‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 43 sur 48 · MIRABEAU ET LE HAUT COMMERCE DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET LE HAUT COMMERCE DE MARSEILLE

Les faits que nous avons rassemblés dans la suite de cette étude nous ont montré l'influence exercée par Mirabeau pendant les deux premières années de la révolution en Provence ; mais cette influence ou plutôt cette autorité n'est pas tout entière contenue dans les limites tracées par ces faits mêmes. Pour s*en former une idée exacte et complète, il faut encore rappeler tel débat de la Constituante où les intérêts de Marseille furent en jeu et dans lequel le grand orateur intervint avec sa puissante parole, tel épisode de la vie locale qui atteste la persistance et la force de sa popularité dans cette ville comme dans celle d'Aix.

C'est un curieux chapitre de l'histoire de Mirabeau que celui de ses rapports avec le haut commerce de Marseille.

Au moment de son élection, malgré Tordre rétabli et l'émeute pacifiée, il lui inspirait un mélange de répugnance et d'effroi dont témoignerait au besoin son succès pénible et contesté. Plus [tard, ce furent de nouvelles alarmes, lorsqu'il voulut s'associer à la propagande de Clarkson et de Wilberforce contre la traite et l'esclavage des noirs.

Ces deux philanthropes anglais poursuivaient une véritable révolution morale, économique et chrétienne. Ils crurent pouvoir compter sur l'appui des chefs du mouvement en France.

Dans l'automne de 1789, Clarkson se rendit à Paris (1).

(1) Clarkson, On the SUve tr&de, etc., p. 383.

MIRABBAU BT LB HAUT GOHMBRGB DB MAR8BILLB. 489

Il eut chez le duc de La Rochefoucauld une longue conférence avec Tabbé Sieyès, Bergasse, Pétion de Villeneuve, le marquis de Condorcet, Claviére, Brissot, Duroverai et Dumont. La majorité de ces députés et de ces publicistes pensa qu'il fallait renvoyer Tabolition de la traite à la première assemblée législative (1).

Mirabeau fut d'un avis tout dififérent : il estima que, vu sa nature et son urgence, la question devait être portée devant la Constituante. Il avait préparé une motion dans ce sens et tracé les grandes lignes d'un discours destiné à la soutenir. Il confia son manuscrit à Clarkson avec prière de l'examiner attentivement (2).

Clarkson admira la dialectique entrainante de cette esquisse, mais s'aperçut aisément que la connaissance précise et circonstanciée des faits avait manqué à l'orateur. Il se mit en devoir de la lui fournir (3).

Pendant six semaines, leur correspondance fut très active. Tous les deux jours Clarkson adressait des lettres de seize à vingt pages à Mirabeau, qui en accusait régulièrement réception par quelques lignes, le plus souvent éloquentes (4). Son imagination et son esprit étaient saisis par le sujet au fur et à mesure qu'ils le pénétraient mieux et plus avant. Ses convives remarquèrent bientôt dans la salle à manger la coupe d'un vaisseau négrier en miniature. C'était la reproduction de la gravure distribuée par Clarkson aux membres de l'Assemblée nationale, et qui, dans le premier moment, avait rendu l'archevêque d'Aix muet d'horreur (5). Mirabeau semblait vouloir s'inspirer de cette image.

Grâce à sa féconde collaboration avec Clarkson, son discours, dont il avait tout le premier senti le défaut, devenait

(1) Clarkson, On the Slave trade, etc., pp. 391-392.

(2) Id., ibid,, p. 394.

(3) Id., ibid., pp. 394-395.

(4) Id., ibid., pp. 399 et 400.

(5) Id., ibid., p. 398.

de plus en plus substantiel, df^ ^t fort de choses, sans rien perdre du souffle qui ranimait. Les arguments que Ton peut invoquer contre l'esclavage et la traite étaient groupés avec un art irrésistible ; toutes les raisons plus ou moins spécieuses des esclavagistes réduites à leur juste valeur, c'est-à-dire à néant. Ce déploiement de puissance oratoire faisait encore mieux ressortir la sagesse de la conclusion. Mirabeau jugeait que « Taffranchissement des noirs ne » pouvait être que Touvrage du temps, parce qu'il leur se- » rait funeste à eux-mêmes si une fortuite libération leur » était accordée au milieu de leur ignorance que des bar- » bares ont rendue stupide ou féroce. » En revanche, la traite ne pouvait être trop promptement abolie : « elle n'est, » s'écriait Mirabeau « tolérable sans aucun rapport (1). »

(1) Lucas de Montigny, t. VII, p. 200.

Le propre génie philanthropique de Mirabeau, l'exemple, les discours et les écrits de Franklin, de Glarkson et de Wilberforce ont, ayant tout, inspiré ce beau réquisitoire ; peut-être convient- il aussi de tenir compte d'une lettre qu'un personnage, d'ailleurs peu connu, de Bacon, adressa à l'orateur, le 8 décembre 1789 ? Elle est inédite, conservée dans les papiers de M. Lucas de Montigny. M. Ch. de Loménie a bien voulu nous la communiquer :

« 8i quelques degrés de l'esclavage ont pu exciter votre indignation, t quelle impression profonde n'aurait pas fait sur votre âme le tableau hi- » deux de l'esclavage tel qu'il existe actuellement ? Pour le bien do l'humat nité, il serait à souhaiter que vous l'eussiez vu ! Bientôt cette tache hor- 9 rible, qui enlaidit toutes les constitutions depuis qu'elles tolèrent le trafic

• abominable de nos semblables, disparaîtrait de la surface du globe.

1» n est. Monsieur, de votre sagesse, de votre justice, de vos lumières de

• sauver notre belle constitution de cette horrible contradiction dans la- » quelle sont tombées toutes les nations.

9 La politique ne peut pas, dans l'état actuel des choses, établir la liberté » dans nos colonies, mais elle doit préparer les moyens qui doivent con- 9 duire à une époque oii elle le sera (sic). Ainsi nos législateurs doivent,

• en pleurant, tolérer la traite pondant trois ou quatre ans.

p A toutes les raisons que votre éloquence , votre raison , votre justice , 9 votre humanité pourront développer, je vous prie d'ajouter l'exemple ad- 9 mirable de la plus grande partie de l'Amérique septentrionale. Ces illus- 9 très citoyens, après avoir reconquis leur liberté, se sont sauvés du re- » proche fait aux autres nations en donnant la liberté à leurs semblables. »

Sans attacher à ce rapprochement plus d'importance qu'il n'en mérite , il faut noter le bel éloge que Mirabeau fait do l'Amérique du Nord. D oppose ses accroissements de population à l'effrayante déperdition de vie humaine qui se produit dans nos îles. Là, dit-il, a comme en un vaste cimetière,

MIRABEAU BT LB HAUT GOMMBRGB DB MARSBILLE. 491

Ce travail de préparation intense n'échappait point au comité formé par les délégués des villes d*indu strie et de commerce et séant auprès de TAssemblée ; il exprima, dans une circulaire, la crainte que Mirabeau n'exécutât son projet de parler contre la traite et l'esclavage (1). Les armateurs de Marseille s'émurent vivement. M. de Sinéty, Tun des députés de la sénéchaussée pour la noblesse, s'appliqua à rassurer leurs inquiétudes qui lui semblaient des plus légitimes. « Cet objet, » écrivait-il à ses concitoyens de la chambre de commerce, « nous a paru aussi important qu'à » vous-mêmes. » Peu s'en fallait qu'il ne qualifiât de noble la cause de la traite ; il l'appelait excellente (2).

Cette cause excitait dans les différents ports un intérêt si passionné, que plus d'un député aurait craint de rendre les armateurs ennemis de la Révolution, en votant l'abolition d'un si cruel trafic (3). Mirabeau n'était pas disposé à ces ménagements. Quand il se vit entièrement armé , il s'entretint avec Clarkson du jour où il présenterait sa motion ; mais avant de la lancer, il crut prudent de pressentir l'Assemblée. Le résultat de cette épreuve fut pour lui un véritable désappointement. Les menées et les sollicitations du comité des planteurs auprès des députés avaient porté • leurs fruits. Trois cents seulement , c'est-à-dire une assez faible minorité, se déclarèrent déterminés à soutenir Mirabeau sans conditions et pour obéir à la justice. Cinq cents

autres se seraient ralliés à sa motion, si l'Angleterre avait

voulu s'engager, de son côté, à supprimer la traite (4).

» viennent s'engloutir les nombreuses colonies dont l'Afrique se dépouille » {Mémoires de Mirabeau), t. VU, p. 154-5.

(1) Archives de la chambre de commerce, correspondance, série BB, article 126 : les délégués de Marseille au comité du commerce et des manufactures de France au comité de correspondance de la chambre de commerce de cette ville (21 mars 1789).

(2) Idenif correspondance administrative, BB, article 313 : lettre de M. de Sinéty à MM. les députés et échovins de la chambre de commerce (26 décembre 1789).

(3) Clarkson, etc., p. 392.

(4) /d., ibtd., p. 403.

Pour obtenir cet engagement, ou tout au moins Tassurance que le ministère anglais était fermement résolu à cette abolition, Mirabeau s'adressa à Wilberforce.

11 lui avoua franchement les préventions et les préjugés contre lesquels il aurait à lutter. Tous ses raisonnements n'en triompheraient pas sans Tassurance qu'il demandait. Il redoutait surtout Teffet que produiraient ses adversaires, en alarmant la jalousie de la Constituante contre les Anglais. « Dans les bonnes voix de l'Assemblée » ajoutait-il, « j'en per- » drai le plus grand nombre et la presque totalité, si je ne » parviens pas à persuader que l'Angleterre imitera infail- » liblement notre exemple ou plutôt concourra à l'exécution » de notre loi le jour où nous abolirons l'infâme prati- » que (1). »

Un concours si précieux offert avec tant d'élan à l'apostolat dont Wilberforce avait fait sa vie, dut à coup sûr, toucher ce philanthrope, que des louanges données à sa vertu par le plus grand orateur de la Constituante ne purent laisser insensible ; mais bien qu'il fût l'ami de William Pitt, il lui était diCBcile, peut-être môme impossible, de tenter avec quelque chance de succès, auprès du ministre, la démarche que Mirabeau sollicitait de lui. On ne connaît pas sa réponse, on ne sait même pas s'il répondit (2). Clarkson assure que Mirabeau lui remit une lettre pour Pitt et le pria de la présenter lui-même au ministre (3).

On a tout lieu de penser qu'il n'avait pas grande confiance dans la réussite de cette tentative directe ; mais il s'agissait de couvrir la retraite et de la faire en bon ordre.

L'échec final, évité seulement grâce à une prudente abstention, ne doit pas nous empêcher de reconnaître le désintéressement philanthropjque avec lequel Mirabeau avait embrassé la cause abolitionniste. Il ne s'était pas arrêté

(1) Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabe&Uy t. VII, pp. 116-17.

(2) /d., ibid., p. 121.

(3) Clarkson, etc., p. 403.

Page 1