‹ Mirabeau et la Provence (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Au milieu de ses vastes desseins, de ses triomphes et de ses anxiétés, Mirabeau épuisait rapidement ses forces. « Il » était un de ces prodigueurs de vie qui, dans les temps » d'orage, voient couler si vite et finir si brusquement leurs » jours usés par le travail et les passions (1). »

Il était né avec une constitution robuste dont une éducation virile fortifia les énergies (2); malheureusement les écarts et surtout les épreuves de sa jeunesse l'ébranlèrent de bonne heure. Sa longue et cruelle captivité deVincennes causa de grands troubles dans sa santé : maux de poitrine, ophtalmies, coliques néphrétiques.

Avec la liberté, il sembla recouvrer toute la vigueur de son âge ; mais en février 1788, il eut une attaque de choléra-morbus. Il guérit, malgré le traitement qu'il dut subir et qui consista à lui tirer vingt-deux palettes de sang dans deux jours (3).

« La lancette, » disait Byron, « a tué plus de monde » que la lance. » Les forces de Mirabeau restèrent atteintes d'une manière irréparable et, comme il le disait luimême, cette époque fut pour lui celle du passage de l'été à l'automne (4).

(1) Mémoires de Mirabeau, t. VII, p. 214.

(2) Cabanis, Journal de la maladie et de la mort d'Honoré-Gabriel-Riquelti de Mirabeau, p. 8. — Correspondayice entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I, pp. 249-250.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 415.

(4) Cabanis, p. 9.

524 MIRABEAU ET LA PnOVBNCE.

A la Constiluaiite le régime qu'il suivit était loin d'être sain.

D'abord l'air qu'il respirait pendant les longues séances de cette assemblée, surtout dans l'hiver, était vicié. L'aération très défectueuse de la salle du manège où la rigueur (le la température forçait de tenir habituellement de grands poêles allumés, développait parmi les députés des affections d'estomac et des ophtalmies (1).

En outre Mirabeau avait fait jusque-là beaucoup d'exercice : marche, équitation, escrime, natation. Une fois député., il se contenta d'aller à pied de chez lui à l'Assemblée et môme, lorsque cette dernière fut transférée à Paris, il s'y rendit le plus souvent en voiture (2).

Ses relations avec la cour et les fonds secrets qu'il toucha sur la liste civile aggravèrent encore cette fâcheuse hygiène.

S'entourant d'un grand train de maison, avec trois domestiques, voiture et chevaux, il eut une table splendide.

Il donnait de beaux dîners à une nombreuse compagnie. « De ma vie, » écrit l'aventurier italien comte de Gorani, « il ne m'est arrivé de faire des repas plus aimables que chez Mirabeau. » Dans la salle à manger, ornée avec un luxe artistique, on admirait un riche buffet, des vases antiques, des livres rares et superbement reliés, des tableaux et des estampes représentant les plaisirs de la table.

Ces plaisirs étaient assaisonnés chez Mirabeau par ceux de la conversation la plus exempte de contrainte. Les domestiques n'apparaissaient qu'à de rares moments et pour renouveler les services. Les convives trouvaient tout ce dont ils avaient besoin, assiettes, verres, bouteilles sur les quatre étages de servantes placées entre eux (3).

(1) Cabanis, p. 7.

(2) Idem, p. 16. — Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 417.

(3) Extrait des Mémoires du comte Joseph Gorani, apud Alfred Stern' das Leben Mirabeaus, t. II, pp. 314-5. — Marc Monnier, Un aventurier italien au siècle dernier, pp. 165-6,

Moins dangereuses que les voluptés que Mirabeau ne savait pas s'interdire, ces jouissances épicuriennes ne ralentissaient pas la fiévreuse activité de sa pensée (1).

Surtout dans l'hiver de 1790-91 et vers l'époque de sa présidence, il ne s'accordait pas un moment de repos, depuis sept heures du matin jusqu'à dix ou onze heures du soir. Son sang s'échauffait et lui causait un état de malaise et de souffrance qu'il avouait à Dumont. « Si je croyais aux poisons lents, » disait-il à ce dernier, « je croirais que je » suis empoisonné. Je me sens dépérir; je me sens consumer à petit feu. » Dumont lui fit observer que son genre de vie aurait tué depuis longtemps tout homme moins robuste que lui. « Il faudrait » ajoutait-il, « que vous fus- » siez un salamandre pour vivre dans ce feu dévorant sans » vous consumer. » Ses ophtalmies avaient reparu avec une nouvelle violence. Plus d'une fois il présida l'Assemblée, un bandeau sur l'œil. Dur au mal, il se fit un jour appliquer les sangsues entre la séance du matin et celle du soir et monta à son fauteuil, le cou encore enveloppé d'un linge pour étancher un reste de sang (2).

En même temps, il se plaignait d'engorgements aux jambes, d'un rhumatisme vague aux bras et à la poitrine, de douleurs d'entrailles et d'une indicible angoisse. Il était devenu étrangement impressionnable. <c Ses muscles , » écrit Cabanis, son médecin et son ami, « restaient toujours ceux d'un hercule ; ses nerfs étaient presque ceux d'une femme délicate et vaporeuse (3). »

La pensée de la mort revenait souvent dans sa conversation et semblait poursuivre son esprit sans l'effrayer. Ses amis les plus intimes ont affirmé à son fils adoptif qu'il demandait de tous côtés des épitaphes. Embrassant un jour la troisième fille de M"" du Saillant , une de ses nièces, charmante de fraîcheur et de grâce : « C'est, » dit-il,

(1) Etienne Dumont, pp. 260-1 et 266.

(2) Etienne Dumont, etc., p. 266.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 418-9. — Cabanis, p. 18.

« la mort qui embrasse le printemps (1). » Ses adieux à Dumont laissèrent percer une émotion que ee dernier ne lui avait jamais vue. Il assura son ami qu'il mourrait à la peine : « Nous ne nous reverrons peut-être pas, » ajouta-t-il. « Quand je ne serai plus, on saura ce que je valais. » Les malheurs que j'ai arrêtés fondront de toutes parts » sur la France. Cette faction criminelle, qui tremble devant » moi (2), n'aura plus de frein. Je n'ai devant mes yeux » que des prophéties de malheur (3) ! »

Quelquefois, sans aller jusqu'à ce sombre pressentiment, il s'arrêtait dans un découragement au milieu duquel il formait des projets de retraite (4).

Ces projets ne furent pas étrangers sans doute à l'acquisition qu'il fit d'une assez jolie maison de campagne à Argenteuil, nommée le Marais (5).

Acquisition n'est peut-être pas le mot propre ; car Mirabeau n'avait pas acheté la propriété de ce domaine mais simplement les droits d'un bail à longue échéance (6).

Peu lui importait! Ce qu'il voulait c'était un asile où il put respirer un air pur et libre au sortir des séances de la Constituante. Il allait tous les samedis au Marais, tantôt pour y passer le dimanche entier, tantôt pour se donner quelques heures de repos (7).

Artiste et poète, il aimait la nature et surtout les fleurs (8). On se le représente trop exclusivement sous les traits et dans la pose d'un tribun tonnant. Il y avait chez lui beaucoup de grâce et de bonté.

Dans son commerce intime, il exerçait je ne sais quel

(1) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 421.

(2) (Les Jacobins).

(3) Etienne Dumont, p. 267.

(4) Idem, p. 266.

(5) Louis Passy, Frochot, préfet de la Seine, p. 96.

(6) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 427.

(7) Cabanis, p. 21.

(8) Etienne Dumont, p. 273. — Michelet, Histoire de la Révolution française, t. II, p. 162.

charme irrésistible, même sur des hommes que séparait de lui une grande divergence de caractère ou d'opinion, comme M. de La Marck et Cazalès (1). Sans affectation de popularité, il se plaisait à faire le bien autour de lui. Au Marais, il occupait un grand nombre d'ouvriers et n'oubliait pas les pauvres malades ou infirmes. Des distributions de pain, de viande, de gros linge, guidées par les conseils du curé d'Argenteuil, soulageaient leur misère (2).

C'est au Marais que, dans la nuit du samedi 26 au dimanche 27 mars, Mirabeau fut attaqué de la maladie qui devait l'emporter (3).

Le lendemain , la question des mines étant à l'ordre du jour de l'Assemblée, il vint, bien que très souffrant, soutenir un projet de décret dont le succès importait aux intérêts de M. de La Marck. Il vainquit, mais ses derniers efforts achevèrent de l'accabler. « Vous vous tuez, )) lui dit un jeune médecin, ami de Cabanis, M. la Chèze , qui le rencontra sur la terrasse des Feuillants , au sortir de la séance. Une foule importune l'entourait. Vingt solliciteurs étaient là, l'un lui présentant un mémoire, l'autre lui demandant quelques instants d'entretie^i. « Arrachez-moi d'ici , » dit Mirabeau à La Chèze , « j'ai » besoin de repos et si vous n'avez pas d'engagement pour » la journée, faites-moi le plaisir de me suivre à la » campagne (4). »

Le lendemain soir 28 , après un peu de mieux amené par un bain , Mirabeau crut pouvoir assister à une représentation de la Comédie italienne; mais bientôt un horrible redoublement de son mal le contraignit de sortir. Il ne trouva pas sa voiture à l'endroit où il avait ordonné à

(1) Cabanis, p. 28. — Etienne Dumont, pp. 12 et 13. — Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 424. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. II, p. 259.

(2) Cabanis, pp. 21-22.

(3) Idem, p. 22.

(4) Idem, pp. 22 à 23. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. III, pp. 92 et 93.

son cocliLU' de l'alteudre et rentra chez lui à pied , en s'ajjpuyanl sur le bras de La Chéze , au prix de terribles souffrances (1).

Cabanis n'arriva auprès de lui qu'à une heure du matin. Mirabeau semblait sous le coup d'un accès malin. Il respirait avec la plus grande peine , « le visage gontlé par l'ar- » rèt du sang dans les poumons , le pouls intermittent et » convulsif, les extrémités froides. Jamais, » ajoute Cabanis , « malade ne m'a paru si décidément frappé à » mort (2). »

L'emploi de moyens très énergiques fît cesser cette crise aiguë. Le calme qui lui succéda dura toute la journée du mardi. Le soir, Mirabeau se crut sauvé et, dans la satisfaction qu'il éprouvait de se sentir revivre, il dit à Cabanis : « Il est bien doux de devoir la vie à son ami (3). »

Le lendemain matin, mercredi 30, l'état du malade s'aggrava de nouveau. Cette aggravation fut suivie d'un peu de détente (4). Mirabeau fit ouvrir les fenêtres de sa chambre. Le soleil brillait; un souffle d'air tiède et prin- Xanier agita les rideaux du lit. « L'air et le soleil, voilà » ce qui fait vivre ; mais il faut des amis pour faire aimer » la vie , » dit Mirabeau en regardant avec une tendresse affectueuse Cabanis et Frocbot (5), debout auprès de sa couche (6).

Il voulut se lever, le soir, et se fit placer sur une chaise longue pendant qu'on renouvelait son lit. Ce simple changement montra combien ses forces étaient tombées.

A minuit, Cabanis remarqua les symptômes d'un nouvel accès. Il fut plus violent que le précédent. A partir de trois heures du matin, Mirabeau souffrit beaucoup. Sa physio-

(1) Cabanis, pp. 29 à 31.

(2) Idem, pp. 32-33.

(3) Idem, pp. 34-35.

(4) Idem, pp. 36-37.

(5) Frochot, ami de Mirabeau, députe du tiers état pour le bailliage de la Montagne (en Bourgogne), futur préfet de la Seine.

(6) Louis Passy, Frochot, préfet de la Seine, p. 78.

nomie prit un aspect qu'elle ne devait plus perdre, celui de la mort (1).

Littérateur, jeune encore, plus exercé aux spéculations de la théorie que versé dans la pratique (2), Cabanis s'effraya de la responsabilité qu'il encourait. Il proposa à Mirabeau d'appeler d'autres médecins, Mirabeau repoussa cette proposition avec emportement. « Non, » s'écria-t-il d'une voix forte ; « je ne veux voir personne ! Si.je reviens » à la vie , vous en aurez tout le mérite ; je veux que vous » en ayez toute la gloire (3). » Cabanis insista en vain sur la peine que lui causaient de tels propos. Mirabeau fut inflexible et lorsqu'arriva le docteur Antoine Petit, mandé par Cabanis, il refusa de le recevoir. M. Petit ne put être admis auprès du malade que le vendredi l*"" avril (4).

Il était alors perdu. La quinine employée par Cabanis , avec l'approbation da docteur Petit, n'avait produit aucun effet (5).

Le pouls n'existait plus. Les mains et les bras étaient glacés ; la respiration de plus en plus gênée ; la physionomie effrayante (6).

Mirabeau n'adressa pas moins au docteur Petit des paroles pleines d' à-propos, de bonne grâce et de noblesse.

La visite terminée, il lui dit, en montrant le groupe qui entourait son lit : « Voyez, Monsieur, comme l'on » s'empresse autour de moi, comme je suis servi. Vous » croiriez que tout ce monde est à mes gages. Eh bien, » ce sont mes amis; voilà un de mes collègues (il dési- » gnail Frochot). Il faut pourtant convenir que d'être ainsi » aimé, cela attache un peu à la vie. Sauvez-moi! Je n'ai » jamais été plus méchant que cela (7). »

(1) Cabanis, pp. 43-44.

(2) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 423-4.

(3) Cabanis, pp. 47-49.

(4) Idem, p. 52.

(5) Idem, pp. 50-51.

(G) Idem, pp. 53-54.

(7) Louis P.'issy, Frodiot, etc., p. 84.

530 MIRAHEAU ET LA PROVENCR.

Il savait bien lui-inôme qu'il ne pouvait plus guère espérer son salut. Cabanis l'avait assuré que son sort serait décidé le samedi malin, il attendait cet arrêt avec résignation (1).

Sauf à de rares moments où ses douleurs devenaient trop atroces, il fut calme et doux envers la soutlVance. L'évèque d'Autun prétend qu'il a dramatisé sa mort. Dumont rapporte cette expression en l'admirant beaucoup.

Elle n'est que médiocrement exacte, témoin l'émotion profonde du comte de La Marck, qui ne quitta presque point Mirabeau depuis le mardi 29(2). M. de La Marck était un esprit froid , sévère. Une mise en scène théâtrale ne pouvait ni le duper, ni le toucher. Son récit sobre et sincère nous retrace une fin simple et digne.

Le jeudi, il est assis dans la chambre de son ami, auprès de la cheminée , et ne se souvient plus d'une conversation que, neuf ou dix mois auparavant, il a eue avec lui sur les belles morts. Mirabeau exaltait avec verve et éloquence, mais aussi avec une certaine emphase les morts les plus dramatiques de l'antiquité et des temps modernes. M. de La Marck se plaisait à les rabaisser en y montrant -le résultat d'une orgueilleuse affectation. « Quant à moi , » ajoutait-il , « les morts que je trouve les plus belles , ce sont celles auxquelles j'ai assisté sur le champ de bataille et dans les hôpitaux, où des soldats, d'obscurs malades, conservant tout leur calme , n'exprimaient pas un regret de quitter la vie et se bornaient à demander qu'on les plaçât dans une position où , souffrant moins , ils pussent mourir plus commodément. » — « Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là, » répliquait Mirabeau. Tout d'un coup, les paroles de son ami lui reviennent à l'esprit; il l'appelle auprès de son lit de souffrance et, lui tendant la

(1) Cabanis, p. 51.

(2) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I (Souvenirs du comte de La Marck), p. 254 : « Dès la soirée de ce même jour (mardi 29) le mal avait empiré ; je ne quittai presque plus le malade. »

LA MORT ET LKS OBSÈQUES DE MinABEAU. 531

main : « Mon cher connaisseur en belles morts, » lui demande-t-il , « êtes-vous content (1)? » M. de La Marck cherche en vain à retenir ses larmes. Frochot entre. « N'est-ce pas un spectacle bien touchant, » lui dit Mirabeau , « que celui d'un homme calme et froid ne pouvant » cacher qu'à demi une douleur contre laquelle il s'arme » vainement (2). »

Avec sa délicatesse de cœur, Mirabeau conserve toute la lucidité de son esprit. Les affaires publiques ne cessent de le préoccuper. Il s'informe toujours de ce qui se passe à. l'Assemblée nationale. Il porte ses regards vers l'Angleterre et sur son ministre dirigeant, ^Pitt , qu'il appelle le ministre des préparatifs. « Pitt , » remarque-t-il, « gouverne » avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait. Si » j'eusse vécu , je crois que je lui aurais donné du cha- » grin (3). » Mirabeau parle déjà de lui-même comme s'il avait cessé de vivre. Il n'y a plus pour lui de présent, et l'avenir semble ouvrir devant ses yeux mourants le mystère des nouvelles convulsions révolutionnaires qui s'apprêtent : « J'emporte avec moi , » dit-il , « le deuil de la monarchie, dont les débris vont être la proie des factieux (4). »

Le bruit de sa maladie s'est bientôt répandu dans Paris. Dès le mardi soir , sa porte est assiégée par une foule de gens de tout état, de tout parti, de toute opinion. Les bulletins de sa santé sont rapidement enlevés, lus et discutés dans les groupes. La rue de la Chaussée-d'Antin se remplit de peuple , mais ce peuple parle à voix basse en passant sous les fenêtres de Mirabeau et dresse, de lui-même, des barrières au-dessus et au-dessous de sa maison pour arrêter la circulation des voitures. Mirabeau est profondé-

(1) Corrpupovrlnnre entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I , pp. lïyH à 259.

(2) Cabanis, p. 52, — Louis Passy, p. 82.

(3) Cabanis, p. 53. — Mémoires de Ferrières, t. II, p. 299.

(4) Correfipondar).ce entre le comte de Mirabeau et le comte de La Mardi, t. I, p. 251. — Louis Passy. p. 79.

53'2 MIRABEAU BT LA PROVEI*CE.

meut touché de cette attention. « Ah! oui, sans doute, » s'écrie-l-il, « un i)euple si sensible et si bon est bien digne » qu'on se dévoue à son service et (]u'on fasse tout pour » établir et consolider sa liberté. Il m'était glorieux de lui » consacrer ma vie entière ; je sens qu'il m'est doux de » mourir au milieu de lui (1). » Près de Damniartin, Jeanne d'Arc a prononcé un mot presque semblable : « Oh ! le bon peuple ! Que je serais heureuse de pouvoir, à la fin de mes jours, reposer dans cette terre ! »

La sollicitude du roi n'était pas moins vive que celle des Parisiens. Deux fois par jour, ostensiblement, et plus souvent en secret , Louis XVI faisait prendre des nouvelles. Les révolutions de Paris lui savaient gré de ne pas aller les chercher lui-même. « Cette démarche, » ajoutaient-elles, « l'aurait fait idolâtrer et eût causé une diversion fâcheuse » pour le patriotisme (2). »

Vilaine pensée de défiance haineuse dans un moment où, en présence du solennel événement qui s'apprêtait , les animosités semblaient s'apaiser. M. de Talleyrand qui, depuis la publication de l'histoire secrète de la cour de Berlin, était brouillé avec Mirabeau, vint, trois fois par jour , s'informer de son état. Il resta, le 1" avril, deux heures auprès de son lit (3).

Le 30 mars, une députation de la société des Amis de la constitution s'était présentée chez l'illustre malade. Barnave marchait en tête. Les Lameth avaient eu la petitesse de ne pas vouloir se joindre à la députation : « Je les sa- » vais bien maladroits, » dit Mirabeau, « mais je ne les » savais pas si bêtes (4). » Le lion mourant allongeait encore son coup de griffe.

(1) Cabanis, pp. 40, 41, 53.

(2) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 436. — Les Révolutions de Paris, t. VII, n° 91, p. 640.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 458-9. — Louis Passy, p. 86-7.

(4) Cabanis, p. 41. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, t. I, p. 172. — Louis Passy, Frochot, etc., p. 78.

Les sentiments d'affection et de tendresse dominaient pourtant dans son âme.

Il était entouré de sa sœur , M™" du Saillant , et de ses plus intimes amis : Frochot, Pellenc, De Comps, La Marck.

Cabanis passa la nuit du vendredi au samedi sur une chaise longue, à côté de son lit. L'activité d'esprit du malade lui faisait oublier ses souffrances ; il semblait s'appliquer lui-même « à modérer le mouvement de sa tête , de » peur que ce mouvement ne se transformât en un véri- » table délire. Les pensées et les images , » raconte Cabanis , « se présentaient à lui avec une rapidité étonnante ; » jamais, peut-être , son langage n'avait eu plus de préci- » sion, d'énergie et d'éclat (1). »

Quand le jour parut, il fit ouvrir les fenêtres et dit à Cabanis : « Mon ami, je mourrai aujourd'hui. Quand on en » est là, il ne reste plus qu'une chose à faire : c'est de se » parfumer, de se couronner de fleurs, de s'environner de » musique , afin d'entrer agréablement dans ce sommeil » dont on ne se réveille plus (2). »

M. de La Marck ne voit dans ces paroles qu'un délire passager de Mirabeau , ou un rêve , pour ne pas dire une invention philosophique de Cabanis. Il avoue , du reste , qu'il n'était pas dans la chambre de son ami au moment où celui-ci aurait tenu ce langage (3).

Comment concilier entre eux le témoignage de Cabanis et le sentiment de M. de La Marck, car il nous parait impossible de rejeter absolument le premier et difficile de ne pas tenir, dans une certaine mesure, compte du second.

Cabanis a, peut-être, prêté un tour sentencieux de philosophie épicurienne à un simple vœu de Mirabeau qui demandait des fleurs et de la musique. Quoi de plus naturel que de vouloir s'entourer de cette double poésie

(1) Cabanis, p. 59.

(2) Cabanis, p. 59.

(3) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March> t. I, p. 253.

en face de la mort? D'ailleurs, il ne fut point donné de suite à cette parole jetée en passant. Mais le malade fit approcher son lit de la fenêtre pour contempler le soleil ([ui brillait sur les feuilles naissantes des arbres de son petit jardin. « Si ce n'est pas là Dieu , c'est au moins son cousin germain (1) , » dit-il à M. Frocbot. « L'aspect de la lumière est ce qu'il y a de plus doux après la présence de l'ami qui nous soigne (2). » Cabanis l'invita au calme , de peur que son agitation ne rendit mortel un accès qui pouvait ne pas l'être (3). « Il est mortel, » reprit Mirabeau. Apercevant son bon valet de chambre, Teutch, qui avait été fort malade le jour précédent, il lui demanda : « Eh bien ! mon brave Teutch, comment cela va-t-il y » — « Ah ! Monsieur, ah! mon cher maître, je voudrais bien que vous fussiez à ma place! » — « Tiens, » répondit Mirabeau, « je ne voudrais pas que tu fusses à la mienne (4) ! »

Le dénouement approchait. Le sentant venir , Mirabeau profita d'un dernier reste de force pour s'entretenir encore pendant trois quarts d'heure avec Cabanis et M. de La Mardi, assis tous les deux sur son lit (5). Puis il perdit la parole. Son agonie venait de commencer. Il fut calme jusqu'à huit heures du matin. Alors ses douleurs se réveillèrent. Il fit signe qu'il voulait écrire et écrivit très lisiblement : « dormir. » Cabanis feignant de ne pas le comprendre, Mirabeau, toujours par écrit, demanda de l'opium et ajouta : « Peut-on laisser ainsi mourir son ami sur la roue pendant plusieurs jours peut-être (6) ? »

Cabanis prescrivit et envoya prendre un calmant. On essaya de faire croire au malade que son désir allait être accompli.

La violence de la douleur lui rendit momentanément la

(1) Louis Passy, Frochot, etc., p. 89.

(2) Id., ibid., p. 85.

(3) Cabanis, p. 60.

(4) Idem, p. 60.

(5) Idem, p. 61.

(6) Idem, p. 62.

parole. « On me trompe! » dit-il à M. de La Marck ; « ah ! les médecins! » Il adressa à Cabanis un reproche affectueux , puis se tourna sur le côté droit par un mouvement convulsif, et, les yeux levés au ciel, expira dans les bras de M. de La Marck. Il était huit heures et demie (1). »

Le soir, Tronchet dit à la Constituante, qu'il présidait : « J'ai une fonction bien douloureuse à remplir. » Aussitôt un bruit sourd se répandit dans toutes les parties de la salle et l'on entendit ces mots plusieurs fois répétés : « Ah ! il est mort (2) ! » Le président annonça le fatal événement et ajouta quelques paroles, d'ailleurs assez froides et ternes. Le morne silence qui suivit cette courte allocution, fut plus éloquent (3). Des larmes coulaient de bien des yeux. La voix altérée par l'émotion, Barrère proposa de consigner au procès-verbal l'expression des regrets de l'Assemblée et demanda que tous les membres fussent , au nom de la patrie , invités aux funérailles de Mirabeau (4). Du reste, la séance continua, mais un discours posthume du grand orateur sur les successions, lu par Talleyrand, la remplit presque tout entière (5).

Moins sincère peut-être que celle de l'Assemblée, la douleur des Jacobins fut plus démonstrative et plus théâtrale; non seulement ils décidèrent, comme elle, d'assister en corps aux obsèques de Mirabeau, mais encore de porter le deuil huit jours et de le reprendre périodiquement, chaque année, le 2 avril (6). Les dames et la plupart des patriotes l'avaient spontanément revêtu (7).

A son tour, le département de la Seine envoya une députation solliciter de l'Assemblée nationale un décret qui

(1) Cabanis, p. 63.

(2) Archives parlementaires, t. XXIV, p. 50G. Moniteur, 3 avril, p. 380.

(3) Camille Desmoulins, Révolutions de France et de Bradant, t. VI, n° 72,

(4) Archives parlementaires, t. XXIV, p. 506.

(5) Archives parlementaires, t. XXIV, pp. 50G-515.

(6) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 480.

(7) Gaston Maugras, Journal d'un étudiant pendant la Révolution, p. 119.

536 MfRADEAU ET LA PROVENCE.

consacrerait la nouvelle église de Sainte-Geneviève à la sépulture des grands hommes et jugerait Mirabeau digne de cet honneur. L'Assemblée accueillit cette requête (1).

Mirabeau avait exprimé la volonté de reposer dans la chapelle de sa maison d'Argenteuil et désiré que le corps de son père et les restes de son aïeule y fussent apportés (2).

La patrie venait, pour ainsi dire, l'enlever à sa famille.

Aux hommages de la douleur et de l'admiration publiques, se mêlèrent des soupçons d'empoisonnement. M""* du Saillant croyait que la mort de son frère était le résultat d'un crime. L'accusateur public près le tribunal du premier district du département de la Seine ordonna l'autopsie du corps de Mirabeau (3).

Elle eut lieu le dimanche à midi . en présence de quarante-trois médecins ou chirurgiens, de nombreux magistrats, gardes nationaux, délégués des sections et même de personnes nommées par le peuple , qui stationnait devant la maison. Le grand médecin, Vicq d'Azyr, était venu assister à cette opération, sur la prière de M. de La Marck (4).

Pour rappeler le mot de ce dernier, il s'agissait d'interroger la mort sur le crime qu'elle avait commis (5). Plusieurs chirurgiens , en général jeunes et révolutionnaires assez ardents , auraient été portés à lui trouver des complices. Ils crurent découvrir des traces de poison dans les organes du défunt, mais la majorité des médecins présents, les plus savants et les plus expérimentés, furent d'un avis contraire. La mort, d'après eux, était naturelle (6).

(1) Archives parlementaires, t. XXIV, p. 536.

(2) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 481.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 464.

(4) Cabanis, p. 65. — Mémoires de Mirabeau, t. VIII, p. 461-462.

(5) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La March, t. III, p. 112.

(6) Mémoires de Mirabeau, t. VIII, pp. 464-7. — La version médicale actuelle la plus répandue attribue cette mort à une inflammation de la plèvre et du péricarde; mais l'auteur de deux articles publiés par la Gazette des hôpitaux, dans les numéros des 6 et 8 mai 1890, M. Henri Duchesne, revient à l'opinion de Cabanis ; il fait mourir le grand orateur d'une péricardite

LA MORT ET LES OnSÈQUES DE MIRABEAU. 537

Une assez vive polémique scientifique s'engagea autour de la maladie de Mirabeau et sur la manière dont elle avait été traitée. Le corps médical de Genève accusa Cabanis d'en avoir absolument méconnu le caractère (1).

Nous ne nous engagerons pas dans cette discussion. Elle est en dehors de notre compétence et nous entraînerait trop loin de l'imposant spectacle des funérailles de Mirabeau.

Ces funérailles semblèrent inaugurer son immortalité.

Elles avaient été fixées au lundi soir, quatre heures, sans doute pour permettre à l'Assemblée de tenir sa séance du matin ; car elle siégea ce jour-là, ce qui nous semble bien étrange.

Il était plus de cinq heures et demie (2), lorsque le cortège s'ébranla au milieu d'une affluence énorme. Les spectateurs se pressaient le long des rues et des boulevards, aux fenêtres et sur les toits des maisons. D'autres formaient comme des grappes humaines aux branches des arbres.

Ce fut là un de ces spectacles grandioses où Paris excelle.

Un détachement de la garde nationale à cheval ouvrait la marche. Il précédait une députation des sapeurs et canonniers de cette garde, mêlée à un groupe de vainqueurs de la Bastille et flanquée d'une double haie d'invalides. La Fayette s'avançait ensuite à la tête de tout son étatmajor, derrière lequel se pressaient des délégués envoyés par les soixante bataillons de la milice citoyenne, par les Cent-Suisses et les archers de la prévôté de l'hôtel du roi. Les représentants de ces deux derniers corps donnaient

d'origine rhumatismale et d'une lithiase ou formation de calculs biliaires. (La dernière maladie de Gabriel-Honoré-Riquetti, comte de Mirabeau (1789-1791), d'après le journal de Cabanis son médecin (Paris, 1791), par Henri Duchesne , ancien externe des hôpitaux de Paris [Gazette des hôpitaux civils et militaires, 6 et 8 mai 1890]).

(1) Etienne Dumont. p. 307-308.

(2) Six heures, d'après le procès-verbal de l'Assemblée nationale {Archives parlementaires , t. XXIV, p. 557).

Page 1