‹ Mirabeau et la Provence (volume 3)Chapitre 6 sur 48 · L ÉCHAUFFOURÉE DE LA TOURRETTE · texte numérisé non relu

L ÉCHAUFFOURÉE DE LA TOURRETTE

Le sort de la vieille constitution de la Provence préoccupait assez peu Marseille ; cette ville s*inquiétait bien autrement du conflit qui mettait aux prises, au milieu de ses habitants divisés, la révolution d'une part, la réaction ou, comme on disait alors, l'aristocratie de l'autre.

La Révolution avait regagné une grande partie du terrain perdu ; elle comptait de nombreux partisans dans le conseil des trois ordres qu'elle avait réintégré à l'Hôtel de ville ; mais l'aristocratie restait comme exclusivement cantonnée dans cette garde bourgeoise que ses partisans et le comte de Caraman avaient réorganisée après le 20 mai 1789.

Cette garde avait contre elle l'animosité des jeunes volontaires licenciés qui aimaient à dénigrer ses services et à rehausser les leurs (1), les regrets et les sympathies d'une partie de la population pour la milice qu'elle avait remplacée, l'impopularité attachée à l'uniforme qu'elle portait , et qui lui communiquait un esprit militaire incompatible, disait-on, avec celui du commerce, enfin et surtout la composition de son corps d'officiers (2).

Elle était prise à partie dans des brochures, et même en

(1) Archives nationales, carton du comité des rapports, DXXIX, 57 : extrait du greffe du siège prévôtal : interrogatoire de Joseph Savouma.

(2) Bibliothèque publique de Marseille, recueil intitulé : Garde nationalet DcK, 4707, 1. 1, pièce iix : des patrouilles bourgeoises de Marseille (août 1780}, par M. Blanc-Gilly, p. 2, 3 et 4.

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plein conseil des trois ordres (1). Barbaroux lui reprochait d'être anti-constitutionnelle «et anti-politique (2). Blanc- Gilly ne la traitait pas moins durement. Pourtant ni l'un ni l'autre ne songeaient à la détruire. Ils voulaient seulement l'améliorer et la transformer sans blesser ses officiers (3). Le comte de Caraman lui-môme tout en reconnaissant qu'elle servait utilement, avouait qu'elle avait besoin d'être perfectionnée (4). L'éloge qu'il donnait au règlement de la milice bourgeoise d'Aix indiquait le sens libéral et démocratique de la réforme qu'il désirait pour celle de Marseille. Ce désir semblait toucher à sa réalisation.

Les principes et le détail de cette réforme ou plutôt de cette réorganisation venaient d'être étudiés dans une conférence qui avait réuni MM. Lejourdan , Barbaroux, de Caraman et le chevalier de Damas , colonel du régiment de Vexin et commandant de la garde nationale. De l'aveu de M. de Caraman , Barbaroux avait suggéré de très bonnes idées. M. de Damas les avait rédigées supérieurement. Un projet de règlement ou plutôt de traité de paix était déjà dressé et allait être soumis à un conseil des trois ordres convoqué uniquement pour cet objet (5). Il semblait de nature à rapprocher les esprits ; malheureusement, dans le corps des habi^ bleus (c'était le nom des nouveaux gardes nationaux), nombre d'officiers étaient trop jeunes et fort emportés. Si Ton peut croire à une assertion de Mirabeau (6), reproduite par MM. Fabre et Lourde, Tun d'eux

(1) Recueil DeK» 4767, t. I, pièce xxxv : principes de ma conduite et mon opinion sur la garde bourgeoise, par M. Lejourdan, membre du conseil des trois ordres.

(2) /cf., ibid.y pièce xxviii : observations sur la garde bourgeoise, Iiicfî le 5 août 1789, dans le conseil des trois ordres, par M. Barbaroux, avocat, l'un des vingt-quatro commissaires du peuple, p 5 et 0.

(3) Ibid, : Dlanc-Gilly. p. 1.

(4) Archives départementales, C, 1261 : lettre du comte de Caraman à M. de Baux, Marseille, 18 août 1789.

(5) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX , 58 : lettre imprimée, adressée à M. le comte de Caraman par M. Barbaroux, avocat.

(6) Discours de Mirabeau, du 27 janvier \190 {Archives parlementaires, t. XI, p. 335).

s'oublia même jusqu'à mettre Tépée à la main dans la salle où délibérait le conseil de ville.

Du côté du peuple et de la révolution , les têtes chaudes ne manquaient pas non plus.

Dans les corporations, au-dessous des patrons ou des maîtres , il y avait les ouvriers qni formaient des associations occultes sous le nom de compagnon du devoir et de gavots. Ces associations étaient fort redoutées des autorités. Au fur et à mesure que Ton s'était rapproché de la révolution, elles avaient pris plus d'importance, excité de plus vifs ombrages. En 1787 , à Nimes, on avait craint que les compagnons ne missent le feu à la ville J).

A Marseille , excités , soudoyés peut-être par les agents du parti anarchique ^r , ils auraient formé la portion la plus turbulente de la population . si cette dernière n'avait recelé, dans ses profondeurs, beaucoup d'étrangers, d'aventuriers et de gens sans aveu.

Malgré tous ces éléments de discorde et de trouble qu'elle renfermait dans ses murailles, Marseille jouissait d'une tranquillité appîirente, lorsque tout d'un coup, le 15 aoiit , un dépôt d'armes fut découvert sur le vieux chemin de la porte de Rome. La rumeur ou plutôt l'exagération populaire portait à dix, vingt, trente mille le nombre des fusils que renfermait ce dépôt. Ces armes appartenaient à un i^arde d'artillerie, M. Bellon: elles furent

(t^ Albert Babeao, La ville sous l'Ancien régimty p. 357. — ArchÎTes départementiJes, C, tt6t : lettre do comte de Cvammn aox commissaires des commaues : • Il est bien essentiel que l'associatioD des compagnons soit

• examinée dans IWssemblée nationale; c'est une abnégation indépendante

• de l'antorite et de la plus dangereuse consièquence. t Sur le nMe des compagnons dn deroir dans Taflaire de la Tooireite^ voir ArchiTes départementales, Cy IS^C : lettre des commissaires des communes à MM. les députés anx Etats généraux ."tî et t^ août IT^:, pp. $ et ^4.

C«) .Vrchives départementales. C, IJSSl : Les commissaires des communes aux depa:es ^ TAnsosuMiv nationale ,t> a^^ût . p. il. « Il r a des gens « «4111 ^oolSen: ccct-? division: ils i.ennent au parti qui a agité tout le ê rovAUcio |sir se> oo-rr>?st">ndAnc*s et s^»s emis^saires. On soudoie des » ^vrlv.-ic.*s i« -le^ ^c:i> SAcis aveu; x^n aaa-.>ace un cbjuK^j^emettt considérable » ca fi\ou: in! leur càasse. »

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mises sous séquestre; M. Bellon fut conduit en prison.

Le peuple s'émut comme s'il venait de saisir la trame d'un complot contre-révolutionnaire. Pour le raissurer, la garde bourgeoise dut se livrer dans divers couvents et chez plusieurs particuliers , à des perquisitions sans résultat.

Ces visites domiciliaires , souffertes plutôt qu'ordonnées par l'autorité, étaient un désordre, peu grave d'ailleurs. M. de Caraman le signalait dans une lettre qu'il écrivait a M. de Baux, mais ne s'en inquiétait pas (1).

Cette lettre était datée du 18 août.

Le lendemain , la tranquillité publique devait être troublée d'une manière bien autrement profonde.

Dans la matinée, on trouva au coin d'une rue un placard signé : Sans-Soucy^ citoyens de Marseille et invitant les braves volontaires de l'ancienne garde , les poufs , comme on les appelait, à se rassembler, le soir, à quatre heures, sur la place de la Tourrette. Ce placard fut même affiché sur la façade et entre les deux portes du café François

On a prétendu que c'était le commencement d'exécution d'un complot ourdi par les poufs contre la nouvelle garde; que ce complot avait été préparé dans une série de conventicules secrets, et qu'enfin plusieurs agents de ces conspirateurs s'étaient répandus sur les marchés , dans les ateliers et dans les fabriques pour gagner le peuple à leurs desseins (2).

Ces assertions qui remplissent les remontrances du procureur du roi auprès du siège prévôtal, sont loin d'être démontrées.

La pensée de ce placard , dont on devait , dans peu de

(1) Archives départementales, G, 12G1 : lettre du comte de Caraman à M. de Baux (18 août 1789).

(2) Mirabeau, discours du 26 janvier, Archives parlementaires , t. XI, p. 336. — Courrier d'Avignon^ lundi 31 août, p. 287. — Archives nationales, papiers Un comité des rapports, DXXIX, 58 : extrait du greffe du siège prévôtal de Marseille, remontrances du procureur du roi. etc. ^

temps , contester Texistence môme (1) et Tidée d'une levée de boucliers contre les habits bleus ont pu surgir dans l'esprit de plusieurs volontaires de l'ancienne milice. Six mille jeunes gens en formaient Teffectif ; rien d'impossible à ce que, sur un pareil nombre , il se trouvât une centaine de cerveaux brûlés ; mais de propos de café , peut-être exagérés , on aurait tort de conclure que cette milice ait voulu être solidaire de ces quelques fous et commettre l'imprudence d'aller, sans armes et toute désorganisée, se mesurer avec une troupe bien armée et passablement commandée. Comment supposer qu'elle ignorât absolument l'œuvre de conciliation à laquelle concouraient Lejourdan et Barbaroux ?

M. de Caraman comprit qu'il importait de communiquer au public ses intentions réformatrices au sujet de la milice bourgeoise. A midi, il fit imprimer une afSche dans ce but. « Cette pièce, » affirme Mirabeau, « est au comité des rapports. » Nous l'y avons retrouvée imprimée. Les officiers de la milice, d'après Mirabeau, les échevins, si l'on en croit Barbaroux , s'opposèrent à sa publication (2).

Les poufs ne s'abstinrent pas moins de toute prise d'armes, de tout rassemblement. »

Beaucoup voyaient dans le placard qui les convoquait un piège de l'aristocratie ; ils entendaient bien n'y pas tomber (3). Le peuple ne semblait pas plus disposé à se lever en masse. A trois heures, le fils du comte de Caraman se rendit à la Tourrette , et put constater qu'il n'y avait aucun attroupement.

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : interrogatoire do Bréinond-Julicn (extrait du greffe du siège prévôtal).

f2) Mirabeau, discours déjà cité, Archives parlementaires ^ t. XI, p. 330. — Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 58 : lettre écrite à M. le comte de Caraman par Barbaroux, avocat.

(3) Archives nationales, DXXIX, 58 : interrogatoire de Brémond-Julien , le 9 novembre; mémoire de Barbaroux à l'Assemblée nationale : « L* Assemblée nationale n'apprendra pas sans horreur que les affiches qui plongèrent Marseille dans la désolation furent placardées par des gens chargés de maintenir la tranquillité publique. »

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Les habits bleus ne trouvaient pas d'émeute devant eux ; ils allaient en faire, c'est-à-dire en provoquer une.

Vers quatre heures, ils se massèrent assez nombreux sur le cours, armés de fusils et d*épées. Leur commandant en chef, M. le chevalier de Damas, était avec eux. Calme et plein de sang-froid lui-même , il paraissait craindre de leur part quelque coup de tête désastreux. Pour en conjurer le péril, il ordonnait avec douceur aux hommes populaires qu'il pouvait aviser, comme l'ancien capitaine des portefaix, Arnaud, et l'adjudant au régiment de Lorraine , Joseph Savournin , de se mettre à ses côtés et de l'accompagner.

Bien qu'il ne sût pas lire, Savournin avait de l'intrigue, de l'adresse, de l'entregent, une certaine influence et des relations avec quelques chefs du parti révolutionnaire. Arnaud s'était déjà mêlé à tous les principaux épisodes de la révolution marseillaise. Au mois de mai dernier et lors de rentrée de M. de Caraman, il avait failli être arrêté, et ne s'était dérobé à la prison que par la fuite. L'amnistie générale du 11 août lui avait rouvert les portes de Marseille. Le chevalier de Damas comptait se servir de sa médiation et de celle de Joseph Savournin pour apaiser le peuple et procurer la paix.

Ce rôle sourit médiocrement à Arnaud; sans doute, il se sentait mal à l'aise au milieu des uniformes bleus ; au bout de quelques pas, il s'esquiva (1). Savournin ne se laissa pas déconcerter par les propos malveillants de deux ou trois officiers, qui demandaient d'une manière inconvenante où il allait. Il alla jusqu'au bout.

Cinq heures sonnaient , lorsque la garde bourgeoise déboucha de la ville haute sur la place de la Major.

Toute la partie de Marseille que limitent d'un côté la

(1) Lettre aux citoyens de la ville de Marseille^ par M. Arnaud, ancien capitaine des portefaix, et actuellement capitaine de la garde nationale (imprimerie de Jean Mossy), p. 12.

Major, de Taulre, le fort Saint-Jean, a subi, depuis 1789, de grands changements.

L'antique cathédrale, dont on voit encore quelques débris de voûte et de clocher, est remplacée par une splendide église byzantine. Le fort Saint-Jean a été détaché du continent par un canal qui relie le vieux port à celui de la Joliette. Ce canal lui-même est longé par une voie creusée en tranchée dans le promontoire dont le fort Saint-Jean occupait l'extrémité, et qui du côté de la terre s'élargissait en une sorte de plateau ou esplanade de la Tourrette. Toutes les rues de la vieille ville venaient y converger. Cette esplanade dominait la place de la Major.

Une centaine, au plus, d'hommes du peuple, d'enfants, de compagnons du devoir , s'y trouvaient à l'apparition de la garde nationale devant la cathédrale. Mirabeau, qui exagère sans doute leur attitude et leurs sentiments pacifiques, nous les représente travaillant, buvant ou faisant les curieux (1). Ils eurent bientôt formé un attroupement hostile au sommet de la montée qui conduisait de la place de la Major à l'esplanade de la Tourrette. « A bas ! à bas ! » criaient-ils aux habits bleus ^ qui se dirigeaient vers eux, ayant la mer à droite, la ville haute à gauche. Et les pierres de voler avec les huées.

M. de Damas ordonna à Joseph Savournin d'aller vers ces gens-là pour les apaiser. Savournin s'avança, n'ayant pour toute arme que son épée dans le fourreau; à peine eût-il fait quelques pas, que plusieurs coups de feu retentirent; ils semblaient tous venir du côté de la garde bourgeoise ; mais Savournin réfléchit que si cette garde avait été seule à tirer, il y aurait eu des morts parmi le peuple. Or, un seul homme fut tué ; et c'est dans les rangs de la milice qu'il tomba. Il se nommait Garcin et avait le grade de brigadier.

(1) Archives parlementaires, t. XI, p. 336 : discours de Mirabeau (26 janvier 1790).

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L'inspection de ses blessures prouva qu'elles avaient été causées par un coup plongeant, allant de gauche à droite, et parti, soit d'une fenêtre, soit d'une rue latérale. Le chirurgien militaire Ouvière, qui les examina par ordre de M. de Caraman , pensa qu'elles devaient être attribuées à la décharge d'un tromblon et non d'un fusil. Or, la garde bourgeoise n'avait que des fusils pour armes à feu (1).

Si elle n'était pas responsable de la mort de Garcin, elle n'avait pas moins manqué de calme, de sang-froid et de discipline ; elle avait peut-être tiré en l'air, mais tiré sans ordre.

De graves malheurs pouvaient être la conséquence de cet acte de précipitation et de violence. M. de Damas crut les prévenir (2) en ramenant ses gardes nationaux par le chemin qu'il avait déjà suivi à l'aller. Lui-même donna l'exemple de la retraite. Une partie seule de ses bourgeois armés le suivit. Parvenu à la rue du Panier, il enjoignit à Savournin de retourner à la place de la Major et à la Tourrette pour faire retirer la milice qui ne s'était pas encore repliée et engager les hommes du peuple à rentrer chez eux.

Aide de camp improvisé, Savournin n'eut pas assez d'autorité pour faire exécuter les ordres dont il était porteur. Ses conseils ne furent pas mieux écoutés.

Lorsqu'il revint devant la Major, les miliciens qui n'avaient pas opéré leur mouvement de retraite, s'étaient formés en colonne, et montaient à la Tourrette pour redescendre ensuite vers le port : « Allez-vous-en plus haut , » lui répondirent les premiers officiers auxquels il s'adressa, « vous

(1) Archives nationales, papiers du comité dos rapports, DXXIX, 57 : extrait du greffe prévôtal, dépositions de noble Jean Kick, de Victor Geffier, négociant, de Georges Bégon^ marchand sellier : note probablement de la main de Boumissac ; rapport du chirurgien aide-major des armées du roi, Ouviére.

(2) Savournin, dont la déposition circonstanciée nous sert ici de guide, indique cette retraite, mais n'en fait pas connaître le motif; il nous semble difficile d'en imaginer on autre que celui que nous supposons.

» le direz à ceux qui sont en tête ! » — « Allez à tous les » diables, » lui crièrent quelques-uns des capitaines qui dirigeaient les premières compagnies de la colonne! Ainsi rebuté, mais non découragé, Savournin se porta vers le peuple, laissant derrière lui la garde bourgeoise, à cinquante pas et la conjurant de ne pas avancer, de crainte qu'il n'arrivât un malheur. Il dit à quelques hommes du peuple de se retirer ; mais ils n'en firent rien. Savournin retourna vers la milice , et insista de nouveau auprès des oflEiciers pour Texécution des ordres du commandant ; on le menaça de l'arrêter. Il dut s'éloigner et alla rendre compte à M. de Damas, chez le gouverneur-viguier, M. le duc de Pilles. La garde nationale, qui avait refusé de l'écouter , continua son mouvement ; l'attroupement de la Tourrette, réduit alors, parait-il, à une quarantaine de personnes, s'ouvrit pour la laisser passer. Mais , restée sans direction supérieure et sans but, elle ne tarda pas à se disloquer; les compagnies se séparèrent les unes des autres, les hommes rompirent leurs rangs ; la dislocation tourna à la débandade (1).

C'eût été, au contraire, pour cette milice, le moment de se grouper en forts détachements et en puissantes patrouilles. L'émeute qu'elle avait provoquée se formait et semblait devoir être redoutable. La fusillade de la Tourrette avait douloureusement retenti dans les vieux quartiers. Le peuple s'attroupait, prenait des pierres, de gros b&tons, ou bien, s'amassant sur la place Montyon (2),

(1) Archives nationales, papiers du comité des rapports, DXXIX, 57, et du comité des recherches, DXXIX**, 1 : interrogatoire et réponses de Joseph Savournin, prises par Joseph Martial du Veyricr, chevalier de Tordre royal de Saint-Louis, ancien prévôt de l'armée, etc., assisté de M* Jean- Baptisto-Joseph MioUis , avocat, assesseur subrogé.

(2) La place Montyon, alors fort isolée et déserte, était limitée par les rues de Grignan, de Brctcuil , de Montgrand et de la Paix; elle mesurait une surface de 4,961 métros carrés. Le couvent des Picpus bordait Tun des côtés de cette place. (Augustin Fabre, Le8 rues de Marseille, t. IV, p. 327 et 256. Plan routier de la mile et faubourgs de Marseille, levé par Gampen, 1790, apud O. Teissier, Les anciennes familles marseillaises.)

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pillait les magasins d'armes de l'enclos attenant au couvent des Picpus, brisait les caisses et s'emparait de sabres, d'épées, de fusils finement damasquinés. On a prétendu que le prieur du couvent livrait lui-même ces armes aux émeutiers. Le fait est démenti par Joseph Savournin , qui assistait à ce pillage et essayait, mais vainement, de l'empêcher.

Une fois armée, la colère populaire devint implacable. Malheur aux officiers de la garde bourgeoise qui tombaient aux mains d'un attroupement ! On les injuriait, on les dépouillait de leur uniforme, on les maltraitait avec fureur.*

M. de Caraman était à la plaine Saint-Michel avec ses régiments. Il vient d'apprendre le pillage des magasins des Picpus et les autres excès qui se commettaient dans la ville; sa première pensée a été de les réprimer avec les baïonnettes de ses soldats ; mais il aime mieux recourir d'abord à la douceur, et court se présenter au peuple, sans gardes, accompagné seulement de ses aides de camp et de son fils. Par les remparts extérieurs, les rues Paradis et de Orignan, il se porte sur la place Montyon. Le peuple ameuté lui demande vengeance. En termes vagues, le commandant promet justice, ordonne de poser les armes, ou plutôt de les restituer aux dépôts où elles ont été enlevées. Le peuple crie : « Vive le roi ! » obéit et se sépare.

Sur la place Necker (1), M. de Caraman peut un moment espérer le même succès ; déjà la multitude répondait à sa harangue par des vivats, lorsque soudain retentissent des coups de fusil dans la rue Vacon, autour d'une maison où est installé un cercle. On a vu quelques capitaines et lieutenants de la milice bourgeoise y chercher un refuge. Une bande d'insurgés les réclame. Peut-être est-ce elle-même

(1) C*6st raneienne place de la Tour; elle a été appelée depuis place Ned^er, de la Liberté, place impériale, royale, etc. Sous le second empirCf le préfet des Boocbes-du- Rhône , M. de Maupas , prit sur lui de la transformer en square. C'est le square qui fait face à la Bourse. A. Fabre , Les ruêê d€ MarêeUU, t. III, p. 168, 169, 175.

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qui tire à balle contre les fenêtres du cercle? Peut-être est-ce une compagnie de miliciens qui accourt et décharge ses armes en Tair pour effrayer les émeutiers ?

A ce bruit de mousqueterie , le peuple redevient violent. Un homme saisit par la bride le cheval de M. de Garaman; on oblige le commandant de mettre pied à terre; on veut le refouler dans le couvent des Carmes déchaussés; mais il réussit à se remettre en selle, et va au trot rallier ses troupes qui, du faubourg de la plaine Saint-Michel, sont descendues à celui de la porte de Rome. Rue Paradis , un attroupement de soixante personnes , qui poussait de grands cris et s'acharnait après des officiers de la milice bourgeoise, lui barre le passage. L'adjudant Savournin Taide à se dégager et court à pied à ses côtés. Il est frappé de l'expression de tristesse peinte sur ses traits.

La ville elle-même prend un aspect sinistre ; on interdit les spectacles ; les magasins se ferment. Une lugubre procession parcourt les rues, à la lueur des torches.

Le corps du malheureux Garcin est d'abord resté gisant à terre et à l'endroit où il est tombé ; on Ta ensuite transporté dans l'église de la Major.

C'est là que les compagnons du devoir sont allés le prendre.

Improvisant autour de ce pauvre mort une véritable légende, ils répètent qu'il a été tué par sa propre troupe, parce qu'il était du peuple et dévoué aux intérêts du peuple ; ils le placent sur une échelle et vont le montrer à la foule comme une victime, comme un martyr. Les voilà qui l'appportent à l'hôtel du comte de Caraman, au café de la Veuve où se réunissent les oflQciers de la garde bourgeoise, et enfin dans le vestibule de Téchevin La Flèche. Us l'y déposent, et se mettent en devoir de saccager la maison. Ils rompent les dames-jeannes du caveau, brisent les portes des appartements, arrachent les tapisseries, enfoncent les armoires. On amoncelle les meubles devant la porte, au milieu de la rue. On y met le feu. Tandis qu'une

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