‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 37 sur 48 · DES DISTRICTS · texte numérisé non relu

DES DISTRICTS

Il fallut une suite laborieuse d'opérations qui s'éparpillèrent dans tout le mois de juin et débordèrent sur celui de juillet , pour nommer les administrateurs du département et ceux de chacun des districts (1).

Tout d'abord les citoyens actifs des différents cantons durent désigner les électeurs du second degré dans la proportion d'un pour cent.

Ces électeurs se réunirent à Aix, le 14 juin, dans l'église Saint-Louis, sur la convocation des commissaires du roi, MM. Tabbé de Quinson, Espariat et Etienne Martin.

Le père Nicolas le Brun, ex-provincial des Grands-Augustins d'Aix, prit la présidence en qualité de doyen d'âge. Il prononça une allocution qui eut le double mérite d'être franchement libérale et très courte; on l'applaudit vivement (2).

Les secrétaires provisoires firent ensuite l'appel des électeurs (3).

Cet appel dut être long.

Quand il fut terminé, on annonça les commissaires du

(1) Trente-six pour le département ; donze pour chacun des districts.

(2) Bibliothèque Mcjanes , recueil intitulé : Assemblée nationale , t. VI , pièce IX : procès-verbal de l'assemblée électorale du département des Bouches-du-Rhône, pp. 3-5.

. (3) /d., ibid., p. 5. ,

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roi; douze électeurs allèrent les prendre à la porte de la salle et les conduisirent au bureau. De là M. Etienne Martin adressa à l'assemblée un discours sobre de déclamations et animé d'une sagesse vraiment pratique. Il représenta à SCS auditeurs combien il importait de mettre de la célérité dans leurs opérations. La récolte dont le moment approchait, leur faisait un devoir de ménager le temps des cultivateurs qui siégeaient parmi eux... « Ne la dégoûtons » pas », dit-il, « cette classe importante, par des lenteurs, » d'une révolution dont tous les esprits ne sont pas encore » à même de pressentir les avantages (1). »

Le conseil ne manquait pas d'opportunité et montrait chez M. Etienne Martin une connaissance sagace des hommes qui Técoutaient.

En France, et surtout dans le midi, on ne sait pas assez quelle économie de temps et de force il y a dans le silence.

Les électeurs vérifièrent assez rapidement leurs pouvoirs et mirent plus de temps à nommer leur président et leur secrétaire définitifs : MM. Loys d'Arles et Pelissier de Saint- Rémy. Ces élections furent complétées par celles des trois scrutateurs (2).

On était déjà au mercredi 16 juin.

Ces préliminaires terminés, l'assemblée aurait dû se renfermer dans l'accomplissement strict de son mandat; elle n'en fit rien.

Tout d'abord, M. Mercurin, électeur d'Arles, dit qu'avant d'aller plus loin, il convenait d'adhérer aux décrets de l'Assemblée nationale, y compris ceux qu'elle venait de rendre sur l'élection, par le peuple, des évoques et des curés. Cette adhésion fut votée avec enthousiasme ; on chargea des commissaires de rédiger l'adresse qui devait l'exprimer. Le père Venture, de l'Oratoire, leur indiqua les points sur lesquels il faudrait insister. 11 leur recommanda de manifester.

(1) Procès-verbal, pp. 22-23.

(2) Idem., pp. 33, 34, 38.

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en première ligne , rindignatiou des électeurs contre les auteurs des troubles religieux qui avaient ensanglanté Nimes et Montauban (i). L'abbé de Beausset dénonça les persécutions que des religieux patriotes subissaient , à Ten croire, dans les monastères, de la part de leurs évéques (2). Le vendredi 18 juin, le père Venture reprit la parole et proposa de féliciter le maire et les oflBciers municipaux d'Avignon qui venaient de se donner à la France. Et aussitôt il lut le brouillon d'une lettre qu'il avait préparée à cet effet. L'assemblée approuva son zèle, mais jugea à propos d'attendre la décision de la Constituante ; le père Venture lui- ' même eut le bon sens de demander que sa motion fût ajournée jusqu'au moment où l'on aurait des nouvelles officielles de ce qui s'était passé à Avignon (3).

Ces propositions et ces discours n'étaient pas seuls à distraire les électeurs et à prendre leur temps.

Ils recevaient eux-mêmes des félicitations et des adresses.

La démarche de MM. Gibelin et Perrin aînés, colonel et major de la milice nationale qui vinrent, avec Tautorisation de la municipalité, leur offrir une garde d'honneur (4), n'eut rien que de naturel dans sa courtoisie, mais la harangue du capitaine Roux au président qui avait été soldat-citoyen dans sa compagnie, fut un véritable hors-d'œuvre (5).

A leur tour, le vendredi soir, les élèves du collège Bourbon firent demander à l'assemblée la permission de lui rendre leurs devoirs. L'assemblée désira qu'ils fussent introduits, et l'un d'eux, M. Pellicot, sans doute fils du premier président de la société patriotique, débita une amplification à la fois prétentieuse et naïve dans son exagération déclamatoire.

« Messieurs )),dit l'élève Pellicot, « la seule vertu civique

(1) Procès-vcrbal, pp. 38-39, 43-44.

p) Idem, pp. 44-45.

(3) Idem, pp. 52-53.

(4) Idem, p. 36.

(5) Idem^ p. 41.

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» que nous puissions avoir à notre &ge, c'est Tadmiratioa » des vôtres et notre patriotisme naissant ne peut se mani- » fester que par des hommages. »

Ce début est modeste, vraiment pas mal; mais voici venir les phrases retentissantes et les mots d'un pied et demi {sesquipedalia verba/),

<( Autrefois, lorsque le génie courbé sous le despotisme » s'agitait dans ses fers et cherchait quelques vestiges de » la liberté originelle, il était réduit à s'expatrier ; il s'exi- » lait dans la Grèce ou dans Rome où il se rassasiait des » chefs-d'œuvre de leur éloquence et des miracles de leur » héroïsme. C'est dans ces sources intarissables et vénérées » que nos instituteurs puisaient sans cesse le sujet de nos » compositions ; mais tel était l'effet de l'avilissement où » nous avait plongés la tyrannie (Non, mes braves jeunes gens, vous vous calomniez ; vous n'étiez pas aussi avilis que vous voulez bien le dire!...) que les grandes actions » des héros ne paraissaient à nos esprits serviles que des » inventions fastueuses de la vanité des nations. Aujour- » d'hui , Messieurs, votre conduite nous rend vraisembla- » blés tous ces faits prodigieux que nous admirions sans y » croire. Vous avez élevé notre âme à la hauteur des ver- » tus antiques. »

Inutile de continuer cette citation et de suivre jusqu'au bout ce développement hyperbolique qui va faussant de plus en plus la juste mesure des hommes et des choses.

Notre jeune orateur termine en jurant, au nom de ses camarades et au sien, fidélité à la nation, à la loi et au roi. Ils font le serment de maintenir de tout leur pouvoir la constitution du royaume.

Le président répond à cette harangue par quelques phrases bienveillantes et des conseils paternels, fortement empreints d'ailleurs des préoccupations du moment.

« La nature », dit M. Loys, « a tout fait pour votre bou- » heur en plaçant votre entrée dans le monde littéraire à » une époque aussi mémorable.

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» Rendez-vous (lignes de ses bienfaits par votre ardeur D infatigable à acquérir les connaissances qui seules peu- » vent vous mettre à même de parcourir avec succès la » brillante carrière qui s'ouvre à vous. Etudiez surtout, » que dis-je, gravez profondément dans vos cœurs la décla- » ration des droits, cet immortel ouvrage de nos dignes x> représentants qui , à ce titre seul , ont acquis des droits » éternels à notre reconnaissance (1). »

L'assemblée vota que cette réponse serait imprimée comme le discours de MM. les élèves. Déjà, par Torgane de son président, elle les avait invités aux honneurs de la séance.

Je ne sais pas si cet honneur fut bien récréatif pour nos rhétoriciens ; mais ils purent être témoins d'un bon et sage mouvement de l'assemblée.

Un membre dont le procès-verbal n'a pas jugé à propos de nous conserver le nom, fît observer à ses collègues qu'ils ne devaient s'occuper que d'élections et proposa de décider que toute motion étrangère à leur mandat serait rejetée.

Les électeurs témoignèrent par leur vote d'acclamation (2) qu'ils éprouvaient quelques regrets, peut-être même quelques remords.

Ils se rendirent aussitôt dans leurs six bureaux respectifs.

Le nombre de ces bureaux répondait à celui des districts. Depuis le jeudi matin, chacun d'eux avait été pourvu d'un président, d'un secrétaire et de trois scrutateurs.

On votait d'abord par bureaux ; puis les dépouillements de ces divers scrutins étaient apportés au président de tout le collège électoral. Sous ses yeux, les scrutateurs de l'assemblée, de concert avec ceux de chaque bureau, procédaient au recensement général des votes (3).

Seuls deux administrateurs avaient été élus : c'étaient

(1) Procès-verbal, pp. 56-59.

(2) Idem, p. 59.

(3) Idem.y pp. 48-50, 59-60.

MM. Ricard, maire d*Âllauch, et Jaubert, maire de Lambesc.

Ils appartenaient l'un et Tautre aa district d*Aix.

L'article 4 de la section II du décret du 22 décembre permettait de choisir indifféremment les administrateurs parmi les citoyens éligibles de tout le département^ mais exigeait qu'il y eût au moins parmi eux deux représentants de chaque district (1).

Pour assurer l'exécution de cet article, le règlement, ou plutôt l'instruction annexée au décret, recommandait d'élire d'abord les deux administrateurs qui devaient être tirés de chaque district et de procéder à autant d'élections séparées qu'il y avait de districts distincts ; puis l'on pouvait nommer à la fois tous les autres membres (2).

Ces élections, particulières ou générales, se faisaient au scrutin de liste double (3). Les candidats devaient réunir la majorité absolue pour être nommés au premier et au second tour de scrutin; au troisième et dernier, la majorité relative suffisait (4).

Toutes ces opérations étaient longues et compliquées. L'assemblée les poursuivit avec zèle et assiduité, siégea même le dimanche matin, après avoir entendu la messe dite par le père le Brun. Le soir, elle se donna congé pour assister au serment civique prêté par la garde nationale d'Aix ; mais, le lundi matin, à huit heures, elle reprenait ses travaux. Le jeudi 24, elle les terminait par la nomination de M. Jaubert, avocat d'Aix, au poste de procureur-syndic (5). Le vendredi 25, tous les électeurs, président, secrétaire, scrutateurs en tête, se rendaient à Saint-Sauveur, précédés et entourés de la garde nationale qui marchait avec drapeau , tambours et musique. Ils

(1) Archives parlementaires ^ t. XI, p. 193.

(2) Procès-verbal, p. 64. — Archives parlementaires j t. XI, p. 201.

(3) Chaque électeur désignait un nombre de candidats double de celai des places à pourvoir.

(4) Archives parlementaires, t. XI, pp. 193 et 200.

(5) Procès-verbal, p. 74.

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entraient dans la cathédrale aux sons de Torgue et allaient s*asseoir dans les hautes stalles du chœur. La messe fut suivie d'un Te Deum et d'un Domine salvum fac regem exécutés par la maîtrise avec accompagnement d'orchestre, tandis que les boites d'artillerie éclataient au dehors.

Une pensée , sincèrement humaine et religieuse, venait de conduire les électeurs à Saint-Sauveur. Ils voulaient remercier Dieu de l'union et de la paix qui avaient régné dans leurs séances.

Rentrés dans Téglise Saint-Louis , ils se séparèrent , en applaudissant du fond du cœur un vœu de concorde exprimé par leur président avec une noble simplicité (1).

Ils ne restèrent pas longtemps oisifs.

Le soir môme , l'élection des administrateurs du district d'Aix commença à quatre heures.

Au nombre de cent vingt-quatre, les électeurs se réunirent pour constituer leur collège ; ils choisirent les deux avocats Pellicot et Verdet, l'un pour président, l'autre pour secrétaire.

Le lendemain matin, à la majorité absolue et au premer tour de scrutin, ils désignèrent les douze administrateurs. Dans la séance de l'après-midi , ils élurent procureur-syndic l'avocat Chansaud (2).

Les opérations ne furent pas aussi rapidement conduites pour le district de Marseille.

Elles ne s'ouvrirent que le mardi 29 juin dans l'église de la Grande-Miséricorde qui faisait partie de Tancienne maison des jésuites de Sainte-Croix. La profession des électeurs était généralement assez relevée. Ils firent preuve d'un esprit sage et modéré dans le choix de leur président. A la majorité de cent soixante-cinq voix sur cent quatrevingt-neuf votants , c'est-à-dire presque à l'unanimité , ils nommèrent M. Michel Roussier.

(1) Procés-verbal, p. 79.

(2) Archives départementales, district d'Aix, liasse 209.

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Elu en avril 1789 premier député du tiers état de la sénéchaussée de Marseille, tandis que Mirabeau n'était passé que le dernier, Michel Roussier avait, le 5 septembre suivant, pour raison de santé, résigné son mandat (1).

Sa retraite ne fut pas pour lui Toubli. Elle protégea plutôt sa popularité aristocratique dans le bon sens du mot.

Heureux de la retrouver à cette rentrée qu'il faisait dans la vie publique , il dit aux électeurs, sur un ton de bonne compagnie que les violences de la presse et des clubs rendaient tous les jours plus rare : « Messieurs, en m'élevant » à l'honneur de vous présider, vous avez sans doute plus » considéré mon zèle que mes forces. Soutenu par votre » indulgence, puissé-je, dans le cours de mes fonctions, » me rendre digne de la confiance que vous m'avez témoi- » gnée. Mon désir de la mériter égale ma profonde » reconnaissance. Daignez, Messieurs, en agréer le dou- » ble hommage (2) ».

L'empressement courtois de M. Michel Roussier à servir les désirs de l'assemblée seconda l'autorité vigilante avec laquelle il maintint dans toutes ses opérations l'ordre et la décence.

Aussitôt après l'élection du secrétaire François Aubert , quelques membres représentèrent au président que l'on ne pouvait pas continuer de se réunir dans l'église de la Miséri-

(1) Archives parlementaires, t. XVIII, p. 633, séance du mardi, 7 septembre 1790. M. Castellanet : • Je viens faire remarquer à TAtsemblée que t M. Roussier, député de Marseille, a donné sa démission par lettre, en data

• du 5 septembre 1789 ; que cette démission a été acceptée, que M. Peloux, 9 suppléant de M. Roussier, a été admis après vérification spéciale de ses » pouvoirs ; que, par suite de cette admission, le suppléant siège dans cette

• Assemblée depuis cette époque, et que, cependant, il n'a été fait mention

• ni de la démission, ni do l'acceptation dans le procès -verbal du 5 septem- » bre. Je conclus à ce que l'Assemblée veuille bien réparer cette erreur, en ■ ordonnant que les faits que je viens de rappeler soient consignés dans la » procès-verbal de ce jour. »

Cette proposition est adoptée.

(2) Recueil de la Méjanes, 31324, t. VI, pièce xiii : Procèi-werbal de Ttisemblée électorale du district de Marseille^ pp. 1-2.

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