‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 46 sur 48 · MIRABEAU ET LE HAUT COMMERCE DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET LE HAUT COMMERCE DE MARSEILLE

jour, la souhaitait avec une sorte de passion (1). En revanche, la majorité des places de commerce ou d'industrie, telles que Rouen, Lyon, le Havre, Reims, Elbeuf, Sedan, Amiens, Caen, Laval, Saint-Quentin, Romorantin, Dieppe, Marseille (2), se prononçait contre la mesure proposée dont elle signalait les dangers (3). Bordeaux, Nantes, Lorient, Louviers exprimaient un avis contraire; mais le vœu de Nantes et de Bordeaux avait été formé dans des assemblées tumultueuses d'où la partie la plus saine du commerce s'était retirée pour protester (4). Condorcet et Lavoisier publiaient de savants mémoires contre rémission projetée (5). Le premier faisait observer qu'il y avait moins de quatre cent millions d'assignats en circulation et que déjà ils perdaient 6 pour 100 contre l'argent (6).

Inspiré par Clavière, fortement secondé dés le début de la polémique par le pasteur genevois Reybaz (7), Mirabeau

(1) Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance, série BB, art. 127 : MM. Salles, Laflèche, Rostagny et Greling à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (18 septembre 1790) : « Le peuple de Paris montre une sorte d'avidité pour cette opinion qu'il regarde comme une source de bonheur pour lui.»

(2) Archives parlementaires t t. XIX, p. 193. Archives de la chambre de commerce de Marseille, série BB, art. 127 : lettre de MM. Salles, Laflècbe , Rostagny , Greling à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (11 septembre 1790).

(.3) Idem, série BB, art. 314 : M. Lejeans à MM. les maire et députés du commerce de Marseille (24 septembre 1790).

(4) Idem, série BB, art. 127 : lettre de MM. Salles, Laflèche, Rostagny et Greling, etc.

(5) Archives parlementaires j t. XVIII, pp. 532 et suiv. ; 546 et suiv.

(6) Idem^ t. XVIII, p. 532. A Marseille, sur la fin d'août, on ne pouvait se procurer des espèces qu'en perdant 4 pour 100 sur les assignats (archives de la chambre de commerce, registre des lettres écrites, commencé le 13 novembre 1789 et fini le 28 septembre 1790; BB, art. 71 : lettre à M. Possel à Toulon, f* 132). Dans la seconde quinzaine de décembre, la perte atteignait la proportion de 8 pour 100 (Archives nationales, papiers du comité des recherches, DXXIX**, 28 : interrogatoire et réponses prises par nous, Jean Lejourdan, président : interrogatoire de Louis Oscur).

(7) Etienne Duraont, etc., p. 401 : Clavière fut le créateur des assignats: pp. 284-5: Reybaz, qui avait fait ses discours sur les assignats. — Plan, un collaborateur de Mirabeau, p. 64 : Mirabeau à Reybaz (27 août) : « Je vous » envoie tous les compliments que m'a valus l'excellent discours dont vous B m'avez doté. »

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défendit pied à pied, contre toutes les attaques, le terrain où il s'était placé. Pour rassurer les craintes que soulevait sa motion, il invoqua, en vrai fils de TÂmi des hommes, le grand principe des physiocrates : « Je demande » s'é- » criait-il le 27 septembre, « à tous les philosophes, à tous » les économistes, à toutes les nations de la terre, s'il n'y » a pas plus de réalités, de richesses véritables dans la )> chose dont les assignats sont le type que dans la chose » adoptée sous le nom de monnaie.

» Mais nos assignats, » dit-on, « éprouvent ce désavantage, » relativement à la monnaie, c'est de ne représenter, en » dernier résultat, qu'une seule chose, à savoir les biens » nationaux. Eh qu'importe, si les biens nationaux repré- » sentent tout !

» Les terres productives de tout valent bien les métaux » qu'elles produisent (1). »

Le 28 septembre, les débats continuèrent. Mirabeau parut encore une fois à la tribune. On déclara la discussion close. La séance du lendemain n'en fut pas moins longue et orageuse ; elle commença à onze heures du matin et ne se termina qu'à huit heures du soir. Il fallut procéder à un appel nominal. Une majorité de cinq cent huit voix, sur quatre cent vingt-trois vota l'émission de 800 millions d'assignats à cours forcé et sans intérêts (2).

Il allait bientôt y en avoir 1,200 millions en circulation. Cette somme était inférieure ou à peu près égale au capital représenté par les biens nationaux susceptibles d'être mis en vente (3). Le décret stipulait qu'elle ne pourrait jamais être dépassée (4).

(1) Archives parlementaires ^ t. XIX, pp. 265-6.

(2) Archives parlementaires j t. XIX, pp. 307-8 et 316. Archives de la chambre de commerce de MarseiUle, BB, 127: MM. Rostagnj, Salles, Qreling et Lafléche, à MM. les maire et députés, etc.. (29 septembre 1790).

(3) Archives parlementaires ^ t. XVIII : Réflexions sur les assignats et sur la liquidation de la dette exigible, lues à la Société de 1789, par M. Lavoisier, député suppléant au bailliage de Blois, p. 548.

(4) Mémoires de Mirabeau^ t. VIII, pp. 77-8. — Archives j^rlementaireit t. XIX, p. 316.

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Mirabeau s'applaudit de ce résultat. « Vous trouverez » réunis dans le même paquet^ » mandait-il au major Mauvillon, « deux discours sur la mesure des assignats que j'ai » fait passer et que je compte au nombre de mes princi- » paux services. C'est vraiment là le sceau de la révolu- » tion (1). »

Le père Duchéne disait à peu près la môme chose, mais en d'autres termes (2). Fâcheuse rencontre pour Mirabeau!

Cette fois le désaccord était complet entre le grand orateur et le haut commerce de Marseille qui regardait cette émission d'assignats comme une calamité publique (3).

Mais rien ne prouve ou ne laisse supposer que ce désaccord ait été jusqu'à la rupture. Les armateurs et les négociants sentaient trop combien il leur importait de ne pas s'aliéner Mirabeau.

Sa popularité et le prestige de son nom étaient toujours grands à Marseille et à Âix.

Les amis de Lieutaud et la municipalité le regardaient également comme leur protecteur et comme l'arbitre de leurs dissentiments. Des patriotes modérés, mais sincèrement attachés à la Révolution, lui écrivaient qu'ils ne pouvaient trouver de termes assez expressifs pour peindre leur joie et celle du bon peuple marseillais à la pensée de le revoir parmi eux pendant dix ou douze jours (4).

La société patriotique d'Aix, qui n'hésitait pas à le croire enfant de la ville (5), accueillait avec les plus grandes mar-

(1) Lettres du comte de Mir&beau écrites à un de ses amis d'A«emayne, p. 524.

(2) René Stoum, Les finances de Vancien régime et de la Révolution, t. II, p. 284.

(3) Archives parlementaireSy t. XIX, p. 190.

(4) Bibliothèque publique de Marseille , carton nC , in-8* , pièce viii : les vœux des citoyens patriotes de tout le peuple marseillais, à M. Riquetti Tainé , ci-devant comte de Mirabeau.

(5) Bibliothèque Méjanes, manuscrits de Roux Alphéran, LIX, premier livre des délibérations de la société des Amis de la constitution d'Aix, p. 188 : « Ce digne représentant de la nation, à qui la ville d'Aix se glorifiera toujours d'avoir donné naissance. »

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ques d'honneur son buste, dont un sculpteur, du nom de Ferdinand, lui avait fait hommage. C*était le 20 septembre. Le buste entra dans la salle au bruit des tambours battant aux champs, précédé par le colonel de la garde nationale, escorté par un détachement de cette milice citoyenne. Toute rassemblée était debout, animée d'un sentiment d'amour et de respect. Le président, donnant un libre cours à sa rhétorique, unit la glorification de Mirabeau à ses remerciements pour l'artiste et pour la garde nationale. Un des orateurs de la société, M. Constans, demanda que le procés-verbal de la séance fût adressé à Mirabeau avec une lettre du président (1).

Mirabeau se montra très touché de cette manifestation. Le 27 octobre 1790, il témoigna aux Amis de la constitution d'Aix sa reconnaissance avec une effusion exagérée et une certaine gaucherie où l'on reconnaît la main d'un secrétaire peut-être de second ordre (2).

Ce langage emphatique et déclamatoire, qui porte à peine la marque de Mirabeau, était peut-être mieux approprié au goût de ses correspondants que le style profondément per-

(1) Bibliothèque Méjanes , premier livre des délibérations des Amis de la constitution d'Aix, LIX, p. 188.

(2) /cf., ibid,f p. 296. Teneur de la lettre de Mirabeau à la société des Amis de la constitution : a Les bontés dont vous venez de me combler » sont bien faites pour consoler Thomme public qui, découragé à tous les » pas, ne vit que du sentiment de sa conscience et de l'amour qu'il porte à » ses concitoyens. La manière flatteuse dont vous avez accueilli mon buste » m'a presque trompé sur mes faibles services ; mais revenu du plaisir dé- » licicux que j'ai éprouvé à vous lire, j'ai pensé que tant d^hommages » n'étaient dus qu'au souvenir de nos communs dangers, de nos premiers » succès. En me traitant comme vo^re frère d'armes, vous avez récompensé, » Messieurs , la plus douce habitude de ma vie , celle de me rappeler la loi » que vos suffrages m'ont imposée. Aujourd'hui, sûr de votre approbation, » heureux par l'art magique de l'honnête citoyen qui m'a placé parmi vous, » pénétré des procédés do la brave milice qui m'y a introduit, il ne me reste 9 plus qu'un désir à former. Puisse la mâle liberté reposer enfin sur l'im- » mortel Evangile de notre constitution! Puissé-je, dégagé de mes serments, » aller bientôt serrer des liens qui enchaînent à jamais ma très sincère re- 9 connaissance.

» J'ai l'honneur d'être, avec la plus affectueuse confraternité, Monsieur le » Président et Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur. >

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sonnel qui donnait un si puissant relief à ses pensées vraiment originales.

Il savait au besoin être moins lui-même pour ne pas déconcerter l'admiration dont il était l'objet en Provence. Plus que jamais il tenait à y conserver l'empire de l'opinion.

Il songeait à intervenir directement et en personne à Aix et à Marseille.

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