L*ÉTABU88BMBNT DES MUNICIPALITÉS NOUVELLES EN PROVENCE
de ce délit au directoire et au procureur-syndic du département ou du district. Or, ces organes administratifs n'existaient encore que dans la théorie, et c'était précisément une loi provisoire destinée à fonctionner en attendant leur mise en activité que le comité de constitution invitait l'Assemblée à voter (1).
L'Assemblée ne vota ni Tun ni l'autre de ces deux projets; elle donna la préférence à celui que lui soumit un député de l'Agenais, nommé Boussion.
Vague, terne et incolore, le nouveau décret ne devait
pas gêner la toute-puissance des municipalités qu'il ne
rappelait que d'une manière bien faible à leurs devoirs (2).
L'élection de ces municipalités souleva des difficultés
qui exigèrent l'intervention de l'Assemblée.
Une des plus sérieuses fut relative à la fixation de la valeur des journées de travail.
Sur la motion de Target , l'Assemblée décréta provisoirement qu'on ne pourrait point porter cette valeur au delà de vingt sous (3). Le conseil municipal d'Aix la fixa à quatorze (4) ; celui de Marseille l'avait d'abord élevée à quarante (5).
En Provence , les élections se firent généralement avec calme et bon ordre, sous la haute surveillance de M. d'André, assisté par les commissaires des communautés 16). De l'aveu de ces derniers, il y eut cependant d'assez
(I) Archives parlementaires y t. XI, pp. 670-71.
(l) Idem y t. XI, p. 676-77. — M. le comte do Montlosicr (Mémoires ^ t. I, p. 345), écrit : « 48,000 municipalités organisées diaprés la nouvoUc constitu- ' tien formaient autant do républiques indépendantes. »
(3) Idem, t. XI, p. 187-88.
(4) Archives municipales d'Aix, registre des délibérations du conseil do ville, commencé le 22 avril 1789, f* 166.
(5) Bibliothèque publique de Marseille, recueil imprimé, intitulé : Délibéfilions du conseil municipal, DeK, 4768, t. III, : délibérations du conseil ciunicipal renforcé de la ville de Marseille, du 13 janvier 1790, p. 54.
(6) Archives départementales, correspondance des commissaires des communautés, registre C, 1382 : lettre à M. Necker (24 février 1790), p. 261 : < Les nouvelles élections municipales se font avec beaucoup de bonne volonté ; elles sont presque finies. »
nombreux tiraillements et, pour répéter leurs p pressk^ns, de petites commotions que les rivalités ( quines p^^sions faisaient naître (1). A Salerne, u correspondants, M. Carraire, accuse un violent Il prétend que I© candidat à la mairie , avocat î eut recours à l'intimidation : il déchira les bul n'étaient pas pour lui et cria à la populace qui et qui était composée d'émeutiers amnistiés : • fants, soutenez-moi ! » Menacés d'être fusillés oi les fenêtres, les bourgeois, toujours d'après le t de M. Carraire, se retirèrent de la salle de vo grand embarras des émeutiers qui ne savaient : Ils furent contraints de requérir trois de ces pour rédiger leurs bulletins , prêts , en cas de r( amener attachés (2).
Quelle qu'ait pu être leur gravité , ces scands comme étouffés par l'obscurité du théâtre sur le produisirent.
On ne vit rien de semblable à Aix.
Les troubles qui avaient accompagné l'arres blés de MM. Lion çt Audemar avaient retarda lions dans cette ville.
Le 27 janvier, le conseil municipal décida qu' menceraient le 10 février prochain, à neuf ! matin.
On estimait approximativement à 24,000 âmes lation de la ville et du terroir (3), y compris les de Puyricard et des Milles. Aux termes de la le pale, il devait y avoir six assemblées électorales dant à six arrondissements ou districts, dont
(1) Archives départementales, correspondance des commissai munautés, C, 1261 : lettre à M. le comte do Caraman (24 févri
(2) Archives départementales, correspondance, etc., C, 10 M. Carraire de Salerne à MM. les commissaires des coromu l'inventaire imprimé de cette correspondance, cette lettre es tort, comme figurant dans la liasse G, 1063.
(3) L'évaluation était trop faible.
l'établissement des municipalités nouvelles en PROVENCE. 307
scription venait d'être tracée. Toutes se tinrent dans la ville : à l'oratoire, au grand séminaire, au collège Bourbon, aux grands Carmes sur le Cours, aux Augustins et aux Carmes déchaussés.
Ces diverses assemblées étaient considérées comme autant de sections d'une assemblée unique.
Tous leurs scrutins devaient être apportés à l'Hôtel de ville où le recensement général des votes s'opérerait en présence des consuls (1).
Le 10 février, dans la soirée, ceux-ci proclamèrent M. Espariat, avocat, maire d'Aix. Il avait réuni six cent soixantetrois suffrages sur huit cent cinquante-huit votants, c'està-dire bien plus que la majorité absolue. Celui de ses concurrents qui avait obtenu le plus de voix après lui, M. le président de la cour des comptes, d'Albert de Bornes, ne le suivait qu'à un immense intervalle. Le parti aristocratique ou conservateur ne semble pas avoir présenté de candidat. Il protestait en s'abstenant.
Après son maire, Aix avait à nommer onze officiers municipaux.
Ils devaient être élus au scrutin de liste et à la majorité absolue; ceux qui n'obtenaient pas cette majorité, aux deux premiers tours de scrutin, pouvaient passer au Iroisiême, à la simple majorité relative.
Le 11 février, les consuls attendirent inutilement les votes des différents districts.
Le 12, ils proclamèrent un seul officier, M. Eméric- David, avocat, libraire et imprimeur; le 13, deux autres : MM. Reinaud de Fontvert et Gaultier aîné, tonnelier.
Huit officiers municipaux restaient à désigner; la proclamation de leurs noms eut lieu le 14 dans la matinée.
Parmi ces élus, nous remarquons Emérigon, procureur
(1) Archives p&rlemenlaires^ t. X, p. 563 : articles 18 et 19 du décret de rAftsemblée nationale concernant la constitution des municipalités (14 décembre 1789).
au Parlement (I), qui devait être le premier juge de paix d'Aix, et M. Mottet fils, avocat, mort en 1827, professeur à la faculté de droit de cette ville. Sauf un cultivateur, un tonnelier et deux négociants, tous ces officiers municipaux appartenaient ou se rattachaient au barreau : deux avocats, MM. Rambot et Bouteille aîné, furent appelas aux postes, Tun de procureur de la commune, l'autre, de substitut.
Le 20 février, un seul tour de scrutin désigna à la pluralité relative les vingt-quatre notables.
Le 21, à neuf heures et demie du matin, tous les présidents des six districts arrivèrent à THôtel de ville avec leurs assemblées ; et c'est devant cette nombreuse assistance réunie dans la salle du Conseil que les consuls installèrent solennellement la nouvelle municipalité.
Dans les opérations électorales qui lui avaient donné naissance, on est frappé du nombre relativement restreint des électeurs qui vinrent remplir leur devoir et exercer leur droit.
Aix comptait trois mille neuf cent soixante-deux citoyens actifs (2).
Le chiffre le plus élevé de votants que Ton ait constaté a été de huit cent cinquante-huit ; et cela pour l'élection du maire. Les jours suivants, ce nombre tombe à six cent quatre-vingt-quatre et même à six cent seize (3).
A Marseille , une observation analogue s'impose à l'esprit.
Un avis de la municipalité provisoire en exercice depuis le l'*" janvier avait convoqué les citoyens actifs pour le 28 de ce mois à huit heures précises du matin (4). L*abbé Maury porte leur nombre à douze mille (5). Cette évaluation
(1) n était le frôrc du célèbre autour du traité dos assurances.
(2) Archives départemontalos des Bouches-du-Rhône , district d'Aix . liasse 123.
(3) Archives municipales d'Aix, registre dos délibérations du conseil municipal, commencé le 10 lévrier 1790, f*' 1*11.
(4) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57.
(5) Archives parlementaires ^ t. XIV, p. 102.
l'établissement des municipalités nouvelles en PROVENCE. 209
ne semble pas exagérée. A peine un peu plus du tiers répond à cette convocation. Le relevé officiel de la municipalité ne signale pour cette première journée que quatre mille quatre cent cinq votants.
Les aristocrates ont leur candidat , le lieutenant-criminel Chomel; celui des patriotes est M. Etienne Martin, négociant, élu échevin provisoire le 25 novembre dernier. Il rallie, comme écrit M. de Caraman, une immense pluralité , trois mille trois cent cinquante-trois voix.
Les aristocrates n'ont qu'avec hésitation et en très petit nombre pris part à ce premier engagement de la lutte électorale ; ils doivent attribuer surtout à leur timidité leur écrasante défaite. L'un d'eux, l'avocat Méjan de la Boissière , avoue qu'ils n'ont pas voulu courir les risques auxquels une opinion contraire au vœu de la majorité les aurait exposés (1); cependant, assure M. de Caraman, on n'avait négligé aucune précaution pour garantir l'ordre public. Et l'ordre, c'est la liberté et la sécurité. Quelques électeurs ont bien pu voter avec cette docilité moutonnière qui est le danger d'un suffrage un peu étendu, confié à des citoyens inexpérimentés; mais les échevins n'ont eu qu'à se féliciter du calme qui a régné dans la ville et dans les vingt-huit assemblées de district (2).
(1) Archives nationales, DXXIX, 57 : M. Méjan de la Boissiére, avocat, aox députés à 1* Assemblée nationale (9 février 1790).
(2) Archives départementales, correspondance des commissaires des commnnaatés, G, 1262 : le comte de Caraman à ces commissaires (28 janvier 1790). — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre 1789 : les échevins à M. de Saint-Priest et au maréchal do Beauvau (29 janvier 1790), f' 100. — Archives parlementaires^ t XII, p. 102 : séance du 9 mars 1790. Mirabeau, répondant ce jour-là à Tabbé Maury, dit : s Quant aux citoyens actifs qui ont concouru à l'élection de ces officiers , je ne sais pas comment M. Maury a pu en déterminer le nombre. » L'abbé Maury a évidemment reproduit un renseignement fourni par M. de Bournissac dans une lettre que le grand prévôt adressait au garde des sceaux, le 6 février 1790, et dont il envoyait une copie au maréchal de Beauvau : u 3,900 votants ont crée la municipalité . » écrivait M. de Bournissac (Archives nationales, DXXIX, 57). Ce chiffre coïncide approximativement avec celui que donne Brémond-Julien , dans une lettre
210 laRABRAU ET LA PROVBNCB.
A neuf heures du soir, M. Etienne Martin était proclama maire (1).
Il pouvait être d'autant plus fier de sa victoire qu'il ne la devait certes pas à l'intrigue. Modeste autant qu'honnête et vertueux, il avait quitté Marseille et s'était réfugié i Avignon comme pour fuir la dignité à laquelle il se sentait appelé par la confiance et l'estime de ses concitoyens MM. de Caraman et d'André se félicitaient l'un et l'autre de son élection. On craignait seulement qu'il n'acceptai pas cet honneur nouveau. M. d'André voulut bien joindre ses sollicitations à celles des chefs de la municipalité provisoire pour vaincre ses hésitations et ses répugnances (2) Elles devaient céder! Son caractère manquait d'énergie (3).
Les élections continuèrent; celles des vingt officiers municipaux ne furent terminées que le 5 février. Les conser vateurs ne se montrèrent plus dans les districts (4) ; les pa triotes eux-mêmes se lassaient de la longue assiduité qu'exigeait l'accomplissement de ce devoir civique ; il fallait faire la presse des électeurs. Les curés devaient, sur l'invitation de la municipalité, avertir, à la messe, leurs paroissiens de se rendre aux assemblées primaires (5). Deua
humoristique à Pellenc (DXXIX, 57). U serait surprenant que Mirabeau n*eù( pas pris connaissance de cette lettre.
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites : lettre à M. de Baint-Priest, ^ 100.
(2) Archives départementales , C , 1262 : Le comte de Caraman aux commissaires des communautés (28 janvier 1790). — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 28 septembre, etc. : lettre à M. de Saint-Priest et au maréchal de Beauvau (29 janvier 1790), f* 100.
(3) Archives nationales, DXXIX, 57 : M. de Bournissac au garde des sceaux : a C'est un citoyen généralement estimé par son honnêteté, mais 0 peu capable de gouverner à cause de son peu d'énergie. »
(4) Archives nationales, DXXIX, 57 : lettre précitée de M. de Bournissac, etc.
(5) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 17 juillet 1789, f* 188 : lettre de M. Darbes de 8aint-Julien (7 février 1789) : « D'après les ordres que vous me fîtes l'honneur de me donner, » je me suis porté à la Magdelaine, où j'ai prévenu autant de monde que » j'ai pu. Je passe ensuite à Saint-Bamabé, où je prie M. le curé de vou-
l'ÉTABUSSBMBMT DBS MUNICIPALITÉS NOUVELLES EN PROYBNGB. 211
districts, le vingt-sixième et le vingt-huitième, ne jugèrent pas à propos de concourir à Télection des quarantedeux notables (1).
Cette défection d'une part et cette indifférence de l'autre assurèrent le triomphe à la fois complet et paisible d'une minorité résolue qu'animait une ardente pensée de revanche. Sur la liste des élus figuraient les prisonniers ou les décrétés du grand prévôt autour desquels s'était fait le plus de bruit, tels que Chompré, Pascal, etc. M. Lejourdan était procureur de la commune; Brémond-Julien, substitut du procureur.
A l'instigation des vainqueurs, les différents districts firent chanter un Te Deum en reconnaissance de la tranquillité qui avait présidé aux élections (2).
Ce fut avec le môme ordre que s'accomplit, le 9 février, l'installation solennelle de la nouvelle municipalité (3).
Elle prêta serment devant les districts rassemblés dans la salle de la bourse , au bruit d'une salve tirée par tous les canons des forts ; puis le maire fut ramené chez lui par un pacifique cortège au milieu des acclamations du peuple. Ni lui, ni les officiers municipaux qui l'entouraient n'avaient de garde ; « mais en avions-nous be- » soin ? » écrivaient-ils aux députés de Marseille. « Nous » étions quelquefois pressés ; mais nous Tétions par des ci- » toyens qui nous serraient contre leur cœur (4). » Ils étaient dans toute la joie d'un avènement qui leur
> loir bien , à la première messe , avertir qu'il se rendit du monde à l*as-
* semblée des Cbartreux pour procéder aux élections encore à faire. M. le
> curé de Saint-Julien vient aussi de prévenir les habitants de Saint-Julien
* de se rendre aux Chartreux... Je viens des Caillols, dans le moment, (pour)
* prévenir M. Henry des Caillols do ramasser le plus de mondo qu'il pourra
> pour se rendre à son district des Réformés. »
(1) Archives nationales, DXXIX, 57.
(2) JournsLÏ de Provence^ t. XXVII, p. 144.
(3) Journal de Provence, t. XXVII, il* supplément , p. 192.
(4) Id. ibid,, p. 143. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 8 septembre : lettre à MM. les députés do MarseiUo à TAssemblée nationale (12 février 1790), f** 112-13.
semblait marquer une ère nouvelle pour leur cité. « Le patriotisme respire enfin! » disaient-ils dans ce langage à la fois vague et emphatique qui annonce la rhétorique jacobine. « La liberté renaît dans Marseille (1). »
Quelques-uns de leurs collègues ne jouissaient pas encore de cette liberté. Ils étaient prisonniers.
Les districts et le conseil général de la commune réclamèrent leur élargissement et celui de leurs compagnons de captivité (2).
L'objet de cette pressante requête fut bien près d'être atteint, lorsque le décret du 11 mars 1790 renvoya à la sénéchaussée de Marseille les procès criminels instruits, depuis le 19 août 1789, par le grand prévôt (3).
Nous avons déjà raconté la part active et même passionnée que Mirabeau prit à la lutte contre M. de Bournissac.
Il s'était, dès l'abord, déclaré Tavocat et l'ami de cette nouvelle municipalité marseillaise ; il devait lui-même glorifier à la tribune M. Etienne Martin (4).
En attendant, il écrivait, le 18 février, à ce maire et aux ofBciers qui le secondaient : « Je suis enfin rassuré sur le » sort de Marseille puisque voilà cette superbe ville admi- » nistrée par des hommes que la seule confiance du peu- » pie a élevés aux emplois municipaux.
» Vous savez, » disait-il en terminant, « qu'elle est ma » mère adoptive et je m'en fais gloire. Le faible tribut de » mon zèle et de mes travaux n'est que l'accomplissement » d'un devoir sacré dont je ne me croirai jamais sufiisam- » ment acquitté (5). »
(1) Archives municipales de Marseille, Ï6td., f*' 112-13.
(2) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : dépends de la délibération des districts 10, 21, 22, 23, 3, 8, 18; adresse du conseil général de la commune de Marseille (10 février 1790).
(3) Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 10 février 1790 : lettre de Mirabeau, du 11 mars 1790, p. 42.
(4) Archives parlementaires, t. XII, p. 103 : séance du 9 mars 1790.
(5) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, etc. : lettre de M. le comte de Mirabeau (18 février 1790), p. 1 , imprimée dans le
l'établissement des municipalités nouvelles en PROVENCE. 213
Assurée d'une grande force morale par l'engagement solennel que Mirabeau prenait avec elle, celte municipalité eut bientôt son armée.
Peut-être ne faudrait-il pas juger trop exclusivement, sur les appréciations partiales de M. de Bournissac, l'impression que son avènement causa à la bonne bourgeoisie.
La garde civique dont cette bourgeoisie avait, en grande partie, rempli les cadres et qui, malgré des remaniements successifs, était restée impopulaire, n'attendait que l'installation de ces oflBciers municipaux pour déposer entre leurs mains la promesse jurée de son dévouement au bien de la cité.
On lui avait accordé, comme un honneur dont elle se jugeait digne, le privilège d'escorter le maire, le 9 février, pour prendre immédiatement sa part de la satisfaction générale. — Elle reçut contre-ordre.
Le peuple, qui la crut proscrite, en insulta les postes.
Elle sut résister au sentiment de dignité blessée qui la poussait à donner sa démission. — Son major général alla demander des éclaircissements à l'Hôtel de ville. On lui répondit, en termes plus ou moins formels, que la milice, au nom de laquelle il parlait, pouvait continuer son service, comme garde bourgeoise^ mais non comme garde nationale; elle devait se borner à l'exécution des détails de police, au lieu de défendre l'ordre et de protéger la liberté.
Son honneur ne lui permettait pas d'accepter une semblable déchéance, mais, en résignant ses fonctions, elle déclara aux chefs de la municipalité qu'elle restait à leur disposition. Ses officiers s'empresseraient de s'enrôler parmi les simples soldats de la garde nationale dont l'organisation provisoire pourrait ramener le calme à Mar-
recueil de la Bibliothèque de Marseille, intitulé : Garde nationale , DeK, 4767, t. II, pièce vui.
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seille ; « car, » ajoutait-elle, « il n'y a point de rangs parmi les frères (1). »
Au moment même où elle accomplissait cette démarche, quelques districts émettaient des vœux relatifs à son remplacement (2).
Ces vœux inspirèrent la délibération du conseil général de la commune qui, le 15 février, décida de créer provisoirement une garde nationale de douze mille hommes distribués en cent vingt compagnies. Elle ne devait pas avoir d'uniforme, pas d'autre signe distinctif qu'un pouf ou panache aux trois couleurs. Les officiers furent élus par les districts. M. Greling, chevalier de Saint-Louis, président du district des Minimes, reçut le commandement en chef (3).
Appuyée sur cette milice, dont les volontaires sortaient surtout des rangs du peuple , la municipalité marseillaise avait le champ libre devant elle.
Aussitôt après son installation, M. de Caraman était parti profondémeiU découragé, attristé du peu qu'il avait pu faire, effrayé des obstacles qui s'étaient amoncelés autour de lui et persuadé que l'établissement du nouvel ordre de choses rendait sa présence inutile (4). Le 10 mars, M. d'André quittait, à son tour, Marseille d'une manière presque clandestine et comme s'il ne se fût agi que d'une absence de quelques jours (5). Il était, lui aussi, usé, dis-
- (1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57 : adresse de la garde nationale de Marseille à 1* Assemblée nationale, en donnant sa démission
(2) /d. ibid. : dépends des délibérations des districts 22, 10, 8, 9, 3.
(3) Recueil de la garde nationale, DeK, 4767, pièce i : proclamation de la municipalité. — Lourde , Histoire de U Révolution à Marseille et en Pro-' vence, t. I, p. 226.
(4) Archives départementales, correspondance des commissaires des communautés, G, 1262 : le comte de Caraman à ces commissaires (31 janv. 1790).
— Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 17 juillet 1789 : lettre de M. le comte do Caraman (6 février 1790). f 197.
(5) Archives départementales, correspondance des commissaires des communautés, C, 999 : lettre de M. d*André (16 janvier 1790), et G, 1262 : les
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crédité. Sa politique de ménagements et de conciliation le faisait accuser de fausseté et Mirabeau lui écrivait une lettre de durs reproches. « Il est possible, » lui disait-il, « que » vous n'ayez été que faible et vacillant. Vous vous êtes » enferré. Encore un pas et vous devenez perfide et » pervers (1). »
A son départ, M. d'André avait délégué ses pouvoirs aux commissaires des communautés, tout en reconnaissant l'irrégularité de cette délégation; mais il savait, ajoutait-il, que le salut public est la suprême loi (2). En réalité, il ne
commissaires des communautés à M. de Caraman (13 mars 1790) : « M. d*An- I dré est parti de cotte ville le 10 de ce mois. »
(1) Lettre de Mirabeau à M. d'André. Elle fait partie du recueil do M. Lucas de Montigny. Nous en devons la communication à Tobligeance de M. de Loménie. C'est un brouillon fort charge de ratures , dont la lecture n'est pas toujours aisée, ni l'interprétation facile.
A M. d'André, le 24 mars 1790 :
« On m'assure. Monsieur, que vous dites beaucoup que j'ai écrit à un sei- » gneur (je répète l'expression qu'on vous prête et qui n'est plus do notre » dictionnaire), une lettre oh il y a un post-scriptum très désobligeant pour
> TOUS, et que vous avez cette lettre dans votre portefeuille. J'ai beaucoup " de peine à croire que vous ayez dit cela, car vous auriez proféré un lâche » mensonge. Je connais, Monsieur, tous les faux pas dans lesquels vous a
> engagé la faiblesse qui a immédiatement précédé votre départ, et qui res- » semble à une perfidie; mais, moitié par égard pour mon propre choix
> (car vous n'oubliez apparemment pas que c'est moi qui vous ai désigné),
* moitié par la considération du bien et du mal que vous pouviez faire on » Provence, je me suis entièrement abstenu de m'expliquer sur votre con-
> duite. Je ne me suis mémo décidé à rapporter une de vos lettres, à lavé-
* rite un peu contradictoire avec votre conduite, dans mon discours sur » Marseille, que (chose très importante pour celle-ci) pour aviser le ministre, » auquel vous écriviez blanc lorsque vous m'écriviez noir. Maintenant, » Monsieur, savez-vous pourquoi je vous écris? C'est que l'on m'instruit, » par le courrier d'hier, de ce que vos jactances d'ici peuvent semer, et dos » germes de dissension et de désordre que vous réchauffez, dit-on, à Mar-
> scille. Je crois devoir prendre date, et vous déclarer que s'il arrive quel-
* que chose de fatal à la paix publique, je vous rendrai responsable envers
* la nation des suites de l'erreur où vous induisez le gouvernement, et dont
* je décompose et j'observe toutes les nuances. Délibérez maintenant avec
> vous-même. Il est possible que vous n'ayez été que faible et vacillant. » Vous vous êtes enferré. Encore un pas , et vous devenez perfide et per-
* vers. Ce n'est pas un jeu sûr. songez-y; nous nous connaissons tous deux, » et l'homme qui, m'ayant vu en Provence, qui, arrivant de Provence et so
> mêlant des affaires de Provence, me fuit et me décrie, ne se sent ni la t conscience pure, ni la retraite bien assurée. »
(2) Archives départementales, C , 999 : M. d'André aux commissaires des
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mettait dans la main de ces commissaires aucun moye d'action : « La Provence, » écrivaient ces derniers à M. d» Caraman, « est livrée à elle-même; personne n'a le droit » de surveiller les municipalités, de les diriger, d'en ré- » primer les écarts. » Ce droit avait bien été conféré provisoirement aux anciens consuls et assesseurs d'Aix. Un décret de l'Assemblée nationale du 10 mars leur avait enjoint de continuer d'administrer la Provence jusqu'à la formation des départements (I); mais ils n'avaient pas une ombre d'autorité. La municipalité de Marseille ignorait absolument leur fantôme de prérogative.
Libre dans son initiative, elle s'attachait avec une ardeur passionnée à obtenir le rappel des troupes qui occupaient la ville depuis les troubles du 19 août dernier.
Les deux députés extraordinaires qu'elle avait envoyés à Paris, MM. de Beausset et Blanc, étaient chargés de le solliciter instamment.
Ils visitaient les ministres et les personnages influents de l'Assemblée, Mirabeau, Le Chapelier, Lafayette, Barnave, l'évéque d'Autun (2), ils parlaient à Lafayette et à Bailly des deux rues auxquelles Marseille avait donné leur nom et n'oubliaient pas d'informer celui qu'ils appelaient le héros de V Amérique (3), qu'une compagnie de leur garde nationale portait le sien. Ce rival de Mirabeau et Mirabeau lui-môme les servaient avec un zèle égal ; mais ils comptaient particulièrement sur l'appui du général, très influent auprès du garde des sceaux (4). Flatter son amour de la gloire, pour ne pas dire sa vanité^ ne
communes (10 mars 1790); G, 1262 : les commissaires des communes à M. de Caraman (13 mars 1790).
(1) Archives p&rlement&ireSy t. XII, p. 109.
(2) Archives municipales de Marseille , registre des lettres reçues , commencé le 10 février 1790 : lettre de MM. Blanc et de Beausset (9 mars 1790), pp. 39-41.
(3) /d.| ibid. : lettre des députés de la commune de Marseille (9 mars 1790), p. 40.
(4) Id., ibid, : lettre de M. Blanc , député de la commune (10 mars 1790), p. 45.
l'établissement des municipalités nouvelles en PROVENCE. 217
pouvait être que de bonne politique. M. Blanc suggérait à la municipalité de lui demander son buste (1). Le garde des sceaux assurait l'abbé de Beausset que, s'il était maître, les troupes partiraient (2). Necker, dont Tair fatigué avait, dans une première conférence , arraché des larmes (3) au trop sensible délégué , le recevait quelques jours plus tard « comme le père le plus tendre reçoit son fils (4) , » mais n'ajoutait à ses tendresses aucune promesse positive. Les ministres de la guerre et de la maison du roi, dont cette affaire relevait particulièrement, se tenaient sur une réserve qui pouvait faire pressentir un refus. Le 5 mars, ils répondaient à la commune et aux députés de Marseille que Sa Majesté avait jugé à propos d'attendre le retour de M. d'André avant de prendre un parti sur leur requête (5).
Le 14, M. d'André arrivait à Paris; à deux heures de l'après-midi , l'abbé de Beausset rencontrait sa chaise de poste , rue Croix-des-Petits-Champs (6).
L'ex-commissaire du roi tenait, suspendue aux avis qu'il donnerait, la décision du ministère. On devine les instances dont il était assailli (7) ; mais il croyait avoir à se plaindre du parti patriote pour lequel, disait-il, il avait tout fait, et déclarait ne vouloir se mêler en rien du départ des troupes (8).
C'est assurément cette attitude que visaient les sévérités de Mirabeau dans sa lettre du 24 mars (9).
Mirabeau était d'autant plus irrité contre M. d'André que les démarches des délégués paraissaient aboutir à un véri-
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 10 février 1790 : lettre de M. Blanc, p. 45. (2)/d., ibid. : lettre de M. de Beausset (16 mars 1790), pp. 74-75.
(3) /d., ibid, : lettre de M. de Beausset (15 mars 1790), p. 60.
(4) Id., ibid. : lettre de M. de Beausset (16 mars 1790), pp. 74-75.
(5) Id., ibid, : lettre de MM. de Saint-Priest et de La Tour du Pin (5 mars), pp. 58-59; de M. Castellanet (9 mars), p. 56.
(6) /d., ibid,, lettre de M. de Beausset (15 mars 1790), p. 60.
(7) /d., ibid. ; lettre de M. de Beausset (18 mars), p. 67.
(8) Id., ibid. : lettre de M. de Beausset (16 mars), p. 75.
(9) Voir plus haut, lettre de Mirabeau à M. d'André, p. 215,
table insuccès (1). Le 23 mars, MM. de Beausset et Blanc écrivaient dans un mouvement de découragement et de colère : « M. de Saint-Priest est notre plus cruel ennemi; et » il suffit que nous lui demandions la chose la plus juste » pour qu'il nous la refuse (2). » En dehors du ministère, Lafayette lui-môme ne leur témoignait plus , pour répéter leur expression fine et spirituelle, que cette bonne volonté qui connaît les obstacles (3).
Peu d'espoir leur semblait permis, lorsque se produisit à Marseille un incident qui émut l'Assemblée nationale en faveur de la municipalité de cette ville et obligea les ministres à changer de dispositions à son égard.
Le samedi 20 mars, sur les six heures et demie du soir, deux voyageurs arrivaient à la porte d'Aix dans une voiture élégante traînée par deux chevaux fringants. L'un d'eux était M. Merle, marquis d'Ambert, colonel du régiment de Royalla-Marine. Il venait d'Avignon. Couvert d'une faquine grise boutonnée, il ne portait aucun insigne.
A l'en croire lui-môme , il venait de donner son nom à deux sentinelles de la garde nationale, lorsqu'une troisième , placée à la porte môme de la ville , le lui demanda encore. Cette sentinelle était un volontaire âgé de vingt ans et nommé Raymond Pontier.
Son âge et sa tenue sous les armes imposèrent peu au colonel. Jeune aussi, impatient et colère, M. d'Ambert répondit à l'interpellation du soldat-citoyen , avec une brusquerie irritée : « Ce ne sont pas vos affaires. » — « Je » suis, » repartit Pontier, « volontaire de la garde natio- » nale, en faction et j'exécute ma consigne. » — « Qu'est-ce » que cette garde nationale? » interrompit le marquis. « Je ne la connais pas. » — « Vous voyez pourtant, »
(1) Archives municipales de Marseille, ut supra : lettre de MM. Blanc et de Beausset (24 mars 1790), p. 81.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, ut supra : lettre do MM. Blanc et do Beausset (le 23 mars 1790), p. 78.
(3) M., ibid. : lettres de MM. Blanc et de Beausset (23 et 24 mars 1790), pp. 78-81.
l'établissement des municipalités NOUTBLLBS Sh FROmfCB. 219
ajouta Pontier, « que j'ai le pouf. » — « Qu'est-ce que ce » pouf? je ne le connais pas. » Le lieutenant Duc s'approcha et pria poliment les deux voyageurs de vouloir bien lui dire leurs noms. Le marquis d'Ambert riposta avec emportement qu'il ne donnerait le sien qu'à la garde militaire. Il y avait à la porte d*Aix un poste de Royal-la-Marine à côté de celui de la garde citoyenne.
Le cocher voulut avancer, mais le lieutenant le lui défendit et saisit Tun des chevaux par la bride. « Quels drô- » les de gens qui viennent ainsi m'arrêter sur les che- » mins! » s'exclame le colonel. Et, à ces mots, il s'avance vers le lieutenant. Celui-ci de reculer. Le capitaine qui commandait le poste de la garde nationale, M. Gautier, intervient à son tour. S'adressant au colonel , le chapeau à la main, avec un mélange de douceur et de bonhomie, il lui renouvelle la prière de son lieutenant. « Ce sera bientôt » fini, » lui fait-il observer, « pourquoi vous altérer ainsi » le sang? » — « Qui êtes- vous? » lui demande le colonel. M. Gautier décline sa qualité. Il est là par Tordre des oflBciers municipaux et de son commandant. — « Encore une fois, » répète le colonel, « qui êtes-vous? Je vois un » homme sans uniforme avec un habit gris et de grandes » plumes. Je ne vous connais pas. » — Le dialogue ne varie guère. Le marquis d'Ambert y met fin, en appelant le sergent du poste de Royal-la-Marine. « Faites venir vos gens, » lui commande-t-il. « Retirons-nous, » dit alors le capitaine Gautier au lieutenant Duc, « nous nous passerons » de savoir le nom de ces messieurs. » Pourtant il s'informe et apprend du sergent de Royal-la-Marine que cet irascible voyageur n'est autre que le colonel du régiment.
Pendant que ce citoyen fort peu soldat bat prudemment en retraite , le marquis d'Ambert le suit avec ses hommes et traite les gardes nationaux de canaille; il réitère ses injures, en portant la main sur la poitrine du capitaine. Celui-ci, dont la mansuétude peut, à bon droit, sembler exagérée, s'excuse, tâche d'apaiser M. d'Ambert qui n'en de-
vient que plus violent. « Voulez-vous faire la guerre?» dit-il à ces pacifiques miliciens qui n'en témoignent guère d'envie. « Allons à la plaine (Saint-Michel); une seule de » mes compagnies sufiBra pour détruire votre garde natio- » nale. Je me fiche de votre maire et de votre municipa- » lité. » — « Pourquoi vous échauffez-vous tant? » reprend le bon capitaine Gautier. — « Je me f... de votre » maire et de votre municipalité , » répète le colonel , en accentuant plus encore la brutalité soldatesque de son propos.
Tandis que pleuvent ces insultes ou plutôt ces grossièretés, le capitaine et le lieutenant rentrent dans le corps de garde. Et les voilà qui verbalisent.
Cependant le marquis d*Ambert laisse aller sa voiture et continue son chemin à pied ; mais il ne tarde pas à rencontrer un gros de soldats qui prétendent leur colonel insulté par les propos de messieurs de la garde nationale. Il craint un malheur, revient à la porte d'Aix et, devant une nombreuse affluence de citoyens et de soldats, reproche au capitaine Gautier de chercher à brouiller deux corps qui devraient être unis pour le bien général. Dans sa bouche et après son algarade de tout à Theure , dont il fera bientôt Taveu, en la qualifiant d'étourderie (1), le reproche est au moins singulier.
Une certaine émotion se répand dans la ville. Le lendemain dimanche , elle s'accroît beaucoup. L'incident de la porte d'Aix est raconté de mille manières différentes , amplifié, dénaturé, aggravé. Les bas officiers de Royal-la- Marine croient devoir informer le marquis d'Ambert de tous les propos tenus contre lui. Leur colonel les écoute avec son affabilité ordinaire. Il approuve leur pensée de donner aux soldats l'exemple de la modération et d'aller, en députation, assurer M. le maire du bon esprit du régi-
(1) Lo colonel d'Ambert à M. le comte de La Tour du Pin (7 avril 1790) : précis de ce qui 8*est passé à Marseille à l'affaire de M. le marquis d'Ambert (Bibliothèque publique de MarseiUe, DeK, 1003).