‹ Mirabeau et la ProvenceChapitre 14 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le gouvernement n'avait pas approuvé les combinaisons électorales imaginées par les commissaires du roi auprès des Etats.

Le 16 février, sur l'invitation de ces commissaires, les procureurs du pays écrivirent aux communautés et vigueries de faire suspendre les assemblées des chefs de famille (1).

Necker s'était arrêté à une autre solution qui consistait dans l'application à la Provence du règlement général fait par le roi pour l'ensemble du royaume et publié le 24 janvier 1789. Il avait espéré que la Provence viendrait de son propre mouvement à cette solution. « La Provence, qui s'est trouvée dans l'exception en 1614, en députant par Etats, » écrivait-il le 4 février à M. de La Tour, « verra elle-même jusqu'à quel point elle peut se trouver intéressée à demeurer dans cette exception (2). »

Le règlement dont Necker se faisait complaisamment une haute idée n'était qu'une transaction assez confuse entre les formes du passé et les idées nouvelles.

(1) Archives départementales, Correspondance et mémoires des députes des communes, t. I, p. 50. Lettre envoyée à chaque député du tiers état par les députés des communes chargés de la correspondance, 16 février. — Bibliothèque de Marseille, mss., Fa, 15. Lettres des procureurs du pays, f 19.

(2) Archives nationales, II, 1240. Lettre de M. Necker à M. de La Tour.

Le pays devait voter par bailliages ou sénéchaussées.

Ces bailliages ou sénéchaussées, qui avaient formé la plus ancienne division judiciaire, administrative, financière et militaire de la France, n'étaient plus que de simples ressorts de justice qui servaient en même temps de districts électoraux.

Le règlement les divisait en deux classes : les uns étaient dits sénéchaussées ou bailliages principaux ; les autres, sénéchaussées ou bailliages secondaires. Les premiers étaient ceux qui avaient député directement en 1614; ils conservaient ce droit. Les seconds ne l'avaient pas eu; ils ne l'acquéraient pas et ne devaient, comme en 1614, que députer conjointement avec les bailliages principaux, auxquels ils étaient rattachés par le tableau annexé au règlement.

En général et en principe , les bailliages principaux avaient à leur tôte un bailli d'épée, c'est-à-dire noble; les bailliages secondaires, un bailli de robe longue, simple officier de justice, le plus souvent roturier, qui ne pouvait pas présider la noblesse.

Les lettres royales de convocation n'étaient adressées qu'aux baillis d'épée directement ou par le seul intermédiaire des gouverneurs de province.

Très importantes et très diverses à l'origine, les fonctions de ces baillis se réduisaient à bien peu de chose depuis qu'ils avaient dû remettre à des officiers de robe longue, nommés lieutenants-généraux et particuliers, le soin de rendre la justice, que l'arrière ban dont ils étaient les chefs n'était plus convoqué et que chaque branche de l'administration était confiée à des fonctionnaires spéciaux. Assez semblables aux shériffs anglais, ils ne sortaient de leur insignifiance que lorsque les Etats généraux étaient sur le point de se réunir; ils convoquaient les électeurs et présidaient les assemblées électorales des trois ordres aux chefs-lieux do leurs bailliages.

Les nobles et une partie des membres du clergé avaient

le privilège de venir exercer dans ces assemblées un droit de suffrage direcl et personnel. Les représentants du tiers élal n'y arrivaient qu'après avoir traversé un , deux ou trois degi*és d'élection ou de réducliou niai(jués : 1" jiar les assemblées des communautés rurales ou des corporations urbaines; ?" jiar les assemblées générales du tiers état des villes ; 3" par les assemblées préliminaires des bailliages secondaires et principaux; ces assemblées préliminaires ne devaient se tenir que dans le cas où il y aurait des bailliages secondaires annexés au bailliage principal.

La pensée qui avait inspiré ces complications électorales est facile à saisir.

D'une part, le ministre ne voulait confier l'élection définitive des députés du tiers état qu'à des assemblées peu nombreuses; de l'autre, Sa Majesté avait désiré que des extrémités du royaume, cbacun fût assuré de lui faire parvenir ses vœux et ses réclamations.

C'était là une sollicitude vraiment libérale et que tout le monde alors n'était pas en état de comprendre. Un publiciste marseillais allait blâmer ce qui lui semblait une concession trop large et imprudente du droit de suffrage aux classes les plus infimes de la société et aux gens sans aveu (1).

Avec nos habitudes de suffrage universel, cette critique ou ce regret nous semble étrange ; mais peut-être à leur tour trop de nos contemporains français ne sauraient pas

(1) Voir la curieuse brochure intitulée : Observations sur les étals généraux. Archives nationales, B, III, 82, pp. 525-7.

« L'auteur anonyme regrette qu'on ait appelé à donner leur suffrage les B classes les plus infimes de la société et jusqu'aux gens sans aveu. Cet » axiome politique, » continue-t-il , « que personne ne doit être représenté V sans son aveu, n'est-il pas susceptible de restriction ou de modification? » Les femmes, les enfants, les insensés n'ont-iis pas des représentants a d'office par la raison qu'ils ne sont pas ou sont censés n'être pas dans le » cas de stipuler eux-mêmes pour leurs intérêts. Les hommes des dernières » classes de la société ne doivent-ils pas, pour les mêmes raisons, être mis » au même rang ? »

rendre un juste hommage au libéralisme inlelligeiit des dispositions de ce règlement qui avaient pour objet d'assurer les légitimes prérogatives de l'éducation, de la culture d'esprit, et, jusqu'à un certain point, de la position sociale ! Tandis que les corporations d'arts et métiers ne pouvaient choisir qu'un député à raison de cent individus et au-dessous , celles d'arts libéraux, de négociants, d'armateurs, etc., nommaient deux députés pour le même nombre d'individus. Les bourgeois, qui ne faisaient partie d'aucune corporation, et les paysans domiciliés dans les villes jouissaient de la même faveur (1).

Il ne fallut introduire que peu de modifications dans ce règlement pour en faire le règlement particulier de la Provence qui parut à la date du 2 mars.

Les trois ordres devaient se réunir en Provence, comme dans le reste du royaume , par sénéchaussées. Seulement le nombre de sénéchaussées d'épée ou de première classe y était trop considérable pour que l'on pût, sans altérer sensiblement les proportions établies pour tout le royaume, accorder à chacune d'elles le droit de députer directement aux Etats généraux. Ce droit ou ce privilège était réservé aux sénéchaussées d'Aix, d'Arles et de Marseille. Les autres étaient réparties en trois arrondissements^ ne désignaient que des électeurs pour les trois ordres et, suivant l'arrondissement dans lequel elles étaient placées par le tableau annexé au règlement, elles envoyaient ces électeurs à Draguignan, Forcalquier, Toulon, pour procéder à la rédaction d'un cahier définitif et à l'élection des députés aux Etats généraux (2).

Connu en. Provence avant d'être officiellement publié, ce règlement y causa des déceptions d'inégale vivacité.

Les commissaires du roi , par l'organe de M. de Caraman , se plaignirent avec amertume au ministère du peu

(1) Archives parlementaires, première série : états généraux, t. I, pp. 544-550.

['l) Arciiivcs parlementaires, première série, t- I, p. C67-6G8,

284 MinAnBAtj et i.a rnnvENCE.

de cas qui avait été fait de leurs avis et de leurs propositions pour les élcclioiis. M. de Caraman ajouta que la traiiquillilc, qui commençait h se rétablir, serait bientôt troublée par lie nouvelles désunions , car l'élection par sénécbaussées n'était pas en usage dans la province (1); ce système heurtait les traditions de la nation provençale et blessait ses susce[»libilités palrioli(]ues.

La haute noblesse, celle des possédant-fiefs, s'en trouva tout particulièrement offensée; elle ne protesta pas; elle désobéit. Le 3 mars , elle déclara qu'elle n'irait [)as dans les sénéchaussées ; le 12, elle se mit en devoir de nommer les députés de son ordre, qui furent MM. le duc de Bourbon, les marquis de Sabran, de Janson , de Grimaldi , le comte de Sade , les présidents à mortier de Lauris et de Jouques, le président de la chambre des comptes, M. de Mazenod ['2).

11 ne tint pas à ces possédant-fîefs d'entraîner dans leur désobéissance les simples gentilshommes; mais ceux-ci, pas plus que le clergé, ne voulurent être leurs complices, ils déclarèrent qu'ils se soumettraient, sans cacher leurs regrets de ce que la nation provençale ne serait pas représentée dans son unité (3).

Le tiers état eut aussi ses regrets, mais se soumit avec plus d'empressement.

Au moment de la publication du règlement, il était impatient et nerveux.

Après avoir accueilli avec un empressement, peut-être étourdi, les belles promesses de Necker sur une assemblée légale qui nommerait les députés de l'ordre (4), il avait

(1) Archives nationales, H, 1240. Lettre de M. de Caraman à Necker, 10 mars 1789,

(2) Fauris de Saint-Vincens, Journal, f° 817.

(3) Archives nationales, B, III, 2; protestations de la noblesse d'Aix, p. 256.

(4) Archives départementales, correspondance et mémoires faits par les députés des communes, t. I, p. 50. Lettre envoyée à chaque député du tiers état par les députés des communes chargés de la correspondance.

perdu patience en voyant qu'elles n'étaient suivies d'aucun effet (i).

Le règlement du 2 mars ne put guère lui en paraître la réalisation.

L'assemblée des trois ordres, qu'il avait sollicitée avec une ardeur passionnée, lui était refusée; mais les plus sages et les plus distingués de ses membres, comme Pascalis et Portalis, avaient compris qu'il serait malaisé de donner satisfaction à ce vœu avant la réunion des Etats. Portalis avait laissé entendre au directeur des finances que cette satisfaction pourrait être aisément remplacée. « Un seul mot de votre part, » écrivait-il à Necker, « soutiendra toutes les espérances et calmera toutes les craintes (2). » Or Necker n'avait pas ménagé au tiers état les assurances les plus propres à flatter ses sentiments. Les considérants du règlement reproduisaient les critiques de Pascalis et de Mirabeau contre la composition des Etats et on aurait presque dit qu'ils avaient été dictés par les députés de l'assemblée du 29 décembre dernier. Aussi le 13 mars, les commissaires des communes s'empressèrent-il d'adres.ser à Necker l'hommage de leur reconnaissance, dont les lignes suivantes semblaient justifier plutôt que restreindre l'expression : « Sa Majesté, dans ses lettres de convocation pour la députation aux Etats généraux, » disaient-ils « daigne nous assurer, avec une bonté vraiment paternelle, que nous verrons disparaître les abus de notre régime actuel et qu'elle a choisi, pour le moment, la seule forme que les circonstances puissent comporter (3). » Quant au

(1) Id., ibid. Les députés des communes chargés de la correspondance à Necker, le 24 février 1789, p. 61 et 63 : a Nous touchons à l'époque de la » députation aux états généraux, et nous ignorons encore la nature de » cette assemblée légale que vous nous avez annoncée par votre lettre du » 6 février. La Provence est dans l'afUiction la plus profonde de se voir, D depuis longtemps, dans cette cruelle incertitude sur l'objet le plus essen- » tiel de ses réclamations. »

(2) De Ribbe, Pascalis, p. 171. Archives nationales, H, 1240. Lettre de Portalis à Necker, 9 février 1789.

(3) Archives nationales, B, III, 2, pp. 103-5.

Î8G MlllAllEAU ET LA PllOVENCK.

peuple, sa joie fut sans mélange, comme sans réserve (1), et la révolte de la haute noblesse contre ce règlement ajouta un nouveau grief à (;eux qu'il avait déjà contre elle (2).

De jour en jour les grands seigneurs possédant fiefs étaient plus isolés dans leur impuissante et hautaine protestation.

M. do Sainl-Vincens prétend que Mirabeau partagea leur sentiment et harangua longtemps le tiers état pour le dissuader de voler dans les sénéchaussées (3).

Le savant président a été mal renseigné ou exagère singulièrement la portée de quelques regrets exprimés dans une brochure que le tribun publia sur ce sujet (13 mars).

Sans doute Mirabeau paraissait blâmer ce morcellement de la Provence; il aurait mieux aimé tenir son mandat du tiers état de toute la province que de celui d'une simple sénéchaussée; mais à ses critiques, qu'il s'efforçait d'atténuer le plus possible, il mêlait une vive satisfaction de voir l'autorité royale sanctionner des principes que les ordres privilégiés dénonçaient comme incendiaires. Il concluait en recommandant une prompte et respectueuse obéissance aux ordres du roi pour ne pas retarder les élections (4).

(1) Archives nationales, B, III, 2, p. 118. Lettre de M. Audier-Massillon, lieutenant général de la sénéchaussée d'Aix, à Necker : « La lettre du roi » et la convocation aux états généraux ont été accueillies par le peuple » avec les transports de la plus vive allégresse. Je ne pourrais vous expri- » mer, Monseigneur, toute la joie qu'il ressent de la manière honorable » dont il est appelé par son souverain et de l'avantage qu'il a de pouvoir » lui exposer ses besoins et ses peines. II ne fallait rien moins que celte » circonstance favorable pour affaiblir l'effet de la douleur que lui cause la n cherté excessive du blé, »

(2) Lettre de Mirabeau à M. de Caraman, citée par M. Lourde, 1. 1, p. 368-9.

(3) Fauris de Saint- Vincens, Journal, p. 818.

(4) Opinion du comte de Mirabeau sur le règlement donné par le roi pour l'exécution de ses lettres de convocation aux prochains états généraux dans son comté de Provence. Recueil, états généraux, 31324, Bibl. Méjanes, t. II, pièce 9, pp. 3-6, 8-9, 14, 22, 29, 3I-2<

Le retard ne vint pas de l'intendant.

Malgré son mécontentement et ses appréhensions qu'il ne cherchait pas à dissimuler, M. de La Tour s'était mis à l'œuvre avec beaucoup de zèle pour seconder les vues et pour exécuter les ordres du ministère. Le 11 mars 1789, il accusait à Necker réception de tous les imprimés relatifs aux opérations électorales et qu'avait apportés un courrier arrivé dès la veille (1). « Je me suis empressé, » continuait-il, « de remplir vos intentions en adressant sur le champ aux sénéchaux les paquets qui leur étaient destinés et vous pouvez être entièrement tranquille sur cet objet. Je ne manquerai pas de vous rendre compte de tout ce qui se passera dans le cours des opérations. J'ai recommandé aux lieutenants des différents sièges de se conformer aux instructions qui leur ont été adressées et de m'instruire des difficultés qu'ils pourront rencontrer pour les terminer. J'ai chargé expressément mes subdélégués de concourir, en tout ce qui pourrait dépendre d'eux, pour l'exécution des ordres de Sa Majesté, en éloignant tout ce qui pourrait gêner la liberté (2). »

Quelques jours plus tard, le 18 mars, M. de La Tour mandait à Necker que les convocations pour les élections s'effectuaient dans toutes les sénéchaussées avec ordre et célérité (3); mais déjà on pouvait noter dans la population un frémissement avant-coureur des émeutes qui devaient éclater à la fois, ou à peu de jours de distance, dans les trois villes de Marseille, de Toulon et d'Aix et dans les communautés de la province.

Ces émeutes sont des épisodes importants ou plutôt des faits caractéristiques de la période électorale en Provence.

Deux causes générales déjà indiquées les expliquent : d'une part, l'irritation produite par la disette et les souf-

(1) Lettres des procureurs du pays, mss. Bibl. de Marseille, Fa, 15 : à MM. les députés de la ville d'Aix, 11 mars 1789, f° 26.

(2) Archives nationales, B, III, 2, p. 96-7.

(3) Id., ibid., p. 113.

288 MIHAHIÎAU KT I,A l'IlOVI'.NC.K .

fnmces de l'hiver; de l'autre, hi fermeiilalion provo(îuée par la convocalioii des électeurs qui, jxjur le peuple, signifiait dénoixciation et redressement des griofs.

Ces causes prenaient une puissance et des formes <liverses, suivant les milieux dans les<iuels elles exerçaient leur action.

Si Marseille donna le signal de ces émeutes, c'est que l'insurrection était préparée dans cette ville populeuse et devait y être favorisée par tout un ensemble de circonstances que nous allons essayer de rappeler.

Depuis la peste de 17*20, sans s'inquiéter sullisamment des prescriptions les plus élémentaires de l'hygiène (1), Marseille avait pris un grand essor. Le lieutenant-général de la sénéchaussée comptait, en 1789, 15,000 maisons dans la ville, 3 ou 4,000 habitations bourgeoises dans la campagne et 120,000 âmes pour la population de la ville et du terroir réunis (2). Celle de la ville seule était de 90,000 habitants, d'après l'estimation de Necker, qui restait probablement au-dessous de la réalité (3). La statistique des Bouches-du-Rhône la porte à 100,000 (4).

Quatre mille navires entraient annuellement dans son port. Son commerce était évalué, nous dit un de ses historiens, à 358 millions de livres tournois. Ses transactions les plus actives avaient lieu avec la Turquie, que Mirabeau, dans son histoire secrète de la cour de Berlin, appelait la colonie de la France, avec Thessalonique, Cons-

(1) La police souffrait, dans l'intérieur de la ville, des étables avec des troupeaux (Archives municipales de Marseille, 9° division, !'• partie, anciennes fermes de la ville, fermes unies n° 2; règlement imprimé pour la perception des droits do piquet, etc., déterminé par l'honorable conseil municipal de la ville de Marseille, des 29 août et 9 septembre 1783, p. 40 : « Les bergers domiciliés dans la ville et qui y entretiennent des troupeaux, etc. »).

(2) Archives nationales, B, III, 82, pp. 839-840.

(3) Necker, Traité de l'administration des finances de la France, t. I, p. 306. — Bouche, Mélanges historiques , publiés à la suite de l'Essai sur l'histoire de Provence, t. II, p. 537.

(4) Statistique des Bouches-du-Rhône, t. III, p. 36.

tantinople, Smyrne , la Syrie, l'Egypte, Tripoli, Tunis, Alger, le Maroc. La traite n'entrait que pour une part à peu près insignifiante dans les profits de ses armateurs (1), qui n'étaient pas moins de zélés partisans de cet infâme trafic (2). L'industrie locale avait atteint un haut degré de prospérité avec ses tanneries, ses fabriques de savon et de faïence, ses raffineries de sucre et de soufre et le lavage des laines qui servaient à la manufacture des draps du Languedoc.

Le soin des intérêts matériels n'empêchait pas Marseille d'aimer les arts et les lettres. Le bruit des fêtes, un peu folles, que les Marseillais donnèrent à la Saint-Huberty, en 1783, retentit jusqu'à Paris (3). 3,000 livres étaient inscrites à leur budget pour l'entretien d'une académie de peinture, sculpture et autres arts. Celle des belles-lettres et des sciences était affiliée à l'académie française (4). En 1774, trente-quatre concurrents, entre autres Laharpe et Chamfort , se disputèrent son prix d'éloquence. Chamfort fut le vainqueur (5). Aux approches de la Révolution, cette académie portait son attention et dirigeait les efi'orts des écrivains qui prenaient part à ses concours sur des questions d'intérêt social ou de droit public. L'un des sujets, qu'elle avait proposés à leur émulation, pour 1788, était de savoir si l'extrême sévérité des lois diminue le nombre et l'énormité des crimes. Pour 1789, l'abbé Raynal lui fît don de douze cents livres, la municipalité de Marseille lui en offrit autant. Ces deux sommes devaient être attribuées comme prix extraordinaires : la première, à l'auteur du meilleur mémoire sur le commerce de Marseille, sur les causes qui l'avaient accru , sur les moyens de l'assurer et

(1) Fabre, Histoire de Marseille, t. II, pp. 402-413.

(2) Archives de la Chambre do commerce de Marseille, correspondance administrative, BB, art. 313 : lettre de M. do Sinéty à MM. les députés et échevins de la Chambre de commerce, 20 décembre 1789.

(3) Le Caducée, t. II, p. .32.

(4) Lautard, tlisloire de l'Académie de Marseille, t. I, p. 57.

(5) /d., ibid., pp. 309-310.

.,U) MIRABEAU ET LA PllOVENCE.

de le niainteiiir; hi seconde, à l'écrivain qui présenterait le plan d'éducation publique le mieux appropriô*à cette ville et ù ses occupations (1).

La liberté de penser et d'écrire que suppose la discussion de ces i)roblémes ne s'étendait guère à la presse périodique qui, en province surtout, était fort timide.

Depuis 1781, Marseille avait son journal la Provence^ fondé et dirigé par un littérateur du nom de Beaugeard. Ce journal, que la censure surveillait de fort près, était d'un format très modeste et d'un intérêt plus médiocre encore. Il paraissait trois fois la semaine.

Marseille, on le voit, offrait l'image d'une ville riche, artistique et civilisée; malheureusement, les mœurs y étaient très relâchées (2).

Dans l'hiver de 1789, la prospérité, qui avait été une des causes de cette corruption, parut, à son tour, assez rudement atteinte, témoin une adresse des Marseillais au comte de Caraman, qui fut revêtue de plusieurs milliers de signatures. Cette adresse, que M. Lourde rapporte dans son histoire de la révolution à Marseille, était trop littéraire, pour ne pas dire trop déclamatoire, mais elle annonçait les plaintes et les griefs que les cahiers allaient préciser ; elle devançait leurs attaques contre les impôts de Marseille.

C'étaient des impôts de consommation qui frappaient les objets de première nécessité : la farine, le vin, la viande.

Le plus souvent, la ville n'en gérait pas elle-même la perception ; elle les mettait aux enchères et les affermait à une compagnie de capitalistes qui se dissimulait derrière un prête-nom (3). La compagnie entretenait à Marseille un

(1) Grosson, Almanach historique de Marseille pour 1180, pp. 255-7.

(2) Projets d'imposition, recueil DeK, 4766, de la Bibliothèque do Marseille. — Réflexions sur l'impôt à Marseille, p. 22 : « La corruption des » mœurs, suite inévitable des richesses et de l'entassement des hommes, » y a rendu redoutable le joug du mariage; en multipliant les commerces » illicites, y a aussi multiplié les célibataires. »

(3) Archives municipales de Marseille, Finances et domaines de la ville,

directeur général chargé de ses intérôLs et de ses affaires (1). En 1789, ce directeur, qui était en méuie temps un des principaux associés, se nommait Rebuffel (2).

Le bail de ces fermes unies, comme on les appelait, était passé pour six ans et stipulait un prix qui, en 1777, fut de quatorze cent quarante-huit mille livres; en 1785, de seize cent mille (3).

Cette somme se décomposait en deux parties inégales : l'une pour le piquet ordinaire, pour les crues du piquet et pour les taxes complémentaires désignées par les noms bizarres du lauret et du pestre, peu intelligibles et mal compris des contemporains; l'autre, pour les boucheries, graisses, chandelleries, pour les anciennes impositions sur les porcs, agneaux, chevreaux et veaux, pour la rêve et gabelle du vin.

On sait déjà que le piquet se prélevait sur le blé et la farine. Les habitants de Marseille le payaient à raison de soixante sols par charge de blé portée pour la moudre aux moulins de la ville ou du terroir. La farine commune qu'ils faisaient venir par terre ou par mer, soit dans la ville, soit dans le terroir ou district, était soumise à la même taxe

1° Fermes unies, 6* section, n° 2, années 1767-1789. Bail des fermes unies de la communauté de Marseille en faveur du sieur Vezian : « Déclarant au surplus le dit sieur Vezian en faveur des dits sieurs et cautions n'avoir aucun intérêt, ni participation aux dites fermes, mais seulement avoir prêté son nom pour les dits sieurs ses cautions tant aux enchères qu'au présent bail. »

(1) Archives départementales, fonds de l'intendance, C, 1, 348. Minute de l'acte de prorogation des fermes de Marseille, du 16 octobre 1782, adressée à M. do La Tour par les maire, échevins et» assesseur de Marseille. — Les maire et échevins à M. de La 'J*our, 5 août 1782. — Soumission d'Etienne Blanquier et de François Benezech, en date du 4 mai 1782. — Les fermiers généraux do la ville de Marseille à M. de La Tour, 1" décembre 1777.

(2) M. Gh. de Loménie {Les Mirabeau, t. IV, p. 240) croit à tort que M. Rebuffel était le fermier de la ville. Ce fermier était alors M. Vezian.

(3) L'expiration du bail de 1777 aurait dû avoir lieu au 1"' avril 1783; à cause de la guerre, il lut prorogé jusqu'au 1*' avril 1785 (Archives municipales de Marseille, 9° division, 1" partie, anciennes fermes, n° 2, de 1767 à 1789. Pièce désignée par ces mots écrits au dos : décision de M. l'intendant pour l'explication de la clause de l'acte de prorogation de nos fermes).

?92 MinADEAU ET LA l'HOVENCE.

qui atteignait quatre livres dix sous j)Our la fleur de farine. Un arnH du conseil du roi, du 21 janvier 107;{, avait adjugé à la niiiiiieipalilô six deniers pour toute eliarge d(r farine consommée dans l'enceinte de la ville proprement dite. C'était le droit de lauret.

La municipalité, c'est-à-dire son régisseur ou son fermier, faisait percevoir un sol par sac de blé réduit en farine. On appelait cette contribution le pestre.

Sous le nom de rêve ou de gabelle du vin étaient désignés les droits acquittés par le commerce en gros ou en détail de cette denrée.

L'article de la boucherie comprenait un certain nombre de droits trop longs à énumérer et le monopole de la viande. Ce monopole conférait au fermier des obligations et des privilèges.

Il prenait par son contrat l'engagement d'approvisionner la ville et le terroir de bestiaux, moutons, agneaux des champs, bœufs, vaches, brebis et menons en quantité et en qualité suffisantes pour la consommation des habitants. Les achats se faisaient sous forme d'enchères et d'adjudication à l'Hôtel de ville, en présence de MM. les maire, échevins et assesseur. S'il ne réussissait pas à conclure, dans ces conditions, des marchés avantageux, le fermier ou son préposé pouvait aller acheter en foire ou ailleurs, sous la surveillance d'inspecteurs délégués par les chefs de la municipalité. Sur les prix d'achat, dûment constatés et contrôlés, les maire, échevins, assesseur, réglaient celui auquel la viande devait être vendue. La taxe qu'ils lixaient assurait au fermier un bénéfice net de six deniers par livre, environ 8 %• Ce bénéfice s'appelait le droit de l'once. Les abatis, les fressures, les peaux, les cuirs, les suifs appartenaient au fermier ; ils n'étaient pas comptés dans l'estimation du prix de revient de la viande , que cette omission prévue par le règlement contribuait à élever.

Seul, et à l'exclusion de toutes autres personnes, le fermier pouvait faire vendre et distribuer de la viande de

boucherie dans la ville, son terroir et district. Les contrevenants s'exposaient aux poursuites et aux peines édictées par les arrôls du Conseil d'Etat du 11 mars 1727 et du 26 juillet 1735.

M. 0. Teissier va jusqu'à prétendre qu'il était absolument défendu d'élever des troupeaux dans le périmètre du terroir de Marseille. Le règlement des 29 août et 9 septembre 1783 ne mentionne pas cette interdiction, mais il contraint les propriétaires de bestiaux, moutons, brebis grasses, agneaux, chèvres et chevreaux à les déclarer aux bureaux des fermes de la ville, lorsqu'ils les introduisent dans le terroir. Les bergers domiciliés dans Marseille sont tenus à une semblable déclaration pour tous les chevreaux et agneaux de lait provenant de leurs troupeaux.

Le bail de la compagnie qui exploitait ces fermes en 1789 avait commencé le l*"*" avril 1785 et ne devait expirer que le 31 mars 1791 ; il n'arriva point jusqu'à ce dernier terme. La compagnie ne put résister aux rudes attaques que déchaînèrent contre elles les débuts ou les préliminaires de la Révolution (1).

Ces attaques atteignirent par-dessus les fermiers le régime économique et fiscal qui leur ménageait des gains exagérés et même malhonnêtes , au dire de leurs détracteurs.

Dans une brochure, on pourrait presque dire dans un ouvrage, qui parut au mois de janvier 1789, un écrivain de Marseille, futur administrateur du département des Bouches-du-Rhône, M. Blanc-Gilly, évaluait l'ensemble des

(1) Archives municipales de Marseille, 9° division, 1" partie, anciennes fermes de la ville, fermes unies, n° 2, années 1767 à 1789. Bail des fermes unies au sieur Louis Brunel, 1777. — Enregistrement des articles, clauses et conditions des fermes unies de la boucherie, du piquet, du Pestre, de la chandellerio, do la rêve et gabelle du vin et de la porquetterie ou exlravagant de la ville de Marseille, 1785. — Règlement (imprimé) pour la perception des droits de piquet, Lauret, Pestre, boucherie, et de l'ancienne rêve et gabelle du vin, déterminé par les délibérations de l'honorable conseil municipal de la ville do Marseille, des 29 août et 9 septembre 1783.

?04 MinAnEAU ET LA PROVENCE.

bôiiL^fires ncls réalisés par les fermiers ù la somme do l.'tGO.OOO livres, tandis ([uo la ville no loindiait [)as 1,000,000 francs.

En regard des gains des fermiers, l'auteur mettait les charges que la ferme imposait aux consommateurs. Elle leur faisait payer le vin un sou [dus cher par pot; le pain, quatre deniers de [)lus par livre. « A huit lieues de Marseille, » assurait M. Blanc-Gilly, « la livre de viande était à rin([ sous; les Marseillais l'achetaient di.x sous. 11 est démontré, » ajoutait l'auteur, « que le système des fermes cause au dernier des mendiants un surplus de dépense de huit sous par jour et de vingt sous à l'artisan médiocre (1). » La démonstration n'était peut-être pas aussi rigoureuse que le pensait M. Blanc-Gilly. Dans une note manuscrite, un commentateur anonyme établit la fausseté de son calcul et conteste l'exactitude de ses chiffres. Il afBrme qu'à huit lieues de Marseille, le prix de la viande, en février 1789, était de sept sous au lieu de cinq; il réduit à quatre sous, huit deniers par jour le montant de ce que la ferme prélevait sur le consommateur pauvre. Si ce dernier voulait faire maigre , sa contribution n'était plus que d'un sou, huit deniers. Mais tous les lecteurs de M. Blanc-Gilly, et plus encore ceux qui parlaient d'après ses lecteurs, n'avaient pas ce sens de réflexion et de critique; ils ne discutaient pas ses chiffres; ils acceptaient avec empressement les déductions que M. Blanc-Gilly tirait de ses données statistiques aventurées et qui étaient d'une exagération déclamatoire. « Les résultats, » disait ce publiciste, « sont dignes de celte belle invention; le prix de la main-d'œuvre est excessif; l'industrie se ferme toutes les portes de ses débouchés; la misère est générale; les pauvres meurent par milliers dans les hôpitaux; le désespoir jette les autres dans le crime (2). »

(1) Blanc-Gilly, Plan de révolulion concernant les finances, p. 62. {1) Blanc-Gilly, p. 62.

Ce réquisitoire fut dépassé par des accusations bien autrement véhémentes et exagérées. Un M. Servel se fit l'organe d'un soupçon répandu dans l'opinion publique.

Le bail souscrit par les fermiers leur interdisait, sous peine d'amendes très sévères, de s'immiscer et d'être intéressés dans les opérations des fournisseurs de la viande. On ne croyait pas ces menaces et les précautions de la nuinicipaliîé qui les avaient dictées suffisantes pour empêcher des collusions frauduleuses dans les marchés. Plus d'un Marseillais s'imaginait que les fournisseurs n'étaient que les agents et les hommes de paille des fermiers. On les accusait d'acheter çà et là, à bon compte, des bêtes à laine et des bêtes à corne isolées, et d'en demander ensuite beaucoup plus cher dans les transactions fictives des foires où ils les présentaient réunies en troupeaux de deux à trois mille têtes. La municipalité était au moins dupe pour le plus grand détriment des consommateurs, surtout des consommateurs pauvres (1).

Le peuple détestait ces impôts qui, semblables à la taille personnelle, respectaient les franchises du clergé, de l'évèque, du gouverneur, du commandant, du lieutenant du roi et de plusieurs autres privilégiés (2). Lui-même en supportait la plus lourde part.

Dés la première quinzaine de février, le bruit courut qu'il voulait se révolter pour obtenir un dégrèvement du pain et de la viande. La populace indigène, mêlée d'un ramassis d'étrangers, principalement de matelots génois, napolitains, catalans, ne parla de rien moins que d'incendier les vaisseaux du port (3).

(1) Mémoire pour MM. les officiers municipaux, par M. Servel; pièce n" 11 du recueil de la Bibliothèque publique de Marseille, intitulé : Projets d'impositions, DeK, 47C6, p. 2.

(2) Archives municipales de Marseille, 9° division, l^' partie, anciennes fermes de la ville, fermes unies, n° 2, etc. — Enregistrement des articles, clauses et conditions des fermes unies de la boucherie, du piquet, etc., 1785, art. 4.

(3) Mémoires de M. de La Tour, premier président du parlement de Pro-

'290 MIHAHKAf F.T I,.\ l'HOVENCF..

M. do (jhindovés, coimnaiulant de la marine à Marseille, tuM'ivil aux maire cl éc.lu'viiis ({u'il ne prenait, pas celle menace an sérieux; il crut jiourlnnl saf;e tle ne pas négliger (les précautions (jui pouvaient prévcmir un crime et conjurer un ilésaslre : il insista sui- la nécessité (h; renforcer les postes, surtout du côté de Rive-Neuve, et doubla les rondes qui se succédèrent de demi-heure en demiheure (1).

La colère populaire ne s'en [irenail pas seulement aux fermiers ; elle poursuivait d'im[)utations fort graves l'intendant de la province (2) et les chefs de l'administration municipale.

Cette administration était aux mains d'un maire, de quatre échevins et d'un assesseur, (|ui avaient tous un mandat triennal. Les lettres patentes du roi , en date de se[)tembre 1766, qui organisaient ce collège, prescrivaient qu'il se renouvellerait par tiers, tous les ans, en commençant par le maire et l'assesseur et continuant j)ar les échevins. Le maire était choisi dans la classe des nobles négociants ou non négociants ; l'assesseur, dans Tordre des avocats ; le premier échevin de chaque année, parmi les commerçants en gros non nobles ; le second, parmi les bourgeois ou les anciens marchands qui avaient cessé de tenir boutique ouverte. Il fallait posséder 30,000 livres, soit en maisons dans la ville ou dans les faubourgs

vence, au sujet des événements arrivés à Marseille, p. 1. — Archives nationales, H, 1315; les idées de Joseph Amelin. Voici un échantillon du style et de l'orthographe de Joseph Amelin : « Je me contenterai seulenian devous dire que, sur la fin defévrier, nous aurions sans doute eut dans cette ville une révolte causée par les maire et consuls de cette ville , qui non contants de ce qui rapine sur le peuple, depuis plus de trente ans, voulet encore obmanter le pain et la viande. » — Archives nationales, H, 1315. Mémoire de M. de La Tour sur la police de Marseille. — Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé lo 12 mai 1788 : lettre de M, le commandeur de Glandevés, commandant la marine à Marseille, 12 février 1789, f° 103.

(1) Lettre de M. de Glandevés.

(2) Mémoire de M. de La Tour au sujet des événements arrivés à Marseille, p. 3.

de Marseille, soit en biens-foiids dans le terroir, pour être maire ; 20,000 pour être échevin ; 10,000 pour être assesseur (1).

Les maire, échevins et assesseur en exercice et anciens faisaient partie du conseil de ville qui, depuis 1766, comptait, sans eux, trente-six membres, savoir : neuf gentilshommes, trois avocats, neuf négociants, neuf bourgeois et six marchands ('2).

Le conseil se renouvelait par tiers tous les ans.

Les mêmes formes étaient observées dans l'élection de ses membres et dans celle des magistrats municipaux. Elles étaient assez compliquées^

Le 28 octobre, jour de la fête de saint Jacques et de saint Jude, le conseil municipal était convoqué à l'Hôtel de ville au son de la cloche.

Vingt-cinq membres au moins étaient présents.

Seul, ce conseil avait le droit de suffrage ; mais l'exercice de ce droit était singulièrement restreint par le sort.

Au milieu de la salle était placée une urne assez élevée pour que personne ne piàt voir ce qu'elle contenait. Elle renfermait un nombre de ballottes égal à celui des magistrats et conseillers municipaux présents. De ces ballottes, six étaient bleues ; les autres, blanches. Les conseillers et magistrats qui tiraient les ballottes blanches retournaient à leur place ; ceux qui tiraient les ballottes bleues allaient délibérer à part et présentaient quatre candidats pour chacune des places à pourvoir. Le conseil les acceptait ou les rejetait au scrutin secret. Les présentations et les votes étaient renouvelés jusqu'à ce qu'il y eût quatre noms agréés. On enfermait ces noms dans quatre boules d'argent parfaitement semblables et ces boules dans une boite d'or, que remuaient fortement les échevins, le maire et

(1) Louis Méry et Félix Guindon, Hisloire analytique et chronologique des ories et délibérations du corps et du conseil de la municipalité de Marseille, t. VII, pp. 354-357.

(2) Achard, Tableau hielorique de Marseille, t. I, seul paru, p. 73.

298 MirunEAU f.t i-a imiovf.nce.

lo viiîiiier on ^'ouveniciir do Marseillo. Le secrf^taire-arcliivisto (lo la iiunii('ip:ililt!î, Varc/iivairc, comme on l'appolail, ouvrait la boite et celle des quatre^ hoiile?^ d'ar^MMit (|iii sortait la première. Li; candidat dont (die contenait lo nom était eln 1 . Le roi se rései'vait l'approliation des élections ilu maire, des éclievins et de l'iissessenr.

Ln 1781), le maire était nn ancien cajjitaine do dragons, Joachim-Antoine-Gabriel, marijnis de Gaillard ; l'assesseur, Jean Capns, avocat en la Cour, et les éclievins, Jean-Laptiste-André de Tliulis, Durand de Lafoii, Simon La Flèche et Jean Verdilhon.

M. le marquis de Gaillard avait siégé dans la seconde assemblée des notables et dans le bureau du comte de Provence ; il s'y était prononcé conti-e la double représentation du tiers et contre le vote par tête (2). En son absence, le corps de ville et le conseil municipal avaient émis un vœu absolument opposé à son opinion. Après son retour, ils persistèrent dans leur sentiment '3) ; ils n'en furent pas beaucoup plus populaires.

Les torts des maire, échevins et assesseur n'étaient pas de ceux qui entachent l'honneur d'un homme public. On leur imputait des malversations. Nous croyons à leur j)robité. M. de Gaillard, devançant le conseil que M. de La Tour devait leur donner, avait senti la nécessité de ne rien laisser de louche dans une administration que le public est toujours disposé à censurer ; il avait découvert des abus et tenté de les faire réformer, mais s'était heurté contre ce qu'il appelait une [juissance invincible (4). Ses collè-

(1) Louis Méry et F. Guindon, Histoire analytique et clironologique des actes et délibérations du corps et du conseil de la municipalité de Marseille, t. VII, pp. 358 et 390. — O. Tcissier, La Constitution municipale de Marseille au XVIIl' siècle {Revue de Marseille, janvier 1875, p. 4 et suiv.).

(2) Archives municipales de Marseille, première division, vingt-huitième section, registre 190, f" 12 et 13.

(3) Archives municipales de Marseille, ibid., f° 14.

(4) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 18 mai 1788 et fini le 17 juillet 1789 : lettre de M. le marquis de Gaillard, Hyères, 28 mars 1789 : « J'ai découvert des abus; j'ai voulu les

gues et lui-même voulaient le bien. Le voulaient-ils assez énergiquement? Avaient-ils simplement le tort de ne pas le pouvoir? Il est des impuissances auxquelles des magistrats et des administrateurs ne doivent pas se résigner!

Le découragement et la faiblesse entraient pour une grande part dans l'apparente imprévoyance des maire, échevins et assesseur de Marseille. Ils négligèrent une enquête qui s'imposait, sur les gains scandaleux imputés aux fermiers de la ville ou n'osèrent pas la poursuivre. Ils ne prêtèrent pas une oreille suffisamment attentive aux rumeurs menaçantes qui s'élevaient du sein de la population et laissèrent approcher l'orage sans le prévenir et le conjurer. Malgré les sages avis que leur donna M. de La Tour, ils refusèrent d'accorder au peuple sur le prix des denrées une diminution justifiée par les nécessités du temps (1).

Ils ne devaient pourtant pas conserver d'illusion sur leurs moyens de résister à une révolte qui serait sans doute un commencement de révolution. Dépourvus d'autorité morale, ils ne disposaient que de forces depuis longtemps reconnues insuffisantes pour assurer le service de la police, qui était fort mal fait (2). Le 3 juillet 1767, un arrêt

» faire réformer : une puissance invincible s'est toujours opposée à mes u projets; voilà mes torts. »

(1) Mémoire de M. de La Tour au sujet des événements arrivés à Marseille, pp. 1 et 2. — Archivos départementales des Bouches-du-Rhône, fonds de l'intendance, n" 492, troubles de Provence. M. de La Tour aux maire et échevins de Marseille (a) : « Les mouvements du peuple ont toujours une » cause; il est essentiel de la connaître et de l'approfondir. Il ne faut rien » laisser de louche dans une administration que le public est toujours dis- » posé à censurer. On parle beaucoup d'abus dans les fermes, d'avantages » illicites que les fermiers s'attribuent et dont le public devient la victime. » M. Vitalis à M. de La Tour (?), 23 mars 1789. — Archives nationales, H, 1274. M. de Villedeuil à Necker, 20 avril : « M. de Caraman me marque que » l'on a découvert des abus considérables dans la ferme des droits de Mar- » seille, qu'une réforme de ces abus pouvait produire des avantages capa- » blés do dédommager des pertes considérables occasionnées par la réduc- » tion sur le pain, sur la viande et sur les droits de la ville. »

(2) Achard, Tableau hist. de Marseille, t. I, p. 219. — A. Babeau, La ville sous VAncien régime, p. 2G9.

(a) Voir le même passage de la môm« lettre dans le registre des lettres reçues (Archives municipales de Marseille), commencé le 12 avril 1788, etc., f" 135. ■

300 NMnABEAU ET LA PROVENCE.

du conseil du roi, raUfianl une délibération du conseil municipal do Marseille, avait prescrit pour cotte ville l'établissemenl d'un guet à pied de cent vingt-huit liuinnies, oflQciers et soldats, mais cet arrôt n'ayant point reçu d'exécution, Marseille était restée avec quatre capitaines do quartier, quatre lioulenanls, huit sergents, quatre brigadiers, vingt gardes ou archers do police et trente-doux fusiliers, fournis chaque nuit pour les patrouilles par les artisans ou gens tenant boutique (1). En 1785, un projet de M. de La Tour pour porter le nombre des archers à trente-six et celui des fusiliers à quatre-vingt-seize échoua devant je ne sais quelles susceptibilités et ombrages municipaux (2).

Revêtus d'un uniforme bleu, avec boutonnières et boutons d'argent, les capitaines de quartier étaient bien déchus de leur ancienne importance. Leurs fonctions, jadis réservées aux citoyens les plus distingués, n'étaient plus qu'une retraite pour les vieux militaires ou une ressource pour les jeunes gens de bonne famille peu fortunés. Dans les cérémonies, ils commandaient les quatre compagnies de la garde bourgeoise, qui n'était qu'une milice de réminiscence et d'apparat; mais leur principal devoir consistait à veiller sur la tranquillité de la ville. Chacun d'eux, à tour de rôle, partageait, avec son lieutenant, le comman-. dément de trente deux hommes de patrouille et la surveillance des quartiers et des rues (3).

Un privilège de Marseille ne permettait pas à la troupe de ligne d'entrer dans la ville ; elle devait rester dans les forts qu'elle occupait. Il est vrai que, dans un moment de

(1) L'Almanach historique de Grosson porte à cent le nombre des gardes ou archers de police pour les années 1788, p. 210, et 1789, pp. 226 et 227. Les quatre cinquièmes de ces gardes semblent bien n'avoir existé que sur le papier.

(2) Archives nationales, H, 1315. Mémoire de M. de La Tour sur la police de Marseille, 11 juillet 1785.

(3) Achard, Tableau historique de Marseille, p. 373. — Méry et Guindon, Histoire de la commune de Marseille, t. V, p. 385.

trouble, l'autorité supérieure eût été assez disposée à faire bon marché de ce privilège ; mais les magistrats municipaux n'envisageaient pas sans effroi les conséquences de l'intervention des soldats.

S'ils redoutaient de recourir aux baïonnettes, ils auraient dû s'efforcer d'apaiser par des concessions opportunes la fermentation des classes populaires. Ils se préoccupèrent bien plus de conserver une prérogative qui leur semblait importer grandement à leur dignité et à leur autorité même, celle de recevoir les lettres de convocation du roi et de présider aux élections de Marseille, députant directement en corps de commune et à part de la sénéchaussée dont elle était le chef-lieu. Mais leurs représentations et leurs instances furent inutiles. Avec cet amour de l'uniformité et de l'unité qui le distinguait, le ministère décida qu'il ne serait point fait d'exception pour Marseille. Marseille n'aurait pas une députation distincte de celle de sa sénéchaussée. Le 11 mars, les lettres de convocation et le règlement pour les élections étaient aux mains du lieutenant-général de cette sénéchaussée, M. Demandolx, qui remplaçait le grand sénéchal d'épée, Gaspard-Anne, marquis de Forbin-Gardanne, pas encore installé. Le lendemain 12, M. Demandolx en ordonnait l'enregistrement et la publication et fixait au 28 mars l'assemblée générale des trois ordres de la sénéchaussée. Le même jour, ordonnance du lieutenant-général, règlement, lettres de convocation, étaient notifiés aux magistrats municipaux. Le conseil de ville décida aussitôt la rédaction de très humbles, très respectueuses et très inutiles remontrances au roi. Malgré leur déception, le maire et les échevins ne se mirent pas 'moins en devoir, pendant la journée du samedi 14, de convoquer les corporations (1). Le diman-

(1) Ordonnance de M. le lieutenant-général de la sénéchaussée de cette ville, pour l'enregistrement et publication de la lettre du roi et règlement et états y annexés des trois ordres de cette sénéchaussée, pour députer aux

302 MIll.MIKAlI 1;T la PROVENCE.

che 15, les publications rùylemenlaires furent faites dans les églises de la ville et du terroir (1).

Toutes les corporations, tous les bourgeois non corporés, c'est-à-dire ne faisant partie d'aucune corporation, tous les ménagers ou paysans propriétaires (2), les métayers, fermiers et journaliers, furent avertis de se réunir pour dresser leurs cahiers de doléances et nommer leurs délégués à l'assemblée générale du tiers état de la ville qui devait être ultérieurement indiquée pour le 24 courant.

Du lundi 16 au mardi 24 ne se tinrent pas moins de quatre-vingt-dix-huit assemblées de corporations, de bourgeois ou de paysans (3).

Celle des négociants et armateurs eut lieu le 19 mars, dans la salle de la Loge ou de la Bourse (4).

Les archives de la chambre de commerce de Marseille nous permettent d'y assister.

Les intéressés avaient été convoqués, dès le 17, par des affiches apposées au dedans et au dehors de cette salle et dans les endroits accoutumés de la ville.

C'était la chambre de commerce qui s'était chargée de cette convocation.

Avec des attributions à la fois administratives et judiciaires, cette chambre était, nous dit M. 0. Teissier, la plus ancienne institution créée en France pour favoriser le

états généraux, et pour leur exécution dans son ressort, du 12 mars 1789. Bibliothèque de Marseille. Recueil des états généraux, DeK, 4762, t. IV, p. 173.

Nous avons conservé la convocation adressée, le 14 mars, par les magistrats municipaux à MM. les échevins et députés du commerce de Marseille (Archives de la Chambre de commerce, BB, art. 19, pp. 199-200), — 0. Teissier, Inventaire (imprimé) des archives historiques de la Chambre de coni' merce de Marseille, pp. 307-8 (Archives municipales de Marseille, registre 190, f" 27 et 28, Journal de Provence, t. XXIV, pp. 227-9).

(1) Archives nationales, B, III, 82, p, 75. Le lieutenant-général de la sénéchaussée à M. le garde des sceaux.

(2) Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, t. XLIX, Extraits des Mémoires de M. le comte Portails, p. 386.

(3) Archives nationales, B, III, 82, pp. 518-523.

(4) La Bourse se tenait alors dans la grande salle du rez-de-chaussée de l'Hôtel do ville.

ÉLECTIONS ET KMEUTES. 303

développement de l'industrie et du commerce. Elle avait dans son vaste ressort les échelles du Levant, l'Amérique, l'Espagne, l'Italie, les pays du nord et autres. Depuis l'ordonnance royale du 27 novembre 1779, elle ne se composait que d'un échevin délégué par la municipalité pour la présider et de huit députés choisis parmi les plus notables négociants ; elle continuait de s'intituler les échevins et députés du commerce de Marseille, comme au temps où les quatre échevins en faisaient partie. Il devait y avoir un député de semaine chargé de prendre journellement connaissance des affaires courantes de la chambre et de recevoir les plaintes et représentations portées devant elle (1).

Le jeudi 19 mars, le député de semaine était M. François Roux ; il partagea avec l'échevin Thulis la direction des opérations de l'assemblée que la chambre de commerce avait d'avance réglées, en réservant d'ailleurs l'approbation des négociants électeurs.

Ces derniers se réunirent dans la salle de la Bourse, le matin, à neuf heures et demie. Ils étaient cinq cent trente-neuf. M. Demandolx estime qu'ils auraient pu être quinze cents. Le chiffre des abstentions était considérable (2).

M. Thulis ouvrit la séance par un discours qui ressembla à tous les discours prononcés en pareille circonstance; puis M. Roux fit donner lecture de la lettre de convocation que la chambre de commerce avait reçue de l'Hôtel de ville, indiqua le nombre des députés à élire, qui s'élevait à douze, et proposa la méthode imaginée par la chambre pour cette élection. Elle fut approuvée d'acclamation.

Elle consistait à se servir de quatre registres alphabétiques, tenus par quatre employés de la chambre. Le prési-

(1) O. Teissier, Inventaire des archives historiques de la Chambre ds commerce. Précis de l'histoire de cette chambre, p. 3.

(2) Archives nationales, B, III, 82, p. 128-9. Lettre du lieutenant-général de la sénéchaussée de Marseille au garde des sceaux.

dent appelait chacun îles négociants présents (jui désignait, À liante et intelligible voix, les candidats dont il avait fait choix et en déposait la liste sur les bureaux ; immédiatement, les noms de ces candidats étaient transportés sur les quatre registres et à côté de leurs noms était inscrit le nombre de voix que les assistants leur avaient d(jnnées.

On le voit c'était un vote à scrutin ouvert. Les délégués étaient élus à la simple majorité relative. M. Michel Roussior le fut avec 147 voix; M. de Samatan aîné, avec 185; M. Liquier, avec 172.

Ces délégués devaient être, en môme temps, les commissaires chargés de la rédaction du cahier.

Leur tâche avait été facilitée d'avance par la chambre de commerce.

Elle avait fait rassembler divers documents et informations pour servir de base aux doléances et aux vœux du cahier; elle offrait son concours aux députés; son offre fut acceptée avec applaudissement (1).

Le plus grand ordre semble avoir régné dans cette assemblée des représentants du haut commerce. Celle des bourgeois qui ne faisaient partie d'aucune corporation fut, paraît-il, plus agitée.

Elle se tint le lendemain, 20 mars, dans Téglise des Frères Prêcheurs.

M. Demandolx la qualifie de scandaleuse (2) ; mais on peut soupçonner son impartialité. L'auteur de l'histoire de Marseille de 1789 à 1815 , M. Lautard , la représente comme un ramassis de gens tarés, de gobe-mouches ; il l'appelle « un proto-club, une réunion séditieuse convoquée par je ne sais qui. » C'est un peu la faute de M. Lautard, s'il ne sait point qu'elle fut convoquée par les maire, échevins et

(1) Archives de la Chambre de commerce de Marseille, BB, art. 19, pp. 197- 200. Procès-verbal de l'assemblée générale de MM. les négociants et armateurs de la ville de Marseille, publié par M. O. Teissier, Inventaire des archives historiques de la Chambre de commerce, pp. 307-8.

(2) Dans une lettre du 20 mars, au garde des sceaux. Archives nationales, B, III, 82, p. 132.

assesseur. Deux échevins, MM. Durand de la Font et Verdilhon, la présidèrent. 573 membres la composèrent, et je n'imagine point que parmi eux il y ait eu beaucoup de ces gens dont parle M. Lautard. Sans doute, le lieutenant général écrivait, la veille, que l'on voulait faire entrer dans cette assemblée tous les va-nu-pieds et gens sans état qui seraient d'autant plus faciles à corrompre ; mais ce n'était là que la prévision injurieuse d'un homme qui se défiait et s'irritait d'avance des résultats de cette réunion.

Il est difficile d'admettre que la haute bourgeoisie de rentiers et de propriétaires de Marseille n'ait pas pu fournir aisément 573 représentants.

L'esprit qui anima cette assemblée et les choix qu'elle fit, n'eurent rien de démagogique; mais elle se montra hardiment novatrice , révolutionnaire; elle attaqua, sans ménagement, les hommes puissants dans la ville comme les institutions municipales et provinciales. Le 26 janvier 1790, à la tribune de l'Assemblée constituante, Mirabeau, présentant comme une histoire résumée des assemblées primaires de Marseille, devait rappeler que trois chefs de plaintes y furent déposés. « L'intendant, » s'écriait-il, « était abhorré; il trouva des accusateurs; le Parlement était exécré; le peuple sollicita, invoqua d'autres juges; la suppression des impôts, presque universellement établis sur le prix du pain et de la viande, fut demandée (1). »

Ce compte rendu, sommaire et passionné, semble tout particulièrement convenir à l'assemblée des bourgeois non corporés.

Un orateur y défendit aux électeurs qui l'écoutaient de voter pour un membre de la magistrature. Le Parisien ^ Chompré, domicilié depuis vingt et un ans à Marseille, où

(1) Lautard , Esquisses historiques : Marseille depuis 1189 jusqu'en 1815, t. I, pp. 26-7. — Mirabeau, Discours, t. II, p. 26. — Archives nationales, B, III, 82, Lettre de M. Demandolx au garde des sceaux, 20 mars, p. 132-3. Délibérations des habitants composant le tiers état de la ville et des faubourgs, qui ne se trouvent compris dans aucune communauté ou corporation, p. 159-162. Archives municipales, registre 190, f" 34-40.

306 miuahi:ai! i:t la i'hovenck.

un certain talent littéraire et de beau diseur l'avait mis en voy;iie, sinloiit auprès des dames, prononra un violent réquisitoire contre l'administration municipale, contre les imp(*»ts, contre le despotisme de l'intendant, les abus des fermes et l'omnipotence du directeur général de ces fermes. M. Rebuffel fut, de sa part, l'objet d'une attaque retentissante qui ne s'appuya sur aucun grief précis. M. Cliompré ne signalait et surtout ne j)rouvait aucun acte de nialversation proprement dite, ne jjarlait que de la fortune rapide de M. RebuiTel , de sa qualité d'étranger, des nombreuses et grandes affaires auxquelles il était mêlé, de son autorité despotique sur la municipalité, de la garde qu'il s'était donnée, des vexations que ses agents faisaient subir aux habitants et concluait en s'écriant : « le citoyen tremble; il suffit; l'homme doit être rejeté. »

Cette accusation ne paraît pas avoir soulevé de protestation.

S'il se produisit du tumulte, ce fut un tumulte d'approbation.

Le discours de M. Chompré ne fit pas oublier celui de l'orateur qui l'avait précédé et dont nous venons de rappeler les sentiments à l'égard de la magistrature. Cet orateur, qui était certainement un homme de lettres, avait proposé et recommandé la candidature de l'abbé Raynal. Cette candidature qui s'imposait, d'ailleurs, à Marseille, fut acclamée; l'abbé Raynal passa en tête de liste. Il accepta d'abord son mandat ; on voit son nom au bas d'une lettre que les douze députés des bourgeois libres adressèrent, le 20 mars , au directeur général des finances ; mais l'abbé, qui n'avait pas le goût des agitations politiques, donna sa démission; il ne figure point parmi les délégués des bourgeois à l'assemblée du tiers état de la ville de Marseille (1).

(1) Recueil général de doléances (Bibl. publique de Marseille, DeK, 4764), t. I, pièce 5, discours de M. Chompré, p. 4-12; pièce 3, discours prononcé à l'assemblée du tiers état dans la salle des révérends FF. Prêcheurs, pp. 2

Les orateurs et hommes de lettres n'avaient pas manqué dans cette réunion ; des discours furent également prononcés dans les assemblées de corporations d'arts et métiers. Le plus souvent, c'était le premier syndic ou le premier prieur qui portait la parole (1). Ces discours nous paraissent aujourd'hui un assemblage de phrases et de banalités; ils ne causaient pas une semblable impression alors qu'une passion ardente et sincère animait à la fois celui qui parlait et ceux qui l'écoutaient.

En général, si l'on en croit M. de La Tour, ces assemblées furent tumultueuses (2).

Elles n'étaient pas également nombreuses et peut-être, livrées à elles-mêmes , elles auraient été calmes ; mais le peuple prétendait diriger leurs délibérations ou du moins assiégeait leurs salles de séances. Les simples journaliers qui, ainsi que le disait un de leurs organes, étaient « trop petits compagnons » pour se présenter dans des assemblées où les pauvres n'avaient point de voix, chargeaient les membres des corporations de crier pour eux (3).

La marche suivie par ces diverses assemblées primaires ne semble pas avoir été uniforme. Tantôt c'était un syndic qui, aussitôt les lettres de convocation reçues, cherchait un rédacteur et soumettait ensuite le cahier ainsi rédigé à l'approbation du corps entier (4); tantôt c'était ce syndic

et G; pièce 2, liste de MM. les députés pour l'assemblée du tiers état de cette ville de Marseille, p. 4. Archives nationales, B, III, 82, p. 168-171.

(1) Maîtres caissiers (Archives nationales, B, III, 82, p. 180 et suiv.). — Marchands, fabricants de chapeaux {Id., ibid., p. 139 et suiv.). — Maîtres tonneliers (Id., ibid., p. 86). — Maîtres serruriers (Bibl. de Marseille, H, c. 29). Maîtres marchands tailleurs (H, e, 32). — Maîtres ferblantiers (Doléances générales, Bibl. de Marseille, DeK, 4764, t. I, pièce 34, p. 1). — Les maîtres menuisiers {Id., ibid., t. II, pièce 3, p. 3-5). — Maîtres emballeurs (Id., ibid., t. I, pièce 33, p. 1).

(2) Archives départementales, fonds de l'intendance, c. 1 , n° 492. Lettre de M. de La Tour à MM. Necker et de Villedeuil, 23 mars.

(3) Mémoire au roi d'un certain Joseph Amelin, 20 mars (Archives nationales, H, 1315).

(4) Archives nationales, maîtres tonneliers, B. III, 82, p. 86; maîtres ferblantiers, Doléances générales, DeK, 4764, t. I, pièce 34, p. 2.

308 MinAIlEAU ET LA PROVENCE.

lni-niriuo qui, avec quelques membres de la corporation, prtMiail la plume (1); parfois aussi des praliciens et, notaires prêtaient leur concours (2); les avocats faisaient rédiger leurs doléances jiar une commission de six d'entre eux : MM. Oignoux, Pastorel, Vitalis, Lavabre, Villecrose, Dageville (3). Un seul membre des cinq arts de la soie dressait le cahier de ce corps {■\). Les hôtes, traiteurs, aubergistes et cabaretiers, conliaient la rédaction du leur aux députés nommés pour le porter à l'assemblée générale du tiers état ; ces députés employaient deux jours à ce travail. La corporation ne se réunissait pas de nouveau pour l'approuver; elle en laissait le soin à ses prieurs (5).

Ces cahiers offrent entre eux d'assez grandes ressemblances. Lorsqu'ils ne sont pas la copie les uns des autres, ils ramènent un certain fonds commun de doléances et de vœux exposés avec assez de méthode et de précision. Le ton en est généralement convenable.

Ils ne s'interdisent pas les généralités de droit public, alors à la mode; ils s'associent au cri général de l'opinion pour réclamer de grandes réformes dans la société et dans l'Etat ; ils ne contiennent pas leurs effusions lyriques en présence de Necker, que les peintres, sculpteurs, doreurs et miroitiers appellent un nouveau Sully, et les membres des cinq arts de la soie, un autre Moïse; mais cette rhétorique ne fait pas perdre de vue aux travailleurs marseillais les abus dont ils souffrent et les réformes qui semblent devoir guérir ces abus. Ils savent bien ce dont ils se plaignent et ce qu'ils veulent. S'ils ne vont pas toujours droit

(1) Délibération des maîtres serruriers de la ville de Marseille (Bibliothèque publique de Marseille, II, e, 29, p. 1).

(2) Délibération du corps des maîtres marchands tailleurs d'habits (Bibliothèque de Marseille, H, e, 32, p. 14).

(3) Objets des doléances des députés de l'ordre des avocats de Marseille (Bibliothèque de Marseille, II, e, 14, p. 14).

(4) Délibérations du corps des cinq arts de la soie (Bibliothèque de Marseille, n, e, 22, p. 1).

(5) Doléances générales, DeK, etc., t. I, pièce 40 : doléances du corps et communauté des hôtes, traiteurs, etc., p. 3 et 16.

au fait, ils ne s'attardent pas trop en route. Le syndic des maîtres ferblantiers a assez de bon sens et de bon goût pour recommander la simplicité au citoyen lettré dont il emprunte la plume. L'expression de leurs griefs et de leurs vœux y gagnera en vérité et en force (1). Les patrons pêcheurs se gardent bien de s'ériger en législateurs. « Nous vous proposons, » leur dit le premier prud'homme, « de laisser aux classes supérieures et plus instruites le soin de porter leurs doléances sur des objets au-dessus de nos connaissances et de nous borner à ce qui nous touche de plus près , comme patrons pêcheurs et comme pauvres (2). » Les porteurs de chaises ne sont pas moins modestes (3).

Les corporations sont unanimes à se plaindre du piquet, des autres impôts de consommation et du prix élevé des denrées qui , disent les maîtres tonneliers (4), a plus que doublé dans les trente dernières années. Les ferblantiers comparent les fermes au cancer qui ronge le malade tout vif (5).

Les rédacteurs de ces cahiers semblent écrire sous l'influence de la brochure de M. Blanc-Gilly ou sont du moins d'accord avec lui pour montrer tout ce que le système fiscal de Marseille avait de déplorable.

Non seulement ce système déchargeait le riche aux dépens du pauvre et instituait comme une sorte d'impôt progressif sur la misère (6). Il avait encore d'autres consé-

(1) Doléances générales, t. I, pièce 34 : délibération du corps des maîtres ferblantiers, p. 2.

(1) Doléances, etc., t. II, pièce 11 : Discours prononcé dans l'assemblée du corps et communauté des patrons pêcheurs de la ville de Marseille, p. 4.

(3) Doléances, etc., t. II, pièce 19, p. 10. — « Ce serait le comble de la dérision de nous ériger en législateurs. »

(4) Archives nationales, B, III, 82, p. 89.

(5) Doléances générales, t. I, pièce 34, p. 3.

(6) Le mot ne se rencontre pas dans les doléances des ouvriers marseillais; mais l'idée s'y trouve. — On lit dans le cahier des maîtres tonneliers et barrillals de Marseille. « Nous nous plaignons de ce que, nonobstant les impositions royales, celles particulières de notre ville achèvent de mettre le comble à nos maux par les absurdes théories et l'injustice de leur répar-

310 MIRADEAU nT LA PROVENCE.

quences fâcheuses que M. Blanc-Gilly venait de signaler et que les cahiers dénoncent après lui. Il contribuait à renchérissement des [)roduils do l'industrie locale et en rendait Técoulement plus difficile à l'étranger comme sur le marché de Marseille même. Les chapeliers de cette ville avaient perdu l'approvisionnement de l'Italie, de l'Espagne et des Indes espagnoles. Quinze ans auparavant, ils fournissaient du travail à deux mille ouvriers; ils ne pouvaient maintenant en occuper que cinq cents (1). Le régime fiscal de Marseille n'était pas d'ailleurs la seule cause incriminée du déclin de plusieurs de ses industries. Plus de la moitié des ateliers de toile à voile avait dû se fermer par suite de l'introduction des toiles étrangères entrant en franchise de droits sans inspection (2). Les fabriques de faïence ne s'étaient pas encore remises du coup porté à leur prospérité par le traité de commerce avec l'Angleterre (3).

Si l'industrie souffrait, l'agriculture se plaignait. Les céréales rendaient 2 Va Vo? rarement plus, quelquefois moins (4). Les ménagers de la paroisse de Saint-Julien prétendaient que leurs vignes s'épuisaient et ne produisaient pas la moitié de ce qu'elles avaient donné autrefois. Dans leur cahier général de doléances, les cultivateurs et paysans du terroir accusaient, après l'avocat Bouche, la trop grande extension des vignobles qui avaient, dans la Provence, envahi les terres les plus favorables à la culture du blé. Spéculation malheureuse! Le prix du vin, trop mal

tition, puisque, en portant sur les objets de première nécessité, telles que les viandes des boucheries, le pain et les boissons, le pauvre, qui ne consomme autre chose pour sa nourriture, dépense bien plus à sa table que le riche à la sienne. » Archives nationales, B, III, 82, p. 91.

(1) Archives nationales, B, III, 82, p. 204.

(2) Id., ibid., p. 498.

(3) Id., ibid., Instructions et pouvoirs que l'ordre du tiers état de cette ville de Marseille donne à ses députés, p. 498.

(4) Recueil intitulé : Projets d'impositions de Marseille, DeK, 1766, pièce 10 : Projet d'impositions pour la ville de Marseille, par Beaugeard, rédacteur du Journal de Provence, p. 14,

fait pour se vendre ailleurs qu'à Marseille (1), était si peu rémunérateur dans les années abondantes qu'il ne compensait pas les frais de récolte, et que les vignerons laissaient les raisins sur les souches (2).

Voilà un singulier jour jeté sur la situation économique et agricole des environs de Marseille.

Les paysans étaient au moins dans une situation aussi fâcheuse que les artisans de la ville.

Ceux-ci ne mettaient guère de mesure dans leurs plaintes. Les peintres, sculpteurs, doreurs et miroitiers écrivaient : « Cette cité, où le commerce est si florissant, où l'industrie est portée au plus haut point, est pourtant celle où l'ouvrier est le plus malheureux (3). »

Peut-être exagéraient-ils ; c'est le propre des doléances.

Si les artisans payaient cher leur nourriture, quelquesuns étaient vêtus comme des seigneurs. Les maîtres cordonniers ne disconvenaient pas de ce luxe de vêtements; mais, d'après eux, ce n'était qu'une concession au préjugé, et cette concession avait pour but d'inspirer la confiance aux clients (4).

Soit; mais ce luxe n'était pas précisément la misère.

Il ne faudrait pas s'imaginer non plus que la vie matérielle fût uniformément chère à Marseille.

Si la viande était à un prix relativement élevé, le poisson, qui entrait dans la consommation de la population à raison de deux cent cinquante quintaux par jour (5), était assez bon marché. Le poisson de luxe se vendait sept ou

(1) Correspondance générale entre le marquis et le bailli de Mirabeau, t. X : le bailli au marquis, 24 juillet 1782, p. 339.

(2) Archives parlementaires , 1" série, t. IV, p. 718. — Doléances générales, t. I, DeK, 4764, pièce 31 : Doléances des pauvres cultivateurs et paysans de Marseille, pp. 3, 4 et 5. — Bouche, Discours préliminaire du Dictionnaire géographique de la Provence par Ac/iard, t. I, p. 27.

(3) Délibérations des peintres, sculpteurs, doreurs et miroitiers, II, e, 28, 3.

(4) Doléances générales, t. I, pièce 25, p. 7.

(5) Mémoires sur la police de la pêche française par les députés et le secrétaire-archiviste des prud'hommes pêcheurs de Marseille, Imprimerie nationale, 1790, p. 13.

312 MinADEAU ET LA PROVENCE.

huit SOUS la livre; la sardine, de quinze ii vingt sous le (juintal (1).

Tout en signalant de l'exagération dans les doléances que les cahiers des corporations font passer sous nos yeux, il faut bien reconnaître qu'elles reposaient sur un grand fond de justesse et de vérité.

L'économie i)olitique avoue pleinement les critiques qu'elles dirigeaient contre les impôts de Marseille ; les principes invoqués dans ces doléances étaient conformes aux saines données de la science et du droit. « L'impôt, » disaient les maîtres maçons, « ne peut s'asseoir que sur le supertlu et jamais il ne peut porter sur les objets dont l'homme ne peut se passer (2). » « Les citoyens, » écrivaient de leur côté les marchands tailleurs d'habits, doivent supporter l'impôt en proportion de leur richesse et des avantages qu'ils retirent de la protection du gouvernement (3). » Les fabricants cordiers de chanvre insistaient sur les funestes effets du monopole, en fait de boucherie (4).

A ces vues sages et justes se mêlaient des motions passionnées contre les capitalistes fermiers de la ville qui jouissaient, disait-on, d'une prospérité scandaleuse.

Les maîtres serruriers proposaient de les expulser.

Dans le cas où ces fermiers oseraient invoquer le pacte qu'ils avaient contracté, on informerait aussitôt contre eux; on s'assurerait de leur personne, on leur ferait rendre compte de leurs nombreuses extorsions (5).

Abolir un régime fiscal que les maîtres maçons appelaient ironiquement le doux régime (6), et punir ceux qui en avaient indûment bénéficié, c'était bien ; ce n'était pas assez.

(1) Sabin Berthelot, Eludes sur les pêches inarilirnes de la Méditerranée el de l'Océan, p. 71.

(2) n, e, 25 : doléances des maîtres maçons, entrepreneurs de bâtisses , p. 4.

(3) n, e, 32 : délibérations du corps des tailleurs marchands d'habits, p. 14.

(4) Doléances générales, t. I, pièce 23, les fabricants cordiers à chanvre de Marseille, p. 4.

(5) Délibérations des maîtres serruriers, ET, e, 29, p. 4.

Il fallait suggérer de nouveaux impôts pour remplacer ceux que l'on supprimerait.

Ici commençaient la difficulté et les divergences.

Les peintres, sculpteurs et doreurs proposaient une capitation, une imposition sur les terres et les objets de luxe (1); les maîtres serruriers, une contribution unique sur toutes les propriétés bâties (2) ; les cinq arts de la soie combinaient un léger impôt foncier avec de lourdes taxes sur les chaises à porteurs, les voitures publiques et particulières, l'orfèvrerie, l'argenterie, les laquais et les domestiques (3). En général, les taxes somptuaires et surtout la contribution territoriale atteignant tous les immeubles ralliaient le plus grand nombre de cahiers. Les constructeurs, charpentiers et machinistes entendaient que cette subvention territoriale fût levée en nature sur les fruits et en argent sur les produits des maisons et bâtiments (4). Les huissiers et sergents royaux demandaient un impôt sur la rente (5). L'impôt sur le revenu fut môme suggéré ; mais le cahier des maîtres charcutiers fit ressortir tout ce qu'il pourrait avoir d'arbitraire (6).

Au fond de ces différents vœux pratiques ou non, il y avait une préoccupation de justice et d'équité. On s'efforçait de proportionner le poids des contributions aux ressources des contribuables. On tâchait de soulager les pauvres. Les calfats (7), les maîtres emballeurs (8), les notaires

(1) Cahier de doléances des peintres, sculpteurs, doreurs et miroitiers, n, e, 28, p. 4.

(2) Délibération des maîtres serruriers de, la ville de Marseille, H, e, 29, p. 4.

(4) Doléances générales, t. I, pièce 22 : doléances des maîtres constructeurs, charpentiers, etc., de la ville de Marseille, p. 4.

(5) Id., ibid., t. I, pièce 38 : Cahier des doléances, plaintes et remontrances des huissiers et sergents royaux de la sénéchaussée de Marseille, p. 8.

(6) Archives parlementaires, t. IV, p. 712 et suiv. : Doléances des maîtres charcutiers.

(7) Doléances, plaintes et remontrances des maîtres calfats, n, e, 17, p. 11.

(8) Doléances générales, t. I, pièce 33 : Délibération du corps des maîtres emballeurs, p. 5.

314 MlllAREAU ET LA PROVENCE.

royaux (1) voulaient exempter île toute capitalion les manouvriers et journaliers. Les 'hôtes et traiteurs accordaient une inununité absolue aux pères de dix enfants pendant tout le temps que ces enfants seraient à leur charge (2).

Ce n'était pas seulement le régime fiscal de Marseille qui préoccupait ces électeurs prim;iires ; ils voulaient aussi réformer sa constitution municipale dans le sens de la liberté et de l'égalité, assurer à leur ville une plus large autonomie, renfermer ou plutôt refouler dans d'étroites limites l'autorité de l'intendant (3), dont les maîtres maçons sollicitaient indirectement la suppression (4), et faire ériger en principe l'incompatibilité des fonctions de subdélégué avec toute charge municipale (5). Les capitaines de bâtiments de commerce pensaient que l'office héréditaire de viguier ou gouverneur de Marseille devait être remboursé (6). Plusieurs corporations proscrivaient la mairie et l'assessorat (7). Les garçons ouvriers chapeliers accusaient la composition trop aristocratique de Téchevinat et demandaient qu'il ce fût plus l'apanage de quelques classes privilégiées de la ville (8). Le rétablissement de l'ancien conseil municipal de trois cents membres, que Louis XIV avait aboli en 1660 (9), était l'objet d'un vœu presque unanime. Les corporations prétendaient y envoyer des représentants, et cette prétention était justifiée non seulement

(1) Doléances générales, t. II, pièce 7 : Objets de doléances des notaires royaux, p. 7.

(2) Doléances générales, t. I, pièce 40 : Doléances du corps et communauté des hôtes, traiteurs, aubergistes, cabaretiers, p. 4.

(3) Doléances générales, t. I, pièce 14 : Délibérations des capitaines des bâtiments de commerce, p. 8 : « Que l'intendant de la province ne soit pas, par son influence, le premier administrateur de la cité. »

(4) Maîtres maçons, H , e, 25, p. 6.

(5) Doléances générales, t. II, pièce 3 : Délibérations des maîtres menuisiers, p. 10. Délibération des cinq arts de la soie. H, e, 22, p. 22.

(6) Capitaines des bâtiments de commerce, p. 9.

(7) Courtiers, II, e, 26, p. 9. Maîtres maçons, II, e, 25, p. 7.

(8) Ouvriers chapeliers, II, e, 20, p. 4.

(9) Fabre , Histoire de Marseille, t. II, p. 296. — O. Teissier et Laugier, Armoriai des échevins de Marseille, p. 2.

par le droit, mais par d'anciens usages (1). Quelques communautés d'arts et métiers la réduisaient à des proportions bien modestes. Les hôtes et traiteurs se seraient contentés de la présence de deux syndics dans le conseil avec voix délibérative , pour tous les artisans (2). Les portefaix ne réclamaient aussi que quelques syndics, que les corporations choisiraient parmi les seules classes de citoyens admis dans le conseil de ville (3).

Si ces demandes et ces vœux ressemblaient bien souvent à des réminiscences du passé , dont ils s'efforçaient de renouer les traditions interrompues, ils étaient aussi animés d'un esprit nouveau. Dans leur ensemble, ils formaient une véritable réaction non seulement contre les abus de l'intervention administrative, mais contre les privilèges de l'aristocratie de fortune. Le langage même tenu dans quelques-unes de ces assemblées de corporation annonçait la forte poussée d'un mouvement populaire. « J'ai demandé partout, « disait aux caissiers leur syndic Nicolas Bompard , « à faire rédiger vos instructions. Toutes les portes m'ont été fermées. Les méchants se sont ligués contre nous ; ils ont voulu étouffer la voix du pauvre (4). »

La grande bourgeoisie et le haut commerce ne purent se défendre d'une certaine inquiétude; ils s'émurent à la pensée de ne former, en face des représentants des corporations et des campagnes, qu'une assez faible minorité du tiers état dans l'assemblée générale des trois ordres.

Ils espéraient pouvoir compenser encore leur infériorité numérique par l'autorité de leur nom et de leur position sociale, si le règlement royal était observé. Aux termes de ce règlement, le tiers état de Marseille, qui composait celui de toute la sénéchaussée, devait se réduire pour n'envoyer

(1) De Ribbe, Les corporations ouvrières de l'Ancien régime en Provence, p. 17.

CO Hôtes et traiteurs, p. 8.

(3) Doléances générales, t. II, pièce 18 : doléances du corps des portefaix, p. 3.

{\) Arcliives, nationales, B, III, p. 18Î.

3tt) MIHADEAU ET LA l'IlOVKNCE.

que quatre-vingt-dix ro[)résentants à l'assemblée générale. La Chambre de commerce ou du moins son organe , M. Jacques Roux, estimait, le 11) au soir, que cette réduction n'atteindrait ([u'uii petit nombre de négociants ou de bourgeois libres, et que les uns et les autres seraient environ trente sur quatre-vingt-dix clocleurs au moment de l'élection détinitive des déj)utés aux états généraux. Leur influence, dans ce cas, resterait insulïisante, mais considérable encore. Elle serait, au contraire, fort com{)romise, si l'ordonnance qui venait d'être rendue par le lieutenant général de la sénéchaussée était exécutée. M. Demandolx dispensait les députés du tiers état, réunis à l'Hôtel de ville, de l'obligation de se réduire et les appelait tous à l'assemblée des trois ordres, si leur nombre n'excédait pas deux cents. Négociants et bourgeois ne formeraient plus alors que les trois vingtièmes des électeurs.

Cette ordonnance était datée du 18 mars. M. Jacques Roux la communiqua aux négociants et armateurs sur la fin de leur séance électorale du 19. Ils donnèrent aussitôt à leurs députés-commissaires et aux membres de la Chambre de commerce pleins pouvoirs pour se concerter sur les moyens d'empêcher l'exécution d'une ordonnance dont ils s'alarmaient à bon droit.

Le soir même, sur la motion de M. Jacques Roux, cette espèce de comité de défense décida d'expédier en toute diligence un courrier à la Cour pour porter au garde des sceaux, ainsi qu'aux différents ministres, les représentations de la Chambre de commerce sur l'ordonnance du lieutenant général ; mais, auparavant, on jugea convenable de tenter une démarche auprès de M. Demandolx pour savoir s'il ne voudrait pas retirer cette ordonnance.

Il était onze heures du soir lorsque, sous la conduite de l'échevin Thulis, la Chambre de commerce, renforcée des commissaires des négociants et armateurs, se présenta chez le lieutenant général. Celui-ci leur proposa de renvoyer le différend à l'arbitrage du tiers état de la ville.

La proposition ne fut pas agréée et le courrier partit (1).

Les bourgeois, propriétaires et non corporés, soutinrent énergiquement les négociants et armateurs.

Réunis le 20 mars , ils adhérèrent à la délibération que les négociants avaient prise la veille (2); leurs députés, à peine nommés , écrivirent au garde des sceaux pour protester contre les dispositions de l'ordonnance du lieutenant général qui ne tendaient qu'à donner une trop grande influence aux personnes élues par les corporations et les habitants des campagnes (3).

L'Hôtel de ville, de son côté, secondait ce haut tiers état auquel appartenait une partie des magistrats municipaux. Dès le 20 mars , il accordait aux négociants et armateurs une seconde assemblée électorale où ils auraient pu doubler leur députation, mais qui ne fut pas tenue ou n'eut pas de résultat. Le même jour, il demandait pour eux, au lieutenant général, le renvoi de l'assemblée des trois ordres, fixée au 28 , pour laisser au courrier, parti la veille, le temps de rapporter la décision du roi (4).

Cette décision fut favorable aux négociants et aux bourgeois. Elle cassait l'ordonnance du lieutenant général (5).

Tandis qu'ils recouraient à l'autorité du ministre, les négociants et plus encore, sans doute, les bourgeois non corporés ou du moins quelques-uns d'entre eux, avaient invoqué l'arbitrage de Mirabeau.

La réponse de Mirabeau, qui fut aussitôt livrée à l'impression, trahit un certain embarras. Il était entre deux

(1) Archives do la Chambre de commerce de Marseille, BB, art. 19, pp. 203 et 207. — O. Teissier, Inventaire des archives historiques de la Chambre de commerce de Marseille, pp. 309-310. — Archives nationales, B, III, 82, p. 131 et suiv. : le lieutenant général do la sénéchaussée de Marseille au garde des sceaux.

(2) Archives nationales, B, III, 82, pp. 159-104 : Délibération des habitants composant le tiers état de la ville et des faubourgs qui ne se trouvent pas (sic) compris dans aucun corps, communauté et corporation.

(3) Id., ibid. : Lettre d'une assemblée nommée par le tiers état, p. 168.

(4) Id., ibid., p. 132-4.

(5) Id., ibid., p. 135 : le garde des sceaux à M. le lieutenant général.

318 miiiaiii:ai: i.r i..\ i'iut\i:Nt:i;.

groupes d'électeurs (ju'il lenuil à ne pas inôcoiitenter ; il donna raison aux uns et aux autres et tort seulement au lieutenant général.

« Il est très vrai, » observait-il, « (ju'uno ville telle que Marseille, qui a une population de 120,000 individus et qui a des intérêts encore plus grands que sa population, n'est pas suCBsamment représentée par une assemblée de quatre-vingt-dix personnes. » Voilà pour les membres des corporations. Voici pour les négociants et bourgeois non corporés. Mirabeau blâmait Tiniliative prise par le lieutenant général et laissait entendre qu'elle pourrait l)ien cacher une pensée de derrière la tête égoïste et intéressée ; il reprochait, à bon droit, à ce magistrat, une interprétation abusive de l'article 34 du règlement du 24 janvier. Cet article portait que les députés des villes et des communautés, réunis à l'assemblée générale du bailliage ou de la sénéchaussée, ne se réduiraient pas s'ils n'excédaient pas deux cents. De là le lieutenant général avait conclu que si les députés des différentes corporations n'étaient pas plus de deux cents, ils ne devaient pas se réduire. L'assimilation était forcée et la conclusion peu fondée. Mirabeau triomphait à le montrer; mais à son tour, avec une subtilité fort ingénieuse , il s'attachait à la lettre et méconnaissait volontairement l'esprit du règlement pour lui prêter une largeur qui n'avait pas été dans l'intention des ministres. Il soutenait que l'assemblée du tiers état, à l'Hôtel de ville, n'était pas dans l'obligation de se réduire à quatre-vingt-dix membres, mais avait le devoir de nommer quatre-vingt-dix députés-électeurs. Tous les membres, non de l'assemblée, mais de la cité, devaient être éligibles et susceptibles de devenir électeurs définitifs ; partant les négociants et bourgeois libres pouvaient espérer être encore en assez graiMi nombre dans l'assemblée de ces électeurs ; dès lors, pourquoi ne se rallieraient-ils pas à la motion de Mirabeau qui proposait la nomination de deux cents électeurs et une éligibilité à ce mandat sans

autre limite que la jouissance des droits civiques (1)?

Ce qui frappe dans cette lettre , ce n'est pas seulement une dialectique pressante et subtile qui la marque comme à l'empreinte de Mirabeau , c'est je ne sais quelle hauteur de langage et de ton.

On sent que Mirabeau était une puissance à Marseille.

Il venait de faire, dans cette ville une triomphale apparition, qui avait coïncidé d'une manière trop frappante avec le commencement des élections pour ne pas ressembler à une tournée, nous ne voulons pas dire à une manœuvre électorale.

Le lundi, 16 mars, il arrivait à Marseille et descendait à l'hôtel des Ambassadeurs, rue de Beauvau, On pavoisa cet hôtel avec les pavillons des vaisseaux français ou étrangers qui se trouvaient dans le port.

Mirabeau se rendit au théâtre le lendemain mardi.

Des applaudissements redoublés accueillirent son apparition.

Il s'était placé dans une loge au fond de la salle. Les cris répétés des spectateurs l'appelèrent aux fauteuils de balcon. Il y fut à peine assis que des jeunes gens, se hissant sur le dos de leurs camarades, attachèrent au balcon une tapisserie en guise de tapis (2). Le tapis était une marque d'honneur réservée à l'intendant. On jeta au triomphateur une pièce de vers et une couronne. Le public demanda la

(1) Recueil des états généraux (Bibl. de Marseille, DeK, 4762), t. IV : lettre de M. le comte de Mirabeau à M. *** sur l'ordonnance rendue par M. le lieutenant général de la communauté (sénéchaussée) de Marseille, pp. 207-211.

(2) Le capitaine des portefaix, Arnaud, s'attribue l'honneur d'avoir placé lui-même ce tapis à la galerie ; à l'en croire, il y joignit lui-même cet épigramme que le patriotisme de l'orateur méritait à tous égards :

Peuple, vous le voyez votre auguste soutien Tyrans, voilà celui qui vous réduit en poudre ; Pour nous, c'est le dieu-citoyen, • Pour vous, c'est le dieu de la foudre.

Lettre aux citoyens de la ville de Marseille par M, Arnaud , ancien capitaine des portefaix et actuellement capitaine de la garde nationale (Marseille, imprimerie de Jean Mossy).

[V2() MlHAHKAi: ET LA l'HOVENCE. ,

locUiic des vurs. Une dame ré[»ondit à ce vœu. Lu couroiine fut présentée au comte de Mirabeau.

La musifjut' du i't\i;inu'ut de Voxin l'attendait ;ï la jiorte du lliL'àlrc ; (dlo rac(;oini)ay;na jus(ju'à son liAtel, à la Iucmif de plus do soixante torches (I).

Le mercredi 18 un peuple immense remplit la rue Heauvau. C'était l'escorte de Mirabeau. Elle le suivait lorsqu'il sortait. Partout, sur son passage, les corps-de-garde lui rendirent les honneurs militaires.

Au théâtre, où il retourna le soir (2), il trouva sa loge décorée comme la veille. Les acteurs étaient sur la scène; on les obligea de se retirer, de baisser la toile et de recommencer la pièce. Le tumulte et les applaudissements n'en furent pas moins vifs et moins bruyants que dans la soirée précédente.

L'ovation ne cessa pas avec le spectacle. Elle se prolongea pendant toute la nuit.

La rue de Beauvau était pavoisée et l'hôtel des Ambassadeurs , illuminé ; plusieurs barils brûlaient devant la porte.

Les maire et échevins avaient interdit au maître de l'hôtel ces manifestations d'allégresse. Leurs ordres étaient méconnus; ils ne jugèrent pas prudent d'en exiger l'observation. A les en croire, la licence était sans bornes. Des jeunes gens sans frein battaient le pavé et menaçaient la tranquillité publique. Le lendemain, jeudi, 19, dans

(1) Le capitaine Arnaud prétend qu'il était allé chercher la musique du régiment de Vexin.

(2) M. Gauvière (Caducée, t. II, p. 34G) raconte, sans indiquer la source à laquelle il l'emprunte, une jolie anecdote sur cette soirée de Mirabeau au théâtre. Mirabeau était dans une loge entre deux jeunes Marseillaises, M"' Noble et M"' Thiers , la tante de l'illustre historien et homme d'Etat. Il leur demanda si le spectacle* les intéressait. On jouait le Bourgeois gentillwmme. M"" Noble chercha une réponse et ne la trouva pas. M"' Thiers répondit pour sa compagne et pour elle : a Ce qui nous intéresse le plus, » dit-elle, « est de nous trouver M"' Noble et moi, à côté du gentilhomme bourgeois »

l'après-midi, Marseille reconduisit son illustre visiteur que le peuple regardait comme son sauveur et son père. Mirabeau était encore tout ému des adieux enthousiastes de cette ardente population lorsqu'il les racontait à M. de Caraman. « Figurez-vous, Monsieur le comte, 120,000 individus dans les rues de Marseille, toute une ville si industrieuse et si commerçante ayant perdu sa journée, les fenêtres louées un ou deux louis, les chevaux autant; le carrosse de l'homme qui n'a été qu'équitable, couvert de palmes de laurier et d'olivier; le peuple baisant les roues; les femmes lui offrant en oblation leurs enfants ; cent vingt mille voix, depuis le mousse jusqu'au millionnaire, poussant des acclamations et criant : « Vive le roi ! » quatre ou cinq cents jeunes gens des plus distingués de la ville le précédant à cheval , trois cents carrosses le suivant, vous aurez une idée de ma sortie de Marseille (1) ! »

Un écrivain royaliste, M. Lautard, vit passer Mirabeau à son départ ; il raconte que le carrosse du triomphateur était un fiacre assez mesquin (2). Va pour le fiacre ! Il ne fait qu'ajouter à l'originalité de cette grande scène.

Sur les limites du territoire de Marseille, un orateur, sans doute M. Brémond-Julien, adressa à Mirabeau un discours d'adieu ; mais les jeunes gens qui l'escortaient ne se séparèrent point de lui ; ils se joignirent à ceux d'Aix, accourus à cheval au-devant du tribun.

Le soir était venu lorsque ce cortège entra à Aix.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février et fini le 8 septembre 1789, f 32 : à M. de La Tour, intendant d'Aix, 20 mars 1789. Les détails que donne Mirabeau sur sa sortie de Marseille sont confirmés par la lettre du maire et des échevins à M. des Galois de La Tour. — On lit dans cette relation officielle : « Nous regardons comme un bonheur inouï qu'il no soit arrivé aucun accident fâcheux. Une foule de gens dans des voitures, à cheval et à pied ont suivi M. de Mirabeau, lorsqu'il a quitté cette ville. Le peuple le regarde comme son sauveur et son pèro et attend des soins' et du zèle de M. de Mirabeau la diminution du prix des denrées de première nécessité que ce gentilhomme, dit-on, lui a fait espérer. »

(2) Lautard, Esquisse» historiques : Marseille depuis 1189 jusqu'en 1815, par un vieux Marseillais, t. I, pp. 37-8.

Ce fut un delilé aux llanibeaux. Chaque cavalier portait une torche à hi main.

Pendant l(tnl(! la nuit, on donna des sérénades à diverses personnes, entre autres k M. de Caraman, qui avait gracieusement mis à la disposition de cette jeunesse la musi(juc du régiment de Lyonnais, alors en garnison dans la ville.

Les Marseillais ne repartirent que le lendemain matin, a[)rès un banquet fraternel que leur offrirent les jeunes Aixois. ils prirent congé les uns des autres à la Rotonde (1).

Si M. de Caraman s'était prêté à ces manifestations, il osa [lourlanl blâmer discrètement Mirabeau de les avoir provoquées et le pria d'employer son influence à calmer les esprits.

« Vous aimez trop l'ordre, » lui écrivit-il, « pour ne pas sentir la conséquence des assemblées nombreuses dans un moment où il règne, je ne sais pour quelle cause, une effervescence effrayante (2). »

La réponse de Mirabeau, comme le fait observer M. Lucas de Montigny, fut loin de remplir l'attente de M. de Caraman; elle était violente et les factieux pouvaient en abuser.

« Le mécontentement universel que vous traitez d'effervescence, » disait-il, « a des motifs trop connus pour ne pas lever tous vos doutes.

» D'abord le peuple meurt de faim; voilà un sujet.

» Les principaux mandataires de l'autorité, dans cette

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 279 et suiv. — Peuchet, Mémoireê sur Mirabeau, t. III, pp. 194 et 196. — Fabre, Histoire de Marseille, t. II, pp. 419 et 4'20. — Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 36. — Pièces sur la Révolution (Bibl. de Marseille, DeK, 4769, t. I, p. 1 : Discours d'adieu fait par les Marseillais au comte de Mirabeau, sur les bornes de leur patrie, 19 mars 1789. Lettre de M. le comte de Caraman, commandant en Provence, à M. le comte de Mirabeau, et la réponse, 5-6).

(2) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 286-7. Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 368.

province, sont accusés, depuis quarante ans, de brigandage des blés ; voilà un autre sujet.

» On est indigné qu'au mépris des intentions connues du roi, de ses lois textuelles, on contrarie les bienfaits qu'il acccorde à la nation, ou plutôt qu'avec toute la rage de l'orgueil et de la cupidité combinés, on veuille les rendre impossibles; voilà un troisième sujet. (Allusion à l'attitude de la noblesse dans la question électorale et sans doute aussi dans celle de la contribution proportionnelle à l'impôt).

» On est vraiment alarmé de voir les commissaires (les commissaires du roi auprès des Etats, M. des Galois de La Tour et M. de Caraman lui-même) en liaison intime avec des gens en pleine révolte !

» On est navré de douleur que le Parlement s'obstine à juger et à pendre les malheureux que la faim seule a égarés ; que l'évêque de Sisteron pardonne tout haut et se venge tout bas; que vous cédiez, contre vos principes et votre bonté naturelle, à de perfides et iniques demandes de troupes (1). »

C'était comme un violent réquisitoire contre l'administration de la province et un véritable manifeste de la révolution provençale.

Mirabeau ne se contenta pas de l'écrire; il le fit imprimer (2).

C'était peut-être une habile manœuvre électorale ; ce n'était pas une bonne action.

Mais quelques jours plus tard, Mirabeau répara glorieusement ce tort, se montrant, dès ces troubles de Provence, avec le double aspect sous lequel il ne devait cesser d'apparaitre pendant toute sa carrière révolutionnaire : tribun par vengeance, colère ou tactique : homme d'Etat

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 279-280, et Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 368-371.

(2) Lettre de M. le comte de Caraman, commandant en Provence, à M. le comte de Mirabeau, et la réponse, ut supra.

;i?4 MIRABEAU ET LA PROVENCE.

par son activité et son énergie, par la supériorité de ses vuos et j);ir la droiture de son génie fait de bon sens.

C'est le samedi. VI mars, qu'il adressait à M. de Caraman cette réponse (|u'il avait besoin de faire oublier.

Le même jour, à six heures du soir, les maire, éclievins et assesseur de Marseille, écrivaient à M. de La Tour : « 11 règne en cette ville une fermentation qui s'accroît tous les jours ; elle se manifeste par des signes non équivot}ues. On a affiché hier et aujourd'hui des placards écrits à la main et qui contiennent des avis dont les conséquences peuvent être dangereuses. »

L'un do ces placards convoquait les ouvriers, journaliers et autres, sur les allées de Meilhan, pour le dimanche 22 mars, à quatre heures du soir.

Cette convocation fut prise très au sérieux par les ouvriers ; ils s'en entretenaient dans les chantiers et se promettaient d'y répondre.

Les magistrats municipaux ne cachaient pas leur inquiétude à M. de La Tour. « Si cette multitude effrayante se rassemble, » disaient-ils, « à quels excès ne pourra-t-elle pas s'abandonner, et quels sont nos moyens et nos ressources pour prévenir ou pour arrêter les désordres et les malheurs qui peuvent en être la suite?

« Notre situation, » ajoutaient-ils, « est extrêmement douloureuse et pénible. » Après avoir dit qu'ils prendraient toutes les précautions de nature à maintenir dans l'intérieur des murs la tranquillité publique et à garantir la sûreté des citoyens, ils laissaient échapper ce déplorable aveu d'impuissance : « Nous gémissons sur les écarts de tout genre dont nous sommes les tristes spectateurs ; mais nous ne pouvons que gémir (1). »

M. de Caraman leur rappela qu'ils avaient peut-être quelque chose à tenter, quelque mesure de précaution à pren-

(1) Archives départeiqentales des Bouches-du-Rhône, fonds de l'intendance, C, I, 492.

dre. Ils devaient recommander aux maîtres de maisons, aux capitaines de navires, aux patrons, de contenir, les premiers, les personnes attachées à leur service ; les seconds, leurs matelots; les troisièmes, leurs ouvriers. vSi les affaires d'Aix lui en laissaient la liberté, M. de Caraman projetait de se rendre à l'assemblée des allées de Meilhan, et comptait y trouver les maire et échevins de Marseille (1).

Le dimanche à midi, un aide de camp de M. de Caraman partit d'Aix avec cette lettre et un ordre pour les commandants des forts de mettre leurs soldats à la disposition du maire et des échevins.

Il n'était guère probable que ces derniers eussent l'énergie de les requérir. Ils répondirent à M. de Caraman que les patrons avaient peu d'empire sur leurs ouvriers. S'ils souhaitaient vivement que le commandant pût se montrer le jour même à Marseille, ils n'acceptaient pas son rendezvous sur les allées de Meilhan, en pleine assemblée populaire. « Nous nous exposerions, » ajoutaient-ils, « à être insultés sans fruit et sans nécessité. »

L'effervescence des esprits, déjà trop vive à Marseille, venait de recevoir un nouvel aliment de la visite de Mirabeau et des manifestations auxquelles son séjour avait donné lieu.

« Il serait fâcheux de les voir se renouveler dans un moment aussi critique. Le peuple sacrifierait tout à l'idole du jour (2), » écrivaient le maire et les échevins. Ils ne se doutaient pas que dans quelques jours cette idole allait être le Dieu pacificateur de leur cité.

Pour le moment, leurs craintes ne se réalisèrent pas.

La soirée du dimanche s'acheva paisiblement.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788, et fini le 17 juillet 1789 : lettre de M. le comte de Caraman, Aix. 22 mars, f 128-9.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février, et fini le 8 septembre 1789 : lettre à M. de Caraman, 22 mars 1789, f 39.

326 miraheau et la Provence.

M. (lo Caraman s'était avancé jusqiri\ t^epléinus.

Rassuré jiar le$ avis qu'il reçut du Marseille, il reprit le chemin d'Aix. après avoir recommandé de répéter, comme une sorte de mot d'ordre, (ju'il était simplement venu en se promenant savoir des nouvelles des élections dans les communautés du territoire.

11 tenait à dissimuler les préoccupations que lui donnait Marseille. Avant de tourner bride, il mandait au maire et échevins que le lendemain soir il se rendrait peut-être dans leur ville et se concerterait avec eux sur les mesures propres à garantir la sûreté des citoyens. D'ores et déjà, il insistait sur la nécessité d'avoir des surveillants pour arracher les placards séditieux dès le point du jour (1).

Cette lettre, cette demi-promesse, ces conseils réconfortèrent le maire et ses collègues. Le lundi matin, ils semblaient dans une sécurité relative que l'événement allait tromper (2).

L'orage avorté la veille s'amassait de nouveau.

Dès 8 heures du matin, tandis que quelques corporations urbaines s'assemblaient encore, de très nombreux ménagers, paysans, propriétaires et fermiers, se pressaient dans l'église des Pères Dominicains, sous la présidence de l'échevin, M. Joseph Verdilhon. Faute d'avoir été régulièrement avisés, ils n'avaient pu se rendre, le 18, à la réunion de leur classe, où fort peu des leurs avaient comparu. Ils entendaient bien dire leur mot et faire parvenir leurs doléances à qui de droit (3).

Pendant qu'ils délibéraient, l'on voyait se former, dans

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres reçues, commencé le 12 mars 1788, etc. : lettre de M. le comte de Caraman, Septèmes, n mars 1789, f 129.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789, etc. : lettre à M. de La Tour, 23 mars 1789, f 34.

(3) Archives nationales, B, III, 82, f" 129 : le lieutenant général de la sénéchaussée de Marseille au garde des sceaux, 19 mars 1789. Archives municipales de Marseille, première division, vingt-huitième section, registre 190. f° 40.

les différents quartiers, des attroupements dont l'attitude était menaçante. Les groupes parlaient avec animation de la fourniture des bestiaux nécessaires à la consommation de la ville et du terroir pour l'année, dont l'exercice allait s'ouvrir le jeudi saint. L'adjudication de cette fourniture s'était faite le 18 mars, le plus régulièrement du monde, à l'Hôtel de ville, après enchères et dans des conditions plus favorables que la mortalité des bestiaux ne permettait de l'espérer (1). Elle avait été passée à la compagnie qui en était chargée depuis un assez grand nombre d'années. La concurrence d'une compagnie étrangère avait permis à la ville d'obtenir, sur le prix de la viande, un rabais qui assurait pour presque toute l'année, aux consommateurs marseillais, une diminution de six deniers par livre de bœuf et par livre de mouton (2), réduites, la première à sept, la seconde à neuf sous. Cet heureux résultat, pour lequel M. de La Tour venait de féliciter le maire et les échevins (3), était absolument défiguré par l'injuste malveillance de la rumeur populaire. On répétait qu'une compagnie de Toulon avait offert de donner la viande à un sou de moins par livre , mais qu'elle avait tout d'un coup cessé ses offres et s'était retirée. Le bruit courait que M. Rebuffel , le directeur des fermes unies, avait acheté son désistement 24,000 livres, et payé, pour le même objet, 4,000 francs à un juif, sans doute dans la pensée

(1) Il n'est pas ici question, comme pense M. Charles de Loménie {Les Mirabeau , t. IV, p. 236), d'une « adjudication des fermes municipales de laquelle l'intendant avait écarté, disait-on, les concurrents pour favoriser l'ancien fermier; il s'agit seulement de l'adjudication de la fourniture des bestiaux de boucherie à la précédente Compagnie.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février, et terminé le 8 septembre 1789 : lettre à M. de La Tour, intendant à Aix, 20 mars 1789, f" 32 et 33.

(3) Idem, registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788 : lettre de M. de La Tour, 19 mars 1789 : « Je craignais bien, Messieurs, que vous ne » fussiez forcés d'augmenter le prix des bestiaux par la mortalité qui a » régné et qui en a augmenté la rareté. C'est à vos soins que l'on doit la » diminution que vous avez obtenue. »

328 MinxnEAU et la Provence.

de continuer plus aisément ses spéculations véreuses avec ses honinies de paille accoutumés (1).

Ces rumeurs renouvelaient celles qui , lors du dernier bail des fermes unies, passé au nom du sieur Vezian, le l" mars 1785 (2), avaient accusé la compagnie adjudicataire de s'être rendue maîtresse des enchères en payant 111,000 francs le désistement d'une compagnie rivale (3).

M. des Oalois de La Tour faisait victorieusement ressortir la contradiction qui détruisait l'une par l'autre cette accusation et celle des bénéfices énormes imputés au fermier. « Une compagnie , » remarquait-il avec raison , « n'abandonnera jamais un gain de trois millions pour un mince don de trente mille livres (4). »

Les actes de corruption reprochés à M. Rebuffel, en mars 1789, après la délivrance de la fourniture de la boucherie, étaient encore plus invraisemblables. M. Rebuffel jouissait de la confiance de la municipalité. C'était un négociant protestant, fort estimé. Son nom et ses capitaux se trouvaient engagés dans les grandes affaires de Marseille (5). Ceux qui aiment à voir dans l'écriture un reflet de l'esprit et des tendances des hommes ne manqueront pas de remarquer la fermeté des caractères tracés par sa main (6).

(1) Lettre de Mirabeau à M. le comte de Caraman, 24 mars 1789, apud Mémoires de Mirabeau , t. V, p. 297. Texte plus complet dans les exemplaires manuscrits ou imprimés du temps.

(2) Archives municipales de Marseille, 9' division, 1" partie, fermes et domaines de la ville, 1° fermes unies, 6* section, n° 2, etc. Bail des fermes unies de la communauté de Marseille en faveur du sieur Vezian.

(3) Mémoire (imprimé) de M. de La Tour, premier président du Parlement de Provence et intendant de Provence, au sujet des événements arrivés à Marseille , p. 30.

(4) Id., ibid., pp. 30-1.

(5) Projets d'impositions (Bibl. de Marseille, DeK , 4766), pièce n* 11 : Mémoire pour MM. les oflBciers municipaux de Marseille , par M. Sevrel, p. 2. — Doléances générales, t. I, pièce 4 : Discours prononcé par M. Chompré dans l'assemblée des communes de Marseille, le 20 mars 1789. — Fabre, Rues de Marseille, t. III, pp. 342-3.

(6) Voir sa signature dans la quatrième page de la pièce qui porte au dos l'indication suivante : Décision de M. l'Intendant pour l'explication de la clause de l'acte de prorogation de nos fermes.

Ses qualités, sa réputation, son honorabilité ne pouvaient pas dissiper des préventions que sa fortune semblait justifier aux yeux du peuple.

Ces préventions s'exaltaient jusqu'à la haine, et cette haine allait aboutir à un véritable éclat de vengeance et de fureur.

A midi, M. Rebuffel fut averti qu'il serait attaqué dans sa maison. Il envoya aussitôt un commis prévenir M. Vitalis, subdélégué de l'intendant et procureur de la ville pour la police. Ce commis trouva M. Vitalis dans le vestibule de sa maison avec le maire, M. de Gaillard. M. de Gaillard courut à l'Hôtel de ville. Quelles mesures prit la municipalité? On ne le voit pas trop. Elle n'était pas même au complet. L'assesseur, M. Capus, assistait, avec M. Vitalis, à une assemblée d'avocats.

C'est là qu'il apprit que l'émeute venait d'éclater.

Lorsqu'on remonte les allées de Meilhan, en venant du port, on a, sur sa droite, une colline couverte de maisons et qui mesure environ quarante-cinq mètres d'altitude.

Cette colline, dont la pente est rapide du côté de la ville, se termine par un plateau qui fut longtemps en dehors de Marseille. Il était appelé la plaine ou le plateau Saint-Michel, d'une ancienne chapelle consacrée à cet archange.

Lors du siège de 1524, il fut occupé par les Espagnols et les Italiens de l'armée de Charles-Quint. De nombreux combats s'y livrèrent entre les Impériaux et les Marseillais.

Ce ne fut qu'au dix-huitième siècle que les constructions urbaines l'envahirent. Une partie fut transformée en place , mais conserva le nom de plaine de Saint-Michel ; on l'appelait quelquefois tout simplement la plaine.

Elle ne ressemblait guère à la place actuelle ; les maisons qui la bordent aujourd'hui sont de date moderne, les platanes qui dessinent une belle allée sur tout le pourtour ne sont pas vieux. A la fin du siècle dernier, il n'y avait,

sur la plaine Sainl-Micliel, que quelques maigres ormeaux sans sùve et sans vie.

Mal;.,M'é son aspect assez triste, celle iilaine conliiiiuiil de servir aux ^n*andes réunions. Elle avait vu s'élever les premiers aérostats lancés à Marseille (1).

Le '23 mars 1789, elle fut comme le forum des émeuliers.

Dans ra|)rès-midi , cinq cents hommes environ d'après le rap{)ort des échevins, sept ou huit cents d'après M. de Caraman , armés de bAtons et de pistolets, s'y étaient attroupés.

Plusieurs orateurs entlammèrent cette foule. Quand elle se fut suffisamment enivrée de ces excitations oratoires au désordre et à la vengeance, elle se dirigea, rue Ventomagy, sur la maison de M. Rebuffel. M, Rebuffel s'était déjà sauvé avec sa femme à la faveur d'un déguisement et ne devait pas quitter sa retraite pendant plusieurs jours (2). Les séditieux se mirent en devoir de briser les vitres et d'enfoncer les portes de cette maison à coups de hache. Deux capitaines de quartier accoururent , envoyés par la municipalité. Quelques braves jeunes gens, des citoyens dévoués, comme MM. Lieutaud, Varages, le chevalier de Libertat et le portefaix Arnaud, leur prêtèrent main-forte. Malgré leur courage, ils n'auraient peut-être pas eu raison des mutins, si une voix, que l'on crut être celle du chevalier d'Arnoux, n'avait crié que, le lendemain, la viande serait à sept sous au lieu de dix, et que le prix du pain serait également diminué.

Cette promesse produisit une diversion dans les idées

(1) A. Fabre, Les rues de Marseille, t. V, pp. 238, 239, 240, 257, 258, 262 et 263. — Saurel, Dictionnaire des villes, villages et hameaux des Bouchesdu-Rhône, t. I, pp. 301-2.

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février, et fini le 8 septembre 1789 : à M. RebuÉfel, 25 mars 1789, f* 42 : « Nous apprenons, Monsieur, avec plaisir, par la lettre que vous nous » avez écrite aujourd'hui, que votre personne, votre argent et vos papiers » étaient en lieu de sûreté. Nous vous exhortons à ne point quitter votre » retraite. »

de la foule ; au lieu de s'acharner sur la maison de Rebuffel, elle courut à ITIôtel de ville pour obtenir de la municipalité et, s'il le fallait, pour lui arracher la confirmation de cette diminution. L'émeute allait bientôt compter de 1,500 à 2,000 individus.

Maire, échevins et assesseur étaient en séance; ils venaient, à raison des troubles, de renvoyer l'assemblée du tiers état de la ville et du terroir convoquée pour le lendemain.

Impuissants, désarmés devant les clameurs et les sommations de près de 2,000 émeutiers qui les tenaient bloqués dans l'Hôtel de ville et paraissaient animés des dispositions les plus violentes, ils cédèrent et lancèrent au peuple un arrêté qui promettait la viande de mouton à sept sous, celle de bœuf à six, et le pain à deux sous la livre.

Le peuple ou plutôt la populace triomphait.

Il était environ sept heures du soir. Les émeutiers se divisèrent : les uns entraînèrent avec eux les trompettes de la ville et firent publier dans tous les carrefours et même en plein théâtre la réduction des prix. Les autres entourèrent et foulèrent les magistrats municipaux au moment où ils sortaient de l'Hôtel de ville pour se rendre chez le gouverneur-viguier de Marseille, M. Fortia de Piles, rue de la Darse. Dans celle de la Coutellerie, le maire et l'assesseur furent violemment séparés des échevins. Le premier ne parvint à les rejoindre qu'après de longs détours ; le second se réfugia dans une maison de cette rue de la Coutellerie et s'y barricada. On en brisa les portes et les fenêtres. L'assesseur ne put se sauver que par le toit d'une maison voisine et à la faveur d'un déguisement (1).

Sur ces entrefaites M. de Caraman arrivait à Marseille.

(1) Nous suivons, pour le récit de cet épisode, le rapport circonstancié et officiel des échevins, tout en reconnaissant qu'il diffère, sur ce point, de la plupart des autres relations. Les échevins n'ont pu qu'être bien informés.

Le peuple reeonniil son e.irrosse et, d'après une leltro de l'avociiL liréniond-Julien à Mirabeau, se mit à le i)Oursuivre. M. de Caraman assure, au contraire, que le peuple l'escorta en criant : « Vive le roi et le comte de Caraman ! » Accompagné par cette irrégulière et bruyante escorte, il alla chez M. de Piles, y trouva le maire et les échevins, se mit au courant de tout ce qui s'était [)assé, puis descendit seul pour haranguer le |)euple qui remplissait la cour et faisait grand bruit dans la rue, fut reçu avec de forts applaudissements, demanda le silence et prononça un discours d'une énergique brièveté. Il enjoignit à ses auditeurs de se séparer. Puisque MM. les oiiiciers municipaux voulaient bien faire les sacrifices nécessaires pour soutenir le pain et la viande au-dessous de leur valeur, ils n'avaient nulle raison de s'attrouper. Lorsqu'ils auraient, à l'avenir, quelques demandes à faire à l'administration, ils devaient les lui adresser par mémoires ou par députés et non par des assemblées tumultueuses; sinon ils mettraient le roi, qui ne cherchait que le bien de son peuple, dans la nécessité d'employer la force pour les ramener au devoir.

De nouveaux cris de Vive le roi et le comte de Caraman saluèrent la fin de ce discours. On promit au commandant de se séparer et d'aller même dissiper l'attroupement de deux cents personnes environ qui était resté devant l'Hôtel de ville. Aussitôt dit, aussitôt fait. D'autres bandes d'émeutiers commençaient à casser les vitres et menaçaient d'enfoncer les portes des maisons du maire, de l'assesseur, de plusieurs échevins et du subdélégué de l'intendant. M. de Caraman leur envoya divers messages pour les sommer de cesser ces voies de fait et de se retirer. Il fut obéi sans retard. A une heure de la nuit, Marseille semblait entièrement tranquille. M. de Caraman crut pouvoir repartir pour Aix (1).

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 287-9. — Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille, t. 1, pp. 40-1. — Précis historique des principaux événements qui se sont passés à Marseille depuis le 23 mars 1789 jusqu'en

On devait plus tard lui reprocher ce départ et le conseil qu'il donna au maire et à l'assesseur de s'enfuir (1). MM. de Gaillard et Capus disparurent cette nuit même. Ils quittèrent Marseille pour se réfugier à Hyères (2). Le subdéléguô prit le même parti, fort sage au gré de M. de Caraman.

Cette sagesse était susceptible de fâcheuses interprétations, il faut bien le reconnaître. Je ne sais si M. de Caraman se disculpe suffisamment du reproche de faiblesse, en assurant qu'il suivait un plan et que ce plan était, pour rappeler ses propres expressions , de calmer Marseille et de guérir le mal par les habitants eux-mêmes ; en d'autres termes, de laisser les Marseillais se tirer d'embarras comme ils pourraient. Pour être juste , il convient cependant de faire observer : 1° que M. de Caraman suggéra aux échevins l'idée d'appeler à leur aide les syndics et chefs de corporations; 2° qu'il croyait, pour le moment, les désordres terminés (3).

Malheureusement, ils ne l'étaient pas. Ils recommencèrent peu de temps après que M. de Caraman fut monté en voiture. La maison de l'intendant fut assaillie à son tour ; le peuple jeta des pierres contre les vitres, enfonça la porte à coups de hache, brisa les glaces, une chaise à

septembre 1790, Bibliothèque de Marseille, DeK, 2648. — Cartons, Recueil de pièces sur la Révolution, DeK, 714, pièce 108 : Evénements du 23 mars. — Archives départementales des Bouches-du-Rhônc, fond de l'intendance, C, 1, 492 : lettres de M. Vitalis à M. de La Tour, et de M. de La Tour à MM. Necker et de Villedeuil. — Archives nationales. H, 1274. Rapport des échevins de Marseille à Necker, 25 mars, sur les troubles du 23 et du 24. Lettre de M. Laget, délégué de la Cour des aides d'Aix , à M. Autheman, avocat général de cette Cour. — Archives nationales, H, 1240. Relation de M. de Caraman, 24 mars.

(1) Archives nationales, H, 1274. Extrait d'une lettre écrite par M. Louis de Marseille à son frère, à Paris : H. 1310, pièce signée : « Les patriotes de Provence. »

(2) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : à MM. de Gaillard et de Capus, 25 mars 1789, f 38.

(3) Archives nationales, H, 1240. Lettre de M. de Caraman à ***, 25 mars, et relation du même. — Archives départementales, lettre de M. do La Tour à MM. de Villedeuil et Necker.

334 MinAHEAU ET LA PROVENCE.

l)orteurs (jtii était dans le vestibule et différenls meiil)les , (lécliira une tapisserie et eonnnit jjlusieurs autres dégâts (1). La jouiiuuî du '2i s'anuou(;a encore plus menaçante que ne l'avait été la veille. L;i dislributiou de pain et de viande ;\ prix réduits, qui eut lieu dans la matinée, ne lit i)as cesser les attroupements. Ces attroupements étaient plus nombreux et avaient une mine plus sinistre que ceux de la journée précédente. Trois cents scélérats qui semblaient narguer l'unique brigade de maréchaussée et le guet impuissant de Marseille, des gens sans aveu, beaucoup d'étrangers, des Génois se mêlaient aux groupes. Les séditieux, ou plutôt les malfaiteurs qui prenaient la direction du mouvement , ne parlaient de rien moins que d'ouvrir les prisons (2).

A neuf heures du matin, les échevins furent informés que la maison de M. Rebuffel venait d'être attaquée pour la seconde fois.

Les capitaines de quartier Fabre et Broquère, les jeunes gens qui, la veille, avaient vaillament payé de leur personne, entre autres MM. Lieutaud, Varages et le portefaix Arnaud, accoururent et réussirent à dissiper la foule ; mais la maison venait d'être entièrement dévastée. La populace avait mis les meubles en pièces, détruit beaucoup d'effets, enlevé le vin, l'huile et les autres provisions.

« Pendant ce pillage , » écrit le délégué de la Cour des aides d'Aix, M. Laget, « le tumulte avait été horrible dans la rue Ventomagi et dans les environs (3). «

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 292. — Archives départementales, C, 1, 492 : lettre de M. de La Tour, etc..

(2) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 293.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 292. — Précis historique des principaux événements, etc., p. 14. — Archives nationales, H, 1274 : Lettre des échevins de Marseille à Necker, 25 mars; copie de la lettre écrite par M. Laget, délégué de la Cour des aides, à M. Autheman, premier avocat général de cette cour.

Mirabeau, dans sa lettre du 24 mars à M. de Caraman, place ce pillage de la maison de M. Rebuffel à 11 heures du matin ; mais le rapport des échevins fixe, avec beaucoup de précision, l'heure où ces magistrats reçurent

Depuis la disparition du maire et de l'assesseur, la tâche et la responsabilité des quatre échevins étaient devenues des plus lourdes.

Ils convoquèrent aussitôt le Conseil municipal pour dix heures du matin.

Avant d'en ouvrir la séance, ils résolurent de le renforcer en y appelant tous les délégués que les corporations et bourgeois non corporés avaient élus pour former l'assemblée du tiers état de Marseille. Ils suivaient, en la modifiant heureusement, la recommandation de M. de Caraman. Sur le champ ils firent apposer des affiches et proclamer cette convocation extraordinaire.

Cependant le désordre continuait. A onze heures du matin, on vint dire aux échevins que vingt mille personnes menaçaient de piller les magasins de blé et de morue, situés Rive-Neuve.

Les échevins y coururent , en chaperon , mais sans gardes, accompagnés des conseillers de ville et des députés des corporations. Leur présence, les paroles affectueuses qu'ils adressèrent au peuple, la promesse qu'ils lui donnèrent de s'occuper immédiatement de ses réclamations, tout cela dispersa les plus forts attroupements. La foule poussa des cris de vive le roi ! Son attention se porta de nouveau sur l'Hôtel de ville où dés leur rentrée, les échevins, les conseillers, les bourgeois notables et les députés des corporations se mirent à délibérer.

On décida de maintenir la parole donnée au peuple la veille, sur l'abaissement du prix du pain et de la viande, et de nommer douze commissaires pour rechercher les moyens de le soulager. L'exercice de toute ferme et régie de la communauté fut suspendu et l'on ordonna qu'il n'y aurait plus qu'une seule qualité de pain blanc, ce qui pro-

l'avis de ce nouvel excès. Quant au récit de M. Lourde, t. I, p. 41, il est confus et inexact. Dans la nuit, dit-il, le maire et l'assesseur coururent de nouveaux dangers; diverses maisons et des magasins de Rive-Neuve furent attaqués.

'XM\ MIHAnEAU ET LA PROVENCE.

curait aux boulangers un léger soulagement, s'il faut en croire Mirabeau, et au peuple une satisfaction vivement réclamée. Depuis 1777, et eu veiiu d'un règlement que le Parlement avait autorisé, on fabriquait à Marseille deux (jualités de pain blanc, dont la première était api)elée pain de luxe et se venilait six deniers par livre au-dessus du jtrix ordinaire. Le peuple se plaignait que la fabrication de ce pain privât les autres qualités de la farine la meilleure et la plus pure (1).

Après avoir voté cet ensemble de résolutions, on procéda au choix des douze commissaires. Toutes les classes de la société furent représentées dans cette commission ; on y voyait un gentilhomme, ancien maire, M. d'Isnard, un négociant, M. Michel Roussier, que sa réputation bien établie d'intégrité et de lumière allait faire envoyer comme député de la sénéchaussée de Marseille aux Etats généraux, un tailleur, un cordonnier, un portefaix, un fermier, un jardinier, un ménager.

La séance ne se termina guère qu'à six heures du soir.

Pendant tout le temps qu'elle dura, le peuple resta en foule aux abords de l'Hôtel de ville, anxieux et agité ; il ne fut satisfait que lorsqu'il connut les résultats de la délibération.

Tandis que cette délibération se poursuivait, une autre assemblée, plus nombreuse, se tenait à la taverne Arquier.

C'était une de ces guinguettes qui se trouvaient le long des allées de Meilhan, portant la traditionnelle enseigne : « Ici , l'on fait noces et festins. » Elles n'étaient pas alors abandonnées au peuple, mais fréquentées par des bourgeois, des avocats.

Il y avait dans la taverne Arquier une très grande salle (2). Cette salle ne suffit pas à contenir les nombreux

(1) Archives nationales, H, 1315 : Lettre des échevins de Marseille à Necker, le 31 mars.

(2) A. Fabre, Les rues de Marêeille, t. V, p, 171.

jeunes gens patriotes et de bonne famille (1) qui s'y rendirent dans l'après-midi ; quelques-uns durent se placer sur des tables, voire même sur la cheminée. Une foule de citoyens de tout âge se pressait sur les allées.

L'initiative de cette réunion était due à M. Lieutaud, un de ces volontaires dont, la veille, on avait admiré le courage (2). L'ordre du jour portait l'organisation d'une milice bourgeoise ; le viguier et les échevins l'avaient pleinement approuvé (3).

Les jeunes gens l'accueillirent avec un empressement patriotique ; ils s'enrôlèrent en foule. Des compagnies furent formées , l'une d'elles prit immédiatement ou ne tarda pas à porter le nom de Compagnie Mirabeau. On choisit des capitaines; M. Lieutaud fut un des premiers désignés ; M. de Liberlat, ancien militaire et chevalier de Saint-Louis, reçut le commandement en chef.

On dressa un procès-verbal de la séance, et il fut décidé que M. Lieutaud et un de ses amis seraient députés vers les échevins pour le leur présenter.

Non moins zélé que ces braves jeunes gens, Arnaud, qui portait et méritait le titre de capitaine des portefaix, en avait amené à l'Hôtel de ville une troupe nombreuse, rassemblée avec l'autorisation du Conseil municipal renforcé et l'aide des prieurs de la corporation.

Soumis à des règlements très sévères, les membres de cette corporation, ou plutôt de cette confrérie ouverte, étaient d'une honnêteté sans soupçon et sans tache. Les négociants leur confiaient les clefs des magasins qui renfermaient les marchandises les plus précieuses (4).

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789, etc. : à MM. de Gaillard et Capus, 25 mars 1789, f 38.

(2) Voir, pour ce qui regarde la jeunesse et les antécédents de M. Lieutaud, le chapitre VIII du livre second de la deuxième partie de cette étude, pp. 430 et suiv.

(3) Mézières, Marseille, du 23 mars il89 jusqu'en septembre il90, p. 14.

(4) Doléances générales, t. II, pièce 18 : doléances du corps des portefaix-,

Leur probité les improvisa soldats de l'ordre. Ils s'appelaient eux-iuéiues les bras du couuuerce ; ils furent ceux de la défense sociale (1).

A i)eiuo Arnaud les eût-il conduits à l'Ilôlel de ville qu'il leur distribua ses instructions et ses ordres.

Précisément les éclievins sortaient avec tous ceux qui avaient assisté au conseil pour proclamer et publier les arrêtés qui venaient d'être pris.

Us s'avançaient à pied, en robe et chaperon, précédés des deux trompettes de la ville, mais sans gardes ; les portefaix leur en tinrent lieu ; ils formaient autour d'eux une sorte de barrière en se tenant par leurs sacs vides, « comme on se tient, par des mouchoirs, en dansant une farandole. »

A la hauteur de la patache , c'est-à-dire du corps de garde de la marine attenant au port (2), le cortège municipal fut rencontré par M. Lieutaud. Il approuva aussitôt le procès-verbal de la jeunesse citoyenne et le fit lire à haute voix. Cette lecture fut couverte d'applaudissements par le peuple.

Dès lors , Marseille avait sa garde nationale , c'est la première, je crois, dont la révolution ait précipité la formation en France.

Il ne pouvait être question d'un uniforme. Les compagnies se contentèrent d'un signe de ralliement ; c'était un pouf ou plumet rouge que l'on mettait au chapeau, sans cocarde. L'armement était des plus fantaisistes : tantôt une épée suspendue à un ceinturon, tantôt un fusil.

Cette milice bourgeoise était à la fois plus et moins qu'une force militaire; elle était une force morale; elle dispensa l'autorité municipale de recourir aux troupes que

p. 5. — De Ribbe, La Société des portefaix de Marseille, extrait du Bulletin de la Société internationale des éludes pratiques d'économie sociale, p. 186, 8, 191.

(1) Ils jouèrent le même rôle en 1848 (Antonin Rondelet, cité par M. de Ribbe, La Société des portefaix, p. 194).

(2) Archives parlementaires, 1" série, t. X : Mémoire historique et justificatif de M. le comte Albert de Rioms sur l'affaire de Toulon, p. 532.

lui offrait M. de Caraman et que , s'il faut en croire une relation de l'époque (1), une trentaine de négociants appartenant aux premières maisons de la ville avaient réclamées avec un empressement môle de panique.

Leur intervention aurait pu être meurtrière; le zèle de la milice bourgeoise la rendit inutile.

Cette milice attendit à peine d'exister pour agir. Elle se distribua en divers corps de garde et multiplia les patrouilles.

Sa ferme et courageuse attitude ne contribua pas moins que les concessions de la municipalité à conjurer le pillage que l'on redoutait, et à rétablir le calme instable qui parut régner dans la soirée (2).

On le voit, dans le pressant danger auquel elle était exposée, Marseille ne s'abandonnait pas ; mais en l'absence des représentants du gouvernement, qui se contentaient de veiller sur elle à distance, il fallait une pensée puissante, une volonté ferme, une parole sagement populaire, pour faire concourir à l'apaisement de cette crise tout ce qu'il y avait de courage et de bonne volonté dans les hautes classes , d'instincts justes et honnêtes dans le peuple.

Seul, Mirabeau avait cette autorité de pensée, de parole et de volonté. Il la mit loyalement au service de l'ordre.

A peine les premières scènes de violence s'étaient-elles produites dans la soirée du 23 mars , qu'un de ses amis, l'avocat Brémond-Julien, lui en rendait compte. Son correspondant était très alarmé, demandait ses conseils, sollicitait son intervention. « Votre présence, » lui disait-il,

(1) Bibliothèque de Marseille, pièces sur la révolution, II, c, carton 9, in-8», Qu'es aco? Histoire des troubles des révolutions de Marseille, p. 4.

(2) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 292-5. — Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille, t. I, p. 42 et suiv. — Archives nationales, H, 1274. Rapport des échevins de Marseille à Necker, 25 mars. Copie d'une lettre écrite par M. Laget à M. Autheman, avocat général de la Cour des aides d'Aix. — Archives départementales. Les échevins de Marseille à M. de La Tour, le 24 mars, à 11 heures du soir. — Archives municipales, reg. 190, f" 48 et 49.

M pcul-ôli'o calmerait les choses. Quand on n'attend plus rien dos hounnes, il faut bien recourir uux dieux. »

Mirabeau re(;ut cette lettre par exprès dans la nuit; le lendemain, de grand matin, il la communiqua à M. do Caraman, en ajoutant qu'il attendait ses conseils, même ses ordres.

M. de Caraman lui conlirma la vérité du récit de M. Brémond-Julien et termina sa réi)onso par quelques mots qui ressemblaient plutôt à une prière qu'à une instruction. « Que vous conseiller donc. Monsieur le comte? de faire ce que votre cœur et votre pouvoir vous dictera pour le bien public. C'est véritablement un moment décisif et vos succès porteront le prix de leur importance (1). »

Aussitôt après la réception de cette réponse, Mirabeau part pour Marseille. A peine arrivé, le voilà qui prend possession de ses fonctions d'intendant et de commandant. Il s'en acquitte avec plus de sang-froid, d'aisance et de dextérité, que n'eût pu le faire un administrateur ou un officier blanchi sous le harnais. Il n'a pas pour lui la routine ou l'expérience, mais il a le génie, et au service de ce génie, une infatigable activité d'esprit et de corps.

Cet homme impétueux, qui s'use et se prodigue, réfléchit vite, mais fortement; il se rend promptement compte de la situation, cherche à rassembler des renseignements sur la quantité de blé que Marseille peut avoir, veille à l'exécution des mesures qui ont été prises pour protéger la vie et la propriété des citoyens.

La soirée est plus tranquille que ne l'a été la matinée. Elle l'est peut-être moins que ne l'écrivent les échevins à M. de La Tour. « Le peuple, » mande Mirabeau à M. de Caraman , « est encore dans l'agitation et l'on n'est pas entièrement sans inquiétude ; on pense, » ajoutait-il, « on espère du moins que ma présence pourra contenir les esprits. »

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 287-291.

Il est, pour le moment, accablé de fatigue. Il faut réserver ses forces pour la journée du lendemain, dont le programme sera bien chargé. « Je vais me coucher, » dit-il, « mais à quelque heure qu'il arrive quelque chose, je serai réveillé et j'aurai des chevaux sellés (1). »

Le 25 mars, l'état de Marseille est encore grave. L'ordre matériel est d'autant plus précaire qu'il a été aclietô au prix do concessions que la nécessité a jui justifier, mais qui n'en constituent pas moins un véritable désordre économique. « Les bons citoyens, » fait observer Mirabeau, « sont très fâchés qu'on ait mis le pain et la viande à si bas prix. » La ville qui, par la résiliation des baux de ses fermes, s'est privée de ses principales ressources, va être obligée à de lourds sacrifices pour indemniser les boulangers et même les bouchers. Déjà des boulangers ont refusé de pétrir et de cuire du pain pour le vendre à un prix dérisoire , et il a fallu installer chez eux des postes de gardes nationaux pour les faire travailler de force (2).

Avec la justesse de son instinct, le peuple reconnaît que l'on a exagéré la baisse ; il sent que cette baisse ne peut pas durer ; il veut en user et en abuser ; on a vu des gens se présenter chez les boulangers avec de grands sacs et acheter du pain pour quinze jours.

Les campagnes, surtout celles qui sont du terroir, s'abattent sur la ville et le résultat de ces prix trop bas imposés aux denrées de première nécessité pourrait bien être tout simplement d'affamer Marseille.

Pour conjurer ce danger, les échevins implorent l'assistance du directeur des fermes du roi, M. Poulion. Celui-ci, sur leur prière et en leur nom, ordonne avec empressement à ses gardes d'empêcher la sortie du pain et de faire retourner sur leurs pas les étrangers qui en seraient chargés. Il leur interdit d'ailleurs d'user de violence (3).

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 292-8.

(2) Id., ibid., p. 295. — Précis historique, pp. 17 et 18.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, com-

342 MinABEAU ET LA PROVENCE.

L'exécution d'un pareil ordre ne laissait pas que d'offrir des ditlieultés.

Celle mesure ne pouvail être (ju'un assez faible palliatif.

Le vrai remède était de revenir sur les concessions exagérées des ?3 et ?'£ mars.

Une lueur confuse de vérité commeu(;ail à se faire dans l'esprit du peuple marseillais. Il fallait la dégager des obscurités dont l'enveloppaient encore la passion et le prô-

Déjà, sur les ordres de l'évêque, Ms"- Jean-Baptiste du Belloi, sollicités par deux échevins, les curés des diverses paroisses adressaient des exhortations à leurs fidèles pour les ramener au calme et à la raison (1).

Mirabeau, de son côté, prenait la plume pour prêcher la hausse à cette population encore frémissante. Le 25 mars, sous le titre d'Avis au peuple Marseillais, il composait une sorte d'homélie laïque ou de conférence dont le ton familier, sans bassesse, les explications lumineuses, la discussion serrée et pourtant facile à suivre, font penser à la parole de M. Thiers, peut-être avec plus de bonhomie populaire. Mirabeau bonhomme ! on n'a guère l'habitude de le voir sous cet aspect-là ; mais il avait toutes les notes à sa disposition.

« Mes amis, » disait-il aux Marseillais, après leur avoir donné la bonne nouvelle que le blé ne leur manquerait pas, « on souffre ailleurs plus qu'ici et cependant ceux qui souffrent prennent patience. » Puis , abordant la question économique, il montrait qu'il fallait payer le pain cher ou

mencé le 11 février 1789 : à M. Poulion, directeur des fermes du roi à Marseille, 26 mars 1789, f° 39. — Registre des lettres reçues, commencé le 12 mai 1788, etc. : de M. Poulion, directeur des fermes du roi à Marseille, 26 mars, f° 138.

(1) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789, etc. : à Mfl' l'évêque de Marseille, 25 mars 1789, f* 37; à MM. les curés des paroisses de Marseille, 25 mars 1789, f* 38 : « Votre zèle répond à l'espoir de tous les citoyens. »

mourir de faim et à l'aide de calculs aussi simples qu'irrésistibles, il arrivait à conclure que l'on devait accepter le prix moyen de trente-quatre deniers, c'est-à-dire d'un peu plus de deux sous et demi la livre (1).

Tandis que Mirabeau écrivait pour le peuple cette sage exhortation, les douze commissaires nommés par le conseil renforcé de la veille hâtaient le rapport qu'ils avaient été chargés de présenter sur la situation de Marseille et sur les moyens d'y remédier.

Avant la fin de la journée , ce rapport assez avancé permit aux magistrats municipaux de convoquer pour le lendemain, 26 mars, à trois heures de l'après-midi, le conseil de ville avec son adjonction d'élus de la bourgeoisie et de délégués des corporations. Le clergé et la noblesse furent invités à la séance, afin de donner plus de poids aux décisions qui seraient prises (2). L'évêque de Marseille, Jean-Baptiste du Belloi, avec quinze représentants du clergé, le baron de Pontevès, président de la noblesse, avec neuf gentislhommes, s'empressèrent de répondre à cette invitation.

Il régna dans toute la durée de cette assemblée, présidée par M. Thulis, échevin, une entente généreuse et comme uue émulation d'égards et de courtoises sympathies entre les trois ordres. La noblesse et le clergé offrirent, avec un égal renoncement, de contribuer proportionnellement aux charges qui pourraient procurer le bien et l'avantage de la communauté.

Le rapport des commissaires fut lu et ses conclusions adoptées.

On vota de relever les prix des denrées de première né-

(1) Avis au peuple marseillais, pièce n" 2 du t. I du recueil intitulé : Pièces sur la Révolution, Bibliothèque de Marseille, DeK, 4709. La pièce est datée de Marseille, 25 mars 1789. — M. Lucas de Montigny {Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 4111 la date d'Aix, 25 mars.

(2) Archives municipales, registre dos lettres écrites, commencé le 11 février 1788 : à Mr l'évêque de Marseille, 25 mars 1789, f° 37; à MM. les curés des cinq paroisses de la villa de Marseille, f°' 37-8.

cessilé, trop abaissés par la complaisance de la municipalité, clans la soirée du '2'A mars, et de les fixer h un taux qui ne (titrerait jias sensiblement de celui (prindi(iuait Mirabeau. Les nouveaux prix élaient ceux auxquels le pain et la viande pouvaient être livrés sans perte, à condition d'être affranchis de toutes taxes (1). Ces taxes furent abolies et on résolut, en jirincipe, d'établir des impôts mieux appropriés aux ressources des contribuables. Quels seraient ces impôts ? On ne le savait pas encore. En attendant, il fallait subsister.

L'assemblée ratifia le vote par lequel le conseil de l'avanl-veille avait ouvert un emprunt. Seulement, au lieu de laisser cet emprunt indéterminé, on le fixa à 600,000 fr. Déjà le patriotisme avait commencé de le couvrir. Une administration pieuse venait de verser 18,000 livres. Un citoyen qui par modestie ne voulait pas être nommé, avait souscrit pour 12,000 fr., en renonçant d'avance aux intérêts d'une année.

Ces mesures sages et honnêtes furent complétées par une résolution qui n'était pas seulement une concession aux ombrages et aux soupçons du peuple, mais la mise en pratique d'un conseil de M. de La Tour. Une commission fut instituée pour rechercher les abus de l'administration municipale ; elle devait se composer de vingt-quatre membres; le clergé et la noblesse insistèrent pour que les trois quarts de ces membres appartinssent au tiers état.

L'ordre du jour était à peine épuisé lorsque l'attention de l'assemblée fut attirée sur le zèle courageux et dévoué qu'avaient montré les jeunes gens de la garde bourgeoise et les portefaix.

Quatre membres du conseil allèrent prendre les officiers

(1) Archives municipales, registre des lettres écrites, commençant le 11 février 1789 : Procès-verbal de la séance du 26 mars, f° 44 : « Le prix de la distribution du pain de la l" qualité a été fixé à 3 sous la livre, celui de la 2* qualité à 2 sous 6 deniers, et celui de la 3* à 2 sous 2 deniers. Celui de la viande, à 7 sous la livre pour le mouton ; 5 sous 6 deniers pour les bœufs et les brebis.

de cette garde civique et les introduisirent. Ces officiers étaient MM. le chevalier de Libertat, Fabre, ancien gendarme ; Beyrés, Wiel-Dezambiès, Ricord, Villet, Lieutaud, Dieudé, Martin, Brémond, Faure et Varages. Les magistrats municipaux et l'assemblée tout entière les félicitèrent, en leur témoignant une reconnaissance, dont les prieurs ou chefs de la corporation des portefaix eurent leur bonne part.

Ces remercîments s'adressaient aux services que les uns et les autres avaient rendus et plus encore peut-être à ceux que l'on attendait de leur dévouement ! Le moment était grave et le conseil pouvait être anxieux sur l'accueil que le peuple ferait aux résolutions qu'il venait de prendre. C'était, ne l'oublions pas, le retrait des concessions exagérées arrachées par l'émeute le 23 et le 24 mars ! Pour voter ce retrait, il suffisait d'avoir du bon sens ; pour le publier, il fallait de la décision, de la hardiesse.

L'intervention ou plutôt l'initiative de Mirabeau devenait nécessaire. Il avait cette intuition de génie qui fait deviner le moment où l'on peut, où l'on doit oser.

Rappelé la nuit précédente à Aix par de graves événements, il venait heureusement de rentrer dans Marseille. A vrai dire, il n'en avait été qu'à moitié absent. Son avis aux Marseillais imprimé, placardé, affiché, distribué à domicile, avait d'avance converti le peuple au sacrifice des avantages trompeurs obtenus trois jours auparavant! Ce peuple s'était résigné à la hausse comme à une inévitable nécessité.

Les circonstances parurent à Mirabeau on ne peut plus favorables pour la proclamer.

« Les patrouilles bourgeoises. » raconte-t-il lui-même, « répondaient de tout. Une foule immense environnait la salle du conseil , mais elle n'éprouvait aucune crainte sur la délibération qui serait prise, qu'elle croyait même déjà prise et dont elle n'attendait que la publication authentique. Des applaudisseurs étaient répandus partout pour don-

lier rimpiilsion à la joie publifjue. Je pris d'ailleurs la précaution très saj^o île conlier la iiroclanialioii aux chefs des patrouilles bourgeoises. Dans toute autre circonstance il aurait oté dangereux de tenter une crise à huit heures et demie de la nuit. Mais je crus [)lus dangereux encore de laisser prendrt» aux esprits une autre direction. La publication fut donc faite partout aux llambeaux, partout applaudie, dans les rues, aux balcons, aux fenêtres et le peuple s'est montré jjIus reconnaissant d'avoir obtenu un [)rix modéré, c'est-à-dire le prix réel de la chose qu'il ne l'était d'une baisse, sur laquelle il voyait qu'il ne pouvait pas compter. Il ne faut au peuple que des choses raisonnables ; les gouvernements seront avancés quand ils sauront cela. »

Maxime peut-être optimiste! On était alors à l'âge d'or de la Révolution, et plus que personne Mirabeau avait le droit de parler du bon sens populaire, lui qui, par ses appels victorieux à ce bon sens, venait de désarmer l'émeute et presque de pacifier une révolution (1).

Si heureusement ces troubles n'avaient coûté la vie à personne, ils entraînaient de graves pertes matérielles; les trois journées du 24, du 25 et du 26 mars grevaient de plus de 100,000 livres le budget de Marseille (2j. Une certaine agitation morale continua de régner dans la ville; mais l'ordre matériel était parfaitement rétabli, la police exercée avec une vigilance infatigable. Depuis longtemps les honnêtes gens n'avaient joui d'une aussi grande sécurité (3). Les trois cents scélérats que Marseille recelait dans les bas fonds de sa population, croyant que leur jour était

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, pp. 298-300. — Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 48. — Délibération dos trois ordres de la ville de Marseille dans le recueil intitulé : Etats généraux (Bibliothèque Méjanes, 31324, t. II). Archives nationales, H, 1274. M. Laget à M. Autheraan.

(2) Archives nationales, H, 1315. Les échevins de Marseille à Necker, 12 mai 1789.

(3) Archives nationales, B, III, 82, p. 820. Observations adressées par un citoyen de la ville do Marseille à M. le directeur général des finances, sur l'élection des députés aux états généraux.

venu, avaient osé afficher insolemment : « Nous avons volé, nous volons et nous volerons ; » ils furent vigoureusement traqués, emprisonnés ou obligés de prendre la fuite (1)!

Marseille devait en grande partie cette sécurité et ce raffermissement de l'ordre à la garde bourgeoise et aux jeunes gens qui étaient le nerf de cette garde. Elle mit dans la reconnaissance qu'elle leur témoigna, la vivacité, pour ne pas dire l'exaltation de sentiment qui était un des caractères de cette époque. Les avocats, les procureurs, le chapitre de Saint-Victor envoyèrent successivement des députations au quartier général de cette jeune garde pour lui apporter leurs félicitations. Un comité de dames appartenant à la meilleure société de Marseille, fit remettre 250 cocardes à ces soldats citoyens ; ils attachèrent un prix tout particulier à cette marque de distinction et de reconnaissance (2); mais il ne se laissèrent décerner cette gloire qu'en reportant eux-mômes sur Mirabeau une admiration enthousiaste dont ils devaient bientôt lui donner des marques.

La municipalité n'oublia pas de remercier directement le grand orateur.

Le 1'"' avril, avec un exemplaire imprimé de la délibération prise par les trois ordres, le 26 mars, elle lui adressa des paroles justement élogieuses et que l'on serait presque tenté de trouver un peu sobres.

« Daignez, Monsieur, » lui écrivait-elle, « nous continuer vos bons offices. Vous avez rempli envers cette ville la tâche d'un citoyen.

» Recevez l'hommage de notre sensibilité (3). »

(1) Lourde, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. 47.

(2) Recueil des états généraux, 313?4 : lettres de l'évèque de Marseille, du chapitre de Saint-Victor, du chevalier Rignac, et de M°" de Piles au chevalier de Libertat.

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : à M. le comte de Mirabeau, 1" avril 1789, f 50.

Pendant que Mirnbeaii rem[)lissait à Marseille son noble rôle (le pacificateur, il s'était préoccupé des troubles qui agitaient Toulon et faisaient couler le sang dans les rues d'Aix (1).

Le 23 mars, sur les quatre heures de l'après-midi, le tiers-état de Toulon était rassemblé à l'Hôtel de ville pour dresser son cahier de doléances et pour élire ses députés à l'assemblée des trois ordres de la sénéchaussée. Il écoutait la lecture d'un projet de cahier et la ville semblait dans un calme relatif, lorsque tout d'un coup le menu jieuple s'ameuta, entraîné par des gens sans aveu.

La cherté des denrées, les souffrances de l'hiver, l'inique répartition des impôts de consommation, les torts imputés à l'administration municipale, entre autres celui de se laisser conduire par des créatures de M. des Galois de La Tour et par les bureaux de l'intendance (2), enfin, l'agitation électorale n'auraient pas été les seules causes de celte émeute, si l'on en croit l'auteur de l'Histoire de Toulon, depuis 1789 jusquau Consulat. M. Henry, — c'est le nom de cet historien, — l'attribue à la vengeance de quelques membres du conseil de ville, exclus le matin même de l'assemblée du tiers état, où ils prétendaient siéger en vertu de leur titre (3). Cette assertion semble confirmée par le témoignage du commandant de la marine, M. Albert de Rioms (4); mais il ne faudrait pas en exagérer la portée.

Depuis quelques jours le peuple était ému; les cahiers des corporations, disent les consuls, n'indiquaient que

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 303.

(2} Archives parlementaires, 1" série, t. X : Mémoire historique et justificatif du comte Albert de Rioms, etc. ; lettres de ce dernier au comte de Caraman, 24 mars, p. 530; 29 mars, p. 532.

(3) Henry, Histoire de Toulon, depuis 1189 jusqu'au Consulat, p. 41.

(4) Archives parlementaires, t. X : Mémoire historique et justificatif, etc. ; lettre de M. le comte Albert de Rioms au comte de Caraman, 24 mars, p. 530.

trop son impatience et son ressentiment. L'insurrection avait déjà failli éclater le 19 (1).

Différée, elle n'en fut que plus violente.

Massés devant l'Hôtel de ville, les émeutiers en remplirent peu à peu la salle basse, l'escalier et la salle joignant celle où se tenait l'assemblée électorale. C'étaient d'abord de sourdes clameurs ; bientôt elles devinrent des cris effrayants, des cris de mort dirigés contre l'ex-maire, M. Lantier de Villeblanche, et contre l'archiviste-adjoint, M. Baudin.

Ils siégeaient dans l'assemblée; leur collègues, craignant de voir, d'un moment à l'autre, la porte fléchir sous le flot de la populace, les firent cacher dans une petite pièce attenant à leur salle de délibération.

On essaya de parlementer avec cette foule, de l'apaiser, en lui promettant une diminution sur le prix des denrées. Elle ne voulut rien entendre et finit par se ruer au milieu des représentants du tiers état.

Quelques soldats étaient accourus. Le peuple les désarma et n'en devint que plus furieux. — Un forcené leva un sabre sur la tôte de M. Gautier, chevalier de Saint- Louis, officier des constructions du port. On détourna heureusement le bras de ce misérable.

Le réduit où s'étaient cachés MM. Lantier et Baudin ne put pas lontemps les protéger. Ils durent subir les plus mauvais traitements. M. Lantier surtout fut foulé aux pieds, accablé d'injures et de coups.

Pendant ce temps, le régiment du Dauphiné était rangé en armes sur les avenues de THôtel de ville. La foule entourait les soldats et pénétrait dans leurs rangs. M. Albert de Rioms demanda aux officiers pourquoi ils souffraient cette populace au milieu d'eux et ne faisaient pas évacuer la place. Ils invoquèrent leurs ordres. — « Mais, » reprit

(1) Henry, Hiitoira de Toulon, depuis il89 jusqu'au Consul&t, pp. 41 et 42.

350 MlllAllI-AU ET LA l'IlOVENCE.

M. Albert de Itioms, w siivez-vous que MM. Lantier et Bamliii sont assassinés? Mais savez-voiis (]ue clans ce moment on égorge i)eut-élre rôvê(jue? » — « Nos ordres, » repartit le commaiulanl, u sunt précis et je ne puis m'en écarter (1). »

Quelques citoyens courageux arrachèrent MM. Lantier et Baudin à la populace et les tirent évader par les toits.

La rumeur jjublique imputait à M. Baudin des actes de malversation : on [irétendait qu'il avait employé à la construction de sa maison, des fers provenant de la démolition d'une église (^2); quant à M. Lantier de Villeblanche, ancien administrateur de la marine (3), nommé plusieurs fois déjà maire-consul, il s'était acquitté de ces fonctions avec autant d'intégrité que de capacité, augmentant les revenus de la communauté de plus de 40,000 livres sans l'établissement d'aucun impôt, et par la suppression de quelques abus que M. Baudin l'avait aidé à attaquer !

Les corps privilégiés, c'est-à-dire, semble-t-il, les ordres monastiques qui bénéficiaient de ces abus, ne pardonnèrent pas à MM. Baudin et Lantier de Villeblanche. M. Henry pense que leur ressentiment déchaîna les fureurs de l'émeute contre l'ancien maire et l'archiviste-adjoint (4).

Le fait est possible, vraisemblable même, mais pas absolument démontré. Sans le révoquer en doute, il importe cependant de remarquer la passion anticléricale dont cette émeute était animée. Si elle avait maltraité MM. Lantier

(1) Archives parlementaires, t. X : Mémoire historique et justificatif, etc.: le comte de Rioms à M. le comte de Caraman, 24 mars, p. 530. (î) Henry, Histoire de Toulon, etc., p. 49.

(3) Ici., ibid., p. 48.

(4) Henry, Histoire de Toulon, etc., p. 49 : « Il devient évident, » écrit cet historien, « que les corps dont Lantier et Baudin, chacun dans ses attributions, combattirent les prétentions, les envahissements et firent cesser les exemptions abusives, furent les bras myslérieux qui, par esprit de vengeance, poussèrent l'émeute contre ces personnages. «

ÉLECTIONS ET ÉMEUTES. 35t

de Villeblanche et Baudin , elle n'aurait peut-être pas fait un meilleur parti à l'évoque de Toulon, M. EUéon de Castellane, qui, dans les états de 1787, avait défendu les privilèges de son ordre avec une inflexibilité hautaine (1).

A cinq heures du soir , une bande de séditieux se porta sur le palais épiscopal, y pénétra et enleva surtout ce qui se trouvait dans la cuisine. Le prélat n'eut que le temps de se cacher dans la cathédrale, d'où il ne devait sortir secrètement que pour se réfugier sur la terre de son frère. Les mutins s'emparèrent de ses chevaux, les tuèrent, em-. menèrent la voiture, la promenèrent en triomphe dans la ville et finirent par la jeter à la mer. L'arrivée des troupes chassa les séditieux de l'évêché.

Pendant ce temps, d'autres insurgés saccagaient , aux applaudissements de la foule, deux des plus belles maisons de la place appelée le champ de bataille et sur laquelle donnait également l'hôtel du commandant de la marine, M. Albert de Rioms. L'une de ces maisons appartenait à M. Baudin ; l'autre était celle de l'archiviste en titre, l'avocat Mourchou. M. Mourchou avait quatre-vingt-quatre ans; sa sœur et son frère étaient au moins septuagénaires. — Après avoir été tous les trois témoins du pillage de leurs meubles, ils durent aller prendre asile à l'hôpital.

Bien qu'elle ne rencontrât pas de résistance, la sédition ne se lassait pas. A huit heures du soir, un officier de marine vint dire aux magistrats municipaux que rien n'était capable de calmer le peuple, si on ne lui accordait pas une diminution sensible sur le prix des denrées; les magistrats firent aussitôt proclamer le pain à deux sols, six deniers la livre, le mouton à cinq sols, le bœuf à quatre sols et l'huile à huit sols le quarteron.

Cette concession n'empêcha pas le désordre de se prolonger jusqu'à deux heures du matin. — Les maisons des personnes attachées à l'administration furent entièrement

(I) F.varis do Saint-Vinccns, JoumaU clc, p. 569.

dévastées. — L'apparition des baïonnettes arrêta lo pillage commencé de celle de M. Lanti(;r de Villebranche ; le rez-de-chaussée eut seul à souilVir (1).

« Il est bien étonnant, » devait éciire le surlendemain M. de Caraman , u (jno dans une place de guerre où l'armée de terre et la marine réunissent [)lus de 4,000 hommes de bonne troupe, on ait tenté une pareille insurrection ; mais il est à présumer que M. de Coincy, très Agé et malade, aura été averti trop tard. »

M. de Coincy était le commandant de Toulon, il avait fait battre la générale, mais paralysé l'action des troupes en leur donnant très expressément ce qu'il appelait la consigne humiliante du temps : faire peur et ne blesser personne. Il montra à Portails une instruction ministérielle signée Necker, qui lui prescrivait d'éviter à tout prix l'etfusion du sang (2).

Les soldats étaient exaspérés du rôle qu'on leur infligeait et, s'il faut en croire Mirabeau, des mauvais traitements auxquels on les avait exposés sans défense.

Encouragés par l'impunité, les émeutiers se remirent à la besogne le lendemain. La maison de M. Lantier fut pillée. Le bâtiment où se trouvaient les magasins et les bureaux du piquet fut assailli : les révoltés enlevèrent environ vingt charges de blé, dix louis en argent et démolirent l'édifice avant que du secours n'arrivât. Les soldats parurent enfin, l'officier qui était à leur tête sembla

(1) Archives TparlemenlSLir es, i. X : Mémoire historique et justificatif, etc.; lo comte Albert de Rioms à M. de Caraman, 24 mars, p. 530.

(2) Extrait des Mémoires de M. le coynte Portalis (Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, t. XLIX, p. 66-6'/).

L'historien de la Révolution dans le Var, M. Lauvergnc (a) , écrit que la garnison de Toulon assista, l'arme au bras, à cet inconcevable essai de démagogie. Des instructions récentes, ajoute-t-il , limitaient l'emploi de la force armée. — M. Henry s'est cru le devoir de réfuter cette assertion. On voit combien elle est fondée et quel peu de chance la réfutation a de l'être.

(a) Lauvergne, Histoire de la Révolution dans le Yar, p. 11-12.

s'apprêter à commander le feu. Sur cette simple menace les mutins disparurent en un clin d'œil.

Un moment on put craindre un désastre plus irréparable. Les ouvriers de l'arsenal, irrités de n'être point payés, menaçaient de l'incendier. M. Albert de Rioms était fort en peine pour les apaiser et pour satisfaire à leurs réclamations, lorsque l'imprimeur de la marine, M. Mallard, vint à son aide. M. Mallard était patriote, riche et considéré dans la bourgeoisie de Toulon. « L'imprimerie de la marine, » dit le comte Portails, « était dans sa famille depuis qu'il y avait une marine à Toulon qui méritât le nom de marine royale (1). » Il venait de retirer du commerce une somme de vingt mille écus qu'il destinait à une acquisition. Il la remit à M. de Rioms. Les ouvriers furent payés, calmés, et au lieu de fournir à l'émeute un renfort redoutable, ils aidèrent à la contenir (2).

La municipalité invita toutes les corporations, tous les citoyens honnêtes à lui prêter main-forte. On répondit à son appel avec empressement ; de leur côté, les commandants de la place et de la marine lui fournirent toutes les troupes nécessaires; de fortes patrouilles, composées de bourgeois armés et de soldats, s'organisèrent et parcoururent la ville.

Les bourgeois étaient plutôt là pour contenir les soldats que pour les exciter. La modération des oiEciers prévint un massacre : tout se réduisit a quelques coups de baïonnette. Plusieurs émeutiers furent blessés ; personne ne fut tué.

Ce tardif déploiement d'énergie produisit son efifet. A dix heures du matin, la tranquillité était rétablie, mais l'esprit dé révolte et de sédition ne semblait pas encore bien déliuitivement exorcisé.

(1) Extraits des Mémoires du comte Portalis (Séances et travaux de t' Académie des sciences morales et politiques, t. XLl, p. 441).

(2) Archives parlementaires, t. X : Mémoire historique et justificatif, de M. le comte A. do Rioms (p. 529-548; pp. 531 et 547).

3")4 MinAflEAU ET I.A l'HOVENCE.

Moins (Tiiiie lieiir(; auparavant, le peuple s'était pour la seconde fois rue sur rilôU'l de ville et avait rirraclir aux olïiriers municipaux une nouvelle diminution sur le [)rix dos denrées. Dans la journée, il les obligea d'écrire au premier président du i)arleuient de Provence [)our solliciter ou pluliM pour réclamer l'élargissement d'un certain Jausserand, ([u'une accusation de rapt avait fait enfermer dans les i)risons d'Aix et qui fut aussitôt remis en lil)ertô (1).

Une chose nous frappe tout particulièrement dans les tristes scènes dont Toulon venait <1 'offrir le spectacle, c'est le désarroi et même la faiblesse des autorités en face des violences populaires (2).

Aix. dont la garnison comptait trois bataillons du régiment de Lyonnais, semblait devoir être mieux protégé contre le désordre par la présence du Parlement et par celle de tous les chefs supérieurs de l'administration, de la justice et de l'armée de la province. Ils étaient avertis et se tenaient sur leurs gardes. Le 24 mars M. de La Tour écrivait à MM. Necker et Laurent de Villedeuil : « Les assemblées des corporations commencent demain à Aix ; nous avons tout lieu de craindre qu'elles ne soient agitées. MM. les consuls m'ont prévenu que les paysans ont déclaré qu'ils entendaient ne plus payer aucun impôt ni dîme, encore moins les droits féodaux (3). » De son côté, M. de Caraman était informé que ces mêmes paysans du territoire d'Aix ne voulaient point contribuer aux dépenses de la ville.

(1) Extrait des Mémoires de M. le comte Portails {Séances et travaux, etc., t. XLIX, p. 66 et 67). — Archives départementales des Bouches-du-Rhône, fond de l'Intendance, C, 1 , 492. Extrait du greffe de la communauté de Toulon. — Procès-verbal des événements désastreux arrivés en cette ville depuis le 23 mars, publié par M. Henry, Histoire de Toulon, p. 43 et suiv. — Archives nationales, H, 1274. Lettre de M. de La Tour à M. Necker. Lettre do M. Portails à ***. H, 1453. Lettres de M. de Missiessy, sénéchal de la sénéchaussée de Toulon; de M. de Coincy et de M. de Caraman.

(2) Désarroi et faiblesse dont il est juste de faire remonter la responsabilité au gouvernement.

(3) Archives départementales, C, 1, 492. Lettre de M. de La Tour, 24 mars, à MM. Necker et de Villedeuil.

Dans les quelques lignes de M. de La Tour que nous venons de citer, le premier président se sert d'une expression assurément inexacte, lorsqu'il dit que les assemblées des corporations commenceront le lendemain à Aix.

L'inexactitude est évidente; il est facile de la constater et possible de l'expliquer!

Pour la constater, il suffit d'ouvrir les registres des diverses corporations d'Aix, conservés à l'Hôtel de ville.

Le 12 mars, le lieutenant général de la sénéchaussée, M. Audier-Massillon, avait fixé au 2 avril l'assemblée des trois ordres de cette sénéchaussée. Cette ordonnance ne fut notifiée que le 16 aux officiers municipaux (1). Le lendemain 17 et le surlendemain 18, ceux-ci avertirent les syndics ou les prieurs des différentes corporations, d'en réunir les maîtres en séance extraordinaire à l'effet de nommer des délégués à l'assemblée du tiers état de la ville indiquée pour le 27 du courant.

Dès le 19 mars la corporation des droguistes, épiciers, cireurs et limonadiers (2) et celle des menus métiers (3) se rassemblèrent, la première dans une des salles des révérends pères Carmes, la seconde dans une des dépendances de l'église de Saint-Sauveur. Les 20, 21, 22, 23, 24, 25, même le 27 mars, ces assemblées électorales de corporations se succédèrent; plusieurs se tinrent dans des églises ou dans des couvents ; les apothicaires se réunirent à l'université (4); les meuniers (5), les ferblantiers (6), les

(1) Par exploit du sieur Girard, huissier. Registre des cardeurs de laines, f 72, Arcliivcs municipales d'Aix, artnoire des anciennes corporations d'arts et métiers.

(2) Archives municipales d'Aix, armoire des anciennes corporations, registre des épiciers, f" 213.

(a) Id., ibid., registre des délibérations des menus métiers, f° 15. — La corporaliou des menus métiers comprenait les maîtres charrons, les faiseurs de chaises, do peignes et de parasols, les cribliers, les ébénistes, les scieurs de long et les bahutiors.

(i) Archives municipales d'Aix , second registre des délibérations des apothicaires, i° 98.

(5) Id., ibid., deuxième registre, £" 28,

(G) Id., ibid., registre unique, f°' 247-248.

[]'){\ MUl.VHEAL' ET LA PHOVENCE.

labricanls de bas au mélitM* (1), dans des éliuK's de notaires. Quel(ines-nns de ces collèges ùlecloi'aux claii'iit peu nombreux; les apolliicaires ne paraissent pas avoir etr plus de quatre; ils n'usèrent pas moins bravenienl (1(! leur droit et se nommèrent deux dèléj^ués. Les cordonniers n'auraient dû avoir (lu'un délégué (î) ; ils s'en donnèrenl deux (3). On en [trenait à l'aise avec les prescriptions réglementaires.

Les procès-verbaux de ces assemblées ne sont que la reproduction uniforme d'un modèle envoyé de Paris; ils ne nous apjirenneut rien sur le voai de ces corporations [h] (jue nous ne connaissons que très imparfaitement (5). En

(1) Arcliivcs municipales d'Aix, registre '2, f" 10"2. (1) Archives itarlemciilairet, t. I, pp. 628 à 629.

(3) Archives municipales, armoire des corporaUons, registre quatrième, f 28.

(4) Archives municipales, etc., registre des marchands. — Par exception, lo registre du corps des marchands nous renseigne sur la rédaction du cahier de co corps. Dans une assemblée tenue le 14 mars, l'un des syndics annonce que les lettres de convocation sont arrivées depuis trois jours. Les consuls ne les ont pas encore avertis de réunir la communauté pour nommer ses députés ; mais ils leur ont demandé les noms de tous les membres du corps et les ont invités à leur faire connaître, par un mémoire, tout ce que le commerce de la ville serait dans le cas de réclamer aux états généraux.

Ce mémoire devait être le cahier du corps; des commissaires furent désignés pour le dresser, et lorsque, le 24 mars, le corps se rassembla pour procéder à l'élection de ses députés, il put en écouter la lecture et approuver le contenu.

Nous n'avons pas conservé le texte de ce cahier, mais il nous est permis d'affirmer que la demande d'une juridiction consulaire, — nous dirions aujourd'hui d'un tribunal de commerce, — en était le principal article.

(5) Il ne nous a été possible de retrouver que deux de ces cahiers de corporations : celui des maîtres tisserands, recueilli dans le registre B, III, 2, des Archives nationales, et celui des orfèvres, qui a été consigné dans lo 4* registre des délibérations de cette corporation (Archives municipales d'Aix, armoire des corporations, f° 158).

Les maîtres tisserands demandent que les biens territoriaux soient soumis sans exception à la taille, pour compenser l'abolition du piquet, des droits d'entrée et de tous les impôts sur les vins, les poissons, les huiles et la viande; — que les nobles soient , aussi bien que les roturiers, tenus de loger des troupes; — que le blé ne soit plus marchandise, et s'il doit continuer de l'être, qu'il soit nommé des commissaires pour surveiller les négociants. Ils se plaignent que le commerce des toiles et cotons soit presque ruiné par le manque de récolte du chanvre et par les droits élevés qu'jj

revanche, nous savons, par le témoignage du lieutenant général de la sénéchaussée, que ces assemblées se passèrent avec beaucoup de calme et de tranquillité (1). En général, elles ne subirent pas la pression po[)ulaire, qui avait troublé celles de Marseille. Le peu de bruit qu'elles firent et qui se fit autour d'elles, empêcha, sans doute, M. de La Tour de prendre garde à leur tenue; toutes ses préoccupations étaient tournées vers les paysans (2).

Ces paysans travaillaient à la campagne, mais après des journées qui commençaient à huit heures du matin pour finir à quatre heures du soir, beaucoup rentraient dans les faubourgs et dans la ville même ; ils y logeaient, avaient les mauvaises habitudes des travailleurs urbains, se livraient au jeu et au libertinage, abusaient des liqueurs fortes et respiraient Tair des cabarets également malsain pour l'esprit et pour le corps (3).

Alliant la rudesse rustique à l'excitation enfiévrée des ouvriers de la ville, ces paysans des faubourgs et ceux du terroir que les idées et les passions de leurs compagnons

faut payer au bureau de Septèmcs sur les matières premières importées de l'étranger.

Les orfèvres réclament : 1° l'établissement d'une juridiction consulaire ou, si l'on aime mieux, d'un tribunal de commerce dans la ville d'Aix ; 2° un règlement général ou, pour mieux dire, une loi pour former le conseil de chaque communauté, de manière à [sic) ce qu'aucune classe de citoyens n'en soit exclue et que tous les individus aient un droit égal à l'administration de chaque cité.

(1) Archives nationales, B, III, 2, p. 128. M. Audier écrit, le 27 mars, à MM. les députés d'Aix à Paris : « Mon assemblée générale est fixée au jeudi M 2 avril. Je me flatte que l'assemblée sera tranquille, malgré les efforts de » bien des gens pour la troubler. Toutes les opérations qui devaient la pré- » céder se faisaient avec beaucoup de calme et de tranquillité, même avec » des applaudissements universels de la part du peuple jusques à mercredy » que M, de La Fare , se rendant au conseil de ville pour la nomination » des députés, s'arrêta une demi-heure à la porte de l'Hôtel de ville. »

(2) Archives nationales. B, 111, 2, p. 134. « Déjà toutes les assemblées de corporations avaient nommé leurs députés et rédigé leurs cahiers. On tint, avant hier 25, l'assemblée de tous les paysans du territoire. »

(3) Achard, Géographie de la. Provence, t. I, p. 200. — Archives nationales, H. 1274 : le comte de Caraman à ***, 22 mai 1789. — De Ribbe, Les Corporations ouvrières de l'Ancien régime en Provence, p. 80-1.

de travaux avaient gagnés, étaient signalés à rinlondanl commo animés de dispositions ])articuliùrenient inquiétantes. M. do. La Tour finit \n\v ne plus songer qu'à eux, et le jour pour leiiuel ils étaient convoqués, le 25 mars, fut pour lui celui où les assemblées de corporations devaient commencer.

Les paysans se divisaient tout naliu-ellement en deux sections : ceux des faubourgs ou de la ville et ceux du terroir ; les uns devaient être présidés par l'assesseur Roman-Tributiis, les autres par le troisième consul Arnulphi. L'église de Saint-Jean-Baptiste fut assignée aux premiers comme lieu de réunion ; celle du collège Bourbon aux seconds. Dans le même après-midi l'assemblée des bourgeois libres ou non corporés devait se tenir à l'Hôtel de ville sous la présidence du premier et du second consul, MM. de La Fare et Duranti-Collongue.

Il y avait certainement bien des chances pour que cette dernière assemblée fût plus calme que les deux autres ; mais ne serait-elle pas troublée par les attroupements que pourraient former, sur la place de l'Hôtel de ville, les crocheteurs , le menu peuple , les gens sans aveu , les étrangers, les paysans des communautés voisines !

Les ménagers , les fermiers et les simples cultivateurs de Saint-Jean-Baptiste et du collège Bourbon délibérèrent et nommèrent leurs députés avec beaucoup d'ordre et dans un grand sentiment d'union, c'est du moins ce qu'afOrme M. Audier-Massillon (1). Une relation, du reste assez verbeuse et déclamatoire, insérée dans le cérémonial d'Aix, restreint cet éloge aux paysans que présidait l'assesseur ; elle prétend que M. Arnulphi eut beaucoup de peine à contenir les siens et qu'ils le forcèrent par leurs menaces à souscrire aux demandes les plus exagérées.

Quoi qu'il en soit, M. de La Fare eut une tâche plus pénible et plus dangereuse.

(1) Archives nationales, H, B, III, 2, p. 134 : lettre de M. Audier-Massillon h M. le directeur général des finances, 11 mars 1789.

Prévoyant les désordres auxquels il serait appelé sans doute à faire face, il s'était concerté avec M. de Caraman sur les moyens de les réprimer. Il lui avait d'abord demandé de renforcer de cinquante hommes la garde ordinaire de l'Hôtel de ville; mais, après réflexion, croyait [iréférable que ces cinquante hommes restassent au quartier, prêts à marcher en cas de besoin. Tout le régiment de Lyonnais fut également consigné. Des officiers et des sergents, postés de distance en distance, entre l'Hôtel de ville, celui du commandant et la caserne, devaient transmettre rapidement les avis et les ordres concernant le maintien de la tranquillité publique. MM. de Caraman et La Fare estimaient qu'avec le tempérament |du peuple provençal, il importait de dissimuler les forces destinées à le contenir.

Le moment est venu de décrire le principal théâtre des événements que nous allons essayer de retracer.

Reconstruit de 1656 à 1668, l'Hôtel de ville d'Aix a dans son architecture l'élégance sobre du dix-septième siècle et dans ses proportions modérées je ne sais quel air de grandeur. La façade que la Révolution a dépouillée des statues en pied de Charles III d'Anjou et de Louis XI, d'un buste colossal de Louis XIV et d'un écusson soutenu par des anges , est tournée vers le levant et domine une place en forme de rectangle ou plutôt de trapèze. D'assez médiocre étendue, cette place est artistement encadrée. Au midi s'élèvent les greniers publics ou d'abondance, vaste bâtiment construit en pierres de taille et voûté jusqu'au deuxième étage. Les habitants de la province pouvaient y entreposer pendant toute l'année, s'ils le voulaient, les grains qu'ils avaient à vendre moyennant une légère redevance de deux sols par charge payée le jour du dépôt (1). Sur le fronton de l'édifice se détachent, en un vigoureux relief , les statues colossales et symboliques

(1) Achard, Dictionnaire de Provence, t. I, p. 199.

'M'iO MIRAnEAU ET LA PROVENCE.

(le Cybèle el de Saturne , dues au cisenu de Chastel cl qui semblent re^iarder la place. A l'angle nurdonesl se dresse la tour de la grande horloge qui surmonlail une ancienne porte. De date relativement récente (1), cette lour inspirait, dès la fin du dix-huitième siècle, des craintes pour sa solidité ; en 1780, le conseil de ville en décidait la démolition. Heureusement cette décision no fut pas exécutée et la lour est ciu;ore debout. Elle semble être le beffroi de l'Hùlel de ville qu'elle rejoint en dessinant un angle droit avec la façade de cet édifice (2).

Centre assez animé, cette place est comme le i''endezvous de cin(i rues {)rincipales. Aux deux extrémités de sa {tins large base, celle du sud, elle reçoit du côté de l'ouest les rues des Orfèvres et des Cordeliers, et à l'est la rue Vauvenargues, jadis rue de la Boucherie. A ses angles nord- est et nord-ouest, débouchent la rue Saint-Laurent et celle de la Grande-Horloge (3). Les rues des Cordeliers et de Saint-Laurent sont perpendiculaires ; celles de la Boucherie, des Orfèvres et de la Grande-Horloge sont parallèles à la façade de l'Hôtel de ville.

Dans l'après-midi du 25 mars, sur les deux heures, un attroupement assez peu considérable, d'après le procèsverbal dressé par les bourgeois non corporés, une foule immense , d'après le témoignage de M. Fauris de Sainl- Vincens, occupait cette place. C'étaient surtout des femmes, des paysans, des crocheteurs, des gens sans aveu, des inconnus, des Italiens ou des hommes qui avaient une réputation d'audace et de brutalité, comme André, dit le Boucher, Biaise Jean, surnommé le Damné {lou Damnai) (4). L'archevêque d'Aix laisse entendre que quelques-uns

(2) Roux-Alphcran, Les rues d'Aix, t. I, pp. 72 et suiv., 79, 84 et 85, 741 et 742. — Archives municipales, armoire des délibérations du conseil, registre 22, f 354.

(3) Aujourd'hui rue Gaston de Saporta.

(4) Archives départementales, Parlement : Arrêts à la barre depuis le 26 mars 1789 jusqu'au 5 juillet 1790; Délibération du 22 avril 1789.

avaient des pistolets. M. de Caramari affirme que tous étaient sans arme. Un assez grand nombre d'enfants, attirés par la curiosité, s'étaient mêlés à cette foule.

M. de La Fare arriva, gagnant l'Hôtel de ville.

Il revenait à peine de Manosquc, où son intervention lui avait mérité la reconnaissance des consuls et des habitants ; mais sa naissance et ses opinions aristocratiques, ses condescendances pour la noblesse et les commissaires du roi dans la dernière session d'États, son affectation de se tenir à Técart de la protestation du tiers contre la légalité de ces Etats, étaient des torts que ses récents services ne pouvaient faire oublier; il était impopulaire à Aix comme M. de Gaillard l'était cà Marseille.

Un incident des plus simples suffit à le mettre aux prises avec la populace : avisant quelques paysans, il leur fait observer qu'ils ne sont pas convoqués à l'Hôtel de ville, mais doivent se rendre à l'église du collège Bourbon.

Cette observation est accueillie par des huées et des vociférations réclamant la diminution du prix des denrées et l'abolition du piquet.

Par point d'honneur, M. de La Fare, qui est militaire et chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis , ne veut point fuir devant ces manifestations hostiles ; il reste sur le seuil de l'Hôtel de ville, discutant ou plutôt se disputant avec la foule qui répond à ses paroles par de nouvelles huées !

Les bourgeois, qu'il doit présider et qui se sont rassemblés autour de lui, son propre collègue, M. Collongue, le pressent en vain, à plusieurs reprises, d'entrer dans l'Hôtel de ville; il s'expose inutilement; sa présence, ses discours ne font qu'irriter plus encore le peuple.

M. de La Fare croit l'apaiser en lui jetant quelques écus ; il l'enhardit. Un paysan lui crie qu'on n'en veut pas à son argent, mais à sa vie.

Les femmes surtout sont audacieuses, insolentes. Elles se démènent au premier rang de l'émeute ; l'une d'elles interpelle personnellement M. de La Fare qui, agacé et ne

302 MinAlJEAU ET LA PROVENCE.

se possédant plus, lui répond qu'elle n'est faite (pic pour manger le crollin do ses chevaux (1).

A re propos, qui circule rapidement de bouche (mi bouche, les huées redoublent; l'attilude de l;i fouh; devient jihis mena(;ante. M. de La Fare ordonne aux quatre soldats de garde sur la porte de former rempart devant lui.

Les femmes n'en sont (jue plus furieuses. Les bourgeois (î) et M. Duranti-Collongue réitèrent leurs instances auprès de ^L de La Fare jtour le décider à rentrer ; ils l'en conjurent au nom de tous les honnêtes gens. M. de La Fare ne se laisse pas persuader. « Amusons-les, » Téplique-t-il en regardant les émeutiers, « j'ai envoyé cher- )) cher la troupe. » Cependant l'insolence de la populace s'accroît, elle hue plus fort encore M. de La Fare et lui fait des cornes. Alors M. de La Fare prend le fusil d'un des soldats et, d'après les uns, fait mine de vouloir bourrer les séditieux, d'après d'autres, les couche en joue (3).

(I) « Aucune prouve, » observe M, de Ribbe (Pascah's, p. 180), « ne justifie que ce propos ait été tenu. M. de La Fare l'a toujours depuis énergiquement nié. » Il est rapporté dans le procès-verbal des événements des '25 et ÎG mars, dressé par les bourgeois incorporés témoins de cette scène. Si ce rapport n'est pas bienveillant pour M. de La Fare, il semble empreint d'un caractère incontestable de vérité.

(<) C'est cette assemblée de bourgeois n'appartenant à aucune corporation que M. de Ribbe, h la suite du président Fauris de Saint-Vincens, confond avec celle du tiers état de la ville dAix. 11 dit (Pascalis, p. 179) : « Au 2b mars avait été fixé le conseil de famille charge d'élire les trente députés qui représenteraient la ville d'Aix à l'assemblée de la sénéchaussée. » Ce prétendu conseil ne se réunit que le '28 mars au soir (Archives nationales, H, 1*274 : lettre de M. de La Tour à ***, 20 mars 1789). Le vrai caractère et la composition de l'assemblée du 25 mars sont nettement indiqués i)ar un assez grand nombre de documents, entre autres par le Cérémonial d'Aix et par le Procès-verbal des événements des 25 et 2G mars. Ajoutons que Roux- Alphéran, t. I, p. 79, commet la même méprise.

(3) M. Audier-Massillon, dans ses lettres du 27 mars 1789 à MM. les députés d'Aix et au directeur des finances (Archives nationales, B, III, 2, p. 128 et 129). dit que M. de La Fare fil mine de faire feu sur le peuple. Le 27 mars, Mirabeau, écrivant à M. Brémond-Julien, parle du malheureux peuple insulté, outragé, renvoyé au crottin de cheval, enceint de troupe et enfin mis en joue par son premier consul {Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 306). Dans son discours dii 13 août 1789, par une variante nouvelle qui est un écart assez considérable de la vérité, Mirabeau s'écrie : « Moi, qui appartiens à une province dont le chef municipal a fait tirer le premier

M. Collongue, en haussant les épaules, veut lui arracher cette arme ; déjà une grêle de pierres a répondu à l'imprudente menace du consul. Une des sentinelles est grièvement blessée au front.

« Sauve qui peut! » s'écrie M. de La Fare en se réfugiant dans l'intérieur de l'Hôtel de ville et il en fait aussitôt fermer la grande porte. Mais toutes les vitres sont bientôt brisées; la populace s'introduit môme par des fenêtres à fleur de terre, dans les prisons de la police et vient attaquer une porte ouvrant sur le grand escalier où se tiennent M. de La Fare et plusieurs bourgeois. Ceux-ci consolident cette porte à l'aide de poutres qui se trouvent dans la cour. Mais la grande porte continue d'être battue à coups de pierres et l'on craint qu'elle ne soit enfoncée. Si elle cède, les assaillants trouveront devant eux l'obstacle de la grille qui est à l'entrée de la cour. M. de La Fare vient d'ordonner qu'on la ferme.

Toujours plein de courage le premier consul veut mettre son chaperon et parler au peuple. Les bourgeois l'en empêchent. L'un d'eux, M. Gabriel, ancien procureur au Parlement, connu pour son intégrité, sa droiture, ses talents et son ardent amour du bien public (1), paraît à une fenêtre de l'Hôtel de ville, la poitrine découverte et comme défiant les coups; mais il a beaucoup de peine à se faire entendre. La foule lui demande les clefs des greniers

coup de fusil sur le peuple, ce qui a allumé le feu de la guerre » {Moniteur, séance du 13 août 1789). D'autre part, le procès-verbal des bourgeois non corporés et le journal de M. Fauris de Saint-Vincens (p. 836) disent qu'il se mit à bourrer la foule. Le Cérémonial d'Aix (f 291) ne parle point de cette regrettable provocation. M. de Caraman essaye d'en affaiblir la portée : « Une des quatre sentinelles de la porte de l'Hôtel de ville, » dit-il, « ayant laissé son fusil à côté de lui, jM. de La Fare le prit et lui dit de prendre son arme. Ce mouvement parut au peuple une menace » (Archives nationales, H, 1453 : relation de M. de Caraman). Il n'est pas besoin de faire ressortir la gaucherie embarrassée de ce dernier récit. En outre, cette manière par trop optimiste et trop ofiBcielle de présenter le fait est en désaccord avec toutes les relations qui nous en ont été conservées.

(1) Lettres des procureurs des pays. Marseille, Fa. 15 : lettre à M. de Vil ledeuil, 8 avril 1789, f 32.

nr»4 MIRAnEAU ET 1-A PROVENCE.

pul)lit's. Faiblissant k son lonr, M. de La Faro écrit, ;'i la IkUu rorclre de k'S livrer, et va Tenvoyer tout sij^nt; an concierge de ces greniers. Mais nn bourgeois, M, l*(;rrin, insiste sur les inconvénients de celle mesure, (jui ré[>andrail sùrenienl l'alarme dans la ville. Il représente à ses collègues el à M. de La Fare que le vrai peuple, le peu[)le honnête, qui attend des états généraux le soulagement de ses maux, n'a point de part à cette sédition cl qu'on pourrait apaiser aisément quelques mutins, peutêtre excités sous-main pour troubler les assemblées électorales, en leur accordant une légère diminution sur le prix du pain et de la viande. M. de La Fare dresse sur-lecliamp un arrêté (jui établit cette réduction.

Il n'y a pas de temps à jterdre pour le publier. La i)0pulace est de plus en plus furieuse. Les coups de hache ont succédé aux coups de pierres contre la grande porte.

Quatre électeurs, MM. Gabriel, Perrin, Dubourg et Faure, se sont chargés d'une publication qui pourrait bien n'être pas sans danger.

Pour communiquer avec les émeutiers et moins s'exposer à leurs coups, ils montent sur la tour de la Grande- Horloge; mais au moment où ils atteignent le sommet de cette tour, le peuple n'a plus d'yeux pour les voir, plus d'oreilles pour les entendre. Une brusque panique l'a fait refluer dans la rue Saint-Laurent. La troupe vient d'apparaitre. Le détachement de cinquante hommes, demandé par M. de La Fare, débouche par la rue des Orfèvres, qui l'amène directement à la porte de la mairie. 11 a l'ordre de se former en bataille devant cette porte et de dégager successivement la place. Deux officiers à pied le conduisent.

En même temps que ce détachement, M. de Caraman arrive sur la place par une rue parallèle à celle qu'ont suivie les soldats. Il est à cheval, accompagné de son fils, de son aide de camp, M. de Félix, de son capitaine des

gardes et de quelques cavaliers; il compte ({ue su présence pourra imposer au peuple d'Aix, qui a personnellement de l'amitié pour lui. La populace, en l'apercevant, se prend à crier : « Vive le roi et M. le comte de Caraman! » M. de Caraman veut profiter des bonnes dispositions que semblent trahir ces cris. 11 harangue les émeutiers, les exhorte à se disperser, lorsque tout d'un coup les pierres volent contre la troupe.

Les mutins ont repris courage en voyant le petit nombre de soldats. Deux de ces derniers tombent mortellement atteints. Un troisième est grièvement blessé. Exaspérés, leurs camarades font feu, sans ordre de leur chef, une simple décharge à poudre, assurent M. de La Tour et M. Fauris de Saint-Vincens. M. de Caraman ne le dit pas, et d'après le procès-verbal des bourgeois, plusieurs pères de famille, qui venaient retirer leurs enfants de la bagarre, reçoivent des coups de fusil. Un homme du peuple est tué.

Si le peuple n'a que des pierres contre les balles, il a pour lui le nombre et le nombre ne tarde pas à l'emporter. Les soldats sont bientôt désarmés, dispersés, refoulés!

M. de Caraman est tout surpris de la manière dont on les traite et plus surpris encore d'être lui-même accablé de pierres. Un de ces projectiles le frappe rudement au côté. Son épée est cassée ; son chapeau, jeté à terre. Son fils reçoit une forte contusion à la mâchoire et au cou.

Resté seul avec son escorte maltraitée, sur la place, du côté opposé à l'Hôtel de ville, M. de Caraman se dégage lentement et au pas de son cheval, du milieu des séditieux, qu'il craint de fouler et d'estropier.

Sa retraite et la disparition de la troupe laissent la foule maîtresse de la place, exaspérée par les coups de fusil qu'elle vient de recevoir et plus insolente encore par la victoire qu'elle a remportée.

Les bourgeois restés au sommet de la tour de la Grande- Horloge ne veulent pas différer plus longtemps d'annoncer au peuple la bonne nouvelle ; mais désespérant de dominer

;U)(i MlUAlIliAi; ET LA l'HOVENCK.

les clameurs (jiii remplissent la place, ils jelleiil aux (iiiieiilit'i's. dans un mouchoir, l'arréLé portant diminution du l)i-ix ilu pain et dv, la viande. An môme instant, des pierres lancées par deux crocheteurs dans la direction de la tour les obligent à se retirer et ne leur permettent pas, comme le remarque assez naïvement le procès verbal, de juger de l'effet ijue ju-oduit relie diminution.

L'émoi et la terreur sont au comble parmi les bourgeois assiégés dans l'Hôtel de ville. Us entendent l'ômeulc; vociférer : « Nous voulons le premier consul ! » Sans secours, abandonnés de tout le monde, ils se voient déjà égorgés si la porte vient à céder. Une coupable défaillance saisit la plupart d'entre eux; ils songent à se dégager en livrant M. de La Fare, auteur de tout le mal; mais M. Perrin remontre à ceux qui sont autour do lui, dans la cour, que, quels que soient les torts de M. de La Fare, il ne faut pas l'abandonner, M. Gabriel parle dans le même sens et avec beaucoup d'énergie à ses collègues réunis dans la salle des tableaux; puis, craignant de n'être pas écouté, il ouvre lui-même la porte, se jette au milieu des factieux, embrasse plusieurs d'entre eux et, par cet acte de courage et de dévouement, étonne, déconcerte, désarme si bien l'émeute, que tous les électeurs peuvent sortir sans danger. Du même coup l'Hôtel de ville, les archives d'Aix et de la province sont sauvés d'une entière dévastation.

Telle est du moins la version du procès-verbal (1), mais d'autres relations, les lettres de M. Audier et de l'arche-

(1) Cotte version est, dans une certaine mesure, confirmée par le témoignage que les consuls d'Aix, procureurs du pays, rendent à M. Gabriel : Lettres des procureurs du pays, Bibl. de Marseille, Fa, 15, f" 32. Lettre des procureurs du pays à M. de Villedeuil : « C'est lui, M. Gabriel, qui dans la » journée sinistre du 25 mars , par sa présence d'esprit et son intrépidité, » en risquant sa vie, a sauvé les jours de notre premier consul et des habi- » tants notables non corporés qui formaient ce jour-là une assemblée élé- » mentaire pour la députation aux états généraux. D'un moment à l'autre » on l'a vu dans tous les lieux, soit à Marseille, soit ici oîi sa présence » pouvait être utile à la patrie, »

ÉLECTIONS ET KVIEUTES. 367

vêque d'Aix, indiquent que ces bourgeois, prisonniers de la foule, ne rachetèrent leur liberté et iiciit-èlre leur vie qu'en livrant les clefs des greniers publics.

Quant à M. de La Fare, avec l'aide de deux électeurs, MM. Simon et Laurin, il s'évada par une fenêtre. La pluie qui tombait, le large parasol qui l'abritait et le dissimulait, favorisèrent sa fuite; pourtant quelques femmes de l'émeute crurent le reconnaître et crièrent : « c'est lui! c'est lui! » mais elles perdirent sa trace et une autre femme le recueillit dans sa maison (1).

Cette fuite épargnait un crime aux séditieux; ils n'en triomphaient pas moins.

Un moment, M. de Caraman eut la pensée de leur faire payer leur trop facile victoire sur les cinquante hommes du régiment de Lyonnais.

Sous le coup de l'irritation que lui avait causée cette bousculade, il prit d'abord ses mesures pour diriger le régiment tout entier sur l'Hôtel de ville. M. de Félix alla porter à la caserne les ordres du commandant, mais dans la rue Longue-Saint- Jean (2), deux inconnus sautèrent à la bride de son cheval qui, en se débattant, désarçonna son cavalier. Celui-ci se blessa à la tête. Un troisième individu saisit l'épée de M. de Félix et voulut l'en percer ; mais le comte d'Arbaud-Jouques, lieutenant-général des armées navales du roi, le tira courageusement des mains de ses assassins (3).

La blessure de M. de Félix était grave. Elle devait lui laisser une fièvre intense; il fallut le saigner deux fois.

(1) La fuite de M. de La Fare a donné lieu à plus d'une version.

Celle du président Fauris de Saint-Vincens a un caractère fort pittoresque et légendaire. « Heureusement, » dit-il, « M. de La Fare a le temps de » gagner les toits, de s'enfuir de maison en maison, jusqu'à un souterrain » par lequel il échappe à la fureur du peuple. » Journal, p. 826.

M. de Ribbe a cru devoir, à peu prés, accepter cette version, p. 180.

(2) Aujourd'hui rue Roux-Alphéran.

(3) Archives départementales, Parlement : arrêts à la barre du 26 mars 1789 jusqu'au 5 juillet 1790. Délibération du 22 avril 1789.

368 MIHAllEAU KT LA l'ItOVENCE.

Ce iiuuvt'l alUiiilal n'élait pas lail pour câliner M. de Caraman ; pourlaiil s(jii luiinanité l'einijorta sur sa colore; il se représcnla avec hoircur le massacre (pii jtoiirrail. s'ensuivre s'il lançait ses soldais furieux el en force sur les émeuliers, confondus avec les paysans de la ville et du terroir, (jui sortaient de leurs assemblées respectives et accouraient sur le liié.llre de la sédition. 11 se rendit aux instances des habitants, qui le priaient de ne pas faire donner tous ses faiilassins. Déjà il avait commandé à la seule compagnie de cliasseurs de marcher, lorsque tout d'un coup un peuple immense, amené par le gouverneur de ses enfants, M. Perrol, vint vers lui, chapeau bas et criant : « Vive le roi et M. le comte de Caraman! » L'atroupement présente au commandant mille excuses de ce qui s'est passé; l'assure qu'il va se séparer; mais le prie d'ordonner que le pain blanc soit à deux sous et demi, le pain bis, à deux sous, la viande à cinq sous la livre. On lui demande encore l'abolition du piquet. — M. de Caraman promet d'appuyer ces demandes auprès des consuls. Aussitôt des cris de joie éclatent. M. de Caraman peut croire que tout est terminé; il apprend que M. de La Farc est sorti de l'Hôtel de ville et que M. de la Tour est en sûreté; il renvoie ses soldats à leur quartier et ne retient que ceux qui lui sont nécessaires pour la garde de la ville. La grande caserne est en défense, protégée par des postes avancés. Un morne silence règne aux abords d'Aix. Les routes, d'ordinaire si animées à la chute du jour par le retour des paysans, la rentrée des promeneurs et l'arrivée des voyageurs, sont désertes. Ce silence et cette solitude indiquent que quelque chose de grave se passe dans la ville (1). On vient d'annoncer à M. de Caraman que les greniers publics sont au pillage.

La populace, ameutée, a commencé ce pillage ; mais les

(1) Extrait des Mémoires de M. le comte Porlalis {Séances et travaux de l'Académie des sciences morales, t. XLIX, p. 09-70).

paysans honnêtes onl craint qu'elle n'enlevât tout le blé, et redoutant pour eux la famine, ils se sont mis à piller à leur tour avec leurs femmes et leurs enfants.

En moins de trois heures on a emporté des greniers publics les 2,000 charges qui s'y trouvaient (l) ; il n'y reste plus rien, pas même les portes et les serrures.

La presse a été si grande qu'une femme et deux enfants ont péri étouffés.

Il est huit heures du soir; mais le pillage continue et va se prolonger bien avant dans la nuit.

Des greniers appartenant à des religieux et ceux de deux négociants sont tour à tour envahis et saccagés. Le blé que l'archevêque d'Aix faisait distribuer à prix réduit, sur des certificats d'indigence (2), n'est pas môme épargné.

La crainte d'un massacre et peut-être d'un pillage général a encore empêché M. de Caraman de faire intervenir les troupes. Il s'est contenté d'ordonner la fermeture des portes de la ville, d'établir un poste à chacune de ces portes pour empêcher la sortie des blés pillés et de remettre aux bourgeois rassemblés, sinon armés, la défense de l'ordre.

C'était suivre à peu près la même politique qu'à Marseille.

M. de Caraman obéissait du reste plutôt à une pensée d'humanité qu'il ne cédait à un mouvement de faiblesse. Autour de lui les représentants de l'autorité et de l'administration ne laissaient pas que d'être troublés.

M. de La Fare partait pour Paris. Sur le faux bruit que quatre ou cinq mille Marseillais allaie*nt venir l'enlever, M. de La Tour ne s'était pas cru en sûreté dans son hôtel de l'intendance, sous la garde volontaire de quelques bourgeois zélés; il l'avait quitté pour la caserne du régiment de Lyonnais, où il passait la nuit.

(1) Lettres des procureurs du pays, etc. : lettre à M. de La Tour, f" 24.

(2) C'était du blé de Sicile; il coûtait 42 livres la charge ; l'archevêque d'Aix le faisait vendre 37 livres, prenant la perte à son compte. Lettres des procureurs du pays, etc. : lettre à MM. les consuls d'Aubagne, f" 29.

370 MinAUEAU ET LA PHOVENCE.

L'assesseur d'Aix, (jiii se sentait moins en butte à la haine du peuple, et ran-.lievc'Mpit', (pii vriiait de voir l'onieute respecter les portes (1<; son palais i-estées, sur son ordre, loules grandes ouvertes (1), avairnt l'cîspiit plus libre pour s'o(*euper des dangers ituhlics et pour renijdir leurs devoirs de procureurs du pays. Le lendemain était jour de marché et le pillage compromettait, peut-être allait rendre impossible l'approvisionnement de ce marché.

Avec un marché vide et les paysans qui accouraient en grand nombre, une nouvelle émeute était à prévoir et à craindre.

L'assesseur fit une ronde chez tous les boulangers pour leur recommander de doubler la quantité de pain qu'ils cuisaient habituellement. L'archevêque s'assura de près de cent quarante charges de grains disponibles ; soixante appartenaient au chapitre de Saint-Sauveur. Les chanoines de ce chapitre promirent de les envoyer sur le marché et de les faire vendre au prix qui serait fixé par l'assesseur. Le lendemain matin la municipalité allait inviter les personnes qui auraient pris du blé au delà de leurs besoins à le porter au marché. Toutes ces mesures auraient été peut-être impuissantes à conjurer les dangers que l'on redoutait.

Heureusement Mirabeau devait être là.

Dès la veille, par un courrier expédié exprès, M. de Caraman l'avait informé, avec grands détails, de l'émeute d'Aix.

Sous le coup de ces nouvelles et de celles qui arrivaient de Toulon, il avait redoublé de vigilance et de précautions pour prévenir à Marseille une recrudescence de troubles. On lui faisait craindre un acte de violence et de vandalisme sur la belle fontaine élevée au milieu de la place de La Tour, en vertu d'une délibération du Conseil municipal

(I) Extrait du discours de réception de M. Bureau de La Malle, successeur de M. de Boisgelin à l'Académie française, dans les Œuvres du cardinal de Boisgelin, p. 80.

du 9 février 1775 (i). Il renforça la garde des jeunes gens et visita à cheval tous leurs postes; puis, quand il crut la tranquillité assurée, il partit à franc étrier pour Aix.

A trois heures un quart du matin , il descendait chez M. de Caraman.

L'émeute de la veille venait à peine de s'apaiser. 11 n'y avait pas une heure qu'une bande d'émeutiers as.saillait à coups de pierre la maison d'un négociant en grains, M. Lion. André s'en faisait violemment ouvrir la porte ; mais quelques bourgeois déterminés contraignaient les mutins à renoncer à l'entreprise, non sans en venir aux mains. L'un de ces braves gens saisi à la gorge par André n'avait pas été arraché sans peine à la brutalité du nouveau Cabochien (2). La victoire était restée à l'ordre; mais un nouveau mouvement se préparait.

Entre ces deux séditions, M. de Caraman dormait. Il n'attendait Mirabeau qu'à six heures.

Mirabeau le laisse dormir, prend quelques renseignements de ses officiers, est frappé de leur ton d'irritation et de violence et encore tout ému de leurs propos, dans lesquels ils semblaient confondre les hommes et les mouches (3), il va se concerter avec les principaux bourgeois.

Non seulement les bourgeois, mais les artisans et les paysans honnêtes, voulaient être employés au rétablissement de l'ordre ; on les voit s'empresser chez l'assesseur pour se mettre à son service.

Ils seconderont Mirabeau avec encore plus de zèle et de confiance.

(1) Revue de Marseille, octobre 1866. Régis de la Colombière, Les fontaines de Marseille, p. 550.

(2) Archives départementales des Bouchcs-du-Rhône, section d'Aix, Arrêts à la barre, etc. : arrêt du 2S mars 1789. — M. Fauris de Saint- Vincens prêle aux émeutiers, qui attaquèrent la maison et les magasins de M. Lion, l'intention criminelle d'y mettre le feu {Journal ms. du Parlement, p. 827). — Il faut observer qu'André était le chef de ces émeutiers, et que nulle tentative incendiaire ne figure au nombre des motifs de la condamnation capitale prononcée contre ce malheureux.

(3) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 304.

372 MIIIAUEAU ET I.A l'HOVENCE.

A ciiuj heures et demie, celui-ci :i unc^ conférence avec M. lie Carauuin. M. de Carauian lui donne pleins pouvoirs ; il se lie à lui do la police de la ville ol du marché.

Kn changeant moins complèlemenl (ju'il ne; veut, bien le dire, les dispositions déjà [Crises par le commandant, Mirabeau renvoie tous les soldats des postes qu'ils occujiaient, forme des pi(]uets de Ijourgeois, se saisit des portes, dispose de l'inlérieur de la ville et, pour répéter ses j)ropres expressions, à huit heures du matin, quand le mouvement commence, il est mailre d'Aix à ne craindre ni complot, ni brigandage.

Le mouvement se réduit à un [)eu de rumeur au marché. Mirabeau, (jui est à cheval depuis le commencement de la matinée , y court ; il harangue le peuple, prend sa parole d'être sage, d'inviter et de forcer à être sage.

Ce moyen de contenir une émeute ne laissait pas que d'être original ; mais pour l'employer avec succès, il fallait être Mirabeau ! Du reste, tout en croyant à la promesse du peuple, il ne s'endormait pas dans sa confiance. Suivi d'une nombreuse escorte de jeunes gens, il allait d'un poste à l'autre, assurant la libre circulation des grains. Des communautés marchaient sur Aix, au secours de l'émeute qu'elles croyaient déjà formée ; Mirabeau les fit rebrousser chemin.

Enfin, entre une ou deux heures de l'après-midi, le calme se rétablit et il n'eût pas été facile de le troubler de nouveau.

La milice bourgeoise était à peu prés organisée. Le même jour, à cinq heures du soir, assure M. de Caraman, Aix était gardé par quatre cents bourgeois et artisans sous le commandement en chef du lieutenant-général comte d'Arbaud-Jouques. L'effectif de cette milice devait rapidement s'accroître. Nobles et membres du tiers état se confondaient dans ses rangs. Devant les nécessités de la défense sociale, ils oubliaient les froissements et les jalousies d'ordre et de classe. Des patrouilles de miliciens et de

soldais allaient surveiller la ville et faire des perquisitions dans les maisons où l'on soupçonnait que le blé pillé pouvait avoir été recelé.

Les autorités et la population commençaient à se remettre de l'alarme si chaude qu'elles avaient éprouvée la veille et pendant la nuit. Mirabeau pouvait repartir pour Marseille où sa tâche n'était pas encore achevée (1).

Celle des administrateurs d'Aix n'était pas terminée non plus.

Les honnêtes gens paraissaient fortement armés contre le désordre. — Restait encore à rétablir cet ordre stable qui résulte du jeu régulier et sans secousse de la machine économique et administrative.

Le marché du jeudi 26 avait été bien approvisionné. Celui du samedi, beaucoup plus important, le serait-il aussi ? On convint de faire publier par les consuls qu'on payerait le blé qui serait rapporté ; mais s'il était fâcheux

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 303-305. — De Ribbe , Pascalis , etc., p. 179-183. — Fauris de Saint- Vincens , Journal ms. d.u Parlement , p. 827 et suiv. — Archives municipales d'Aix, registre 23, f" 227 et suiv.. Cérémonial d'.-\ix, f" 291. — Arcliives nationales, B, III, 2 : lettres des commissaires des communes d'Aix, p. 120-125; de M. Audier-Massillon à MM. les députés de la ville d'Aix, p. 127-131 ; de M. Audier-Massillon à M. le directeur général des finances, p. 134-137. Idem, H, 1274 : lettres de M. Authenian, avocat général de la Cour des aides d'Aix (27 mars), et de M. de La Tour (26 mars) ; lettre de l'archevêque d'Aix (?), du 27 mars 1789; Procèsverbal des événements du 25 et du 2G mars à Aix. Idem, H, 1453 : lettre de M. de Caraman, du 27 mars.

M. Fauris de Saint-Vincens semble se complaire à réduire l'importance du rôle joué par Mirabeau; il écrit, p. 830 : « M. le comte de Mirabeau est employé, par le commandant, à mettre le calme dans la ville; il s'est promené à cheval dans les rues pendant toute la matinée du 26. » — M. de La Tour, dans la lettre qu'il écrit à Necker sur ces événements d'Aix, passe absolument sous silence l'intervention de Mirabeau ; mais le procès-verbal des bourgeois non corporés, les lettres de M. Audier-Massillon et de M. de Caraman lui reconnaissent le mérite d'avoir pacifié cette insurrection ou plutôt d'en avoir empêché la formation. « J'ai , » écrit M. de Caraman, « employé le comte de Mirabeau, qui a le vœu du tiers état et qui le connaît parfaitement, pour empêcher un plus grand mal que celui qui est ariivé. » On lit dans le procès-verbal : « M. de Caraman, qui connaît tout le dévouement des Provençaux pour M. de Mirabeau, remit à ce gentilhomme la police intérieure et le laissa maître absolu. »

de maii(jut>r de blé, il était plus re.m-et table eiu'ore de (tonner une j)rimo au pillage.

L'archev(^qiie manda cliez lui les cures et les relifi;ieux, leur propojja de s*en(}uérir de ceux (pii avaient volé h; blé, d'aller eux-mêmes on d'envoyer de bons prêtres chez ces malheureux, dont la plupart s'étaient laissés aller à piller dans un moment d'etrervescence ou d'erreur, sans être des voleurs de j)rofession. On leur représenterait le tort qu'ils avaient eu et qu'ils s'étaient fait à eux-mêmes en exposant la ville à la famine. Ils souffriraient, comme les autres, de ce mal dont ils étaient les auteurs.

Ces représentations, bientôt appuyées par un mandement évangélique du prélat, complétèrent heureusement l'effet des perquisitions exercées par les patrouilles de la garde bourgeoise et, dés le jeudi soir 26 , on put voir le concours empressé et consolant de gens qui rapportaient le blé volé sur leurs épaules, sur des ânes ou sur des charrettes. Mirabeau leur avait donné sa parole que , moyennant cette restitution, ils ne seraient pas inquiétés. « J'ai, M écrit l'archevêque d'Aix, « passé au marché, dans les différentes rues, au Cours. J'ai reçu des bénédictions de tous les côtés. L'on montrait plus d'ardeur pour se délivrer du remords qu'on n'en avait eu pour faire le [lillage (1). » Le 27 mars, M. Audier évalue à plus de la moitié la quantité de blé volé qui rentra ainsi dans les greniers publics. L'archevêque parle des deux tiers ; M. Fauris de Saint-Vincens, seulement de neuf cents charges. Le procès-verbal, que nous avons bien des fois cité, assure qu'il n'y eut de perdu que le blé répandu dans le moment du désordre. La plupart de ces évaluations n'étaient pas exemptes d'une exagération plus on moins optimiste; car la ville dut payer 64,807 livres, 8 sols et 5 deniers à divers négociants pour le blé qui leur avait été volé dans les greniers publics le 25 mars (2).

(1) Archives nationales, H, l'274 : lettre de l'archevêque d'Aix, du "27 mars-

(2) Archives municipales d'Aix, Armoire des comptes des trésoriers de la

Quoi qu'il en soit, ce blé du repentir, comme disait l'archevêque par une heureuse expression, allait alimenter la ville.

Tandis que les dégâts matériels étaient en partie réparés avec cet élan empressé, le peuple et la bourgeoisie étaient impatients de couper court, par le châtiment des coupables, aux fâcluMix commentaires que les adversaires de leur cause pouvaient tirer de ces scènes déplorables.

Déjà plusieurs de ces coupables étaient arrêtés ou poursuivis. C'étaient ceux qui avaient dirigé l'émeute, jeté des pierres contre M. de Caraman, ou essayé d'assassiner son aide de camp ! Plus de cinq cents bourgeois ou artisans allèrent demander au commandant de les livrer aux rigueurs sommaires de la justice prévôtale. Les articles 6 et 16 de la déclaration du 5 février 1731 ne permirent pas d'accueillir leur requête ; c'était le Parlement qui devait juger ces prisonniers et ces prévenus. Mais la démarche des artisans et bourgeois n'en conserva pas moins toute sa signification !

Mirabeau en fut attristé, indigné. « On veut, » écrivit-il, « la justice prévôtale ! Le peuple lui-même a presque l'air aujourd'hui d'invoquer des vengeances. Il lui faut des pendus pour la petite pièce ! Voilà le cœur humain ; je prends la nature humaine en horreur (1). »

Le Parlement d'Aix avait une vieille réputation de sévérité draconienne ; pourtant il rejetait trop complaisamment sur les accapareurs la responsabilité des troubles dont il venait d'être témoin pour ne pas excuser, dans une certaine mesure, le pillage des greniers publics et particuliers. Il arrêta que l'information dont le soin lui était remis, ne porterait pas sur l'enlèvement des blés, mais sur les faits particuliers d'incendie, de menaces, de coups de couteau.

ville, registre 162. NoUce historique sur le cardinal de Boisgelin, etc., p. 41.

(1) Mémoires de Mirabeau, t. V, p. 306.

376 MinABEAU ET LA PROVENCK.

André dit le Hoiicht'r fut traduit à sa bairo. Le [H'ocôs de ce mallioiireiix l'ut tnribleiiu'iit sommaire : commoDcé à midi, le '.^7. il était terminé le ?8, à i\vu\ liciii-es de relevée. A trois, la sentence était proiioncée.

Bien qu'il n'eût pas été atteint etconvaincu de tentatives d'incendif^ et de meurtre proprement dit, André n'en fut jias moins condamné à élre livré à l'execulcur de la haute justice j)our élre mené en chemise, tête et pieds nus, la corde au cou, un flambeau ardent entre les mains, devant l'église des Carmélites, où il ferait amende honorable à genoux et demanderait pardon à Dieu, au roi et à la justice ; de là il serait conduit au haut du Cours pcnir élre pendu et étranglé, sur une potence dressée à cet effet, jusqu'à ce que mort no)i naturelle s'ensuivît.

L'arrêt parlait d'une potence ; mais le président Fan ris de Saint-Vincens et Roux-Alphéran nous apprennent ([u'on en fit l'économie. Sans doute, pour aller plus vite, on attacha André à la branche d'un arbre du Cours, en face de la maison du conseiller au Parlement, Lordonné d'Esparron (1).

Un détachement du régiment de Lyonnais occupait le Cours avec plusieurs compagnies de la milice bourgeoise. Cette milice mit ce jour-là sur pied plus de quatre mille hommes de tout état et de toute condition. Cent gardaient chacune des portes de la ville ; trois cents forhiaient une réserve sur la principale place. — D'autres parcouraient les rues, répartis en imposantes patrouilles (2).

Devant ce formidable déploiement de force armée et de force morale, personne ne bougea.

Il ne faudrait pas s'imaginer que le Parlement, en condamnant André, voulut se contenter de celte seule victime

(1) Archives départementales, Parlement, Arrêts a la barre, etc. : arrêt du 28 mars. — Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., p. 835. — Koux- Alphéran, Les rues d'Aix, t. I, pp. 79 à 80; t. II, p. 166.

(2) Fauris de Saint-Vincons, Journal, etc., p. 835. — Archives départementales, C, 1, 492 : M. de La Tour à M. Necker. — Archives nationales, H, 1274 : même lettre, 30 mars 1789.

expiatoire. Il annonçait qu'il avait ordonné un supplément d'informations contre un autre insurgé, Joseph Fabre, et prescrit le dépôt « dans les prisons royaux » do li'ois portefaix qui s'étaient compromis dans la journée et dans la ' nuit du 25 mars. Après une conférence avec M. do Caraman, il ne renonça pas à ces rigueurs, mais jugea bon d'y surseoir (1).

Pourtant une vraie et sincère amnistie eût été opportune, sage, juste même ; car les émeutiers, comme l'écrivaient les commissaires des communes, n'avaient peut-être été coupables que parce qu'ils étaient trop malheureux (2); aussi la charité devait-elle encore plus soulager leurs souffrances que la justice n'avait à punir leur égarement. Le peuple reçut d'abondantes aumônes. Le Parlement fit distribuer du pain aux habitants les plus pauvres de chaque paroisse, jusqu'à concurrence de trois mille livres (3). Cette charité n'était peut-être pas absolument désintéressée ; le Parlement se sentait impopulaire et suspect. On ne l'avait pas vu sans défiance décider l'envoi à Paris (4) de cinq commissaires : M. le président à mortier d'Arbaud-Jouques, MM. les conseillers de Ballon, de Lubières, de Lordonné d'Esparron et M. l'avocat-général Maurel de Calissanne, sous prétexte do rendre compte aux ministres des événements du 25 et du 26 mars à Aix et de la situation de la Provence. Ils étaient soupçonnés d'aller en haut lieu incriminer le tiers état, les comtes de Caraman et de Mirabeau (5).

Pour dissiper ou contrebalancer les soupçons et les sen-

(t) Arcllives départementales, Parlement, Arrêts à la barre, etc. : arrêts du 28 mars. — Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., p. 836. — Cérémonial d'Aix, p. 292.

(2) Archives nationales, B, III , 2 : lettre des commissaires des députés des communes à ***, p. 125.

(3) Fauris de Saint-Vincens, Journal, etc., p. 837.

(4) Le 2G mars.

(5) Archives nationales, II, 1274. et B, 111,2: Procès-verbal déjà cité; lettre de M. Audier-Massillon à MM. les députés de la ville d'Aix, p. 132; lettre dos commissaires des députés des communes, pp. 122-3.

tinients hostiles dont il était l'objet, le Parlement crut devoir accorder une satisfaction aux préjugés et aux colères du peuple, en airèlaiit. le ^?('», d'informer sur les accapaïc nicnls et sur les uiannMivri's, dont on accusait plusieurs particuliers dans le commerce du blé (1).

Assurément le peuple n'était pas seul à crier contre ces accaparements; poui-tant il était malaisé de ne pas reconnaître dans cet arrêté la préoccupation et le désir de lui plaire et de le flatter jjlutôt que de l'éclairer (2).

Les échevins de Marseille écrivirent au procureur général de sages et libérales observations.

Us lui exprimèrent la crainte que des informations pour faits d'accaparements, si contraires à la liberté et à la sécurité du commerce, ne compromissent l'approvisionnement de leur port (3).

Le parlement fut mieux inspiré, lorsque le lendemain 27, ?ur la motion de son premier président, il invita les trois ordres à une réconciliation sincère.

L'autorité de ces conseils fut appuyée par une lettre pastorale rédigée dans le môme sens, que l'archevêque d'Aix avait, deux jours auparavant, adressée à son clergé et surtout par la leçon que les événements venaient et continuaient de donner aux privilégiés. Le môme jour, soixante gentilshommes réunis chez leur syndic, M. de Fourrières, pensèrent qu'il y allait pour eux de leurs pro-

(1) Archives nationales, II, 1427 : lettre de M. do La Tour à M. Necker, 26 mars 17S9.

(2) Les considérants de cet arrêté sont une perpétuelle flatterie pour le peuple (Archives départementales des Bouches-du-Rhône , section d'Aix, Arrêts à la barre, etc. : arrêté du 26 mars) : « Le motif qui paraît do l'effervescence qui s'accroît à tous les instants et qui a porté les citoyens à des excès qu'ils blâment eux-mêmes, est l'accaparement avec monopole des blés. Do pareilles fraudes, exercées sur des denrées de première nécessité, doivent être punies sévèrement. Que le peuple dénonce, manifeste les causes de ses maux, et il peut être assuré que la justice adoptera tous les moyens de les faire cesser. »

(3) Archives municipales de Marseille, registre des lettres écrites, commencé le 11 février 1789 : à M. le procureur général du Parlement d'Aix, 1" avril 1789, f 49.

priétés et de leur vie, et, sauf à se faire désavouer par les nobles absents, déclarèrent la volonté unanime de leur ordre de contribuer proportionnellement aux charges [)ubliques (1). Cet abandon trop tardif d'immunités pécuniaires qui ne pouvaient plus subsister, semblait un gage de réconciliation avec le tiers état. Le dimanche 29, cette réconciliation des ordres fut solennellement fêtée, avec grand accompagnement de boîtes d'artillerie (2).

On avait résolu de faire coïncider cette fête avec la remise des drapeaux à la garde bourgeoise, dont l'efTectif composé de nobles, de bourgeois et d'artisans, était comme l'image de leur patriotique rapprochement.

Dans la matinée 2000 gardes nationaux allèrent prendre successivement chez eux M. de Caraman, M. de La Tour et le premier président de la cour des comptes, M. d'Albertas.

L'archevêque d'Aix officia. Son initiative libérale pour l'abandon des privilèges pécuniaires et sa générosité lui avaient rendu une popularité fort compromise pendant la dernière session d'états provinciaux. On savait que le 26 mars, pour subvenir à la détresse de la ville, il venait de lui offrir son crédit jusqu'à concurrence de 100,000 livres. L'assistance était prévenue en sa faveur et si émue qu'une relation du temps a pu appeler cette fêle, la fête du sentiment.

Elle commença par la bénédiction des drapeaux. Ces drapeaux étaient blancs et portaient comme emblèmes une mitre, une épée et une bêche reliées par un nœud et entourées de cette devise : Union et concorde de la nation provençale (3).

(1) Fauris de Saint-Vinccns, Journal, etc., p. 834. — Archives départementales, C, 111, Délibérations du corps de la noblesse, f° 354.

(2) La ville dut payer, pour ces boîtes, 92 livres au maître canonnier Serpolet. Archives municipales d'Aix, Comptes des trésoriers de la ville, registre 162.

(3) Extrait des Mémoires du comte Portalis (Séances et travaux de l'Aca demie des sciences morales et politiques, t. XLIX, pp. 71 et 72).

380 MinAnEAU et la Provence.

Après relie bt^nodiclion, rarclievéïiiie prononça un discours piitlu'tiiiue (|ui lit fondre en larmes; puis un dignitaire du c.liapilre dit une messe basse.

Le soir, le Parlement et la cour' des comptes assistaient aux prières pul)li(jues (1(> S^aint-Sauvcur pour le retour de la paix et de la tranquillité.

En entrant, le Parlement aperçut M. de Caraman établi sur un fauleuil au milieu du chonir, avec plusieurs membres de la noblesse après lui. La cérémonie finie il sortit le premier. C'était une dérogation aux usages qui voulaient que le commandant se rendit pour les cérémonies publi([ues à Saint-Sauveur entre le premier et le deuxième président, et se plaçftt, en observant le même ordre, dans l'une des stalles du chœur. Le Parlement ne put cacher le lendemain à M. de Caraman son étonnement et son déplaisir. Avec sa loyale franchise d'honnête homme et de vieux militaire, M. de Caraman répondit aux observations du premier président qu'il ignorait ces règles et s'y conformerait toujours à l'avenir. Le Parlement dut assurément être satisfait de celte réponse, mais il venait, une fois de plus, de montrer son étroit attachement aux formalités , pour ne pas dire aux vétilles de l'étiquette. C'était pourtant bien le cas de les oublier (1).

Avec les sentiments qu'elle semblait laisser à la population, cette fête parut à l'assesseur une occasion favorable pour rétablir le piquet et le juste prix des denrées (2). L'ordonnance portant ce rétablissement était toute préparée. Elle avait été déjà approuvée par la grand'chambre

(1) Fauris de Saint- Vincens, Journal, elc, p. 840. — Archives municipales d'Aix, Armoire des délibérations du Conseil, registre 23, f" 228-9; Cérémonial de la ville d'Aix, f 391. — Archives départementales, fonds de l'Intendance, C, 1 , 492 : lettre du 30 mars de M. de La Tour au garde des sceaux. — Archives nationales, H, 1453 : lettre du comte de Caraman, du 28 mars.

(2) La ville d'Aix dut payer aux boulangers la somme de 16,685 livres 19 sous 2 deniers pour le pain qu'ils avaient livré au peuple depuis le 26 mars jusqu'au 7 avril. Archives municipales, armoire des comptes des trésoriers, registre 162,

et envoyée à l'imprimerie; mais M. tle La Tour s'opposa à ce qu'elle fût promulguée avant la séparation de l'assemblée générale de la sénéchaussée fixée au 2 avril. Les droits supprimés ne devaient être rétablis et les prix abaissés ne devaient être relevés que le 7. M. de La Tour avait raison. Le 29 ou le 30 mars la situation était encore trop grave. Sur le seul bruit de ce projet d'ordonnance, une certaine fermentation s'était manifestée dans le peuple de la ville (i); mais c'était surtout l'état des campagnes et communautés rurales qui restait alarmant.

L'ordre y avait été troublé d'une manière plus profonde et y fut plus difficilement protégé que dans les villes de Marseille, de Toulon et d'Aix.

C'étaient surtout les paysans qui avaient souffert de la fiscalité royale et des abus encore persistants de la féodalité; aussi dès qu'ils eurent été invités à faire connaître leurs griefs, se pressèrent-ils dans leurs assemblées primaires avec une ardeur passionnée.

Ils ne se perdirent pas en doléances vagues ; ils articulèrent des griefs précis, souvent individuels, sous lesquels on sentait d'âpres ressentiments. Ici, dans la paroisse de Jouques, c'est un habitant Joseph Coulon qui, sur le seul soupçon d'être allé à la chasse, a été traîné dans les prisons d'Aix et en est sorti malade après trente-cinq jours de détention (2). Là, c'est un berger auquel son seigneur a fait tuer son chien, sans doute parce que ce chien s'avisait de courir après le gibier. Malheur aux chiens roturiers qui se permettaient d'avoir du nez. Ils ne trouvaient pas grâce devant le garde-chasse seigneurial. Celui de la seule paroisse d'Ansouis en a, l'année dernière, abattu ou empoisonné plus de trente (3). Ailleurs,

(1) Archives municipales de la ville d'Aix, Armoire des délibérations du Conseil, registre 23, f" 229 et suiv.

(2) Archives parlementaires (Mavidal et Laurent) , 1" série , états généraux, t. VI, p. 311.

(3) Archives parlementaires, t. VI, etc., p. 245.

[]d>1 MinAllF.AU ET LA PROVENCE.

dans la communauté de La Fare, le seigneur défend aux particuliers de construire des enclos ou du moins prétend avoir une clef de chacune des portes (1) qui seront [»ratiquôes dans ces enclos. Au village do la Roquette un cultivateur a été condamné à payer 150 livres au prieur pour avoir, sous la menace d'un orage, j)orté son grain de l'aire au village sans prévenir le collecteur de la dime (2)!

Si tous ces souvenirs étaient récents, il en était un qui, bien (pie plus ancien, n'était, sans doute, pas moins vivant dans l'indigruUion du peui>le. Il retraçait un horrible attentat que Uoux-Alphéran avait plus d'une fois entendu raconter dans sa jeunesse.

Vers 1750, une trou[)e joyeuse de jeunes gentilshommes accompagnés de quelques dames, rentrait à Aix, de nuit, par le petit chemin de la Torse et du Tholonet. Les têtes étaient échauffées ou plutôt égarées par le vin ; des valets avec des flambeaux éclairaient la route ! Un paysan monté sur son âne vient à croiser ce cortège ; on l'arrête, on propose de le juger. Le pauvre homme croit à une plaisanterie ; il s'y prête, se laisse donner des gardes , un avocat. Ses juges improvisés et assis sur le rebord du chemin comme sur un tribunal, le condamnent tout d'une voix à être pendu. Les valets font l'office de bourreaux. Sans être troublés par les cris du malheureux qui épouvantent les religieuses d'un couvent voisin, ils l'attachent, avec le licou de son âne, aux branches d'un arbre ; il y expire (3). En prodiguant l'argent à la famille de la victime, on étouffa l'affaire ; mais n'est-il pas permis de penser que la justice ou la vengeance populaire l'évoqua à la veille de la Révolution ?

A ses griefs le peuple des campagnes joint des vœux révolutionnaires d'une simplicité terrible. Il ne veut plus

(1) Archives parlementaires , t. VI, etc., p. 329.

(2) Id., ibid., p. 335.

(3) Lourde, Histoire de la. Révolution à Marseille et en Provence, t. I, p. XVII (introduction). — Roux-Alphéran, Les rues d'Aix, t. II, pp. 58-9.

ÉLECTIONS ET KMEUTES. 383

entendre parler des droits seigneuriaux. Il demande à Meyrargues (1) que la noblesse soit désormais personnelle ; aux Martigues (2), que tous les chapitres, abbayes, communautés religieuses soient supprimés.

On se représente sans peine l'effervescence qui dut régner dans les assemblées primaires de ces communautés. Les juges royaux ou seigneuriaux qui étaient chargés de les présider ne pouvaient pas toujours les contenir. Quelquefois ces derniers et leurs greffiers ne voulurent pas se rendre complices de doléances et de vœux dirigés contre eux-mêmes ou contre le pouvoir qu'ils servaient. Dans ce cas le lieutenant général de la sénéchaussée d'Aix crut devoir autoriser les communautés à s'assembler sans leur concours (3). A la Seyne, le conflit entre le juge et une partie de l'assemblée faillit devenir sanglant. Le juge dut se cacher et se déguiser pour se soustraire à la fureur des paysans attroupés (4).

L'agitation qui troublait ces assemblées électorales ne se renferma pas dans leur sein. Se plaindre, accuser, réclamer le redressement des abus ne suffit pas aux paysans. Ils imaginèrent de détruire eux-même ces abus qu'ils dénonçaient. Qu'est-ce qui pouvait les en empêcher? On leur mettait dans la tête qu'il n'y avait plus de police, plus de justice, plus d'autorité (5). Ils répétaient que le meilleur des rois voulait que tout fut égal, qu'il n'y eût plus ni évêque, ni seigneurs, ni dîmes, ni droits seigneuriaux, plus de droits de chasse ni de pêche, plus de titres ni de distinctions (6).

(1) Archives parlementaires, t. VI, p. 346.

(2) Archives parlementaires, t. VI, pp. 342-3.

(3) Archives nationales, B, III, 2, p. 137 : lettre de M. Audier-Massillon au directeur général des finances, le 27 mars.

(4) Archives nationales. H, 1453 : lettre de M. de Missiessy, sénéchal de la sénéchaussée de Toulon, 24 mars 1789.

(5) Jd., ibid., B, III, 2, p. 159 : l'archevêque d'Aix au directeur général des finances, sans date.

(6) Archives nationales, H, 1274 : lettre de M. de Caraman à Necker (12 avr.l;.

384 MIIlAnEAU ET I,A PROVENCE.

D'un coup et en bloc, ces rudes iiiveleurs allaient atleinilro un but qu'ils poursuivaient en (U"î(ail, depuis d(! longues années, [)ar une inlerniinable guerre de procès cl de chicanes (1 .

Ils furent bientôt à l'univre pour exécuter cette prétendue volonté royale.

M. Taine a raconté les princijtaux épisodes de cette jacquerie.

Cent cinquante paysans, dont la plupart ont (juitté la culture de la terre pour travailler connue ouvriers à des manufactures de savon, assiègent dans son chrileau le marquis de Peyniei-, vieillard octogénaire, et le contraignent de renoncer à tous ses droits seigneuriaux pai- un acte authentique passé devant un notaire qu'ils ont eu soin d'amener avec eux. A Salernes, d'autres paysans attaquent la maison de l'homme d'affaires du seigneur, le marquis de Galillet, lui prennent 7 ou 8,000 livres et font conduire de force les troupeaux dans les blés de ce seigneur. A Aups, M. de Brouilhomy de Montferrat, qui a eu l'imprudence de décharger son fusil à deux coups sur les mutins, est haché, coupé en morceaux. A Solliés, les insurgés saccagent les moulins et le châleau du marquis de Forbin, enfoncent les portes et les fenêtres de la maison de son fermier, puis vont exercer de grandes perquisitions chez le curé de l'endroit. On leur dit que l'évéque de Toulon s'est réfugié dans le presbytère de ce curé ; ils veulent l'assassiner. L'évéque de Riez voit son palais entouré de fascines; sur le point d'y être brûlé, il ne se rachète que moyennant la promesse d'une rançon de 50,000 livres. On a eu la prétention d'exiger qu'il brûlât ses archives !

Le haut clergé et la noblesse ne sont pas seuls en butte à la haine et aux violences de ces nouveaux Jacques ; les

(1) Réflexions imporlanles sur Vélat présent des coramwiaulés de campagne en Provence, pp. Î3, 58 et 58.

agents du fisc, les représenlanls de l'autorilé ou de la justice, les officiers municipaux, de simples curés, les bourgeois, les artisans eux-mêmes y sont exposés. Les moulins et les magasins à blé sont dévastés comme des charlriers seigneuriaux.

Le 25 mars, les paysans des bourgs de Carquairanne et de la Crau, armés de bâtons, entrent dans la ville d'IIyéres, tambour en tête, détruisent la maison où se perçoit le piquet, enlèvent tout ce qui servait à cette perception, aussi bien que les portes et fenêtres ; de là marchent sur l'Hôtel de ville, pénètrent de vive force dans la salle du conseil, saccagent les archives, mettent tous les papiers en pièces, pillent le magasin à blé.

En vain les maire et consuls font proclamer à son de trompe, une diminution très considérable sur le prix du pain, avec promesse de supprimer le piquet. Rien n'arrête ces forcenés ! Ils mettent à sac la maison d'un notaire ; ils en feraient autant à celle du subdélégué de l'intendant, chevalier de Saint-Louis, s'ils n'étaient repoussés par la résistance énergique d'un grand nombre de citoyens. Les consuls arment ces braves gens, leur donnent pour chefs des officiers en activité ou en retraite, comme MM. de Beauregard et de Clapiers, postent un piquet de deux cents hommes à l'entrée de la ville, ordonnent que les rues soient éclairées pendant la nuit et sillonnées de patrouilles. Les séditieux n'essayent pas de lutter contre cette milice bourgeoise.

Le lendemain 26, sur les dix heures du matin, le directeur de la ferme des cuirs (1), à Brignoles, M. de Rey, est

(1) Pour comprendre et juger, sans injustice, l'exaspération des ouvriers tanneurs , il faut se rappeler tout ce que le droit de marque sur les cuirs avait d'onéreux, et songer au caractère draconien de la législation qui le régissait. Il prélevait plus de 15 pour cent sur la valeur totale de la marchandise, emportait plus de 50 pour cent du profit que l'on pouvait réaliser. Depuis vingt-neuf ans qu'il existait, l'industrie de la tannerie avait diminué do moitié dans tout le royaume. Les contraventions étaient punies

386 MIUADEAU ET LA PHOVENCE.

informé qu'une bande effrénée menace de saccager sa maison et de jjurger le pays de Ions les commis de la régie. 11 s'écliapjje, entendant déjà les cris de l'émeule ; mais laisse chez lui sa femme , son enfant et ses deux domestiques qui n'ont pas voulu quitter la maison et se sont contentés d'en fermer la porte à clef. Les émeutiers, qui ont des bâtons et des haches, menacent de l'enfoncer, M'"" de Rey les introduit elle-même et leur demande ce qu'ils veulent. « Les papiers et l'argent, « lui ropondcnlils, et, la poussant violemment, commencent un j)illage qui n'épargne pas plus les appartements du directeur que son cabinet et le bureau de ses em[)loyés, les provisions de ses otBces, sa vaisselle, son linge, ses meubles que les instruments destinés à la marque des cuirs. Tous les registres sont brûlés sur la porte aux cris de « vive le roi ! » La caisse est forcée ; elle renfermait 8,600 livres. Les pillards se partagent celle somme sur l'heure, mais si peu à l'amiable que l'un d'eux reste presque sur le carreau.

Celle œuvre de destruction accomplie, les séditieux qui, pour la plupart sont des garçons tanneurs, s'éloignent en disant qu'ils vont chercher les employés.

Ils ne sont pas les seuls insurgés de Brignoles. Les paysans du terroir, hommes et femmes, se sont attroupés ; ils pénètrent dans toutes les maisons où ils soupçonnent qu'il peut y avoir du blé, ne respectent pas même un couvent de religieuses. Toute la nuit ils courent dans la campagne, pillent les grains.

Ce n'est que le lendemain soir que l'énergie du premier consul, M. Vérand, appuyé par la bourgeoisie armée, parvient à maîtriser le désordre. Il fait arrêter les quatre plus mutins. Les autres sont intimidés et se dispersent.

des galères pour les hommes, du fouet pour leurs femmes et pour leurs filles (a).

(a) Archives parlementaires, i" série, t. IV, p. 132 : Cahier du tiers état de Nemours. — On sait toute l'autorité de ce cahier, dont on peut attribuer la rédaction à Dupont de Nemours.

ÉLECTIONS ET KMEUTES. 387

.Toutes ces insurrecLions, doiil, le récil circonstancié serait monotone, se ressemblent j)lus (ju moins par l'esprit qui les inspire, par les actes qui les signalent. Quelquesunes pourtant se distinguent par un degré plus étonnant de hardiesse outrecuidante et naïve chez les insurgés. Il en est qui se considèrent comme une véritable puissance dont la volonté serait une loi souveraine ! Peu importe à ceux de Peynier que l'assemblée chargée de nommer les délégués de la communauté à celle des trots ordres de la sénéchaussée ait été déjà tenue , ils en exigent une seconde où ils puissent voter ! Salernes a deux curés ; l'un jeune, l'autre âgé de quatre-vingt-cinq ans; les séditieux usent de violence envers l'un et l'autre pour leur faire signer de prétendues doléances; le soir, ils dressent une potence à la porte du jeune curé et menacent de l'y pendre.

La population, les consuls, le juge de Barjols, subissent la loi d'une soixantaine de vagabonds. Ceux ci annoncent qu'ils sont les maîtres et vont rendre la justice, ^c'est-à-dire la narguer ! Divisés en groupes de quinze ou vingt personnes, ils entrent dans différentes maisons et, la menace à la bouche, contraignent les uns de donner quittance à leurs créanciers, les autres de se désister d'une procédure criminelle, de renoncer à un droit de saisie, ou bien encore de rembourser les frais d'un procès gagné depuis quelques années! Quiconque a une mauvaise affaire sur les bras vient les trouver. Ils l'en débarrassent ! Ils forcent même un père à donner son consentement au mariage de son fils. Mais tous ces soins de justiciers ne les empêchent pas de s'approvisionner de blé à bon marché. Ils volent dix-huit charges de méteil à un artisan , obligent un autre particulier à leur vendre quarante charges de blé au plus bas prix, puis, se ravisant, ne les payent point.

Le même jour, — c'est le 26 mars. — Saint-Maximin tremble sous les menaces et les fantaisies anarchistes de quatre cents paysans armés. Ils pillent la campagne et font

craiiiilro à la villo iiu sorl |iîU'eil. En atUMulant, ils lui (loniienl des chefs, ôlisenl des consuls, des officiers de justice.

Leur domination factieuse se |)rolonge jusqu'au lendemain 27. h midi !

Ne mettant alors plus de borne à ses excès, cette populace rurale ne médite rien moins que d'assassiner le premier consul. Heureusement les artisans et les bourgeois prennent enfin les armes et délivrent la ville de cette anarchie oppressive.

Mais partout où la bourgeoisie n'est pas assez nombreuse elle est, comme le pays même, dans une « situation fort critique et affreuse^ » écrit M. de La Tour.

Au nombre de plus de cinq cents, les insurgés de la Seyne obligent le juge, le maire et les consuls à prendre la fuite ; ils placent une bière devant la porte d'un des principaux habitants. Celui-ci s'est sauvé ; mais sa maison n'échappe point au pillage. Après l'avoir saccagée, les séditieux courent à celle du piquet pour la détruire. Tout le jour ils se donnent libre carrière. Le lendemain, le paysan qui est à leur tête contraint les notables qui sont restés, à payer une indemnité ou un salaire à ses hommes. Ils ont si bien travaillé pour la chose publique et pour le roi ! Il faudra, pour les faire rentrer dans le devoir, l'arrivée d'un détachement de troupes envoyé de Toulon par M. de Coincy.

On dirait comme un rayonnement de passion séditieuse autour de Toulon.

Dans la nuit du 24 au 25 mars, la communauté du Beausset, voisine de cette ville , fut tenue en alerte par le tambour qui battait le rappel et par le tintement sinistre de clochettes qui résonnaient dans le lointain comme une sorte de tocsin portatif. Des émissaires parcouraient les bastides et invitaient les paysans à se rendre sur la place de l'église. Un rassemblement considérable se forma sur cette place. D'après M. de La Tour, il voulait massacrer la

bourgeoisie (1) ; d'après le comte Portalis, demander, par voie révolutionnaire, des comptes à l'administration municipale. Portalis, revenant de Toulon à Aix, passait cette nuit au Beausset; il réunit autour de lui trente des principaux meneurs. M. de La Tour assure que la force de ses raisons les contraignit à se désister de leur projet ; mais le comte Portalis ne nous cache pas que la dialectique de son père fut beaucoup moins puissante et victorieuse. Portalis put obtenir seulement de ces factieux qu'ils suspendissent l'exécution de leur plan. A son départ, le lendemain matin, au point du jour, le Beausset était encore bien ému et tumultueux. L'anarchie y subsista longtemps ; les officiers de justice et les membres de l'administration durent prendre la fuite. Quelques-uns furent maltraités et pillés (2).

Une circonstance augmenta l'inquiétude et l'effroi que causèrent ces émeutes : ce fut leur explosion presque simultanée sur bien des points divers ! Elles coïncidèrent avec celles de Marseille, de Toulon, d'Aix et se produisirent presque toutes du 24 au 27 mars. M. de Caraman y voyait ce qu'il appelait « une partie liée et dirigée par des » principes uniformes ; » en d'autres termes, l'exécution d'une sorle de complot. C'était bien plutôt, comme disait, le 23 avril, l'avocat général d'Eymard de Monimeyan aux chambres assemblées du Parlement d'Aix, une épidémie de révolte (3) ou de révolution propagée par des hommes intéressés au désordre, par des émissaires venus de Marseille, par des gens sans aveu, des étrangers, des vagabonds, des repris de justice, des Italiens, des Génois.

A Grans, trois hommes de la lie du peuple, que l'on ne

(1) Archives nationales, H, 1274 : M. de la Tour à Necker, 26 mars 1789.

(2) Extraits des Mémoires du comte Portalis {Séances et travaux de VAcadémie des sciences morales et politiques, t. XLIX, pp. 67-9). — Archives départementales, Parlement, Arrêts à la barre depuisle 26 mars 1789: Requête de l'avocat général d'Eymard de Montmeyan (24 avril 1789) à MM. du Parlement , etc.

(3) Archives départementales. Arrêts à la barre, etc. : Requête au Parlement, etc., 23 avril, etc.

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connaissait pas. ont crit' à la foule, sni- la place publique, le T"" avril : u Sercz-vous assez lAclies pour ne pas vous » révolter connue ont fait, vos voisins ! » Des attroupements se forment à la voix de ces inconnus ; deux de ces agitateurs sont arrivés el conduits dans les prisons d'Aix. On reconnail on eux les moteurs de l'émeute de Barjols. A Roquevaire, deux autres' paysans demandent s'il y a un seigneur. On leur répond que non. S'il y a des nobles ? On leur dit que oui. Et là-dessus ils s'écrient : « Il faut » tuer tous ces gens-là ! » A Laresoule, près d'Arles, deux paysans répètent dans les rues : « Il faut aujourd'hui faire » des vêpres de 'Sicile. » Voilà certes, comme le remarque M. de La Tour, une idée ou un mot qui leur a été suggéré. Peut-être ces paysans ne sont-ils que des lettrés déguisés ? Au Luc et à Brignoles, deux avocats au Parlement, MM. Honoré Bas (1) et Jean-Pierre Magnan (2;, sont si véhémentement soupçonnés par cette cour souveraine d'avoir excité les troubles de ces deux localités, qu'elle les décrète d'ajournement. Un curé, celui des Pennes, est arrêté sous la même prévention (3). Au Bès, le boute-feu, ou du moins l'un des boute-feux , semble avoir été un négociant de l'endroit (4). Les émeutiers qu'il a poussés entendent bien d'ailleurs n'être pas pris pour de vulgaires malfaiteurs. Il faut que le conseil municipal approuve pu-

(1) Archives départementales, Parlement, Arrêts à la barre, etc. : arrêt du 3 août 1789.

(2) /(/., ibid. : arrêt du 4 août 1789.

(3) Archives départementales : arrêt du 31 juillet 1789. — Il est vrai que dans les derniers jours de juillet ou dans les premiers du mois d'août, le Parlement décharge ce prêtre et ces deux avocats des accusations intentées contre eux. Mais peut-être est-il moins convaincu de leur innocence que persuadé de l'inopportunité des poursuites. Le 56 août 1789, M. de La Tour écrit (Archives nationales. H, 1274) : o Après quelques exemples que le Parlement a cru nécessaires pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique, il a sursis à toute exécution et même à toute instruction; il a sollicité une amnistie qui a été accordée par un édit enregistré le 11 de ce mois. »

(4) Id., ibid. : arrêt du 11 août 1789. Cet arrêt décharge également le négociant en question.

bliquement l'œuvre de destruction qu'ils viennent d'accomplir sur le château de cette localité (1), appartenant au prieur de Pignans. Celui de Puyloubier aurait bien pu avoir le même sort si le seigneur n'avait pris la précaution d'armer et de ranger en bataille sur sa terrasse ses valets, ses chasseurs et quelques vassaux fidèles (2).

MM. de Caraman et do La Tour sont d'autant plus troublés de cette agitation persistante des campagnes qu'ils ne croient pas avoir sous la main les moyens de la contenir et de la réprimer. M. de Caraman réclame des troupes de renfort, surtout des troupes légères, des chasseurs à pied et à cheval (3).

Pascalis, Portails et d'autres anciens administrateurs du pays, comme Pazéry, Alphéran, Siméon, apprécient tous ensemble ces événements avec beaucoup plus de calme, de sang-froid et d'optimisme ! Ils tiennent à prémunir Necker contre les exagérations intéressées des membres du Parlement, des possédant-fiefs, peut-être même de l'intendant ; ils lui communiquent leurs vues dans une lettre collective !

Ces mouvements ne sont que passagers ; ils ne sauraient détourner le directeur des finances de la voie dans laquelle il est entré, pas plus qu'ils ne pourraient retarder la régénération qui va s'opérer dans la grande assemblée nationale ! « La nation, » ajoutent-ils, « sortira de cette crise plus grande et plus forte. La noblesse sera plus respectée

(1) Archives départementales : Requête de l'avocat général d'Eymard de Montmeyan, 2 mai 1789.

(2) Fauris de Saint-Vinccns, Journal, elc, pp. 837, 841-846. — Archives départementales, C, I, fond de l'Intendance, 492 : lettre du 30 mars de M. de La Tour à MM. Nocker et de Villedeuil ; lettre du 31 mars du même aux mômes. — Archives nationales, H, 1274 : Extraits d'une lettre de M. de La Tour à M. le président de Jouques (8 avril) ; lettre de M. de La Tour à Necker, 20 mars; rapport de l'avocat général d'Eymard de Montmeyan, 2 avril; lettre de l'archevêque d'Aix, 31 mars 1789; relation des troubles arrivés en Provence. — H, 1453 : Rapport des maire et consuls de la ville d'Hyères; pièces sans signatures sur les troubles d'Aups et de Brignoles; note remise par M. de Rey, directeur de la régie de Brignoles.

(3) Archives nationales, II , 1453 : lettre de M. de Caraman, du 27 mars.

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à mesure qu'elle doFinora l'exemple de la contribution aux eliarj^t'S de l'Klal ; le peuple, qui sait cju'il a besoin d'être gouverné et qui aime ceux qui le gouvernent justement, continuera il'ôtre la force et le soutien de l'Mtat dont les premiers ordres sont rornenient. »

Il y a une assez forte dose d'illusion dans l' honnêteté de ces |)révisions. Les signataires de cette lettre ne se doutent [»as sufiisamment de la profondeur du sillon qui va être creusé dans le sol de la patrie.

Peut-être aussi restent-ils à la surface des choses ou se laissent-ils trop préoccuper par les intérêts de leur cause, lorsqu'ils ne veulent pas reconnaître de solidarité entre les revendications du tiers état provençal et les mouvements populaires. « Ces mouvements, » disent-ils, « ne sont que la guerre des pauvres malintentionnés contre les riches. Ils ne tiennent nullement aux questions élevées entre les divers ordres (1). »

En définitive, le peuple n'a fait qu'imiter l'exemple donné par le haut tiers état ou plutôt le peuple et la bourgeoisie ont obéi à la même impulsion.

L'un et l'autre ont poursuivi le redressement de leurs griefs.

Seulement le peuple a mis dans cette poursuite la violence de ses ressentiments et de ses préjugés.

De là des désordres qui ont troublé le pays.

Ils exerceront sur les élections une influence qu'il ne faut pas nier, mais que l'on aurait encore plus tort d'exagérer.

(1) Archives nationales, H, 1274 : lettre adressée à Necker par les anciens administrateurs du pays : Pazéry, Pascalis, Boutet, Dubreuil, Portails, Alphéran et Siméon.

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