ELECTIONS (SUITE ET FIN
La crise qu'a traversée Marseille du 23 au 26 mars a eu pour effet de suspendre et de retarder les opérations électorales.
L'assemblée du tiers état de la ville devait se tenir le 24 ; elle a été renvoyée au 30 ; celle des trois ordres de la sénéchaussée était convoquée pour le 28 ; sur la demande des officiers municipaux, le lieutenant-général, M. Demandolx, l'a différée jusqu'au 2 avril (1).
Ce retard est à coup sur moins caractéristique que la manière populaire et démocratique dont la municipalité marseillaise interprète et applique le règlement du 24 janvier, celui du 2 mars et l'ordonnance du lieutenant civil en date du 12 de ce mois.
Les simples ouvriers des divers états et métiers , les compagnons , pour les appeler du nom qu'ils portaient alors, comptent bien plus depuis les troubles des jours derniers. Ils prétendent se réunir comme les paysans et les bourgeois non corporés et envoyer des représentants à l'assemblée du tiers. Leur chef a communiqué par écrit leurs vœux, ou plutôt leurs exigences aux échevins. Euxmêmes se rendent chez l'avocat Lavabre. Ils persistent dans leur requête , et supplient les échevins de mettre un
(1) Archives nationales, B, III, 82, p. 222 : lettre de M. le lieutenant général do la sénéchaussée de Marseille à M. le garde des sceaux, 27 mars 1789.
jour d'inltM'valle entre raniionce et la leiiiie (\v, la réunion qu'ils réclament (1).
Sauf sur ce dernier point, qui a son importance, ils obtiennent satisfaction.
Le '28 mars, ils sont convoqués pour le 29, à huit heures du matin, dans la salle de la Lof^e.
Prévenus par les magistrats municipaux, les syndics et les prieurs des difierenles corporations se tiennent à la porte pour reconnaître leurs ouvriers, qui entrent et pour constater leur état et profession. Dés qu'ils se sont acquittés de ce devoir, ils se retirent et laissent ces ouvriers seuls, sous la présidence du quatrième échevin, M. Verdilhon, revêtu de son chaperon.
L'ordre du jour de l'assemblée comprend la rédaction d'un cahier de doléances et la nomination de trois délégués.
Ce cahier est dressé ; ces délégués sont élus (2) et avertis de se trouver le lendemain, 30, à huit heures du matin, à l'assemblée du tiers état, qui doit s'ouvrir dans la grande salle de l'Hôtel de ville (3). '
Ce n'est pas la première fois que la plupart des membres de cette assemblée sont en présence les uns des autres. Ils ont déjà, le 24 et le 26 mars, siégé avec le conseil de ville auquel ils ont prêté le secours de leurs lumières et de leurs influences. Les circonstances dans lesquelles ils se réunissent maintenant, sont à la fois plus solennelles et moins critiques.
Depuis la soirée du 26, Marseille est tranquille. Dans
(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788 : billet de M. Lavabre, 28 mars 1789, f 141. Registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : à MM. les curés des divers quartiers du territoire de Marseille , sans doute le 28 mars : a Pour empc- » cher de nouveaux troubles, nous avons fixé à demain l'assemblée des » ouvriers dénommés compagnons, qui exigent d'avoir des représentants u ou députés à l'assemblée du tiers. »
(2) Archives municipales de Marseille, registre des délibérations 190, î" 65 et 66.
(3) Archives nationales, B, III, 82, p. 476.
laECTioNS. 305
une lettre du 29 mars, le lieutenant général atteste cette tranquillité et ne trouve qu'un seul incident à rap[)orter au garde des sceaux. C'est un conflit entre les patrons pêcheurs et les prud'hommes qui, depuis 1778, forment, avec vingt-quatre conseillers, l'aristocratique gouvernement de cette corporation (1). Peu intéressant par lui-même, ce conflit n'en parut pas moins digne de la médiation de Mirabeau.
On comprend aisément l'intérêt électoral qui retient à Marseille ce tribun pacificateur. Il ne s'applique pas moins à rassembler autour de sa candidature, à Aix, le plus de chances possibles. Il n'a pas même craint de s'exposer à un refus en sollicitant l'appui de Portails (2). Ce refus était facile à prévoir : il n'aura pas d'effet appréciable sur les élections qui vont entrer dans leur dernière et décisive période. ,
Le 30 mars au matin, l'assemblée du tiers état de la ville de Marseille commence ses délibérations.
Les quatre échevins la président.
Au début de la première séance, lecture est faite du règlement, puis les députés des corporations remettent sur le bureau les extraits des délibérations qui leur ont conféré leur mandat.
Ces premières formalités remplies, il faut élire des commissaires pour procéder à la fusion des cahiers des différentes corporations en un cahier unique.
L'assemblée fixe le nombre de ces commissaires à douze et prie ses présidents de vouloir bien lui désigner ceux qu'ils auraient en vue.
Les échevins se retirent dans un cabinet et quelque temps après, M. Thulis préseute en leur nom, à l'assem-
(1) Archives nationales, B. III, 89, pp. '242-3 : lettre du lieutenant général de la sénéchaussée, du 29 mars 1789. — Sabin-Berthelot , Etude sur les pêches marilimes de la Méditerranée et de l'Océan, p. 27.
(2) Extraits des Mémoires du comte Portalis {Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, t. XLVIII, pp. 379-381).
^\)(\ MinAnEAU ET LA mOVENCE.
blée, une liste de douze citoyens, en télé de lacjuelle se Ironvenl M. Lavabre, avocat, et MM. Michel Houssier, Samalan aine, Liquier, Carraire, négociants. Tous ces choix sont ratiliés par acclamation.
Mais le scrutin doit s'ouvrir pour la nomination des quatre-vingt-dix dé[)iUés qui seront chargés de re[)résenter le tiers état de Marseille à l'assemblée de la sénéchaussée!
Les échevins, les connnissaires et ions les électeurs votent successivement. Chacun des votants dépose dans le scrutin ou dans l'urne une liste de quatre-vingt-dix noms (1). On comprend que cette dernière élection dut être assez longue.
La compilation des cahiers était aussi une œuvre délicate et laborieuse. Le tiers état se réunit trois jours de suite, le 30, le 31 mars et le l*' avril.
Pendant la tenue de cette assemblée, on vit, dans une certaine mesure, reparaître la fermentation au milieu de laquelle avaient délibéré les corporations (2).
A proprement parler, l'ordre matériel ne fut pas troublé. La jeunesse citoyenne, quoique livrée à elle-même, continuait d'y veiller avec un zèle qui ne se relâchait pas et auquel les échevins ne cessaient de rendre hommage. — Avec quelques mots d'éloge et de félicitation, M. de Caraman lui inspirait autant de reconnaissance que d'ardeur (3). Elle ne se lassait point de donner la chasse aux
(1) Archives municipales de Marseille, 190* registre des délibérations, f71.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : à M. de Gaillard, 31 mars 1789, f" 49 : « Le calme M continue, mais la fermentation augmente. »
(3) Id., ibid., f" 47 : à M. de Caraman, 31 mars 1789 : « Nous présidions » hier l'assemblée du tiers état, lorsque nous reçûmes la lettre que vous » nous avez fait l'honneur de nous écrire le même jour. Nous n'eûmes qu'un » moment pour conférer avec M. le chevalier de Rignac (un des officiers de » M. de Caraman) , étant obligés de suspendre l'assemblée. Il nous fit part » que votre intention était que vos ordres et votre lettre fussent connus des » citoyens qui concourent à la garde de cette ville pendant la nuit. Nous » chargeâmes un officier de ville de porter la lettre dans le lieu où ils étaient » rassemblés au nombre de cent. Elle fut reçue avec acclamation; ils deman-
malfaiteurs ; mais se sentant une puissance, elle était tentée de faire la loi à ceux qu'elle avait protégés et protégeait encore. Elle délibérait et commandait sous l'aulorité du conseil et des échevins. Après avoir payé de sa personne contre la populace, elle allait prêter son appui au peuple, dont elle partageait les préventions et les haines contre les personnes en place, notamment contre M. de La Tour. Quelques-uns de ses chefs, tels que Chompré et Brémond étaient tout particulièrement animés contre le premier président. Une partie de cette jeunesse seconda une manifestation populaire dont ce haut magistrat fut l'objet.
C'était le i^" avril. Le cahier du tiers état était déjà rédigé et allait être paraphé, lorsque l'Hôtel de ville fut en^ touré de peuple et de jeunes gens.
Plusieurs de ces derniers.se présentèrent à la porte de la salle où délibéraient les députés des corporations et, au nom de la cité, leur demandèrent de justifier la suppression de l'intendance, réclamée dans leur cahier, par le relevé des abus et des prévarications que M. de La Tour avait, dit-on, commis dans l'exercice de sa charge.
Cette requête ou plutôt cette sommation fut reçue avec applaudissement. On vota par acclamation qu'elle constituerait un article des doléances destinées aux états généraux.
Les sentiments hostiles du peuple marseillais ne se bornèrent pas à cette manifestation. Une des places de Marseille (1) était appelée place de la Tour. La pierre où était gravée ce nom fut enlevée et remplacée par une autre qui portait celui de Necker (2).
» dèrent au porteur la permission d'en prendre copie, et députèrent vers » nous pour nous remercier.
» Nous vous observons, Monseigneur, que l'assemblée des jeunes gens ne » présente jusqu'à présent que le concours des jeunes citoyens animés d'un » zèle patriotique, et non un corps de troupes bourgeoises. «
(1) Une partie de cette place subsiste encore sous le nom de place de la Bourse. Les bâtiments de ce palais en couvrent aujourd'hui le reste.
(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, com-
398 MIUAHEAU ET LA l'IlOVENCE.
Les jeunes gens laissèrent faire. Ils tolérèrenl une licence séditieuse qui couvrit les murs de Marseille de placards insultants pour les représentants de l'autorité. Dans l'un de ces placards la télé de M. de La Tour était mise ;\ prix (1).
Au fond, par la générosité fougueuse de ses instincts, celte jeunesse était dévouée ù la révolution ; elle voulait bien Vordre, mais non pas Vordre ancien.
Elle manifesta ses sentiments à l'occasion de l'assemblée générale de la sénéchaussée.
Cette assemblée s'ouvrit le 2 avril, dans l'église des Carmes déchaussés, rue Paradis, sous la présidence du grand sénéchal d'épée Gaspard-Anne, marquis de Forbin- Gardanne, lieutenant des vaisseaux du roi, chevalier nonprofès de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem et de Saint- Louis, que M. Demandolx avait installé le 56 mars dernier.
Après une messe du Saint-Esprit, les trois ordres se placèrent, le clergé à droite, la noblesse à gauche et le tiers état en face du grand sénéchal.
Celui-ci prononça un discours de pure forme.
La séance ne commença à prendre de l'intérêt que lorsque le marquis de Ponlevès exprima un double vœu au nom de la noblesse, qu'il avait eu l'honneur de présider dans ses assemblées particulières.
L'un de ces vœux était relatif au vote par tête que la noblesse recommandait aux états généraux ; l'autre avait trait à la rédaction des doléances et remontrances. La no-
mencé le 11 février 1789, f- 52 : à M. de Caraman : « Nous n'avons pas la » force, Monseigneur, de faire part de cet événement à M. de la Tour; 1) permettez-nous de vous en témoigner toute notre sensibilité. »
(1) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille, t. 1, p. 50. — Archives nationales, B, III, 82 : le lieutenant général de la sénéchaussée au garde des sceaux, p. 246 et suiv. ; le même au même, 5 avril, pp. 775-6; le même au même, 10 avril, p. 809; lettre des maire, échevins et assesseurs de la ville de Marseille, 3 avril 1789, pp. 758-9; procès-verbal de la délibération du tiers état, pp. 781-2. H, 1274 : lettre de l'avocat général d'Eymard de Montmeyan, 18 avril.
blesse proposait au clergé et au tiers état d'y travailler en commun avec elle. « Elle a considéré, » ajoutait M. de Pontevés, « que nous ne devions tous ensemble former qu'une famille. »
Le clergé se serait volontiers rallié à cette proposition ; le tiers état ne crut pas pouvoir l'accueillir.
Lorsque les trois ordres se furent retirés dans les locaux particuliers assignés à leurs délibérations, le tiers nomma six commissaires pour faire connaître sa décision et les motifs de cette décision aux deux premiers ordres.
Les quatre-vingt-dix représentants qui le composaient étaient liés par un mandat impératif qui leur défendait de souffrir ou d'apporter le moindre changement dans le cahier de remontrances ou de doléances dressé par l'assemblée du tiers état de la ville. Cette assemblée avait eu le droit de leur donner ce mandat, car elle comprenait les délégués de tout le tiers état de la sénéchaussée. Partant, ses députés ne pouvaient accepter la généreuse proposition de la noblesse.
Celle-ci et le clergé leur firent exprimer des regrets accompagnés de protestations de dévouement, de concorde et d'union patriotique.
Puis les trois ordres se mirent .séparément à l'œuvre ; le clergé dans le réfectoire du couvent ; la noblesse, dans le chœur de l'église ; le tiers état, dans la salle capitulaire ; ce dernier avait pour président le lieutenant général de la sénéchaussée. La présidence de la noblesse revenait de droit au grand sénéchal, comme celle du clergé à l'évêque.
Les opérations furent rapidement conduites par chacun des trois ordres.
Le 2 avril, dans une séance de l'après-midi, le clergé choisissait huit commissaires pour la rédaction du cahier. Le 4, le cahier était lu, approuvé ; on nomma les scrutateurs et les députés. Ces derniers étaient l'abbé de Villeneuvc-Bargemont, chantre, comte-chanoine dç Saint-Vie-
400 MIllAliKAV ET L.\ IMlOvr.NCE.
lor , et l'abbé ^Savin , chauuinu de réylise collé;j;iale et paroissiale de Saint-Martin.
Un prôlre, M. MalTredy , ancien aunK^nior do la niai'ine, se plaignit i\ Necker de la rédaction précipitée des doléances de son ordre. A l'en croire, l'évéqne de Marseille avait voulu, par là, sup[)rimer plus aisément celles qui auraient pu être dirigées contre le liant clergé.
La noblesse ne fut pas moins expéditive ; son cahier reçut l'empreinte des sentiments qui l'animaient : elle le confia à deux députés, tous deux chevaliers de Saint- Louis : MM. le marquis de Cipières et le comte de Sinéty.
Une partie importante de la lâche du tiers état se trouvait déjà faite; son cahier était tout rédigé (1); il n'avait plus qu'à l'arrêter définitivement et à le signer.
« Ce cahier, » écrit le lieutenant général, « se ressent de la fermentation qui a agité les esprits et les corporations de la ville. » A la lecture, il ne nous produit pas aujourd'hui une impression semblable.
Les libertés générales qu'il revendique sont à peu près celles qui sont demandées dans presque tous les cahiers du tiers et dans un grand nombre de ceux de la noblesse ; les doléances et les vœux relatifs à Marseille, aux impositions royales qu'elle supporte et qui représentent les deux tiers des contributions payées par la province, à la députation spéciale dont cette ville sollicite le privilège et à l'intendance dont elle réclame la suppression, sont exprimés avec modération, sans personnalité. Malgré la promesse donnée le l^"" avril à la jeunesse marseillaise, les récriminations contre M. de La Tour n'avaient "pas été insérées dans le texte définitif du cahier.
Cette jeunesse et la majorité des électeurs du tiers état ne s'entendaient plus aussi bien qu'elles avaient fait pendant les troubles du mois dernier.
(1) Le rédacteur de ce cahier avait été M. Lavabre (DeK, 4764, t. II, pièce première, p. 1).
Du reste, cette majorité eut de la peine à se former.
Quatre députés étaient à élire : aucun d'eux ne réussit à passer au premier tour de scrutin.
Ces élections commencèrent le 4 avril et se j)rolongèrent assez avant dans la nuit du 4 au 5.
Trois scrutateurs avaient été désignés : MM. Delabat, négociant ; Peloux, des arts de la soie, et Granet, tonnelier.
Après le premier tour de scrutin pour l'élection du premier député, ils annoncèrent qu'aucun nom n'avait obtenu la moitié des voix plus une. Le second tour donna un résultat analogue ; les scrutateurs ajoutèrent que les deux noms qui avaient réuni le plus de sutfrages , étaient ceux de MM. Michel Roussier et Lejean aîné, négociants ; partant ces deux candidats éliminaient les autres concurrents. C'était entre eux seulement que le troisième tour de scrutin devait décider. Il désigna M. Michel Roussier.
Le second et le troisième député, MM. Lejean et Delabat, passèrent dans les mêmes conditions. L'élection du quatrième fut tout aussi longue et plus orageuse.
Pour les deux premières places Mirabeau avait eu des voix ; pour la troisième il fut en balance ou en ballottage avec M. Delabat. Pour la quatrième, au second tour de scrutin, il partagea seulement la majorité relative avec M. Liquier, négociant, écrivain, membre de l'Académie de Marseille et auteur d'un discours sur l'influence que le commerce a eue dans tous les temps sur fesprit et sur les mœurs des peuples (1).
Allait-il se voir préférer son concurrent? La haute bourgeoisie n'avait pas de sympathie pour lui. Elle le regardait comme un fort habile politique, mais se défiait de son caractère (2). En revanche, il était l'idole des jeunes gens, comme celle du peuple.
(1) Albert Saurel, Dictionnaire des villes, villages et hameaux du département des Bouches-du-Rhône, t. I, p. 123. ('2) Arthur Young, Voyages en France, édition Lesage, t. I, p. 311.
40'2 Min.MlF.Ar ET I..\ IMlOVKNCi:.
Les jeunes gens ne poiivaienl jias supiiorter la pensée que Marseille eût l'ingralitudc de lui i-eFuser un mandai de député ! Ils avaient investi le couvent d(;s (.'aiMues ol la salle des déliliéralions du tiers. Leur V(imi, leurs sommations, leurs menaces é(dalaient avec beaucoup de force.
11 était i>rès de minuit ; la plupai't des électeurs se sentirent intimidés ; ils pensèrent (pie leur sortie de l'assemblée i)0urrait bien n'être pas sans danger s'ils résistaient à la volonté de cette jeunesse, et ils laissèrent leur choix délinilif tomber sur Mirabeau (i).
Ainsi Mirabeau n'arrivait péniblement sur la liste (|ue le quatrième et dernier !
Le lendemain 5 avril les commissaires du tiers état de Marseille lui écrivirent. « Nous remplissons la fonction la plus agréable du ministère qui nous a été confié par nos concitoyens en vous annonçant que l'ordie du tiers état de cette ville vient de vous nommer pour l'un de ses députés aux états généraux, avec MM. Roussier, Lejean aîné et Delabat. Les intérêts de la patrie ne pouvaient être en plus dignes mains, et ce n'est pas pour la première fois que la reconnaissance des Marseillais inscrit le nom de Riquetti dans ses annales. »
Les signataires de cette lettre ne disaient rien à Mirabeau du rang dans lequel il avait été élu. Cette omission lui parut à bon droit suspecte, et soit qu'il soupçonnât la vérité, soit qu'il en eût été informé d'une manière officieuse et partielle, il répondit, après force protestations
(1) Lautard, Marseille depuis 1180 jusqu'en 1815, t. I , p. 33. L'auteur écrit avec peu d'exactitude : « Le nom de Mirabeau sortit le premier du scrutin, en dépit d'une assez vive opposition. » — Archives nationales, B, in, 82 : procès-verbal de l'assemblée des trois ordres de la sénéchaussée de Marseille, pp. 253-271 ; délibération prise par l'ordre du tiers état de la sénéchaussée de Marseille, pp. 271-277; procès-verbal de la chambre ecclésiastique de Marseille, p. 297-301; procès-verbal de l'assemblée du tiers état de la sénéchaussée de Marseille, pp. 401-422; lettre de M. Maffredy au directeur général des finances. 20 avril 1789, p. 836; lettre de M. le lieutenant général de la sénéchaussée de Marseille à M. le garde des sceaux, 5 avril 1789, p. 788.
ÉLECTIONS. W.l
d'une reconnaissance un peu cni[)hal.iquo : « Le troisième ordre de la sénéchaussée d'Aix vient aussi de me fjiire l'honneur de me députer au premier tour de scrutin et par un seul scrutin. On m'a donné 290 voix sur .'l'iA. Par respect pour hi ville de Marseille, je n'ai point acce[»té, mais je n'ai pas non plus refusé. Mon premier hommage à la confiance que vous m'avez témoignée, est de juger de ma propre élection, et je ne puis porter ce jugement sans avoir sous les yeux un extrait du procès-verbal des deux députations, dont on m'a honoré. »
Le même jour, les commissaires du tiers état de Marseille lui communiquèrent l'extrait qu'il leur demandait.
11 ne pouvait hésiter entre deux mandats, conférés d'une manière si différente.
Sa résolution prise, il la fit aussitôt connaître aux commissaires, dans une longue épitre, où il donnait des raisons assez cherchées de sa préférence et n'en taisait qu'une seule : la vraie (i).
Du reste, il n'avait pas surveillé son élection à Marseille, ne possédant aucun titre pour y siéger dans rassemblée des trois ordres. Il faisait, comme membre de la noblesse, partie de celle d'Aix.
Encore dans l'émoi des troubles du 25 et du 26 mars, Aix s'était remis à ses opérations électorales.
Le 28, dans la soirée, le tiers état se réunit à l'Hôtel de ville. Il put, dans une tranquillité parfaite, y compiler le cahier de la ville et nommer ses trente délégués à l'assemblée générale de la sénéchaussée. Le peuple s'attroupa d'abord comme au 25 mars, mais dans des dispositions bien différentes. On l'invita à se séparer sans menaces; dans l'instant, il se dispersa. La garde bourgeoise occupa toutes les avenues de la place et la borda d'un cordon (2).
(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 417, 418, 419 et suiv.
(2) Archives nationales, H, 1274 : lettre de M. de La Tour à ***, du 29 mars.
404 MIllAliKAlI ET I.A l'UO VENGE.
Les iiu'suros avaient élé l)ien jirises pour [)révenir ou pour tHoiiiler prou)i)leui(Uit tout désordre. M. de La Tour promeltail aux uiinislres de redoubler de prt'eaulious aux approches eL pendant la durée do rassend)lée (|iii devait élire les députés aux étals généraux (1).
Cette asseudjléo causait de visibles imjuiétudes à l'inlendant. Le lieutenant général M. Audier se flattait (pfelle serait trant[uille, « malgré les e//'orts (/ne fuisaioit bien des gens pour la troubler, ^) disait-il ('2).
Les gens que M. Audier dénonçait, n'élaient-ils pas ceux que M. de La Tour visait en écrivant le '27 mars à MM. Necker et de Villedenil? « On soupçonne les auteurs (des troubles d'Aix) ; ce n'est [)as le cas de vous éclairer sur mes soupçons (3). L'intendant semblait craindre de nommer et signalait clairement par sa réticence même les grands seigneurs, ces possédant-fiefs qui s'étaient révoltés contre la déclaration royale du 2 mars, en vertu de laquelle se tenaient ces assemblées ?
Assurément une assertion , toute catégorique qu'elle puisse être, un soupçon, si enraciné qu'il soit, ne constituent pas cette preuve des machinations coupables de la haute noblesse, que M. de Ribbe demande à l'auteur des mémoires de Mirabeau (4). Mais il importe de constater qu'elles furent dénoncées ou soupçonnées par des contemporains qui n'étaient pas les premiers venus.
Si ces machinations eurent lieu, elles ne réussirent pas à troubler l'assemblée des trois ordres de la sénéchaussée d'Aix.
Ces trois ordres se réunirent en séance solennelle, à
(t) Archives départementales des Bouches-du-Rhône, C, 1, fonds de l'Intendance, 492 : lettre de M. de La Tour, du 30 mars.
(2) Archives nationales, B, III, 2 : lettre de M. Audier-Massillon à MM. les députés de la ville d'Aix, 27 mars, p. 128.
(3) Archives départementales, C, 1, 492.
(4) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 301-302. — De Ribbe. Pa/traliK, etc., p. 186, en note.
l'heure et au jour indiqués, le 2 avril, dans l'église du collège royal de Bourbon.
Il n'y avait pas de grand sénéchal d'épéc dans la sénéchaussée d'Aix. Ce fut M. Audicr-Massillon, le lieuleuaut général, qui présida cette séance d'ouverture et d'ap[)aral. Il prononça un discours plein d'appels à l'union et à la concorde.
Cette union et cette concorde ne cessèrent de régner durant cette séance, soit dans chaque ordre en particulier, soit entre les ordres. Pourtant l'assemblée était très nombreuse ; elle comptait environ huit cents personnes, savoir: trois cents du clergé, soixante de la noblesse et plus de quatre cents du tiers état (1).
Les pouvoirs des représentants du clergé, de la noblesse et du tiers, furent rapidement vérifiés ; puis les ordres décidèrent de procéder séparément à la rédaction de leurs cahiers et à l'élection de leurs députés. Comme à Marseille, ce fut le tiers état qui prit l'initiative de cette séparation.
Il resta dans l'église du collège Bourbon, sous la présidence du lieutenant général. Des salles spéciales de ce collège avaient été assignées aux deux premiers ordres ; mais le clergé se réunit le plus souvent à l'archevêché ; l'archevêque le présidait. La noblesse n'avait pas de président de droit ; elle dut en élire un et fit choix de M. Duranti de La Calade, président de la cour des comptes. Elle préféra un des salons de l'hôtel de ce magistrat à la salle du collège où elle avait tenu ses deux premières séances (2). M. d'André était son secrétaire.
Le 2 avril au soii-, l'archevêque inaugura les travaux de son ordre par un discours habile, libéral et patriotique. « La nation, » dit-il, « recouvre aujourd'hui ses privilèges ; le clergé n'en a plus. » Ce discours écrit fut vive-
(1) Archives nationales, B, III, 2 : M. Audier au directeur général des finances, 3 avril, pp. .381-382.
(2) Le '2 avril.
4nR Mn;\iii..\ii KT I-A rnovi.NCF..
monl ;ii»|>l;ui(li ; hitis los membres iiriorent l'arcliovéque de vouloir liicn le rcmellre pour (jii'il fùl inséré au procèsverbal.
Sur la proposition do ce, prélat, on nouiina doux secrétaires: M. l'abbé de Crouseilbcs, vicaire général, et M. Cousin, curé de Cucuron, puis des commissaires pour la rédaction des caliiers.
L'assemblée, ou selon l'expression officielle consacrée, la chambre ecclésiastique ne comptait qu'un seul prélat, l'arcbevéque d'Aix. Les curés y étaient en grande majorité ; ils la composaient presque exclusivement avec les délégués des rbapilres et des maisons religieuses.
A l'unanimité, il fut résolu d'élire un commissaire pour les chanoines, quatre pour les curés, un pour les bénéfîciers, un pour les vicaires, un pour les religieux.
Chacune de ces classes d'ecclésiastiques dut se rassembler à part, dresser ses doléances et ses vœux et les confier à son commissaire. Réunis ensuite, ces différents commissaires compileraient le cahier de l'ordre.
Dans la soirée du 4, ce travail était terminé.
Sur les vingt-neuf articles dont se compose ce cahier, les vingt-deux premiers concernent les intérêts de la religion et du clergé ; le vingt-troisième se rajjporte au droit onéreux de lods et ventes perçu par les seigneurs sur les mutations des terres roturières de leurs vassaux; les six autres ont seuls un caractère politique ; le clergé y affirme son vœu de contribuer sans aucun privilège, ni exemption, à toutes les charges royales, communes et municipales du pays , donne à ses députés le mandat de réclamer une constitution solide et durable de l'État, demande des garanties pour la liberté individuelle contre les lettres de cachet, une réforme de l'ordonnance criminelle et la simplification des formalités longues et dispendieuses des procédures civiles. Enfin il entend que les trois ordres soient maintenus dans le droit qui leur appartient d'opiner par tête ou par ordre, au gré de leurs intérêts.
Ces instructions furent remises à deux députés.
Le clergé les nomma le 6 avril ; l'un d'eux fut l'archevêque d'Aix ; l'autre, le curé de Cucuron (1).
La noblesse fut plus expéditivc encore. Le 2, après avoir constitué son bureau, elle rédigea une protestation, en vue de l'avenir, contre tout mode de convocation des électeurs provençaux qui ne donnerait à la province qu'une députation sans unité, joignit à cette protestation la demande d'une assemblée générale des trois ordres pour réformer la constitution et les Etats particuliers de la Provence, chargea quatre de ses membres, MM. de Mène, de Mirabeau, de Pradineset d'Autheman, d'aller communiquer demande et protestation au clergé et au tiers état, nomma huit commissaires pour travailler à la rédaction du cahier et s'ajourna au dimanche matin, 5 du courant, à neuf heures. A l'heure et au jour fixés, elle se rassembla chez M. Duranti de La Calade. Mirabeau assistait à la séance. Le cahier fut lu et approuvé.
Ce cahier n'est pas dressé sous la forme ordinaire ; il se divise en deux sections, intitulées: l'une, pouvoirs donnés au.r députés de lu noblesse de la sénéchaussée d'Aix ; l'autre, instrrLclions données par la noblesse de la sénéchaussée d'Aix à ses députés pour leur servir à rédiger leur cahier de doléances. Il leur était enjoint de se concerter pour cette rédaction qui ne devait pas avoir lieu, du reste, avec les députés de la noblesse des autres sénéchaussées du pays.
Dans les instructions; comme dans les pouvoirs, respire un sincère esprit de réforme et de progrès.
Une constilution fixe, le retour périodique des états généraux au moins tous les cinq ans, l'établissement d'États provinciaux annuels, la responsabilité des ministres, la liberté individuelle, celle de la. presse, avec de sérieuses garanties contre la licence, sont l'objet d'autant de vœux
(1) Archives parlementaires, 1" série, 1" volume, états généraux, p. 692à693. — Archives nationales, B, III, 2, pp. 236-287 : Procès-verbal de la chambre ecclésiastique.
408 MIHAHEAU ET LA l'HUVENCE.
cnté<i()ri(Hii'S. Un jkmi moins explinile (|iu; (t'ile de Marseillo sur la (iiicslioii du volo par liHe, la luthlcsse de la sénécliausséo d'Aix ne» laisse pas moins voir lU'IlemenL de quel côlé sont ses préférences. Elle permet à ses députés de voter par ordre ou par télé, ainsi que les étals ^^énéranx le ju^^eront le plus utile, et les charge cep(.'ndant de faire leurs etluits pour (ju'on opine [lar léte ! Elle vent conserver les droits, prérogatives, prééminences et jnivilèges de l'ordre dont elle fait partie, mais a bien soin de déclarer que dans ces privilèges elle ne comprend pas les exemptions pécuniaires.
Assurément ces instructions et ces vœux sont conformes aux principes de Mirabeau. Mirabeau a joué un rôle dans ces assemblées de la noblesse auxquelles il a été assidu. Quand il le faudra, il exercera sur le président cette autorité impérieuse à laquelle on ne résistait guère. Mais son influence parait avoir été moins grande et moins continue sur cette noblesse que celle de la minorité de magistrats libéraux qui siégeaient avec elle. Ces magistrats n'étaient pas plus de treize. Un seul appartenait au Parlement : M. d'André ; un second, M. Jose(»li lAnge de Sainl-Suffren était lieutenant général criminel de la sénéchaussée ; les autres représentaient la cour des comptes, qui avait dans cette assemblée un de ses présidents, M. Duranti de La Calade, — nous l'avons déjà nommé, — et un de ses avocats généraux, M. d'Autheman. Avec leur habitude de la parole et des assemblées délibérantes, ils prirent un ascendant incontesté sur les nombreux ofïîciers des armées de terre et de mer dont ils étaient entourés. Les instructions remises aux députés portèrent assez profondément l'empreinte des préoccupations de la magistrature (1). De
(1) Les députés de la noblesse sont chargés de demander la proscription de la cour plénière, l'inamovibilité des charges et la conservation de l'enregistrement des lois aux cours souveraines, mais avec les changements que rendrait nécessaires la souveraine autorité législative des états généraux. — Archives parlementaires, l" série, t. I, p. C94.
même les élections qui suivirent la lecture et l'approbation du cahier dans la séance du dimanche malin, rallièrent d'abord la majorité des suffrages à deux magistrats, M. d'André et M. d'Albertas, premier président de la cour des comptes, qui devait mourir si malheureusement victime d'un assassinat (1). Mais M. d'Albertas était absent et, pour se conformer à l'article 48 du règlement du 24 janvier, il fallait sur le champ élire un suppléant. Ce suppléant fut M. le chevalier de Clapiers, qui devint près que aussitôt second député, M. d'Albertas déclinant son mandat (2).
La noblesse fut, comme le clergé, dans l'obligation d'attendre jusqu'au 10 avril la nouvelle assemblée où les trois ordres devaient apporter les résultats de leurs assemblées particulières. Le tiers état n'était pas prêt.
C'est qu'il avait la tâche la plus longue et la plus laborieuse.
Non seulement il comptait plus d'électeurs et avait à nommer autant de députés que les deux premiers ordres réunis ; mais il fallait condenser en un seul cahier la substance d'un très grand nombre de cahiers. Chaque communauté tenait beaucoup au sien, et pour mieux veiller sur le sort de leurs doléances , plusieurs villes de la sénéchaussée qui n'étaient pas comprises dans l'état ou le tableau annexé au règlement du 2 mars (3), ne s'étaient pas
(1) Voir Mirabeau et la Provence, 2° partie, pp. 343-4.
[1) Archives parlemeni aires , 1" série, t. I, pp. 549-.')50, 694-69.'). — Arch. nationales, B. III. 1 : lettre de M. Aiidier, lieutenant général de la sénéchaussée, au directeur général des finances, du 5 avril. On lit en tète de cette lettre la date du ,') mars, qui est une erreur évidente du copiste, pp. 94-.^. Procès-verbal de loidre de la noblesse, pp. 288-317. — Louis do La Roqtie et Edouard de Barthélémy, Catalogue des gentilshommes de Provence et de la principQuté d'Orange qui ont pris part aux assemblées de la noblesse de 1189, pp. 5-7.
(.3) Un état annexé au règlement du 1 mars 1789 [Archives parlementaires, \" série, t. I, p. 669), indiquait les villes du comté de Provence qui devaient envoyer plus de quatre députés aux assemblées de sénéchaussées et le nombre de députés que chacune de ces villes devait déléguer. Quatre députés seulement étaient accordés aux villes qui n'étaient pas comprises
coiileiilLH's lies fjiKUre dopiilés qui leur étaient attriljuôs ; elles en avaient nommé cinq ou six, Lambesc, huit. De là des réclamations aussi vives que fondées de la part des communes qui avaient observé la lettre du règlement. Elle se produisirent des la première séance particulière du tiers état, le î avril ; une transaction arran^^ea cette difficulté. On décida ijue tous les députés surnuméraires pourraient continuer de siéger dans l'assemblée de l'ordre, ruais les députations de toutes les communes, qui ne devaient envoyer que quatre dclépm's , n'auraient que (juatre voix chacune.
Un sage esprit de conciliation inspirait cette décision et s'alliait, dans le tiers état de la sénéchaussée d'Aix, au respect des doléances et des vœux de chaque communauté.
On s'efforça de les recueillir autant que possible ou du moins de ne pas les étouffer.
Pour en dresser un relevé plus complet, on résolut unanimement de diviser le ressort de la sénéchaussée en neuf arrondissements et de répartir les députés de ces arrondissements en neuf bureaux correspondants. Chacun de ces bureaux fondrait en un seul cahier tous les cahiers des communautés ou des paroisses rurales de son arrondissement et nommerait ensuite deux commissaires pour réduire tous les neuf cahiers ainsi dressés et en former
dans cet état : étrange anomalie de ce règlement! Des villes qui, si elles avaient été des communautés de campagne, auraient pu avoir huit députés, de par le chiffre de leur population, n'en avaient que quatre parce qu'elles étaient des villes.
Les plaintes et les protestations des communautés font bien ressortir cette anomalie. « Plusieurs d'entre elles, » dit lo procès-verbal de l'assemblée du tiers état (Archives nationales, B, III, 2, pp. 319 à 320), « ont représenté qu'elles sont composées de 7 à 800 feux, et qu'en suivant la proportion établie par le règlement du 24 janvier, elles auraient pu avoir huit députés; cependant, pour se conformer à la disposition de l'article 31 du règlement qui ne permet pas aux villes, autres que celles dont l'état est annexé au règlement, d'envoyer plus de quatre députés, elles se sont bornées à ce nombre , tandis que plusieurs autres communautés qui sont dans le même cas, ont nommé cinq ou six députés et que la ville de Lambesc en a nommé huit. »
KLECTIONS. 411
celui du tiers état de la sénéchaussée. Ce serait comme un travail de réduction et de compilation à deux degrés.
Mais comme il devait être, même avec ce travail, impossible de faire passer toutes les doléances, tous les vœux des communautés dans le cahier unique et principal du tiers état, on décida de joindre à ce cahier tous ceux des communautés. Les députés aux états généraux seraient tenus de n'avoir pas moins d'égard à ces cahiers particuliers qu'au cahier principal, pour toutes les instructions qui ne seraient pas contraires à celles de ce dernier.
C'est assurément à cette mesure d'un bon et loyal libéralisme que nous devons d'avoir conservé tous ces cahiers de communautés ou paroisses rurales de la sénéchaussée, que MM. Mavidal et Laurent ont publiés dans le tome VI des Archives parlementaires et qui ouvrent un jour si curieux sur Tétat social de la Provence à cette époque.
Le tiers état .venait de se tracer un consciencieux programme ! Il se mit sans retard en devoir de l'exécuter. Neuf bureaux furent aussitôt constitués. Le lieutenant général leur assigna diverses salles de la ville et leur rappela l'article 44 du règlement du 29 janvier qui prescrivait aux commissaires, nommés pour la rédaction des cahiers, d'y procéder sans interruption et sans délai (1).
Sur cette recommandation , l'assemblée fut ajournée au dimanche 5 avril, huit heures du matin, dans cette même église du collège !
Cette seconde séance fut inaugurée par une messe dite dans une des chapelles de l'église, puis le lieutenant général représenta à l'assemblée qu'il était urgent de s'occuper incessamment de la lecture et approbation du cahier général pour passer ensuite à l'élection des députés.
Mais les commissaires nommés dans les bureaux d'arrondissement pour la rédaction du cahier principal firent observer que les cahiers de ces différents bureaux n'avaient
(1) Arcliives parlemenlaires, \" série, t. I, p. 549.
412 MinABEAU ET LA PnOVENCE.
été terminés que la veille h midi. Depuis lors, ils s'élaieiit oc'Cup(''S sans rel;\rhe de les compiler, mais n'avaient pu linir celle lâche el (leiiiaiidaienl le renvoi de la srance au lendemain nuitin.
Leur demande fut aeeueillie et ratifiée par le V(eu presque unanime de l'assemblL'e !
Ils se remirent à Tteuvre, et le lendemain ils purent donner lecture de leur travail. Le cahier l'ut unanimement approuvé ; pourtant (juelques députés des communes ou communautés crurent devoir réclamer l'insertion de divers articles. L'assemblée pria les commissaires de faire droit à ces réclamations, et décida une seconde lecture ultérieure du cahier.
Elle pouvait aborder les opérations préliminaires de l'élection proprement dite.
L'article 3'i du règlement du 24 janvier (1) prescrivait aux délégués du tiers qui seraient plus de deux cents, de se réduire à ce nombre pour élire les députés aux états généraux.
M. Audier-Massillon rappela cet article pour la forme.
L'assemblée résolut unanimement de ne point y avoir égard. Elle était assurée du consentement du lieutenantgénéral qui, sur sa demande, avait été autorisé par Necker à ne pas exiger cette réduction, également désapprouvée par l'intendant et le commandant (2).
Tous les membres présents furent admis à prendre part aux élections.
On désigna trois scrutateurs : MM. Jaubert de Fontvive, avocat et député de la ville de Lambesc ; Thomas Philibert, avocat et député de Saint- Julien-le-Montagnier, et M. Louis Clapier, député de Grambois.
Les élections proprement dites commencèrent avec la séance du soir. Au premier tour de scrutin , Mirabeau fut
(1) Archives parlementaires, 1" série, t. I, p. 548.
{1) Archives nationales, B, III, 2, p. 105 et suiv. : lettre de M. Audier- Massillon à Necker, 17 mars 1789.
nommé premier député avec une grande majorité, qu'il nous a lui-métne indiquée. Le second dé[)uté , l'avocat Bouche, obtint également une forte majorité.
Le lendemain, 7 avril, les électeurs reprirent leurs travaux et réunirent, pour le troisième député, la pluralité de leurs suffrages sur M. Audier-Massillon.
Ce résultat était à peine proclamé qu'un huissier annonça M. le comte de Mirabeau. Mirabeau entra, prit place auprès du bureau et déclara son option pour la députation de la sénéchaussée en invoquant les raisons expliquées dans sa seconde lettre aux commissaires du tiers état de Marseille. On connaît son véritable motif.
La fin de la séance fut consacrée à entendre le rapport des commissaires des neuf bureaux sur la protestation et la demande de la noblesse, relatives, l'une au mode de convocation de la nation provençale, l'autre à la réunion de l'assemblée des trois ordres. Le tiers état se rallia à cette protestation et à cette demande avec quelques réserves. L'adhésion du clergé avait été pleine et entière.
On voit quelle part le patriotisme des trois ordres faisait encore à la question de la constitution de la province dans les préoccupations électorales.
Un quatrième député restait à nommer. Il fut élu dans la séance du soir du 7 avril. C'était M. de Servan, ancien avocat général au Parlement de Grenoble. Il se trouvait alors à Arles. On résolut de lui envoyer un courrier.
L'ordre du jour de la séance du lendemain matin portait la seconde lecture du cahier. Ce cahier reçut une complète approbation et fut signé par tous les commissaires.
Le soir, on lut une lettre de M. de Servan qui s'excusait de ne pas accepter le mandat de député de la sénéchaussée d'Aix. Ses infirmités ne le lui permettaient pas.
« On se ressouvint alors de Pascalis (1), » dit M. de Ribbe.
(1) De Ribbe, Pascalis, p. 187.
414 Min.MiF.AU ET LA ri\OVENCE.
Dt'iuiis son atliliule dans les ôLats de 1787-1788, sa popularité avait tlimimié (1). Nous ne croyons |iourtaul jtas à rinj^ralitude dos èleclours. Dans les Umujis do crise et de révolution l'oubli est plus rajjidi^ la succession des idées et le cours des événements s'accélèrent et se précipitent.
Quelle (|ue fill d'ailleurs la nature de leur tort, les électeurs mirent un véritable empressemcnl à le réparer. S'ils ne nommèrent Fascalis que le dernier, ils lui donnèrent une très forte majorité et lui envoyèrent quatre commissaires pour lui annoncer son élection.
Pascalis ne les reçut pas. Etait-il blessé du souvenir tardif dont il avait été l'objet? Ce n'est pas im[)03sible ; pourtant la lettre qu'il adressa aux électeurs ne laisse point paraître la moiiidre trace de ce sentiment. On y voit moins encore l'indice d'un désaccord d'idées entre l'ancien assesseur et les représentants du tiers étal : « Messieurs, » leur écrit Pascalis, « votre clioix me flatte et m'bonore, et si j'avais pu prévoir que vous comblassiez la mesure des bontés jusqu'à prendre la peine de venir chez moi, j'aurais regardé comme un devoir cher à mon cœur de vous recevoir et de vous témoigner ma reconnaissance.
» Je quitte à peine un assessorat que vous savez avoir été extrêmement orageux et difficile. La multiplicité et l'importance des afiaires ont tellement altéré ma santé, qu'asservi au régime le plus austère, il ne m'est pas permis de m'occuper d'aucun autre soin.
» Votre indulgence agréera mes excuses et mes remerciements. Mon zèle pour une nation dont vous défendez les droits avec tant d'énergie n'en sera ni moins sincère, ni moins actif. » Ce n'est assurément pas dans ces termes que l'on parle à des hommes qu'on accuse de « se rendre complices des plus mauvaises passions » (2).
(1) Lettres des procureurs du pays de Provence, Fa, 15 : l'assesseur Roman-Tributiis à MM. les députés de la ville d'Aix, 14 février 1789, f> 20 bis.
(2) De Ribbe, Pascalis, p. 188.
ÉLECTIONS. /llT)
Cette lettre de Pascalis fut lue dans la séance du !j avril au matin.
Son refus mettait le tiers état dans l'obligation de. lui choisir un remplaçant; le choix de l'assemblée tomba sur Pochet, ancien assesseur d'Aix et procureur du pays de Provence.
Le soir du même jour, le tiers termina la série relativement assez longue de ses travaux particuliers en consignant dans son procès-verbal les témoignages de sa reconnaissance pour les députés des communes aux prétendus Etats de Provence et pour les commissaires de ces députés qui, après la suspension des Etats, avaient formé comme un syndicat volontaire, notamment pour MM. Latil et Verdolin (1).
Dés lors rien ne s'opposait plus à ce que la seconde séance générale des trois ordres, pour le dépôt des procèsverbaux des assemblées particulières et pour la prestation de serment des députés, eût lieu. Cette séance était indiquée pour le surlendemain 10, à midi.
Ce fut, en somme, une séance de pure forme, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait manqué d'intérêt et d'importance.
Lorsque les députés eurent prêté serment, l'archevêque se leva et dit que le vœu de son ordre était de contribuer, sans aucun privilège ni exemption pécuniaire, à toutes les impositions royales, communes et municipales du pays. Il en remit la déclaration signée de lui et des deux secrétaires de l'assemblée du clergé.
Aussitôt le comte de Mirabeau, étant passé du banc de la noblesse à celui du tiers état, somma l'ordre qu'il venait de quitter, de s'expliquer au sujet de cette déclaration de l'archevêque d'Aix.
A dire vrai, l'intention de la noblesse était bien connue. Quelques heures auparavant, son président, M. Duranti de
(1) Archives nationales, B, III, 2. pp. 318-380 : procès-verbal de l'ordre du tiers état.
41G MlllAIlKAU ET LA l'UOVENCE.
kl Calado, l'avail déclarée à iiiio commission de quatre membres, envoyée par le tiers étal ; mais Mirabeau tenait à ce (lu'il renouvelai celle déclaration sur sa sommation, dans une circonstance plus solennelle, à la face de l'assemblée des Irois ordres. M. Duranli de la Caladc s'y [)réla de bonne grfiee.
« La noblesse, (pii avait déjà [torlé ce même vœu, » dit-il, « se fait un devoir et un plaisir de répéter la déclaration que vient de faire le président du clergé et dans les mêmes termes! » Et il dé[)0sa sur le bureau la déclaration de son ordre, revêtue de sa signature et de celle des deux secrétaires.
Avec ce langage et celte attitude du clergé, de la noblesse et de leurs présidents respectifs, il eût été dilQcile que cette seconde assemblée générale de la sénéchaussée ne présentât [las Timage de la concorde et de l'harmonie. Dans la lettre où il en rendait compte au ministre , M. Audier-Massillon insistait sur l'esprit de conciliation et de paix dont elle avait été animée (1).
Le rôle joué par Mirabeau, soit comme candidat, soit comme électeur, dans les élections d'Aix et de Marseille, leur prêle un intérêt que n'offrirent point celles des autres sénéchaussées de la province. Nous ne croyons pas utile de retracer ces dernières en détail. Nous nous bornerons à rappeler que, le 4 avril, Arles obtint la faveur vainement sollicitée par Marseille d'une députation particulière et distincte de celle de la sénéchaussée. Cette faveur tardive fit différer ses élections jusque vers le milieu de mai , tandis que celles du reste de la province avaient été terminées au plus tard dans la deuxième quinzaine d'avril.
Sans reproduire ici la liste des députés de ces différentes sénéchaussées, que l'on peut lire tout au long dans l'opus-
(1) Archives nationales, B. III, 2, pp. 229 et suiv. : procès-verbal de l'assemblée des trois ordres de la sénéchaussée, p. 386; lettre de M. Audier- Massillon au directeur général des finances, 11 avril.
cule de MM. Louis de la Roque et Edouard de Barthélémy, il faut remarquer que l'on y retrouve les uouis des liouimes qui avaicul bieu servi la cause de la lijjerté, de la réforme et du progrès eu Proveuoe [)eudant les troubles de ce deruier hiver. Le tiers état de la séuéchaussée de Forcalquier nomma M. Latil sou premier député; celui de la sénéchaussée de Draguignan choisit M. Verdolin pour la troisième députation et M. Mougins de Roquefort pour la deuxième.
Le rôle de M. Mougins de Roquefort n'avait pas été moins actif pendant les élections que durant la tenue des derniers Etats.
Le 19 mars, il présidait à Grasse l'assemblée des citoyens du tiers, qui n'étaient compris dans aucun corps, communauté ou corporation; le 22, celle du tiers état de la ville; il inaugurait ces deux assemblées par deux discours ; dans le premier, il se prononçait pour le règlement électoral du 2 mars et s'élevait contre l'attitude prise par la noblesse en face de ce règlement; dans le second, il indiquait à ses électeurs le plan, les idées et les principes du cahier qu'ils avaient à rédiger. Le 26 mars, les trois ordres de la sénéchaussée de Grasse se réunirent, pour se séparer le 30. A l'ouverture, comme à la clôture de leurs opérations, M. Mougins de Roquefort prenait encore la parole pour renouveler l'expression de ses idées et de ses espérances libérales. Pendant toute la session, il fut l'objet d'une ovation prolongée. Acclamations, pièces de vers, lyriques au moins d'intention, couronnes de lauriers déposées sur le front de l'avocat patriote par la première actrice et l'acteur principal du théâtre de Grasse, rien ne manqua.
Ce fut au milieu de ces témoignages de confiance, de sympathie et de reconnaissance que M. Mougins de Roquefort partit pour l'assemblée électorale des trois sénéchaussées réunies de Draguignan, Grasse et Castellane , qui se tint dans la première de ces trois villes le 7 avril ; il y
avait oU' lUiléguù par acclamation comme électeur ; il on revint (lé^uilo aux l'tats généraux (1).
Comme lu clei)utation du Dauphiné, celle de la Provence comptait dans ses rangs des hounnes qui avaient déjà combattu et vaincu pour la causo île la saine et vraie Révolution. Si le Mounier d'Aix, Pascalis, ne voulut [)as en faire partie , on a vu , du moins , que son refus n'impliquait pas un desaccord de sentiments et d'idées avec les électeurs et les élus de ce tiers état dont il avait, à son heure, vaillamment défendu les droits.
Un autre grand avocat du barreau provençal qui avait pris, comme Pascalis, une part distinguée à l'administration de la province et aux controverses politiques des dernières années. Portails, s'était mis sur les rangs dans la sénéchaussée de Toulon. Il retira sa candidature. Son fils insinue qu'il fut saisi de découragement et de dégoût en voyant que la chance tournait contre les modérés (2); mais Portalis lui-même avoue qu'il obéit plutôt à un sentiment de dépit et d'irritation jalouse causé par l'éclatant succès de Mirabeau (3).
Objet d'une admiration qui, chez les gens sages, n'était pas exempte d'une certaine inquiétude (4), Mirabeau était
(1) Mineur, Procès-verbaux des élections des députés des sénéchaussées de Draguignan, Grasse et Castellane, pp. 54, 121, 190.
(1) Extrait des Mémoires du comte Portalis (Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, t. XLIX, pp. 65 et 73).
(3) Charavay, Revue des documents historiques, janvier-février 1881, pp. 23-24. — Lettre de Portalis à ***, 12 avril 1789 : « J'avais eu l'honneur » de vous annoncer que je ne paraîtrais pas dans rassemblée de la séné- B chaussée de Toulon et que je renonçais à tout droit de représenter la » Provence; depuis qu'une sénéchaussée y avait assez mal entendu ses inté- » rets, pour députer le comte de Mirabeau aux Etats généraux. »
(4) Bibliothèque publique de Marseille, DeK, 1463. Recueil factice relatif à Marseille, concernant la tenue des états généraux , t. IV, p. 17 : Epître à M. le comte de Mirabeau. L'auteur do cette épitre, monsieur très sage et versificateur plus médiocre encore, adressait à Mirabeau envers détestables ces conseils d'hygiène morale et politique :
Ménage ta santé, travaille peu à peu ; Seconde les Necker, ne mets pas tout en feu ; Veille et dors ; le repos est l'aliment de l'âme ; L'esprit s'en Irouve mieux ; la fatigue l'enflamme.
dans la pleine possession de ses forces ; il tivail montré toute la puissance et l'autorité de sa parole, de son bon sens, de son génie; sa popularité, — une popularité saine et loyale, — grandissait et preuait je ne sais quoi d'irrésistible.
Marseille s'était vivement émue de son option pour Aix. Elle en avait reçu la nouvelle au moment mémo où quarante mille de ses citoyens marchaient à la rencontre de son nouvel élu. Dans sa déception, elle s'en prit à l'un de ses armateurs du parti révolutionnaire, le suisse Martin, fils d'André. On l'accusa, sans fondement d'ailleurs, d'avoir engagé Mirabeau à préférer la députation d'Aix ; et ce bruit souleva contre lui un mécontentement populaire, dont il fut inquiet. Mais Mirabeau sut caresser adroitement le patriotisme des Marseillais et reconquérir leur faveur. « Je suis, » leur mandait-il, « et je serai le député de Marseille par mes efforts à seconder ses véritables intérêts ; elle est ma patrie (1). «
Si l'on en croit le témoignage de son valet de chambre, Legrain, que ne confirme d'ailleurs aucun document officiel contemporain, Mirabeau alla remercier en personne ses électeurs Marseillais ; mais ce second voyage ne put être dans tous les cas qu'une fugitive apparition vers le 11 ou le 12 avril. Legrain raconte que Mirabeau repartit de Marseille, le soir, sous une escorte de quatre cents jeunes gens, tous à cheval, un flambeau à la main.
Aix veillait en attendant son retour et se porta en foule à sa rencontre. « Mirabeau, » nous dit l'honnête Legrain, « ne se coucha pas de toute la nuit. La maison qu'il habitait et la rue étaient pleines de monde. »
Le prestige de sa popularité et l'adresse de sa diplomatie venaient de surmonter ou de tourner fort heureusement les difficultés du choix épineux que les circonstances l'avaient obligé de faire.
(1) Lettre manuscrite de M. Martin, fils d'André, à M. le comte de Mirabeau (9 nvril), ot réponse du comte, communiquées par M. Paul Arbaud.
420 MlllAULAU I:T la PROVENCE.
Marseille ne lui gardait pas rancune. Môme le haut tiers état de cette ville qui ne l'avait élu que sous l'empire d'une sorte de conlrainle, semblait vouloir lui faire oublicir sa froideur et son uk'UKiuc! ilo conliancc. Le \'.i avili, sur la motion d'un de ses uieuiiires , l'avocat Cres[) , (jui présentait, disail-il, le vœu de toute la cilé, le conseil municipal renforcé de Marseille, votait par acclamation de lui adresser des lettres de citoyen (1).
(1) Archives municipales de Marseille, registre 190, f' 89. — Cérémonial, eommenco le 5 avril 1780, fini le 20 octobre 1791 : lettres tle citoyen à Messiro de Riquetti, comte de Mirabeau :
« Nous, maire (a), cchevins et assesseur, protecteurs et deffenscurs des » privilèges, franchises et libertés de cette ville do Marseille, conseillers du » Roi, lieutenants do police, disons que le conseil qui a été assemblé hier » et auquel ont été invités MO' l'évéquc, plusieurs membres du clergé, de la i> noblesse et les députés des diverses corporations formant le tiers état, a » reconnu, par une délibération faite par acclamation, combien il était juste, » honorable et avantageux d'acquérir, en la personne de messire de Ri- » quetti, comte de Mirabeau, un cit03'en qui nous rappelle les services im- » portants ren lus à cette ville par ses ayeux, par les preuves d'attachement » qu'il nous a donné {sic) dans toutes les occasions.
1) Marseille comptait parmi ses citoyens illustres Antoine de Riquetti. » Elle vit naître dans son sein Jean de Riquetti, sieur de Mirarabeau (sic), » qui fut élu 1" consul en 1562; il rendit, pendant son consulat, des ser- » vices importants et donna des preuves d'un vrai patriotisme.
» Il était un de ceux qui portaient le dais de drap d'or sous lequel on » reçut Charles IX à la porte Ro3'ale, le 6 novembre 15C4. — Il donna des » preuves de sa constance, de sa fermeté et de son attachement pour le » Roi, pendant la tyrannie de Casaulx. — Marguerite de Glandevés, son » épouse, mise en prison, pour cet objet, partagea l'héroïsme de son mari.
» Honoré de Riquetti, sieur de Mirabeau et de Beaumont, fut élu » 1" consul en 1621 ;
» Antoine de Riquetti, sieur de Ncgreau , en 1640. ,
» Cette famille, en transportant son domicile hors de Marseille, a conservé » pour cette ville l'attachement du citoyen.
» M. le comte do Mirabeau, ami du peuple et de l'humanité, après avoir » donné des preuves d'un génie profond, avait été nommé l'un des députés » du tiers état de cette ville. Celle d'Aix avait porté pour lui le même vœu, » il n'a pas été le maître du choix, et la sensibilité qu'il a témoignée est » une preuve du désir qu'il a d'être utile à la patrie de ses ancêtres, » quoiqu'il n'en soit pas le député.
» Nous, en vertu des pouvoirs que le conseil nous aurait donnés par la » déclaration ci-dessus mentionnée, d'expédier sur ce les lettres nécessaires u et en vertu d'icelle, déclarons et reconnaissons Messire de Riquetti, comte
(o) Nous sommes ici en présence d'une pure formule. II ne faudrait pas en conclure que M. de Gaillard occupât de nouveau son poste à l'Hôtel de yille.
Ce vote si flatteur pour Mirabeau précéda de peu son départ pour Paris où il devait arriver le 19 avril l\).
» de Mirabeau, citoyen de cette ville de Marseille, à l'effet de jouir de tous » les droits, privilèges, immunités et prérogatives attachées à la dite qua- » lité, lui et les siens; et désirons qu'il reçoive cet acte avec autant do sa- » tisfaction que nous en avons à le passer, d'après les preuves d'attache- » ment qu'il a déjà données à nos habitants; nous sommes intimement » persuadés que nos concitoyens ressentiront dans toutes les occasions de » nouveaux effets de sa bienveillance qui nous rappelleront les vertus de » ses ayeux et leur attachement à Marseille, leur patrie; nous le lui pré- » sentons comme un hommage digne de lui et de nous. — En foi de quoi » nous avons expédié les présentes et avons fait apposer les sceau et armes » de la Ville. — A Marseille, le 14 avril 1789. Signé : Thulis, Durand, » Laflèche et Verdilhon, échcvins. »
Ce fut le 9 mai que Mirabeau adressa ses remerciements aux Marseillais.
La lettre qui les renferme mériterait d'être plus connue; c'est comme une sorte de programme politique, remarquable par l'élévation et la justesse de» vues. En voici quelques fragments :
« J'ai reçu, » disait Mirabeau, « avec une vive et|:espectueuse gratitude, » le titre de votre concitoyen dont vous avez daigné m'honorer.
» Ce nouveau bienfait accroît et fortifie les devoirs que mes sentiments » m'avaient déjà imposés , en même temps qu'il m'inspire un degré de » courage de plus pour les remplir.
» Je les ferai toujours consister, ces devoirs, à professer et à défendre » partout, de tout mon pouvoir, les droits éternels de l'homme, la liberté, » l'égalité et le moyen qui seul peut les rétablir et les affermir, l'union.
» Non cette liberté aveugle et farouche qui ne veut point de lois, parce » que les lois sont trop souvent partiales, mais cette liberté éclairée et » conciliante qui veut tout soumettre à une loi commune, parce qu'une loi » commune est la bienfaitrice de tous.
» Non cette égalité chimérique et absurde, qui mettrait un art funeste à » confondre les rangs et les personnes, tandis que la nature établira tou- » jours des différences inévitables entre les individus et les agrégations, » mais cette égalité toujours ordonnée par la nature et la raison quoique » toujours violée par les hommes, qui distribue sur le même plan et avec la » même balance, le pouvoir et la dépendance, les droits et les devoirs, les » richesses et les contributions, les peines et les récompenses, suivant l'im- » portance, le talent, le mérite et les fautes de chacun.
» Non, sans doute, cette union terrible de quelques-uns contre la mul- » titude et qui ne se forme et ne se resserre que pour la diviser et la » dominer ;
» Ni même cette union du grand nombre, contre le petit, qui tendrait à » anéantir les partages, tandis qu'il n'est question que de les régler et qui » ferait naître la discorde sans jamais amener la paix-,
» Mais cette union de tous pour la félicité commune, qui assurerait la » justice à chacun et n'aurait à redouter le despotisme de personne. »
Bibliothèque publique de Marseille, pièces sur la Révolution française, ne, carton 1 in-8*, pièce n" .3 : lettre de M. le comte de Mirabeau à MM. les commissaires des trois ordres de la ville de Marseille.
(1) Lettres du comte de Mirabeau à un de ses amis en Allemagne (i«
Les quelques jours qu'il pnssa encore à Aix furent une succession do ftHes. On eùl dil (ju'il fMi ressunlait comme un peu cle lassiludo ; il aurait voulu partir clandeslinemunl pour Paris. Mais c'est en vain (pi'il oui soin de ne faire commander ({u'assez tard dans la soirée (1) les chevaux de poste yiour deux heures du matin. Mal;j:ro la discrétion do l'excellonl Le^rain, il y eut une allhuMico do niondo pour le conduire hors de la ville. Dans toutes les postes, jusqu'en Dauphiné, une partie de la population se rangea sur son passage pour le saluer (2).
Ces ovations semblaient prolonger les grands, les étonnants succès que Mirabeau avait remportés en Provence et dont la pensée remplissait son Ame d'une légitime fierté, en communiquant à son génie plus de confiance, de force et d'audace. Il sentait bien lui-môme toute l'étendue des services qu'il venait de rendre à l'ancienne patrie de sa famille et tout le prix des récompenses et des honneurs que lui avaient décernés la reconnaissance et l'enthousiasme de ses compatriotes (3).
Dans ces manifestations éclatantes d'une popularité [)resque inouïe, Arthur Young voyait autant d'extravagances. Le vieux marquis de Mirabeau en jugea autrement. « Voilà de la gloire, de la vraie gloire (4)! » s'écria-t-il comme subjugué })ar ce fils qu'il n'aimait pas.
major Mauvillon), écrites durant les années 1188, 1189, 1190, t. I, p. 457 : de Mirabeau à Mauvillon, Paris, 20 avril : o Je suis arrivé hier à Paris. »
(1) Dix ou onze lioures.
(2) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 311-312.
(3) Lettres du comte de Miral)cau à un de ses amis en Allfinagne, p. 457 : de Mirabeau à Mauvillon, Paris, 20 avril 1789 : « J'ai ou en Provence do » grands, d'ùlounants succès, et j'ai l'honneur unique en Franco do reprô- » senter le tiers état do cotte province dans IWssemblée nationale. — La )> sénéchaussée de Marseille m'a député ; celle d'Aix m'a député avec une » unanimité vraiment touchante; à dire vrai, j'ai eu le bonheur, outre les » bons principes que j'y ai soutenus, d'y rendre d éminents services. — » J'y ai sauvé Aix et Marseille de leurs propres émeutes fomentées là comme » dans tout le royaume, par ceux qui ne veulent point tl'états généraux et, » à force de tactique et do fermeté, j'ai contraint les ordres -privilégiés à » consentir aux contributions égales et proportionnelles. »
(4) Mémoires de Mirabeau, t. VI, p. 130.
Si la gloire était pour Mirabeau, il restait beaucoup d'honneur pour le tiers état d'Aix ot de Marseille. Celui-ci avait compris qu'il n'y a point de liberté sans ordre ni d'ordre sans liberté.
Pour défendre l'ordre eu péril, il prit une vaillante initiative et oublia ses différends avec les ordres privilégiés, mais, en face et au milieu du péril social, il ne laissa point fléchir sa foi libérale. Pouvait-il la manifester d'une manière plus sérieuse et plus éclatante qu'en élisant l'orateur qui lui avait dit : « J'ai été, je suis et je serai jusqu'au bout l'homme de la liberté publique, l'homme de la constitution? »