‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 34 sur 48 · L*ÉTABL18SEIIENT DES MUNICIPALITÉS NOUVELLES EN PROVENCE · texte numérisé non relu

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ment. Indisposé et retenu dans son lit, le maire ne peut les recevoir; ils se rendent à THôtel de ville.

Ils sont au nombre de onze sergents ou sergents-majors. A leur tête marche un jeune adjudant à la taille élancée, à l'œil perçant, au regard ferme et droit. C*est Bernadotte. Tous affirment les sentiments patriotiques du corps dont ils sont les organes, sa soumission à la Constituante, son désir d'entretenir la plus parfaite union avec la garde nationale et sa résolution de concourir avec elle à la défense de Tordre ; mais , en même temps , ils demandent que leur colonel et tous leurs officiers soient placés sous la sauvegarde de la nation, de la loi et du roi. Ces officiers les ont toujours commandés avec beaucoup de bonté et ne leur ont jamais prescrit que le respect pour la Constituante et l'obéissance à ses décrets.

Ces déclarations sont accueillies par des applaudissements. Le général de Tarmée civique invite toute la députation à diner pour le lendemain.

Mais bientôt la scène change. Le colonel d'Ambert arrive accompagné du major M. de Chartogne et d'un sous-lieutenant ; il vient prier la municipalité d'agréer ses excuses ; il les lui présente.

Son apparition est saluée par des huées qui attirent le peuple. La foule s'amasse devant THôtel de ville, pénétre dans la grande salle.

Bernadotte, avec une partie des bas officiers, s'efforce de la contenir, la harangue, lui déclare qu'il faudra passer sur son corps et sur celui des braves qui l'entourent pour aller jusqu'à leur colonel. Pendant ce temps , leurs camarades enlèvent M. d'Ambert, le major et le sous-lieutenant et les portent dans une salle voisine dont ils referment aussitôt la porte sur eux.

Quelques officiers et volontaires de la garde nationale les secondent.

De son côté, le régiment de Royal-la-Marine est ému.

Il faut l'empêcher de faire un coup de tête qui pourrait

avoir des suites sanglantes. M. de Chartogne s'en charge. M. d'Ambert croit devoir rester à la maison commune sous la sauvegarde de la municipalité et du roi. Les bas officiers, qui viennent peut-être de le sauver , ne le quitteront pas. Un membre du corps municipal, M. Arnavon, est délégué par ses collègues pour se tenir en permanence à THôtel de ville et pour protéger, au besoin, M. d'Ambert.

Dans la nuit, Bernadotte et ses compagnons entendent, à travers la porte, quelques énergumènes de la milice citoyenne crier qu'il faut enfoncer cette porte , couper la tôte au marquis d'Ambert et la promener sur une pique. Aussitôt tous jurent à leur chef de partager son sort, et courent prévenir M. Arnavon. Celui-ci descend dans la grande salle, apaise les gardes nationaux et fait transférer le colonel avec ses sous-officiers dans la chambre du capitaine de quartier. Ils y sont plus à Tabri, mais aussi plus étroitement surveillés. Le mobilier est fort sommaire ; il se réduit à quelques mauvaises chaises de paille. Ce n'est qu'au bout de quatre jours et sur les sollicitations répétées du colonel que la municipalité se décidera à faire donner des matelas aux bas officiers.

Leur présence ne laissait pas que de lui causer de l'inquiétude. Le lundi 22, elle s'efiForça de les séparer de leur colonel; elle échoua contre leur dévouement. Dans la soirée, le bruit se répandit que Royal-la-Marine prenait fait et cause pour le marquis d'Ambert et allait marcher sur l'Hôtel de ville. Les magistrats municipaux avisèrent M. de Miran et signifièrent à Bernadotte que l'apparition du régiment serait la mort du colonel.

Bernadotte rendit compte de leurs déclarations à M. d'Ambert ; celui-ci leur renvoya l'assurance qu'il n'était pour rien dans tout ce qui se passait et qu'il comptait absolument sur la subordination de ses soldats.

Incrédules et défiants, ces magistrats demandèrent à M. d'Ambert un de ses sergents et le dépéchèrent, sous forte escorte, à M. de Chartogne pour déclarer à ce major

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Talerte éprouvée et la détermination prise à THôtel de ville. M. de Chartogne s'apprêtait tranquillement à se mettre au lit ; il fit répondre que le régiment, sévèrement discipliné, était bien éloigné de se porter à aucun excès condamnable.

Deux jours plus tard, renouvellement de la même tentative et des mêmes alannes.

La tentative aboutit à un échec encore plus complet que la précédente. Sur Tinsinuation de la municipalité, M. de Chartogne et les officiers de Royal-la-Marine lui remirent un ordre confirmé par M. de Miran pour Tadjudant et les sergents qui entouraient M. d'Ambert. C'était une sommation de rentrer dans leurs compagnies respectives. Ils refusèrent d'obéir, aimant mieux périr que d'abandonner leur colonel. On leur demanda une réponse écrite; ils la rédigèrent aussitôt. Elle fut aussi formelle que possible. La fidélité devenait révolte (1).

Pour la nuit , celle du 24 au 25 , on redouta encore à la maison commune un coup de main accompli par le régiment ou par une partie du régiment, mais l'Hôtel de ville ressemblait à une forteresse armée en guerre avec toutes les rues des alentours barricadées. Des obusiers et des pièces de campagne étaient en batterie aux abords et dans l'intérieur nême de l'édifice. Il était défendu aux habitants des maisons voisines de se mettre aux fenêtres. Le colonel d'Ambert cite une nourrice qui oublia cette défense. Une sentinelle déchargea contre elle son fusil, sans l'atteindre d'ailleurs (2).

(1) « Nous déclarons à MM. de la commune et à la nation entière qu'il n'est pas en notre pouvoir d'abandonner M. le marquis d'Ambert sans encourir le blâme public et la haine de nos camarades » (fait à l'hôtel de la commune, le 24 mars 1790).

(2) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 59 : lettre d'envoi et mémoire des bas officiers de Royal-la-Marine; Conclusions du procureur du roi en la police; Information prise par nous J. François Lieutaud, lieutenant général de police et officier municipal de cette ville de Marseille, à la requête de M. le Procureur du roi en la police, querellant en injures, menaces et défi envers la municipalité et la garde nationale de

Malgré ses alarmes, la municipalité n'était pas absolument fâchée de cet incident; elle avait compris tout le parti qu'elle pourrait en tirer pour Téloignement des troupes.

Dès le 23 , elle avait fait partir pour Paris un courrier extraordinaire qui portait une série de pièces officielles, entre autres les procès-verbaux des officiers de la garde nationale et de la municipalité, l'information prise par l'un de ces derniers, Jean-François Lieutaud, agissant en qualité de lieutenant de police.

Ce courrier arriva dans la nuit du 26 au 27.

MM. de Beausset et Blanc envoyèrent aussitôt aux députés de la sénéchaussée de Marseille et au comte de Mirabeau les plis qui leur étaient destinés. Ils écrivirent à tous, même aux délégués du commerce, MM. Rostagny, La Flèche, Justinien Greling (1) et leur donnèrent rendez-vous à l'Assemblée nationale pour huit heures du matin ; à sept, ils sortaient de chez eux, prenaient au passage MM. Castellanet et Peloux pour aller ensemble conférer avec Mirabeau. Là, ils formèrent leur plan d'attaque et de défense.

La conférence se prolongea plus qu'ils n'avaient pensé. Neuf heures sonnaient lorsqu'ils rejoignirent les députés de la sénéchaussée et du commerce de Marseille. Tous avaient été exacts au rendez-vous. Le plan concerté chez

cette ville. — Archives municipales de Marseille, registre de correspondance, commencé le 8 septembre 1789 : lettres à l'Assemblée nationale (21 mars 1790}; du 21 mars 1790 à M. le marquis de Miran; au môme, 22 mars 1790; au même, le 24 mars, f*' 140-41. — Bibliothèque publique de Marseille : précis de ce qui s'est passé à Marseille relativement à l'affaire du colonel d*Ambertf DeK, 1003. — Revue de la Révolution (Gustave Bord), 5 janvier 1887. » La Provence en 1190 et 91 (Taine), p. 17 : M. de Miran au comte de Saint- Priest (30 mars 1790). — Journsil de Provence^ t. XXVII, 14* supplément, p. 279 (28 octobre).

(1) Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance administrative de cette chambre, BB, art. 313 : lettre de M. Lejeans à MM. les députés et échevins du commerce de Marseille (Versailles, 13 août 1789)* lettre des députés des communes, MM. Delabat et Lejeans (1*' octobre 1789); de M. la Flèche (20 décembre 1789). — 0. Teissier, inventaire de la chambre de commerce de M&neille : séance du 24 juin 1789, nomination de M. Rostagny, p. 210.

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le grand orateur fut unanimement approuvé et aussitôt exécuté.

M. Castellanet monta auprès du président Rabaut-Saint* Etienne et se fit donner la parole pour communiquer à la Constituante les graves nouvelles qu'il avait reçues dans la nuit.

Après en avoir présenté un résumé succint, il ajouta que la municipalité marseillaise priait TÂssemblée de vouloir bien : f" lui indiquer le tribunal devant lequel le colonel d'Ambert devait être renvoyé ; 2"* l'assister dans les démarches qu'elle faisait en vue d'obtenir le départ des troupes. « Le peuple de Marseille, » dit-il en terminant, « est bon; il » est doux, mais il est brûlant. Depuis longtemps les troupes » l'inquiètent et l'obsèdent. Il est nécessaire de prendre » promptement un parti sur les demandes de la municipa- » lité. » ^

Plusieurs membres votèrent le renvoi immédiat de l'affaire au comité des rapports et réclamèrent le compte rendu pour le jour même, à la séance du soir. D'autres pensaient qu'il fallait se donner le temps d'entendre toutes les parties ; mais les premiers l'emportèrent , gr&ce à l'appui de Mirabeau.

Satisfaits du résultat qu'ils avaient obtenu, les députés réunis de la sénéchaussée , de la ville et du commerce de Marseille passèrent au comité des rapports, où, par discrétion, ils ne voulurent pas rester, malgré les instances du président, l'abbé Grégoire. M. de Saint-Priest , chez lequel ils se présentèrent ensuite, les surprit par la cordialité de son accueil. Après un entretien où ils lui donnèrent des détails sur l'affaire du colonel d'Âmbert et qui fournit à MM. Rostagny et La Flèche l'occasion d'appuyer la requête de la municipalité, ils recueillirent de la bouche du ministre des promesses qui paraissaient bien fermes. M. d'Ambert serait puni très sévèrement; Royal-la-Marine et les dragons quitteraient la ville. Les délégués marseillais pouvaient annoncer ces bonnes nouvelles à leurs

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collègues de l'Hôtel de ville. M. de Saint-Priest ajouta qu'il était enchanté de la sagesse de la munipipalité et de l'attitude de la garde nationale.

Ce sentiment anima encore à un plus haut degré la Constituante.

 la séance du soir, elle écouta le rapport de M. Ok)upilleau , député du tiers état de la sénéchaussée de Poitiers, sur cette affaire, avec une attention dans laquelle MM. Blanc et de Beausset crurent voir percer à certains moments de l'admiration pour leurs soldats-citoyens, kn nom du comité des rapports, M. Goupilleau conclut au renvoi de M. d'Ambert devant la sénéchaussée de Marseille.

Lorsque ce rapporteur eut quitté la tribune , un chevalier de Saint-Louis, le maréchal de camp de La Galissonnière, y mdfcta pour défendre le colonel ; mais l'Assemblée étouffa sous ses distractions moqueuses cet essai d*apologie dont le procès-verbal de la séance n'a même pas conservé la trace. M. de La Oalissonnière n'était pas orateur ; il ne put faire entendre que quelques mots. Avouant que M. d'Ambert était très coupable , il allait se contenter de demander pour lui d'autres juges que ceux de la sénéchaussée de Marseille ; mais un de ses collègues lui coupa la parole, et lui dit à voix assez haute : « Qu'allez- vous faire? Si vous » le faites juger par un tribunal militaire , vous le perdez. » Descendez ! Descendez ! » M. de La Oalissonnière descendit, M. Castellanet le remplaça aussitôt.

L'abbé Maury s'apprêtait à rompre une lance pour le colonel d'Ambert : il resta comme interdit, lorsque M. Castellanet eut communiqué à l'Assemblée une lettre qu'il venait de recevoir de M. de Saint-Priest. Le ministre écrivait que son collègue, M. de La Tour-du-Pin, avait rendu compte au roi de la conduite de M. le marquis d'Ambert. Sa Majesté, indignée à bon droit, avait ordonné l'arrestation du colonel, et honoré de justes éloges la municipalité et la garde nationale de Marseille.

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Fort de ce témoignage, M. Castellanet proposa un amendement ou plutôt une addition au projet de décret présenté par le comité ; il demanda que le président Rabaut- Saint-Etienne joignit les félicitations de l'Assemblée aux éloges du roi.

Une réserve de Duval d'Eprémesnil contre cette motion fit bien moins d'effet que la louange qu'il ne put s'empêcher d'y joindre pour la municipalité ; l'amendement fut voté presque à l'unanimité. Il n'y eut pas six voix contre.

Mirabeau intervint deux fois dans la discussion. Malgré son insistance éloquente, il ne réussit pas à faire attribuer à la sénéchaussée le jugement en dernier ressort de l'affaire du colonel. L'Assemblée décréta seulement le renvoi pur et simple du marquis d'Ambert devant cette juridiction (1).

Cet échec partiel n'empêcha pas le retentissement des paroles de Mirabeau sur la nécessité de faire droit à la pétition des Marseillais qui, pour la trentième fois, demandaient le renvoi des troupes. Si elles ne firent pas insérer un article spécial dans le texte du décret rendu à la suite de ce débat, ou plutôt de ce concert de sentiments et de vues, il est permis de penser qu'elles pénétrèrent dans l'esprit des constituants et furent même entendues à la cour (2).

Quoi qu'il en soit , Mirabeau regarda la journée comme

(1) Archives parlementaires, t. XII, pp. 366 ot 378-380. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de MM. les députés de Marseille (27 mars 1790), p. 83; de M. de Villeneuve-Bargeoiont (28 mars), p. 81 ; de MM. les députés de la commune de Marseille (30 mars), p. 88-92. Cette dernière lettre donne sur la partie do la séance du samedi, 27 mars, consacrée à l'incident du colonel d'Ambert, des détails beaucoup plus complets que ceux qu'on peut lire dans le compte rendu publié par les Archives parlementaires. Sur un point môme assez important, elle le contredit; elle affirme Tinsuccès de la motion de Mirabeau qui, d'après le compte rendu , aurait été accueillie ; mais les circonstances détaillées dont elle entoure son affirmation, et le texte même du décret constituent autant do présomptions en faveur de cette version.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Davin, député de Marseille, p. 87.

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bonne, el félicita les officiers municipaux du jugement que TÂssemblée avait rendu en leur faveur. A ces félicitationsi il mêla des conseils dont la sagesse , dissimulée sous une forme discrète, n'était pas inopportune (1).

Il fallait persévérer dans une modération et dans une fermeté auxquelles l'Assemblée venait de rendre hommage, contenir les impatiences et les colères.

Cette tâche était d'autant plus difficile que la municipar* lité se défendait mal elle-même de Tinquiétude et de la défiance. Le 4 avril, dans une lettre à M. de Saint-Priest, elle laissait déborder sa joie et sa reconnaissance (2). Trois jours plus tard , elle s'étonnait et s'irritait que M. de Miran n'eût pas reçu d'ordre pour le départ des dragons et de Royal-la-Marine , et que la sénéchaussée de Marseille ne se fût pas mise en mesure d'instruire le procès de M. d'Ambert (3). M. d'Ambert était toujours l'hôte ou plutôt le prisonnier de l'Hôtel de ville ; lui-même demandait à être traduit devant la sénéchaussée.

A peine saisis de cette requête , les officiers municipaux prirent, séance tenante, un arrêté qui prescrivait le transfert du marquis dans les prisons du roi, au palais. Us le

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, etc., p. 86 : lettre de M. le comte de Mirabeau (Paris, 30 mars 1790) : c Vous t apprendrez en détail , Messieurs , par vos députés extraordinaires , com- » bien, sous tous les rapports, a été honorable pour vous le jugement 9 de l'Assemblée nationale dans l'affaire de M. d'Ambert. Je trouve cet » incident heureux, quelque inquiétude qu'il vous ait donnée, en ce que, » grâce à la sagesse de votre conduite, il a été la plus victorieuse réponse » aux calomnies publiées contre la nouvelle municipalité de Marseille, et 9 surtout en ce qu'il a été la première occasion d'un véritable concert entre » le ministre et l'Assemblée nationale. Jouissez, Meslieurs, de votre gloire » et de votre succès, et puisez-y de nouvelles forces pour la pénible mais » salutaire surveillance que les circonstances vous commanfient encore, » et que l'estime et la confiance de vos concitoyens^ secondées de votre » union mutuelle et inaltérable, serviront au delà de tout ol>stacle et de » toute résistance, v

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : lettre à M. de Saint-Priost, f^ 147.

(3) Idem : lettre (7 avril) à MM. les députés de Marseille à r Assemblée nationale, f* 151.

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mandèrent dans la chambre du conseil, et lui signifièrent leur décision.

C'était le 7 avril, à trois heures et demie de l'aprèsmidi . Le colonel exprima en vain le désir que cet arrêté ne fût mis à exécution que le soir ou le lendemain matin; une demi-heure s'était à peine écoulée qu'il sortait de l'Hôtel de ville pour gagner les prisons du palais. Huit cents gardes nationaux l'escortaient.

Les magistrats municipaux s'applaudissaient d'être, comme ils le disaient assez brutalement, débarrassés de ce méchant meuble\ mais leur joie fut courte.

Le 8, au soir, le lieutenant criminel Chomel leur rendit visite, et les informa que, sur une requête présentée à son tribunal, il venait d'ordonner l'élargissement du colonel, n les pria de déléguer un des leurs pour accompagner et protéger M. d'Ambert à sa sortie ; mais ils soupçonnèrent M. Chomel de chercher à les compromettre , et ne voulurent pas avoir égard à sa démarche.

M. Chomel crut que, de nuit, il lui serait plus facile d'assurer l'exécution de son ordonnance. A dix heures du soir , deux huissiers se présentèrent à la porte des prisons ; le poste de la garde nationale leur en refusa l'accès. Ils se retirèrent pour reparaître bientôt après avec un nouvel ordre de M. Chomel qu'ils signifièrent à l'ofiBcier commandant le poste. Les volontaires refusèrent net d'y déférer. Leur nombre s'accrut rapidement comme leur fermentation. Des compagnies entières avaient abandonné leurs corps de garde pour accourir aux abords des prisons où des hommes hors d'eux-mêmes proféraient des serments affreux et se disputaient d'avance le plaisir de tuer le colonel à coups ae fusil.

Quelques citoyens plus calmes proposèrent de mettre aux voix s'il fallait obéir ou non à l'ordonnance du lieutenant criminel. Les mutins eurent peur d'une délibération qui pouvait laisser le dernier mot au bon sens ; ils s'appliquèrent à l'empêcher à force de cris.

Le tumulte s'aggravait. Informée, la municipalité envoya vainement à ces gardes nationaux en révolte Tordre de se retirer dans leurs postes respectifs et la recommandation de ne pas s'opposer « aux décrets de la sénéchaussée ; » du reste, elle s'abstint de toute intervention plus directe ; et, s'il faut en croire le témoignage du colonel d'Ambert, empêcha un de ses membres de courir au palais pour y rétablir la tranquillité.

Heureusement, à une heure et demie du matin, le commandant général de la garde nationale, le chevalier Greling, arriva avec son major. La fermeté militaire de son attitude et de son langage intimida les séditieux, et les mit dans l'alternative d'obéir au chef qu'ils avaient eux-mêmes nommé, ou de tourner leurs armes contre lui. Ils obéirent; les compagnies se reformèrent, et furent ramenées par leurs officiers aux corps de garde qu'elles avaient quittés sans ordre. Leur départ permit de faire entendre raison aux soldats-citoyens qui occupaient le poste du palais; une voix s'écria qu'on ne devait pas résister au tribunal que l'Assemblée nationale avait choisi.

Cette réflexion acheva d'apaiser et d'assagir les esprits.

Le colonel d'Ambert put sortir de la prison avec l'adjudant Bernadette et un sous-lieutenant de son régiment. Douze volontaires se joignirent aux deux huissiers pour le garantir d'un mauvais coup. Quelques furieux avaient déclaré qu'ils se cacheraient sur son passage pour l'assassiner (1).

Cette petite escorte improvisée ne le quitta qu'à la porte d'Aix où le marquis monta aussitôt en chaise de poste.

Son départ causa une vive colère au peuple. M. Chomel fut obligé de se réfugier chez M. de Miran.

La municipalité s'associa à cette colère, et accusa la par-

(1) Précis de ce qui s'est passé à Marseille relativement à l'affaire de M. le marquis d'Ambert , imprimé, bibliothcquo de Marsoillo, DeK, 1003 : copie de la lettre écrite par M. le marquis d'Ambert à M. le comte de La Tour-du-Pin, ministre de la guerre, p. 27.

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tialitë de la sénéchaussée qui semblait vraiment, disaitelle , s'être fait un plaisir de la contrarier (1).

On comprend son dépit et le ressentiment qu'elle conservait contre M. d'Ambert ; mais ce dépit et ce ressentiment, qu'il eût été plus grand et plus sage de dominer, n'expliquent pas seuls son attitude dans la nuit du 8 au 9 avril. Elle craignait de déplaire au peuple. On pouvait déjà pressentir qu'au lieu de le diriger et de le contenir, elle allait le suivre, le flatter, partager avec lui des craintes imaginaires sans s'apercevoir du péril, bien autrement réel , auquel l'exposerait le culte ou la superstition de la popularité.

(1) Précis f etc., pp. 25-27. — Revue de U Révolution , 5 janvier 1887. — Taine, La Provence en 1190-91 ^ p. 19 : lettre de M. de Miran au comte de Saint-Priest (11 avril 1790). — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : lettre du 9 avril 1790 à MM. de Beausset et Blanc, députés de la commune de Marseille, f* 152.

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