge, venus, disait-on, pour opérer la contre-révolution (1).
Le club et la municipalité croyaient lutter pour la vie et luttaient au moins pour cette domination sans partage et sans restriction, dont ils avaient pris l'habitude. Si les ardeurs de cette lutte troublaient leur recueillement , ils ne sentaient pas moins « de quelle immense proie » la mort venait de se saisir, » comme s'était écrié Camille Desmoulins dans un premier élan de justice et de vérité (2). « La mort, » disait M. Etienne Martin à la tribune des Amis de la Constitution, « n'a frappé qu'une tête » et c'est pour tout un peuple une cal^imité (3) ! »
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites à Paris, du 1" juin 1790 au 27 octobre 1791 : aux députés de Marseille à l'Assemblée nationale, le 11 avril, pp. 75-6. — Revue de la Révolution (Gustave Bord, 5 juin 1887), Taine, La Provence en 1100 et 1101, pp. 471-2.
^2) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Brabant , n° Lxxi , p. 281.
(3) Archives nationales, F', .3196 : discours de M. Etienne Martin à l'Assemblée patriotique^ Extrait des registres de la société des Amis de la constitution (imprimé).
Sous le concert d'hommages rendus à la mémoire de Mirabeau, se cachait le sentiment profond de la perte que la nation venait de faire.
Tous les citoyens, sans distinction de parti, comprenaient d'une manière plus ou moins nette qu'avec cet éloquent homme d'Etat disparaissait la seule force capable de contenir les violences de la révolution, de décourager les menées de la réaction , de sauver du passé ce qui méritait d'être sauvé, d'affermir le présent, de conjurer les menaces de l'avenir.
« Les événements sont bien grands, » disait-il lui-même, « et les hommes bien petits (1). »
Seul il ne parut pas disproportionné à ces événements; il les mesura, il eut la pensée de les endiguer et de les conduire. Cette pensée, chez lui, ne sembla point chimérique. Elle l'était, si l'on songe aux moyens qu'il méditait d'employer ; elle ne l'était pas , si l'on réfléchit aux admirables ressources de son génie, qui pouvait corriger son plan ou l'abandonner et le remplacer dans le feu de l'action.
Mirabeau a beaucoup fait ; il est pourtant resté bien loin du but que ses vues et ses principes avaient assigné à ses efforts.
Il a « voulu préparer, accélérer, déterminer peut-être une
(1) De Bacourt, Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mardi, t. I, p. 428,
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grande révolution dans les choses humaines (1); » il y a réussi; mais hien d'antres ont travaillé à ce résultat et il est permis de penser ([u'ils l'auraient atteint, même sans son concours. Au delà de ce succès, partagé entre de nomhreux collaborateurs, commençait pour lui une tâche bien autrement ditïîcile et personnelle, celle de guider et de contenir cette révolution dont « nulle puissance humaine ne » pouvait plus désormais arrêter les développements. » « Il faudrait, » écrivait-il le 17 septembre 1789 (2), « dix » mille fois plus de talent pour rétablir l'ancien ordre de » choses que pour modérer le nouveau. » D'un côté se dressait une impossibilité, contre laquelle son bon sens, éclairé par sa foi libérale . se serait bien gardé de se heurter; de l'autre, apparaissait une difficulté digne de solliciter son génie qui en appréciait toute l'étendue. Il a eu la ferme volonté de la surmonter; le temps, les circonstances, ses fautes, celles des autres, la maladie et la mort lui ont permis à peine de l'aborder.
Son œuvre en Provence reproduit, dans des proportions plus étroites et dans un cadre plus restreint, celle qu'il a accomplie ou voulu accomplir pour la France entière.
Là aussi, Mirabeau prépare et accélère la révolution ; il contribue à la ruine de cette constitution provençale, qu'il considère comme un désordre dans le désordre, une incohérence dins l incohérence , une anarchie dans C anarchie. Ses sympathies et son ardente éloquence soutiennent les doléances et les réclamations des patriotes marseillais contre la juridiction du grand prévôt, qui s'appliquait à maintenir ou à restaurer dans leur ville l'ordre ancien croulant de toutes parts. Il a été à la peine ; il va être à l'honneur !
Les nouveaux officiers municipaux, qu'une élection peu disputée a élevés à l'administration et au gouvernement
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I. p. 428.
(2) Révolution française , n" du 15 juin 1887 : leUre inédite de Mirabeau , publiée par G. Guibal et Mouttet.
de la cité, le considèrent comme leur protecteur, leur conseiller, leur défenseur. Mirabeau atténue, explique, sans les excuser, les actes de violence révolutionnaire qu'ils ont tolérés ou encouragés. Il craint qu'en laissant frapper Marseille avec sévérité, il ne la jette dans les bras des Lameth et de l'extrême gauche.
Mais, en même temps, il donne ou insinue à ses amis de la municipalité des leçons de sagesse, leur remontre les torts du peuple marseillais contre la loi et les principes mêmes de la constitution, essaie d'apaiser l'effervescence de ces têtes cuites au soleil de Provence.
Il a trop d'autorité pour n'être pas écouté et même obéi.
Les passions révolutionnaires semblent, avec les mois de juin et de juillet 1790, entrer à Marseille dans une phase d'apaisement relatif. Elles se ravivent avec le conflit qui met aux prises, d'un côté, le commandant de la garde nationale, Lieutaud, de l'autre, la municipalité et la société populaire. Lieutaud est vaincu. C'est une défaite indirecte pour Mirabeau , dont l'ex-général partageait les principes.
La victoire de la municipalité, que le farouche Mourraille a conduite au combat, est le triomphe de la révolution terroriste.
Cette révolution a aussi son tribun à Aix : le fougueux et paralytique abbé Rive.
Une cause puissante en seconde les progrès. Les patriotes suivent avec inquiétude les menées des émigrés à Nice et à Turin ; ils craignent qu'à ce complot du dehors ne réponde un soulèvement royaliste dans l'intérieur de la Provence.
Cette double crainte entre pour une large part dans le triple attentat qui termine par un dénouement sanglant le drame des trois journées du 12, du 13, du 14 décembre, à Aix, et dont le contre-coup provoque, à Marseille, la fuite de Lieutaud.
Mirabeau, qui redoute l'anarchie et combattra bientôt la
556 MIHAHEAU ET LA l'HOVENCE.
IciTt'ur dans l'A-Sseuiblùe consliluanle, mcdilo d'aller rcîiidre à la Provence la sécurité, l'ordre et la paix.
11 ni' peut exécuter ce dessein; d'autres soins, d'autres devoirs le retiennent à Paris, où sa situation grandit beaucoup. Son influence sur Aix et sur Marseille diminue plutôt.
Sa mort donne pourtant lieu, dans ces deux villes, à de sincères témoignages de deuil et à de retentissants éloges funèbres.
Les auteurs de ces éloges négligent le côté le plus original et le plus profond de son génie. Ils l'ignorent ; ils n'auraient pu l'entrevoir sans crier, eux aussi, à la grande trahison du comte de Mirabeau.
Sur son lit de mort, le puissant orateur croyait prudent de dérober à l'étroitesse passionnée de ses contemporains les papiers, notes et lettres où il avait semé tant d'observations pénétrantes sur les hommes et les choses de la Révolution ; mais il ne pouvait se résoudre à les détruire, parce qu'il espérait que la postérité y trouverait la meilleure justification de sa conduite dans les derniers temps de sa vie. « C'est là, » ajoutait-il, « qu'existe l'iionneiir de ma mémoire (1). »
Ces révélations, tombées dans le domaine public depuis l'apparition du livre de M. de Bacourt, n'éclairent pas seulement l'histoire de Mirabeau et celle de son temps ; elles peuvent faire pénétrer quelques rayons de lumière pure et saine, au milieu de la masse de ténèbres qui semblent, à certaines heures , accumulées sur la conscience et l'esprit public par les erreurs et les sophismes des dogmes révolutionnaires, par les faits mal compris du passé, par les fétichismes historiques et la témérité aventureuse de certaines aspirations chimériques.
Ces ténèbres dissipées nous permettront de mieux nous orienter dans l'horizon de la vie politique ; de discerner
(1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I, pp. 256-7.
plus nettement les conditions de « la vraie liberté , » et d'observer avec une fidélité plus sûre les lois de « cette » égalité qui distribue sur le même plan et avec la même » balance le pouvoir et la dépendance, les richesses et les )) contributions, les peines et les récompenses, suivant l'im- )) portance, le talent, le mérite et les fautes de chacun (1). »
(1) Bibliothèque de Marseille, ITc, carton in-8°, n° 1, pièces sur la révolution : lettre de M, le comte de Mirabeau à MM. les commissaires des trois ordres de la ville de Marseille.